Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A.

 “Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

« J’essuierai mes larmes

dans le soir qui tombe »

             

par Melisa A. (Seconde 18)

Première page du roman…

12 août 1914, Mobilisation : Ce matin, j’ai reçu une lettre de Franck, mon frangin. Il me souhaite bonne chance pour la mobilisation de demain et espère qu’on se retrouvera ensemble au Front. Oui, nous les hommes, nous avons été appelés pour la guerre : « Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de Terre et de Mer est ordonnée… ». Je ne sais pas s’il faut que je pleure ? Pleurer, parce-que la guerre me fait peur. La guerre me tuera peut-être ou me blessera. Ou sourire parce-que la guerre nous amènera peut-être la victoire… La victoire en chantant…

Je me souviens de mon enfance. Quand Franck et moi nous avions sept ans, notre plus grand rêve était de combattre, de faire la guerre. Moi, je voulais devenir un grand soldat, lui, un général. On ramassait des branches de bois pour ensuite les tailler, puis les rassembler et en faire un fusil. On s’amusait beaucoup ensemble, la guerre c’était un jeu.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis… Je crois que Franck a toujours eu envie de faire la guerre… Demain, le train partira vers six heures. Par un beau matin du mois d’août.

13 Août 1914 : Je suis dans ce train depuis deux heures et demie. Papa, Maman et ma sœur me manquent déjà. Je pense à Franck. Il doit être sûrement dans un train semblable, en direction de l’Allemagne. On est quatre dans le compartiment. Ce jeune qui est en face de moi, assis, la tête baissée depuis le début du trajet, il doit avoir à peu près mon âge. L’autre est assis à côté de moi. Il lit un livre paisiblement, tourne les pages une à une. Contrairement à nous, il n’a pas l’air inquiet, ou peut-être fait-il semblant ? Un autre est à ma droite, un mouchoir à la main, il essuie ses larmes et regarde ce paysage qu’il ne reverra plus jamais. Il a le teint si pâle qu’on le croirait déjà mort. Moi aussi je pense à la mort, à ma mort. Est-ce que je vais mourir ? Et si je meurs ? Ce n’est pas le moment ! Je veux vivre bon sang ! J’ai encore beaucoup de choses à faire, à espérer. Mon Dieu, je n’ai que vingt ans, c’est trop tôt !

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Dernière page

11 novembre 1919 : Ah! Le fameux 11 Novembre… Ce jour où nous avions gagné la paix au prix des larmes. J’ai perdu les deux jambes, j’ai perdu mon pouvoir de marcher mais la guerre a été gagnée. Je ne peux plus courir comme avant mais on a gagné la guerre. J’ai tout perdu pour une victoire. Déjà un an. Franck est mort sur le front, un petit matin de juin.

Tu me manques tellement. Je me suis reveillé tôt ce matin pour rendre hommage à toi et aux autres. Ce soir, j’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe… Mais le sens ? Le sens de tout ça ?

Te rappelles-tu de ces jours « d’avant la guerre ? » On avait sept ans, il y a bien longtemps, on rêvait de faire la guerre…

Eh bien c’est fait. Notre rêve s’est réalisé : on a fait la guerre. Tu es mort presque sans un bruit, dans le soir, en chuchotant quelques mots. Notre victoire à toi et à moi. On devait la fêter ensemble. On a gagné la guerre Franck : toi mort, et moi paralysé. On a gagné la guerre : la victoire en pleurant… Je t’ai trouvé allongé sur les genoux, dans la tranchée, le visage calme, il ne restait plus que toi et le vent glacé du Nord, et puis la neige, et puis la nuit, et le cri des hommes en voyage, là-bas, très loin, à l’autre bout de la terre…

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© Melisa A. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “J'essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A.

 “Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

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« J’essuierai mes larmes

dans le soir qui tombe »

             

par Melisa A. (Seconde 18)

Première page du roman…
12 août 1914, Mobilisation : Ce matin, j’ai reçu une lettre de Franck, mon frangin. Il me souhaite bonne chance pour la mobilisation de demain et espère qu’on se retrouvera ensemble au Front. Oui, nous les hommes, nous avons été appelés pour la guerre : « Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de Terre et de Mer est ordonnée… ». Je ne sais pas s’il faut que je pleure ? Pleurer, parce-que la guerre me fait peur. La guerre me tuera peut-être ou me blessera. Ou sourire parce-que la guerre nous amènera peut-être la victoire… La victoire en chantant…
Je me souviens de mon enfance. Quand Franck et moi nous avions sept ans, notre plus grand rêve était de combattre, de faire la guerre. Moi, je voulais devenir un grand soldat, lui, un général. On ramassait des branches de bois pour ensuite les tailler, puis les rassembler et en faire un fusil. On s’amusait beaucoup ensemble, la guerre c’était un jeu.
Beaucoup d’années se sont écoulées depuis… Je crois que Franck a toujours eu envie de faire la guerre… Demain, le train partira vers six heures. Par un beau matin du mois d’août.
13 Août 1914 : Je suis dans ce train depuis deux heures et demie. Papa, Maman et ma sœur me manquent déjà. Je pense à Franck. Il doit être sûrement dans un train semblable, en direction de l’Allemagne. On est quatre dans le compartiment. Ce jeune qui est en face de moi, assis, la tête baissée depuis le début du trajet, il doit avoir à peu près mon âge. L’autre est assis à côté de moi. Il lit un livre paisiblement, tourne les pages une à une. Contrairement à nous, il n’a pas l’air inquiet, ou peut-être fait-il semblant ? Un autre est à ma droite, un mouchoir à la main, il essuie ses larmes et regarde ce paysage qu’il ne reverra plus jamais. Il a le teint si pâle qu’on le croirait déjà mort. Moi aussi je pense à la mort, à ma mort. Est-ce que je vais mourir ? Et si je meurs ? Ce n’est pas le moment ! Je veux vivre bon sang ! J’ai encore beaucoup de choses à faire, à espérer. Mon Dieu, je n’ai que vingt ans, c’est trop tôt !

melisa_3.1260474852.jpg

Dernière page
11 novembre 1919 : Ah! Le fameux 11 Novembre… Ce jour où nous avions gagné la paix au prix des larmes. J’ai perdu les deux jambes, j’ai perdu mon pouvoir de marcher mais la guerre a été gagnée. Je ne peux plus courir comme avant mais on a gagné la guerre. J’ai tout perdu pour une victoire. Déjà un an. Franck est mort sur le front, un petit matin de juin.
Tu me manques tellement. Je me suis reveillé tôt ce matin pour rendre hommage à toi et aux autres. Ce soir, j’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe… Mais le sens ? Le sens de tout ça ?
Te rappelles-tu de ces jours « d’avant la guerre ? » On avait sept ans, il y a bien longtemps, on rêvait de faire la guerre…
Eh bien c’est fait. Notre rêve s’est réalisé : on a fait la guerre. Tu es mort presque sans un bruit, dans le soir, en chuchotant quelques mots. Notre victoire à toi et à moi. On devait la fêter ensemble. On a gagné la guerre Franck : toi mort, et moi paralysé. On a gagné la guerre : la victoire en pleurant… Je t’ai trouvé allongé sur les genoux, dans la tranchée, le visage calme, il ne restait plus que toi et le vent glacé du Nord, et puis la neige, et puis la nuit, et le cri des hommes en voyage, là-bas, très loin, à l’autre bout de la terre…

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© Melisa A. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
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“J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
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“Dernier voyage…

Sous-sol du vague à l’âme”

             

par Charlotte B. (Seconde 7)

               

Début du voyage…

8h21, mardi matin, et encore une fois en retard ! Le chemin coupant à travers le parc était terriblement boueux, ses chaussures ne s’en sortiraient pas indemnes, quelle poisse ! Mais les bottes pour ce soir se trouvaient au fond de son placard, bien au chaud, prêtes à l’emploi, et c’aurait été terrible si la boue les avait sauvagement attaquées, comme ces vulgaires chaussures, déjà bien trop ternies à son goût. Ses sourcils se froncèrent : même d’aussi loin, la sonnerie stridente ne lui échappait pas. Plus que trois minutes avant le début du cours. Enfin, le bâtiment apparut, le blanc du crépi accentué par la brume matinale. La porte de la salle 112 était déjà fermée mais tandis qu’elle arrivait, un groupe de retardataires apparut aussi à la porte. En entrant, un vague « Désolés pour le retard » flotta mais M. Histoire plongé dans sa recherche quotidienne de la fiche d’appel n’y prit pas garde. « Ahah ! fit-il tout à coup en sortant le carnet de sa sacoche. Stanislas B. ?  (Sa voix suraiguë accentuait plus que de nécessaire les dernières syllabes…

– Oui.
– Jérémie C… ?
– Présent.
– Amélie D… ?
– Oui, répondit la jeune fille qui tentait vainement de retirer la boue de son sac noir.
– Julien D… ?
– Présent m’sieur!

L’appel continua ainsi plusieurs minutes. M. Histoire se leva finalement et mit la fiche d’appel à la porte. « Hier, nous étudiiiiiiions la population paysaaaanne au temps du règne de Charles IX, booooooon ; prenez vos manuels d’histoââââre, aucun oubli j’espèèèèère ? Sa voix prit des aigus épouvantables : « Vous connaissez le tarif, hein ? Deux heures de colle par élève. » Un silence sarcastique accompagna ces paroles répétées comme un rituel, chacun se concentrant pour ne pas rire tant la scène était comique : les longs doigts du professeur pianotaient frénétiquement sur un tas de copies éparpillées, son crâne luisant était encore garni de quelques cheveux qui voletaient, tout son corps semblait animé de tics nerveux (un ébrouement à la façon des chevaux mais sans émettre le moindre son). Outre son nez pointu et ses problèmes capillaires, il portait un nom impossible à retenir, quelque chose comme… (bref…) « Bon, alors, manuel page 171 ! ». On ne peut pas dire qu’Amélie s’ennuyait, mais elle était plongée dans ses pensées, rêvant de SA soirée, celle qu’elle attendait depuis … humm, au moins sept mois. Elle passa donc les heures de cours de la matinée à rêver d’Eux, et de Leur concert du soir.  

À l’heure du déjeuner, elle sortit du lycée avec sa bécane et rentra en quatrième vitesse chez elle : il fallait qu’elle se douche absolument ce midi, pour avoir le temps de mettre ses dreadlocks après les cours.  À une heure et demie, et pour la deuxième fois de la journée, Amélie partit en retard et pesta tout le long du chemin -le long de la piste d’athlétisme, le seul garanti sans boue- contre son chat : « Makkura ta gourmandise va m’attirer des ennuis ! » Le chat n’avait cessé de gratter à sa porte pour réclamer à manger, ce qu’elle lui avait finalement accordé, la mettant en retard. L’effet soporifique du cours de bio quitta instantanément la jeune fille quand la sonnerie retentit : contre son habitude, elle fut la première à sortir de la salle, dévala les escaliers, fonça au « garage à vélos » -rempli en majorité absolue par des scooters- sauta sur sa bécane, et fit vrombir le moteur jusqu’à son hangar, la séance de préparation allait enfin commencer !

Ses cheveux encore humides de la douche du midi -remouillés par le crachin automnal- lui facilitèrent la pose de ses dreadlocks, des tresses synthétiques noires et rouge-bordeaux aux extrémités. Elle cerna ses yeux et teinta ses lèvres en noir, puis finalement ajouta une nouveauté due à l’importance de l’événement : des lentilles ambrées ; dernier achat en date de sa virée à Paris avec Adrian, son « Chéri ». Dans le miroir, elle se dit que cela lui allait bien : le carmin de ses lentilles faisant ressortir la pâleur de sa peau, et ses boucles brunes flottaient en harmonie avec les dreadlocks. Elle ouvrit son placard, et commença par mettre son collant noir et son sous-pull rayé noir et rouge, des mêmes teintes que ses cheveux. La sonnerie de l’interphone retentit. Amélie descendit l’escalier à toute vitesse et décrocha :

– C’est moi, dit-il de sa voix au timbre si doux, tu es prête ?
– Non pas tout à fait, je t’ouvre.

En remontant dans sa chambre, Amélie mit ses bijoux : deux petits anneaux noirs à chaque oreille et le collier habituel gothique à pointes en argent. Adrian entra, le son de ses talons répercuté dans toute la maison. « Tu t’es pris de nouvelles New Rock ? demanda-t-elle de sa chambre. « Oui » répondit-il en montant les escaliers. Amélie enfila sa jupe à motif écossais du même coloris que ses cheveux et ses dreads, mit son petit gilet qui lui allait si bien : légèrement décolleté, avec un tissu assez brillant, une capuche terminée par une étoile, et surtout, dans le dos : le logo et le nom du groupe qu’ils allaient voir ce soir brodés en lettres blanches. Son Chéri entra dans la chambre : toujours très grand -mais il trichait avec ses bottes- les cheveux bruns longs jusqu’au bassin, un nez un peu pointu et des yeux d’ordinaire gris qui, pour l’événement avaient pris la même teinte ambrée que les siens

– Ouah! Tu as encore grandi ! s’exclama Amélie en lui sautant dans les bras. Il l’attrapa en lui rendant son étreinte.
– Toi tu n’as pas bien grandi, mais tu t’es drôlement bien fringuée ! Tu as perdu du poids ? Il me semblait que tu… Enfin, ta taille est plus fine, non ?
– Et voilà, qu’est-ce que je te disais ? Tu vois que tu ne viens pas assez me voir, tu ne te rappelles même plus à quel point je suis belle ! » lança Amélie, un sourire ironique au coin des lèvres.
Il la reposa et Amélie se regarda un dernier instant dans la glace, puis d’un air satisfait elle ferma sa porte descendit les escaliers, ses bottes et sa sacoche à la main..
« Montre-moi tes nouvelles New-Rock » demanda la jeune fille en se tournant vers lui.
Adrian souleva son long manteau noir à boutons argent et elle les détailla : boucles en argent -le même que celui des boutons- pas très hautes, semelles plates, sans lacets, bref c’était pas son style, mais pour Adrian, ça lui collait à la peau.
« On est parti ! » s’écria Amélie une fois ses bottes et ses gants enfilés.
 -Ton père travaille ? Tu l’as bien prévenu ? Je ne veux plus avoir de problèmes avec lui.
– Oui..
– Sûr ?
– Complètement sûre et certaine. L’interrogatoire est terminé, on peut y aller ? Amélie s’impatientait, une main sur la poignée, et attendait qu’Adrian daigne sortir.
– D’accord, c’est parti ! s’exclama-t-il tout à coup plus joyeux.

La porte fermée, Amélie descendit les marches du perron au bras d’Adrian. Il sortit les clefs de sa poche et mit le contact.

Le trajet se déroula sans encombre, la circulation du périphérique était fluide. Ils arrivèrent place Clichy aux environs de 19 heures. Amélie commençait déjà à s’exciter en charlotte_1.1260378745.jpgsifflotant les airs de ses musiques préférées. Le temps de garer la moto et le couple se promenait le long de la rue XXXXXXXX en croisant nombre de personnes vêtues dans le même style qu’eux et quelques passants presque effrayés croyant à l’invasion vampirique, démoniaque, ou quelque chose du même type !

Repas habituel à l’Ante-Concert, un vulgaire fast-food ayant pour seul intérêt d’avoir des toilettes gratuites et un service rapide. Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers les portes d’entrée de La Locomotive, près du fameux Moulin-Rouge. Ils donnèrent leur ticket au videur et entrèrent dans l’atmosphère glauque et enfumée de la salle qu’Amélie aimait tant. À gauche du « central » se trouvait un bar immense, à droite une grande affiche annonçait le programme de la soirée :

DOPE STARS INC : 21h00-21h30
LACRIMAS FUNDERE : 22h00-22h45
DIARY OF DREAMS : 23h00-00h00
DEATHSTARS : 00h30-01h30

Des vendeurs proposaient toutes sortes de produits dérivés à l’effigie des groupes ; ils s’installèrent ensemble sur des fauteuils placés à l’étage surplombant la grande scène. Adrian alluma une cigarette.

« Tu en veux ? proposa-t-il à Amélie.
– C’est quoi exactement ?
– Une clope…

La soirée se déroula lentement, Amélie devenait de plus en plus excitée à l’approche de la dernière partie de soirée, son groupe préféré à l’affiche !

« Calme-toi », répétait Adrian. « Mais je suis très calme ! » Au comptoir, Amélie partit dans un long monologue : « C’est tout de même la deuxième fois qu’on va les voir, et je suis toujours autant…, tu comprends quoi ! Depuis que je rêve de retourner à La Loco ! Les membres de Deathstars sont pour moi de véritables icônes, des modèles, mais pas à imiter, juste, des gens qui créent du pur son, enfin tu comprends quoi ? Ne laissant pas le temps à Adrian de répondre, elle poursuivit : C’est fou tout de même de les voir en vrai alors qu’ils ont fait tout un tas de choses : des clips-vidéos, ils ont un MySpace, ils fréquentent des tas de groupes internationaux comme Cradle ; j’ai pas l’impression que l’on vit dans la même dimension, tu vois ? » Oui, la jeune fille ne vivait plus que pour cela…

Ils descendirent les escaliers, et se posèrent sur la rambarde en fer qui formait le tour de la fosse. Et voilà, ça allait commencer dans moins d’une demi-heure, Amélie était au comble de l’excitation : ses pommettes en rougissaient, elle regardait fébrilement sa montre et jetait de longs regards noirs à la scène immanquablement vide.

Quand enfin le ballet des techniciens du son s’arrêta, Amélie se leva en sursaut et vint se placer au second rang, devant Adrian, derrière la scène, de telle façon qu’elle pouvait la toucher, avec juste assez d’angle pour bien les voir. Le fond sonore fit place au thème du titre principal de leur dernier album : un solo de basse et de batterie au rythme entraînant. Devant Amélie, les deux hystériques se déchaînaient comme la plupart des autres aux premiers rangs lançant des cris suraigus ou frappant dans leurs mains ; la jeune fille se hâta de mettre ses boules Kies tandis que le premier guitariste entra sur scène bientôt suivit du second -un grand et mince à la coiffure plutôt impressionnante- puis le batteur qui testa sa grosse caisse, effet qui doubla les hurlements hystériques auxquels Amélie se joignit lorsque le bassiste, à la forme de visage si particulière et tellement attirante, vint saluer la foule en délire.

Le fond sonore s’arrêta et les spots de lumière tournèrent. Des flashs illuminèrent les visages des musiciens. La foule en délire se déchaîna avec l’arrivée en trombe du chanteur, ses cheveux mi-longs ondulant en cadence. Voilà, c’était parti pour une heure de bonheur total, une heure pendant laquelle Amélie ne penserait plus qu’à Eux, où ses soucis de vie quotidienne allaient s’estomper, pour laisser place à Leur show.

___________

Fin du voyage

Un mal de tête à lui briser les tempes. Un mauvais goût dans la bouche accompagné d’une envie de vomir. Depuis qu’elle y avait goûté, le reste n’avait plus qu’une valeur dérisoire et sa vie était devenue tellement fade, aussi triste qu’un rendez-vous d’amour manqué… Amélie se retourna, le réveil indiquait quinze heures. Elle s’assit, la tête lui tournait : cela faisait une éternité qu’elle n’avait rien avalé. Elle prit un briquet sur la table : elle fumerait les quelques feuilles qui restaient. Des volutes de fumée envahirent rapidement la chambre d’hôtel. Les nausées reprirent alors qu’elle tentait de resserrer la ceinture de sa jupe à motif écossais, sans résultat, tant elle avait maigri. Skinny vint l’aider.

Après avoir fixé la ceinture sur le dernier cran, il la prit par les épaules puis ils sortirent tous deux de la chambre. À l’extérieur l’air parisien était glacial. Sur le Boulevard de Clichy, Amélie frissonnait tant que Skinny lui fit enfiler sa veste. Ils marchèrent quelques minutes et entrèrent à leur café habituel dans lequel flottait une odeur de peinture fraîche. À une table reculée par rapport aux autres, Amélie reconnut la silhouette élancée d’un jeune homme à la coiffure impressionnante, ses cheveux d’un noir de jais lui donnaient un air de poussin ébouriffé. Mais il ne fit pas attention à elle.

À droite de celui-ci, un type aux cheveux mi-longs, surnommé Whip, titubait en buvant un alcool… Le portable d’Amélie se mit à sonner tandis que le serveur leur apportait la commande. C’était son père, mais elle ne pouvait pas répondre : non, cela faisait trop longtemps, et puis elle n’aurait pas su quoi lui dire : c’était la fin du voyage de toute façon. Amélie voulut sourire à Skinny, qui lui posa une main sur la nuque et commença à jouer avec ses cheveux. La jeune fille chercha du regard d’où venait l’odeur de peinture, un ouvrier en bleu de travail lui avait échappé lorsqu’ils étaient entrés : il se trouvait en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, il repeignait les lettres rouges « issue de secours ».

Amélie voulut reprendre une gorgée d’alcool, mais le liquide lui dégoulina sur le menton. Skinny lui passa son bras autour de la taille et elle posa sa tête sur son épaule. Son téléphone sonna à nouveau. Elle l’éteignit, et reposa sa tête sur l’épaule de Skinny, les yeux perdus dans le vague, très loin, fixant les gestes de l’ouvrier sans le voir.

FIN

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© Charlotte B. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
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“Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Dernier voyage : sous-sol du vague à l'âme” par Charlotte B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

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“Dernier voyage…

Sous-sol du vague à l’âme”

             

par Charlotte B. (Seconde 7)

               

Début du voyage…

8h21, mardi matin, et encore une fois en retard ! Le chemin coupant à travers le parc était terriblement boueux, ses chaussures ne s’en sortiraient pas indemnes, quelle poisse ! Mais les bottes pour ce soir se trouvaient au fond de son placard, bien au chaud, prêtes à l’emploi, et c’aurait été terrible si la boue les avait sauvagement attaquées, comme ces vulgaires chaussures, déjà bien trop ternies à son goût. Ses sourcils se froncèrent : même d’aussi loin, la sonnerie stridente ne lui échappait pas. Plus que trois minutes avant le début du cours. Enfin, le bâtiment apparut, le blanc du crépi accentué par la brume matinale. La porte de la salle 112 était déjà fermée mais tandis qu’elle arrivait, un groupe de retardataires apparut aussi à la porte. En entrant, un vague « Désolés pour le retard » flotta mais M. Histoire plongé dans sa recherche quotidienne de la fiche d’appel n’y prit pas garde. « Ahah ! fit-il tout à coup en sortant le carnet de sa sacoche. Stanislas B. ?  (Sa voix suraiguë accentuait plus que de nécessaire les dernières syllabes…

– Oui.
– Jérémie C… ?
– Présent.
– Amélie D… ?
– Oui, répondit la jeune fille qui tentait vainement de retirer la boue de son sac noir.
– Julien D… ?
– Présent m’sieur!

L’appel continua ainsi plusieurs minutes. M. Histoire se leva finalement et mit la fiche d’appel à la porte. « Hier, nous étudiiiiiiions la population paysaaaanne au temps du règne de Charles IX, booooooon ; prenez vos manuels d’histoââââre, aucun oubli j’espèèèèère ? Sa voix prit des aigus épouvantables : « Vous connaissez le tarif, hein ? Deux heures de colle par élève. » Un silence sarcastique accompagna ces paroles répétées comme un rituel, chacun se concentrant pour ne pas rire tant la scène était comique : les longs doigts du professeur pianotaient frénétiquement sur un tas de copies éparpillées, son crâne luisant était encore garni de quelques cheveux qui voletaient, tout son corps semblait animé de tics nerveux (un ébrouement à la façon des chevaux mais sans émettre le moindre son). Outre son nez pointu et ses problèmes capillaires, il portait un nom impossible à retenir, quelque chose comme… (bref…) « Bon, alors, manuel page 171 ! ». On ne peut pas dire qu’Amélie s’ennuyait, mais elle était plongée dans ses pensées, rêvant de SA soirée, celle qu’elle attendait depuis … humm, au moins sept mois. Elle passa donc les heures de cours de la matinée à rêver d’Eux, et de Leur concert du soir.  
À l’heure du déjeuner, elle sortit du lycée avec sa bécane et rentra en quatrième vitesse chez elle : il fallait qu’elle se douche absolument ce midi, pour avoir le temps de mettre ses dreadlocks après les cours.  À une heure et demie, et pour la deuxième fois de la journée, Amélie partit en retard et pesta tout le long du chemin -le long de la piste d’athlétisme, le seul garanti sans boue- contre son chat : « Makkura ta gourmandise va m’attirer des ennuis ! » Le chat n’avait cessé de gratter à sa porte pour réclamer à manger, ce qu’elle lui avait finalement accordé, la mettant en retard. L’effet soporifique du cours de bio quitta instantanément la jeune fille quand la sonnerie retentit : contre son habitude, elle fut la première à sortir de la salle, dévala les escaliers, fonça au « garage à vélos » -rempli en majorité absolue par des scooters- sauta sur sa bécane, et fit vrombir le moteur jusqu’à son hangar, la séance de préparation allait enfin commencer !
Ses cheveux encore humides de la douche du midi -remouillés par le crachin automnal- lui facilitèrent la pose de ses dreadlocks, des tresses synthétiques noires et rouge-bordeaux aux extrémités. Elle cerna ses yeux et teinta ses lèvres en noir, puis finalement ajouta une nouveauté due à l’importance de l’événement : des lentilles ambrées ; dernier achat en date de sa virée à Paris avec Adrian, son « Chéri ». Dans le miroir, elle se dit que cela lui allait bien : le carmin de ses lentilles faisant ressortir la pâleur de sa peau, et ses boucles brunes flottaient en harmonie avec les dreadlocks. Elle ouvrit son placard, et commença par mettre son collant noir et son sous-pull rayé noir et rouge, des mêmes teintes que ses cheveux. La sonnerie de l’interphone retentit. Amélie descendit l’escalier à toute vitesse et décrocha :

– C’est moi, dit-il de sa voix au timbre si doux, tu es prête ?
– Non pas tout à fait, je t’ouvre.

En remontant dans sa chambre, Amélie mit ses bijoux : deux petits anneaux noirs à chaque oreille et le collier habituel gothique à pointes en argent. Adrian entra, le son de ses talons répercuté dans toute la maison. « Tu t’es pris de nouvelles New Rock ? demanda-t-elle de sa chambre. « Oui » répondit-il en montant les escaliers. Amélie enfila sa jupe à motif écossais du même coloris que ses cheveux et ses dreads, mit son petit gilet qui lui allait si bien : légèrement décolleté, avec un tissu assez brillant, une capuche terminée par une étoile, et surtout, dans le dos : le logo et le nom du groupe qu’ils allaient voir ce soir brodés en lettres blanches. Son Chéri entra dans la chambre : toujours très grand -mais il trichait avec ses bottes- les cheveux bruns longs jusqu’au bassin, un nez un peu pointu et des yeux d’ordinaire gris qui, pour l’événement avaient pris la même teinte ambrée que les siens

– Ouah! Tu as encore grandi ! s’exclama Amélie en lui sautant dans les bras. Il l’attrapa en lui rendant son étreinte.
– Toi tu n’as pas bien grandi, mais tu t’es drôlement bien fringuée ! Tu as perdu du poids ? Il me semblait que tu… Enfin, ta taille est plus fine, non ?
– Et voilà, qu’est-ce que je te disais ? Tu vois que tu ne viens pas assez me voir, tu ne te rappelles même plus à quel point je suis belle ! » lança Amélie, un sourire ironique au coin des lèvres.
Il la reposa et Amélie se regarda un dernier instant dans la glace, puis d’un air satisfait elle ferma sa porte descendit les escaliers, ses bottes et sa sacoche à la main..
« Montre-moi tes nouvelles New-Rock » demanda la jeune fille en se tournant vers lui.
Adrian souleva son long manteau noir à boutons argent et elle les détailla : boucles en argent -le même que celui des boutons- pas très hautes, semelles plates, sans lacets, bref c’était pas son style, mais pour Adrian, ça lui collait à la peau.
« On est parti ! » s’écria Amélie une fois ses bottes et ses gants enfilés.
 -Ton père travaille ? Tu l’as bien prévenu ? Je ne veux plus avoir de problèmes avec lui.
– Oui..
– Sûr ?
– Complètement sûre et certaine. L’interrogatoire est terminé, on peut y aller ? Amélie s’impatientait, une main sur la poignée, et attendait qu’Adrian daigne sortir.
– D’accord, c’est parti ! s’exclama-t-il tout à coup plus joyeux.

La porte fermée, Amélie descendit les marches du perron au bras d’Adrian. Il sortit les clefs de sa poche et mit le contact.
Le trajet se déroula sans encombre, la circulation du périphérique était fluide. Ils arrivèrent place Clichy aux environs de 19 heures. Amélie commençait déjà à s’exciter en charlotte_1.1260378745.jpgsifflotant les airs de ses musiques préférées. Le temps de garer la moto et le couple se promenait le long de la rue XXXXXXXX en croisant nombre de personnes vêtues dans le même style qu’eux et quelques passants presque effrayés croyant à l’invasion vampirique, démoniaque, ou quelque chose du même type !
Repas habituel à l’Ante-Concert, un vulgaire fast-food ayant pour seul intérêt d’avoir des toilettes gratuites et un service rapide. Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers les portes d’entrée de La Locomotive, près du fameux Moulin-Rouge. Ils donnèrent leur ticket au videur et entrèrent dans l’atmosphère glauque et enfumée de la salle qu’Amélie aimait tant. À gauche du « central » se trouvait un bar immense, à droite une grande affiche annonçait le programme de la soirée :

DOPE STARS INC : 21h00-21h30
LACRIMAS FUNDERE : 22h00-22h45
DIARY OF DREAMS : 23h00-00h00
DEATHSTARS : 00h30-01h30

Des vendeurs proposaient toutes sortes de produits dérivés à l’effigie des groupes ; ils s’installèrent ensemble sur des fauteuils placés à l’étage surplombant la grande scène. Adrian alluma une cigarette.

« Tu en veux ? proposa-t-il à Amélie.
– C’est quoi exactement ?
– Une clope…

La soirée se déroula lentement, Amélie devenait de plus en plus excitée à l’approche de la dernière partie de soirée, son groupe préféré à l’affiche !
« Calme-toi », répétait Adrian. « Mais je suis très calme ! » Au comptoir, Amélie partit dans un long monologue : « C’est tout de même la deuxième fois qu’on va les voir, et je suis toujours autant…, tu comprends quoi ! Depuis que je rêve de retourner à La Loco ! Les membres de Deathstars sont pour moi de véritables icônes, des modèles, mais pas à imiter, juste, des gens qui créent du pur son, enfin tu comprends quoi ? Ne laissant pas le temps à Adrian de répondre, elle poursuivit : C’est fou tout de même de les voir en vrai alors qu’ils ont fait tout un tas de choses : des clips-vidéos, ils ont un MySpace, ils fréquentent des tas de groupes internationaux comme Cradle ; j’ai pas l’impression que l’on vit dans la même dimension, tu vois ? » Oui, la jeune fille ne vivait plus que pour cela…
Ils descendirent les escaliers, et se posèrent sur la rambarde en fer qui formait le tour de la fosse. Et voilà, ça allait commencer dans moins d’une demi-heure, Amélie était au comble de l’excitation : ses pommettes en rougissaient, elle regardait fébrilement sa montre et jetait de longs regards noirs à la scène immanquablement vide.
Quand enfin le ballet des techniciens du son s’arrêta, Amélie se leva en sursaut et vint se placer au second rang, devant Adrian, derrière la scène, de telle façon qu’elle pouvait la toucher, avec juste assez d’angle pour bien les voir. Le fond sonore fit place au thème du titre principal de leur dernier album : un solo de basse et de batterie au rythme entraînant. Devant Amélie, les deux hystériques se déchaînaient comme la plupart des autres aux premiers rangs lançant des cris suraigus ou frappant dans leurs mains ; la jeune fille se hâta de mettre ses boules Kies tandis que le premier guitariste entra sur scène bientôt suivit du second -un grand et mince à la coiffure plutôt impressionnante- puis le batteur qui testa sa grosse caisse, effet qui doubla les hurlements hystériques auxquels Amélie se joignit lorsque le bassiste, à la forme de visage si particulière et tellement attirante, vint saluer la foule en délire.
Le fond sonore s’arrêta et les spots de lumière tournèrent. Des flashs illuminèrent les visages des musiciens. La foule en délire se déchaîna avec l’arrivée en trombe du chanteur, ses cheveux mi-longs ondulant en cadence. Voilà, c’était parti pour une heure de bonheur total, une heure pendant laquelle Amélie ne penserait plus qu’à Eux, où ses soucis de vie quotidienne allaient s’estomper, pour laisser place à Leur show.

___________

Fin du voyage

Un mal de tête à lui briser les tempes. Un mauvais goût dans la bouche accompagné d’une envie de vomir. Depuis qu’elle y avait goûté, le reste n’avait plus qu’une valeur dérisoire et sa vie était devenue tellement fade, aussi triste qu’un rendez-vous d’amour manqué… Amélie se retourna, le réveil indiquait quinze heures. Elle s’assit, la tête lui tournait : cela faisait une éternité qu’elle n’avait rien avalé. Elle prit un briquet sur la table : elle fumerait les quelques feuilles qui restaient. Des volutes de fumée envahirent rapidement la chambre d’hôtel. Les nausées reprirent alors qu’elle tentait de resserrer la ceinture de sa jupe à motif écossais, sans résultat, tant elle avait maigri. Skinny vint l’aider.
Après avoir fixé la ceinture sur le dernier cran, il la prit par les épaules puis ils sortirent tous deux de la chambre. À l’extérieur l’air parisien était glacial. Sur le Boulevard de Clichy, Amélie frissonnait tant que Skinny lui fit enfiler sa veste. Ils marchèrent quelques minutes et entrèrent à leur café habituel dans lequel flottait une odeur de peinture fraîche. À une table reculée par rapport aux autres, Amélie reconnut la silhouette élancée d’un jeune homme à la coiffure impressionnante, ses cheveux d’un noir de jais lui donnaient un air de poussin ébouriffé. Mais il ne fit pas attention à elle.
À droite de celui-ci, un type aux cheveux mi-longs, surnommé Whip, titubait en buvant un alcool… Le portable d’Amélie se mit à sonner tandis que le serveur leur apportait la commande. C’était son père, mais elle ne pouvait pas répondre : non, cela faisait trop longtemps, et puis elle n’aurait pas su quoi lui dire : c’était la fin du voyage de toute façon. Amélie voulut sourire à Skinny, qui lui posa une main sur la nuque et commença à jouer avec ses cheveux. La jeune fille chercha du regard d’où venait l’odeur de peinture, un ouvrier en bleu de travail lui avait échappé lorsqu’ils étaient entrés : il se trouvait en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, il repeignait les lettres rouges « issue de secours ».
Amélie voulut reprendre une gorgée d’alcool, mais le liquide lui dégoulina sur le menton. Skinny lui passa son bras autour de la taille et elle posa sa tête sur son épaule. Son téléphone sonna à nouveau. Elle l’éteignit, et reposa sa tête sur l’épaule de Skinny, les yeux perdus dans le vague, très loin, fixant les gestes de l’ouvrier sans le voir.

FIN

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© Charlotte B. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "Rose d'hiver, Souffle du vent, Etoile Jaune" par Deborah S.

« Et si c’était un jour leur premier roman? »

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait « classique » : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du « style », afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur « roman ». L’Espace Pédagogique Contributif est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            
Découvrez le manuscrit…

« Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune »

             

par Deborah S. (Seconde 18)

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Il était aux alentours de trois heures du matin —peut-être plus, peut-être moins— Je ne suis plus vraiment sûre de rien. Tout ce que je sais, c’est que la nuit était noire, comme toutes les nuits d’hiver de cette année 43. Le vent froid s’abattait dans un bruit aigu sur la petite fenêtre de la chambre, unique ouverture vers l’extérieur. La buée sur la vitre dessinait des auréoles blanches sur lesquelles on pouvait lire des prénoms écrits d’une écriture incertaine. Les lettres tantôt rondes, tantôt plus fines, s’assemblaient les unes avec les autres. Dehors, il neigeait. Je ne trouvais plus le sommeil. J’observais la chambre de long en large. Je me disais que je ne reverrais jamais tous ces visages qui pourtant m’étaient familiers. Nous étions six dans cette petite pièce : six jeunes filles cachées, pour l’unique raison qu’Ils les enverraient dans les camps de la mort s’Ils les découvraient. J’ai toujours trouvé cette appellation « camps de le mort » bien vague. Qu’était-ce au juste ? Personne ici n’en savait rien. Mais nous en avions toutes peur. Une peur, ou plutôt devrais-je dire une angoisse, une terrible, une oppressante angoisse : le genre de sentiment qu’on ne ressent qu’une fois tellement sa force vous détruit de l’intérieur. Maman avait été emmenée là-bas. On ne l’avait plus jamais revue…

Ma sœur jumelle dormait paisiblement dans son lit aux couvertures trop fines. Elle tremblait de froid. Son gilet brodé d’une étoile jaune était posé sur la chaise, face à l’armoire. Je n’avais pas compris tout de suite la signification de cette étoile lorsque maman l’avait cousue. « C’est important » répétait-elle sans cesse, comme pour se persuader elle-même qu’elle faisait le bon choix. Mais aujourd’hui, ma sœur et moi savions que maman avait eu tort. Ce n’était pas le bon choix que de se livrer sans mener aucun combat. J’acceptais de perdre. Mais je n’acceptais pas de ne pas jouer. Et au point où on était, la vie c’était un jeu, non ? Il fallait miser, faire des choix, anticiper, attendre, observer. Perdre. Gagner. On en apprenait la règle à ses dépends : Les règles de la vie.

Les minutes passaient. Et plus les minutes passaient, plus je mourrais d’envie de déchirer cette étoile.  Cette étoile sur laquelle étaient écrites les lettres R et O, initiales de ma sœur. Cette étoile qui faisait de nous des étrangères à notre pays. Alors que nous étions nées ici ! Nous étions Françaises bon sang ! Nous étions sûrement plus françaises que le chef du Gouvernement français lui-même ! Je décidais alors de mettre mon envie à exécution. Je me levai d’un bond sans faire de bruit. Je saisis la veste de Rose, et arracha une à une toute les coutures qui maintenaient encore le bout de tissu sur la veste noire. Je me saisis de la petite étoile jaune. Il fallait m’en débarrasser. Ne plus jamais revoir d’étoiles. Je ne voulais plus d’étoiles. J’avais trop vu d’étoiles. Ce sentiment d’oppression me poussa alors à ouvrir la fenêtre dans un sourd fracas qui réveilla ma sœur. 

« Que fais tu donc ? » demanda-t-elle à peine réveillée. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux ce qui lui donnait cet air comique qui avait provoqué la plupart de nos fous-rires. Mais cette nuit, l’heure n’était pas à la rigolade.

– Je… Je me débarrasse de ce qui ne devrait pas exister. Lâchais-je enfin, en jetant l’étoile au loin, dans la rue.

– De ce qui ne devrait pas exister?

– Je vais coudre une rose d’hiver à la place. On ne verra pas qu’il y a des fils arrachés ne t’inquiète pas.

Ce soir là, je pris la plus grande décision de ma vie. Une décision qui pourrait nous faire vivre toutes les deux, ou bien nous faire mourir. Pensive, je regardais la petite étoile jaune se faire ensevelir par la neige. Etait-ce le bon choix ? Qu’importe. Rose et moi allions partir ce soir.  Avec nos baluchons et nos grandes bottes, sur les routes de la vie. Rose s’empara d’une couverture qu’elle enfila par-dessus sa robe déchirée. Je me coiffais d’un bonnet en laine. La première partie de mon « plan » d’évasion consistait à sortir de l’internat sans nous faire prendre (ce qui n’était pas une mince affaire puisque la vielle concierge, plus communément nommée « la vielle Dewick » avait l’ouïe aussi affûtée et le regard aussi perçant qu’un hiboux). Nous traversâmes le long corridor jusqu’à la porte d’entrée de l’internat. Je savais où étaient cachées les clefs. J’avais vu la deborah_s_2.1289731316.jpgvieille Dewick, les ranger dans la boîte à lettres. Je fourrais ma main dans la grande boîte en acier. Je cherchais à tâtons une clef, un bout de métal. Mais rien. La boîte était vide. Affolée, j’appelais ma sœur pour qu’elle vienne à mon aide.

« Rose ! Rose ! Viens voir vite, j’ai un problème !

– Qu’y a-t-il? Demanda-t-elle d’un naturel surprenant. Comme si elle n’était pas en train de commettre une infraction.

– Chuuuut! Parle moins fort, la vielle Dewick va nous entendre! J’ai un problème, viens voir ! Je fis signe à ma sœur d’approcher. La petite brune aux cheveux bouclés marcha sur la pointe des pieds jusqu’à moi, et leva un sourcil comme pour dire : « Cela m’aurait étonné qu’on s’en sorte sans rencontrer aucune difficulté! »

– Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien… Je ne trouve pas les clefs ! Mon cœur battait de plus en plus fort dans ma poitrine. Je regardais l’horloge : elle indiquait 3h45 du matin. Dans 2h et 15 minutes, tout l’étage serait éveillé. Il nous fallait partir vite !

– Les clefs? Mais c’est moi qui les ai les clefs! Tu m’avais dit de les prendre hier soir au cas où! Un large sourire s’afficha sur le visage de Rose. En temps normal, je lui aurais dit d’effacer son sourire de tête à claques. Mais ce soir, tout était différent : « Tu es fabuleuse petite sœur! Fabuleuse! Et dire que tu es la plus jeune et que c’est grâce à toi qu’on s’en sort! Dans les romans, ce n’est jamais comme ça »…

Rose et moi arrivions au pas de la porte d’entrée de l’internat. Le tout était de ne pas la faire grincer. Sinon, tous nos efforts n’auraient servi à rien, et la vielle Dewick nous ferait remonter dans notre chambre en nous tirant les oreilles, et pire peut-être à cause des clés volées. Je fus soudain prise d’une idée lumineuse. Je dis à ma sœur de sortir du shampoing de son sac. Elle me regarda avec un regard assez significatif qui voulait dire « Tu deviens folle ma pauvre ». Mais elle s’exécuta. J’appliquai avec soin un zeste de shampoing sur les gonds de la vielle porte rouillée. Je fis tourner la clef dans la serrure, et appuyai sur la clenche. Comme par magie, la porte s’ouvrit sans aucun bruit sur la rue. Ma sœur et moi n’osions sortir, profitant du dernier instant dans cet internat que nous ne reverrions jamais. Le spectacle était mélancolique. La neige tombait toujours sur les pavés de la route. Les roses du voisin fanaient, comme pour nous dire Adieu ! Le chant du vent d’hiver faisait tournoyer les dernières feuilles que l’automne avait oubliées. Tous les volets alentour étaient clos sur les fenêtres de ces maisons où des gens dormaient, rêvaient. Rêvaient peut-être à un monde meilleur. Il était temps de changer de vie. De toute façon, avait-on le choix ?

Nous marchions en direction du Sud. Si nous arrivions jusqu’à Niort, notre tante pourrait sûrement nous aider…

…………………………………………………..

Quelques années et beaucoup de larmes plus tard…

Je marchais toujours dans Paris. Le soleil tapait fort, inondant les rues, les bâtiments et les places de sa chaleur. J’étais arrivée dans la ruelle que je cherchais. Elle avait bien vieilli, depuis l’année 43, cette ruelle ouverte sur le quartier des Orangeries. Je reconnaissais les maisons qui défilaient devant mes yeux. Les appartements aux portes vertes, l’ancienne boulangerie, La tannerie de Monsieur Erdert. Il n’y avait plus aux fenêtres les roses blanches, ses préférées, celles qui s’accordaient si bien avec l’hiver. Celles qu’il nommait : « Les faiseuses de neige ». On pouvait toujours deviner le Jardin de Mademoiselle Pins, qui avait été changé en immeuble. Certains bâtiments étaient neufs et reconstruits dans l’après-guerre. Et l’odeur d’orange avait disparu avec le temps. Le temps qui emporte tout, le temps qui passe, et qu’on ne voit pas. Le temps qui ne laisse sur nous que quelques rides, quelques souvenirs gris, presque effacés. Le temps qui court, de plus en plus vite, ne s’arrêtant que quand vient la fin.

deborah_s_4.1289731448.jpgJe partis en quête du numéro 45. Je cherchais, demandant aux passants « L’internat de jeunes filles ». Mais les réponses n’étaient que négatives. Plus personne ne connaissait l’internat. Dans un soupir de lassitude immense, je m’assis sur le trottoir. « Emma… Tu croyais vraiment qu’en revenant ici tu retrouverais l’internat intact ? Qu’imaginais tu enfin ? Tu vois bien qu’il n’y a plus rien. Il a dû être remplacé par une de ces tours en béton immonde depuis bien longtemps… » Me parler à moi-même me faisais du bien. Cela me confortait dans l’idée que je n’étais qu’une pauvre folle, ce que ma sœur avait toujours dit. Et ma sœur, avait toujours raison. Quinze années que je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Morte ? Mariée ? Mère ? Commerçante ? Ouvrière ? Peut-être a-t-elle eu cette vie que je désire tant et que pourtant, je n’ai jamais eue. Je ne me décourageais pas. Il fallait que je la retrouve.

Et tout à coup, le numéro 45. Il m’avait suffi de lever la tête pour l’apercevoir. Il était sous mes yeux depuis tout à l’heure. Une vielle bâtisse de plus d’une dizaine d’étages me faisait face. Il était là, l’internat de jeunes filles. Celui que nous avions quitté Rose et moi. Il se tenait devant mes yeux et semblait me dire « Tiens ! Te revoilà toi ! Tu n’as pas changé petite » Les volets aux fenêtres étaient semblables à ceux que j’avais connus. La façade en revanche, avait été repeinte récemment, il n’y avait aucune tâche. Je toquais à la porte lentement. Et si ce n’était plus un internat ? Et si je m’étais trompée ? Tant pis. Maman disait toujours : «  Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. ». Enfin, une dame âgée ouvrit la porte rouillée qui grinçait affreusement. C’est certain, je ne me trompais pas, c’était bien là !

– Oui ? Demanda la vielle dame.

– Hmm… Bonjour! Lançais-je sur un ton peu assuré. Je suis Emma Ornell, j’étais logée dans cet internat pendant la guerre. Je voudrais savoir si une jeune femme du nom de Rose, se serait présentée ici.

– Rose? Demanda la dame d’une voix grinçante. L’internat? Continua-t-elle. La guerre? Elle prit une voix grave et fronça les sourcils. Sa peau ridée était si blanche que j’aurais juré qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis plusieurs années.

– Oui, Rose Ornell, c’est ma sœur, ma sœur jumelle. Elle me ressemble vous voyez, elle porte les cheveux un peu plus courts que les miens et… Mais je me rendis compte au même moment que la dame était aveugle. J’arrêtai immédiatement mon discours. Elle me fit signe d’entrer en esquissant un léger sourire.

L’intérieur, sentait le renfermé. La tapisserie brodée aux murs était identique à celle que j’avais connu. En fait… Tout était identique. Rien dans cette maison n’avait changé. Pas même les meubles, ni les photos aux murs, celles des différentes chambres de l’internat, ainsi que leurs occupantes. Sur la photographie de ma chambre, je retrouvais toutes mes anciennes amies, ainsi que ma sœur. Sur la droite, se dessinait la silhouette de la vielle Dewick. La vielle Dewick ? Je tournais soudain mon regard sur la femme qui m’avait fait entrer. Elle soupira en s’asseyant dans le fauteuil vert.

– Emma… Soupira-t-elle.Tu as bien changé depuis tout ce temps…

C’est alors que je réalisai : la vielle dame qui se tenait devant moi c’était elle : La vielle Dewick. Celle qui nous avait couru après dans la ruelle, celle qui nous avait fait nettoyer les chambres. Celle qui nous avait élevées et qui nous mettait des coups de règle sur les doigts pour que l’on finisse notre soupe. C’était elle.

« Regarde ce qu’ils ont fait de moi Emma »

Il a suffit de cette phrase. Il a suffit de cette  parole, pour que je comprenne tout. Cette femme, qu’à l’époque je détestais, à présent, je l’admirais. Elle m’amena jusqu’à une petite boîte. Une boîte de ferraille, assez menue. De laquelle elle sortit un étoile jaune. Sur la face arrière étaient inscrites les lettres R O.

– Je l’ai trouvée dans la neige, le matin de votre départ. Je vous ai cherchées dans la ville, mais rien. Je n’ai retrouvé que cette étoile qui appartenait à Rose. Le lendemain, ils sont venus, ils sont rentrés, et m’ont attachée. Ils ont emmené les autres filles, jusqu’au fourgon. » C’est depuis ce jour que Dewick était aveugle.

Elle ne revit jamais Rose. Elle m’expliqua qu’elle avait reçu un rapport de mairie l’année de la Libération qui recensait le nom des jeunes filles de l’internat tuées dans les camps. Elle me le tendit, et je lus très lentement les noms à haute voix : «  Marie Tourbert, Jeanne Chasseley, Amélie Moreaux, Émilie Françoisine… » Je m’arrêtai de lire. Mes yeux s’emplirent de larmes : « Rose Ornell ».

 

© Deborah S. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).

Creative Commons License

“Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune” par Deborah S. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « Rose d’hiver, Souffle du vent, Etoile Jaune » par Deborah S.

« Et si c’était un jour leur premier roman? »

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait « classique » : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du « style », afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur « roman ». L’Espace Pédagogique Contributif est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            
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« Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune »

             

par Deborah S. (Seconde 18)

deborah_s_1.1289731212.jpg

Il était aux alentours de trois heures du matin —peut-être plus, peut-être moins— Je ne suis plus vraiment sûre de rien. Tout ce que je sais, c’est que la nuit était noire, comme toutes les nuits d’hiver de cette année 43. Le vent froid s’abattait dans un bruit aigu sur la petite fenêtre de la chambre, unique ouverture vers l’extérieur. La buée sur la vitre dessinait des auréoles blanches sur lesquelles on pouvait lire des prénoms écrits d’une écriture incertaine. Les lettres tantôt rondes, tantôt plus fines, s’assemblaient les unes avec les autres. Dehors, il neigeait. Je ne trouvais plus le sommeil. J’observais la chambre de long en large. Je me disais que je ne reverrais jamais tous ces visages qui pourtant m’étaient familiers. Nous étions six dans cette petite pièce : six jeunes filles cachées, pour l’unique raison qu’Ils les enverraient dans les camps de la mort s’Ils les découvraient. J’ai toujours trouvé cette appellation « camps de le mort » bien vague. Qu’était-ce au juste ? Personne ici n’en savait rien. Mais nous en avions toutes peur. Une peur, ou plutôt devrais-je dire une angoisse, une terrible, une oppressante angoisse : le genre de sentiment qu’on ne ressent qu’une fois tellement sa force vous détruit de l’intérieur. Maman avait été emmenée là-bas. On ne l’avait plus jamais revue…

Ma sœur jumelle dormait paisiblement dans son lit aux couvertures trop fines. Elle tremblait de froid. Son gilet brodé d’une étoile jaune était posé sur la chaise, face à l’armoire. Je n’avais pas compris tout de suite la signification de cette étoile lorsque maman l’avait cousue. « C’est important » répétait-elle sans cesse, comme pour se persuader elle-même qu’elle faisait le bon choix. Mais aujourd’hui, ma sœur et moi savions que maman avait eu tort. Ce n’était pas le bon choix que de se livrer sans mener aucun combat. J’acceptais de perdre. Mais je n’acceptais pas de ne pas jouer. Et au point où on était, la vie c’était un jeu, non ? Il fallait miser, faire des choix, anticiper, attendre, observer. Perdre. Gagner. On en apprenait la règle à ses dépends : Les règles de la vie.

Les minutes passaient. Et plus les minutes passaient, plus je mourrais d’envie de déchirer cette étoile.  Cette étoile sur laquelle étaient écrites les lettres R et O, initiales de ma sœur. Cette étoile qui faisait de nous des étrangères à notre pays. Alors que nous étions nées ici ! Nous étions Françaises bon sang ! Nous étions sûrement plus françaises que le chef du Gouvernement français lui-même ! Je décidais alors de mettre mon envie à exécution. Je me levai d’un bond sans faire de bruit. Je saisis la veste de Rose, et arracha une à une toute les coutures qui maintenaient encore le bout de tissu sur la veste noire. Je me saisis de la petite étoile jaune. Il fallait m’en débarrasser. Ne plus jamais revoir d’étoiles. Je ne voulais plus d’étoiles. J’avais trop vu d’étoiles. Ce sentiment d’oppression me poussa alors à ouvrir la fenêtre dans un sourd fracas qui réveilla ma sœur. 

« Que fais tu donc ? » demanda-t-elle à peine réveillée. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux ce qui lui donnait cet air comique qui avait provoqué la plupart de nos fous-rires. Mais cette nuit, l’heure n’était pas à la rigolade.

– Je… Je me débarrasse de ce qui ne devrait pas exister. Lâchais-je enfin, en jetant l’étoile au loin, dans la rue.

– De ce qui ne devrait pas exister?

– Je vais coudre une rose d’hiver à la place. On ne verra pas qu’il y a des fils arrachés ne t’inquiète pas.

Ce soir là, je pris la plus grande décision de ma vie. Une décision qui pourrait nous faire vivre toutes les deux, ou bien nous faire mourir. Pensive, je regardais la petite étoile jaune se faire ensevelir par la neige. Etait-ce le bon choix ? Qu’importe. Rose et moi allions partir ce soir.  Avec nos baluchons et nos grandes bottes, sur les routes de la vie. Rose s’empara d’une couverture qu’elle enfila par-dessus sa robe déchirée. Je me coiffais d’un bonnet en laine. La première partie de mon « plan » d’évasion consistait à sortir de l’internat sans nous faire prendre (ce qui n’était pas une mince affaire puisque la vielle concierge, plus communément nommée « la vielle Dewick » avait l’ouïe aussi affûtée et le regard aussi perçant qu’un hiboux). Nous traversâmes le long corridor jusqu’à la porte d’entrée de l’internat. Je savais où étaient cachées les clefs. J’avais vu la deborah_s_2.1289731316.jpgvieille Dewick, les ranger dans la boîte à lettres. Je fourrais ma main dans la grande boîte en acier. Je cherchais à tâtons une clef, un bout de métal. Mais rien. La boîte était vide. Affolée, j’appelais ma sœur pour qu’elle vienne à mon aide.

« Rose ! Rose ! Viens voir vite, j’ai un problème !

– Qu’y a-t-il? Demanda-t-elle d’un naturel surprenant. Comme si elle n’était pas en train de commettre une infraction.

– Chuuuut! Parle moins fort, la vielle Dewick va nous entendre! J’ai un problème, viens voir ! Je fis signe à ma sœur d’approcher. La petite brune aux cheveux bouclés marcha sur la pointe des pieds jusqu’à moi, et leva un sourcil comme pour dire : « Cela m’aurait étonné qu’on s’en sorte sans rencontrer aucune difficulté! »

– Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien… Je ne trouve pas les clefs ! Mon cœur battait de plus en plus fort dans ma poitrine. Je regardais l’horloge : elle indiquait 3h45 du matin. Dans 2h et 15 minutes, tout l’étage serait éveillé. Il nous fallait partir vite !

– Les clefs? Mais c’est moi qui les ai les clefs! Tu m’avais dit de les prendre hier soir au cas où! Un large sourire s’afficha sur le visage de Rose. En temps normal, je lui aurais dit d’effacer son sourire de tête à claques. Mais ce soir, tout était différent : « Tu es fabuleuse petite sœur! Fabuleuse! Et dire que tu es la plus jeune et que c’est grâce à toi qu’on s’en sort! Dans les romans, ce n’est jamais comme ça »…

Rose et moi arrivions au pas de la porte d’entrée de l’internat. Le tout était de ne pas la faire grincer. Sinon, tous nos efforts n’auraient servi à rien, et la vielle Dewick nous ferait remonter dans notre chambre en nous tirant les oreilles, et pire peut-être à cause des clés volées. Je fus soudain prise d’une idée lumineuse. Je dis à ma sœur de sortir du shampoing de son sac. Elle me regarda avec un regard assez significatif qui voulait dire « Tu deviens folle ma pauvre ». Mais elle s’exécuta. J’appliquai avec soin un zeste de shampoing sur les gonds de la vielle porte rouillée. Je fis tourner la clef dans la serrure, et appuyai sur la clenche. Comme par magie, la porte s’ouvrit sans aucun bruit sur la rue. Ma sœur et moi n’osions sortir, profitant du dernier instant dans cet internat que nous ne reverrions jamais. Le spectacle était mélancolique. La neige tombait toujours sur les pavés de la route. Les roses du voisin fanaient, comme pour nous dire Adieu ! Le chant du vent d’hiver faisait tournoyer les dernières feuilles que l’automne avait oubliées. Tous les volets alentour étaient clos sur les fenêtres de ces maisons où des gens dormaient, rêvaient. Rêvaient peut-être à un monde meilleur. Il était temps de changer de vie. De toute façon, avait-on le choix ?

Nous marchions en direction du Sud. Si nous arrivions jusqu’à Niort, notre tante pourrait sûrement nous aider…

…………………………………………………..

Quelques années et beaucoup de larmes plus tard…

Je marchais toujours dans Paris. Le soleil tapait fort, inondant les rues, les bâtiments et les places de sa chaleur. J’étais arrivée dans la ruelle que je cherchais. Elle avait bien vieilli, depuis l’année 43, cette ruelle ouverte sur le quartier des Orangeries. Je reconnaissais les maisons qui défilaient devant mes yeux. Les appartements aux portes vertes, l’ancienne boulangerie, La tannerie de Monsieur Erdert. Il n’y avait plus aux fenêtres les roses blanches, ses préférées, celles qui s’accordaient si bien avec l’hiver. Celles qu’il nommait : « Les faiseuses de neige ». On pouvait toujours deviner le Jardin de Mademoiselle Pins, qui avait été changé en immeuble. Certains bâtiments étaient neufs et reconstruits dans l’après-guerre. Et l’odeur d’orange avait disparu avec le temps. Le temps qui emporte tout, le temps qui passe, et qu’on ne voit pas. Le temps qui ne laisse sur nous que quelques rides, quelques souvenirs gris, presque effacés. Le temps qui court, de plus en plus vite, ne s’arrêtant que quand vient la fin.

deborah_s_4.1289731448.jpgJe partis en quête du numéro 45. Je cherchais, demandant aux passants « L’internat de jeunes filles ». Mais les réponses n’étaient que négatives. Plus personne ne connaissait l’internat. Dans un soupir de lassitude immense, je m’assis sur le trottoir. « Emma… Tu croyais vraiment qu’en revenant ici tu retrouverais l’internat intact ? Qu’imaginais tu enfin ? Tu vois bien qu’il n’y a plus rien. Il a dû être remplacé par une de ces tours en béton immonde depuis bien longtemps… » Me parler à moi-même me faisais du bien. Cela me confortait dans l’idée que je n’étais qu’une pauvre folle, ce que ma sœur avait toujours dit. Et ma sœur, avait toujours raison. Quinze années que je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Morte ? Mariée ? Mère ? Commerçante ? Ouvrière ? Peut-être a-t-elle eu cette vie que je désire tant et que pourtant, je n’ai jamais eue. Je ne me décourageais pas. Il fallait que je la retrouve.

Et tout à coup, le numéro 45. Il m’avait suffi de lever la tête pour l’apercevoir. Il était sous mes yeux depuis tout à l’heure. Une vielle bâtisse de plus d’une dizaine d’étages me faisait face. Il était là, l’internat de jeunes filles. Celui que nous avions quitté Rose et moi. Il se tenait devant mes yeux et semblait me dire « Tiens ! Te revoilà toi ! Tu n’as pas changé petite » Les volets aux fenêtres étaient semblables à ceux que j’avais connus. La façade en revanche, avait été repeinte récemment, il n’y avait aucune tâche. Je toquais à la porte lentement. Et si ce n’était plus un internat ? Et si je m’étais trompée ? Tant pis. Maman disait toujours : «  Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. ». Enfin, une dame âgée ouvrit la porte rouillée qui grinçait affreusement. C’est certain, je ne me trompais pas, c’était bien là !

– Oui ? Demanda la vielle dame.

– Hmm… Bonjour! Lançais-je sur un ton peu assuré. Je suis Emma Ornell, j’étais logée dans cet internat pendant la guerre. Je voudrais savoir si une jeune femme du nom de Rose, se serait présentée ici.

– Rose? Demanda la dame d’une voix grinçante. L’internat? Continua-t-elle. La guerre? Elle prit une voix grave et fronça les sourcils. Sa peau ridée était si blanche que j’aurais juré qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis plusieurs années.

– Oui, Rose Ornell, c’est ma sœur, ma sœur jumelle. Elle me ressemble vous voyez, elle porte les cheveux un peu plus courts que les miens et… Mais je me rendis compte au même moment que la dame était aveugle. J’arrêtai immédiatement mon discours. Elle me fit signe d’entrer en esquissant un léger sourire.

L’intérieur, sentait le renfermé. La tapisserie brodée aux murs était identique à celle que j’avais connu. En fait… Tout était identique. Rien dans cette maison n’avait changé. Pas même les meubles, ni les photos aux murs, celles des différentes chambres de l’internat, ainsi que leurs occupantes. Sur la photographie de ma chambre, je retrouvais toutes mes anciennes amies, ainsi que ma sœur. Sur la droite, se dessinait la silhouette de la vielle Dewick. La vielle Dewick ? Je tournais soudain mon regard sur la femme qui m’avait fait entrer. Elle soupira en s’asseyant dans le fauteuil vert.

– Emma… Soupira-t-elle.Tu as bien changé depuis tout ce temps…

C’est alors que je réalisai : la vielle dame qui se tenait devant moi c’était elle : La vielle Dewick. Celle qui nous avait couru après dans la ruelle, celle qui nous avait fait nettoyer les chambres. Celle qui nous avait élevées et qui nous mettait des coups de règle sur les doigts pour que l’on finisse notre soupe. C’était elle.

« Regarde ce qu’ils ont fait de moi Emma »

Il a suffit de cette phrase. Il a suffit de cette  parole, pour que je comprenne tout. Cette femme, qu’à l’époque je détestais, à présent, je l’admirais. Elle m’amena jusqu’à une petite boîte. Une boîte de ferraille, assez menue. De laquelle elle sortit un étoile jaune. Sur la face arrière étaient inscrites les lettres R O.

– Je l’ai trouvée dans la neige, le matin de votre départ. Je vous ai cherchées dans la ville, mais rien. Je n’ai retrouvé que cette étoile qui appartenait à Rose. Le lendemain, ils sont venus, ils sont rentrés, et m’ont attachée. Ils ont emmené les autres filles, jusqu’au fourgon. » C’est depuis ce jour que Dewick était aveugle.

Elle ne revit jamais Rose. Elle m’expliqua qu’elle avait reçu un rapport de mairie l’année de la Libération qui recensait le nom des jeunes filles de l’internat tuées dans les camps. Elle me le tendit, et je lus très lentement les noms à haute voix : «  Marie Tourbert, Jeanne Chasseley, Amélie Moreaux, Émilie Françoisine… » Je m’arrêtai de lire. Mes yeux s’emplirent de larmes : « Rose Ornell ».

 

© Deborah S. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).

Creative Commons License

“Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune” par Deborah S. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

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L’encrier bavard… Chronique littéraire tenue par Janyce Inès et Deborah… Chronique du 30 novembre 2009

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Aujourd’hui :

Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, ou l’ambition féminine au dix-huitième siècle (Le Livre de Poche, 1997. Cote CDI : 396 17 BAD).

         

Le sujet…

Histoire étonnante de deux destins similaires : celui de deux jeunes femmes portant le même prénom, possédant les mêmes ambitions et rêvant au même idéal : madame du Châtelet et madame d’Épinal… Même si l’ouvrage d’Élisabeth  Badinter est un peu ancien de par sa date de parution, il est néanmoins d’une brûlante actualité ! Question en effet toujours controversée que celle de l’ambition féminine, « la grande affaire des hommes » : socialement et culturellement, une femme qui a de l’ambition est toujours un peu mal vue, et provoque une certaine suspicion. On connaît par exemple madame du Châtelet pour avoir été la compagne de Voltaire, mais sait-on qu’elle traduisit le grand œuvre de Newton, et qu’elle s’imposa à l’égal des savants de son temps ? Sait-on que madame d’Épinay fit valoir du temps de Rousseau des idées pédagogiques qui renouvelèrent l’approche de la maternité ? De fait, comme le dit l’auteure, « rares sont les moments de l’Histoire où l’alliance des badinter_emilie_emilie.1259777494.jpgdeux mots « ambition » et « féminine » n’a pas choqué »… C’est donc dans son acception la plus noble qu’il faut comprendre le terme « ambition » : loin d’être une vanité, l’ambition féminine est ainsi un affranchissement des limites qu’impose la société, une émancipation.

Notre avis…

L’intérêt de cette double biographie, féministe par excellence, est à notre avis de plonger d’abord le lecteur au cœur des Lumières et d’en renouveler subtilement l’approche à travers deux destins de femmes : de fait, Élisabeth Badinter (spécialiste du dix-huitième siècle) nous présente le véritable combat de ces femmes dans leur temps. Nous les découvrons sûres d’elles, soucieuses de leur valeur, prêtes à tout pour faire triompher leurs idées. Écrire pour elles est d’abord une mission : loin d’être des « femmes savantes » (avec toutes les connotations péjoratives de cette expression), elles ont souvent abandonné la vie mondaine et amoureuse pour se consacrer au travail intellectuel, définissant par la même occasion une sorte de « devoir d’écriture ». L’intérêt de l’ouvrage est justement de lever le voile sur le courage et les motivations réelles de ces deux ambitieuses dans un siècle d’hommes… D’ailleurs, le combat féministe est-il pour autant terminé ? N’a-t-on pas tendance, même de nos jours, à évacuer le problème de l’identité féminine et de la fonction sociale des femmes ? Ne cherche-t-on pas à inscrire l’ambition féminine dans des clichés où l’éternel féminin le dispute aux représentations assez stéréotypées de l’accomplissement de la femme dans la séduction ou la maternité ?

Quelques citations…

« En ce temps où l’éducation des filles était si négligée, et se limitait la plupart du temps à un peu d’écriture, de lecture, quelques bribes d’histoire et aux arts d’agrément, Émilie [du Châtelet] fit des études approfondies dont beaucoup d’hommes du monde ne pouvaient même pas se targuer… » (pages 67-68).

« Madame du Châtelet n’a jamais été déchirée entre ses passions et ses devoirs. Ella a toujours fait passer les premières avant les seconds » (page 173).

© Janyce M. Inès E. Deborah S. (Seconde 18, Lycée en Forêt – Montargis – France) novembre 2009

L'encrier bavard… Chronique littéraire tenue par Janyce Inès et Deborah… Chronique du 30 novembre 2009

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Aujourd’hui :

Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, ou l’ambition féminine au dix-huitième siècle (Le Livre de Poche, 1997. Cote CDI : 396 17 BAD).

         

Le sujet…

Histoire étonnante de deux destins similaires : celui de deux jeunes femmes portant le même prénom, possédant les mêmes ambitions et rêvant au même idéal : madame du Châtelet et madame d’Épinal… Même si l’ouvrage d’Élisabeth  Badinter est un peu ancien de par sa date de parution, il est néanmoins d’une brûlante actualité ! Question en effet toujours controversée que celle de l’ambition féminine, « la grande affaire des hommes » : socialement et culturellement, une femme qui a de l’ambition est toujours un peu mal vue, et provoque une certaine suspicion. On connaît par exemple madame du Châtelet pour avoir été la compagne de Voltaire, mais sait-on qu’elle traduisit le grand œuvre de Newton, et qu’elle s’imposa à l’égal des savants de son temps ? Sait-on que madame d’Épinay fit valoir du temps de Rousseau des idées pédagogiques qui renouvelèrent l’approche de la maternité ? De fait, comme le dit l’auteure, « rares sont les moments de l’Histoire où l’alliance des badinter_emilie_emilie.1259777494.jpgdeux mots « ambition » et « féminine » n’a pas choqué »… C’est donc dans son acception la plus noble qu’il faut comprendre le terme « ambition » : loin d’être une vanité, l’ambition féminine est ainsi un affranchissement des limites qu’impose la société, une émancipation.

Notre avis…

L’intérêt de cette double biographie, féministe par excellence, est à notre avis de plonger d’abord le lecteur au cœur des Lumières et d’en renouveler subtilement l’approche à travers deux destins de femmes : de fait, Élisabeth Badinter (spécialiste du dix-huitième siècle) nous présente le véritable combat de ces femmes dans leur temps. Nous les découvrons sûres d’elles, soucieuses de leur valeur, prêtes à tout pour faire triompher leurs idées. Écrire pour elles est d’abord une mission : loin d’être des « femmes savantes » (avec toutes les connotations péjoratives de cette expression), elles ont souvent abandonné la vie mondaine et amoureuse pour se consacrer au travail intellectuel, définissant par la même occasion une sorte de « devoir d’écriture ». L’intérêt de l’ouvrage est justement de lever le voile sur le courage et les motivations réelles de ces deux ambitieuses dans un siècle d’hommes… D’ailleurs, le combat féministe est-il pour autant terminé ? N’a-t-on pas tendance, même de nos jours, à évacuer le problème de l’identité féminine et de la fonction sociale des femmes ? Ne cherche-t-on pas à inscrire l’ambition féminine dans des clichés où l’éternel féminin le dispute aux représentations assez stéréotypées de l’accomplissement de la femme dans la séduction ou la maternité ?

Quelques citations…

« En ce temps où l’éducation des filles était si négligée, et se limitait la plupart du temps à un peu d’écriture, de lecture, quelques bribes d’histoire et aux arts d’agrément, Émilie [du Châtelet] fit des études approfondies dont beaucoup d’hommes du monde ne pouvaient même pas se targuer… » (pages 67-68).

« Madame du Châtelet n’a jamais été déchirée entre ses passions et ses devoirs. Ella a toujours fait passer les premières avant les seconds » (page 173).

© Janyce M. Inès E. Deborah S. (Seconde 18, Lycée en Forêt – Montargis – France) novembre 2009

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… « Paroles menottées » : Ecriture et Engagement.

paroles-menottees-affiche.1268460921.jpg

Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.

timerman_vignette.1259043052.jpgL’Œil de Jacobo Timerman

par Ksenia C.

soljenitsyne_vignette1.1259043004.jpgL’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne

par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.

ken_saro_wiwa_vignette.1259052063.jpgKen Saro-Wiwa, « La Vraie Prison »

par Seydi B.

molefe_pheto.1259133557.jpgMolefe Pheto… And Night Fell : Memoirs of a Political Prisoner

par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.

arthur-koestler.1259135400.jpgArthur Koestler… Dialogue avec la mort

par Claire D. William P. et Florent de W.

yannis-ritsos-miniature.1268416857.jpgYannis Ritsos… Pierres, Répétitions, Barreaux…

par Rayan D.

nien-cheng-miniature.1268461427.jpgNien Cheng… Vie et mort à Shanghai…

par Charlotte B.

ruth-first-miniature.1268499164.jpgRuth First… 117 Days…

par Angélique M.

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… "Paroles menottées" : Ecriture et Engagement.

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Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.


timerman_vignette.1259043052.jpgL’Œil de Jacobo Timerman
par Ksenia C.
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par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.
ken_saro_wiwa_vignette.1259052063.jpgKen Saro-Wiwa, « La Vraie Prison »
par Seydi B.
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par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.
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par Claire D. William P. et Florent de W.
yannis-ritsos-miniature.1268416857.jpgYannis Ritsos… Pierres, Répétitions, Barreaux…
par Rayan D.
nien-cheng-miniature.1268461427.jpgNien Cheng… Vie et mort à Shanghai…
par Charlotte B.
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par Angélique M.

La citation de la semaine… Erich Maria Remarque…

« Il était tombé la tête en avant, étendu sur le sol, comme s’il dormait… »

Les arbres ont ici un éclat multicolore et doré ; les baies des sorbiers rougissent dans le feuillage. Des routes courent toutes blanches vers l’horizon et les cantines bourdonnent de rumeurs de paix, comme des ruches.

nevinson.1257903140.jpgJe me lève, je suis très calme. Les mois et les années peuvent venir. Ils ne me prendront plus rien. Ils ne peuvent plus rien me prendre. Je suis si seul et si dénué d’espérance que je peux les accueillir sans crainte.

La vie qui m’a porté à travers ces années est encore présente dans mes mains et dans mes yeux. En étais-je le maître? je l’ignore. Mais, tant qu’elle est là, elle cherchera sa route, avec ou sans le consentement de cette force qui est en moi et qui dit « Je ».

_____

Il tomba en octobre mil neuf cent dix-huit par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau.

Il était tombé la tête en avant, étendu sur le sol, comme s’il dormait. Lorsqu’on le retourna, on vit qu’il n’avail pas dû souffrir longtemps. Son visage était calme et exprimait comme un contentement de ce que cela s’était ainsi terminé.

         

Erich Maria Remarque, À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues), 1929. Traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac, Paris, Stock, Le Livre de poche, dernière page.

Le regard que porte le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) sur l’horreur et l’absurdité de la guerre est empreint de gravité. L’histoire se déroule pendant la Première guerre mondiale : Paul Bäumer, un jeune soldat allemand de dix-neuf ans, relate au jour le jour sa vie dans les tranchées, « uniquement occupée à faire le guet continuellement, pour se garder des menaces de la mort »… Le passage présenté est la dernière page : le récit, jusqu’alors à la première personne, s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : remarque_a_louest_rien_de_nouveau.1257946533.jpgc’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (*) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…

Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne saurais trop vous conseiller ce très beau roman : bien plus qu’un témoignage du front ou qu’un réquisitoire contre la violence, c’est d’abord un plaidoyer pacifiste sur la nécessaire fraternité entre les peuples. C’est aussi une réflexion poignante sur le tragique existentiel et sur l’absurdité même de la condition humaine. En ces journées de commémoration (le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, la célébration du quatre-vingt-onzième anniversaire de l’Armistice de 1918), le texte d’Erich Maria Remarque nous oblige à un nécessaire travail de mémoire face à l’oubli, aux blessures et aux tragédies de l’Histoire. Comment ne pas songer ici à ces propos de Jean Guéhenno dans La Mort des autres : « Je connais maintenant la définition de la guerre : la guerre, c’est la mort des autres. On ne la laisse durer que parce que ce sont les autres qui la font et qui en meurent. […]. Notre plus grand manque est de si mal nous souvenir. »

(*) Avertissement de l’auteur (« Ce livre ne prétend être ni une accusation ni un aveu. Il ne cherche qu’à parler d’une génération détruite par la guerre, même quand elle avait échappé à ses obus »).

_______________

Crédit iconographique : C. R. W. Nevinson, Paths of Glory (Les Chemins de la Gloire), 1917, huile sur toile (détail), © Imperial War Museum, Londres.

Au fil des pages… New York…

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New York City

Et pourquoi pas un ouvrage « non littéraire », et qui plus est en Anglais (mais très accessible : c’est l’occasion d’apprendre en s’amusant) ? Publié en 2007, ce guide pratique rédigé sous la direction de Gwen Cannon n’est pas seulement destiné à d’éventuels touristes. Ce serait en limiter l’intérêt ! Tout d’abord, il vous permettra d’entreprendre un extraordinaire « voyage immobile » et de goûter à cette faculté d’ubiquité que permet si bien la lecture : quelle indicible sensation d’être ici, et à la fois autre part… C’est ça lire ! Évadez-vous, au fil des 378 pages, dans cette agglomération fascinante, démesurée, monstrueuse parfois qui est à elle seule une « capitale du monde » ! Vous pourrez tout d’abord mieux contextualiser certains lieux emblématiques comme Manhattan (avec Harlem, Broadway), Brooklyn, Queens, le Bronx… Tant d’endroits qui font souvent rêver mais qu’on ne connaît « que de nom » : or, du mythe au stéréotype, il n’y a parfois qu’un pas ! C’est la raison pour laquelle mieux appréhender un lieu, c’est pouvoir en parler intelligemment et dépasser le stade des clichés ou des représentations superficielles.

Mais cette excursion vers « the Big Apple » peut vous inspirer littérairement… De fait, ce qui séduit souvent les lecteurs dans une histoire, ce sont les détails vrais, les « effets de réel », qui servent à ancrer la fiction dans un environnement social, culturel ou géographique vraisemblable ; ainsi, nombreux sont les écrivains qui puisent le cadre de leurs romans dans… les guides touristiques ! Enfin, c’est une évidence de dire que tout étudiant soucieux de sa « Culture générale » se doit de connaître cette mégapole. Ne manquez surtout pas la partie intitulée « Art and Culture » (page 43 et suivantes), remarquablement constituée, qui vous permettra de comprendre pourquoi cette ville a incarné pour des générations et des générations (et incarne encore) tous les rêves du monde… Et puis New York c’est aussi un mythe littéraire. Peut-être lirez-vous un jour l’un de ces très grands romans contemporains : Manhattan Transfer de l’écrivain américain John Dos Passos… Par ses nouveautés stylistiques et ses descriptions naturalistes, cette chronique sociale vous plongera au cœur d’une envoûtante metropolis qui ne s’endort jamais…

Au fil des pages… Voyage en Orient…

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Voyage en Orient

La recherche de l’ailleurs a toujours fasciné… La littérature de voyage témoigne particulièrement bien de cette quête de l’altérité et de l’inconnu : métaphoriquement, le mythe de l’Orient au dix-neuvième siècle apparaît comme le contrepoint des valeurs occidentales, bousculées depuis 1789 et dominées par la Révolution industrielle, le culte du progrès et le matérialisme. S‘il est vrai que la représentation que se fait l’Occidental de l’Orient relève parfois davantage d’un certain exotisme romantique que d’une parfaite rigueur didactique, il faut reconnaître au fait colonial d’avoir suscité un intérêt croissant, à la fois littéraire et ethnographique, pour des cultures dont la diversité et la richesse n’ont d’égal que leur mystère. Si vous parcourez ce Voyage (*), publié en 1851 par le grand poète Gérard de Nerval, vous succomberez aux charmes d’une écriture merveilleusement colorée, qui s’emploie à faire vivre au fil des pages le mirage d’une Méditerranée immuable, à la fois réelle et onirique.
Dès les premières pages (« Route de Genève »), vous vous sentirez dépaysés : les alpages en Suisse, l’excursion éclair à Munich puis la visite de Vienne et enfin la traversée de la Grèce sont autant de préludes à l’arrivée en Égypte (page 87), pittoresque et mouvementée. Le témoignage s’attarde d’abord sur les femmes du Caire, dont la rencontre (ardemment désirée et pourtant impossible !) donne lieu à de savoureux passages, tantôt anecdotiques, tantôt plus graves, sur la vie dans les harems et sur l’éternel féminin. Mais progressivement, le récit de Nerval s’apparente à une quête mystique oscillant sans cesse entre l’Orient réel et l’Orient rêvé. La vision des pyramides fournira ainsi à l’auteur l’occasion de remonter le temps et d’interroger notre rapport au passé et à l’Histoire. Enfin, ne ratez pas la description des côtes de Palestine (page 309), tout empreinte de lyrisme et de mélancolie nostalgique envers ces terres lointaines, terres des origines et source du monde, que le poète va bientôt quitter…

(*) Appartenant au domaine public, l’ouvrage est consultable dans son intégralité grâce à Google-livres, projet qui s’emploie à mettre en ligne l’ensemble du patrimoine littéraire mondial. Vous pouvez également télécharger l’ouvrage au format .pdf en cliquant ici.

La citation de la semaine… Anaïs Nin…

« Écrire doit être une nécessité, tout comme la mer a besoin des tempêtes, et j’appelle cela respirer… »

À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Je ne pouvais vivre dans aucun des mondes qui m’étaient proposés […]. J’ai dû créer un monde pour moi, comme un climat, un pays, une atmosphère, où je puisse respirer, régner et me recréer anais-nin-1.1254664398.jpglorsque j’étais détruite par la vie… C’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres en définitive. Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe, nous écrivons pour élargir notre univers, lorsque nous nous sentons étranglés, gênés, seuls […]. Lorsqu’on crée un monde tolérable pour soi-même, on crée un monde tolérable pour les autres. Nous écrivons pour agrandir le monde que nous trouvons étouffé, rétréci ou désolé. Nous écrivons comme les oiseaux chantent, comme les primitifs dansent leurs rituels. Si vous ne respirez pas en écrivant, si vous ne criez pas en écrivant, si vous ne chantez pas en écrivant, alors n’écrivez pas, car notre culture n’en a nul besoin. Lorsque je n’écris pas, je sens mon univers se rétrécir. Je me sens en prison. Écrire doit être une nécessité, tout comme la mer a besoin des tempêtes, et j’appelle cela respirer… »

Anaïs Nin, Journal, février 1954

Anaïs Nin (1903-1977) est une écrivaine atypique, secrète et mystérieuse. Muse et poétesse, inspiratrice d’Antonin Artaud et d’Henri Miller, elle consacrera une bonne part de son activité créatrice à la rédaction d’un imposant journal (sept tomes au total), dont la veine intimiste et narcissique n’a cessé de fasciner des générations de lecteurs. Commencé à onze ans et jamais interrompu, ce journal constituera pour elle une sorte de thérapie interrogeant le sujet écrivant et l’écrivaine elle-même : tout écrire, tout confier jusqu’au plus intime sera pour elle la seule façon de communiquer aux autres le silence de son être par le pouvoir cathartique des mots.

De fait, Anaïs Nin apparaît comme une femme divisée, fragmentée, à la recherche perpétuelle d’une identité que seule l’écriture lui permettra de retrouver. Dans ce passage justement, elle aborde le processus qui l’amène à ce besoin d’écrire et s’interroge plus largement sur la mission de l’écrivain. Écrire, dit-elle, « c’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres »… À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d' »invitation au voyage » : de cette rencontre avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde : « Lorsqu’on crée un monde tolérable pour soi-même, on crée un monde tolérable pour les autres »…

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Crédit photographique : B. Rigolt (photomontage)
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Au fil des pages… Introduction aux littératures francophones : Afrique, Caraïbe, Maghreb

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Introduction aux littératures francophones

Afrique, Caraïbe, Maghreb

Qualifiées jadis d' »exotiques », de « périphériques » ou « mineures », les littératures francophones d’Afrique, de la Caraïbe et du Maghreb n’en constituent pas moins l’une des dimensions essentielles de l’identité culturelle française d’aujourd’hui, qu’elles ont façonnée de leur empreinte. Dans une époque marquée par la crise de l’esprit et des certitudes, elles ont plus que jamais renouvelé la vie intellectuelle en ouvrant au dialogue polyphonique des cultures, au métissage textuel, et à une réflexion plus sociologique et critique sur les dogmatismes traditionnels et les systèmes de valeurs. C’est ainsi que la francophonie figure légitimement au programme de nombreux concours de culture générale, et je ne saurais trop recommander à tout étudiant soucieux d’enrichir ses connaissances de parcourir ce remarquable ouvrage publié en 2004 sous la direction de Christiane Ndiaye par les Presses Universitaires de Montréal.  Même si le livre n’est consultable qu’en partie, vous apprendrez beaucoup ne serait-ce qu’en feuilletant quelques pages ça et là. Lisez par exemple le premier chapitre (page 9 et suivantes) qui dresse un panorama très complet des littératures francophones et s’attarde particulièrement sur le mouvement essentiel de la Négritude (p. 18 à 27), la littérature de la Caraïbe, d’Haïti et du Maghreb.

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Si les caractères s’affichent en taille trop petite, pensez à utiliser l’outil de zoom intégré au livre numérique.

La citation de la semaine… Nazim Hikmet…

« Halil a peut-être un peu vieilli, mais ni le livre, ni les menottes, ni le cœur n’ont vieilli… »

Les gendarmes et les condamnés dans le premier wagon.
Le sergent n’a pas souri une seule fois
Les mausers* ont été posés dans le filet, mais les menottes entravent toujours.
Deux camps, deux mondes.
Halil lit un livre,
et pour tourner les pages sur ses genoux,
il use adroitement de ses mains liées.
C’est son cinquième voyage depuis treize ans,
un livre et toujours des menottes.
Au-dessus de ses yeux, des rides, sur les tempes des cheveux blancs.
Halil a peut-être un peu vieilli,
mais ni le livre, ni les menottes, ni le cœur n’ont vieilli, […]
À la gare de Gebzé, le train s’arrête, puis repart,
il passe très haut sur le pont de fer.
À droite, la terre s’affaisse soudain de cent et même cent-cinquante brasses.
Et là, tout en bas, tout au fond, le village de la Vieille-Forteresse, sa tour,
et sur la route mince et longue, deux hommes à cheval,
les oliviers, et même la mer déserte…

Nazim Hikmet, « Wagon de troisième classe n°510 », Paysages humains, 1976.
Traduit du Turc par Munevver Andaç. Texte cité par Siobhan Dowd dans Écrivains en prison, Labor & Fides, 1997.

* Mausers : fusils fabriqués à l’origine pour l’armée allemande.

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C’est son courage et son engagement autant que la haute qualité de son œuvre poétique qui ont fait de Nazim Hikmet (1901-1963) l’une des figures les plus emblématiques de la littérature turque contemporaine. Condamné à de longues années de prison pour ses opinions politiques, Hikmet est un auteur engagé, critique et rebelle. Mais son écriture ne se borne pas à transmettre un message de révolte, elle est empreinte à la fois d’un lyrisme inspiré de la vieille tradition ottomane et d’un humanisme populaire qui permet de saisir dans le présent du récit et sa plus quotidienne banalité, l’intimité la plus poignante : « Halil lit un livre, et pour tourner les pages sur ses genoux, il use adroitement de ses mains liées »… Remarquez combien, dans son insignifiance même, ce simple détail des mains liées tenant le livre, accentue la vulnérabilité des prisonniers, livrés à leur silence et à leur détresse.

Le texte d’Hikmet parvient ainsi à greffer sur des notions abstraites —la notion d’engagement, d’emprisonnement— la réalité tangible d’un visage, d’un compartiment de train, d’un paysage qui défile : « le train s’arrête, puis repart, il passe très haut sur le pont de fer […] deux hommes à cheval, les oliviers, la mer… » En puisant dans les infinies possibilités du vers libre sa matière afin de faire mieux vivre la scène, l’écriture refuse tout cliché idéaliste : dépouillée de toute sentimentalité, elle s’attarde sur le monde qui nous entoure, cette vie qui s’écoule, et ces autres vies qui s’arrêtent : pas de pathétique ou de lyrisme. Une écriture de l’instant au contraire, biographique et contingente, qui introduit entre ces prisonniers et nous lecteurs, la médiation d’un sourire, d’une souffrance, d’une blessure. L’acte d’écrire devient ainsi un geste humanitaire, une vocation, un appel, pour atteindre, à travers le monde des images, la vérité morale la plus nue…

Lisez l’intégralité du texte d’Hikmet (p. 143 et suivantes) et d’autres témoignages d’auteurs illustres dans l’ouvrage de Siobhan Dowd, Écrivains en prison, que vous pouvez feuilleter ci-dessous (Pensez à utiliser l’outil zoom pour agrandir la taille des caractères).

Support de cours Classes de Lycée : Symbolisme, « Esprit nouveau »


Le but de ce support de cours est de présenter brièvement pour mes classes de Première
la doctrine symboliste, et de montrer le bouleversement qu’elle va introduire dans le paysage littéraire français et européen… L’accent est particulièrement mis sur les auteurs étudiés en cours.

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Esprit nouveau et 
Symbolisme

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Il est difficile de proposer du Symbolisme une « définition » qui en énonce explicitement les principes. De fait, le Symbolisme apparaît d’abord comme une révolution spirituelle et une réaction idéaliste contre le Réalisme et le Naturalisme. Commencé avec Verlaine et Baudelaire, il atteint son apogée dans les années 1885-1895. Héritier du Romantisme, mouvement de transition, il s’achève au début du vingtième siècle avec l’apparition du Surréalisme.

Dans un siècle qui voit le règne de la machine et du matérialisme, le Symbolisme chante la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Du Romantisme, il conservera l’idée d’un certain rejet social et la rébellion contre toute forme de rationalisme. fantin-latour-immortalite-1889.1254057733.jpgCe refus de percevoir le monde objectivement conduira donc les jeunes générations à privilégier d’une part la subjectivité et d’autre part un goût affirmé pour la Décadence, le Surnaturel (voire l’Anarchisme).

Prétendant à un style nouveau et à une langue inédite, purifiée, où les mots peuvent jouer librement avec l’imagination la plus débridée, cette nouvelle école littéraire peut ainsi s’apparenter à un art de la subjectivité et de l’idéalisation du réel.

← Henri Fantin Latour, « Immortalité » 
1889. Huile sur toile, Cardiff, National Museum of Wales
 © National Museum of Wales

On pourrait évoquer ici la célèbre définition de Rémy de Gourmont, qui dans la préface au Livre des Masques (1896) déclare : « Que veut dire Symbolisme ? Cela peut vouloir dire : individualisme en littérature, liberté de l’art, abandon des formules enseignées, tendance vers ce qui est nouveau, étrange et même bizarre ; cela peut vouloir dire aussi : idéalisme, dédain de l’anecdote sociale, antinaturalisme ». Mais c’est sans aucun doute le poète Jean Moréas dans son « Manifeste du Symbolisme » (Le Figaro littéraire du 18 septembre 1886) qui met le mieux l’accent sur la volonté de rupture introduite par le Symbolisme :

« Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées par la marche du temps et les bouleversements des milieux […]. Une nouvelle manifestation d’art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette manifestation, couvée depuis longtemps, vient d’éclore. […]. Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la nouvelle école ?Gustave Moreau_Salomé_dansant
L’abus de la pompe, l’étrangeté de la métaphore, un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les couleurs et les lignes : caractéristiques de toute renaissance ».

Gustave Moreau (1826-1898)
« Salomé dansant devant Hérode » (1876) →
Paris, Musée Gustave Moreau

Le pouvoir de l’Esprit sur les sens

Car il s’agit bien en effet d’une « renaissance » : proclamant le pouvoir de l’Esprit sur les sens, de l’art sur la nature, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, le Symbolisme met l’accent sur la relation entre le signe (signifiant) et son signifié allégorique. Jean Moréas insiste bien sur cette dimension intellectuelle et métaphysique du mouvement : « Ennemie de l’enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective, la poésie symbolique cherche à vêtir l’Idée d’une forme sensible […] ».

Ce passage est important : on y retrouve très explicitement exprimée l’idée selon laquelle la poésie serait l’incarnation d’une forme extrême de la subjectivité, que l’artiste doit découvrir et exprimer par le langage. Ainsi, la fascination des premiers Romantiques pour la mort et le pathétique conduira les Symbolistes à une recherche presque mystique de la Vérité abstraite et de l’Absolu : de là le culte du mot rare, la fascination pour l’étrange, l’irrationnel, l’ineffable…

Luc Olivier Merson_1Luc-Olivier Merson (1846-1920)
« Le repos pendant la fuite en Égypte » (détail. Huile sur toile, 1880)
Nice, Musée des Beaux-Arts

Dans un remarquable ouvrage, Bertrand Marchal  rappelle combien le symbolisme apparaît « comme une protestation de l’esprit, ou de l’âme, contre le matérialisme contemporain, un matérialisme contemporain qui trouve son incarnation littéraire dans le naturalisme zolien […]. Antimatérialisme et antinaturalisme sont les deux faces d’une même réaction au nom de l’idéal, si bien que le mot de symbole a pour fonction essentielle, dans le discours symboliste, de rappeler que la réalité ne se réduit pas à la réalité brute du discours naturaliste, et de suggérer ainsi un réel au-delà du réel. Le symbolisme est d’abord et avant tout un idéalisme […] »1.

Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduira les auteurs à une volonté de recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. « Au caractère utile du langage brut s’oppose le caractère sacré du poème. Comme Baudelaire, Mallarmé pense qu' »il y a dans le Verbe quelque chose de sacré […] »2. Avant tout « élitiste », la poésie symboliste aboutira immanquablement au culte du moi, comme le suggère très bien cette sentence sans appel de Mallarmé : « Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter »3. Ainsi l’art, transcendé par la poésie, revêt-il une dimension spiritualiste et mystique proche du Sacré. Conçu comme une « aristocratie de l’esprit » et placé au-dessus de tout dans une perspective élitiste, il n’est réservé qu’à quelques initiés, seuls capables d’en saisir le sens (Songez à la « Lettre du Voyant » de Rimbaud).

Edouard Manet,
Portrait de Stéphane Mallarmé (détail) →
Paris, musée d’Orsay. © Photo RMN – H. Lewandowski)

Comme le dit très bien Edward Lucie-Smith, « De là est né le mythe du « génie », de l’homme à inspiration divine, capable de transformer en art toutes ses expériences et ses émotions, dispensé d’obéir aux règles normales en raison de ses dons, ayant même le devoir, en fait, de refuser de s’y soumettre dans l’intérêt de son épanouissement »4. C’est à juste titre qu’on a souligné les dérives hermétiques de la poésie symboliste, en particulier celle de Baudelaire, de Mallarmé ou de Valéry, dont le langage introduit de la subjectivité dans toute représentation artistique, au risque de devenir parfois quelque peu « artificiel ». De fait, ce « désir de forger, par la syntaxe aussi bien que par le vocabulaire, par l’archaïsme ou le néologisme, une langue poétique absolument distincte de la langue courante »5 aboutit immanquablement à l’hermétisme (voire à l’incompréhensible).

Une quête de l’absolu

C’est peut-être l’article d’Albert Aurier sur le peintre Gauguin paru dans le Mercure de France en 1891 qui traduit explicitement l’esthétique symboliste. Bien qu’appliquée à l’art pictural, elle caractérise bien la poésie. Selon lui, l’œuvre d’art doit être :

    1. Idéiste, puisque son idéal unique sera l’expression de l’Idée ;
    2. Symboliste, puisqu’elle exprimera cette idée par des formes ;
    3. Synthétique, puisqu’elle écrira ces formes, ces signes, selon un mode de compréhension générale ;
    4. Subjective, puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’objet, mais en tant que signe d’idée perçu par le sujet […].

Affranchie de ses éléments didactiques, narratifs, et libérée du vers traditionnel, la poésie symboliste serait ainsi une poésie de la quête et du déchiffrement, mettant en correspondance le réel et l’inconnu : « ne rien nommer, ne rien expliquer » : tel semble le credo de la doctrine symboliste. La valeur de l’artiste ne réside non plus dans ce qu’il peut faire ou dire mais dans sa capacité à chercher une vérité primordiale qui échappe d’autant plus au sens commun qu’elle s’appuie sur la suggestion et l’évocation.

Envisagée à la fois comme un retour vers la vérité originelle et comme une avancée vers l’incréé et le mystère, la poésie symboliste est largement ésotérique : accessible aux seuls initiés, elle semble s’abreuver à la recherche d’une langue pure et subjective, qu’on pourrait qualifier de « Symbolisme allégorique », capable d’exprimer dans toute sa force l’Idée et l’Absolu.

Le poème de Mallarmé « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » est très caractéristique de cette recherche métaphysique et spirituelle : l’image centrale du texte est assez commune : un cygne qui cherche à se libérer de la glace dans laquelle il est prisonnier. Pourtant, autour de cette métaphore s’organisent une série de correspondances thématiques et sonores plus audacieuses les unes que les autres qui font passer de l’image concrète à l’idée abstraite (l’hiver, l’exil, la captivité de l’oiseau, la liberté, etc.). Ces analogies parviennent ainsi à une sorte de « synthétisme » de la pensée, apte à saisir une vérité supérieure, dont la signification est à déchiffrer par le lecteur ; il ne lui suffit plus de lire, il lui faut interpréter :

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.

Cette identification du symbole avec la poésie est essentielle. Comme le dit Mallarmé, « La poésie consistant à créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté si absolue que bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : c’est, en somme, la seule création humaine possible »6. Fortement influencé par la lecture de l’œuvre du philosophe allemand Hegel, Mallarmé cherchera à formuler les liens secrets qui unissent l’Être à la pensée, la nature à l’idée.

En affirmant l’absolue nécessité de situer la poésie « dans le domaine de l’essence », Mallarmé, comme beaucoup d’autres auteurs symbolistes estime en effet « que ce serait devenir impur que de descendre dans celui de l’existence »7. L’auteur poursuivra cette recherche de « l’esprit pur » et d’une « conception pure » de la poésie tout au long de sa vie. Par essence non narrative, sa poésie se fera de plus en plus « fiction », poussant l’art jusqu’à un « fanatisme de pureté »8.

Transformer l’objet en idée

L’idée de représenter abstraitement la nature, permet ainsi aux poètes de tisser un réseau de significations symboliques, qui ajoute à l’univers des choses visibles une inépuisable métaphysique de l’invisible. Lisez par exemple ce passage très célèbre du « Cimetière marin » de Paul Valéry : loin de figurer le réel, la description de la mer (« Ce toit tranquille… ») représente d’abord une idée (« le songe est savoir ») qui ordonne une vaste méditation sur le temps. Cette recherche de l’abstraction, de l’ambiguïté, du mystère, amène à une forme d’idéalisation stupéfiante : les images, par leur hermétisme même, concourent à la création d’un univers dont le contenu réel nous échappe : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté :

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir. »

Que l’on songe de nouveau à Mallarmé qui affirmait que « nommer un objet, c’est supprimer les trois quart de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voila le rêve ». Ce qu’il faut donc retenir du Symbolisme, c’est précisément ce pouvoir de suggestion qui confère à la poésie une dimension presque surnaturelle : transformer l’objet en idée… Pour conclure, il serait permis d’interpréter l’esthétique symboliste comme une alchimie de l’indicible, obéissant à la sollicitation de l’intellect, et poussant les mots jusque dans leurs derniers retranchements ; la réalité et le signifié en effet semblent s’évanouir au point de s’effacer totalement, pour laisser place au mystère d’une plastique pure, inspirée, mais quelque peu inintelligible, à la limite de l’incommunicabilité…

Gustav Klimt, « La Vie et la Mort », 1908-1911 →
Huile sur toile (détail), © Coll. Part. Vienne

Cette recherche à tout prix de la sensation et de l’Idée a d’ailleurs été jugée sévèrement : elle entraînera pour partie le déclin progressif du mouvement. Prisonnier d’une transcendance abstraite, « déchiré entre les contraintes d’un réel méprisable et les utopies d’une idéalité inaccessible »9, l’art des Symbolistes a pu apparaître presque vain et stérile dans sa volonté d’exprimer l’inconcevable au détriment du matériel et du périssable… Comme le dit justement J. Chénieux-Gendron, « la littérature est pour eux un exil […] : n’existant que pour elle-même, elle n’a bientôt plus que d’elle-même à parler, de son regret, de ce qu’elle a perdu, à la limite même de sa stérilité et de son silence »10.

Mais c’est paradoxalement ce qui fait toute la force de cette « poésie du silence », hantée par l’ambition mallarméenne d’aboutir au poème du vide et de la « page blanche ». En rejetant l’objectivité du Réalisme, elle est magnifiquement parvenue à faire du langage une notion pure, et l’a restitué sous une forme matérielle et visible dans son essence immatérielle pour en donner une vision sublimée, quêteuse d’absolu et d’indéchiffrable.

© Bruno Rigolt, septembre 2009 (dernière mise à jour : avril 2014)
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)

NOTES

1.  Bertrand Marchal,  Le Symbolisme, A. Colin (« Esthétique Lettres Sup. ») Paris 2011, pages 17-18.
2. I. Merlin, Poètes de la révolte de Baudelaire à Michaux, Alchimie de l’être et du verbe, éd. de l’École, Paris 1971
3. Stéphane Mallarmé, « Hérésies artistiques. L’Art pour tous », L’Artiste, 15 septembre 1862 (tome 2, p. 127). Pour lire l’intégralité du texte, cliquez ici.
4. Edward Lucie-Smith, Le Symbolisme, Thames and Hudson, 1972 (1999 pour la traduction française).
5.  Bertrand Marchal,  Le Symbolisme, op. cit. page 21.
6.  Enquête de Jules Huret, citée par Albert Thibaudet dans La Poésie de Stéphane Mallarmé, Gallimard 2006
7. Léon Wencelius, La Philosophie de l’art chez les néo-scolastiques de langue française, Paris, F. Alcan 1932, page 74.
8. Albert Thibaudet, La Poésie de Stéphane Mallarmé, Paris Gallimard 1926, page 140.
9.  Dominique Rincé, Bernard Lecherbonnier, Littérature XIXème siècle, Textes et Documents, « La constellation symboliste », Nathan 1986
10. J. Chénieux-Gendron, article « Symbolisme », Dictionnaire des écrivains de langue française, Larousse 2001

Ouvrages à consulter utilement au CDI…

  • A. Chassang, Ch. Senninger, Recueil de textes littéraires français, quatrième partie « Idéalisme et Symbolisme », p. 452 et suivantes. COTE CDI : 840 « 18 » CHA
    Dominique Rincé, Bernard Lecherbonnier, Littérature XIXème siècle, Textes et Documents, « La constellation symboliste », p. 517 et suivantes, Nathan 1986. COTE CDI : 840 « 18 » RIN
    I. Merlin, Poètes de la révolte de Baudelaire à Michaux, Alchimie de l’être et du verbe, éd. de l’École, Paris 1971. COTE CDI : 840 « 18/19 » MER

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Support de cours Classes de Lycée : Symbolisme, "Esprit nouveau"


Le but de ce support de cours est de présenter brièvement pour mes classes de Première
la doctrine symboliste, et de montrer le bouleversement qu’elle va introduire dans le paysage littéraire français et européen… L’accent est particulièrement mis sur les auteurs étudiés en cours.

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Esprit nouveau et 
Symbolisme

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Il est difficile de proposer du Symbolisme une « définition » qui en énonce explicitement les principes. De fait, le Symbolisme apparaît d’abord comme une révolution spirituelle et une réaction idéaliste contre le Réalisme et le Naturalisme. Commencé avec Verlaine et Baudelaire, il atteint son apogée dans les années 1885-1895. Héritier du Romantisme, mouvement de transition, il s’achève au début du vingtième siècle avec l’apparition du Surréalisme.

Dans un siècle qui voit le règne de la machine et du matérialisme, le Symbolisme chante la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Du Romantisme, il conservera l’idée d’un certain rejet social et la rébellion contre toute forme de rationalisme. Ce refus de percevoir le monde objectivement conduira donc les jeunes générations à privilégier d’une part la subjectivité et d’autre part un goût affirmé pour la Décadence, le Surnaturel (voire l’Anarchisme).

fantin-latour-immortalite-1889.1254057733.jpgPrétendant à un style nouveau et à une langue inédite, purifiée, où les mots peuvent jouer librement avec l’imagination la plus débridée, cette nouvelle école littéraire peut ainsi s’apparenter à un art de la subjectivité et de l’idéalisation du réel.

← Henri Fantin Latour, « Immortalité » 
1889. Huile sur toile, Cardiff, National Museum of Wales
 © National Museum of Wales

On pourrait évoquer ici la célèbre définition de Rémy de Gourmont, qui dans la préface au Livre des Masques (1896) déclare : « Que veut dire Symbolisme ? Cela peut vouloir dire : individualisme en littérature, liberté de l’art, abandon des formules enseignées, tendance vers ce qui est nouveau, étrange et même bizarre ; cela peut vouloir dire aussi : idéalisme, dédain de l’anecdote sociale, antinaturalisme ». Mais c’est sans aucun doute le poète Jean Moréas dans son « Manifeste du Symbolisme » (Le Figaro littéraire du 18 septembre 1886) qui met le mieux l’accent sur la volonté de rupture introduite par le Symbolisme :

« Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées par la marche du temps et les bouleversements des milieux […]. Une nouvelle manifestation d’art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette manifestation, couvée depuis longtemps, vient d’éclore. […]. Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la nouvelle école ?
Gustave Moreau_Salomé_dansantL’abus de la pompe, l’étrangeté de la métaphore, un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les couleurs et les lignes : caractéristiques de toute renaissance ».

Gustave Moreau (1826-1898)
« Salomé dansant devant Hérode » (1876) →
Paris, Musée Gustave Moreau

Le pouvoir de l’Esprit sur les sens

Car il s’agit bien en effet d’une « renaissance » : proclamant le pouvoir de l’Esprit sur les sens, de l’art sur la nature, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, le Symbolisme met l’accent sur la relation entre le signe (signifiant) et son signifié allégorique. Jean Moréas insiste bien sur cette dimension intellectuelle et métaphysique du mouvement : « Ennemie de l’enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective, la poésie symbolique cherche à vêtir l’Idée d’une forme sensible […] ».

Ce passage est important : on y retrouve très explicitement exprimée l’idée selon laquelle la poésie serait l’incarnation d’une forme extrême de la subjectivité, que l’artiste doit découvrir et exprimer par le langage. Ainsi, la fascination des premiers Romantiques pour la mort et le pathétique conduira les Symbolistes à une recherche presque mystique de la Vérité abstraite et de l’Absolu : de là le culte du mot rare, la fascination pour l’étrange, l’irrationnel, l’ineffable…

Luc Olivier Merson_1Luc-Olivier Merson (1846-1920)
« Le repos pendant la fuite en Égypte » (détail. Huile sur toile, 1880)
Nice, Musée des Beaux-Arts

Dans un remarquable ouvrage, Bertrand Marchal  rappelle combien le symbolisme apparaît « comme une protestation de l’esprit, ou de l’âme, contre le matérialisme contemporain, un matérialisme contemporain qui trouve son incarnation littéraire dans le naturalisme zolien […]. Antimatérialisme et antinaturalisme sont les deux faces d’une même réaction au nom de l’idéal, si bien que le mot de symbole a pour fonction essentielle, dans le discours symboliste, de rappeler que la réalité ne se réduit pas à la réalité brute du discours naturaliste, et de suggérer ainsi un réel au-delà du réel. Le symbolisme est d’abord et avant tout un idéalisme […] » |1|.

Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduira les auteurs à une volonté de recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. « Au caractère utile du langage brut s’oppose le caractère sacré du poème. Comme Baudelaire, Mallarmé pense qu' »il y a dans le Verbe quelque chose de sacré […] » |2|. Avant tout « élitiste », la poésie symboliste aboutira immanquablement au culte du moi, comme le suggère très bien cette sentence sans appel de Mallarmé : « Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter » |3|. Ainsi l’art, transcendé par la poésie, revêt-il une dimension spiritualiste et mystique proche du Sacré. Conçu comme une « aristocratie de l’esprit » et placé au-dessus de tout dans une perspective élitiste, il n’est réservé qu’à quelques initiés, seuls capables d’en saisir le sens (Songez à la « Lettre du Voyant » de Rimbaud).

Edouard Manet,
Portrait de Stéphane Mallarmé (détail) →  

Paris, musée d’Orsay. © Photo RMN – H. Lewandowski)

Comme le dit très bien Edward Lucie-Smith, « De là est né le mythe du « génie », de l’homme à inspiration divine, capable de transformer en art toutes ses expériences et ses émotions, dispensé d’obéir aux règles normales en raison de ses dons, ayant même le devoir, en fait, de refuser de s’y soumettre dans l’intérêt de son épanouissement |4| ». C’est à juste titre qu’on a souligné les dérives hermétiques de la poésie symboliste, en particulier celle de Baudelaire, de Mallarmé ou de Valéry, dont le langage introduit de la subjectivité dans toute représentation artistique, au risque de devenir parfois quelque peu « artificiel ». De fait, ce « désir de forger, par la syntaxe aussi bien que par le vocabulaire, par l’archaïsme ou le néologisme, une langue poétique absolument distincte de la langue courante » |5| aboutit immanquablement à l’hermétisme (voire à l’incompréhensible).

Une quête de l’absolu

C’est peut-être l’article d’Albert Aurier sur le peintre Gauguin paru dans le Mercure de France en 1891 qui traduit explicitement l’esthétique symboliste. Bien qu’appliquée à l’art pictural, elle caractérise bien la poésie. Selon lui, l’œuvre d’art doit être :

    1. Idéiste, puisque son idéal unique sera l’expression de l’Idée ;
    2. Symboliste, puisqu’elle exprimera cette idée par des formes ;
    3. Synthétique, puisqu’elle écrira ces formes, ces signes, selon un mode de compréhension générale ;
    4. Subjective, puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’objet, mais en tant que signe d’idée perçu par le sujet […].

Affranchie de ses éléments didactiques, narratifs, et libérée du vers traditionnel, la poésie symboliste serait ainsi une poésie de la quête et du déchiffrement, mettant en correspondance le réel et l’inconnu : « ne rien nommer, ne rien expliquer » : tel semble le credo de la doctrine symboliste. La valeur de l’artiste ne réside non plus dans ce qu’il peut faire ou dire mais dans sa capacité à chercher une vérité primordiale qui échappe d’autant plus au sens commun qu’elle s’appuie sur la suggestion et l’évocation.

Envisagée à la fois comme un retour vers la vérité originelle et comme une avancée vers l’incréé et le mystère, la poésie symboliste est largement ésotérique : accessible aux seuls initiés, elle semble s’abreuver à la recherche d’une langue pure et subjective, qu’on pourrait qualifier de « Symbolisme allégorique », capable d’exprimer dans toute sa force l’Idée et l’Absolu.

Le poème de Mallarmé « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » est très caractéristique de cette recherche métaphysique et spirituelle : l’image centrale du texte est assez commune : un cygne qui cherche à se libérer de la glace dans laquelle il est prisonnier. Pourtant, autour de cette métaphore s’organisent une série de correspondances thématiques et sonores plus audacieuses les unes que les autres qui font passer de l’image concrète à l’idée abstraite (l’hiver, l’exil, la captivité de l’oiseau, la liberté, etc.). Ces analogies parviennent ainsi à une sorte de « synthétisme » de la pensée, apte à saisir une vérité supérieure, dont la signification est à déchiffrer par le lecteur ; il ne lui suffit plus de lire, il lui faut interpréter :

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.

Cette identification du symbole avec la poésie est essentielle. Comme le dit Mallarmé, « La poésie consistant à créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté si absolue que bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : c’est, en somme, la seule création humaine possible |6| ». Fortement influencé par la lecture de l’œuvre du philosophe allemand Hegel, Mallarmé cherchera à formuler les liens secrets qui unissent l’Être à la pensée, la nature à l’idée.

En affirmant l’absolue nécessité de situer la poésie « dans le domaine de l’essence », Mallarmé, comme beaucoup d’autres auteurs symbolistes estime en effet « que ce serait devenir impur que de descendre dans celui de l’existence » |7|. L’auteur poursuivra cette recherche de « l’esprit pur » et d’une « conception pure » de la poésie tout au long de sa vie. Par essence non narrative, sa poésie se fera de plus en plus « fiction », poussant l’art jusqu’à un « fanatisme de pureté » |8|.

Transformer l’objet en idée

L’idée de représenter abstraitement la nature, permet ainsi aux poètes de tisser un réseau de significations symboliques, qui ajoute à l’univers des choses visibles une inépuisable métaphysique de l’invisible. Lisez par exemple ce passage très célèbre du « Cimetière marin » de Paul Valéry : loin de figurer le réel, la description de la mer (« Ce toit tranquille… ») représente d’abord une idée (« le songe est savoir ») qui ordonne une vaste méditation sur le temps. Cette recherche de l’abstraction, de l’ambiguïté, du mystère, amène à une forme d’idéalisation stupéfiante : les images, par leur hermétisme même, concourent à la création d’un univers dont le contenu réel nous échappe : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté :

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir. »

Que l’on songe de nouveau à Mallarmé qui affirmait que « nommer un objet, c’est supprimer les trois quart de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voila le rêve ». Ce qu’il faut donc retenir du Symbolisme, c’est précisément ce pouvoir de suggestion qui confère à la poésie une dimension presque surnaturelle : transformer l’objet en idée… Pour conclure, il serait permis d’interpréter l’esthétique symboliste comme une alchimie de l’indicible, obéissant à la sollicitation de l’intellect, et poussant les mots jusque dans leurs derniers retranchements ; la réalité et le signifié en effet semblent s’évanouir au point de s’effacer totalement, pour laisser place au mystère d’une plastique pure, inspirée, mais quelque peu inintelligible, à la limite de l’incommunicabilité…

Gustav Klimt, « La Vie et la Mort », 1908-1911 →
Huile sur toile (détail), © Coll. Part. Vienne

Cette recherche à tout prix de la sensation et de l’Idée a d’ailleurs été jugée sévèrement : elle entraînera pour partie le déclin progressif du mouvement. Prisonnier d’une transcendance abstraite, « déchiré entre les contraintes d’un réel méprisable et les utopies d’une idéalité inaccessible » |9|, l’art des Symbolistes a pu apparaître presque vain et stérile dans sa volonté d’exprimer l’inconcevable au détriment du matériel et du périssable… Comme le dit justement J. Chénieux-Gendron, « la littérature est pour eux un exil […] : n’existant que pour elle-même, elle n’a bientôt plus que d’elle-même à parler, de son regret, de ce qu’elle a perdu, à la limite même de sa stérilité et de son silence |10| ». Mais c’est paradoxalement ce qui fait toute la force de cette « poésie du silence », hantée par l’ambition mallarméenne d’aboutir au poème du vide et de la « page blanche ».

En rejetant l’objectivité du Réalisme, elle est magnifiquement parvenue à faire du langage une notion pure, et l’a restitué sous une forme matérielle et visible dans son essence immatérielle pour en donner une vision sublimée, quêteuse d’absolu et d’indéchiffrable…

© Bruno Rigolt, septembre 2009 (dernière mise à jour : avril 2014)
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)


NOTES

1.  Bertrand Marchal,  Le Symbolisme, A. Colin (« Esthétique Lettres Sup. ») Paris 2011, pages 17-18.

2. I. Merlin, Poètes de la révolte de Baudelaire à Michaux, Alchimie de l’être et du verbe, éd. de l’École, Paris 1971

3. Stéphane Mallarmé, « Hérésies artistiques. L’Art pour tous », L’Artiste, 15 septembre 1862 (tome 2, p. 127). Pour lire l’intégralité du texte, cliquez ici.

4. Edward Lucie-Smith, Le Symbolisme, Thames and Hudson, 1972 (1999 pour la traduction française).

5.  Bertrand Marchal,  Le Symbolisme, op. cit. page 21.

6.  Enquête de Jules Huret, citée par Albert Thibaudet dans La Poésie de Stéphane Mallarmé, Gallimard 2006

7. Léon Wencelius, La Philosophie de l’art chez les néo-scolastiques de langue française, Paris, F. Alcan 1932, page 74.
8. Albert Thibaudet, La Poésie de Stéphane Mallarmé, Paris Gallimard 1926, page 140.

9.  Dominique Rincé, Bernard Lecherbonnier, Littérature XIXème siècle, Textes et Documents, « La constellation symboliste », Nathan 1986

10. J. Chénieux-Gendron, article « Symbolisme », Dictionnaire des écrivains de langue française, Larousse 2001

Ouvrages à consulter utilement au CDI…

  • A. Chassang, Ch. Senninger, Recueil de textes littéraires français, quatrième partie « Idéalisme et Symbolisme », p. 452 et suivantes. COTE CDI : 840 « 18 » CHA

  • Dominique Rincé, Bernard Lecherbonnier, Littérature XIXème siècle, Textes et Documents, « La constellation symboliste », p. 517 et suivantes, Nathan 1986. COTE CDI : 840 « 18 » RIN

  • I. Merlin, Poètes de la révolte de Baudelaire à Michaux, Alchimie de l’être et du verbe, éd. de l’École, Paris 1971. COTE CDI : 840 « 18/19 » MER

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Au fil des pages… Les Fleurs du mal…

Chaque semaine, feuilletez un livre…

À nouvelle année scolaire, nouvelle rubrique : la numérisation de livres entreprise par Google offre d’incroyables perspectives, qui vont bouleverser durablement le rapport au savoir, et j’ai souhaité pour ma part que ce cahier de texte d’un nouveau genre, accompagne cette révolution numérique du livre. C’est ainsi que je vous propose dans cette toute nouvelle rubrique de feuilleter chaque semaine quelques pages d’un ouvrage. Je rappelle par ailleurs que je viens d’intégrer Google livres dans les activités des sections de BTS et des classes de Première (bientôt les Seconde…) : les étudiants pourront ainsi au sein d’une même page travailler non seulement sur des articles, naviguer vers d’autres sites, écouter des documents sonores, visionner des vidéos, et maintenant feuilleter tel passage ou chapitre d’un ou plusieurs livres, comme s’ils se trouvaient dans une immense médiathèque. Ce mode de travail multimodal va changer également la façon d’apprendre et bien sûr les pratiques pédagogiques…

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Les Fleurs du mal

Pour cette première édition, redécouvrez (ou découvrez!) un grand classique : Les Fleurs du mal de Baudelaire, mises en image par Louis Joos, illustrateur et auteur de BD bruxellois (éd. La Renaissance du livre, 2002, 2008). Même si cette version électronique de l’ouvrage ne permet pas un accès à toutes les pages, elle offre cependant un aperçu assez large du texte baudelairien et nous rappelle la place primordiale qu’a accordée l’auteur dans ses chroniques littéraires ou critiques picturales à l’art et au rôle symbolique de l’image. À ce titre, le travail à l’encre de chine, au pastel ou à l’aquarelle de Louis Joos met bien en valeur le style tourmenté et la dualité qui font tout le drame et l’intensité des Fleurs du mal. Les dessins semblent en effet illustrer parfaitement le charme propre et les mystères de la poétique baudelairienne, sous-tendue par les tensions conjointes du verbe et de l’imaginaire, du spleen et de l’idéal. C’est cette connivence de l’écrivain et du dessinateur que cet ouvrage nous invite à découvrir ici…

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Si les caractères s’affichent en taille trop petite, pensez à utiliser l’outil de zoom intégré au livre numérique.

La citation de la semaine… Colette…

« Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin… »

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade.

FIN

Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903

Une analyse complète de ce passage est disponible à cette adresse : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2018/02/08/entrainement-a-leaf-corrige-de-commentaire-litteraire-colette-claudine-sen-va-1903-derniere-page/

est sur ce grand plaidoyer féministe que s’achève la série des Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et la dernière page de Claudine s’en va (1903), que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière (effrontée !) de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal : c’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le texte : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie ». Tout quitter pour tout recommencer… Certes, mais prendre en main son destin personnel pour une femme des années 1900, c’est endosser un grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation des femmes. Mais point de grandiloquence dans ces lignes : si cause féministe il y a, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur.

« Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici… »

Une certaine sensualité stylistique ainsi qu’un regard très intimiste porté sur les êtres et les choses confèrent au texte une indicible poésie. Admirez comment la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie…Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel.

Pourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle.

Les propos de Colette dans ce passage de Claudine s’en va se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde.

Bruno Rigolt
© 2009-2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Crédit photographique : Colette en 1912 (détail) © Roger-Viollet. Retouche et colorisation : Bruno Rigolt / Colette © Roger-Viollet