Culture Générale et Expression BTS L’extraordinaire : entraînement à la synthèse. Sujet inédit : corrigé

Entraînement BTS. Synthèse (sujet inédit)
Thème au programme : l’extraordinaire

Des merveilles ordinaires
Saisir l’extraordinaire dans le banal
[Bertrand Vergely, Charles Trenet, Marie Rouanet, Johannes Vermeer]

Corrigé de la synthèse de documents

Rappel du sujet : vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  1. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, éd. Albin Michel, Collection « Essais clés », 2010.
  2. Charles Trénet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
  3. Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
  4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).

♦ Pour consulter les documents du corpus, cliquez ici.

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[Introduction]

Le banal est-il digne d’intérêt ? Derrière ce paradoxe se cache l’une des exigences les plus fondamentales de nombreux écrivains, artistes, philosophes, qui au détriment du sublime ont choisi d’introduire la banalité de la vie quotidienne dans l’esthétique afin de montrer que l’être-au-monde¹ de l’existence humaine est la condition nécessaire de l’émerveillement. Le présent corpus est caractéristique de cette démarche : il comporte quatre documents d’époques et de genres variés.

La célèbre chanson de Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire » (1957) est comme une invitation plaisante et chargée de bon sens populaire à réenchanter le quotidien. Plus fondamentalement, l’essai de Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement publié en 1999, dont le texte présenté constitue l’introduction, vise à célébrer le transcendant dans l’immanent². Ce bonheur d’être au monde est aussi partagé par Marie Rouanet qui dans Balades des jours ordinaires (1999), fait de la simplicité le ferment de son imaginaire d’écrivaine. Enfin la toile la plus connue de Vermeer, « La laitière » peinte vers 1658 et exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam, nous rappelle combien les scènes les plus humbles de la vie quotidienne sont porteuses d’infinies richesses, pour peu que l’on sache s’émerveiller de la splendeur du prosaïque³.

Pour les auteurs de ce corpus, faire l’éloge de la simplicité, n’est-ce donc pas rendre à l’homme son aptitude à s’émerveiller ? Si l’imaginaire du merveilleux passe tout d’abord par une esthétique du quotidien, nous verrons qu’il nous invite à dépasser les apparences grâce à l’imagination créatrice. Enfin, nous montrerons que ce corpus invite à considérer le banal comme la clé d’un déchiffrement profondément spirituel du monde, dont il constitue la révélation extraordinaire.

[I Le merveilleux et son inscription dans le réel]

Contrairement à ce que pourrait penser le sens commun, ce qui vaut la peine d’être représenté ou raconté, ne doit pas forcément sortir de l’ordinaire. Avant d’être « extraordinaire », le jardin de Trenet a tout d’un simple square parisien avec ses moineaux, ses canards, son gazon ou ses statues auxquels on ne prête plus guère attention. Qui songerait également à s’émouvoir du geste banal d’une laitière versant du lait dans une écuelle ? Dans leur aspect le plus prosaïque³ et contingent, les objets du tableau de Vermeer font songer à l’attendrissement nostalgique de Marie Rouanet devant de simples breloques et autres bibelots de pacotille rapportés de voyages : « un canif branlant totalement inutilisable », « une coquille Saint-Jacques ornée d’une barque à voile ». Bertrand Vergely note à cet égard combien, dans sa simplicité même et sa contingence vécue, « le monde est beau ».

Encore faut-il savoir percevoir et comprendre cette beauté méconnue de l’univers. Pour le philosophe, si la joie et l’émerveillement sont les privilèges de l’homme, il lui appartient de traverser les apparences afin de s’ouvrir au « Mystère du monde, parfois si muet, parfois si parlant ». Comme le dit aussi Marie Rouanet, « tout est mystère à déchiffrer » : dans sa dissonance et sa contingence mêmes, le réel le plus anodin aurait ainsi « les couleurs des pays les plus lointains », des parfums d’exotisme et d’aventure si nous savons retrouver cette contemplation fascinée du monde qui est le propre de l’enfance. Dès lors, comme dans la chanson de Trenet, les canards « parlent anglais », les statues « s’en vont danser sur le gazon »…  Celui qu’on appelait le « fou chantant » de même que le maître hollandais ne nous rappellent-ils pas ici l’importance majeure de l’art, dans sa capacité à retirer au réel son caractère d’insignifiance ?

[II Redécouvrir l’extraordinaire qui se cache au cœur des présences ordinaires du quotidien]

Si l’extraordinaire se nourrit donc à ce point du réel dans son aspect le plus prosaïque³, c’est bien pour le métamorphoser et le transfigurer selon les lois de l’imagination créatrice. C’est elle qui permet cette traversée merveilleuse du monde au-delà des apparences. Bernard Vergely à partir d’un exemple frappant, rappelle qu’« une montagne l’hiver a beau être un tas de cailloux avec de la neige […], ce n’est pas un tas de cailloux […], c’est de la beauté ». De même, le jardin de Trenet semble capable de transfigurer la « grande ville perverse » qui au lieu d’être maussade et hostile, devient au contraire le cadre enchanteur d’un conte enfantin dont l’imaginaire poétique ouvre à toutes les fantaisies. Plus intime et feutrée, l’évocation de ses rêveries imagées d’enfant réinventant le monde, peut se lire chez Marie Rouanet comme la quête d’une remarquable exigence de détachement et de recommencement.

Dès lors, il faut oser s’émerveiller afin de percevoir le monde non plus du côté d’un désenchantement cynique et triste, mais comme espace d’éveil et de réenchantement : Charles Trenet le répète plaisamment à la fin de sa chanson, « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination ». De même Vermeer semble s’émerveiller de l’instant suspendu où le lait est versé : l’immobilité du geste que seul le peintre peut créer, paraît figer cette scène domestique et somme toute assez banale, dans l’éternité. C’est bien l’art qui permet ainsi d’accéder à une réalité éblouissante qui idéalise le réel ordinaire dans sa forme parfaite : celle d’une beauté qui serait construite par les efforts de l’imagination et de la méditation. Marie Rouanet et surtout Bernard Vergely montrent combien le spirituel peut naître des scènes les plus sujettes aux contingences pour peu que l’on s’ouvre à toutes les dimensions de l’être et de l’expérience humaine.

[III l’extraordinaire comme déchiffrement du monde et quête spirituelle]

Cette expérience transformatrice est essentielle dans la mesure où elle débouche sur une quête existentielle et spirituelle. En premier lieu, l’extraordinaire concourt à une nouvelle perception des choses amenant à une prise de conscience du monde dans toute sa plénitude. Ce miracle du quotidien fait toute l’essence de l’essai de Bernard Vergely qui nous invite à nous ouvrir aux interrogations que nous rencontrons chaque jour, en sorte que nous puissions réenchanter le banal par une quête presque ineffable du vécu. Quête dont Marie Rouanet rappelle à la fin de son texte que loin d’être la marque d’une transcendance, elle est d’abord un miracle immanent² : « Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires ». Tel pourrait être le credo du peintre Vermeer qui à l’opposé des dogmes scolastiques, inscrit la quotidienneté dans un parcours allégorique révélant progressivement l’homme à lui-même.

De fait, s’émerveiller du quotidien permet une véritable expérience existentielle et identitaire. Elle fait naître dans la chanson de Trenet l’espoir quelque peu désabusé d’une impossible idylle. Mais la force du merveilleux ne réside-t-elle pas précisément dans le pouvoir évocateur de l’art poétique, apte à restituer d’un ordinaire jardin, le jardin de l’âme ? La réflexion de Marie Rouanet et de Bernard Vergely révèle ainsi une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible : tout est signe et déchiffrement. La toile de Vermeer est à ce titre exemplaire : si le banal vaut la peine d’être contemplé, c’est qu’il assume une véritable fonction de connaissance, qui est une invitation à dépasser la vanité des apparences pour accéder au monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel : ce parti-pris ontologique pour le monde immanent² fait ainsi toute la valeur du merveilleux.

[Conclusion]

Pour les auteurs de ce corpus, l’émerveillement nous attend donc partout, dans la contemplation des objets les plus humbles, des situations et des moments les plus anodins : parce qu’il est le lieu où se joue le mystère même de l’être, l’extraordinaire est aussi comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger le réel et le vécu, afin d’y trouver un sens caché et symbolique. C’est cette mise en relation du temporel et du spirituel, de l’immanent² et du transcendant qui est au cœur de l’extraordinaire. 

© avril 2017, Bruno Rigolt 
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NOTES

  1. Être-au-monde. Ce concept philosophique signifie plus simplement ici : qui fait partie intégrante du monde et de sa quotidienneté. Ainsi, ce qui nous fonde comme être-au-monde est notre capacité à nous objectiver dans et par le monde.
  2. Immanent. Qui est accessible, qui est situé dans les limites de l’expérience sensible. Ici, le terme signifie : proche de la réalité, en interaction avec la réalité banale, ordinaire. S’oppose à transcendant : qui dépasse, qui va au-delà du monde et de ses limites, qui est d’un ordre ou d’une nature absolument supérieurs. On dira par exemple que la métaphysique est transcendante.
  3. Prosaïque. À l’origine, qui relève de la prose, qui est propre à la prose (par opposition aux vers). Couramment : banal, terre à terre, contingent.
  4. Contingence. Qualité de ce qui est contingentqui relève du monde ordinaire, qui est banal, accessoire.
  5. Ontologique. Relatif à l’être, à l’existentiel. Dans le texte, « ce parti-pris ontologique pour le monde immanent » signifie : ce mode de pensée qui valorise notre rapport au monde quotidien, banal.

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© Bruno Rigolt, avril 2017_

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brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).