"De mots, de rimes et de sables"… Exposition de poésies par la classe de Première S3…

Exposition de poésies

« De mots, de rimes et de sables »

par la classe de Première S3

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____

La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins…

Voici le premier volet de l’exposition.

__

                            

Alchimie du poème perdu

Charlotte S.

            

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Crédit iconographique : © Charlotte S. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                 

                       

Tes âmes s’envolent

Maeva, Alexia

                 

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Crédit iconographique : © Alexia L. et Maeva P. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                                   
                                                  

L’interdit

Sarah L.

                 

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    Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                    
                                

Paparazzis

Maïlys T.

                 

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Crédit iconographique : © Maïlys T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                 

J’ai pensé à nous…

Morgane L.

        

Les tombeaux de la beauté épousent les étoiles

D’une jeunesse douloureuse et troublée

Par les mouvements métaphoriques qui bornent nos dures racines tendres.

J’ai pensé à cette nuit bleue d’une voie rouge et lactée

De nuages frais couvrant mes rêves les plus désespérés.

Le soleil s’est levé sur Paris : j’ai pensé à nous,

A nos sourires ébréchés. L’astre sombre

A ouvert mes paupières légères.

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Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                  

                  

Pour écrire ce poème

Fanny M. et Charlotte S.

              

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Crédit iconographique : © Charlotte S. et Fanny M. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                      

Marmoréenne

Sarah L.

                     

Fébrilement accrochée à la branche de survie,

Une feuille frémit puis lâche prise,

S’envole maladroitement comme le premier vol d’un oiseau

Tombe parmi les cadavres fanés.

Sa peau est marmoréenne

Son sang qui,

Coagulant dans ses veines, se fige et se cristallise

L’homme éphémère s’endort dans un éternel sommeil

L’homme n’est que feuille qui se fane

Et s’achève dans l’oubli.

Son dernier souffle…

     

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                  

Mon âme a trouvé en voyage

Maëlise R.

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Crédit iconographique : « Collages numériques » © Maëlise R. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                           

                        

La Plume

Sarah L.

                    

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                     

                           

Tous les vieux jardins perdus

Morgane L.

              

Le tique-taquement interne de l’écriture,

Le rouge passionné de l’écharpe chaude

Le fait de gravir les escaliers du désir

Rafraichissent la curieuse envie de bonheur gâché.

 

L’océan de printemps surligne l’hyperbole

Et les marges trop larges de l’angoisse

Effacent tous vieux jardins perdus :

Conduire le désir vers l’impossible est faisable !

 

L’humain vert tord l’ordre du métabolisme photographique :

Océaniques pensées surlignées de rage !

J’atteignis ainsi tous les vieux jardins perdus

Du désir horrible de cette peur joyeuse.

morgane_l_1s3_touslesvieuxjardinsperdus_2010.1263721703.jpg

Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                     

Tour de magie

Caroline T.

                      

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Crédit iconographique : © Caroline T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                      
Première livraison : la numérisation des textes est terminée.

« De mots, de rimes et de sables »… Exposition de poésies par la classe de Première S3…

Exposition de poésies

« De mots, de rimes et de sables »

par la classe de Première S3

expo_1s3_promo.1263664162.jpg

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La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins…

Voici le premier volet de l’exposition.

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Alchimie du poème perdu

Charlotte S.

            

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Crédit iconographique : © Charlotte S. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                 

                       

Tes âmes s’envolent

Maeva, Alexia

                 

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Crédit iconographique : © Alexia L. et Maeva P. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                                   
                                                  

L’interdit

Sarah L.

                 

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    Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                    
                                

Paparazzis

Maïlys T.

                 

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Crédit iconographique : © Maïlys T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                 

J’ai pensé à nous…

Morgane L.

        

Les tombeaux de la beauté épousent les étoiles

D’une jeunesse douloureuse et troublée

Par les mouvements métaphoriques qui bornent nos dures racines tendres.

J’ai pensé à cette nuit bleue d’une voie rouge et lactée

De nuages frais couvrant mes rêves les plus désespérés.

Le soleil s’est levé sur Paris : j’ai pensé à nous,

A nos sourires ébréchés. L’astre sombre

A ouvert mes paupières légères.

morgan_l_1s3-jaipenseanous_2010_1.1263719905.JPG

Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                  

                  

Pour écrire ce poème

Fanny M. et Charlotte S.

              

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Crédit iconographique : © Charlotte S. et Fanny M. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                      

Marmoréenne

Sarah L.

                     

Fébrilement accrochée à la branche de survie,

Une feuille frémit puis lâche prise,

S’envole maladroitement comme le premier vol d’un oiseau

Tombe parmi les cadavres fanés.

Sa peau est marmoréenne

Son sang qui,

Coagulant dans ses veines, se fige et se cristallise

L’homme éphémère s’endort dans un éternel sommeil

L’homme n’est que feuille qui se fane

Et s’achève dans l’oubli.

Son dernier souffle…

     

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                  

Mon âme a trouvé en voyage

Maëlise R.

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Crédit iconographique : « Collages numériques » © Maëlise R. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                           

                        

La Plume

Sarah L.

                    

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                     

                           

Tous les vieux jardins perdus

Morgane L.

              

Le tique-taquement interne de l’écriture,

Le rouge passionné de l’écharpe chaude

Le fait de gravir les escaliers du désir

Rafraichissent la curieuse envie de bonheur gâché.

 

L’océan de printemps surligne l’hyperbole

Et les marges trop larges de l’angoisse

Effacent tous vieux jardins perdus :

Conduire le désir vers l’impossible est faisable !

 

L’humain vert tord l’ordre du métabolisme photographique :

Océaniques pensées surlignées de rage !

J’atteignis ainsi tous les vieux jardins perdus

Du désir horrible de cette peur joyeuse.

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Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                     

Tour de magie

Caroline T.

                      

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Crédit iconographique : © Caroline T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                      
Première livraison : la numérisation des textes est terminée.

Publication des supports de cours en ligne… Janvier 2010

Les étudiant(e)s trouveront ci-dessous le calendrier prévisionnel de publication des supports de cours (jusqu’au 30 janvier 2010).

            

Niveau

Intitulé

statut

Tous niveaux

Méthodologie de la dissertation

mis en ligne

Seconde

Introduction à la Métamorphose (Kafka)

 vendredi 29 janvier

BTS

Entraînement BTS (synthèse + écriture personnelle) : Générations et transmission des valeurs

mis en ligne

BTS

Générations et utopies (support de cours)

retardé

Première

 

Une vie (Maupassant), Thérèse Desqueyroux (Mauriac) : deux destins de femmes. 1/3

Samedi 30 janvier

 

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "L'Eau est belle" par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

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par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

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Crédit photographique : B.R.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « L’Eau est belle » par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

pauline-218_12.1263157742.JPG

par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

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Crédit photographique : B.R.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "All over the world" par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

sibylle_b_1.1263137147.jpg

par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

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C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

feuille.1242597878.jpg

Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

feuille.1242597878.jpg

Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « All over the world » par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

sibylle_b_1.1263137147.jpg

par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

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C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

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Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

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Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

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La citation de la semaine… Michel Houellebecq…

« Les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires »…

Aux humains de l’ancienne race, notre monde fait l’effet d’un paradis. Il nous arrive d’ailleurs parfois de nous qualifier nous-mêmes —sur un mode, il est vrai, légèrement humoristique— de ce nom de « dieux » qui les avait tant fait rêver.

L’histoire existe ; elle s’impose, elle domine, son empire est inéluctable. Mais au-delà du strict plan historique, l’ambition ultime de cet ouvrage est de saluer cette espèce infortunée et courageuse qui nous a créés. Cette espèce douloureuse houellebecq.1262687004.jpget vile, à peine différente du singe, qui portait en elle tant d’aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité, parfois capable d’explosions de violence inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la bonté et à l’amour. Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, su mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage ; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps ; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme ».

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, « Épilogue » (dernière page). Éditions Flammarion, Paris 1998, p. 394

Peut-on parler d’une littérature « fin de siècle » ? De même que la fin du dix-neuvième sera marquée par le pessimisme et l’idée de décadence, c’est sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la littérature mais plus largement l’art de la fin du vingtième siècle. À ce titre, l’œuvre de l’écrivain français Michel Houellebecq (né en 1958 à La Réunion) traduit très bien la décadence sociologique et morale de notre société, et les angoisses des générations actuelles face à la pérennité des civilisations (*). C’est dans ce contexte que l’auteur publie en 1998 Les Particules élémentaires, roman volontairement transgressif et provocateur sur le désenchantement du monde : tout ne serait qu’illusion dans les rapports humains…

Au-delà des vifs débats qu’a suscités la parution de ce roman (sulfureux par houellebecq1.1262789512.jpgailleurs), il faut reconnaître à Houellebecq d’avoir peint la crise de la société actuelle. Crise d’autant plus violente que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais… “Dégénération » (**), “génération perdue”, “35 heures”, mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, “génération Internet”, “réseaux sociaux”, mondialisation… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures (***).

Le passage présenté pourrait être utilement mis en relation avec cet extrait d’une étude que Houellebecq a consacrée à l’un des grands maîtres du Fantastique, l’écrivain américain Howard Philips Lovecraft (Contre le monde, contre la vie, éd. du Rocher, Paris 2005, page 13) : « L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. La race humaine disparaîtra. D’autres races apparaîtront, et disparaîtront à leur tour. Les cieux seront glaciaux et vides, traversés par la faible lumière d’étoiles à demi-mortes. Qui, elles aussi, disparaîtront. Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires« …

_____________

(*) L’écrivain américain Bret Easton Ellis est caractéristique de ce nihilisme social. Voyez aussi cette citation très célèbre de Paul Valéry sur la mort des civilisations. (**) « Dégénération » : titre d’une chanson de M. Farmer. (***) B. Rigolt, « Questions de “Génération(s)”… Crises, changement social et ruptures…« 
Crédit photographique : B.R. Photomontages à partir de clichés de presse modifiés numériquement.

Pour aller plus loin…
(cliquez sur les miniatures pour feuilleter l’ouvrage dans Google-livres)

Couverture  Couverture  Couverture

Objectif Culture Générale… Je découvre : "Marinetti et le Futurisme italien"

Ce cours de Culture Générale a pour but de présenter aux étudiant(e)s un mouvement poétique et artistique peu ou mal connu : le Futurisme.
 

La poésie futuriste
Les mots à la « sauce italienn»
Filippo Tommaso Marinetti, Irredentismo, 1914
(collage, Lugano, coll. privée) © Tous droits réservés.

Le

vingtième siècle est le siècle des avant-gardes artistiques et littéraires : Art nouveau, Cubisme, Expressionnisme, Surréalisme, Futurisme, Théâtres de l’Absurde, Existentialisme, Nouveau Roman… Autant de mouvances culturelles qui ont profondément remis en question l’ordre établi ainsi que les structures sociales et politiques. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : Changer le monde, faire table rase du passé.

Filippo Tommaso Marinetti,
« Analogie dessinée », (Zang Tumb Tumb), 1914

Comme le dit Noëmi Blumenkranz-Onimus, avec le Futurisme, « la subversion de l’écriture, l’éclatement du langage deviennent alors un fait littéraire »¹. Mais jamais à la différence d’autres courants artistiques, le futurisme ne deviendra un mouvement structuré : c’est plutôt une sensibilité artistique, faite d’abord de provocation et d’illogisme.

 
Filippo Tommaso Marinetti :
“ la Caffeina dell’Europa ”

La figure centrale du Futurisme est le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944). Celui qui se surnommera lui-même « la caféine de l’Europe » est à la fois un anarchiste réfractaire à toute forme de morale et un fervent nationaliste (assez populiste au demeurant), qui revendique haut et fort son italianisme. Le 20 février 1909 il choisit pourtant Le Figaro pour publier le Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : Marinetti y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : l’auteur prônait ainsi la destruction des musées et des académies. Au-delà des excès et de son exubérance verbale, ce texte a profondément marqué l’histoire des idées au vingtième siècle.

 nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing  

Filippo Tommaso Marinetti
“Manifeste du Futurisme”
Le Figaro, 20 février 1909

  1.  Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
  2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace, et la révolte.
  3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
  4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
  5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite… C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

Pour lire le texte complet, cliquez ici.

De fait, en tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un renouvellement des idées dans la ligne de l’héritage révolutionnaire et idéaliste du Risorgimento italien. La thématique des poèmes mêle à la fois l’expérience de la “voyance” (le poète est « inspiré », cf. Rimbaud), et une apologie de la violence, de la vitesse et de la machine.

Témoin ces vers extraits d’un poème d’Enrico Cavacchioli : « Sia maledetta la luna » (« Que soit maudite la lune ») :

Si tu veux vivre, crée un beau cœur mécanique […]
Tu dois faire de la vie un rêve automatique
tourmenté de leviers, de contacts et de fils […]
l’homme sera demain le roi de la machine brute,
dominateur de toutes les choses finies et infinies !
Que soit maudite la lune !

Cette réflexion esthétique et l’expérience de la guerre va pousser les Futuristes à élaborer un vaste programme théorique. En 1912 Marinetti rédigera le Manifeste technique de la littérature futuriste, texte très intéressant d’un point de vue artistique et sociologique, suivi d’un long supplément quelques mois plus tard. Son auteur y joint un poème (”Bataille Poids + Odeur”) écrit avec la “technique des Mots en Liberté”. Très révolutionnaires tant du point de vue de la forme que des idées, les poèmes de Marinetti se proposent de créer des analogies dessinées, sortes de métaphores visuelles qui vont profondément transformer les règles de l’écriture poétique. Sa théorie des Mots en Liberté est basée d’abord sur la destruction de la syntaxe : à commencer par l’abolition de la ponctuation et de la structure grammaticale (déjà mise en pratique par des poètes français comme Mallarmé).

“Les mots en liberté” ou l’art de libérer le langage

Pour délivrer le langage de ses règles, Marinetti va forger l’expression de “Mots en liberté” : il s’agit pour lui d’« intégrer à la poésie les récentes conquêtes de la peinture futuriste : la simultanéité et le dynamisme »². D’un point de vue typographique, ces “tableaux-poèmes” sont particulièrement intéressants à étudier. Regardez par exemple ce poème au très long titre : “Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur” (Les Mots en Liberté futuriste, 1919). Ici la surcharge graphique ou au contraire les “blancs” ménagés avec art, l’utilisation des signes, des symboles, des onomatopées, les tailles des polices de caractère, les disproportions typographiques, etc. concourent à créer pour le lecteur une nouvelle expérience de la lecture de poème.

Jean Weisgerber parle à ce titre d’« une redynamisation de la peinture en tant qu’écriture et de l’écriture en tant que peinture »³. Cette révolution typographique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, à la différence de la lecture “linéaire”. Assez proches de certains collages cubistes, les poèmes de Marinetti sont donc intéressants à découvrir et constituent une approche originale des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du vingtième siècle.

Crise et déclin du mouvement

Le mouvement initié par Marinetti ne survivra pas à la formation du Dadaïsme et surtout du Surréalisme en France. De plus, le Futurisme va s’orienter à partir des années Vingt vers des solutions radicales (les dérives fascistes en particulier) qui vont l’affaiblir puis le discréditer. Reste une initiative originale et novatrice d’un point de vue littéraire et artistique, qui préfigure la poésie visuelle contemporaine ou certains mouvements de Contreculture comme le Ready made ou le Pop’art, mouvements qui ont revendiqué à leur tour cette fonction contestataire du signe iconique ou linguistique.

En désacralisant le mot et « la signification langagière traditionnelle des gestes d’écriture et de graphisme »⁴, et en les libérant du culte de la tradition, le Futurisme a du même coup transformé l’acte de lecture du texte : ce n’est plus la lecture linéaire qui importe mais une lecture “spatiale” dominée par la simultanéité : lecture beaucoup plus suggestive et « plurielle » qui permet une multitude d’approches du fait qu’elle renferme une richesse sémantique et symbolique inouïe.

_______________

  1. Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 8.
  2. ibid. p. 25
  3. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (Université libre de Bruxelles. Centre d’étude des avant-gardes littéraires, Bruxelles 1984), page 23.
  4. Noëmi Blumenkranz-Onimus, déjà citée, p. 200.

Ce qu’il faut retenir…

  • Pays : Italie (1909-1924) et influences en Russie. Auteur représentatif : Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909).
  • Définition : Mouvement littéraire et artistique qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source : Wikipedia).
  • Sur le plan poétique, le Futurisme remet en cause la syntaxe et la typographie traditionnelles. Rejetant toute lecture “linéaire” des textes, cette révolution artistique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, assez proche de certains collages cubistes.
  • Place dans l’Histoire : rejetant tout concept moral, le mouvement sera confronté à plusieurs dérives idéologiques (le Fascisme en particulier) et ne résistera pas à l’ampleur et à l’importance sur le plan des idées du Surréalisme en France. L’influence du Futurisme sur le plan artistique est néanmoins considérable.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Dunes 1914.
Source : Johanna Drucker, The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.

Umberto Boccioli (1882-1916), Primavera, poème édité par Zeno Birolli in Umberto Boccioni, 1972 (Umberto Boccioni, Altri inediti e apparati critici. A cura di Zeno Birolli, 1972).
Illustration reproduite par Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 41.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”, 1915

Francesco Cangiullo (1884-1977) Poesia Pentagrammata (couverture), 1923


Cliquez sur l’image pour feuilleter les pages du livre.
(Giovanni Lista, Marinetti et le Futurisme, éd. L’Âge d’Homme, Paris 1977)

Objectif Culture Générale… Je découvre : « Marinetti et le Futurisme italien »

Ce cours de Culture Générale a pour but de présenter aux étudiant(e)s un mouvement poétique et artistique peu ou mal connu : le Futurisme.

 

La poésie futuriste
Les mots à la « sauce italienn»
Filippo Tommaso Marinetti, Irredentismo, 1914
(collage, Lugano, coll. privée) © Tous droits réservés.

Le

vingtième siècle est le siècle des avant-gardes artistiques et littéraires : Art nouveau, Cubisme, Expressionnisme, Surréalisme, Futurisme, Théâtres de l’Absurde, Existentialisme, Nouveau Roman… Autant de mouvances culturelles qui ont profondément remis en question l’ordre établi ainsi que les structures sociales et politiques. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : Changer le monde, faire table rase du passé.

Filippo Tommaso Marinetti,
« Analogie dessinée », (Zang Tumb Tumb), 1914

Comme le dit Noëmi Blumenkranz-Onimus, avec le Futurisme, « la subversion de l’écriture, l’éclatement du langage deviennent alors un fait littéraire »¹. Mais jamais à la différence d’autres courants artistiques, le futurisme ne deviendra un mouvement structuré : c’est plutôt une sensibilité artistique, faite d’abord de provocation et d’illogisme.

 

Filippo Tommaso Marinetti :
“ la Caffeina dell’Europa ”

La figure centrale du Futurisme est le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944). Celui qui se surnommera lui-même « la caféine de l’Europe » est à la fois un anarchiste réfractaire à toute forme de morale et un fervent nationaliste (assez populiste au demeurant), qui revendique haut et fort son italianisme. Le 20 février 1909 il choisit pourtant Le Figaro pour publier le Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : Marinetti y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : l’auteur prônait ainsi la destruction des musées et des académies. Au-delà des excès et de son exubérance verbale, ce texte a profondément marqué l’histoire des idées au vingtième siècle.

 nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing  

Filippo Tommaso Marinetti
“Manifeste du Futurisme”
Le Figaro, 20 février 1909

  1.  Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
  2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace, et la révolte.
  3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
  4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
  5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite… C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

Pour lire le texte complet, cliquez ici.

De fait, en tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un renouvellement des idées dans la ligne de l’héritage révolutionnaire et idéaliste du Risorgimento italien. La thématique des poèmes mêle à la fois l’expérience de la “voyance” (le poète est « inspiré », cf. Rimbaud), et une apologie de la violence, de la vitesse et de la machine.

Témoin ces vers extraits d’un poème d’Enrico Cavacchioli : « Sia maledetta la luna » (« Que soit maudite la lune ») :

Si tu veux vivre, crée un beau cœur mécanique […]
Tu dois faire de la vie un rêve automatique
tourmenté de leviers, de contacts et de fils […]
l’homme sera demain le roi de la machine brute,
dominateur de toutes les choses finies et infinies !
Que soit maudite la lune !

Cette réflexion esthétique et l’expérience de la guerre va pousser les Futuristes à élaborer un vaste programme théorique. En 1912 Marinetti rédigera le Manifeste technique de la littérature futuriste, texte très intéressant d’un point de vue artistique et sociologique, suivi d’un long supplément quelques mois plus tard. Son auteur y joint un poème (”Bataille Poids + Odeur”) écrit avec la “technique des Mots en Liberté”. Très révolutionnaires tant du point de vue de la forme que des idées, les poèmes de Marinetti se proposent de créer des analogies dessinées, sortes de métaphores visuelles qui vont profondément transformer les règles de l’écriture poétique. Sa théorie des Mots en Liberté est basée d’abord sur la destruction de la syntaxe : à commencer par l’abolition de la ponctuation et de la structure grammaticale (déjà mise en pratique par des poètes français comme Mallarmé).

“Les mots en liberté” ou l’art de libérer le langage

Pour délivrer le langage de ses règles, Marinetti va forger l’expression de “Mots en liberté” : il s’agit pour lui d’« intégrer à la poésie les récentes conquêtes de la peinture futuriste : la simultanéité et le dynamisme »². D’un point de vue typographique, ces “tableaux-poèmes” sont particulièrement intéressants à étudier. Regardez par exemple ce poème au très long titre : “Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur” (Les Mots en Liberté futuriste, 1919). Ici la surcharge graphique ou au contraire les “blancs” ménagés avec art, l’utilisation des signes, des symboles, des onomatopées, les tailles des polices de caractère, les disproportions typographiques, etc. concourent à créer pour le lecteur une nouvelle expérience de la lecture de poème.

Jean Weisgerber parle à ce titre d’« une redynamisation de la peinture en tant qu’écriture et de l’écriture en tant que peinture »³. Cette révolution typographique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, à la différence de la lecture “linéaire”. Assez proches de certains collages cubistes, les poèmes de Marinetti sont donc intéressants à découvrir et constituent une approche originale des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du vingtième siècle.

Crise et déclin du mouvement

Le mouvement initié par Marinetti ne survivra pas à la formation du Dadaïsme et surtout du Surréalisme en France. De plus, le Futurisme va s’orienter à partir des années Vingt vers des solutions radicales (les dérives fascistes en particulier) qui vont l’affaiblir puis le discréditer. Reste une initiative originale et novatrice d’un point de vue littéraire et artistique, qui préfigure la poésie visuelle contemporaine ou certains mouvements de Contreculture comme le Ready made ou le Pop’art, mouvements qui ont revendiqué à leur tour cette fonction contestataire du signe iconique ou linguistique.

En désacralisant le mot et « la signification langagière traditionnelle des gestes d’écriture et de graphisme »⁴, et en les libérant du culte de la tradition, le Futurisme a du même coup transformé l’acte de lecture du texte : ce n’est plus la lecture linéaire qui importe mais une lecture “spatiale” dominée par la simultanéité : lecture beaucoup plus suggestive et « plurielle » qui permet une multitude d’approches du fait qu’elle renferme une richesse sémantique et symbolique inouïe.

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  1. Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 8.
  2. ibid. p. 25
  3. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (Université libre de Bruxelles. Centre d’étude des avant-gardes littéraires, Bruxelles 1984), page 23.
  4. Noëmi Blumenkranz-Onimus, déjà citée, p. 200.

Ce qu’il faut retenir…

  • Pays : Italie (1909-1924) et influences en Russie. Auteur représentatif : Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909).
  • Définition : Mouvement littéraire et artistique qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source : Wikipedia).
  • Sur le plan poétique, le Futurisme remet en cause la syntaxe et la typographie traditionnelles. Rejetant toute lecture “linéaire” des textes, cette révolution artistique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, assez proche de certains collages cubistes.
  • Place dans l’Histoire : rejetant tout concept moral, le mouvement sera confronté à plusieurs dérives idéologiques (le Fascisme en particulier) et ne résistera pas à l’ampleur et à l’importance sur le plan des idées du Surréalisme en France. L’influence du Futurisme sur le plan artistique est néanmoins considérable.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Dunes 1914.
Source : Johanna Drucker, The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.

Umberto Boccioli (1882-1916), Primavera, poème édité par Zeno Birolli in Umberto Boccioni, 1972 (Umberto Boccioni, Altri inediti e apparati critici. A cura di Zeno Birolli, 1972).
Illustration reproduite par Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 41.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”, 1915

Francesco Cangiullo (1884-1977) Poesia Pentagrammata (couverture), 1923


Cliquez sur l’image pour feuilleter les pages du livre.
(Giovanni Lista, Marinetti et le Futurisme, éd. L’Âge d’Homme, Paris 1977)

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Forever” par Claire D.

Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

Découvrez le manuscrit…

FOREVER

Larmes blanches

         

par Claire D. (Seconde 18)

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-Incipit-

Effy alluma une dernière cigarette. La fatigue se lisait sur son visage ; ses yeux étaient gonflés, elle laissa échapper une nouvelle larme, une larme parmi tant d’autres.

Depuis un mois et six jours, son quotidien se résumait à ça : pleurer. Jimmy était mort. Il venait de fêter son seizième anniversaire. La maladie l’avait emporté, un matin. Un matin parmi tant d’autres.Effy était maintenant seule, sans Jimmy. Son cœur était déchiré par la tristesse, jamais plus elle ne pourrait être heureuse… Sa cigarette finie, Effy se dirigea vers l’entrée du cimetière. Chaque semaine elle y allait et chaque semaine était la même épreuve : lui qui était si vivant… La mort était venue et l’avait emporté. Une mort parmi tant d’autres. La mort, c’était la seule chose qui pouvait les séparer, eux, les inséparables. Effy déposa un bouquet sur sa tombe et s’en alla…

-Effy qu’est-ce que tu fous ?

Sa mère avait beaucoup changé depuis son divorce, prononcé six mois auparavant. Les cheveux grisés, la clope au bec, la mine pâle. Cette image attrista encore plus Effy : sa mère si belle avant, ne ressemblait plus à rien maintenant. Depuis son divorce elle avait plongé dans l’alcool, les bouteilles vides s’entassaient dans la poubelle. Elles mangèrent en silence. Un silence monotone, mort. Un silence parmi tant d’autres.

Nouvelles larmes, nouvelles journées. Dehors il neigeait, des perles blanches tombaient. C’étaient des larmes, des larmes blanches, des larmes de tristesse, des larmes d’oubli…

Effy se dirigea vers son lycée, où tout avait changé. Chaque recoin du bâtiment lui rappelait Jimmy, son Jimmy. Elle repensa alors à la dernière fois qu’elle l’avait vu. C’était à l’hôpital, les médecins étaient formels : Jimmy vivait son dernier jour. Effy avait passé toute la journée avec lui : quand son cœur s’arrêta de battre, Effy avait déposé un baiser sur sa joue, un baiser bref, mêlé au goût salé de ses larmes. Elle avait pris sa main froide et l’avait déposée sur son cœur tout en prononçant leur devise : « Forever ».

Les jours suivants, Effy resta cloitrée dans sa chambre. Pourquoi cette injustice ? Pourquoi le malheur s’abattait sur elle ? pourquoi lui avait-on enlevé sa moitié d’elle ? En cours Effy ne suivait plus : à quoi bon ? Devant elle, la place qu’occupait Jimmy était toujours là, vacante : une place parmi tant d’autres…

En rentrant chez elle après les cours, elle se dit qu’elle ne pouvait plus vivre comme ça. Sans lui, la vie n’avait plus aucun sens, le ciel ne serait plus jamais bleu, plus jamais les oiseaux ne chanteraient, plus jamais… Le lendemain Effy se leva, il était six heures, sa mère rentrait dans une heure. Elle alla dans la cuisine puis dans la salle de bain, prit les somnifères de sa mère et les avala…

Quand la mère d’Effy rentra de sa nuit de garde à l’hôpital, elle trouva un mot sur la table de la cuisine :

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Elle entendit le réveil d’Effy, ce réveil qui normalement aurait dû être éteint depuis une demi-heure. Elle courut dans le couloir, se prit les pieds dans les escaliers, cria le prénom de sa fille. Mais elle n’entendit aucune réponse. Quand elle arriva dans la chambre d’Effy, elle gisait sur le sol, blanche, froide. Elle avait le bracelet en cuir de Jimmy autour du poignet et dans sa main se trouvait un bout de papier, pliés en quatre :

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C’étaient les paroles d’une chanson de Damien Saez, « Soleil 200O » que Jimmy et elle avaient recopiées sur une page de cahier… Effy laissait derrière elle la maison vide, une maison comme tant d’autres ; une mère affligée, un réveil allumé, une vie monotone, une vie comme tant d’autres, triste à pleurer… Les jours suivants la neige ne s’arrêta pas de tomber, ce furent des larmes, des larmes blanches…

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-Excipit-

On dit souvent qu’avant de mourir on voit sa vie défiler sous les yeux. Personne n’a jamais confirmé cette hypothèse. Mais, si elle s’avérait être vraie alors Effy et Jimmy avaient vu défiler sous leurs yeux les quinze années de leur courte vie. Jimmy fut le premier à quitter le monde. La maladie aux poumons qu’il avait depuis sa naissance l’avait emporté, très loin, de l’autre côté de la terre. Le premier souvenir qu’il vu défiler fut celui d’Effy lui demandant de l’épouser. Ils avaient cinq ans à l’époque. À cet âge-là on ne connait pas les problèmes, on profite de la vie, tout est si simple…

Effy et Jimmy s’étaient toujours connus, chaque nouveauté ils l’avaient découverte ensemble, chaque recoin ils l’avaient exploré ensemble. Si vous aviez cherché la définition de l’amitié dans un dictionnaire, leurs deux noms auraient sûrement été indiqués… La vie de Jimmy continuait de défiler, il n’avait pas mal, il ne sentait rien. À un moment il crut recevoir un baiser sur la joue, il crut entendre quelqu’un prononcer le mot « FOREVER ». Ce mot, Effy en avait fait leur devise, ils l’avaient même gravé sur un arbre de la ville…

-Eh Jimmy tu m’aimes gros comment ?
-Je t’aime gros comme une montgolfière !

Cette réponse avait vexé Effy qui avait alors dix ans. Jimmy était amoureux d’Effy. Elle, ne l’était apparemment pas. Au fil des années ils avaient développé une sorte d’amour fraternel. Ils se connaissaient tellement que chaque geste de l’autre, ils pouvaient le prédire. Chaque regard, ils pouvaient l’interpréter. Leur union était si forte que si l’un des deux venait à partir alors la vie n’aurait plus aucun sens… Effy sentit ses yeux se fermer. Petit à petit elle ne sentit plus ses membres. Puis son cœur s’arrêta de battre…

Le premier souvenir qui lui vint à l’esprit fut celui du divorce de ses parents : au début ce n’étaient que de brèves disputes mais elles se transformèrent vite en scènes de ménage. Quand son père avait quitté la maison, Effy s’était senti abandonnée. Peu après, sa mère tomba dans la spirale infernale de l’alcool, laissant Effy gérer sa tristesse. Seule. Est-ce qu’elle était morte, elle ne le savait pas, elle ne savait rien. Elle avait arrêté de penser à la mort de Jimmy. Elle n’eut pas de peine à quitter sa mère : son départ ne serait qu’une perte de plus. Et puis elle comprendrait ce geste, sa fille serait beaucoup mieux à côté de celui qui l’avait toujours aimée…

forever_anges_3.1262351932.JPGLe deuxième et dernier souvenir qu’elle vit fut celui de Jimmy allongé sur ses genoux. Il lui racontait une anecdote sur leur prof de Français. Cette journée fut la dernière journée heureuse qu’ils passèrent ensemble. Le lendemain Jimmy fut emmené d’urgence à l’hôpital et y décéda une journée après son admission. Ses souvenirs s’arrêtèrent là. Où était-elle ? Personne ne le savait…

Maintenant ils étaient à nouveau réunis, autour d’eux tout était blanc comme neige, ils étaient heureux, ils pleuraient, des larmes, des larmes blanches, des larmes de joie : Jimmy regarda Effy, posa sa main sur son cœur et prononça « Forever », leur devise… Ce soir-là, la mère d’Effy regarda la nuit, la lune brillait plus intensément que jamais, et dans le ciel, tout là-bas, deux nouvelles étoiles étaient apparues…

La citation de la semaine… Herta Müller…

« Dans le juron chaque mot est une balle qui peut toucher les choses avec des mots sur les lèvres… »

« La fourmi transporte une mouche morte. La fourmi ne voit pas le chemin, elle retourne la mouche et revient sur ses pas. La mouche est trois fois plus grande que la fourmi. Adina rentre le coude, elle ne veut pas barrer le chemin à la mouche. Un morceau de goudron brille près du genou d’Adina, il cuit au soleil. Elle le tapote du bout du doigt, un fil de goudron s’étire à l’intérieur de sa main, se fige en l’air et se brise.

La fourmi a une tête d’épingle, le soleil n’a pas la place de la brûler. herta-muller.1262000464.jpgIl pique. La fourmi se perd. Elle rampe, mais elle ne vit pas ; pour l’œil, elle n’est pas un animal. Comme elle, les graines des herbes rampent à la périphérie de la ville. La mouche est vivante parce qu’elle est trois fois plus grande et qu’elle est transportée par la fourmi ; pour l’œil, elle est un animal.

Clara ne voit pas la mouche, le soleil est un potiron de braise, il éblouit. […] Clara se fabrique un chemisier pour l’été. L’aiguille plonge, le fil avance pas à pas, ta mère sur la glace, lance Clara qui lèche le sang sur son doigt. Un juron sur la glace, la mère de l’aiguille, le petit brin de fil, le gros fil. Dans les jurons de Clara, tout a une mère.

La mère de l’aiguille est l’endroit qui saigne. La mère de l’aiguille est la plus vieille aiguille du monde, celle qui a donné naissance à toutes les aiguilles. Elle cherche pour toutes ses aiguilles un doigt à piquer sur toutes les mains du monde qui cousent. Dans son juron le monde est petit, un bout d’aiguille et un bout de sang sont suspendus au-dessus de lui. Et dans ce juron, la mère du fil est à l’affût au-dessus du monde, avec des brins emmêlés.

[…] Clara a toujours des rides quand elle dit des jurons, car dans le juron chaque mot est une balle qui peut toucher les choses avec des mots sur les lèvres. Même la mère des choses. […] Les jurons sont froids. Les jurons n’ont pas besoin de dahlias, de pain, de pommes, ni d’été. Ils ne sont ni à sentir ni à manger. »

Herta Müller, « Le chemin du ver dans la pomme » dans Le Renard était déjà le chasseur (roman), éd. du Seuil, Paris 1997 pages 9-10 (éd. originale : Der Fuchs war damals schon der Jäger, 1992). Traduction : Nicole Bary.

Peu connue des lecteurs français (*), la romancière allemande d’origine roumaine Herta Müller est pourtant une immense écrivaine (Prix Nobel de Littérature 2009). Née dans la région de Timişoara le 17 août 1953, elle luttera directement contre la dictature de Ceauşescu avant de fuir en Allemagne en 1987. Le passage présenté ici est l’incipit du roman (magnifiquement traduit par Nicole Bary). Voici comment l’éditeur français présente l’ouvrage : « Dans la Roumanie de Ceausescu, Adina s’aperçoit que des inconnus herta-muller-roman.1262005890.jpgdécoupent jour après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. À cause de cette menace, la jeune enseignante proche d’auteurs-compositeurs dissidents se sait espionnée par les services secrets et découvre qu’une de ses amies fréquente justement un officier de la Securitate. Le renard est le chasseur »…

Le jury du Nobel n’a-t-il pas déclaré au sujet d’Herta Müller qu’avec la concentration de la poésie et l’objectivé de la prose l’auteure dessinait les paysages de l’abandon et l’univers des déshérités ? Paysages de la Roumanie, mais aussi paysages de l’âme humaine : la dénonciation de la dictature débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence du régime, Müller conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie de l’aiguille par exemple) permet ainsi un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

Exclusif :

Lisez en ligne le discours pour la réception du Prix Nobel d’Herta Müller : « Chaque mot en sait long sur le cercle vicieux » (texte disponible en Français, en Allemand, en Anglais et en Espagnol). Pour télécharger le discours en Français au format .pdf, cliquez ici.

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(*) Parmi les dix-neuf romans et recueils écrits par Herta Müller, trois textes seulement ont été traduits en Français : L’Homme est un grand faisan sur terre (Gallimard, 1990) ; Le Renard était déjà le chasseur (Seuil, 1997) et La Convocation (Métailié, 2001).

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Crédit photographique : B. Rigolt, d’après des clichés de presse.

Au fil des pages… Le Guide des Études…

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Le Guide des Études

Tous les BTS – DUT
Les Licences Pro et les  Écoles de Commerce Bac +3

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Cliquez sur la couverture pour feuilleter les pages dans Google-livres

Publié en 2006 par Hobsons France (*), ce guide, quoiqu’un un peu ancien, est toutefois très intéressant à feuilleter. L’ouvrage constitue d’abord une intéressante introduction aux nouveaux paradigmes qui ont transformé le marché du travail, particulièrement depuis les années 2000 : la requalification des métiers entraînée par les nouveaux modèles productifs, par la mondialisation, par la remise en question de la division du travail ont certes créé des potentialités énormes sur le plan économique, mais elles ont parallèlement rendu le secteur de l’emploi beaucoup plus flexible et incertain. Le temps où l’on choisissait ses études uniquement guidé par l’impulsion individuelle semble donc révolu : c’est la régulation de l’emploi par le marché qui semble en effet la seule norme.

Ceci n’est pas sans conséquence sur le choix des formations : de fait, les recruteurs recherchent des candidat(e)s disposant à la fois d’un solide bagage de culture générale et d’une formation professionnalisante les rendant opérationnel(le)s très rapidement dans un contexte très instable. S’il s’adresse donc plutôt à des étudiants qui envisagent une poursuite d’études courtes (Bac +2/3), l’ouvrage peut être consulté par toutes celles et ceux qui veulent découvrir non seulement un grand éventail de formations, mais surtout mieux comprendre la façon dont s’organisent les sélections d’étudiant(e)s après le Bac et le recrutement des jeunes diplômés ainsi que les besoins en emploi. Les parties librement consultables de l’ouvrage, très nombreuses, sont remplies de conseils pratiques.

Quelques passages sélectionnés…

À quoi sert un Bac +2/3

6

Décrocher son admission en BTS ou en DUT

13

Poursuivre en licence professionnelle

21

Cliquez aussi sur :

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(*) Hobsons France, filiale du groupe Hobsons est le n°1 mondial des services de recrutement d’étudiants et de jeunes diplômés. Hobsons France est également l’éditeur de plusieurs guides d’opportunités d’études et de carrière. Découvrez également le site « EspaceGrandesEcoles.com« , très bien fait.
Voir aussi : « Au fil des pages… Dictionnaire de culture générale« 

La citation de la semaine… Charlie Chaplin…

« Don’t give yourselves to these machine men… »

Ne donnez pas votre vie à ces hommes machines…

« Greed has poisoned men’s souls ; has barricaded the world with hate ; has goose-stepped us into misery and bloodshed. We have developed speed, but we have shut ourselves in. Machinery that gives abundance has left us in want. Our knowledge as made us cynical ; our cleverness, hard and unkind. We think too much and feel too little. More than machinery we need humanity. More than cleverness, we need kindness and gentleness.

Without these qualities, life will be violent and all will be lost. The aeroplane and the radio have brought us closer together. The very nature of these inventions cries out for the goodness in man ; cries out for universal brotherhood; for the unity of us all. Even now my voice is reaching millions throughout the world, millions of despairing men, women, and little children, victims of a system that makes men torture and imprison innocent people.

To those who can hear me, I say « Do not despair. » The misery that is now upon us is but the passing of greed, the bitterness of men who fear the way of human progress. The hate of men will pass, and dictators die, and the power chaplin_le_dicateur_7.1261500955.jpgthey took from the people will return to the people. And so long as men die, liberty will never perish. Soldiers! Don’t give yourselves to brutes, men who despise you and enslave you ; who regiment your lives, tell you what to do, what to think and what to feel! Who drill you, diet you, treat you like cattle, use you as cannon fodder! Don’t give yourselves to these unnatural men, machine men with machine minds and machine hearts! You are not machines! You are not cattle! You are men! You have a love of humanity in your hearts ! »

La cupidité a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour nous enfermer en nous-mêmes. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent dans l’insatisfaction. Notre savoir nous a fait devenir cyniques. Nous sommes inhumains à force d’intelligence, nous pensons trop et ressentons trop peu. Nous sommes trop mécanisés et nous manquons d’humanité. Nous sommes trop cultivés et nous manquons de tendresse et de gentillesse.

Sans ces qualités humaines, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes. En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants chaplin_le_dicateur_8.1261505266.jpgdésespérés, victimes d’un système qui torture les faibles et emprisonne des innocents.

À tous ceux qui m’entendent je dis : « Ne désespérez pas » ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront et le pouvoir qu’ils avaient pris au peuple va retourner au peuple. Et tant que des hommes mourront pour elle, la liberté ne pourra pas périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, à une minorité qui vous méprise et qui fait de vous des esclaves, enrégimente toute votre vie et qui vous dit tout ce qu’il faut faire et ce qu’il faut penser, qui vous dirige, vous manœuvre, se sert de vous comme chair à canons et qui vous traite comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec une machine à la place de la tête et une machine dans le cœur. Vous n’êtes pas des machines. Vous n’êtes pas des esclaves. Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur…

Charlie Chaplin, Le Dictateur (The Great Dictator), 1940

Tourné en 1940 à partir d’un scénario élaboré dès 1938, Le Dictateur de Charlie Chaplin (1889-1977) est le premier film parlant du réalisateur, film résolument engagé, porteur d’un message humaniste et film de rupture avec la figure « de l’errant solitaire ballotté par les vicissitudes de l’existence » (*), dont Les Temps modernes (1936) constituait l’inoubliable épopée. Au-delà du travestissement parodique (un barbier juif transformé en dictateur nazi (**), le film déplace ainsi le personnage du vagabond en l’identifiant à tout un peuple. Ce passage du drame individuel au drame collectif permet à Chaplin de revoir son esthétique burlesque en réalisant un film très ambitieux.

Le passage présenté est un extrait du fameux discours du barbier dans la séquence finale : l’utilisation des ressources de la bande sonore permet à Chaplin de dresser un réquisitoire sans appel contre le régime nazi. chaplin_hitler_cadre.1261638952.jpgComme l’écrit Daniel Grojnowski (***), « Dans l’œuvre abondante de Chaplin, Le Dictateur est un cas d’école, une entreprise sans équivalent où un artiste de renom interpelle le dirigeant politique le plus redouté du moment et prend l’initiative d’un affrontement direct. Avec ce film, tout se passe comme si la Fable traversait l’écran pour intervenir dans l’actualité, comme si l’acteur pensait pouvoir encore modifier le cours des événements, comme si —par impossible— une représentation caricaturale et une harangue passionnée pouvaient désarmer les peuples, les ramener à la raison ».

Plus encore qu’un réquisitoire contre le nazisme, le discours, par sa force oratoire, doit en effet être écouté comme un plaidoyer pacifiste. Mariange Ramozzi-Doreau fait justement remarquer combien les techniques de cadrage et l’absence de maquillage (le maquillage habituel de « Charlot ») participent à une sorte d’esthétique du dévoilement : chaplin_le_dicateur_6.1261467629.jpg« Quand le barbier entame son discours à la tribune, l’alternance des plans taille, poitrine et des gros plans et le cadrage en plan frontal fixe révèlent un homme vieilli, tête nue, le cheveu blanc, sans fard. Le regard caméra insistant et la voix calme et pénétrante, du moins au début, engendre et maintient une implication spectatorielle forte. Charlot s’est effacé au profit du barbier, qui s’efface aussitôt au profit de Chaplin lui-même » (****).

« J’ai fait Le Dictateur parce que je hais les dictateurs » écrira Chaplin en 1940 (Dossier de Presse), et sans doute faut-il voir dans ce film visionnaire une réflexion majeure sur la mission de l’artiste engagé : faire du cinéma parlant pour Chaplin, c’était non seulement témoigner mais plus encore « assumer » une prise de parole en amenant à faire réfléchir, par l’imbrication étroite entre l’Art et l’Histoire, au rôle de l’homme et à sa responsabilité, individuelle et collective. Le discours du barbier, grâce au travail dramaturgique accompli par Chaplin, met ainsi en scène notre humanité : au nihilisme, au tragique existentiel, à l’absurdité de la condition humaine, le film oppose, dans une perspective morale et politique, la force de l’espérance, seule capable de désarmer la fatalité, le mal et la haine…

___________________

(*) Mariange Ramozzi-Doreau, Charlot au cœur de l’écriture cinématographique de Chaplin : Tome 2, Le parlant. Éditions du CEFAL, Liège 2003, page 61. Cet ouvrage est l’adaptation d’une remarquable thèse de Doctorat : Charlot au cœur de l’écriture cinématographique de Chaplin, Université Lumière, Lyon 2, Faculté des Lettres, des Sciences du Langage et des Arts, 22 mai 2000. (**) L’histoire est censée se dérouler lors de la Première guerre mondiale. À noter l’avertissement provocateur et cocasse de Chaplin au début du film : « Toute ressemblance entre le dictateur Hynkel et le barbier juif est purement accidentelle ». (***) Daniel Grojnowski, Comiques d’Alphonse Allais à Charlot : le comique dans les lettres et les arts, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq 2004, page 130. Pour feuilleter l’ouvrage grâce à Google-livres, cliquez ici. (****) Mariange Ramozzi-Doreau, déjà citée, page 69.
Le film a été restauré et la bande son remasterisée en 2002 dans une édition qui fait référence (distribution Mk2). Cliquez ici pour consulter la fiche technique et avoir accès à quelques bonus.

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Crédit photographique : images tirées du film. Photomontages : Bruno Rigolt

Classes de Seconde (207 et 218)… Livres à lire pour 2010…

Programme de lecture 

2010

pour les classes de Seconde

Janvier 2010

metamorphose.1261101842.jpgLa Métamorphose suivie de Dans la colonie pénitentiaire (Kafka, traduction : Bernard Lortholary). Éditions Librio : 2 euros.

NB : pour des raisons pratiques (pagination et traduction différentes selon les éditeurs), cette édition est indispensable. Si vous éprouviez des difficultés à vous la procurer, elle est disponible en ligne notamment chez Amazon ou à la Fnac.               

Février 2010

cantatrice_chauve.1261102737.jpgLa Cantatrice chauve (Eugène Ionesco). Édition au choix de l’élève. Si vous possédez déjà l’ouvrage, inutile de le racheter, donc. 

           

          

Mars-avril 2010

etranger_camus.1261103393.jpgL’Étranger (Albert Camus). Édition au choix de l’élève.

         

            

              

                      

Mai-Juin 2010

poesie_des_romantiques.1261104694.jpgLa Poésie des Romantiques (Anthologie), Librio : 2 euros.

          

                  

                 

             

brunel_haikus.1261123815.jpgHenri Brunel, Les Haïkus (Anthologie), Librio : 2 euros.

           

          

         

                          

Enfin, les élèves liront au cours de l’année 2010 deux livres de leur choix, dont ils réaliseront un compte-rendu de lecture. Ces livres pourront être achetés ou empruntés (au CDI par exemple). Un de ces livres sera obligatoirement un ouvrage de littérature étrangère (européenne ou extra-européenne). L’autre ouvrage appartiendra à la littérature française ou d’expression française.

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Facultatif… mais très utile : un guide de culture générale…

Comme je l’avais indiqué en début d’année, je préconise fortement (dès la classe de Seconde) l’acquisition d’un Guide de culture générale.

L’immense majorité d’entre vous va poursuivre en effet une scolarité après le Baccalauréat. Certains envisagent déjà une classe préparatoire aux Grandes Écoles, aux instituts d’étude politique, une formation ambitieuse en fac, en IUT, en BTS, etc. À ce titre, je ne saurais trop leur conseiller de faire l’acquisition d’un guide de Culture générale. C’est fortement recommandé pour les étudiants, et indispensable si vous envisagez une classe Prépa ou une Grande école. Les guides de culture générale sont d’un abord difficile a priori, cependant il est intéressant de s’y familiariser tôt (dès le lycée) car ils présentent l’avantage d’offrir un panorama thématique et chronologique très large. Abordant simultanément plusieurs domaines (par exemple l’histoire, la philosophie, la littérature, les arts, les sciences, etc.), ils vous habitueront à pratiquer progressivement une véritable gymnastique intellectuelle grâce à leur pluridisciplinarité. De fait, les compétences spécialisées, si elles sont essentielles, ne sont souvent pas suffisantes pour aborder certaines épreuves lors des concours, particulièrement difficiles du fait qu’elles exigent du candidat des connaissances générales dans tous les domaines.

N’oubliez pas que si vous attendez l’année du concours pour travailler votre culture générale, ce sera malheureusement trop tard : vous aurez pris des habitudes qui ne vous permettront pas de vous adapter à de nouvelles méthodes, au rythme de travail intensif, et vous ne parviendrez pas à franchir l’écueil des sélections. En commençant tôt en revanche, vous n’aurez aucun mal à maîtriser l’interdisciplinarité qui est à la base de tous les grands concours de recrutement et des examens de haut niveau.

Pour les élèves intéressés, des séances d’initiation à l’utilisation de ces guides pourront être menées en Aide Individualisée ou sur un autre créneau horaire. Voici une courte sélection d’ouvrages :

culture_ge_ellipses.1261121244.jpgHélène Brégant, Précis de culture générale, coll. “Optimum”, Ellipses 2003 (prix public : 11,50€). Excellent guide, dans l’optique des classes prépa.

         

            

            

culture_ge_hatier.1261120914.jpgCatherine Roux-Lanier, Frank Lanot, Daniel Pimbé, La Culture générale de A à Z, Hatier 2004 (prix public : 12,10 €). Ouvrage très bien fait : un “classique”.

            

                  

 

 

culture_ge_colin.1261120659.jpgJean-François Braunstein, Bernard Phan, Manuel de culture générale, Armand Colin 2009 (prix public : 26,00€). Ouvrage remarquable et très récemment actualisé. Malheureusement assez cher.

 

 

 

culture_ge_letudiant.1261121718.jpgCliquez ici pour découvrir sur ce cahier de texte plusieurs chapitres d’un excellent guide de culture générale, rédigé sous la direction de Pierre Gévart (éditions L’Étudiant, Paris 2007).

Lancement de l'exposition de poésies de la classe de Première S3 "De mots, de rimes et de sables…"

La Classe de Première S3 présente…

               

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La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. Pour accéder à cette exposition, cliquez ici ou allez à la rubrique « Les classes exposent » (colonne latérale à gauche) et cliquez sur la classe de Première S3. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins (de décembre 2009 à janvier 2010).

Et découvrez ci-dessous une création collective conçue à partir des titres des poèmes de l’exposition !

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Lancement de l’exposition de poésies de la classe de Première S3 « De mots, de rimes et de sables… »

La Classe de Première S3 présente…

               

expo1s3.1260724569.jpg

La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. Pour accéder à cette exposition, cliquez ici ou allez à la rubrique « Les classes exposent » (colonne latérale à gauche) et cliquez sur la classe de Première S3. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins (de décembre 2009 à janvier 2010).

Et découvrez ci-dessous une création collective conçue à partir des titres des poèmes de l’exposition !

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "C'était ma sœur après tout…" par Ksénia C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                    

C’était ma sœur après-tout…

(des larmes sans compter)

(roman)

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Première page du roman…
Elle restait devant l’écran vide, noir, inanimé, sans savoir pourquoi ni comment, sans comprendre —ne fût-ce qu’un instant— ses gestes (peut-être ceux de la révolte, ou était-ce de l’acceptation ou du désarroi ?). Elle le fixait sans bouger, immobile. Je crus même qu’elle était vraiment paralysée. Seuls ses yeux clignaient d’une façon banale et monotone. Rêvait-elle? Pensait-elle à un moyen ou à un autre de remédier à cette situation? (non je ne le crois pas).
C’était un soir d’octobre, McDowel Road semblait hiberner, malgré « un terrible vent froid venu de Sibérie » disait-on au journal de vingt heures. Et tout d’un coup, malgré la chaleur étouffante de notre maison, je sens un frisson m’envahir.
Aucun bruit (les voisins étaient depuis déjà un bon bout de temps inactifs, au chômage je crois, ils me paraissaient attardés, à regarder toute la journée par la fenêtre, comme s’ils s’attendaient à l’arrivée d’une bonne nouvelle, ou d’une mauvaise, enfin… de quelque chose). Des rumeurs circulaient dans le quartier, comme quoi leur fils était mort à la guerre du Vietnam, et que depuis ce jour, ils étaient devenus si (je ne trouve aucun mot correspondant a mes pensées), « déroutés », serait peut-être le mieux approprié.
Une voix qui me sembla venue de loin, informe la population qu’une tornade viendra frapper tout l’État d’Arizona d’ici environ cinq heures… À Phoenix nous ne sommes pas si souvent sujets à des désastres climatiques, contrairement à d’autres États… Et pourtant je ne peux m’empêcher d’être inquiète aujourd’hui. Pourquoi reste-t-elle devant l’écran vide ? à regarder une image statique ? à tapoter maintenant sa cuisse, avec sont petit doigt (allez savoir si c’était un tic?)…
Je prends ensuite une feuille de papier A4. Et saisis un crayon de graphiste. Je gribouille un instant quelques phrases qui me viennent naturellement, tel un écrivain sûr de son geste, et j’essaye de leur donner un sens, le tout forme un poème de mots égarés… De minuscules particules d’eau viennent effleurer la fenêtre, aussi douces que la rosée au départ, mais qui, avec le vent, prennent une ampleur surdimensionnée : à les voir, elles pourraient terrasser un immeuble, ou peut-être même la vie ?
Je la saisis par la main telle un petit être fragile, pensant deviner dans ses pensées la crainte d’un danger. Pas de réaction. Mais je veux me convaincre qu’elle me remercie intérieurement. Sa main était tiède et sèche. On aurait cru qu’elle pouvait se briser, rien qu’avec une infime pression de mes doigts. J’eus très envie d’essayer…
Une nouvelle annonce nous explique, avec des mots très scientifiques, que le cyclone se rapproche plus rapidement que prévu, il devrait nous atteindre d’ici une demi-heure… Nous sommes priés de bien vouloir rester à la maison et de n’utiliser la voiture qu’en cas « de force majeure ». J’entends ma mère : elle crie, elle à l’air paniqué, je crois qu’elle me dit de faire attention, de ne pas m’inquiéter… Oui, elle doit partir mais elle va bientôt revenir : elle n’en n’a pas pour très longtemps, des amis l’ont appelée, apparemment la tornade à déjà fait beaucoup de dégâts chez eux, ils habitent à l’autre bout de la ville, près de l’amphithéâtre sur la quarante-huitième. J’espère qu’il n’arrivera rien.
Mais soudain, j’aperçois sur son visage fatigué et pâle un pauvre sourire, un faux espoir… Entre elle et moi, un gigantesque fossé, infranchissable, malgré de multiples tentatives… Je voudrais lui dire…

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Dernière page…
Une infirmière s’approche de moi. Je la sens mal à l’aise, exténuée. Moi aussi, pour la première fois je ne sais comment réagir face à ce qu’elle m’annonce peut-être avec tact : « elle est condamnée, vous savez il ne lui reste plus beaucoup de temps, je suis désolée, puis je faire… ». Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase : non, elle ne peut pas faire. Je suis devant le distributeur de café, je ne verse aucune larme, je réfléchis, je pense au passé, je ne fais que retourner dans ma tête la phrase de l’infirmière : « elle est condamnée… elle est condamnée… elle est condamnée… ».
Je n’ose plus m’approcher de sa chambre, de peur de la voir pour la dernière fois. Mais je sais qu’il faut que je sois près d’elle, je savais que ce moment devait un jour ou l’autre se produire mais pas maintenant, pas ici ! Ça ne sera jamais le bon moment, jamais le bon endroit de toute façon. Après tout ce temps passé à m’occuper d’elle, je ne suis pas prête à la laisser partir, et pourtant je me suis battue… J’avance tout droit sans le vouloir, mes pieds m’emmènent vers sa chambre, son lit toujours bien fait, sur lequel elle est couchée. Elle ne me regarde même plus, elle ne s’alimente plus.
Près de dix ans se sont écoulés depuis cette fameuse tornade de 1999, qui a tout balayé sur son passage, y compris ma joie de vivre. Cela fait dix ans qu’elle ne marche plus, qu’elle me laisse dans l’ignorance, et cela fait dix ans que je ne me considère plus comme une enfant. C’est à partir de ce moment là que tout a changé dans ma vie, et que ma vie… a cessé de vivre. Au début je ne comprenais pas, je ne la comprenais pas, je pensais qu’elle faisait semblant, et que c’était normal. Après la tornade, j’ai compris, la réalité m’a giclé au visage et depuis, je ne vis plus que pour elle, et pour sa maladie.
Je suis face à la porte de la chambre, tétanisée par l’image que je verrai : celle de son visage raide succombant à ces derniers souffles… Tu étais ma vie… Pourquoi j’attends ? Elle est là ! Avance ! C’est trop dur ! Je hurle de souffrance ! Ah ! Mon Dieu ! Ma vie est derrière cette porte ! Si elle n’est plus là, je n’ai aucune raison d’exister, de respirer, elle me donne ce courage même avec tout ce que j’ai enduré… Je franchis cette porte, je pleure pour la première fois depuis dix ans, plus que des pleurs des sanglots… Dix ans… Je lui tiens la main, je la serre très fort, je n’ai plus peur de lui faire mal, non, même ses yeux ne s’ouvrent plus, est-ce qu’elle sait que je l’aime d’un amour décadent ?
Chaque battement de son cœur est comme une pointe enfoncée de plus en plus loin dans mon corps partout (je n’en peux plus, je savais tout ça)… Ma main, elle a serré ma main ! Je n’y crois pas, mon espoir revient, je me sens mieux, je me sens libre, plus rien ne me fait mal maintenant. Je veux l’embrasser, la prendre dans mes bras. Je n’entends même pas les infirmières derrière moi, qui me supplient de la lâcher… Je le fais, passe un regard circulaire sur elles. Elles ne comprennent pas mon enthousiasme, je crie : «  elle m’a serré la main c’est un miracle ! » Je suis comme folle. Mais les deux infirmières me disent que non, le temps était venu pour elle, ce n’était pas vraiment elle qui m’a serré la main mais juste un réflexe, elles sont vraiment désolées… Elles me présentent leurs condoléances les plus sincères. Je les repousse, je regarde l’écran vide de ses battements de cœur, ce ne sont plus des piques, c’est une ligne : elle est morte…

Trouver sans fin des carreaux
Découvrir un sourire vide, infantile, décoloré
Partir vers des pointes symétriques.
Ouvrir une montre hermétique,
Arrêter le temps
Des lacets grisés par personne
Noués autour de tes pieds.
Une crêpe sur le sol
Encore chaude, colorée
« Au revoir » est écrit à l’envers
Coloré par des larmes sans compter
Une soif rare, linéaire
Plaquée sur toi…

Ma vie se résume à ce poème, écrit… Il y a dix ans déjà…
Cela fait un mois qu’elle est morte, je l’ai enterrée, il n’y avait que moi ce jour-là, je ne connaissais personne.
C’était ma sœur après tout… Partie en voyage sans laisser d’adresse…

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© Ksénia C. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
“C’était ma sœur après tout” par Ksénia C. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

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Crédit iconographique : toutes les images sont librement inspirées de toiles de Gustav Klimt, recolorisées et retouchées numériquement.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « C’était ma sœur après tout… » par Ksénia C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                    

C’était ma sœur après-tout…

(des larmes sans compter)

(roman)

ksenia_3.1260722901.jpg

Première page du roman…

Elle restait devant l’écran vide, noir, inanimé, sans savoir pourquoi ni comment, sans comprendre —ne fût-ce qu’un instant— ses gestes (peut-être ceux de la révolte, ou était-ce de l’acceptation ou du désarroi ?). Elle le fixait sans bouger, immobile. Je crus même qu’elle était vraiment paralysée. Seuls ses yeux clignaient d’une façon banale et monotone. Rêvait-elle? Pensait-elle à un moyen ou à un autre de remédier à cette situation? (non je ne le crois pas).

C’était un soir d’octobre, McDowel Road semblait hiberner, malgré « un terrible vent froid venu de Sibérie » disait-on au journal de vingt heures. Et tout d’un coup, malgré la chaleur étouffante de notre maison, je sens un frisson m’envahir.

Aucun bruit (les voisins étaient depuis déjà un bon bout de temps inactifs, au chômage je crois, ils me paraissaient attardés, à regarder toute la journée par la fenêtre, comme s’ils s’attendaient à l’arrivée d’une bonne nouvelle, ou d’une mauvaise, enfin… de quelque chose). Des rumeurs circulaient dans le quartier, comme quoi leur fils était mort à la guerre du Vietnam, et que depuis ce jour, ils étaient devenus si (je ne trouve aucun mot correspondant a mes pensées), « déroutés », serait peut-être le mieux approprié.

Une voix qui me sembla venue de loin, informe la population qu’une tornade viendra frapper tout l’État d’Arizona d’ici environ cinq heures… À Phoenix nous ne sommes pas si souvent sujets à des désastres climatiques, contrairement à d’autres États… Et pourtant je ne peux m’empêcher d’être inquiète aujourd’hui. Pourquoi reste-t-elle devant l’écran vide ? à regarder une image statique ? à tapoter maintenant sa cuisse, avec sont petit doigt (allez savoir si c’était un tic?)…

Je prends ensuite une feuille de papier A4. Et saisis un crayon de graphiste. Je gribouille un instant quelques phrases qui me viennent naturellement, tel un écrivain sûr de son geste, et j’essaye de leur donner un sens, le tout forme un poème de mots égarés… De minuscules particules d’eau viennent effleurer la fenêtre, aussi douces que la rosée au départ, mais qui, avec le vent, prennent une ampleur surdimensionnée : à les voir, elles pourraient terrasser un immeuble, ou peut-être même la vie ?

Je la saisis par la main telle un petit être fragile, pensant deviner dans ses pensées la crainte d’un danger. Pas de réaction. Mais je veux me convaincre qu’elle me remercie intérieurement. Sa main était tiède et sèche. On aurait cru qu’elle pouvait se briser, rien qu’avec une infime pression de mes doigts. J’eus très envie d’essayer…

Une nouvelle annonce nous explique, avec des mots très scientifiques, que le cyclone se rapproche plus rapidement que prévu, il devrait nous atteindre d’ici une demi-heure… Nous sommes priés de bien vouloir rester à la maison et de n’utiliser la voiture qu’en cas « de force majeure ». J’entends ma mère : elle crie, elle à l’air paniqué, je crois qu’elle me dit de faire attention, de ne pas m’inquiéter… Oui, elle doit partir mais elle va bientôt revenir : elle n’en n’a pas pour très longtemps, des amis l’ont appelée, apparemment la tornade à déjà fait beaucoup de dégâts chez eux, ils habitent à l’autre bout de la ville, près de l’amphithéâtre sur la quarante-huitième. J’espère qu’il n’arrivera rien.

Mais soudain, j’aperçois sur son visage fatigué et pâle un pauvre sourire, un faux espoir… Entre elle et moi, un gigantesque fossé, infranchissable, malgré de multiples tentatives… Je voudrais lui dire…

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Dernière page…

Une infirmière s’approche de moi. Je la sens mal à l’aise, exténuée. Moi aussi, pour la première fois je ne sais comment réagir face à ce qu’elle m’annonce peut-être avec tact : « elle est condamnée, vous savez il ne lui reste plus beaucoup de temps, je suis désolée, puis je faire… ». Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase : non, elle ne peut pas faire. Je suis devant le distributeur de café, je ne verse aucune larme, je réfléchis, je pense au passé, je ne fais que retourner dans ma tête la phrase de l’infirmière : « elle est condamnée… elle est condamnée… elle est condamnée… ».

Je n’ose plus m’approcher de sa chambre, de peur de la voir pour la dernière fois. Mais je sais qu’il faut que je sois près d’elle, je savais que ce moment devait un jour ou l’autre se produire mais pas maintenant, pas ici ! Ça ne sera jamais le bon moment, jamais le bon endroit de toute façon. Après tout ce temps passé à m’occuper d’elle, je ne suis pas prête à la laisser partir, et pourtant je me suis battue… J’avance tout droit sans le vouloir, mes pieds m’emmènent vers sa chambre, son lit toujours bien fait, sur lequel elle est couchée. Elle ne me regarde même plus, elle ne s’alimente plus.

Près de dix ans se sont écoulés depuis cette fameuse tornade de 1999, qui a tout balayé sur son passage, y compris ma joie de vivre. Cela fait dix ans qu’elle ne marche plus, qu’elle me laisse dans l’ignorance, et cela fait dix ans que je ne me considère plus comme une enfant. C’est à partir de ce moment là que tout a changé dans ma vie, et que ma vie… a cessé de vivre. Au début je ne comprenais pas, je ne la comprenais pas, je pensais qu’elle faisait semblant, et que c’était normal. Après la tornade, j’ai compris, la réalité m’a giclé au visage et depuis, je ne vis plus que pour elle, et pour sa maladie.

Je suis face à la porte de la chambre, tétanisée par l’image que je verrai : celle de son visage raide succombant à ces derniers souffles… Tu étais ma vie… Pourquoi j’attends ? Elle est là ! Avance ! C’est trop dur ! Je hurle de souffrance ! Ah ! Mon Dieu ! Ma vie est derrière cette porte ! Si elle n’est plus là, je n’ai aucune raison d’exister, de respirer, elle me donne ce courage même avec tout ce que j’ai enduré… Je franchis cette porte, je pleure pour la première fois depuis dix ans, plus que des pleurs des sanglots… Dix ans… Je lui tiens la main, je la serre très fort, je n’ai plus peur de lui faire mal, non, même ses yeux ne s’ouvrent plus, est-ce qu’elle sait que je l’aime d’un amour décadent ?

Chaque battement de son cœur est comme une pointe enfoncée de plus en plus loin dans mon corps partout (je n’en peux plus, je savais tout ça)… Ma main, elle a serré ma main ! Je n’y crois pas, mon espoir revient, je me sens mieux, je me sens libre, plus rien ne me fait mal maintenant. Je veux l’embrasser, la prendre dans mes bras. Je n’entends même pas les infirmières derrière moi, qui me supplient de la lâcher… Je le fais, passe un regard circulaire sur elles. Elles ne comprennent pas mon enthousiasme, je crie : «  elle m’a serré la main c’est un miracle ! » Je suis comme folle. Mais les deux infirmières me disent que non, le temps était venu pour elle, ce n’était pas vraiment elle qui m’a serré la main mais juste un réflexe, elles sont vraiment désolées… Elles me présentent leurs condoléances les plus sincères. Je les repousse, je regarde l’écran vide de ses battements de cœur, ce ne sont plus des piques, c’est une ligne : elle est morte…

Trouver sans fin des carreaux
Découvrir un sourire vide, infantile, décoloré
Partir vers des pointes symétriques.
Ouvrir une montre hermétique,
Arrêter le temps
Des lacets grisés par personne
Noués autour de tes pieds.
Une crêpe sur le sol
Encore chaude, colorée
« Au revoir » est écrit à l’envers
Coloré par des larmes sans compter
Une soif rare, linéaire
Plaquée sur toi…

Ma vie se résume à ce poème, écrit… Il y a dix ans déjà…

Cela fait un mois qu’elle est morte, je l’ai enterrée, il n’y avait que moi ce jour-là, je ne connaissais personne.

C’était ma sœur après tout… Partie en voyage sans laisser d’adresse…

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© Ksénia C. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
“C’était ma sœur après tout” par Ksénia C. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

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Crédit iconographique : toutes les images sont librement inspirées de toiles de Gustav Klimt, recolorisées et retouchées numériquement.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “La Balançoire” par Janyce M.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

Découvrez le manuscrit

« La Balançoire »

par Janyce M. (Seconde 18)

               

(incipit)

16h45. Regarde toi ! Et que vois-tu ? Un con. Un con accoudé à sa fenêtre, un con fumant sa clope.

Regardez, admirez mon royaume ! Mes yeux se perdent une nouvelle fois dans ce spectacle répugnant, cette petite représentation quotidienne qui me rappelle l’enfer dans lequel je vis. Mon regard se pose sur le ciel. Soupir de lassitude. Nouvelle clope. Le ciel n’existe pas, pas chez moi. Là où je vis, ce n’est qu’une mélasse terne. Je peux voir la ville entière d’où je suis. Je peux voir les usines cracher leur fumée, cette fumée qui rend notre ciel si triste, sans fond, sans forme, sans nuages pour rêver. Je peux voir les habitants vomir leurs saletés, leurs détritus. Je suis en overdose. Une overdose de cette ville dégueulasse. Un profond dégoût, une nausée constante.

Mais il y a l’océan. J’aime bien l’océan. Malheureusement, on ne le voit plus. Il est caché par de nouvelles habitations, toujours plus hautes, plus nombreuses … Cubes de béton. Je suis asphyxié.

C’est dégueulasse !

J’aimerais m’évader, m’en aller de cette foutue ville. Voilà pourquoi j’ai décidé d’écrire un livre. Un livre qui parlerait d’une île, enfant de l’union de l’océan et du ciel. Il y aurait enfin un ciel ! Un beau ciel azur rempli de moutons blancs. On y verrait des mouettes voler … Oui, de belles mouettes ! J’irais m’y installer … Et comme seul bagage à main : mon rêve d’ailleurs. Je n’ai besoin de rien d’autre. Je veux être loin d’ici ! Loin de cette ville de merde. Loin de ces usines dégueulasses. Je serais sur mon île … Oh oui …

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«Pourquoi tu pleures ? Merde alors ! C’est honteux de pleurer ! Essuie-moi ces larmes tout de suite !» Je reprends possession de mon corps. Mes voix intérieures se sont tues. Je passe machinalement la main sur ma joue mal rasée et je m’aperçois que je pleure … Je prends une autre clope. D’ailleurs … Si je commence à écrire, j’arrête de fumer. La clope, c’est mauvais. Je jette le paquet à la poubelle. Envie de tout jeter à la poubelle. La ville aussi. C’est un nouveau départ.

Je me lève, quitte ma fenêtre. Soupir de celui qui n’a rien à perdre. Je m’installe, un paquet de feuilles jaunies par le temps devant moi. Je prends mon stylo. Ma main tremble. Enfin… Enfin… La pointe de mon stylo effleure la feuille… Quelle jouissance ! Quel bien-être ! Je… Je…

Ma main se crispe. Mon poignet aussi. Tout mon corps se fige. J’entends mon cœur. Résonance sur peau de tambour. Tendu. Mes yeux coulent une eau tiède. La feuille reste vierge. Vierge de mots, mais inondée de sentiments … Espoirs, doutes, tristesse, déception et toujours cette impuissance amère. Alors la rage. Je lance ma chaise contre le mur. Chaise brisée. Je jette mes feuilles et mon stylo par la fenêtre. Je m’assois sur mon lit en plongeant mon visage dans mes mains.

Je ne sais pas écrire.

Je dors. Je rêve. Nuit et jour. Je pense que je suis tombé malade, à cause de la fenêtre qui ne se ferme pas complètement. Je reste dans l’obscurité. Comme ça, pas besoin de fermer les yeux sur le monde, je peux les garder grands ouverts, ils restent aveugles.

«Merde ! Mais qu’est-ce qui te prend ? T’abandonnes ? T’en as dans les tripes, non ? Tu le veux ce livre ! Alors debout ! Lève toi ! ALLEZ LÈVE-TOI !»

Je me redresse. Maladroit. Je m’habille. Je regarde par la fenêtre. Il neige. J’enfile ma petite veste de coton, la seule que j’aie. Je sors. Le vent est glacial. Pas ma volonté.

Je ne sais peut-être pas écrire, mais je ne suis pas un nullos. Faut que je me fasse aider.

(excipit)

16h45. Ça pourrait être une heure de départ d’avion, de train, de retrouvailles, de réunions. 16h45, c’était bien car c’était déjà la journée bien entamée, avec une soirée en perspective en plus. 16h45, ça voulait dire la vie qui a bougé, travaillé, marché, cuisiné, parlé, ri, partagé, lu, réfléchi, pleuré peut-être aussi … 16h45, c’était des heures déjà ben remplies depuis le matin. Mais ça, c’est le 16h45 des autres.

Mon 16h45 à moi, ça a été du vent. Et là, j’ai froid. Je suis fatigué, las. Ce que j’ai fait n’a servi à rien : rien, nada. Mon livre, oui, je l’ai écrit. Mais pas tout seul. Avec plein de rencontres qui ont posé sur mes feuilles mes obésités d’espoirs. Et puis, quoi ? J’ai balancé mes tripes, mais ma vie est la même. Peut-être à balancer elle aussi ?

Je vomis ma nicotine. Je tousse, je crache, je m’arrache les poumons depuis que j’ai repris la clope. Après l’envol de mon livre et sa fin, j’ai chuté : le décalage entre mes rêves et la réalité m’a fait faire le grand écart. J’ai chuté et rechuté, avec la clope.

Les gamins d’aujourd’hui diraient que ma vie est glauque. C’est drôle, c’est ma mère qui trouvait que j’avais un beau regard glauque —ce bleu-vert indéfinissable de l’océan— disait-elle …

J’ai besoin d’air.

Je sors. Il neige. Je ne la sens pas. Je ne sens plus rien. Je marche. Droit devant moi. Le ciel pleure-t-il lui aussi ? Je marche entre les plaques de verglas, ces petits miroirs sur l’asphalte. Je peux sentir l’air salé d’ici. Inconsciemment, mes pas m’ont mené près de l’eau. J’aurai presque pu fermer les yeux pour y arriver. Je me sens plus calme. C’est comme si je retrouvais un vieil ami. Je m’assois au bout de la jetée. Je regarde l’horizon. Ou plutôt ce qui doit être l’horizon.

Je sens la présence d’un môme. Je ne vois que son short vert kaki, ses maigres rotules écorchées. Il s’est assis juste à côté de moi. J’ai rien à lui dire. Nos jambes pendent par-dessus l’eau. Il balance les siennes. Qu’est ce qu’il fout là, l’gamin ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Il cause pas. Je fais celui qui ne l’a pas vu. Je regarde le fond de l’eau. Gris-bleu, vert-de-gris, bleu-marine et outremer, gris ardoise. Déclinaison. Nuances. Peut-être que j’en manque ?

Un cri de mouette déchire mon monologue intérieur. Je lève la tête et suit les arabesques qu’elle dessine. Le gamin a dû sentir que je revenais à la vie car il me dit :

«T’as vu la fumée là-bas, au-dessus de la grande usine ? On dirait un renard tu trouves pas ?

janyce_2.1260385728.jpgIl pointe son doigt vers le panache gris. Son doigt attend ma réponse. Un renard ? Comment il voit ça le gamin ? Oui … peut-être … Alors je réponds :

– On dirait que tu as raison, ça y ressemble.

Du coup, j’ai regardé la fumée autrement. C’est vrai, elle pouvait, comme les nuages, s’étirer sous le vent et jouer de notre imagination. Je me suis senti sourire : j’avais vu un dragon. Je regarde le gamin. Brun, des mèches lui tombant sur son regard vert, il m’offrait un sourire tout frais avec une dent de lait manquante. Est-ce que ce gamin a autant de rêves que j’en avais à son âge ? Le gosse fouilla dans sa poche arrière et en sortit un bout de papier. Il me le tendit :

– Dis, tu peux m’faire un avion ?

J’ai pris le papier. Je l’ai plié, déplié, replié. Je me rappelais mes geste d’enfance. J’y suis arrivé. Même qu’il était pas mal mon avion. Le gosse avait l’air ravi, lui.

Il a sauté sur ses jambes, l’a tenu au-dessus de l’eau, prêt à le faire voler.

– Et comment il s’appelle ton avion ?

– Point de Vue»

© Janyce M. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
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“La Balançoire” par Janyce M. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.