Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « L’Eau est belle » par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

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par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

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Crédit photographique : B.R.

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).