Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Frost

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Robert Frost (1874, San Francisco — 1963, Boston )… ÉTATS-UNIS

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Ce matin : Marie-Claire Bancquart… FRANCE
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

 

La route non empruntée

Deux routes bifurquaient dans un bois jaune
Et au regret de ne pouvoir prendre les deux
Car voyageant seul, je suis resté longtemps
Les yeux fixés sur l’une des deux aussi loin que je le pouvais
Jusqu’à un virage qui se perdait dans les broussailles ;

Alors j’ai suivi l’autre route, tout aussi envisageable
Et peut-être même plus justifiée encore
Parce que recouverte d’herbes ne demandant qu’à être foulées ;
Cependant, ceux qui étaient passés par là
Les avaient empruntées de façon assez semblable.

Et toutes deux en ce matin s’étiraient
Parmi des feuilles qu’aucun pas n’avait encore souillées
Je réservais la première route pour une autre fois
Sachant pourtant qu’un chemin menant à un autre chemin,
Je doutais d’y revenir jamais.

Un jour, dans des années et des années
Je conterai tout cela en soupirant, à savoir que
Deux routes bifurquaient dans un bois, et que moi —
J’ai suivi celle par laquelle on chemine le moins souvent
Et cela a fait toute la différence.

 

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

Traduction : Bruno Rigolt

À propos de la traduction : On trouve sur le net quelques traductions plus ou moins heureuses, et souvent contestables de ce très beau texte. Aucune ne répondant à mes attentes, j’ai donc proposé une nouvelle traduction, sachant que la syntaxe française rend difficilement compte de la structure rythmique et métrique très particulière du texte composé d’ennéasyllabes (vers de 9 syllabes). Enfin, ce poème, le premier du recueil Mountain Interval est en italiques dans la première édition (1916). C’est la raison pour laquelle il figure en italiques ici.

Pour en savoir plus sur les interprétations de ce poème complexe et souvent mal compris, voyez cette page (en anglais, mais passionnante à lire, et d’un haut niveau d’analyse, qui m’a été particulièrement utile pour aborder la traduction).

 Illustration : © Bruno Rigolt, « Robert Frost as Robert Frost » (2013)
Photomontage d’après des images de presse de Robert Frost (jeune et vieux) et d’une huile sur toile de Gustave Doré : « Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer« , 1861 (Musée de Bourg en Bresse, France).

Concernant mon choix de l’Enfer de Dante pour l’illustration, voir : George Montiero, Robert Frost and the New England Renaissance. Lexington, KY:  The University Press of Kentucky, 1988. Copyright © 1988 by the UP of  Kentucky

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie-Claire Bancquart

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie-Claire Bancquart (1932, Aubin —       ) FRANCE

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Cet après-midi : Robert Frost… ÉTATS-UNIS
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

UTOPIQUES

Massacres, guerres s’éparpillent
s’écartent
recommencent dans le fracas.
Qui a soif de sang, qu’il morde son siècle.

Ah, que les mots se reprennent au fil
d’un futur sans visibilité arrière

qu’ils soient miraculeux feuillages sans racines
où le vent jouerait libre jeu.

Mais tuer la mémoire
commencer de rien ?

Pas possible

l’inhumain
l’inanimal
n’en finissent pas.

Seulement, comme sourit et parle un grand malade,
remplir une proche seconde
avec le livre ouvert
dans le silence, sauf le bruit de tourner la page.

Marie-Claire Bancquart
in Le Nouveau recueil, revue trimestrielle de littérature et de critique
Champ Vallon 62, mars-mai 2002. Page 82.

 « l’inhumain / l’inanimal / n’en finissent pas » 

Illustration : Otto Dix (1891-1969) « Sturmtruppe geht unter Gas vor » (« Assaut sous les gaz »), 1924
Gravure aquatinte. Berlin, Deutsches Historiches Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : André Pieyre de Mandiargues

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… André Pieyre de Mandiargues (1909 — 1991, Paris)… FRANCE

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Ce matin, Anne Hébert… CANADA

Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert FROST…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

 

Lèvres bleues

Les lèvres bleues du canot
Sur le sable gris de la plage
Qu’un reflet de lune illumine
Dirais-tu qu’elles vont ouvrir
Une bouche de noyée
Pour dire ce que toute femme
Aurait pu dire à tout homme
Et que nulle n’a jamais dit ?
 

André Pieyre de Mandiargues
1er septembre 1974
L’Ivre Œil
in Écriture ineffable, précédé de Ruisseau des solitude, L’Ivre Œil et suivi de Gris de perle
© NRF « Poésie » Gallimard, Paris 2010. Page 215.


Illustration : Man Ray, 1936. D’après « À l’heure de l’observatoire : les amoureux ».
Photographie réalisée pour Harper’s Bazaar : « Modèle allongé bras levé sous un tableau de Man Ray »

Image colorisée.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne Hébert

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne Hébert (1916 — 2000, province du Québec)… CANADA

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Cet après-midi : André Pieyre de Mandiargues… FRANCE
Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert Frost…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

                                          

Les Mains

Elle est assise au bord des saisons
Et fait miroiter ses mains comme des rayons.

Elle est étrange
Et regarde ses mains que colorent les jours.

Les jours sur ses mains
L’occupent et la captivent.

Elle ne les referme jamais
Et les tend toujours.

Les signes du monde
Sont gravés à même ses doigts.

Tant de chiffres profonds
L’accablent de bagues massives et travaillées.

D’elle pour nous
Nul lieu d’accueil et d’amour

Sans cette offrande impitoyable
Des mains de douleurs parées
Ouvertes au soleil.

Anne Hébert
Le Tombeau des rois, 1953. © Éditions du Seuil, Paris 1960
Première parution (à compte d’auteur aux Éditions de l’Institut littéraire du Québec ) : 1953

 « Des mains de douleurs parées / Ouvertes au soleil »
Illustration : © Bruno Rigolt « Hands in the Sun » (Peinture numérique, 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Jean-Baptiste Tati Loutard

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jean-Baptiste Tati Loutard
(1938, Pointe-Noire — 2009, Paris )… CONGO

Hier, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE
Demain, lundi 19 août : 2 livraisons
– Anne Hébert… CANADA (publication du matin)

– André Pieyre de Mandiargues… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

L’envers du soleil
(Des chômeurs dans la nuit)

À présent plus de soleil fertile
Où midi cultivait des rayons
Pour l’enchantement du retour.

C’est une nuit opaque comme un brouet noir
Dans la grande écuelle du Ciel ;
C’est une nuit qui traverse la terre
Sans son monocle lunaire
Et se brise aux rares lampes du chemin
En fragments jaunâtres dont les noctuelles
Font leur miel et leur feu de joie.
Passe la longue caravane des arbres,
Vers quel autre cirque du lendemain ?
Ceux qui la suivent titubent de fatigue,
Et leurs noms manquent au registre du travail !
Ils ont planté sans répit leurs jambes
Dans la clarté du jour
Et n’ont récolté que le bruit de leurs pas.
Maintenant, ils préfèrent suivre les arbres
Dans la fosse commune de la nuit.
Que son ombre leur soit légère !

 

Jean-Baptiste Tati Loutard
L’Envers du soleil, L’Harmattan, Paris 1978, page 9
Première édition : 1970 (éd. Pierre-Jean Oswald)

 Illustration : Leon Bibel (1913–1995)
« Unemployed Marchers » (lithographie en couleur, c. 1938)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Mousse Boulanger

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Mousse Boulanger (1926, Boncourt —          )… SUISSE

Hier, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI
Demain, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

 

Quel temps fait-il en moi ?

Les fourmis déménagent
l’innocence meurt
avant l’apprentissage de la morsure

Une mésange picore
les moucherons endormis
sur le grillage du jardin
la pluie du matin
coule sur le fil
les gouttes se pourchassent
comme les enfants
partis

 

Lente extinction de la nuit
vers les jades du matin
des fleurs d’étoiles traînent
sur le jardin

bourdonnement d’abeilles
semblable à la marelle
des quatre vents

 

Quel destin a posé
un doigt au cœur ?
Les larmes se perdent
dans un mouchoir

Le ciel reste bleu.

 

Mousse Boulanger
L’Écuelle des souvenirs. Récit-poème
L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 2000. Page 17 (« Quel temps fait-il en moi ? »), page 13

 Illustration : Vincent Van Gogh
« Le Jardin de l’hôpital Saint-Paul » (huile sur toile, 1889)
collection privée, Genève

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Pablo Neruda

 

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pablo Neruda (1904, Parral — 1973, Santiago)… CHILI

Hier, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar.. FRANCE/ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE

 

Poema XV

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

Pablo Neruda
 Veinte poemas de amor y una canción desesperada, 1924
Editorial EDAF, Madrid 2009, page 85

                    

Poème XV

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente,
et tu m’entends de loin, et ma voix point ne te touche.
On dirait que tes yeux se sont envolés
et on dirait qu’un baiser t’aurait scellé la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie.

Tu me plais quand tu te tais et sembles distante.
Et tu sembles gémir, papillon dans la berceuse.
Et tu m’entends de loin, et ma voix ne t’atteint pas :
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, muette et constellée.
Ton silence est d’étoile, si lointain et simple.

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente.
Distante et endolorie comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffisent.
Et la joie que ce ne soit pas vrai, la joie m’emporte.

Pablo Neruda
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée suivi de Les Vers du capitaine
Traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht
Gallimard « Poésie », édition bilingue, Paris 1998. Pages 66-67. 

 « Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie. »

Illustration : Kay Sage (1898, New York — 1963, Woodbury)
« Le Passage » (autoportrait), 1956
(collection particulière)



Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Yourcenar

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Yourcenar
(1903, Bruxelles — 1967, Bangor, USA)… FRANCE/ÉTATS-UNIS

Hier, mercredi 14 août : Forough Farrokhzad… IRAN
Demain, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI

 

Cantilène pour un visage

Pulpe sanglante de l’été
Divisant la chair d’une face ;
Double lac d’immobile glace
Sous la paupière, orbe bleuté.

Dents picorant parmi les roses ;
Narines, portail aux parfums ;
Larges plans ronds où se reposent
Les hâles des soleils défunts.

Visage où ne bat aucun rêve,
À peine beau, presque enfantin,
Visage craintif où se lève
Le sourire, ainsi qu’un matin.

Visage où l’eau des larmes flue
Comme un ruisseau dans un verger,
Coffret charnel de l’âme tue,
Visage humain, masque étranger.

L’immuable beauté des pierres
Vit en toi, dur masque tranchant,
Et quand tu fermes les paupières,
Je crois voir le soleil couchant.

Marguerite Yourcenar
Les Charités d’Alcippe, La Flûte enchantée, Liège 1956
Gallimard, Paris 1984 pour la présente publication, page 14

 Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013
D’après Balthus, « Jeune fille avec une jupe blanche » (1955) ; Magritte, « La Page blanche » (1967)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Forough Farrokhzad

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Forough Farrokhzad (1934 — 1967, Téhéran)… IRAN

Hier, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE
Demain, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar… FRANCE/ÉTATS-UNIS

 

Le vent nous emportera

Dans ma nuit brève, hélas
le vent a rendez-vous avec les feuilles.
dans ma nuit brève il y a la peur
et l’effroi dévastateur          

Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Je regarde ce bonheur avec les yeux d’un étranger.
Je me suis accoutumée à mon désespoir.
Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?

En cet instant, en cette nuit,
quelque chose survient. La lune
est inquiète et rouge ; les nuages
forment un cortège funèbre
attendant de pleurer sur le toit du ciel
ce toit friable sur le point de s’écrouler.

Un instant,
Puis rien.

Derrière cette fenêtre, tremble la nuit
Et la terre s’est arrêtée de tourner. 

Par delà cette fenêtre, les yeux de l’inconnu
Se posent sur toi et moi.
Ô toi verdoyante, des pieds à la tête —
Pose le souvenir fébrile de tes mains dans les miennes…
______________________Mes mains qui t’aiment.

Et abandonne tes lèvres
______________________Dans la chaleur de la vie
À la caresse de mes lèvres qui t’aiment.
Un jour le vent nous emportera.
Le vent nous emportera.

Forough Farrokhzad
Source : Furūgh Farrukhzād, Selected Poems of Forugh Farrokhzad, Translated bay Sholeh Wolpé. University of Arkansas Press 2007. page 34

Traduction française (à partir du texte anglais de S. Wolpé) : Bruno Rigolt

 Illustration : © Bruno Rigolt
« Arbres dans le vent », juin 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Georges Duhamel

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Georges Duhamel (Paris, 1884 — Valmondois, 1966)… FRANCE

Hier, lundi 12 août : Stefan George… ALLEMAGNE
Demain, mercredi 14 août : Forough Farrokhzad… IRAN

 

Élégies

Le vent venait du haut de la mer éclatante ;
Un vent sans âme et sans souvenir, mais si pur,
Mais si plein de vertus égales que son souffle
Passait comme l’éternité sur nos visages.

Le littoral, avec ses campagnes, ses routes
Et les maisons de ses villages familiers
Nous offrait maintenant cette face étrangère
Que la mémoire prête aux hommes et aux choses.

De jeunes matelots faisaient ployer les rames
Et la barque rendait un bruit vibrant et creux.
Je vois encore, auprès de tes pieds nus, dormir
Des crustacés captifs aux pinces mutilées.

Le beau silence était fidèlement hanté
Par la détonation lointaine du rivage ;
Nous gagnions un récif solitaire où veillait
Un luisant cormoran qui regardait la mer.

Pensais-je à ce péril qui crispait nos poitrines ?
Pensais-je à l’oiseau noir saignant sur mes genoux ?
Ou bien au coup de feu qui transperça le monde
Quand le héron tomba du faîte des rochers ?

Qu’en sait-elle, aujourd’hui, cette âme partagée
Qui, dans l’universel et vert crépitement,
Calculait âprement, de seconde en seconde,
Ce que vaudrait cette heure au fond de l’avenir ?

Georges Duhamel
Élégies, Mercure de France, Paris 1920

 Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013 (Peinture numérique et photomontage)
Sources : Gustave Le Gray, « La grande vague » (1857) ; Aivazovsky, « Calme sur la mer Méditerranée » (1892) ; Modigliani, « Jeanne Hébuterne au chapeau » (1917)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Stefan George

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Stefan George
(1868, Bingen am Rhein — 1933, Locarno)… ALLEMAGNE

Hier, dimanche 11 août : Renée Guirguis… ÊGYPTE
Demain, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE

 

Komm in den totgesagten park und schau

Komm in den totgesagten park und schau :
Der schimmer ferner lächelnder gestade.
Der reinen wolken unverhofftes blau
Erhellt die weiher und die bunten pfade.

Dort nimm das tiefe gelb, das weiche grau
Von birken und von buchs, der wind ist lau.
Die späten rosen welkten noch nicht ganz.
Erlese küsse sie und flicht den kranz.

Vergiss auch diese lezten astern nicht.
Den purpur um die ranken wilder reben
Und auch was übrig blieb von grünem leben
Verwinde leicht im herbstlichen gesicht.

Stefan George
Das Jahr der Seele (L’Année de l’âme), 1897

                                

On dit que les jardins sont morts

On dit que les jardins sont morts ; viens et regarde
Le reflet de ces bords lointains et souriants ;
Et des nuages purs l’azur inespéré
Éclaire les étangs et les couleurs des sentes.

Prends ce jaune profond, le moelleux de ces gris
Parmi les buis et les bouleaux ; la brise est tiède ;
Tardives ne sont point encore flétries les roses,
Choisis-les, baise-les et tresse la couronne.

Songe à n’oublier point les derniers des asters
Ni la pourpre enroulée à la vigne sauvage
Prends ce qui reste encor de vivante verdure
Fonds-le d’un doigt léger dans l’image automnale.

Stefan George
 Das Jahr der Seele (L’Année de l’âme), 1897

in Stefan George, Choix de poèmes, Première période : 1890-1900
Traduit, préfacé et commenté par Maurice Boucher
Aubier, éditions Montaigne, Paris 1941. Page 165.

 Illustration : Armand Charnay (1844-1915), « Soirée d’automne sur la terrasse » (détail)
Fin 19e, premier quart du 20e siècle. Charlieu, musée Hospitalier. Crédit photographique :  Emma Artige.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Renée Guirguis

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Renée Guirguis (1921 — 1985, Le Caire)… ÉGYPTE
Écrivaine égyptienne d’expression française

Hier, samedi 10 août : Edmond Haraucourt FRANCE ; Hélène Vacaresco… ROUMANIE/FRANCE
Demain, lundi 12 août : Stefan George… ALLEMAGNE

 

Récit II
(extrait)

J’ai dit

Et j’ai croisé le rythme des rames
Sur l’écume des tendresses vives
J’ai blessé ma soif concrète
Aux rochers des mers qui s’entrouvrent
J’ai appelé dans le vent qui traînait
Lourd des horizons pris en écharpe
Des horizons qui se noient sans mourir
Et meurent pour que le sang revive
Quelle histoire de cadavres heureux
Racontent les barques renversées et ces voiles
Tombées comme un vol bas qui agonise

Oui je te vois jour qui m’arrête
Aux portes des tombes marines.
Tu parles haut au plus haut des vagues
Dont le jet lance des ébauches de croix
Je sais que les mots ont peur
Des signaux que la nuit fait à la nuit…

Renée Guirguis
Récits, éd. G.L.M., Paris 1952

Citée par Jean-Jacques Luthi, Anthologie de la poésie francophone d’Égypte. Vingt-huit poètes d’Égypte,
L’Harmattan, Paris 2002. Page 243.

 Illustration : Félix Ziem (1821-1911), « Crépuscule sur les bords du Nil à Damanhour » (détail), c. 1859
Rennes, Musée des Beaux-arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Hélène Vacaresco

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Hélène Vacaresco
(Elena Văcărescu, 1864 Bucarest — 1947 Paris)… ROUMANIE/FRANCE

Hier, vendredi 9 août : Moshé Dor ISRAËL

Ce matin : Edmond Haraucourt FRANCE
Demain, dimanche 11 août : Renée Guirguis… ÉGYPTE

 

Détachée

Mes yeux, ne suivez plus la lune langoureuse !
Mes mains, n’égarez point vos caressants loisirs
Dans l’herbe souple et drue ou dans la source heureuse !
Je veux vous détacher, mes yeux, de vos désirs.

De tout ce qui vous plaît mes mains, je vous détache :
Que tiédeur et fraîcheur vous manquent tour à tour !
Et vous qui poursuivez tout ce que l’ombre cache,
Mes yeux, reposez-vous d’avoir vu tout l’amour !

Ne touchez plus la flamme, ô mes mains dévorantes,
Frêles de contenir votre propre chaleur,
Et vous, mes doigts glacés aux frissons des attentes,
Ne plongez plus dans l’air votre geste enjôleur !

Ne cherchez plus une eau pour vous revoir vous-mêmes,
Mes yeux, pleins de vertige et de fatalité,
Car vous portez en vous les horizons extrêmes,
Ô mes yeux voyageurs, où vous avez été !

Mes bras, ne bercez point les voluptés éteintes
Dont vous ne pouvez plus ni blêmir ni brûler !
Fermez-vous, mes regards, fermez-vous, mes étreintes,
Car l’espace et l’ardeur n’ont rien à vous donner.

Hélène Vacaresco
La dormeuse éveillée, 1914

 Illustration : Sally Mann « Last Measure » (Battlefields)
Copyright © 2010 by Sally Mann. All Rights Reserved.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Edmond Haraucourt

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Edmond Haraucourt (Bourmont, 1856 — Paris, 1941)… FRANCE

Hier, vendredi 9 août : Moshé Dor ISRAËL

Cet après-midi : Hélène Vacaresco (Elena Văcărescu)… ROUMANIE/FRANCE
Demain, dimanche 11 août : Renée Guirguis… ÉGYPTE

 

Rondel de l’adieu

                

Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.

Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu…

Edmond Haraucourt
Seul, Bibliothèque Charpentier, Paris 1891

Source du manuscrit : BNF-Gallica
Poètes contemporains, Anthologie.
Collection des Amitiés françaises, Firmin-Didot, Paris 1938. Page 12

Illustration : Bruno Rigolt
Composition originale d’après Yohan Jacob Bennetter (1822-1904), « L’appareillage » (détail)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Moshé Dor

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Moshé Dor (1932 Tel Aviv —        )… ISRAËL

Hier, jeudi 8 août : Amina Saïd TUNISIE
Demain, samedi 10 août : 2 livraisons
– Edmond Haraucourt… FRANCE (publication du matin)
– Hélène Vacaresco (Elena Văcărescu)… ROUMANIE/FRANCE (publication de l’après-midi)

 

שלום

Shalom

Deux syllabes plus basses que l’herbe dans un monde
bruyant de grands mots. La lumière
transparente se faufile dans ses nervures, sans qu’un
ange vienne frapper leur modeste tête, sans
qu’un arbre généalogique les protège de son ombre.

Mon amour, du blanc se faufile déjà dans tes
cheveux
comme le givre d’un pays lointain mais
tes mains pour moi restent chaudes et l’herbe
pleine de bruit. Ne vois-tu pas en face
de grands soldats qui passent.

Sur ton cœur aussi le vent est passé
et s’est calmé. Deux syllabes
seulement y restent accrochées
plus basses que l’herbe, très
légères.

 

Moshé Dor
Cité par Nicole Gdalia, Ruth Kartun-Blum, Chant d’Israël, Anthologie de la poésie hébraïque moderne
Éd. Caractères, Paris 1984

Illustration : Bruno Rigolt (photomontage), août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Amina Saïd

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Amina Saïd (1953 Tunis —         )… TUNISIE
Écrivaine tunisienne d’expression française. Réside en France depuis 1979.

Hier, mercredi 7 août : Shiki Masaoka… JAPON
Demain, vendredi 9 août : Moshé Dor… ISRAËL

 

Sentier de lumière
(extraits)

[…]
je suis née plusieurs fois de chaque étoile
je suis morte autant de fois du soleil des jours
j’ai pris très tôt des bateaux pour nulle part
j’ai demandé une chambre dans la patrie des autres
je n’avais rien accompli avant nos adieux
j’ai habité le couchant le levant et l’espace du vent
j’étais cette étrangère qu’accompagnait le soir
deux fois étrangère entre nord et sud
j’ai gravé des oiseaux tristes sur des pierres grises
j’ai dessiné ces pierres et les ai habitées
j’ai construit des radeaux où il n’y avait pas d’océans
j’ai dressé des tentes où n’étaient nuls déserts
des caravanes m’ont conduite vers un rêve d’orient
mes calligraphies ont voyagé sur le dos des nuages
je me suis souvenue de la neige des amandiers
j’ai suivi la route aérienne des oiseaux
jusqu’au mont de la lune aux duvets des naissances
j’ai appris et oublié toutes les langues de la terre
j’ai fait un grand feu de toutes les patries
j’ai bu quelques soirs au flacon de l’oubli
j’ai cherché mon étoile dans le lit des étoiles
j’ai gardé ton amour au creux de ma paume
j’ai tissé un tapis avec la laine du souvenir
j’ai déplié le monde sous l’arche des commencements
j’ai pansé les plaies du crépuscule
j’ai mis en gerbes mes saisons pour les offrir à la vie
j’ai compté les arbres qui me séparent de toi
nous étions deux sur cette terre nous voilà seuls
j’ai serré une ceinture de mots autour de ma taille
j’ai recouvert d’un linceul l’illusion des miroirs
j’ai cultivé le silence comme une plante rare lueur après lueur
j’ai déchiffré la nuit
[…]

 

Amina Saïd
La Douleur des seuils
La Différence, Paris 2003

Illustration : Fernand Léger (1881-1955), « Paysage romantique », huile sur toile (1946)
Belfort, musée d’Art et d’Histoire. Cliché : BR (août 2012, Musée Chagall, Nice)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Shiki Masaoka (Shiki)

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Shiki Masaoka (1867 Matsuyama — 1902 Tokyo)… JAPON
Masaoka Shiki,
connu sous son prénom Shiki (« Petit Coucou ») est considéré comme l’un des maîtres du haïku  avec Bashō, Buson, et Issa.

 

Hier, mardi 6 août : Lucie Delarue-Mardrus… FRANCE
Demain, jeudi 8 août : Amina Saïd… TUNISIE

 

Haïkus

                         

_____Longueur du jour
le bateau devise
_____avec la grève

(Printemps)

Utagawa Hiroshige (1797-1858), « Yui-shuku » (ukiyo-e, c. 1830), Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō

                             

_____Houle des nuages bas
amoncelés
 _____sur la ligne lointaine de la mer

(Été)

Katsushika Hokusai (1760-1849), « La Grande Vague de Kanagawa » (ukiyo-e, 1831)

                                                    

_____Un oiseau chanta —
tomba au sol
_____une baie rouge

(Automne)

Katsushika Hokusai (1760-1849), « Hibiscus et moineau » (ukiyo-e, c. 1830)

                                    

_____Clair de lune d’hiver —
l’ombre de la parole de pierre
 _____l’ombre du pin

(Hiver)

Kawase Hasui (1883-1957), « Lune d’hiver à Toyamagahara » (ukiyo-e, c. 1931)


Textes extraits de Haïkus anthologie
avant-propos et texte français de Roger Munier, préface de Yves Bonnefoy
Éd. du Seuil. Collection Points poésie, Paris 2006 (p. 45, 97, 157, 207)
.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Lucie Delarue-Mardrus

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Lucie Delarue-Mardrus
(Honfleur, 1874 — Château-Gontier, 1945)… FRANCE

Hier, lundi 5 août : Birago Diop… SÉNÉGAL
Demain, mercredi 7 août : Shiki Masaoka… JAPON

 

Le cri des femmes dans la nuit

Nous sommes devant vous l’être faible et doré,
 _____
Nudité sage sous la robe,
Et notre vrai regard à vos yeux se dérobe ;
Mais quel beau monstre, en nous, cherche à se libérer !

Votre amour masculin, forme de votre haine,
 _____Ne nous laisse, pour liberté,
Que le cri naturel de la maternité.
En elle seulement notre instinct se déchaîne.

Or voyez de quel bras nous serrons nos enfants
 _____Sur nos poitrines nourrissantes !
Se donnent-elles mieux, bêlantes, rugissantes,
La lionne à ses lionceaux, ou la biche à ses faons ?

Sauf cet instinct permis, ce n’est que peur et honte.
 _____Nous tremblons devant votre loi,
Mais il serait aussi la tempête qui monte,
Notre baiser, sans les scrupules, sans la foi !

Nous sommes plus que vous de la race des faunes,
 _____Notre désir est incessant.
Parmi les printemps verts et les automnes jaunes,
Vous devriez nous suivre à nos traces de sang.

Vous avez bien voulu que nous fussions des mères,
 _____Vous, les maîtres, vous les plus forts,
Mères, oui, mais non pas amantes tout entières,
Parce que vous craigniez le cri de notre corps.

Certes, vous le savez, hommes, votre puissance
 _____N’est pas tout ce que nous voulons.
Et, par les belles nuits, nos sanglots sourds et longs
Clameraient vainement votre insuffisance.

Vous êtes tout, logique et science et raison,
 _____Mais vous n’êtes pas nos vrais mâles.
Vous êtes trop humains pour nous trop animales :
La bête féminine aime en toute saison.

Oui, soyez orgueilleux de posséder les femmes !
 _____Mais elles sont comme la mer,
Et toute la ferveur de vos petites âmes
Ne satisfera point l’océan de leur chair !

 

Lucie Delarue-Mardrus
Par vents et marées, 1910

 Illustration : Sarah  Charlesworth (1947-2013), « Figures » (détail), 1983 (Objects of Desire)
New York, Brooklyn Museum
 © Sarah Charlesworth

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Birago Diop

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Birago Diop (1906 — 1989 Dakar)… SÉNÉGAL

Hier, dimanche 4 août : Fernando Pessoa… PORTUGAL
Demain, mardi 6 août : Lucie Delarue-Mardrus… FRANCE

                         

Misère

Larme, larme importune
qui choit sans bruit, dans la nuit
Comme un rayon de lune
dans la nuit qui fuit.
Le cœur vaste comme
un rêve un rêve d’enfant
Souffrant ailleurs
Vous pleure
Serments, leurres
des heures
d’antan.

Murmures, murmures indistincts
qu’on égrène sans fin
qu’on égrène en vain
sur les longs chemins,
Sur les chemins indistincts.
Les peines,
Les petites peines,
Les grandes peines
les peines lointaines
Reviennent
Ternir
le souvenir.

Plainte, plainte douce
sans cesse envolée
Que pousse
l’âme esseulée
Sur l’aile d’un rêve
Elle crève
Comme le sachet
d’un
parfum
secret.

 

Birago Diop
Novembre 1929

Poème publié dans Anthologie de la poésie africaine, Six poètes d’Afrique francophone,
Choix et présentation par Alain Mabanckou, 
Points Poésie 2010, pages 39-40.
Voyez aussi le site Biragodiop.com, remarquablement constitué.

Illustration : Pablo Picasso, « La femme qui pleure avec un mouchoir », huile sur toile (1937)
Madrid, Museo Reina Sofía

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Fernando Pessoa

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Fernando Pessoa (1888 — 1935, Lisbonne)… PORTUGAL

Hier, samedi 3 août : Charlotte Brontë… GRANDE-BRETAGNE
Demain, lundi 5 août : Birago Diop… SÉNÉGAL

Não basta abrir a janela

Não basta abrir a janela
Para ver os campos e o rio.
Não é bastante não ser cego
Para ver as árvores e as flores.
É preciso também não ter filosofia nenhuma.
Com filosofia não há árvores: há ideias apenas.
Há só cada um de nós, como uma cave.
Há só uma janela fechada, e todo o mundo lá fora;
E um sonho do que se poderia ver se a janela se abrisse,
Que nunca é o que se vê quando se abre a janela.

Fernando Pessoa
Poemas Inconjuntos
1913-1915
Pour découvrir d’autres poèmes de Pessoa (en portugais),
cliquez ici.

                                                                   

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre,
pour voir les champs et la rivière.
Il ne suffit pas de n’être pas aveugle
pour voir les arbres et les fleurs.
Il faut également n’avoir aucune philosophie.
Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées.
Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave.
Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur ;
Et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,
Et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.

Fernando Pessoa, 1913-1915
 Poèmes désassemblés

 in Fernando Pessoa, Anthologie des hétéronymes,
coll. « L’œil du poète », éd. Textuel, Paris 2004, page 51
Poèmes traduits du portugais par Maria Antonia Câmara Manuel, Michel Chandeigne, Armand Guibert et al.

Pour écouter ce poème lu en portugais, cliquez ici.
Pour mieux comprendre la dimension symbolique de ce texte, cliquez ici
(Judith Balso, Pessoa, le passeur métaphysique, éd. du Seuil, Paris 2006)

Illustration : Pierre Bonnard (1867-1947), « La petite fenêtre au Cannet » (1946). Huile sur toile
Coll. privée. Crédit photographique : Giraudon