Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Charlotte Brontë

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Charlotte Brontë
(1816, Thornton — 1855, Haworth)… GRANDE BRETAGNE 

Hier, vendredi 2 août : Catherine Pozzi… FRANCE
Demain, dimanche 4 août : Fernando Pessoa… PORTUGAL

Evening Solace

The human heart has hidden treasures,
In secret kept, in silence sealed;
The thoughts, the hopes, the dreams, the pleasures,
Whose charms were broken if revealed.
And days may pass in gay confusion,
And nights in rosy riot fly,
While, lost in Fame’s or Wealth’s illusion,
The memory of the Past may die.

But, there are hours of lonely musing,
Such as in evening silence come,
When, soft as birds their pinions closing,
The heart’s best feelings gather home.
Then in our souls there seems to languish
A tender grief that is not woe;
And thoughts that once wrung groans of anguish,
Now cause but some mild tears to flow.

And feelings, once as strong as passions,
Float softly back — ­a faded dream;
Our own sharp griefs and wild sensations,
The tale of others’ sufferings seem.
Oh ! when the heart is freshly bleeding,
How longs it for that time to be,
When, through the mist of years receding,
Its woes but live in reverie!

And it can dwell on moonlight glimmer,
On evening shade and loneliness;
And, while the sky grows dim and dimmer,
Feel no untold and strange distress­
Only a deeper impulse given
By lonely hour and darkened room,
To solemn thoughts that soar to heaven,
Seeking a life and world to come.       

Charlotte Brontë
1846 

                          

Apaisement du soir

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.
Et les jours passent dans une vaine confusion,
Et les nuits se consument dans un tumulte futile,
C’est alors que, perdue dans l’illusion de la gloire ou de la richesse,
La mémoire du passé peut mourir.

Mais il est des heures de rêverie solitaire,
Où dans le silence venu du soir,
Doux comme des oiseaux dont les ailes se referment,
S’unissent les plus purs mouvements du cœur.
Alors dans notre âme semble languir
Non la désolation mais un chagrin tendre ;
Et les pensées torturées  autrefois par des gémissements d’angoisse,
S’écoulent désormais en des larmes légères.

Des sentiments auparavant aussi forts que les passions
Remontent doucement tel un rêve fané.
Et nos propres peines si aiguës et nos propres tourments
Semblent raconter la souffrance du monde.
Oh ! quand le cœur saigne encore,

Comme il désire qu’arrive enfin le temps
où dans la brume des années qui s’estompent,
Ses tourments s’abandonnent dans la rêverie !

Le cœur peut alors se blottir dans la lueur vacillante du clair de lune
Et la solitude des ombres du soir ;
Et dans le ciel qui s’éteint peu à peu
Non point succomber à quelque étrange et indicible détresse
Mais sentir dans le souffle profond
Venu de l’heure solitaire et des murs endormis,
Les pensées solennelles s’envoler vers le ciel,
À la recherche d’une vie et d’un monde à venir.

Charlotte Brontë
1846

Traduction : Bruno Rigolt
(à ma connaissance, ce texte n’a jamais été traduit dans son intégralité en Français)
Many thanks to Mr. and Mrs. Lister (SC, USA) for the translation help !

Illustration : Thomas Cole (1801-1848), « Romantic Landscape with Ruined Tower » (1832-1836)
New York, Albany Institute of History and Art

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Catherine Pozzi

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Catherine Pozzi (1882 — 1934 Paris )… FRANCE

Hier, jeudi 1er août : Roberto Juarroz… ARGENTINE
Demain, samedi 3 août : Charlotte Brontë… ROYAUME-UNI

Vale¹

La grande amour que vous m’aviez donnée
Le vent des jours a rompu ses rayons —
Où fut la flamme, où fut la destinée
Où nous étions, où par la main serrée
Nous nous tenions

Notre soleil, dont l’ardeur fut pensée
L’orbe pour nous de l’être sans second
Le second ciel d’une âme divisée
Le double exil où le double se fond

Son lieu vous apparaît cendre et crainte,
Vos yeux vers lui ne l’ont pas reconnu
L’astre enchanté qui portait hors d’atteinte
L’extrême instant de notre seule étreinte
Vers l’inconnu.

Mais le futur dont vous attendez vivre
Est moins présent que le bien disparu.
Toute vendange à la fin qu’il vous livre
Vous la boirez sans pouvoir être qu’ivre
Du vin perdu.

J’ai retrouvé le céleste et sauvage
Le paradis où l’angoisse est désir.
Le haut passé qui grandit d’âge en âge
Il est mon corps et sera mon partage
Après mourir.

Quand dans un corps ma délice oubliée
Où fut ton nom, prendra forme de cœur
Je revivrai notre grande journée,
Et cette amour que je t’avais donnée
Pour la douleur.

1. Vale signifie « adieu » en latin

 

Catherine Pozzi
Première version du poème
provenant du Journal de Catherine Pozzi (1926)

Poème publié dans Œuvre poétique de Catherine Pozzi, éd. La Différence, Paris 1988

Catherine Pozzi peinte par Paul Valéry (aquarelle, Journal de C. Pozzi, 13 décembre 1927)
Source : Françoise Simonet-Tenant, « Le cahier août-décembre 1927 de Catherine Pozzi », Genesis, 32 | 2011, pages 155-176.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Roberto Juarroz

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Roberto Juarroz (1925 — 1995 Buenos Aires)… ARGENTINE

Hier, mercredi 31 juillet : Nazim Hikmet… TURQUIE
Demain, vendredi 2 août : Catherine Pozzi… FRANCE

También hemos traicionado al agua.

La lluvia no se reparte para eso,
el río no corre para eso,
el charco no se detiene para eso,
el mar no es presencia para eso.

Otra vez hemos perdido el mensaje,
las vocales abiertas
del lenguaje del agua,
su inaudita transparencia palpable.

Ni siquiera supimos
beber la transparencia.
Beber algo es aprenderlo.

Y aprender la transparencia es el comienzo
de aprender lo invisible.

                            

Nous avons aussi trahi l’eau.

La pluie ne tombe pas pour cela,
le fleuve ne coule pas pour cela,
l’eau de la flaque ne stagne pas pour cela,
la mer n’est pas présente pour cela.

Une fois encore, nous avons perdu le message,
les voyelles ouvertes
du langage de l’eau,
sa transparence infiniment palpable.

Nous n’avons pas même su
boire la transparence
Boire quelque chose c’est l’apprendre.

Et apprendre la transparence c’est commencer
d’apprendre l’invisible.

Roberto Juarroz
 Duodécima Poesía vertical (n° 40)
éditions Lohlé, Buenos Aires 1991

Traduction : Bruno Rigolt

« apprendre la transparence c’est commencer d’apprendre l’invisible »

Illustration : Bruno Rigolt, « Tête de Tanagra sur fond Bleu Klein »
Peinture numérique © Bruno Rigolt, août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Nazim Hikmet

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nazim Hikmet (1901 Salonique — 1963 Moscou )… TURQUIE

Hier, mardi 30 juillet : Marceline Desbordes-Valmore… FRANCE
Demain, jeudi 1er août : Roberto Juarroz… ARGENTINE

Bugün Pazar

Bugün pazar.
Bugün beni ilk defa güneşe çıkardılar.
Ve ben ömrümde ilk defa
_____gökyüzünün bu kadar benden uzak
_____Bu kadar mavi
_____Bu kadar geniş olduğuna şaşarak
_____Kımıldamadan durdum.
Sonra saygıyla toprağa oturdum.
Dayadım sırtımı duvara.
Bu anda ne düşmek dalgalara,
Bu anda, ne hürriyet, ne karım.
Toprak, güneş ve ben…
Bahtiyarım.

                      

Aujourd’hui c’est dimanche

Aujourd’hui c’est dimanche
Aujourd’hui c’est la première fois qu’ils m’emmènent au soleil.
Et moi pour la première fois de ma vie
           stupéfait de voir le ciel si loin de moi
           si bleu
           si vaste
           je suis resté sans bouger.
Ensuite je me suis assis par terre avec respect.
J’ai appuyé mon dos contre le mur blanc
En cet instant pas de jeux dans les vagues
En cet instant, pas de liberté, pas d’épouse.
Juste la terre, le soleil et moi…
Je suis heureux.

Nazim Hikmet
in Jean Pinquié, Levent Yilmaz, Anthologie de la poésie turque contemporaine,
Préface de Nedim Gürsel, Publisud, Paris 1991, pages 34-35.

Pour écouter ce poème lu en turc, cliquez ici.

Illustration : Nazim Hikmet/Edvard Munch « Mélancolie » (Photomontage, © Bruno Rigolt, juillet 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marceline Desbordes-Valmore

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marceline Desbordes-Valmore
(1786, Douai — 1859, Paris)… FRANCE

Hier, lundi 29 juillet : William Carlos Williams ÉTATS-UNIS
Demain, mercredi 31 juillet : Nazim Hikmet… TURQUIE

Les roses de Saadi

J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

Marceline Desbordes-Valmore
Poésies inédites, dernier recueil (1860)
Pour voir le texte dans l’édition originale, cliquez ici.

Illustration : Henri Matisse, « Roses devant une fenêtre » (coll. privée), 1925

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : William Carlos Williams

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… William Carlos Williams
(1883 — 1963, Rutherford)… ÉTATS-UNIS

Hier, dimanche 28 juillet : Adélia Prado… BRÉSIL
Demain, mardi 30 juillet : Marceline Desbordes-Valmore… FRANCE

 The Existentialist’s Wife L’Épouse de l’Existentialiste

I used to follow je suivais
the seasons les saisons
in this semi-northern sous ce climat

climate presque du nord
and the Warblers et les Fauvettes
that come qui viennent

in May knew en Mai savaient reconnaître
the Parula from la Parula
the myrtle et le myrte

when I found it depuis que je l’ai trouvée
dead on morte sur
the lawn there is la pelouse il n’y a

no season but de saison
the one plus qu’une seule
for me now pour moi maintenant

William Carlos Williams
Pictures from Brueghel and Other Poems (1962)
Traduction : Bruno Rigolt

Pour lire ce poème dans l’édition originale, cliquez ici.

Illustration : © Bruno Rigolt, « L’oiseau mort » (peinture numérique, 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Adélia Prado

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Adélia Prado (1935, Divinópolis —      )… BRÉSIL

Hier, samedi 27 juillet : Mohammed Dib… ALGÉRIE
Demain, lundi 29 juillet : William Carlos Williams… ÉTATS-UNIS

 Antes do nome

Não me importa a palavra, esta corriqueira.
Quero é o esplêndido caos de onde emerge a sintaxe,
os sítios escuros onde nasce o « do », o « aliás »,
o « o », o « porém » e o « que », esta incompreensível
muleta que me apoia. 
Quem entender a linguagem entende Deus
cujo filho é o Verbo. Morre quem entender.
A palavra é disfarce de uma coisa mais grave, surda-muda,
foi inventada para ser calada.
Em momentos de graça, infrequentíssimos,
se poderá apanhá-la : um peixe vivo com a mão.
Puro susto e terror.

Adélia Prado
Bagagem, Imago Editora, Rio de Janeiro 1976

Avant le nom

Peu m’importe le mot, ce lieu commun.
Ce que je veux, c’est le chaos splendide d’où émerge la syntaxe,
les zones d’ombre où naît le « de », le « d’ailleurs »
le « ou », le « cependant » et le « que », cette incompréhensible
béquille qui me soutient.
Qui comprend le langage comprend Dieu
dont le fils est le Verbe. Qui comprend meurt.
Le mot est déguisement d’une chose plus grave, sourde-muette,
il a été inventé pour être tu.
En des moments de grâce, si rares,
on pourra le saisir tel un poisson vivant avec la main.
Épouvante pure et terreur.

Adélia Prado
Bagagem (Bagages), Imago Editora, Rio de Janeiro 1976
(Traduction : Bruno Rigolt)

Illustration : Hans Hartung (sans titre, circa 1956), encre de chine sur papier 

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Mohammed Dib

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Mohammed Dib (Tlemcen, Algérie 1920 – La Celle Saint-Cloud, France 2003)… ALGÉRIE
(M. Dib est un écrivain algérien de langue française)

Hier, vendredi 26 juillet : Renée Vivien… FRANCE
Demain, dimanche 28 juillet : Adélia Prado… BRÉSIL

 

épeler l’envers

 

crois mémoire d’arrière-saison
sur l’argile déflorée des glaisières
et fais les jours passer
comme à travers une absence

peut-être prendre la route de désir
que le cœur ne sait plus prolonger
peut-être l’heure de canicule noire
d’un autre désir couché sous les eaux

ou le sable léger confident de l’oubli
et la profondeur solaire que prodigue
une urne de connaissance invisible

souhait inventé par les lois anonymes
saison secondaire qui vends tes secrets
tes morts et les innocences de l’été

Mohammed Dib
Formulaires, éd. du Seuil, Paris 1970
Reproduit dans Œ
uvres complètes de Mohammed Dib, I Poésies. Édition établie et présentée par Habib Tengour,
Éditions de la Différence Paris 2007, page 65.


Illustration : René Magritte, « La Mémoire » (1948). Musée d’Ixelles, Bruxelles

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Renée Vivien

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Renée Vivien
(Pauline Mary Tarn, 1877, Londres — Paris, 1909)… FRANCE

Hier, jeudi 25 juillet : Anne-Marie Alonzo… QUÉBEC
Demain, samedi 27 juillet : Mohammed Dib… ALGÉRIE

 

La Conque

Passants, je me souviens du crépuscule vert
Où glissent lentement les ombres sous-marines,
Où les algues de jade au calice entr’ouvert
Étreignent de leurs bras fluides les ruines
Des vaisseaux autrefois pesants d’ivoire et d’or.
Je me souviens du soir où la nacre s’irise,
Où dorment les anneaux, étincelants encor,
Que donnaient à la mer ses époux de Venise.
Passants, je me souviens du mystique travail
Des vivants jardins qui recèlent, virginales,
L’anémone et la mousse et la fleur du corail
Dont l’effort des remous avive les pétales,
Rose animale et rouge éclose dans la nuit.
Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brume
Et d’avoir contemplé le sillage qui fuit
En laissant sur les flots une neige d’écume.
Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeant
Des vagues, refleurir les astres du phosphore.
Mon lit d’amour était le doux sable d’argent.
Je me souviens d’avoir frôlé le madrépore
En ses palais, d’avoir vu les lambeaux empreints
De sel, qui furent des bannières déployées,
D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteints
Et les membres meurtris des Amantes noyées…
J’ai connu les frissons de leur baiser amer.
Dans mon cœur chante encor la musique illusoire
De l’Océan. — Je garde en ma frêle mémoire
Le murmure et l’haleine et l’âme de la mer.

Renée Vivien
 
Évocations, 1903
Le texte ainsi que le recueil sont consultables sur BnF-Gallica.

Illustration : Odilon Redon (1840-1916), « La Coquille », 1912 (pastel)
Paris, Musée d’Orsay

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne-Marie Alonzo

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne-Marie Alonzo (Alexandrie, 1951 — Montréal 2005)… QUÉBEC

Hier, mercredi 24 juillet : Robert Vivier… BELGIQUE
Demain, vendredi 26 juillet : Renée Vivien… FRANCE

 

Je dis parle-moi du Nil émeraude et saphir
de longues eaux mêlées en mémoire imaginée.

De fil d’argent et fil de soie j’écoute d’ancienne
histoire tous les présages.
Qu’après moi partie grandie qu’avant moi vécue
tu sais de couleur la terre animer.
C’est là qu’inspire le fait.
De sœur et peu connue de cœur tu me ressembles
m’apprends de vent et d’air de souffle tenu.

Je dis           tu le sais           parole d’amie attendue
du fond des âges           en sourde Alexandrie naissait
le monde           enfin naissait et ronde toute baignée
d’histoire et bien avant de voir
savait le tout.

Anne-Marie Alonzo
Bleus de mine, Éditions du Noroît, St-Lambert (Québec) 1985
In Anthologie de la poésie des femmes au Québec, les éditions du remue-ménage, Montréal Québec 1991, page 270.

Illustration : Marc Chagall (1887-1985), « Le Cantique des Cantiques, I », 1960 (huile sur papier entoilé, détail)
Nice, Musée Marc Chagall

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Vivier

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

                    

Aujourd’hui… Robert Vivier
(Chênée/Liège, Belgique, 1894 — La Celle Saint-Cloud, France, 1989)… BELGIQUE

Hier, mardi 23 juillet : Giuseppe Ungaretti… ITALIE
Demain, jeudi 25 juillet : Anne-Marie Alonzo… QUÉBEC

                        

Chronos rêve

Dans la pénombre sans mémoire où les genoux
Éternisent leurs noirs basaltes de silence
Il advient qu’un ennui vaporeux se condense
En figures de vie. Une fois, ce fut nous

Ces jouets qu’intrigué le dieu flaire et, très doux,
Sur ses paumes longtemps éprouve puis balance,
Tant qu’à force d’y soupeser sa nonchalance
Il les serre d’un point morose et les dissout…

Plus rien, que deux genoux nettoyés par l’espace,
Falaises de l’oubli, cirque d’absence où passent
Immobiles, les bleus chevaux de l’infini.

Chronos rêve. Quelle ombre a frôlé sa paupière ?
Les hauts genoux vacants, tel un avare nid,
Attendent de bercer la nouvelle poussière.

Robert Vivier
Chronos rêve, la Renaissance du livre, Bruxelles 1959

Illustration : Salvator Dali (1904-1989), « La Désintégration de la persistance de la mémoire », 1952-1954 (huile sur toile, détail)
St. Petersburg (États-Unis, Floride), Salvator Dali Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd'hui : Giuseppe Ungaretti

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

                       

Aujourd’hui… Giuseppe Ungaretti (1888, Alexandrie — 1970, Milan)… ITALIE
                 
Hier, lundi 22 juillet : Anna de Noailles… FRANCE
Demain, mercredi 24 juillet : Robert Vivier… BELGIQUE

Dove la luce Où la lumière

Come allodola ondosa Comme alouette ondoyante
Nel vento lieto sui giovani prati, Au vent joyeux sur les jeunes prés,
Le braccia ti sanno leggera, vieni. Viens légère dans mes bras.

Ci scorderemo di quaggiù, Nous oublierons ce bas-monde
E del male e del cielo, Et le mal et le ciel,
E del mio sangue rapido alla guerra, Et mon sang trop ardent à la guerre,
Di passi d’ombre memori Les pas d’ombres qui se souviennent
Entro rossori di mattine nuove. En des rougeurs d’aubes nouvelles.

Dove non muove foglia più la luce, Là où pas une feuille ne bouge, plus de lumière,
Sogni e crucci passati ad altre rive, Chagrins et rêves partis vers d’autres terres,
Dov’è posata sera, Là où s’est posé le soir,
Vieni ti porterò Viens, je te porterai
Alle colline d’oro. Aux collines dorées.

L’ora costante, liberi d’età,  Libérés du temps, l’heure immobile
Nel suo perduto nimbo Dans son halo perdu
Sarà nostro lenzuolo. Sera notre linceul.

Giuseppe Ungaretti
Il Porto sepolto, Le Port enseveli (1930)

Traduction : Bruno Rigolt

Illustration : Auguste Pégurier (1856-1936), « Vue s’un cimetière » (Saint-Tropez), 1890 (huile sur toile, détail)
Nice, Musée des Beaux-arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Giuseppe Ungaretti

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

                       

Aujourd’hui… Giuseppe Ungaretti (1888, Alexandrie — 1970, Milan)… ITALIE

                 

Hier, lundi 22 juillet : Anna de Noailles… FRANCE
Demain, mercredi 24 juillet : Robert Vivier… BELGIQUE

Dove la luce Où la lumière

Come allodola ondosa Comme alouette ondoyante
Nel vento lieto sui giovani prati, Au vent joyeux sur les jeunes prés,
Le braccia ti sanno leggera, vieni. Viens légère dans mes bras.

Ci scorderemo di quaggiù, Nous oublierons ce bas-monde
E del male e del cielo, Et le mal et le ciel,
E del mio sangue rapido alla guerra, Et mon sang trop ardent à la guerre,
Di passi d’ombre memori Les pas d’ombres qui se souviennent
Entro rossori di mattine nuove. En des rougeurs d’aubes nouvelles.

Dove non muove foglia più la luce, Là où pas une feuille ne bouge, plus de lumière,
Sogni e crucci passati ad altre rive, Chagrins et rêves partis vers d’autres terres,
Dov’è posata sera, Là où s’est posé le soir,
Vieni ti porterò Viens, je te porterai
Alle colline d’oro. Aux collines dorées.

L’ora costante, liberi d’età,  Libérés du temps, l’heure immobile
Nel suo perduto nimbo Dans son halo perdu
Sarà nostro lenzuolo. Sera notre linceul.

Giuseppe Ungaretti
Il Porto sepolto, Le Port enseveli (1930)

Traduction : Bruno Rigolt

Illustration : Auguste Pégurier (1856-1936), « Vue s’un cimetière » (Saint-Tropez), 1890 (huile sur toile, détail)
Nice, Musée des Beaux-arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd'hui : Anna de Noailles

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 
Aujourd’hui… Anna de Noailles (1876 — 1933, Paris) FRANCE
Demain, mardi 23 juillet : Giuseppe Ungaretti ITALIE

L’offrande à la Nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…

Anna de Noailles (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

Anna de Noailles, autoportrait
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Extrait de : Album de photographies d’Anna de Noailles

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anna de Noailles

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anna de Noailles (1876 — 1933, Paris) FRANCE

Demain, mardi 23 juillet : Giuseppe Ungaretti ITALIE

L’offrande à la Nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…

Anna de Noailles (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

Anna de Noailles, autoportrait
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Extrait de : Album de photographies d’Anna de Noailles

Concours AMOPA 2013. Lire en ligne… Aujourd’hui la contribution de Léna : premier Prix national

Concours AMOPA 2013
Thème : l’émerveillement

Nombreux sont mes élèves de Seconde qui ont participé cette année au concours d’expression écrite « Défense et Illustration de la langue française », organisé par l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques). Le thème choisi pour 2012-2013 était l’émerveillement. Étant donné la qualité des écrits j’ai décidé de mettre en ligne sur ce site l’ensemble des productions. Aujourd’hui, découvrez le travail de Léna, une dissertation exceptionnellement brillante, qui a permis à son auteure de terminer ex æquo à la première place du prix national. Bravo encore à elle, étant donné la difficulté du sujet et le temps imparti (*).
Bonne lecture. BR

Autres textes publiés :
– Lucie M. (Deuxième prix départemental) : « Près de l’étang du parc »
– Romane G. : « Quelques miettes de sel et d’eau »
– Amélie S. (Finaliste départementale, deuxième accessit) : « Dans la nuit du monde »

Sujet de composition française proposé au concours de l’A.M.O.P.A. 2013 : 

« Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller a pratiquement cessé de vivre ». Dans quelle mesure peut-on adhérer à ce jugement d’Albert Einstein ?

Par Léna GNORRA-SONNERAT
Classe de Seconde
Premier prix national ex æquo

émerveillant devant le mystère et l’ordonnancement de l’univers, le physicien Albert Einstein déclara qu’« un homme qui a cessé de s’émerveiller a pratiquement cessé de vivre ». De tels propos nous amènent à nous interroger sur la place qu’occupe l’émerveillement dans notre vie. Nous traiterons cette problématique selon une triple perspective : après avoir justifié les propos d’Einstein dans une première partie, nous les nuancerons dans une seconde partie. Nous verrons enfin combien l’émerveillement peut s’enraciner dans une philosophie humaniste du vécu.

out d’abord, nous pouvons considérer avec Albert Einstein que l’émerveillement est la base du savoir. Une personne émerveillée est incitée à rechercher la source de son émotion. Ainsi comme le dit Socrate, « la sagesse commence dans l’émerveillement ». De ces propos se dégage l’idée que, si la sagesse de l’homme réside dans une émotion simple, il lui appartient d’en rechercher les causes, comme pour assouvir un besoin de curiosité, inhérent à l’être même de l’homme : la sagesse apparaît précisément dans cette recherche, qui est d’abord une quête existentielle, une construction du savoir. L’être pensant s’assagit lors de sa quête de nouveauté car il s’enrichit de la sagesse du monde. Celui-ci est lui-même un émerveillement : il est donc source de tolérance et de connaissance. Si l’homme perdait le besoin de savoir, alors sa vie deviendrait dénuée d’intérêt. Comme nous le comprenons, l’émerveillement conduit à l’idéalisation du réel car il amène à ré-enchanter le monde. Même les événements les plus ordinaires participent à l’évolution de l’esprit sage de l’Homme, qui réside dans sa capacité à pouvoir s’émerveiller.

En outre, un être émerveillé n’est-il pas sujet à l’expression de ses sentiments, de sa découverte qui l’émerveille, et qu’il veut partager suite à sa béatitude ? L’art poétique nous semble le mieux disposé à cette libre expression qui montre la sensibilité humaine : « Le poète est celui qui tout au long de sa vie conserve le don de s’émerveiller » écrit André Lhote. Ainsi, nous comprenons que le poète est en permanence créateur, et c’est d’ailleurs ce qui, étymologiquement le désigne comme tel. Cette capacité à réfléchir sur le monde entraîne à percevoir la vie différemment, à observer les éléments d’un autre aspect. Ce « don » comme le qualifie Lhote, est intrinsèque aux poètes, dont l’art réside dans le réenchantement et l’idéalisation du réel : la poésie peut alors être perçue comme un déchiffrement des merveilles de l’univers. Dans leurs écrits, les poètes font part de leur émerveillement : la caractéristique du verbe poétique est donc, en laissant parler l’âme, de trouver un langage personnel et idéalisateur de l’esprit et du monde. Ainsi, le poète devient-il le traducteur de cette émotion, qu’il réécrit et qu’il modélise à sa manière.

Enfin, nous pouvons dire que l’émerveillement est, plus qu’un élément central, la base de la vie même : il constitue, comme le rappelle Einstein, un besoin vital pour l’existence. Il représente à ce titre l’aboutissement de la recherche de nos sentiments personnels. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement » rappelle Gilbert Keith Chesterton. De ces propos se dégage l’importance de l’émerveillement dans la vie, et ceux-ci montrent de façon explicite la place de ce sentiment dans l’esprit humain. Si Chesterton salue d’une part l’abondance des merveilles en ce monde, c’est pour nous rappeler aussitôt  que de notre délectation des éléments de l’univers découle un principe métaphysique essentiel : l’action de s’émerveiller, d’être en extase devant le monde qui nous entoure, devient en effet un état indispensable à la vie, comme un besoin essentiel de l’être humain : la place de cette émotion dans la conception de la vie devient le point central si l’on se réfère aux propos de Chesterton. Nous pouvons donc considérer avec Albert Einstein que notre aptitude à l’émerveillement est une condition indispensable à la vie parce qu’il nous ouvre au monde et qu’il le réenchante.

ais une telle vision, pour légitime qu’elle soit, ne serait-elle pas néanmoins trop idéaliste ? L’émerveillement ne peut-il pas paraître éphémère, voire quelque peu futile, particulièrement dans nos civilisations où le rationalisme nous pousse à rejeter les chimères du merveilleux ?

En premier lieu, l’émerveillement est un état qui est propre aux êtres pensants, aux humains. Cependant, s’émerveiller continuellement peut nuancer, voire altérer la vision que nous avons du monde. La raison se doit d’apporter l’objectivité face à ce sentiment, éminemment subjectif : réfléchir sur le monde, c’est donc le questionner, l’interroger. « Apprends avant toute chose l’interrogation : elle tempère l’émerveillement » rappelle l’écrivain Alain Bosquet. Ainsi, celui qui cherche à découvrir l’univers, le comprendre, porte un jugement forcément critique sur l’émerveillement, qui peut apparaître comme un dangereux enchantement. Par exemple certains philosophes ne sauraient avoir la même vision que le poète, car contrairement à celui-ci qui idéalise le réel, le philosophe essaie de le comprendre. L’interrogation permet d’analyser la source de l’émerveillement, et ainsi d’avoir un avis plus neutre et distancié. Dans cette perspective, nous comprenons que l’émerveillement peut altérer notre point de vue, et la recherche de sa source amène à être plus réfléchi.

De plus, comme l’émerveillement peut altérer notre jugement, il entraîne avec lui l’incompréhension de certains éléments, comme par exemple la source de cette émotion. Cette méconnaissance induit l’être à avoir une vision faussée, naïve. Nous observons très bien cet aspect dans le conte philosophique de Voltaire, Candide. Le jeune personnage, émerveillé de découvrir le monde idéal, reste insensible à la misère et aux souffrances du monde réel. Voltaire montre parfaitement dans son œuvre la naïveté qui résulte de l’émerveillement béat du jeune Candide, qui mène à la méconnaissance des faits. Ainsi, s’émerveiller n’entraîne-t-il pas l’incompréhension du monde ? Et pareille insouciance ne fait-elle pas croire à tort que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » ? En l’idéalisant, l’émerveillement altère conséquemment la vision de nous-même et notre regard sur le monde. En méconnaissant le réel, nous nous illusionnons de notre naïveté, et nous légitimons, bien souvent à notre insu, le mal et l’injustice. De l’émerveillement à la méconnaissance, et peut-être à la lâcheté, il n’y aurait qu’un pas.

Enfin, l’incompréhension et la naïveté entraînées par l’émerveillement mènent à ne pas se comprendre soi-même. S’émerveiller amène en effet à refuser de comprendre le monde qui nous entoure selon une perspective critique et rationnelle. « S’émerveiller, c’est accepter de ne pas tout comprendre » nuance Édouard de Perrot. Nous en déduisons que croire en l’émerveillement, c’est fermer les yeux sur ce que nous ne comprenons pas. Mais cela n’implique-t-il pas aussi un certain rejet du savoir ? Ceux qui rejettent l’émerveillement seraient donc considérés comme des anticonformistes, des hommes qui n’adhèrent pas à l’insouciance pour préférer comprendre l’univers. Accepter de ne pas tout comprendre, c’est aussi l’occasion de se laisser emporter par l’irrationnel, l’irréel. Ainsi, les propos de Perrot condamneraient implicitement ceux d’Albert Einstein, au nom d’un autre relativisme. Nous pourrions déduire de notre débat l’idée selon laquelle l’émerveillement entraîne à ne pas assimiler la vie elle-même au nom d’une méconnaissance assumée, mais quelque peu coupable, puisqu’elle donne à la méconnaissance le statut de béatitude et de fin en soi.

u terme de ces deux parties, interrogeons-nous : faut-il se limiter à ce que nous voyons ? Ne semble-t-il pas plus raisonnable de nous défaire de nos émotions pour mieux comprendre le monde ? Ce serait sans doute se méprendre sur le rôle réel de l’émerveillement, qui, loin de nous détourner du réel, peut au contraire nous aider  à en comprendre toute la profondeur.

Pour commencer, reconnaissons que l’émerveillement peut être un moyen de soutenir l’être dans sa vie. Si, comme nous l’avons vu, ce sentiment peut idéaliser notre vision, au point d’enjoliver le monde, s’émerveiller, c’est aussi croire en une Théodicée, pour reprendre un terme cher à Leibniz, capable de nous faire résister aux événements les plus durs. C’est grâce à cette « joie », à cet optimisme que le cœur des hommes peut continuer à battre, dans un monde particulièrement dur à vivre. Paraphrasant Einstein, l’écrivain québécois Michel Bouthot affirme plus ou moins la même idée : « Quand nous cessons de nous émerveiller, nous cessons de croire en la vie ». L’émerveillement devient alors un point principal de l’existence et d’accès à la vérité : il émerveille la vie elle-même, au point d’en réaliser l’irréel. Réaliser l’irréel de la vie, c’est rendre réel l’irréel en participant à l’élèvement de la société : « I have a dream » a dit Martin Luther King aux heures les plus sombres de notre Histoire, comme pour nous rappeler notre besoin d’entreprendre des rêves pour donner un sens à la vie même.

Nous pouvons aussi considérer que l’émerveillement ne peut être vécu que selon la sensibilité de chacun : l’émerveillement n’est pas objectif, il relève de notre subjectivité. Cependant, ces émerveillements individuels, en s’agrégeant, participent d’une identité collective, qui est à la base de l’humanité. L’espèce humaine cherche à recomposer ce qui l’a émerveillée, étonnée : cette universalité du savoir est aussi un partage. Certaines personnes cherchant à être brillantes peuvent être source d’émerveillement et de stupéfaction. Apollinaire dira même : « J’émerveille ». Et de façon plus modeste, le vainqueur du Livre des records émerveille aussi. Chacune et chacun d’entre nous, par son intelligence, sa simplicité, a le don d’émerveiller et d’émouvoir. Ainsi l’émerveillement en suscitant la curiosité, le savoir et l’admiration est une source d’émulation dont a besoin le corps social ; il est un partage et une communion. Comprenons qu’idéaliser le réel ne veut pas dire le déréaliser, mais au contraire le réinventer et découvrir la vérité qu’il porte en lui : faire croire ce qui n’est pas, mais qui sera peut-être un jour.

Enfin, l’émerveillement mène à une profonde quête spirituelle. Il amène à un apaisement, une ouverture sur le monde et l’altérité. Il introduit une réflexion sur la source, et facilite l’acquisition du savoir : je m’émerveille d’abord de ce que je ne sais pas. Nous pouvons dire que l’émerveillement prend en compte la sensibilité artistique de l’homme. Il conduit à se demander ce qui nous unit au monde, créateur d’émerveillement. L’art peut ainsi être un profond vecteur d’émerveillement. Par le pouvoir évocateur d’un mot, d’une note de musique, d’un trait de pinceau, l’artiste fait croire à l’incroyable et amène à réfléchir au sens de notre présence sur la terre. L’artiste François Darbois écrivait que « S’émerveiller, [est] un pont entre art et spiritualité ». L’émerveillement permet donc de comprendre le monde en faisant surgir l’ineffable, le mystérieux qui est au cœur même de l’homme et de son aventure dans l’univers. Nous terminerons nos propos comme nous les avons commencés, en citant Einstein : « La chose la plus merveilleuse du monde, disait-il, est que le monde soit compréhensible ». Qu’il nous soit permis de dire à notre tour que la chose la plus compréhensible du monde est que le merveilleux soit justement incompréhensible…

ur le  point d’achever nos réflexions, interrogeons-nous une dernière fois : l’émerveillement est-il réellement indispensable à la vie ? Ou ne serait-il qu’un moyen d’évasion qui ne fait qu’altérer notre entendement ? Comme nous avons essayé de le montrer en suivant modestement la réflexion d’Einstein, l’émerveillement a une autre fonction, essentielle, vitale, qui est de donner un sens à l’homme. En ce début de vingt-et-unième siècle, qui voit ressurgir de par le monde les craintes de sociétés rationalisées ou totalitaires, l’émerveillement apparaît ainsi comme la condition même d’un nouvel Humanisme…

© Léna GNORRA-SONNERAT
Lycée en Forêt, février 2013 (juin 2013 pour la présente publication)
(*) Ce travail est une version légèrement modifiée par son auteure du manuscrit d’origine adressé en février 2013 au jury du concours. Je rappelle que les travaux mis en ligne sont d’autant plus remarquables qu’ils ont été effectués en cours dans un temps très limité.

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du document cité (URL de la page).

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Concours AMOPA 2013. Lire en ligne… Aujourd’hui la contribution d'Amélie : « Dans la nuit du monde »

Concours AMOPA 2013
Thème : l’émerveillement

Nombreux sont mes élèves de Seconde  qui ont participé cette année au concours d’expression écrite « Défense et Illustration de la langue française », organisé par l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques). Le thème choisi pour 2012-2013 était l’émerveillement. Étant donné la qualité des écrits (une de mes élèves a même terminé ex æquo à la première place du prix national), j’ai décidé de mettre en ligne sur ce site l’ensemble des productions. Aujourd’hui, découvrez le travail d’Amélie, un texte bouleversant, qui a permis à son auteure d’être lauréate départementale (deuxième accessit)
Bonne lecture. BR

Autres textes publiés :
– Lucie M. (Deuxième prix départemental) : « Près de l’étang du parc »
– Romane G. : « Quelques miettes de sel et d’eau »
– Léna G.-S. (Premier prix national) : Composition française à partir d’une citation d’Einstein

                    

Dans la nuit du monde

Par Amélie S.
Classe de Seconde 9

Une feuille qui tombe, une simple feuille qui tombe avec le soir… Pas de quoi s’émerveiller diront certains. Et pourtant voilà mon sujet d’émerveillement. Oh ! Je sais que c’est un émerveillement simple, un émerveillement humble qu’une simple feuille qui tombe. Et pourtant…

Lorsque l’on se surprend à s’émerveiller, le temps s’arrête, plus rien ne bouge autour de nous, tant l’objet de notre émerveillement provoque un sentiment d’admiration intense pour une petite feuille de rien du tout qui tombe dans un soir ordinaire, comme tous les autres soirs.

S’émerveiller devant une feuille tombant d’un arbre est quelque chose de pur. En portant le regard sur une feuille banale, la personne émerveillée invite cette feuille à se sentir existante, alors qu’elle n’est que feuille. Elle s’idéalise aux yeux de l’émerveillé, lui rappelle d’où il vient et où il ira plus tard. Inspirant la nature, cette feuille est un don de la vie. Si elle a été créée, n’est-ce pas dans le but de profiter à quelqu’un sur cette terre si grande ? Une feuille, une simple feuille qui tombe dans le jour enfin tombé, aide peut-être une personne à tout oublier. Une feuille pour oublier ce monde désenchanté. Une feuille pour peut-être tout recommencer…

Quand je vois une feuille, j’oublie parfois le mal-être que je peux ressentir en moi : c’est comme une sensation de voyage et d’ailleurs. Je me demande : où va cette feuille ? Où se dirige-t-elle ? Peut-être vers l’imaginaire et le rêve ? Peut-être veut-elle fuir les vérités banales et matérielles de ce monde ? Alors, elle fait ses bagages, quitte l’arbre trop connu, et le square trop fréquenté pour entreprendre le grand voyage, de branche en branche, de courants d’air en bourrasques, de novembres pluvieux en févriers frileux… Voulant découvrir tout autre chose que son arbre, c’est pour cela peut-être qu’elle s’enfuit : avec quelle légèreté elle se décroche et tombe de l’arbre ! Elle ne se soucie guère du temps qui s’écoule et se laisse tomber purement ; cette feuille est merveilleuse : elle est humaine.

Faisant sa vie sans se préoccuper des autres, elle se promène et entreprend son périple comme bon lui semble de l’autre côté de la terre ou de l’autre côté de la vie. Son voyage peut durer une éternité, jusqu’à ce qu’elle décide de se figer dans le temps et ainsi y rester à jamais en se décomposant. Une petite feuille de rien du tout, comme une petite mort de rien du tout : voilà le merveilleux, le miracle de la vie ! Une petite feuille qui entame son chemin en direction de demain.

Son arbre qui était sa source était son dernier espoir de rester en vie, et pourtant elle s’en sépare. Un au-revoir sur le quai du départ, quelques larmes de pluie : « adieu, ne prends pas froid », comme si elle avait senti que c’était le début de la fin pour elle. Ensuite commence le long voyage… Arrive le moment si redouté de sa décomposition, le moment où la vie s’arrête, où la nuit s’éveille : elle seule a choisi de changer de vie…

Je sens son cœur qui bat dans la nuit du monde…

© Amélie S.
Février 2013 (mai 2013 pour la présente publication)

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du document cité (URL de la page).

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Concours AMOPA 2013. Lire en ligne… Aujourd’hui la contribution d’Amélie : « Dans la nuit du monde »

Concours AMOPA 2013
Thème : l’émerveillement

Nombreux sont mes élèves de Seconde  qui ont participé cette année au concours d’expression écrite « Défense et Illustration de la langue française », organisé par l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques). Le thème choisi pour 2012-2013 était l’émerveillement. Étant donné la qualité des écrits (une de mes élèves a même terminé ex æquo à la première place du prix national), j’ai décidé de mettre en ligne sur ce site l’ensemble des productions. Aujourd’hui, découvrez le travail d’Amélie, un texte bouleversant, qui a permis à son auteure d’être lauréate départementale (deuxième accessit)
Bonne lecture. BR

Autres textes publiés :
– Lucie M. (Deuxième prix départemental) : « Près de l’étang du parc »
– Romane G. : « Quelques miettes de sel et d’eau »
– Léna G.-S. (Premier prix national) : Composition française à partir d’une citation d’Einstein

                    

Dans la nuit du monde

Par Amélie S.
Classe de Seconde 9

Une feuille qui tombe, une simple feuille qui tombe avec le soir… Pas de quoi s’émerveiller diront certains. Et pourtant voilà mon sujet d’émerveillement. Oh ! Je sais que c’est un émerveillement simple, un émerveillement humble qu’une simple feuille qui tombe. Et pourtant…

Lorsque l’on se surprend à s’émerveiller, le temps s’arrête, plus rien ne bouge autour de nous, tant l’objet de notre émerveillement provoque un sentiment d’admiration intense pour une petite feuille de rien du tout qui tombe dans un soir ordinaire, comme tous les autres soirs.

S’émerveiller devant une feuille tombant d’un arbre est quelque chose de pur. En portant le regard sur une feuille banale, la personne émerveillée invite cette feuille à se sentir existante, alors qu’elle n’est que feuille. Elle s’idéalise aux yeux de l’émerveillé, lui rappelle d’où il vient et où il ira plus tard. Inspirant la nature, cette feuille est un don de la vie. Si elle a été créée, n’est-ce pas dans le but de profiter à quelqu’un sur cette terre si grande ? Une feuille, une simple feuille qui tombe dans le jour enfin tombé, aide peut-être une personne à tout oublier. Une feuille pour oublier ce monde désenchanté. Une feuille pour peut-être tout recommencer…

Quand je vois une feuille, j’oublie parfois le mal-être que je peux ressentir en moi : c’est comme une sensation de voyage et d’ailleurs. Je me demande : où va cette feuille ? Où se dirige-t-elle ? Peut-être vers l’imaginaire et le rêve ? Peut-être veut-elle fuir les vérités banales et matérielles de ce monde ? Alors, elle fait ses bagages, quitte l’arbre trop connu, et le square trop fréquenté pour entreprendre le grand voyage, de branche en branche, de courants d’air en bourrasques, de novembres pluvieux en févriers frileux… Voulant découvrir tout autre chose que son arbre, c’est pour cela peut-être qu’elle s’enfuit : avec quelle légèreté elle se décroche et tombe de l’arbre ! Elle ne se soucie guère du temps qui s’écoule et se laisse tomber purement ; cette feuille est merveilleuse : elle est humaine.

Faisant sa vie sans se préoccuper des autres, elle se promène et entreprend son périple comme bon lui semble de l’autre côté de la terre ou de l’autre côté de la vie. Son voyage peut durer une éternité, jusqu’à ce qu’elle décide de se figer dans le temps et ainsi y rester à jamais en se décomposant. Une petite feuille de rien du tout, comme une petite mort de rien du tout : voilà le merveilleux, le miracle de la vie ! Une petite feuille qui entame son chemin en direction de demain.

Son arbre qui était sa source était son dernier espoir de rester en vie, et pourtant elle s’en sépare. Un au-revoir sur le quai du départ, quelques larmes de pluie : « adieu, ne prends pas froid », comme si elle avait senti que c’était le début de la fin pour elle. Ensuite commence le long voyage… Arrive le moment si redouté de sa décomposition, le moment où la vie s’arrête, où la nuit s’éveille : elle seule a choisi de changer de vie…

Je sens son cœur qui bat dans la nuit du monde…

© Amélie S.
Février 2013 (mai 2013 pour la présente publication)

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du document cité (URL de la page).

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Concours AMOPA 2013. Lire en ligne… Aujourd’hui la contribution de Romane : « Quelques miettes de sel et d'eau »

Concours AMOPA 2013
Thème : l’émerveillement

La classe de Seconde 9 a choisi de participer au concours d’expression écrite « Défense et Illustration de la langue française », organisé par l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques). Le thème choisi pour 2012-2013 était l’émerveillement. Étant donné la qualité des écrits (une élève de la classe est même lauréate du premier prix), j’ai décidé de mettre en ligne sur ce site l’ensemble des productions. Aujourd’hui, découvrez le travail de Romane…
Bonne lecture. BR

          

Autres textes publiés :
– Lucie M. (Lauréate académique, premier accessit départemental) : « Près de l’étang du parc »
– Amélie S. (Lauréate académique, deuxième accessit départemental) : « Dans la nuit du monde »
– Léna G.-S. (Premier prix national) : Composition française à partir d’une citation d’Einstein

            

Quelques miettes de sel et d’eau…

Par Romane G.
Classe de Seconde 9

Vous parlez d’un affolement matinal ! Un jour comme les autres plutôt, un jour banal, monotone, un jour à se lever pour aller au lycée. Comme d’habitude, je m’habillai rapidement, enfilai mon blouson et me précipitai dans la rue, pour courir vers mon destin, mon cartable dans une main et une moitié de pomme dans l’autre.

Je marchais d’un pas décidé, lorsque je vis au tournant de la rue une petite fille donner un morceau de pain sec aux moineaux qui « piétonnaient » dans les rues de la ville. Elle émiettait ce pain consciencieusement, minutieusement, comme s’il se fût agi d’un acte grave et solennel et de ses petites mains potelées, elle prenait la mie, la malaxait brutalement, avec vigueur et la lançait sur le trottoir pavé sur lequel elle se trouvait. Je continuais ma course, me rapprochant de cette boule d’énergie. La fillette ne me voyait pas, et dans le lyrisme de ce petit matin frileux de novembre elle s’épanouissait toute seule, indifférente aux regards des passants.

Une scène banale me direz-vous, merveilleusement banale. C’est un conte bien ordinaire que ce quotidien d’un morceau de pain jeté aux oiseaux dans le jour qui s’éveille. Et pourtant… Dans ces petits morceaux de pain, répandus sur l’asphalte comme on sème une récolte pour l’hiver prochain, moi je voyais les champs de blé, et les oiseaux qui attendaient une miette pour espérer voler jusqu’à demain.

Longtemps, j’ai songé à cette image, et à ces morceaux de pain que l’on jette tout aussi machinalement que cette enfant qui les donnait aux oiseaux. Malgré moi, je me disais que le pain est source de vie, bénéficiaire des richesses de la Terre. Le pain n’est-il pas d’ailleurs l’emblème de l’amitié ? Avoir un bon « co-pain », n’est-ce pas celui avec qui l’on partage le pain, c’est-à- dire un aliment apte à restituer à l’homme sa valeur et sa dignité ?

Le soir, rentrée chez moi, je m’installais autour de la table, et sur celle-ci régnait une panière pleine. Je crois bien que, d’avoir été émerveillée par ces simples morceaux de pain le matin même, faisait que je ne concevais plus le pain de la même façon. Je n’avalais plus machinalement le crouton de pain chaud, j’appréciais bien plus que le reste du monde, avec un merveilleux plaisir, ce qui était d’abord le pain de la vie, le pain de la terre et du ciel.

Le lendemain, à la cantine je pétrissais malgré moi une mie de pain… Dans ma main, un peu de farine, quelques miettes de sel et d’eau. Et quelques plumes égarées…

© Romane G.
Février 2013 (mai 2013 pour la présente publication)

Illustration : Jean-François Millet (1814–1875), « Le Semeur » (1851). Pastel sur papier.
Williamstown, Massachusetts (États-Unis), Clark Art Institute

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du document cité (URL de la page).

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Concours AMOPA 2013. Lire en ligne… Aujourd’hui la contribution de Romane : « Quelques miettes de sel et d’eau »

Concours AMOPA 2013
Thème : l’émerveillement

La classe de Seconde 9 a choisi de participer au concours d’expression écrite « Défense et Illustration de la langue française », organisé par l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques). Le thème choisi pour 2012-2013 était l’émerveillement. Étant donné la qualité des écrits (une élève de la classe est même lauréate du premier prix), j’ai décidé de mettre en ligne sur ce site l’ensemble des productions. Aujourd’hui, découvrez le travail de Romane…
Bonne lecture. BR

          

Autres textes publiés :
– Lucie M. (Lauréate académique, premier accessit départemental) : « Près de l’étang du parc »
– Amélie S. (Lauréate académique, deuxième accessit départemental) : « Dans la nuit du monde »
– Léna G.-S. (Premier prix national) : Composition française à partir d’une citation d’Einstein

            

Quelques miettes de sel et d’eau…

Par Romane G.
Classe de Seconde 9

Vous parlez d’un affolement matinal ! Un jour comme les autres plutôt, un jour banal, monotone, un jour à se lever pour aller au lycée. Comme d’habitude, je m’habillai rapidement, enfilai mon blouson et me précipitai dans la rue, pour courir vers mon destin, mon cartable dans une main et une moitié de pomme dans l’autre.

Je marchais d’un pas décidé, lorsque je vis au tournant de la rue une petite fille donner un morceau de pain sec aux moineaux qui « piétonnaient » dans les rues de la ville. Elle émiettait ce pain consciencieusement, minutieusement, comme s’il se fût agi d’un acte grave et solennel et de ses petites mains potelées, elle prenait la mie, la malaxait brutalement, avec vigueur et la lançait sur le trottoir pavé sur lequel elle se trouvait. Je continuais ma course, me rapprochant de cette boule d’énergie. La fillette ne me voyait pas, et dans le lyrisme de ce petit matin frileux de novembre elle s’épanouissait toute seule, indifférente aux regards des passants.

Une scène banale me direz-vous, merveilleusement banale. C’est un conte bien ordinaire que ce quotidien d’un morceau de pain jeté aux oiseaux dans le jour qui s’éveille. Et pourtant… Dans ces petits morceaux de pain, répandus sur l’asphalte comme on sème une récolte pour l’hiver prochain, moi je voyais les champs de blé, et les oiseaux qui attendaient une miette pour espérer voler jusqu’à demain.

Longtemps, j’ai songé à cette image, et à ces morceaux de pain que l’on jette tout aussi machinalement que cette enfant qui les donnait aux oiseaux. Malgré moi, je me disais que le pain est source de vie, bénéficiaire des richesses de la Terre. Le pain n’est-il pas d’ailleurs l’emblème de l’amitié ? Avoir un bon « co-pain », n’est-ce pas celui avec qui l’on partage le pain, c’est-à- dire un aliment apte à restituer à l’homme sa valeur et sa dignité ?

Le soir, rentrée chez moi, je m’installais autour de la table, et sur celle-ci régnait une panière pleine. Je crois bien que, d’avoir été émerveillée par ces simples morceaux de pain le matin même, faisait que je ne concevais plus le pain de la même façon. Je n’avalais plus machinalement le crouton de pain chaud, j’appréciais bien plus que le reste du monde, avec un merveilleux plaisir, ce qui était d’abord le pain de la vie, le pain de la terre et du ciel.

Le lendemain, à la cantine je pétrissais malgré moi une mie de pain… Dans ma main, un peu de farine, quelques miettes de sel et d’eau. Et quelques plumes égarées…

© Romane G.
Février 2013 (mai 2013 pour la présente publication)

Illustration : Jean-François Millet (1814–1875), « Le Semeur » (1851). Pastel sur papier.
Williamstown, Massachusetts (États-Unis), Clark Art Institute

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du document cité (URL de la page).

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