Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « All over the world » par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

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par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

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C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

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Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

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Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

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Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).