Classes de Première Séries technologiques Le sujet de l’EAF 2012

Avant la mise en ligne prochaine des corrigés ainsi que d’un rapport de correction, voici le sujet national de l’Épreuve Anticipée de Français à la session 2012 du Baccalauréat technologique… Bonne chance à toutes et à tous pour les épreuves orales ! Quelle que soit votre impression, ne vous découragez pas, et donnez le meilleur de vous-même jusqu’au bout !

Calendrier de publication des corrigés :

  • Corrigé des questions : mise en ligne effectuée.
  • éléments de corrigé pour les travaux d’écriture : prochainement.
  • Rapport de correction 2012 pour le Baccalauréat technologique : jeudi 5 juillet, 18 heures.

 

BACCALAURÉAT TECHNOLOGIQUE

ÉPREUVE ANTICIPÉE DE FRANÇAIS
TOUTES SÉRIES

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.

Corpus :

  • Texte A : Arthur Rimbaud, « Roman », Cahier de Douai, in Poésies, 1870-1872.
  • Texte B : Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, (vers 1 à 42), in Poésies complètes, 1913.
  • Texte C : René Char, « L’adolescent souffleté », Les Matinaux, 1950.

TEXTE A : Arthur Rimbaud, « Roman », Cahier de Douai, Poésies, 1870-1872.

Le poète Rimbaud a produit toute son œuvre poétique alors qu’il n’était lui-même qu’un adolescent.

« Roman »

I

01  On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade1
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade2

05  Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin,
— A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
10  D’azur3 sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué4 d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser5.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
15  On divague6 ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le cœur fou Robinsonne7 à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
20  Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines8

IV

25  Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux — Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire…!

— Ce soir-là… — vous rentrez aux cafés éclatants,
30  Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Arthur Rimbaud, « Roman »
Cahier de Douai, Poésies, 1870-1872.

1. Foin des bocks et de la limonade : le poète renonce à boire de la bière (les bocks) et de la limonade
2. La promenade : espace bordé d’arbres, où l’on se promène à pied
3. D’azur sombre : de ciel sombre
4. Piqué : tacheté
5. Griser : rendre un peu ivre
6. On divague : on laisse errer nos pensées, on déraisonne
7. Le coeur fou Robinsonne : le coeur s’échappe et vagabonde
8. Cavatine : air d’opéra pour soliste

 

TEXTE B : Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France  (vers 1 à 42), Poésies complètes, 1913

Ce long poème de 445 vers, nourri de références propres à l’histoire de Cendrars, se présente comme le récit d’un jeune narrateur de seize ans qui fait le voyage de Moscou à Kharbine (ville de Mandchourie) en compagnie de Jeanne, une jeune fille parisienne.

01  En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues1 du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
05  Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était alors si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Éphèse2 ou comme la Place ___________________________________________ [Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
10  Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin3 était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
15  Et l’or mielleux des cloches…
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode4
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes5
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit6 s’envolaient sur la place
20  Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences7 du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
25  Je ne savais pas aller jusqu’au bout.
J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
30  Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres8 qui tournaient en tourbillons sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
35  Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent…
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe9
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s’ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
40  J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux
[…]

Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (vers 1 à 42),
Poésies complètes, 1913

1. Lieue : mesure de distance approximativement égale à quatre kilomètres.
2. Le temple d’Éphèse, considéré dans l’Antiquité comme la quatrième merveille du monde, fut incendié en 356.
3. Kremlin : citadelle impériale située au cœur de Moscou.
4. Novgorode : ville de Russie
5. Caractères cunéiformes : écriture ancienne de Mésopotamie qui combine des signes en forme de clous triangulaires
6. Les pigeons du Saint-Esprit : dans la tradition biblique, la colombe symbolise l’Esprit saint.
7. Réminiscence : mémoire profonde, lointaine, comme venue du fond des âges
8. Fiacre : véhicule tiré par des chevaux
9. La venue du grand Christ rouge de la révolution russe : allusion à la Révolution de 1905, déclenchée à Saint-Pétersbourg, et dont la principale manifestation fut conduite par un religieux orthodoxe.

 

TEXTE C : René Char, « L’adolescent souffleté », Les Matinaux, 1950.

L’ADOLESCENT SOUFFLETÉ1

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité2 d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût3 résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme4 de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté.

Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort.

René Char, « L’adolescent souffleté »
Les Matinaux, 1950.

1. Souffleté : giflé
2. Iniquité : injustice
3. Fût : tronc de l’arbre
4. Mutisme : état d’une personne qui refuse de parler ou est réduite au silence.

 

I – Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique. (6 points)

  • Question 1 : Quels pronoms personnels désignent l’adolescent dans ces trois poèmes ? Comment interpréter ces choix différents ? (3 points)
  • Question 2 : Quelles expériences vécues par les adolescents évoquent ces poèmes ? Que leur apportent-elles ? (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l’un des sujets suivants. (14 points)

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Rimbaud (texte A), en vous aidant du parcours de lecture suivant :
    – L’importance des sensations dans l’évocation des lieux.
    – L’insouciance des premières émotions amoureuses.
  • Dissertation
    Les poètes souvent s’inspirent de leurs propres expériences pour nourrir leur écriture. Pour autant, ne parlent-ils que d’eux-mêmes ?
    Vous répondrez à cette question en un développement argumenté, en mobilisant les textes du corpus ainsi que ceux que vous avez lus et étudiés.
  • Invention
    Votre classe participe à un festival de poésie consacré cette année à l’adolescence. Vous êtes invité à composer deux textes :
    – le premier est un poème inspiré de votre propre expérience à cet âge ;
    – le second est une argumentation qui développe l’intérêt que vous avez trouvé à utiliser l’écriture poétique pour évoquer cette expérience.

Le premier texte que vous rédigerez sera un poème de la forme de votre choix (en vers, en vers libres ou en prose) de 15 à 20 lignes. Le second comportera plusieurs arguments et ne dépassera pas une trentaine de lignes.

 

Calendrier de publication des corrigés :

  • Corrigé des questionsmise en ligne effectuée.
  • éléments de corrigé pour les travaux d’écriture : prochainement.
  • Rapport de correction 2012 pour le Baccalauréat technologique : jeudi 5 juillet, 18 heures.

Ecriture collaborative : Corrigé de dissertation par Sarah. Discuter une thèse : Anaïs Nin

 

Entraînement à la dissertation littéraire…

« Discuter une thèse »

 

Corrigé élève (2/2)

Aujourd’hui, la dissertation de Sarah B. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Voir aussi la dissertation proposée par Clarisse !

Rappel du sujet : À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Je ne pouvais vivre dans aucun des mondes qui m’étaient proposés […]. J’ai dû créer un monde pour moi, comme un climat, un anais-nin-1.1254664398.jpgpays, une atmosphère, où je puisse respirer, régner et me recréer lorsque j’étais détruite par la vie… C’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres en définitive. Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe, nous écrivons pour élargir notre univers, lorsque nous nous sentons étranglés, gênés, seuls »

(extrait du Journal d’Anaïs Nin, février 1954).

Anaïs Nin affirme que « nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres ». Vous discuterez ces propos.

Cette dissertation, préparée en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur travail. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement exceptionnels, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui la dissertation de Sarah… Note obtenue : 19/20 : bravo à elle pour ce travail de très grande qualité, dont quelques passages ont été retouchés ou étayés en vue de la publication dans ce blog de Lettres.


 

[Introduction]

     La naissance puis le développement de l’écriture ont profondément marqué l’histoire des civilisations et la diffusion des connaissances, à tel point que l’on peut s’interroger : dans quel but écrit-on ? À ce titre, Anaïs Nin propose en février 1954 dans son Journal une vision très personnelle qui place l’écriture au centre d’une réflexion humaniste : «  Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres ». Ces propos nous amènent à réfléchir au rôle et à la mission de l’écrivain.

     Si, comme nous le verrons d’abord, l’écriture est au cœur du dialogisme et de l’altérité, n’amène-t-elle pas également à se découvrir à travers les mots ? C’est en effet dans le rapport à soi-même qu’il faudra aussi envisager la mission de l’écrivain. Enfin, nous réfléchirons à l’importance même que revêt l’acte d’écrire : les propos d’Anaïs Nin ne nous invitent-ils pas à ce titre à dépasser les impératifs utilitaires ou pragmatiques de l’écriture pour privilégier sa dimension symbolique et subjective ?

[Première partie]

     À l’origine de l’écriture, il y a le geste physique, le « signe d’encre », qui est la base même de l’échange : le geste calligraphique n’est-il pas, dans son mouvement et sa dynamique mêmes, l’esquisse d’un dialogue ? Embellir l’écriture, former de « belles lettres », c’est d’abord prendre en compte celui qui, avant même de les lire, regardera les mots. Le geste calligraphié instaure donc une communication avec autrui. Plus fondamentalement, nous pouvons affirmer que l’écriture est par définition « migrante » : écrire, c’est être lu par les autres ; c’est écrire pour les autres, c’est une forme de dialogue à distance, à travers les mots. À ce titre, Anaïs Nin a souvent revendiqué son cosmopolitisme, se présentant volontiers comme un « auteur international ». De fait, lorsqu’elle affirme que « nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres », nous pouvons comprendre qu’en éprouvant l’altérité comme condition de l’écriture, l’écrivain crée une aire de complicité avec le monde qui l’entoure. Que l’on songe ici à Victor Hugo qui, dans la préface des Contemplations(1856), s’exclame : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! ». En répondant à ceux qui reprochent aux Romantiques leur culte du moi, Hugo nous amène à comprendre qu’écrire, même en parlant de soi, c’est parler au nom des autres : l’écrivain d’ailleurs, n’exprime-t-il pas des sentiments universels ? De fait, sa parole est fraternelle avec le monde. C’est en cela que l’écriture devient ainsi un moyen d’apprendre des autres.

     Comme nous le voyons,  écrire en apprenant des autres, dépasse le simple stade de la communication. Dans un monde qui est souvent fait de confrontations et de conflits, l’écriture peut se définir dans le cadre d’une altérité relationnelle, qui est en même temps une altérité existentielle : l’écrivaine algérienne de langue française Assia Djebar faisait à ce titre remarquer qu’elle pratiquait « une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte, quelquefois muette, qui vous ébranle et traverse votre être tout entier […] » mais aussi une écriture « tout contre, c’est-à-dire une écriture du rapprochement, de l’écoute, le besoin d’être auprès de…, de cerner une chaleur humaine, une solidarité […] ». En ce sens, l’écriture répond à une impérieuse nécessité qui pose l’écrivain comme existence en relation : en se rapprochant des autres, en échangeant et ainsi en apprenant d’eux, l’écrivain, loin de faire de « l’art pour l’art » est d’abord un être en communion. Son écriture constitue ainsi un fait d’altérité qui participe à la logique « cosmopolite » et universelle du monde. Cette écriture de contact et de rapprochement a été très bien illustrée par Paul Éluard. Ainsi dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936, l’auteur revendique la nécessité pour les poètes de faire partie du peuple afin de s’en faire comprendre, et d’apprendre de lui : « les poètes, écrit-il, sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux ». Cette conception particulière de l’engagement que défend Éluard passe donc par la volonté de toucher le lecteur dans son expérience la plus concrète et la plus universelle : comme il l’affirme plus loin, les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. »

     De nos remarques précédentes, il ressort l’idée que l’écriture, en nous apprenant « à parler avec les autres », peut aussi être interprétée comme engagement ; la dimension esthétique du langage étant ainsi subordonnée à sa dimension éthique et morale. De fait, écrire, c’est transmettre des idées : ainsi l’écrivain se trouve-t-il « en situation » —pour reprendre une formule chère à Sartre— dans l’Histoire. Parler au nom de tous, pour des personnes qui elles ne peuvent pas s’exprimer, c’est parler avec les autres. Ici, la parole littéraire se trouve au centre de la question de l’action : elle devient une arme capable de transgresser toutes les censures et tous les interdits. Qui ne connaît pas le célèbre article rédigé par Émile Zola lors de l’affaire Dreyfus : « J’accuse » ? Publié dans l’édition du 13 janvier 1898 du journal L’Aurore, cet article prend la forme d’une lettre ouverte au président de la République, Félix Faure. En s’engageant ainsi publiquement, Émile Zola nous rappelle combien l’engagement dans l’écriture est une exigence radicale : écrire, c’est assumer un rôle moral qui commande à l’écrivain d’être au service des autres : c’est par et pour autrui qu’il écrit. Qu’il nous soit permis d’évoquer ici  la « Complainte du fusillé » de Jacques Prévert, véritable cri de révolte contre l’inanité de la guerre :

Ils m’ont tiré au mauvais sort
par les pieds
et m’ont jeté dans la charrette des morts
des morts tirés des rangs
des rangs de leur vivant
numéroté
leur vivant hostile à la mort
Et je suis là près d’eux
vivant encore un peu
tuant le temps de mon mal
tuant le temps de mon mieux.

Ces quelques vers extraits du poème valent comme engagement social, militant et revendicatif. L’écriture, comme nous l’avons vu, est donc utilisée pour « parler avec les autres ». En ce sens, nous comprenons mieux maintenant les propos d’Anaïs Nin : c’est en effet le principe dialogique qui fonde la légitimité de l’écriture en tant que fait social. Ainsi l’écriture suppose l’autre.

[Deuxième partie]

     Certes, comme nous l’enseigne Anaïs Nin, il n’y a pas d’écriture sans possibilité d’échange et de dialogue. Mais faut-il pour autant s’en tenir seulement à cette conception ? Si le dialogisme est au cœur de l’acte d’écriture, et si l’altérité semble un élément inhérent au langage humain, n’est-il pas pour autant légitime d’affirmer que nous écrivons pour nous apprendre à nous parler ? Si dialogisme il y a, l’écriture pourrait ainsi être un dialogue avec soi-même. À cet égard, Anaïs Nin a tenu un imposant journal qu’elle commença à l’âge de onze ans et qu’elle n’abandonna jamais : l’écriture de l’intime n’est-elle pas précisément la meilleure expression de ce dialogue avec soi-même que nous évoquions à l’instant ? L’autobiographie fonctionne en effet comme miroir : apprendre à se connaître, voilà l’enjeu véritable de l’écriture. Marcel Proust écrit ainsi qu’un livre « est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-même, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir ». L’auteur d’À la recherche du temps perdu, en analysant ici la différence entre le moi social et le moi de l’écrivain, nous montre magnifiquement qu’écrire est une manière de reconstituer son passé. Toute écriture est donc identitaire : en reconstruisant un temps oublié ou « perdu », l’écriture donne un sens à la vie. 

     Cette dimension existentielle de l’écriture est primordiale : écrire, c’est bien sûr garder une trace de la vie, mais plus profondément une empreinte de soi. L’écriture est une quête, une reconfiguration identitaire : « Passant ma vie avec moi, je dois me connaître », affirme Jean-Jacques Rousseau dans sa première lettre à Monsieur de Malesherbes. Apprendre à se connaître, entrer dans son intimité, chercher sa personnalité et trouver une vérité intérieure sont ici essentiels. C’est grâce aux mots que l’écriture donne un sens à la vie. Nous pourrions même dire qu’en écrivant et en entrant dans l’intimité du langage, nous rentrons dans notre propre intimité. Le lyrisme, et particulièrement le lyrisme romantique, place le moi au premier plan. Cette subjectivité lyrique a été fort bien exprimée dans la poésie lamartinienne par exemple. « L’Isolement » est l’expression même de ce pacte lyrique :

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
[…]
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Comme nous le voyons en relisant ces vers célèbres, l’écriture en tant qu’expression des états d’âme, amène se connaître car elle fonde l’identité même de l’homme.  Le fait d’exprimer ou d’épancher ses sentiments avec l’écriture, permet d’apprendre sur nous-même. Récemment, l’écrivaine Nina Bouraoui évoquait ainsi cette quête de soi : « L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise » : écrire pour se chercher, pour se perdre et ainsi mieux se retrouver. En ce sens, l’écriture et donc le livre, sont des territoires de rencontres : et même la rencontre avec soi-même, c’est-à-dire avec cet autre qui est en soi, est peut-être la plus belle rencontre que permet le langage.

     De ce fait, écrire c’est rendre dicible l’indicible, et c’est chercher conséquemment une certaine vérité. Se soulager et se confesser à travers les mots, c’est se réinventer, tant il est vrai que l’écriture venge de la vie. Transfigurer ses problèmes, ses angoisses par le biais de l’écrit, c’est un peu parler à quelqu’un, alimenter une conversation intérieure qui conditionne la réflexion. Le journal d’Anne Frank, qui est le témoignage unique d’une adolescente juive cachée avec sa famille pendant deux ans durant la seconde Guerre mondiale, nous semble ici fondamental : en refusant un destinataire de l’écrit, le journal intime prend ici une signification bouleversante. Écrire à soi-même, au seuil de disparaître, n’est-ce pas chercher à travers le monologue intérieur une réponse au silence du monde ? Comme si le « jeu » avec l’inconnue rêvée, idéalisée, était une façon de réinventer le « je » ? Une façon de ne pas mourir… Dans le contexte brutal et oppressant de la déportation, l’écriture apparaît comme le seul moyen de sauver non seulement son identité individuelle mais aussi celle de l’humanité, menacée de disparaître. En s’adressant à un destinataire imaginaire, la petite Anne donne un sens à la douleur, à la privation, à la peur, qui est tout autant une expérience d’écriture qu’une expérience humaine. Écrire pour soi, écrire pour se réinventer, pour se « connaître », c’est-à-dire pour naître à nouveau et pour sortir du nihilisme…

[Troisième partie]

     Essayons désormais de mieux comprendre la portée des propos d’Anaïs Nin : entre altérité et identité, si l’écriture est d’une certaine façon un espace de parole, n’est-elle pas aussi un espace de silence ? Dès lors, ne pourrions-nous affirmer qu’écrire, c’est créer quelque chose entre le présent et l’absence. C’est Maurice Blanchot qui affirmait à ce titre qu’entre présence et absence, un espace s’ouvre grâce à l’immanence de l’écriture. Écrire, c’est bien sûr une présence : présence de la vie de tous les jours ; écrire pour penser le présent, pour rester parmi les autres, pour faire partie du monde. Mais si l’écriture permet de rester dans l’actualité et la réalité des faits, dans le concret et le compréhensible, ne risque-t-elle pas de subordonner le langage à la recherche utilitariste ? Ne pouvons-nous dès lors affirmer que le simple fait d’écrire confère une présence aux mots, qu’elle leur donne la possibilité même d’exister ? Si des mots se regroupent ensemble, ils font une phrase, puis un sujet, une histoire… L’écriture ouvre donc la parole à sa potentialité : les mots prennent vie, ils prennent sens. Faire vivre des mots, c’est faire vivre la vie elle-même : tel pourrait être le but de l’écriture. Un peu comme si les mots, parlant de la vie elle-même sur du papier, avaient ce pouvoir de transfigurer la vie. Que l’on songe ici au roman de Georges Pérec, La Vie mode d’emploi, qui a valeur d’avertissement :

Cinoc, qui avait alors une cinquantaine d’années, exerçait un curieux métier. Comme il le disait lui-même, il était «tueur de mots» : il travaillait à la mise à jour des dictionnaires Larousse. Mais alors que d’autres rédacteurs étaient à la recherche de mots et de sens nouveaux, lui devait, pour leur faire de la place, éliminer tous les mots et tous les sens tombés en désuétude.
Quand il prit sa retraite, […] il avait fait disparaître des centaines et des milliers d’outils, de techniques, de coutumes, de croyances, de dictons, de plats, de jeux, de sobriquets, de poids et de mesures; il avait rayé de la carte des dizaines d’îles, des centaines de villes et de fleuves, des milliers de chefs-lieux de canton ; il avait renvoyé à leur anonymat des centaines de sortes de vaches, des espèces d’oiseaux, d’insectes et de serpents, des poissons un peu spéciaux, des variétés de coquillages, des plantes pas tout à fait pareilles, des types particuliers de légumes et de fruits ; il avait fait s’évanouir dans la nuit des temps des cohortes de géographes, de missionnaires, d’entomologistes, de Pères de l’Église, d’hommes de lettres, de généraux, de Dieux & de Démons.

En tuant les mots, Cinoc tue la différence. N’est-ce pas ce qui disparaît de notre propre monde ? Et n’est-ce pas le sens profond qu’il convient d’attribuer à la citation d’Anaïs Nin ? Tant il est vrai qu’il y a un lien fort entre l’écrivain et les mots qu’il emploie : tuer les mots revient à nier l’existence, la vie même. On pourrait dès lors affirmer que les mots sont aussi une part de vie de l’écrivain. Toute sa sensibilité est mise dans les mots, ils ont donc une grande force morale, et de ce fait, ils prennent vie.

     Cette libération du mot est aussi une libération de l’homme. L’écriture automatique, inventée par les Surréalistes, nous semble exprimer ce dessein. En se libérant de toute raison, et en laissant s’exprimer sa pensée, son ressenti et ses envies au fil des mots, le sujet écrivant restitue le mystère de l’écriture elle-même : André Breton, dans le Manifeste du Surréalisme, présente ainsi l’écriture automatique : « monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l’esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement… » : on se laisse ainsi porter, et les mots qui nous passent par la tête expriment soudainement une vérité qui dépasse le langage oral. Écrire apparaît donc comme un au-delà de la parole, et le lieu de l’écriture apparaît comme un lieu indéterminé dans le temps, en dehors de la réalité physique, capable d’atteindre une réalité symbolique et métaphysique. Ce lien si profond qui unit l’écrivain et les mots qu’il utilise en dit long sur nous-même… L’écriture est comme la transcription en abîme de l’être : nous écrivons pour nous apprendre à atteindre le silence, qui est peut-être la parole véritable. Écrire s’accomplit comme la quête de l’indicible. Au-delà de leur référence factuelle et monstrative, les mots s’enracinent dans le mystère même de la Création : l’écriture, ainsi que nous le comprenons au terme de cette réflexion, pourrait être aussi celle de l’absence. Nous écrivons, pourrions-nous dire dès lors pour paraphraser les propos d’Anaïs Nin, pour apprendre le langage du silence. 

     Comme nous le voyons, il y a un moment où toute personne qui écrit, se tournant vers l’indicible, cherche à atteindre par les mots l’inaccessible même, comme pour mieux déchiffrer et repenser le monde. Certains même verront dans le mot lui-même l’expression du silence… Écrire, c’est comme aller quelque part où s’arrête le dire, et commence le silence. Dans notre monde où la surcommunication tend à tuer le langage et les mots eux-mêmes, l’écrit est un détour permettant d’éviter les dérives fonctionnalistes du langage que nous évoquions précédemment à travers le texte de Georges Pérec. L’écriture permet ainsi de voiler parfois les choses, afin de mieux les dévoiler.  Elle symbolise en effet un refus de la norme référentielle : le mot contre l’uniformité collectiviste, la liberté de langage contre le déterminisme, le désordre poétique contre l’ordre normatif. Notre société de l’hyper-communication serait ainsi une société de l’hyper-solitude, dépourvue d’échanges, c’est-à-dire de silences véritables : dans leurs maisons-murs, mis en visibilité permanente, des individus communiquent à travers des écrans interposés dans un monde de résolution de problèmes via des réseaux (cette analyse réinvestit quelques passages de l’article suivant : Modernité et architecture, l’impossible détour). Dès lors, les propos d’Anaïs Nin prennent tout leur sens : l’écriture pourrait représenter ce qui n’est pas nommé, et qui se prête au déchiffrement et donc au silence. Claude Abastado, dans « Expérience et théorie de la poésie chez Mallarmé » (Archives des Lettres Modernes, 119, page 39. Propos cités par Annette de La Motte dans Au-Delà du Mot : Une « écriture du Silence »…), dit que l’auteur de « Brise marine » « voudrait  ne retenir des mots que la connotation, effacer la valeur dénotative, joaillier qui rêve de garder les feux des pierreries en supprimant les gemmes ». Cette approche nous semble bien résumer notre démonstration : toute écriture est ainsi improbable,  improchable, car elle reste un cheminement intérieur que l’on pourrait appeler la parole du silence… 

[Conclusion]

     Au terme de ce travail, exigeant et difficile, interrogeons-nous : comme nous l’avons compris, l’acte d’écrire oscille entre le moi collectif et le moi le plus individuel. Mais s’il est incontestable que « nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres », comme l’a si bien dit Anaïs Nin, nous pouvons affirmer que l’écriture amène à réfléchir sur soi. Il y a tant de façons de s’exprimer, de penser… Et tant de manières de vivre à travers les mots que toute définition reste incomplète.

     Nous avons commencé notre travail en évoquant la rencontre de la parole et de l’écriture, et nous le concluons sur le silence. Non point le silence stérile, vide, mais le silence du sens, le silence de la signification, le silence comme « horizon de l’écriture ». Terminons sur ces mots de Christian Bobin, rapportés par Annette de La Motte dans Au-Delà du Mot : Une « écriture du Silence »… : « Mon vrai désir, ce n’était pas d’écrire, c’était de me taire. M’asseoir sur le pas d’une porte et regarder ce qui vient, sans ajouter au grand bruissement du monde »…

© Sarah B. Classe de Seconde 1 (Promotion 2011-2012).
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif (Montargis, France, mai 2012)

Secrétariat de rédaction et contributions additionnelles : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux de mes étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du travail cité (URL de la page).

Ecriture collaborative : Corrigé de dissertation par Clarisse. Discuter une thèse : Anaïs Nin

Entraînement à la dissertation littéraire…

« Discuter une thèse »

 

Corrigé élève 1/2

Aujourd’hui, la dissertation de Clarisse Q. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Voir aussi la dissertation proposée par Sarah !

Rappel du sujet : À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Je ne pouvais vivre dans aucun des mondes qui m’étaient proposés […]. J’ai dû créer un monde pour moi, comme un climat, un anais-nin-1.1254664398.jpgpays, une atmosphère, où je puisse respirer, régner et me recréer lorsque j’étais détruite par la vie… C’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres en définitive. Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe, nous écrivons pour élargir notre univers, lorsque nous nous sentons étranglés, gênés, seuls »

(extrait du Journal d’Anaïs Nin, février 1954).

Anaïs Nin affirme que « nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres ». Vous discuterez ces propos.

Cette dissertation, préparée en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur travail. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement remarquables, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui la dissertation de Clarisse… Note obtenue : 20/20 : bravo à elle pour ce travail vraiment exceptionnel, dont quelques passages ont été légèrement retouchés ou étayés en vue de la publication dans ce blog de Lettres.


 

[Introduction]

     Née du besoin immémorial des hommes de conserver la trace de leurs échanges, et plus fondamentalement de laisser une empreinte d’eux-mêmes, l’écriture occupe une place à part dans les systèmes de communication, très différente du langage oral. Plus qu’une simple transcription de la parole, l’écriture amène à en questionner l’objet et les enjeux : pourquoi les hommes éprouvent-ils en effet cette nécessité d’écrire ? L’écrivaine Anaïs Nin répond à cette question dans son Journal en affirmant  que « nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres ».

     Ainsi l’écriture comme acte identitaire, amènerait-elle à prendre en compte l’autre pour mieux penser l’altérité. Nous réfléchirons à cette problématique selon une triple perspective : si l’écriture, comme le rappelle l’auteure, est un moyen de communiquer avec le monde, celle-ci ne peut-elle constituer également une manière d’apprendre à parler avec soi-même ? Sans doute faudra-t-il dépasser ce dualisme quelque peu réducteur en montrant que l’acte d’écrire, avant de nous apprendre à parler, peut nous enseigner la parole même du silence…

 

[Première partie]

     Si nous reprenons les propos d’Anaïs Nin, écrire serait avant tout une manière d’échanger avec le monde. De fait, il y a dans l’écriture ce désir de communiquer  avec l’autre, qui est d’abord un tissage de sens et de lien : écrire, c’est donc écrire au-dehors de soi
     La citation d’Anaïs Nin amène en premier lieu à définir l’écriture comme l’élaboration d’un échange entre le moi-écrivant et le moi du lecteur. Elle est une autre manière de communiquer, qui se substitue au discours oral, afin de parler différemment, en s’appropriant presque la langue de l’autre. Comme le rappelle Anaïs Nin, écrire, c’est « apprendre à parler avec les autres « . Comment ne pas évoquer ce propos éclairant d’Édouard Glissant dans une interview pour le journal Libération : « l’écrivain, par delà la langue dont il use, est un bâtisseur de langage ». Dans l’Intention poétique, l’auteur ajoutait même : « C’est dans ma langue que je te parle mais c’est dans mon langage que je te comprends ». Nous pourrions ici opposer à une certaine vanité de l’écriture la vérité de la parole. C’est Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues qui rappelait opportunément que « les langues sont faites pour être parlées, l’écriture ne sert que de supplément à la parole ». Paradoxalement, c’est à travers la parole d’autrui que l’acte d’écrire prend tout son sens. Si un auteur semble avoir la capacité de créer, d’assembler les mots de façon à former des phrases, c’est grâce à ce langage qu’il parvient à comprendre les autres. Ainsi réussit-il véritablement à faire entrer le lecteur dans son monde : chaque mot, chaque marque de ponctuation, chaque espace blanc, est comme la transmission d’une sensation, d’un sentiment, d’une émotion…  Aussi, l’acte d’écrire est-il interculturel et interpersonnel : on écrit pour un destinataire, afin de mieux répondre à ses attentes et dans le but de partager. Ce qui fait lien social dans l’écriture repose précisément sur l’échange. Il convient dès lors de mieux interpréter le sens profond des propos d’Anaïs Nin : l’écriture selon elle doit être dynamique et dialogique, tant elle invite à la participation de l’autre. Lors d’une conférence donnée en mai 1962, et publiée dans Notes et Contre-notes, Eugène Ionesco met en avant avec humour cet échange qui se crée entre l’auteur et son lecteur :  »Pourquoi écrivez-vous? » demande-t-on souvent à l’écrivain. « Vous devriez le savoir », pourrait répondre l’écrivain à ceux qui posent la question. « Vous devriez le savoir puisque vous nous lisez, car si vous nous lisez et si vous continuez à nous lire, c’est que vous avez trouvé dans nos écrits de quoi lire, quelque chose comme une nourriture, quelque chose qui répond à votre besoin. » Si l’écriture est donc soutenue par l’échange, cette volonté de partager n’amène-t-elle pas aussi à « apprendre » du monde qui nous entoure, et par conséquent à chercher à mieux le comprendre ?

     Comme nous le pressentons, l’écriture pour Anaïs Nin fait de l’écrivain un archétype de l’homme. Écrire pour être lu impose en effet la conscience d’une mission, rédemptrice s’il en est. Nous connaissons tous ces vers célèbres de Victor Hugo qui font du poète un véritable prophète :

On le raille. Qu’importe ! il pense.
Plus d’une âme inscrit en silence
Ce que la foule n’entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles

Si Victor Hugo confie ici au poète la mission d’orienter l’Histoire en révélant au monde la réalité cachée, et en faisant sortir de l’ombre la lumière, la vérité et le progrès, c’est que l’écrivain est par définition dans l’Histoire : il est un porte-parole au service de ses semblables. Cette divulgation de la vérité, à la manière des réalistes par exemple, l’amène inévitablement à évoquer le social-historique. À cet égard, nous pourrions mentionner le roman de Léon Tolstoï, Anna Karénine, véritable fresque réaliste d’une société russe en mutation, qui montre à travers l’évolution des deux personnages Anna et Lévine, le poids des déterminismes sociaux, qui conduiront d’ailleurs l’héroïne au suicide. C’est que l’écrivain, et particulièrement l’écrivain réaliste, en peignant ses personnages, confère à l’acte d’écrire une mission éducative : la littérature a ainsi pour tâche de restituer l’esprit du peuple, c’est-à-dire le rendu de la vie, la réalité du monde. Conséquemment, la littérature n’est-elle pas l’acte par lequel on brise le silence, dans le but d’agir ? En guidant l’écrivain vers le peuple, l’acte d’écrire l’amène à apprendre des autres. Comme le faisait remarquer Scott Fitzgerald : « Cela fait partie de toute la littérature : vous découvrez que vos désirs sont des désirs universels, que vous n’êtes pas seul et différent des autres : vous en êtes ». Ces propos mettent bien en valeur la citation d’Anaïs Nin : n’affirmait-elle pas justement que nous écrivons afin d’« élargir notre univers » en le dévoilant aux autres ?

     Il n’est pas étonnant qu’un certain nombre d’intellectuels aient vu dans l’écriture un moyen de remettre en cause, de dénoncer, d’agir. Selon l’expression de Brice Parrain popularisée par Sartre, les mots sont des « pistolets chargés », par lesquels il est possible d’exprimer une idée, une critique, une prise de position et de communiquer un message au sens profond. Loin de se limiter à évoquer des problèmes sociaux, l’acte d’écrire serait une véritable arme. Il nous revient en mémoire ces propos d’Edmond Jabès qui remarquait que « les chemins d’encre sont des chemins de sang ! ». Pour ces écrivains, il faut être engagé, fût-ce même au prix de sa vie. Comme l’a souligné Albert Camus dans son « Discours de Suède« , « l’écrivain est porte-parole de ceux qui ne savent pas ou ne peuvent pas parler ». Il se doit alors de briser le silence, de prolonger la voix de tous dans un monde  »sourd » afin qu’ils continuent d’exister. Il a pour rôle d’accuser mais aussi de défendre et de lutter contre l’oubli. Évoquant dans son poème « Strophes pour se souvenir » la tristement célèbre « Affiche rouge« , Louis Aragon rend hommage aux vingt-trois résistants à l’occupation allemande, exécutés le 21 février 1944 au Mont-Valérien :

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Écrire c’est donc assumer l’acte d’écrire comme engagement, comme prise de responsabilité pour « nous apprendre à parler avec les autres ». Cette écriture dont la fonction n’est plus seulement d’exprimer ou de communiquer mais d’imposer un au-delà du langage qui s’inscrit dans l’Histoire, est essentielle car elle fait de l’écrivain un vecteur du changement social, politique et idéologique, qui passe par la révélation du monde et de l’homme à lui-même.

 [Deuxième partie]

     Si nul n’oserait remettre en cause les paroles riches d’enseignement d’Anaïs Nin, il est cependant permis de les nuancer : ainsi, l’écriture n’est-elle pas également une rencontre avec soi-même ? Écrire n’est-ce pas d’abord « s’écrire » ?
     De fait, l’écriture est aussi une expression de soi-même, de notre subjectivité, de notre propre sensibilité.   Chaque livre peut trouver un parallèle dans le récit des ressentis, des sentiments et des expériences de son auteur. Certes l’écrivain, comme nous le notions, cherche parfois à reproduire le réel de manière objective, mais ne met-il pas néanmoins une part de lui-même dans son récit, qui n’a d’autre matière que sa propre quête ? Ainsi, Michel Butor dans son Essai sur le roman (Gallimard, 1997) remarquait : « Chacun sait que le romancier construit ses personnages, qu’il le veuille ou non, le sache ou non, à partir des éléments de sa propre vie, que les héros sont des masques par lesquels il se raconte et se rêve ». À ce titre, qu’il nous soit ici permis d’évoquer le roman intimiste Détours, dans lequel l’écrivain surréaliste René Crevel cherche à rendre compte de son rapport difficile avec lui-même et avec la société à travers le personnage de Daniel. Cette œuvre de jeunesse, en versant d’abord dans une actualité personnelle, met au premier rang la solitude comme prise de conscience existentielle : elle permet en effet à l’homme d’exister en ne renonçant pas à ce qu’il est : écrire serait donc d’abord écrire pour soi, pour dire l’indicible, c’est-à-dire ce qui échappe essentiellement au langage. C’est Françoise Sagan qui affirmait d’ailleurs : « Je ne suis le porte-drapeau de personne, écrire est une entreprise tellement solitaire… ». Quelques genres littéraires se concentrent à ce titre sur le récit de notre propre existence : tel est le cas des mémoires, des journaux intimes et de l’autobiographique en général. On pourrait aussi évoquer les essais qui reflètent un point du vue, un état d’esprit et une manière de penser, ou encore la poésie, qui par définition exprime un lyrisme subjectif et personnel. Le romantisme, en associant la quête poétique à la quête de soi comme écrivain, est à ce titre représentatif d’une « aventure en solitaire » vécue comme ressourcement.

     Si écrire est donc une manière de parler de soi et d’exprimer sa sensibilité, cette volonté n’est-elle pas le résultat d’une tentative pour approcher l’indicible ? Écrire dans le but de se libérer. L’écriture serait ainsi une échappatoire permettant de s’évader, de soulager ses obsessions, ses angoisses, ses souffrances. Anaïs Nin ne comparait-elle pas d’ailleurs l’écriture au besoin existentiel de  »respirer » : « Écrire doit être une nécessité, tout comme la mer a besoin des tempêtes, et j’appelle cela respirer… ». Le philosophe français Emil Michel Cioran affirmait à ce titre : « Le vrai contact entre les êtres ne s’établit que par la présence muette, par l’apparente non-communication, par l’échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure ». De tels propos sont éclairants : écrire, comme nous le comprenons, n’est-ce pas « apprendre à parler avec soi-même » ? Dans  »L’isolement », Lamartine, après avoir perdu Julie Charles, semble trouver refuge dans ce dialogue intérieur qu’est la poésie. On pourrait aussi affirmer qu’écrire, dans le cadre de Mémoires et plus encore de Confessions, c’est aussi avouer ses fautes, se repentir et par-là obtenir le pardon de soi-même en se défaisant d’un sentiment de culpabilité. Il s’agit d’ôter un fardeau que l’on n’arrive point à communiquer par le discours oral : l’écriture est à cet égard une autre manière de  »parler » de ses problèmes, qui se passe de parole… Ainsi, rédiger une autobiographie par exemple, en entreprenant le récit des heures de sa vie, n’est-ce pas chercher, même confusément, à laisser une trace de soi après la mort et faire face à l’Oubli et au Temps. Nous pourrions évoquer ici les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, dans lesquels l’auteur exprime son angoisse de la fuite du temps : « A la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil : il s’enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés. » Écrire obéit donc à une nécessité pour soi-même, qui est aussi fondamentalement, une expansion de la conscience, et qui préside à la création d’un autre  »moi », à la recherche de son identité perdue.

     Quête de soi-même, tant il est vrai qu’écrire trahit souvent un questionnement intérieur qui existe en chacun de nous. Toute écriture, en ce sens, serait introspective et rétrospective : ne permet-elle pas en effet de se révéler, de s’analyser et peut-être même de chercher à comprendre sa personnalité ? Quelle meilleure preuve de ce  lien entre mémoire et écriture que le roman d’introspection psychologique de Marcel Proust À la recherche du temps perdu ? Retracer sa vie et s’obliger à se souvenir pour mieux affronter son passé, son présent et son avenir, tel semble le but de l’être écrivant : il s’agirait d’une manière de s’interroger soi-même, de rechercher sa propre identité et d’essayer de la trouver par une expansion de la conscience. À ce titre, Marcel Proust affirmait : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices ». La littérature semble ici être une sorte de dédoublement intérieur et une manière de savoir qui l’on est vraiment ou celui que l’on aurait aimé être en dehors de toute influence extérieure. Écrire comme pour creuser dans sa mémoire mais aussi dans l’inconscient pour se confronter à sa propre image. Chaque livre contribue ainsi, par cette continuelle mise en question, à élucider le sens de notre existence et peut-être aussi celui de la vie toute entière. Comment ne pas évoquer ici l’œuvre autobiographique posthume de Stendhal, La Vie de Henry Brulard, dans laquelle il écrit : « Qu’ai-je donc été ? Je ne le saurais… Je me suis dit : je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans, ce que j’ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou malheureux ». Nous voyons ici combien, si ce que Philippe Lejeune appelle le « pacte autobiographique » semble difficile à respecter, l’écriture permet quand même une véritable quête, un déchiffrement intérieurs, qui amènent à une meilleure compréhension de soi. Ainsi, cette quête de la vérité de soi n’est-elle pas plus importante, plus fondamentale que la vérité elle-même ?

[Troisième partie]

     Comme nous l’avons compris tout au long de nos réflexions précédentes, si l’acte d’écrire est un appel au dialogue avec autrui autant qu’avec soi-même, il semble légitime de questionner plus profondément le sujet proposé à notre réflexion : l’écriture n’est-elle pas quelque part la poursuite d’une quête métaphysique qui invite, plus encore peut-être qu’à la parole, au silence ? En ce sens, l’acte d’écrire est aussi une manière de se taire et pourquoi pas, d’inviter à un mystérieux échange dans le silence…

     Notons tout d’abord que communiquer, ce n’est pas seulement parler, mais c’est aussi bien plus encore savoir écouter. C’est Montaigne qui, dans les Essais, disait que « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute ». L’écrivain, comme nous l’avons pressenti, est celui qui, avant de parler, essaie d’appréhender, d’entendre, de comprendre les signes les plus infimes, les plus insignifiants de la vie. Tenir compte des autres, prendre en considération leurs propos, leurs gestes, les murmures d’une vie tout entière : tel est l’enjeu de l’écriture. Joseph Rassam, dans Le Silence comme introduction à la métaphysique, notait que « sans le silence, la parole ne peut pas remplir sa fonction. La parole naît et s’accomplit dans le silence ». Ces propos nous paraissent s’appliquer à l’écriture elle-même : ne saurait-elle constituer une parole du silence ? Pascal Quignard remarquait à ce titre que « le livre est un morceau de silence dans les mains du lecteur. Celui qui écrit se tait. Celui qui lit ne rompt pas le silence ». Ainsi, l’écrivain, parce qu’il parle en silence, est comme la conscience du monde. Il est celui qui s’informe, qui observe avant d’en tirer un jugement, puis qui soumet son opinion grâce à la puissance évocatrice des mots, mais toujours dans le silence. Il est celui qui agit par la pensée plutôt que par la parole. Libre alors à chaque individu de lire son texte et de l’entendre. Paul Verlaine, dans ses Romances sans paroles, écrit à ce titre ces vers si beaux :

Le piano que baise une main frêle,
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
Tandis qu’avec un très léger bruit d’aile,
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant,
Rôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumé d’Elle.
[…]
Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?
Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain
Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

     Dire l’indicible, exprimer l’inexprimable : telle semble ici la mission du poète : certes écrire, c’est penser pour s’exprimer, mais en se taisant afin d’écouter les murmures les plus ténus. Ce langage du silence, inhérent à l’acte d’écriture, n’est-il pas aussi une manière de parler ?

     Écrire serait donc une sorte de parole  »sourde » et un moyen de se faire entendre dans un monde lui-même  »sourd ». Pascal Quignard que nous évoquions précédemment, affirmait des livres qu’ils « rendent ce son que la voix perd ». Comme parole silencieuse, l’écriture a en effet l’avantage de pouvoir exprimer ce que le langage oral ne saurait dire, et chanter l’ineffable grâce à la puissance évocatrice du Verbe. Si l’on pouvait évoquer ici l’esthétique symboliste, qui consiste en l’expression d’une idée, d’une vérité supérieures par l’abstraction et la recherche d’une langue pure, nous verrions que les mots sont alors de véritables symboles. Mais le surréalisme nous semble ici plus représentatif encore : il est en effet une véritable remise en cause des codes, de la culture et du monde, qui se fait par le biais de « l’inconscient, comme moyen supprimant l’hiatus entre le réel et le rêve » (Magdalena Mitura, l’Écriture vianesque : traduction de la Prose). Plus encore, l’écriture s’affirme comme un art de la suggestion. Elle médiatise le réel : c’est par le détour des mots que la communication la plus vraie se met en place. La littérature acquiert ainsi un sens profond, qui va interpeller le lecteur : il s’agit de parler en se taisant. Tout le monde connaît ces propos de Marguerite Duras : « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Ce silence de l’écriture est un lieu presque irréel, utopique, qui oblige le sujet pensant à signifier à travers les mots : c’est donc avant tout se taire mais pour mieux parler dans le silence. En ce sens, la littérature n’est-elle pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ?

     Dans un monde —notre monde— qui ne sait plus ce que parler veut dire, parce qu’il ne sait plus écouter le silence, l’écrit apparaît alors comme l’unique possibilité de sauver la parole. En assumant le choix du silence, l’écrit semble plus éloquent que la parole. Il apparaît ainsi comme une réponse « au vain bavardage inessentiel du monde environnant », pour reprendre les propos de Pascal Quignard. Parler reviendrait en effet à prendre part aux futiles conversations extérieures, à se confondre dans une société du simulacre qui « parle pour ne rien dire ». À l’opposé, écrire ne saurait être réduit à une impuissance de la parole : c’est un moment de parole qui laisse une trace. Un livre par exemple oblige les lecteurs à écouter les mots, et les pousse à la réflexion ou à la méditation, pour finalement les amener vers un questionnement essentiel. Pascal Quignard affirmait encore que « l’essentiel du langage – il suffit d’écouter la vie de tous les jours –, c’est de la mort à l’état pur, de la pourriture à l’état pur : le discours politique, ou les religions, c’est une infection étrange ! Si je cherche à redonner, mot à mot, un petit peu de sens et de vie à chaque mot, c’est parce qu’ils sont tous morts ! ». Comprenons de ces propos qu’écrire est une manière de lutter contre les discours stéréotypés, corrompus et intéressés : il s’agit de donner de l’importance au silence et de rendre à la parole son sens, sa profondeur et sa valeur ultime : l’écriture est un non-dit qui dit tout : finalement, écrire, avant de nous apprendre à parler avec les autres, nous apprend à nous taire afin d’écouter le monde qui nous entoure. Il s’agit d’un véritable langage du silence devenu l’unique façon de sauver la parole du monde…

 

[Conclusion]

      Au terme de ce travail, nous pouvons affirmer qu’écrire, parce que cela constitue une manière d’échanger, de comprendre le monde et de transmettre un engagement, est bien une façon de  »parler avec les autres » tel que nous l’enseigne Anaïs Nin. Cependant, comme nous avons cherché à le montrer, l’écriture, parce qu’elle est aussi une rencontre avec soi-même, rencontre existentielle et identitaire, constitue finalement un au-delà de la parole, un moyen d’apprendre à écouter, de parler en se taisant pour finalement sauver le langage.

     Ainsi, l’écrit débouche-t-il sur une expérience profondément métaphysique qui apparaît comme un moyen d’arriver à une fin signifiante : mais écrire ne saurait-il aussi constituer un but en soi ? À cet égard, Théophile Gauthier, dans la revue L’Artiste, affirmait : « nous croyons à l’autonomie de l’art ; l’art pour nous n’est pas le moyen mais le but ». De même, si l’écriture est ce qu’elle est par essence, elle peut aussi constituer un art libre et transcendant, tant il est vrai que tout, dans l’écriture, ramène à la quête d’un idéal…

© Clarisse Q. Classe de Seconde 1 (Promotion 2011-2012).
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif (Montargis, France, mai 2012)

Secrétariat de rédaction et contributions additionnelles : Bruno Rigolt

 

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux de mes étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du travail cité (URL de la page).

Exposition le Romantisme en France et en Europe…

Bientôt une exposition exceptionnelle…

Le Romantisme en France et en Europe

La classe de Seconde 1 et la classe de Seconde 12 du Lycée en Forêt préparent la plus grande exposition jamais conçue par des lycéens sur le Romantisme : à partir du vendredi 4 mai jusqu’au mois de juin, des dizaines d’articles seront mis en ligne :

  • près de 20 contributions lycéennes…
  • plus de 300 pages de recherches, 
  • une centaine d’auteur(e)s et d’artistes cité(e)s,
  • près de 200 livres exploités
  • Des centaines de liens Internet…

Rendez-vous sur ce site à partir du vendredi 4 mai !

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles « Le Port de Palerme » par Cécile…

Entraînement à l’EAF

Commentaire littéraire 

Anna de Noailles,
« Le Port de Palerme »

Corrigé élèves

Aujourd’hui, le commentaire de Cécile D-S.
Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Lisez également le commentaire de Clarisse et celui de Sarah.

Après avoir publié les commentaires de Clarisse et de Sarah, je vous laisse découvrir aujourd’hui le très original commentaire de Cécile sur lequel s’achève notre cycle d’étude consacré à la poésie d’Anna de Noailles…

 

TEXTE
 
 

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

 

ans son recueil Les Vivants et les morts publié en 1913, celle que l’on surnomma «la muse des jardins» est parvenue à construire une vision poétique à la fois intimiste, sensorielle et sensible, dont « Le Port de Palerme » constitue sans nul doute l’une des expressions les plus abouties. De fait, Anna de Noailles a utilisé à dessein l’intimité féminine  pour transporter ses lecteurs dans une envolée lyrique et spirituelle particulièrement originale. D’inspiration néoromantique mais influencé également par des motifs symbolistes, ce texte adopte le registre de l’expérience vécue pour s’épanouir en un chant exaltant magnifiquement la réalité et la nature, mais aussi et surtout le moi dans son rapport au monde sensible.

          Inspirée par la thématique de l’amour et de la mort, cette artiste nous transporte donc dans un voyage spirituel et passionné inspiré d’une expérience individuelle. C’est ainsi que, si l’on peut considérer « le Port de Palerme » comme un épanchement inscrit au cœur de l’expérience sensible, le texte invite également le lecteur à une universalisation de cette expérience, pour proposer une idéalisation du monde, que nous interprèterons selon la thématique symboliste. Dans la première partie de notre travail, nous nous intéresserons à la description pittoresque et réaliste du lieu. Nous montrerons ensuite comment cette vision s’épanouit dans un imaginaire intimiste apte à mettre en évidence le désir de l’ailleurs et la quête de l’infini…

la première lecture, c’est une image atypique de la poésie qui s’offre à nous. C’est en effet le décor urbain et industriel du port de Palerme qui sert de toile de fond au texte. Celui-ci conjugue à l’épanchement romantique la représentation réaliste des apparences matérielles : ainsi est-il question d’un « vieux port goudronné », « de sacs de grains, de farine et de fruits », de «citernes»… Et sans doute est-il vrai qu’à travers l’utilisation d’expressions se rapportant au réel référentiel, ce texte ne se rattache —tout au moins en apparence— en rien à l’idéal romantique. Nous avons donc l’impression que c’est une personne ordinaire qui se chargerait de décrire quelque carte postale représentant le port de Palerme.

          Image atypique disions-nous, quand on sait combien pour les Romantiques et les Symbolistes, le matérialisme est souvent associé à la déchéance, voire à la dégénérescence ! Or, qu’on ne s’y trompe pas : comme nous le verrons, cette capacité de tendre au réel est évidemment tout le contraire de celui prôné par les romanciers naturalistes. Toute la beauté et l’harmonie du poème tiennent donc dans le réalisme de la signification spirituelle du concret : en décrivant le paysage d’une manière réaliste, la poétesse a pour but de réenchanter le réel grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

          Ce n’est qu’à partir du vers cinq que nous comprenons combien la description, loin de se borner à un rôle décoratif, atteint à un rôle substantiel unique : l’alliance faite entre deux mots de sens incompatible  « splendeur » et « ennui » a en effet de quoi dérouter : d’un côté l’Idéal de la beauté, de l’autre une certaine vision spleenétique qui n’est pas sans évoquer l’univers baudelairien. Mais Anna de Noailles prend soin de parler  d’un «beau ciel», comme si la beauté comprenait ce dualisme même, propice à la rêverie et au recueillement : on comprend qu’Anna de Noailles partage en une même acception deux visions contradictoires de la vie : d’une part la vision enchanteresse et glorifiée («splendeur») et d’autre part la vision abaissée et ternie («ennui»).

          Pour bien comprendre ce rapport signifiant, il faut en réalité se pencher sur le haut degré d’intuition abstractive de la poésie d’Anna de Noailles : l’observation détaillée et concrète du port de Palerme dévoile d’une manière implicite le mystère de l’être et du monde qui est le véritable réel auquel devrait tendre l’Art : plus qu’une banale transcription de la réalité, il en est la représentation et la métamorphose : c’est ainsi que le réalisme des signes, des rêves et du spirituel qui apparaît dans cette poésie tente donc de stimuler l’imaginaire et la sensibilité des lecteurs pour permettre le passage du monde réel au monde de l’idée, et pour offrir la possibilité d’une connaissance de soi dans l’acte poétique.

ous pouvons distinguer un puissant contraste entre le début et la fin du poème. Si dans les premiers vers semblait prévaloir la description réaliste et banale d’un port italien, la suite du texte amène le lecteur à infléchir ce point de vue. La description devient alors progressivement un rêve dont chaque seconde est un espoir supplémentaire pour «partir !». Le champ lexical du voyage qui se développe ainsi à partir de la deuxième strophe («marine», «vaisseaux», «partir», «vapeurs», «cieux») laisse entrevoir l’essence dans l’existence : l’essence, c’est avant tout le spirituel, né dans la contemplation au plus profond de l’être de l’existence, dans ce qu’elle a de plus banal et de plus quotidien : comme si le port n’était plus décrit réellement, mais bel et bien imaginé et idéalisé comme moyen d’accéder à la connaissance de soi.

          Cette intensité spirituelle nous semble bien apparaître au vers huit : plus que le cliché romantique du dépaysement, c’est au contraire l’imagination et le recueillement qui apparaissent. Au « bruit/Que faisaient les marchands, divisés par la fraude », succède le grand silence du voyage : « Cet éternel souhait du cœur humain : partir ! ». N’assiste-t-on pas ici à une représentation du « cœur  humain » toute chargée de plénitude et d’allégorie ? Ne prend-il pas l’allure d’une révélation du moi ? Comme si le « cœur » entier du monde exigeait de s’éloigner des apparences pour pénétrer l’essence de toute chose, dans le feu de la communion spirituelle avec le matériel, pour atteindre ainsi un monde dénué de règles, utopiste mais bien réel : fuite vers un ailleurs primitiviste et, au sens propre du terme, essentiel.

          Une deuxième interprétation de ce vers, cette fois-ci beaucoup plus grave, serait que ce cœur qui bat à chaque seconde de la vie, peut un jour décider de s’arrêter, de « partir » et  ainsi faire disparaître l’amour à tout jamais…  Ce réel goût pour l’exil s’abîmerait donc sur la mort, comme le suggère d’ailleurs le titre du recueil. La tonalité exclamative du vers, si elle renforce l’idéalisme du voyage, témoignerait donc d’une certaine affinité avec la question primordiale d’un au-delà du monde. S’ajoute à cela l’allusion aux «vapeurs» (v. 9) qui amplifie cette attirance pour l’inconnu et l’immatériel. Intéressons-nous enfin au vers dix : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… ». Le pluriel connote ici bien plus que le ciel : la recherche incessante et contemplative de Dieu, c’est-à-dire du paradis.

          En observant attentivement le dernier sizain, il convient dès lors de s’interroger sur l’opposition entre le verbe « assainir » au vers douze et le verbe « crever » au vers treize. De fait, si le verbe « assainir » évoque le désir de purification, le verbe « crever » possède en revanche une connotation brutale qui confère aux émotions humaines toute leur force : ici le cœur rempli d’amour est comparé à un nuage qui « crève » : si cette comparaison expose une vision chaotique de l’amour, résultant assurément d’une déception sentimentale, elle amène à comprendre aussi que le monde idéaliste dont parle la poétesse tend vers l’Absolu, où l’allégorie du bonheur est d’abord l’Idéal recherché. Ce n’est pas un hasard si la dernière strophe amène à un déchiffrement du mystère du monde : des mots comme « nuage », « béni », « infinis », « ineffable » ou « rêve » sont comme l’expression de la vérité la plus transcendante et la plus inaccessible à la raison.

          Le poème s’achève ainsi sur une évocation idéalisée de l’Idéal et de l’ailleurs. Aux inévitables déceptions de l’amour humain, succède la richesse de la vie spirituelle : Anna de Noailles semble vouée à la quête mystique et platonicienne du paysage parfait : ainsi a-t-elle « soif d’un breuvage ineffable et béni ». L’ineffable, c’est ce qui ne peut être exprimé, et qui prépare à la révélation mystique : le réel se confond avec l’irréel, et l’abstrait s’unit intimement avec le concret. Même le réel le plus matériel devient immatériel : de simples citernes se métamorphosent subitement en « citernes du rêve »…

omme nous l’avons compris, l’acte d’écrire pour Anna de Noailles, s’élabore sur des notions à la fois concrètes et abstraites. Le poème est ainsi le chant d’une connaissance du monde et d’une connaissance de soi : face à une âme noyée dans l’ennui du quotidien, l’acte d’écrire suppose une méditation vers la Vérité essentielle. Ce n’est guère un hasard si l’œuvre d’Anna de Noailles fait de l’art un enjeu dans la quête de la foi et dans la quête de soi. C’est donc grâce aux richesses de l’art poétique que cette auteure cherche à atteindre une réalité idéaliste et transcendante. N’est-il pas vrai que « Le Port de Palerme », comme nous avons cherché à le montrer, résulte d’un voyage métaphorique et d’une idéalisation du monde qui élève le réel à un niveau supérieur de connaissance ?
          Placée au cœur d’un conflit, la poésie est aussi une réconciliation entre la réalité la plus matérielle et l’ineffable poème du monde…

© Cécile D-S. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, février 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles "Le Port de Palerme" par Cécile…

Entraînement à l’EAF
Commentaire littéraire 
Anna de Noailles,
« Le Port de Palerme »

Corrigé élèves
Aujourd’hui, le commentaire de Cécile D-S.
Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Lisez également le commentaire de Clarisse et celui de Sarah.

Après avoir publié les commentaires de Clarisse et de Sarah, je vous laisse découvrir aujourd’hui le très original commentaire de Cécile sur lequel s’achève notre cycle d’étude consacré à la poésie d’Anna de Noailles…

 

TEXTE
 
 

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

 

ans son recueil Les Vivants et les morts publié en 1913, celle que l’on surnomma «la muse des jardins» est parvenue à construire une vision poétique à la fois intimiste, sensorielle et sensible, dont « Le Port de Palerme » constitue sans nul doute l’une des expressions les plus abouties. De fait, Anna de Noailles a utilisé à dessein l’intimité féminine  pour transporter ses lecteurs dans une envolée lyrique et spirituelle particulièrement originale. D’inspiration néoromantique mais influencé également par des motifs symbolistes, ce texte adopte le registre de l’expérience vécue pour s’épanouir en un chant exaltant magnifiquement la réalité et la nature, mais aussi et surtout le moi dans son rapport au monde sensible.

          Inspirée par la thématique de l’amour et de la mort, cette artiste nous transporte donc dans un voyage spirituel et passionné inspiré d’une expérience individuelle. C’est ainsi que, si l’on peut considérer « le Port de Palerme » comme un épanchement inscrit au cœur de l’expérience sensible, le texte invite également le lecteur à une universalisation de cette expérience, pour proposer une idéalisation du monde, que nous interprèterons selon la thématique symboliste. Dans la première partie de notre travail, nous nous intéresserons à la description pittoresque et réaliste du lieu. Nous montrerons ensuite comment cette vision s’épanouit dans un imaginaire intimiste apte à mettre en évidence le désir de l’ailleurs et la quête de l’infini…

la première lecture, c’est une image atypique de la poésie qui s’offre à nous. C’est en effet le décor urbain et industriel du port de Palerme qui sert de toile de fond au texte. Celui-ci conjugue à l’épanchement romantique la représentation réaliste des apparences matérielles : ainsi est-il question d’un « vieux port goudronné », « de sacs de grains, de farine et de fruits », de «citernes»… Et sans doute est-il vrai qu’à travers l’utilisation d’expressions se rapportant au réel référentiel, ce texte ne se rattache —tout au moins en apparence— en rien à l’idéal romantique. Nous avons donc l’impression que c’est une personne ordinaire qui se chargerait de décrire quelque carte postale représentant le port de Palerme.

          Image atypique disions-nous, quand on sait combien pour les Romantiques et les Symbolistes, le matérialisme est souvent associé à la déchéance, voire à la dégénérescence ! Or, qu’on ne s’y trompe pas : comme nous le verrons, cette capacité de tendre au réel est évidemment tout le contraire de celui prôné par les romanciers naturalistes. Toute la beauté et l’harmonie du poème tiennent donc dans le réalisme de la signification spirituelle du concret : en décrivant le paysage d’une manière réaliste, la poétesse a pour but de réenchanter le réel grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

          Ce n’est qu’à partir du vers cinq que nous comprenons combien la description, loin de se borner à un rôle décoratif, atteint à un rôle substantiel unique : l’alliance faite entre deux mots de sens incompatible  « splendeur » et « ennui » a en effet de quoi dérouter : d’un côté l’Idéal de la beauté, de l’autre une certaine vision spleenétique qui n’est pas sans évoquer l’univers baudelairien. Mais Anna de Noailles prend soin de parler  d’un «beau ciel», comme si la beauté comprenait ce dualisme même, propice à la rêverie et au recueillement : on comprend qu’Anna de Noailles partage en une même acception deux visions contradictoires de la vie : d’une part la vision enchanteresse et glorifiée («splendeur») et d’autre part la vision abaissée et ternie («ennui»).

          Pour bien comprendre ce rapport signifiant, il faut en réalité se pencher sur le haut degré d’intuition abstractive de la poésie d’Anna de Noailles : l’observation détaillée et concrète du port de Palerme dévoile d’une manière implicite le mystère de l’être et du monde qui est le véritable réel auquel devrait tendre l’Art : plus qu’une banale transcription de la réalité, il en est la représentation et la métamorphose : c’est ainsi que le réalisme des signes, des rêves et du spirituel qui apparaît dans cette poésie tente donc de stimuler l’imaginaire et la sensibilité des lecteurs pour permettre le passage du monde réel au monde de l’idée, et pour offrir la possibilité d’une connaissance de soi dans l’acte poétique.

ous pouvons distinguer un puissant contraste entre le début et la fin du poème. Si dans les premiers vers semblait prévaloir la description réaliste et banale d’un port italien, la suite du texte amène le lecteur à infléchir ce point de vue. La description devient alors progressivement un rêve dont chaque seconde est un espoir supplémentaire pour «partir !». Le champ lexical du voyage qui se développe ainsi à partir de la deuxième strophe («marine», «vaisseaux», «partir», «vapeurs», «cieux») laisse entrevoir l’essence dans l’existence : l’essence, c’est avant tout le spirituel, né dans la contemplation au plus profond de l’être de l’existence, dans ce qu’elle a de plus banal et de plus quotidien : comme si le port n’était plus décrit réellement, mais bel et bien imaginé et idéalisé comme moyen d’accéder à la connaissance de soi.

          Cette intensité spirituelle nous semble bien apparaître au vers huit : plus que le cliché romantique du dépaysement, c’est au contraire l’imagination et le recueillement qui apparaissent. Au « bruit/Que faisaient les marchands, divisés par la fraude », succède le grand silence du voyage : « Cet éternel souhait du cœur humain : partir ! ». N’assiste-t-on pas ici à une représentation du « cœur  humain » toute chargée de plénitude et d’allégorie ? Ne prend-il pas l’allure d’une révélation du moi ? Comme si le « cœur » entier du monde exigeait de s’éloigner des apparences pour pénétrer l’essence de toute chose, dans le feu de la communion spirituelle avec le matériel, pour atteindre ainsi un monde dénué de règles, utopiste mais bien réel : fuite vers un ailleurs primitiviste et, au sens propre du terme, essentiel.

          Une deuxième interprétation de ce vers, cette fois-ci beaucoup plus grave, serait que ce cœur qui bat à chaque seconde de la vie, peut un jour décider de s’arrêter, de « partir » et  ainsi faire disparaître l’amour à tout jamais…  Ce réel goût pour l’exil s’abîmerait donc sur la mort, comme le suggère d’ailleurs le titre du recueil. La tonalité exclamative du vers, si elle renforce l’idéalisme du voyage, témoignerait donc d’une certaine affinité avec la question primordiale d’un au-delà du monde. S’ajoute à cela l’allusion aux «vapeurs» (v. 9) qui amplifie cette attirance pour l’inconnu et l’immatériel. Intéressons-nous enfin au vers dix : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… ». Le pluriel connote ici bien plus que le ciel : la recherche incessante et contemplative de Dieu, c’est-à-dire du paradis.

          En observant attentivement le dernier sizain, il convient dès lors de s’interroger sur l’opposition entre le verbe « assainir » au vers douze et le verbe « crever » au vers treize. De fait, si le verbe « assainir » évoque le désir de purification, le verbe « crever » possède en revanche une connotation brutale qui confère aux émotions humaines toute leur force : ici le cœur rempli d’amour est comparé à un nuage qui « crève » : si cette comparaison expose une vision chaotique de l’amour, résultant assurément d’une déception sentimentale, elle amène à comprendre aussi que le monde idéaliste dont parle la poétesse tend vers l’Absolu, où l’allégorie du bonheur est d’abord l’Idéal recherché. Ce n’est pas un hasard si la dernière strophe amène à un déchiffrement du mystère du monde : des mots comme « nuage », « béni », « infinis », « ineffable » ou « rêve » sont comme l’expression de la vérité la plus transcendante et la plus inaccessible à la raison.

          Le poème s’achève ainsi sur une évocation idéalisée de l’Idéal et de l’ailleurs. Aux inévitables déceptions de l’amour humain, succède la richesse de la vie spirituelle : Anna de Noailles semble vouée à la quête mystique et platonicienne du paysage parfait : ainsi a-t-elle « soif d’un breuvage ineffable et béni ». L’ineffable, c’est ce qui ne peut être exprimé, et qui prépare à la révélation mystique : le réel se confond avec l’irréel, et l’abstrait s’unit intimement avec le concret. Même le réel le plus matériel devient immatériel : de simples citernes se métamorphosent subitement en « citernes du rêve »…

omme nous l’avons compris, l’acte d’écrire pour Anna de Noailles, s’élabore sur des notions à la fois concrètes et abstraites. Le poème est ainsi le chant d’une connaissance du monde et d’une connaissance de soi : face à une âme noyée dans l’ennui du quotidien, l’acte d’écrire suppose une méditation vers la Vérité essentielle. Ce n’est guère un hasard si l’œuvre d’Anna de Noailles fait de l’art un enjeu dans la quête de la foi et dans la quête de soi. C’est donc grâce aux richesses de l’art poétique que cette auteure cherche à atteindre une réalité idéaliste et transcendante. N’est-il pas vrai que « Le Port de Palerme », comme nous avons cherché à le montrer, résulte d’un voyage métaphorique et d’une idéalisation du monde qui élève le réel à un niveau supérieur de connaissance ?
          Placée au cœur d’un conflit, la poésie est aussi une réconciliation entre la réalité la plus matérielle et l’ineffable poème du monde…

© Cécile D-S. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, février 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

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Au fil des pages… Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre…

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Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre

Je ne saurais trop vous recommander de feuilleter ce remarquable ouvrage publié en 2001 aux éditions Bréal et rédigé par deux éminents spécialistes du genre : Jean-Louis Cabanès et Marthe Robert. L’intérêt de cette étude est, au-delà de son érudition, d’offrir aux étudiants mais aussi à tout lecteur curieux, un panorama très vaste, tant littéraire, qu’historique, social et artistique, permettant de mieux contextualiser les formidables transformations qu’ont connues la littérature et la société au dix-neuvième siècle.

Quand tant de livres, de par leur contenu simplificateur, réduisent quelque peu les ambitions du savoir littéraire, cette remarquable étude, même si elle n’est consultable qu’en partie, saura éveiller votre intérêt. Feuilletez d’abord le sommaire : c’est déjà une façon de s’approprier le livre et d’en comprendre la démarche analytique. Ne manquez pas de lire les premières pages de la partie I (« Se repérer« , p. 9-14) qui proposent un rapide survol historique et analytique.

Vous verrez également qu’à côté du roman réaliste et naturaliste (p. 23), d’autres types se sont largement développés : du roman d’aventures au roman historique en passant par le roman « noir » ou « gothique », le roman « feuilleton », « psychologique », etc. Enfin, les lecteurs les plus assidus auront à cœur de parcourir la deuxième partie de l’ouvrage (« Comprendre » : pages 38 et s.). Je conseille à mes classes de Seconde de lire les analyses consacrées à Guy de Maupassant (« Une vision désabusée du monde« , p. 139 et s).

 

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Au fil des pages… Le Roman au XIXe siècle. L'explosion du genre…

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Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre

Je ne saurais trop vous recommander de feuilleter ce remarquable ouvrage publié en 2001 aux éditions Bréal et rédigé par deux éminents spécialistes du genre : Jean-Louis Cabanès et Marthe Robert. L’intérêt de cette étude est, au-delà de son érudition, d’offrir aux étudiants mais aussi à tout lecteur curieux, un panorama très vaste, tant littéraire, qu’historique, social et artistique, permettant de mieux contextualiser les formidables transformations qu’ont connues la littérature et la société au dix-neuvième siècle.

Quand tant de livres, de par leur contenu simplificateur, réduisent quelque peu les ambitions du savoir littéraire, cette remarquable étude, même si elle n’est consultable qu’en partie, saura éveiller votre intérêt. Feuilletez d’abord le sommaire : c’est déjà une façon de s’approprier le livre et d’en comprendre la démarche analytique. Ne manquez pas de lire les premières pages de la partie I (« Se repérer« , p. 9-14) qui proposent un rapide survol historique et analytique.

Vous verrez également qu’à côté du roman réaliste et naturaliste (p. 23), d’autres types se sont largement développés : du roman d’aventures au roman historique en passant par le roman « noir » ou « gothique », le roman « feuilleton », « psychologique », etc. Enfin, les lecteurs les plus assidus auront à cœur de parcourir la deuxième partie de l’ouvrage (« Comprendre » : pages 38 et s.). Je conseille à mes classes de Seconde de lire les analyses consacrées à Guy de Maupassant (« Une vision désabusée du monde« , p. 139 et s).

 

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles « Le Port de Palerme » par Sarah…

Entraînement à l’EAF

Commentaire littéraire…

 

Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves

Aujourd’hui, le commentaire de Sarah B. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Lisez également  le commentaire de Clarisse !

Après avoir publié hier l’exceptionnel travail de Clarisse, je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire non moins remarquable de Sarah…

TEXTE
 
 

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

 

‘est en 1913 qu’Anna de Noailles (1876-1933), écrivaine française, première femme commandeur de la Légion d’honneur, rédige « Le port de Palerme », évocation nostalgique d’un lieu maritime typique et de l’ambiance qui y règne. Ce texte, qui figure dans le recueil Les Vivants et les Morts, chante avant tout l’amour pour les paysages et porte les empreintes fortes du lyrisme romantique. Composé de seize alexandrins, ce poème est donc à la fois une description très pittoresque, mais aussi et surtout, une célébration de l’ailleurs et du partir, tout autant qu’une idéalisation du lieu.
          Trois axes structureront notre analyse. Après avoir évoqué ce qu’on pourrait qualifier de « poétique du pittoresque », nous verrons combien la description réaliste fait place à une idéalisation du réel en lui donnant à exprimer l’envie d’ailleurs et de voyage. Nous montrerons enfin plus brièvement comment, à travers la forme symboliste de cet épanchement, l’auteure nous transporte vers l’au-delà.

n premier lieu, le poème d’Anna de Noailles présente une description particulièrement réelle et pittoresque du port de Palerme.
          C’est tout d’abord le registre réaliste qui frappe dès la première lecture. On voit dans la strophe 1 par exemple que l’auteure utilise nombre d’éléments volontairement empruntés au réel référentiel. N’est-ce pas la vie de tous les jours qui est évoquée à travers la description du port ? Des termes comme « goudronné » et « citerne » sembleraient même presque déplacés dans une poésie. De plus, Anna de Noailles décrit l’activité marchande et manufacturière qui se déroule autour du port, ce qui situe le texte dans l’espace du travail : ainsi nous parle-t-elle de « sacs de grains, de farine et de fruits », de « vapeurs » ou de « sifflets ». Cette présence du registre réaliste et de détails vrais situe presque le texte dans la chronique sociale et le concret : un port bruyant, populaire… Nous pouvons imaginer qu’Anna de Noailles, femme de la haute aristocratie, regarde avec superbe et sans doute compassion ces humbles vendeurs, affairés à leurs marchandages.
         
Ce soin pour vraisemblabiliser la description et ancrer le lecteur dans la réalité quotidienne a néanmoins de quoi surprendre. Comme nous le notions, l’écrivaine emploie un lexique parfois bien peu empreint de poésie. C’est ainsi que l’adjectif « goudronné » au vers 1, projette sur le vieux port une utilité révélatrice du processus d’urbanisation qui a touché la ville de Palerme lors de la révolution industrielle. Ce primat du référentiel est quelque peu paradoxal, particulièrement sous la plume d’une auteure symboliste, dont la poésie apparaît comme le lieu de contestation de la toute-puissance rationnelle : le titre du recueil, Les Vivants et les morts, en est la probante illustration. 

          Grâce à cette prépondérance du référentiel, tout concourt à un effet pittoresque dans le sens où sont accumulées les notations visuelles pour nous faire imaginer la vie locale, et l’ambiance populaire qui règne sur le port, avec ces « marchands divisés par la fraude » qui crient ou arranguent les passants. Comment ne pas imaginer les interminables tractations « autour des sacs de grains, de farine et de fruits ». Il est également question du « bruit » que font ces vendeurs, terme quelque peu péjoratif ici. De même, « la  rade noire et sa pauvre marine » évoquées au vers six, font-elles ressurgir les vieux clichés sur les villes méditerranéennes, souvent mal entretenues, en proie aux trafics en tous genres et aux activités illicites qui s’y déroulent. 

          Par cette description pittoresque de la population, Anna de Noailles amène le lecteur à se projeter dans la réalité concrète du port. Néanmoins, il est permis de s’interroger : certes, le registre semble à première vue celui du réalisme et de l’objectivité, mais il n’en demeure pas moins qu’Anna de Noailles, si elle travaille sur le même terrain que les naturalistes, retire quelque peu au monde réel sa matière et son enjeu social. Le fait d’articuler le registre symboliste sur le registre réaliste produit un effet poétique particulièrement original : c’est ainsi que le réel semble soudain métamorphosé grâce à ce croisement entre la réalité et l’imaginaire, qui va progressivement faire naître, ainsi que nous allons le voir, des impressions de plus en plus irréelles.

our réaliste qu’elle soit, la description du port amène donc subtilement la poétesse à changer et à métamorphoser un lieu populaire ainsi qu’une réalité éminemment ordinaire en un paysage rempli d’inspiration, de rêve et de beauté.
         
Commençons par nous intéresser à l’idéalisation du réel. On peut voir implicitement que le port, pourtant bien « concret », tend à conquérir l’espace du voyage et de l’ailleurs. Par quelques notations impressionnistes, le décor se métamorphose en un paysage onirique : ainsi, de banales citernes portuaires, témoignage des grandes raffineries de sucre construites au centre du golfe de Palerme, peu esthétiques et assez grossières architecturalement, deviennent des « citernes du rêve », comme si la poétesse aspirait à trouver dans son imaginaire, un paysage apte à faire ressurgir, selon le credo romantique, les élans lyriques du cœur.
          Remarquons en effet combien, même la réalité la plus triviale, semble soudainement embellie : c’est ainsi que le vent au vers onze, confère à ce décor urbain des connotations d’envol et de plénitude : « son aile assainit ». N’incarne-t-il pas dès lors l’idéal et le spirituel, en opposition au monde matérialiste et vulgaire ?
Nous pouvons également remarquer combien Anna de Noailles paraît attendre le soir « si lent à venir » comme un philtre, « un breuvage ineffable et béni » susceptible d’apporter l’inspiration. Le choix de ces deux adjectifs n’est pas, comme nous le verrons un peu plus loin, sans conséquence : c’est à une quête de pureté et d’absolu  que nous convie l’écrivaine.

          De même, l
‘auteure utilise des images susceptibles de variations subtiles. Témoin ces « cercles infinis », dont la dimension spiraloïde connote, outre un éloignement du réel, une sorte de mouvement centrifuge qui semble faire l’apologie d’un paysage infini et sans limite, si caractéristique de l’imaginaire symboliste. C’est bien l’appel du voyage et du partir qui se trouve évoqué ici. Le port de Palerme devient ainsi « le lieu du voyageur ». Plus qu’un simple dépaysement, le paysage est prétexte à une quête de l’inspiration. Le contraste entre les termes « splendeur » et « ennui » au vers cinq, évoque ainsi la majesté et l’immensité de la mer, par opposition avec la monotonie des longues journées méditerranéennes, où le temps semble arrêté. « Le Port de Palerme » est ainsi une ode au Voyage. Les « vaisseaux », fussent-ils « délabrés », de même que les « vapeurs » dont il est question aux vers sept et neuf, mettent l’accent sur l’immatériel.
          N’est-ce pas tout le mythe du voyage en Orient qui semble ressurgir dans ces vers ? Par ses connotations, le mot « vaisseaux » pourrait en effet faire songer à la découverte de
cultures magnifiques, de lieux sacrés où se lèvent d’autres soleils et d’autres rêves. Dès lors, le vers huit résonne comme une prière autant qu’un appel : « Cet éternel souhait du cœur humain : partir ! ». Renforcé par la tournure exclamative, le verbe traduit  un emportement, presque une exultation. Enfin, l’expression « désert d’azur» du dernier vers renforce cet appel de l’Orient que nous évoquions à l’instant : euphorie du voyage idéalisé, appel de l’inconnu et du mystère, comme la quête d’une impossible Terre promise… 

pprofondissons désormais cette dimension idéaliste du texte d’Anna de Noailles. De fait, « le Port de Palerme » est tout à fait représentatif de la réaction spirituelle, idéaliste voire idéiste, qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et les premières années du vingtième siècle. Anna de Noailles nous fait part d’un paysage dont nous pourrions dire qu’il est d’une certaine façon non figuratif.
          Ainsi que nous le pressentions, l’expérience de l’effacement du réel se veut une expérience de l’impossible et du non
représenté. Démarche presque provocatrice s’il en est : rédigé en 1913, soit un an avant la première Guerre Mondiale, c’est en effet un refus de tout engagement, que présuppose ce merveilleux épanchement : vécue comme échappatoire aux vicissitudes de la vie, la poésie permet de réinventer le monde : « engagement poétique » plutôt qu’engagement « politique », comme une manière de conjurer les tragédies de l’Histoire. Ainsi, c’est bien la quête et le déchiffrement qui confèrent au poème sa dimension allégorique. Lorsque Anna de Noailles évoque les «citernes du rêve», on ne sait pas vraiment ce que représentent pour elle ces citernes : l’indéchiffrable est ainsi un voyage : même les choses les moins belles sont matière au rêve. C’est alors que le véritable voyage commence ; et sans doute il est vrai que pour Anna de Noailles, le poème est surtout prétexte à un voyage métaphorique qui se fait symboliquement à travers les mots.  Pour la «muse des jardins», la poésie participe en effet d’un réenchantement du réel. N’écrivait-elle pas, dans son recueil Le Cœur innombrable paru en 1901, qu’« il n’est rien de réel que le rêve et l’amour» ?
          Dès lors, le poème peut se lire comme une interrogation métaphysique sur la vie et la mort, comme nous y invite d’ailleurs le titre du recueil. Transcendant toute vraisemblance, le texte est comme un appel à la Liberté et à l’Absolu. Comment ne pas évoquer ici les propos de Mallarmé, selon qui
 « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Mais ce chemin vers les symboles est aussi pouvoir de l’Esprit sur les sens. L’« ineffable » dont parle Anna de Noailles signifie en effet ce qui ne peut être dit, que l’on ne peut comprendre qu’en le déchiffrant. Pareillement, le terme de « breuvage » est comme un symbole initiatique. Enfin l’adjectif  « béni » semble placer le poème  sous la protection de Dieu, et l’on pourrait parler ici d’un symbolisme mystique comme chemin possible de l’art poétique en quête d’une vérité qui reste toujours à déchiffrer.

evenons en conclusion sur un point qui nous paraît essentiel : comme nous l’avons compris, pour Anna de Noailles comme pour les Symbolistes en général, si la poésie est vécue comme une idéalisation du réel, c’est qu’elle confère au langage l’ambitieuse mission de réinventer le monde. « Le Port de Palerme » est ainsi  l’expression d’un voyage, d’autant plus fabuleux qu’il est métaphorique : voyage immobile, apte à saisir l’idéal, le transcendant et l’indicible… Cette quête de l’ailleurs ne s’apparente-t-elle pas, finalement, à une quête de soi ? Partir pour mieux se retrouver…

© Sarah B. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

 

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

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Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles "Le Port de Palerme" par Sarah…

Entraînement à l’EAF
Commentaire littéraire…

 
Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves
Aujourd’hui, le commentaire de Sarah B. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Lisez également  le commentaire de Clarisse !

Après avoir publié hier l’exceptionnel travail de Clarisse, je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire non moins remarquable de Sarah…

TEXTE
 
 

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

 

‘est en 1913 qu’Anna de Noailles (1876-1933), écrivaine française, première femme commandeur de la Légion d’honneur, rédige « Le port de Palerme », évocation nostalgique d’un lieu maritime typique et de l’ambiance qui y règne. Ce texte, qui figure dans le recueil Les Vivants et les Morts, chante avant tout l’amour pour les paysages et porte les empreintes fortes du lyrisme romantique. Composé de seize alexandrins, ce poème est donc à la fois une description très pittoresque, mais aussi et surtout, une célébration de l’ailleurs et du partir, tout autant qu’une idéalisation du lieu.
          Trois axes structureront notre analyse. Après avoir évoqué ce qu’on pourrait qualifier de « poétique du pittoresque », nous verrons combien la description réaliste fait place à une idéalisation du réel en lui donnant à exprimer l’envie d’ailleurs et de voyage. Nous montrerons enfin plus brièvement comment, à travers la forme symboliste de cet épanchement, l’auteure nous transporte vers l’au-delà.

n premier lieu, le poème d’Anna de Noailles présente une description particulièrement réelle et pittoresque du port de Palerme.
          C’est tout d’abord le registre réaliste qui frappe dès la première lecture. On voit dans la strophe 1 par exemple que l’auteure utilise nombre d’éléments volontairement empruntés au réel référentiel. N’est-ce pas la vie de tous les jours qui est évoquée à travers la description du port ? Des termes comme « goudronné » et « citerne » sembleraient même presque déplacés dans une poésie. De plus, Anna de Noailles décrit l’activité marchande et manufacturière qui se déroule autour du port, ce qui situe le texte dans l’espace du travail : ainsi nous parle-t-elle de « sacs de grains, de farine et de fruits », de « vapeurs » ou de « sifflets ». Cette présence du registre réaliste et de détails vrais situe presque le texte dans la chronique sociale et le concret : un port bruyant, populaire… Nous pouvons imaginer qu’Anna de Noailles, femme de la haute aristocratie, regarde avec superbe et sans doute compassion ces humbles vendeurs, affairés à leurs marchandages.
         
Ce soin pour vraisemblabiliser la description et ancrer le lecteur dans la réalité quotidienne a néanmoins de quoi surprendre. Comme nous le notions, l’écrivaine emploie un lexique parfois bien peu empreint de poésie. C’est ainsi que l’adjectif « goudronné » au vers 1, projette sur le vieux port une utilité révélatrice du processus d’urbanisation qui a touché la ville de Palerme lors de la révolution industrielle. Ce primat du référentiel est quelque peu paradoxal, particulièrement sous la plume d’une auteure symboliste, dont la poésie apparaît comme le lieu de contestation de la toute-puissance rationnelle : le titre du recueil, Les Vivants et les morts, en est la probante illustration. 

          Grâce à cette prépondérance du référentiel, tout concourt à un effet pittoresque dans le sens où sont accumulées les notations visuelles pour nous faire imaginer la vie locale, et l’ambiance populaire qui règne sur le port, avec ces « marchands divisés par la fraude » qui crient ou arranguent les passants. Comment ne pas imaginer les interminables tractations « autour des sacs de grains, de farine et de fruits ». Il est également question du « bruit » que font ces vendeurs, terme quelque peu péjoratif ici. De même, « la  rade noire et sa pauvre marine » évoquées au vers six, font-elles ressurgir les vieux clichés sur les villes méditerranéennes, souvent mal entretenues, en proie aux trafics en tous genres et aux activités illicites qui s’y déroulent. 

          Par cette description pittoresque de la population, Anna de Noailles amène le lecteur à se projeter dans la réalité concrète du port. Néanmoins, il est permis de s’interroger : certes, le registre semble à première vue celui du réalisme et de l’objectivité, mais il n’en demeure pas moins qu’Anna de Noailles, si elle travaille sur le même terrain que les naturalistes, retire quelque peu au monde réel sa matière et son enjeu social. Le fait d’articuler le registre symboliste sur le registre réaliste produit un effet poétique particulièrement original : c’est ainsi que le réel semble soudain métamorphosé grâce à ce croisement entre la réalité et l’imaginaire, qui va progressivement faire naître, ainsi que nous allons le voir, des impressions de plus en plus irréelles.

our réaliste qu’elle soit, la description du port amène donc subtilement la poétesse à changer et à métamorphoser un lieu populaire ainsi qu’une réalité éminemment ordinaire en un paysage rempli d’inspiration, de rêve et de beauté.
         
Commençons par nous intéresser à l’idéalisation du réel. On peut voir implicitement que le port, pourtant bien « concret », tend à conquérir l’espace du voyage et de l’ailleurs. Par quelques notations impressionnistes, le décor se métamorphose en un paysage onirique : ainsi, de banales citernes portuaires, témoignage des grandes raffineries de sucre construites au centre du golfe de Palerme, peu esthétiques et assez grossières architecturalement, deviennent des « citernes du rêve », comme si la poétesse aspirait à trouver dans son imaginaire, un paysage apte à faire ressurgir, selon le credo romantique, les élans lyriques du cœur.
          Remarquons en effet combien, même la réalité la plus triviale, semble soudainement embellie : c’est ainsi que le vent au vers onze, confère à ce décor urbain des connotations d’envol et de plénitude : « son aile assainit ». N’incarne-t-il pas dès lors l’idéal et le spirituel, en opposition au monde matérialiste et vulgaire ?
Nous pouvons également remarquer combien Anna de Noailles paraît attendre le soir « si lent à venir » comme un philtre, « un breuvage ineffable et béni » susceptible d’apporter l’inspiration. Le choix de ces deux adjectifs n’est pas, comme nous le verrons un peu plus loin, sans conséquence : c’est à une quête de pureté et d’absolu  que nous convie l’écrivaine.

          De même, l
‘auteure utilise des images susceptibles de variations subtiles. Témoin ces « cercles infinis », dont la dimension spiraloïde connote, outre un éloignement du réel, une sorte de mouvement centrifuge qui semble faire l’apologie d’un paysage infini et sans limite, si caractéristique de l’imaginaire symboliste. C’est bien l’appel du voyage et du partir qui se trouve évoqué ici. Le port de Palerme devient ainsi « le lieu du voyageur ». Plus qu’un simple dépaysement, le paysage est prétexte à une quête de l’inspiration. Le contraste entre les termes « splendeur » et « ennui » au vers cinq, évoque ainsi la majesté et l’immensité de la mer, par opposition avec la monotonie des longues journées méditerranéennes, où le temps semble arrêté. « Le Port de Palerme » est ainsi une ode au Voyage. Les « vaisseaux », fussent-ils « délabrés », de même que les « vapeurs » dont il est question aux vers sept et neuf, mettent l’accent sur l’immatériel.
          N’est-ce pas tout le mythe du voyage en Orient qui semble ressurgir dans ces vers ? Par ses connotations, le mot « vaisseaux » pourrait en effet faire songer à la découverte de
cultures magnifiques, de lieux sacrés où se lèvent d’autres soleils et d’autres rêves. Dès lors, le vers huit résonne comme une prière autant qu’un appel : « Cet éternel souhait du cœur humain : partir ! ». Renforcé par la tournure exclamative, le verbe traduit  un emportement, presque une exultation. Enfin, l’expression « désert d’azur» du dernier vers renforce cet appel de l’Orient que nous évoquions à l’instant : euphorie du voyage idéalisé, appel de l’inconnu et du mystère, comme la quête d’une impossible Terre promise… 

pprofondissons désormais cette dimension idéaliste du texte d’Anna de Noailles. De fait, « le Port de Palerme » est tout à fait représentatif de la réaction spirituelle, idéaliste voire idéiste, qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et les premières années du vingtième siècle. Anna de Noailles nous fait part d’un paysage dont nous pourrions dire qu’il est d’une certaine façon non figuratif.
          Ainsi que nous le pressentions, l’expérience de l’effacement du réel se veut une expérience de l’impossible et du non
représenté. Démarche presque provocatrice s’il en est : rédigé en 1913, soit un an avant la première Guerre Mondiale, c’est en effet un refus de tout engagement, que présuppose ce merveilleux épanchement : vécue comme échappatoire aux vicissitudes de la vie, la poésie permet de réinventer le monde : « engagement poétique » plutôt qu’engagement « politique », comme une manière de conjurer les tragédies de l’Histoire. Ainsi, c’est bien la quête et le déchiffrement qui confèrent au poème sa dimension allégorique. Lorsque Anna de Noailles évoque les «citernes du rêve», on ne sait pas vraiment ce que représentent pour elle ces citernes : l’indéchiffrable est ainsi un voyage : même les choses les moins belles sont matière au rêve. C’est alors que le véritable voyage commence ; et sans doute il est vrai que pour Anna de Noailles, le poème est surtout prétexte à un voyage métaphorique qui se fait symboliquement à travers les mots.  Pour la «muse des jardins», la poésie participe en effet d’un réenchantement du réel. N’écrivait-elle pas, dans son recueil Le Cœur innombrable paru en 1901, qu’« il n’est rien de réel que le rêve et l’amour» ?
          Dès lors, le poème peut se lire comme une interrogation métaphysique sur la vie et la mort, comme nous y invite d’ailleurs le titre du recueil. Transcendant toute vraisemblance, le texte est comme un appel à la Liberté et à l’Absolu. Comment ne pas évoquer ici les propos de Mallarmé, selon qui
 « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Mais ce chemin vers les symboles est aussi pouvoir de l’Esprit sur les sens. L’« ineffable » dont parle Anna de Noailles signifie en effet ce qui ne peut être dit, que l’on ne peut comprendre qu’en le déchiffrant. Pareillement, le terme de « breuvage » est comme un symbole initiatique. Enfin l’adjectif  « béni » semble placer le poème  sous la protection de Dieu, et l’on pourrait parler ici d’un symbolisme mystique comme chemin possible de l’art poétique en quête d’une vérité qui reste toujours à déchiffrer.

evenons en conclusion sur un point qui nous paraît essentiel : comme nous l’avons compris, pour Anna de Noailles comme pour les Symbolistes en général, si la poésie est vécue comme une idéalisation du réel, c’est qu’elle confère au langage l’ambitieuse mission de réinventer le monde. « Le Port de Palerme » est ainsi  l’expression d’un voyage, d’autant plus fabuleux qu’il est métaphorique : voyage immobile, apte à saisir l’idéal, le transcendant et l’indicible… Cette quête de l’ailleurs ne s’apparente-t-elle pas, finalement, à une quête de soi ? Partir pour mieux se retrouver…

© Sarah B. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

 

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

 

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles « Le Port de Palerme » par Clarisse…

Entraînement à l’EAF

Commentaire littéraire…

 

Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves

Aujourd’hui, le commentaire de Clarisse Q. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
    Découvrez également le commentaire de Sarah !

Il y a quelques mois, j’avais consacré ma « Citation de la semaine » à l’écrivaine Anna de Noailles. Son poème « Le port de Palerme » m’avait tant interpellé que j’ai décidé d’en proposer le commentaire à mes classes de Seconde cette année. Le texte, préparé en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur commentaire. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement exceptionnels, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire de Clarisse… Note obtenue : 20/20 : bravo à elle pour ce travail absolument remarquable.

TEXTE

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

 

ublié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles. Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.
À partir de l’évocation d’un cadre réaliste qui occupera notre première partie, nous verrons dans un deuxième temps combien la poétesse tend à idéaliser le réel référentiel pour laisser place au rêve et au voyage vers un idéal pur. Nous montrerons enfin dans notre dernier axe que l’empreinte symboliste, habile à gouverner les images, marque profondément ce voyage, tout autant métaphorique que spirituel.

           Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.
En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3). Par ce terme, on comprend qu’ils n’ont pas tous les mêmes points de vue : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même est-il possible que le « bruit » dont il est question au vers 2, provienne des disputes ou des inlassables tractations marchandes. Le port apparaît donc comme un lieu peu fréquentable : n’est-il pas d’ailleurs question de « fraude » au vers trois ? Ce non-respect des lois et des droits d’autrui pèse encore sur l’image de la société palermitaine, fortement marquée par l’emprise de la mafia et de la corruption.
Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.
Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin… De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

‘est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.
Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?
On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers huit ou « fondait d’amour » au vers treize donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.
De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.
Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

nsistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.
Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».
Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

u terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

© Clarisse Q. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

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Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles "Le Port de Palerme" par Clarisse…

Entraînement à l’EAF
Commentaire littéraire…

 
Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves
Aujourd’hui, le commentaire de Clarisse Q. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
    Découvrez également le commentaire de Sarah !

Il y a quelques mois, j’avais consacré ma « Citation de la semaine » à l’écrivaine Anna de Noailles. Son poème « Le port de Palerme » m’avait tant interpellé que j’ai décidé d’en proposer le commentaire à mes classes de Seconde cette année. Le texte, préparé en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur commentaire. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement exceptionnels, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire de Clarisse… Note obtenue : 20/20 : bravo à elle pour ce travail absolument remarquable.

TEXTE

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

 

ublié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles. Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.
À partir de l’évocation d’un cadre réaliste qui occupera notre première partie, nous verrons dans un deuxième temps combien la poétesse tend à idéaliser le réel référentiel pour laisser place au rêve et au voyage vers un idéal pur. Nous montrerons enfin dans notre dernier axe que l’empreinte symboliste, habile à gouverner les images, marque profondément ce voyage, tout autant métaphorique que spirituel.

           Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.
En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3). Par ce terme, on comprend qu’ils n’ont pas tous les mêmes points de vue : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même est-il possible que le « bruit » dont il est question au vers 2, provienne des disputes ou des inlassables tractations marchandes. Le port apparaît donc comme un lieu peu fréquentable : n’est-il pas d’ailleurs question de « fraude » au vers trois ? Ce non-respect des lois et des droits d’autrui pèse encore sur l’image de la société palermitaine, fortement marquée par l’emprise de la mafia et de la corruption.
Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.
Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin… De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

‘est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.
Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?
On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers huit ou « fondait d’amour » au vers treize donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.
De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.
Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

nsistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.
Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».
Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

u terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

© Clarisse Q. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

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Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « La mer de glace »… par Capucine B-L

Analyse de l’image…

Caspar David Friedrich :

« La mer de glace »

par Capucine B.-L.
(Classe de Seconde 12, promotion 2011-2012)
 

Capucine B.-L. (Seconde 12) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « La mer de glace ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…

Présentation

Exposée à la Kunsthalle de Hambourg en Allemagne, « La mer de glace » (Das Eismeer) est une œuvre très caractéristique du romantisme allemand. Achevée en 1824, cette huile sur toile n’a pourtant pas trouvé d’acheteur du vivant de Friedrich ! « On lui reprochait d’avoir évacué du tableau l’événement principal, le naufrage, pour se concentrer sur le paysage » (1). Et quel paysage ! Ce que le spectateur voit est en effet le spectacle presque hors du temps d’un « amas de débris coupants », un « effondrement », un « paysage pétrifié ». J’emprunte ces expressions à Christine Cayol qui fait remarquer très justement : « Comme au bord d’un gouffre ou d’une falaise, le vertige nous prend puis, lentement, vient s’installer un malaise » (2).

Malaise qui s’explique d’abord par le réalisme effroyable qui se dégage de la scène. Dans un passionnant article consacré à l’analyse du tableau, Olivier Schefer rappelle que « le peintre s’est probablement souvenu de la mort par noyade de son frère, lors d’une partie de patinage, mais aussi du naufrage d’un trois-mâts, prisonnier dans les glaces durant une expédition dans le grand nord. (3) Mais malgré le caractère biographique et réaliste de la composition, « La mer de glace » est surtout une œuvre imaginaire tout droit sortie de la vision intérieure, excessive et tourmentée du peintre. De fait, « La mer de glace » n’est pas la représentation de la nature mais bien, libérée de la rationalité et de la pesanteur, sa dramatisation.

Le tableau dépeint un paysage désertique, hostile, inhabitable, sans aucune forme de vie, qui « est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel […] [privilégiant] le symbolique, le mystérieux, le secret, la méditation sur la mort, et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le monde  » (4), comme une tentative d’appréhender l’infini dans le fini.

« La tragédie du paysage »

C’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». Regardez l’empilement des blocs de glace au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la symétrie parfaite du paysage.

Vision presque apocalyptique qui « revient à penser l’absolu universel sur le mode d’un mélange indistinct de tous ses éléments. En ce sens, le chaos est une figure de l’absolu […], le règne de l’hétérogénéité, une totalité ouverte, mobile et dynamique, qui ne repose sur aucun fondement stable, étant dépourvue de centre et d’unité régulatrice. […] Le chaos constitue à cet égard l’envers de la création visible, son essence profonde : une réserve de formes et de potentialités créatrices, à laquelle les romantiques veulent aller puiser inlassablement  » (5).

Ces propos de Christophe Genin sont éclairants : rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté : sous ces débris de rochers, sous ces blocs de glace, de minéraux, le chaos défie les lois mêmes de la gravité et ramène l’homme à la mort inévitable et aux ténèbres. Au premier plan, les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’un naufrage du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude.

Mort et transfiguration

Comme le rappelle Gabrielle Dufour-Kowalska, « dans l’enchevêtrement des dalles et des pointes de glaces, savamment disposées par le géomètre visionnaire, sombrent avec le bateau toute trace et tout souvenir de notre et, avec lui, l’esthétique du paysage traditionnel créé pour le plaisir des yeux » (6). Mais cette esthétique « ruiniste » apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin certes, mais qui ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle.

Ce dernier aspect est essentiel. J’emprunte de nouveau à Gabrielle Dufour-Kowalska ces propos tout à fait remarquables : « Le désert de glace […] joue dans cette vision le […] rôle […] d’une négation des conditions mêmes du visible, négation qui doit rendre possible l’activité contemplative et éveiller dans l’œil du spectateur le sens de l’image symbolique(7) ». Ce qui importe en effet dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur de celui qui regarde.

La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire » (8). Les éclats de bois et les amas de glaces accentuent le mouvement du bateau qui s’enfonce dans la mer. Par opposition à cette transdescendance, la glace s’élève vers le ciel, vers la divinité, c’est-à-dire vers Dieu, dans un mouvement de transascendance et de sublimation. Le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.

La glace finit par se confondre avec le ciel dans un dégradé presque diaphane de blanc et de bleu, qui promet l’apaisement, l’oubli dans le néant : si la mort est inévitable, au moins l’homme, investi de cette lumière, peut-il  espérer… Comme le note remarquablement Gabrielle Dufour-Kowalska, « l’usage de la couleur blanche est ici caractéristique : le blanc est une négation de toutes les couleurs, ou bien leur synthèse au sein de l’élément lumineux qui les absorbe et les sublime » (9). Au silence éternel de la divinité, fait ainsi écho la couleur blanche, si représentative dans l’imaginaire romantique du céleste, du primordial et du sacré, alors que les teintes brunes du premier plan représentaient la condition humaine malheureuse, le profane et le matériel.

Conclusion

Au terme de ce travail, interrogeons-nous : comme nous l’avons vu, « La mer de glace » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage. Le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Au-delà du dépaysement exotique, la recherche de l’immensité et de paysages nouveaux est dès lors un moyen pour le Romantique de communier avec la nature sauvage, à la fois confidente et consolatrice, point de jonction entre le visible et l’invisible, l’immanence et la transcendance, le terrible et le divin, le fini et l’infini…

© Capucine B.-L. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 12 (promotion 2011-2012)
Relecture du manuscrit et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

(1) Roger-Michel Allemand, Christian Milat, Alain Robbe-Grillet. Balises pour le XXIe siècle, Presses de l’Université d’Ottawa & Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, page 211.
(2) Christine Cayol, Voir est un art : Dix tableaux pour s’inspirer et innover, Village Mondial/Pearson Education France, Paris 2004, page 67 et 68.

(3) Olivier Schefer, « La mer de glace » : http://imagesanalyses.univ-paris1.fr/glace-13.html 
(4) Bruno Rigolt, « La révolution romantique : une nouvelle vision de l’homme et du monde« , Espace Pédagogique Contributif.
(5) Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 77.
(6) Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 96.
(7) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 96.
(8) Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
(9) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 94.

 

Sources utilisées dans cet article :

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Analyse d’image : Caspar David Friedrich… "La mer de glace"… par Capucine B-L

Analyse de l’image…

Caspar David Friedrich :

« La mer de glace »

par Capucine B.-L.
(Classe de Seconde 12, promotion 2011-2012)
 

Capucine B.-L. (Seconde 12) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « La mer de glace ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…

Présentation

Exposée à la Kunsthalle de Hambourg en Allemagne, « La mer de glace » (Das Eismeer) est une œuvre très caractéristique du romantisme allemand. Achevée en 1824, cette huile sur toile n’a pourtant pas trouvé d’acheteur du vivant de Friedrich ! « On lui reprochait d’avoir évacué du tableau l’événement principal, le naufrage, pour se concentrer sur le paysage » (1). Et quel paysage ! Ce que le spectateur voit est en effet le spectacle presque hors du temps d’un « amas de débris coupants », un « effondrement », un « paysage pétrifié ». J’emprunte ces expressions à Christine Cayol qui fait remarquer très justement : « Comme au bord d’un gouffre ou d’une falaise, le vertige nous prend puis, lentement, vient s’installer un malaise » (2).

Malaise qui s’explique d’abord par le réalisme effroyable qui se dégage de la scène. Dans un passionnant article consacré à l’analyse du tableau, Olivier Schefer rappelle que « le peintre s’est probablement souvenu de la mort par noyade de son frère, lors d’une partie de patinage, mais aussi du naufrage d’un trois-mâts, prisonnier dans les glaces durant une expédition dans le grand nord. (3) Mais malgré le caractère biographique et réaliste de la composition, « La mer de glace » est surtout une œuvre imaginaire tout droit sortie de la vision intérieure, excessive et tourmentée du peintre. De fait, « La mer de glace » n’est pas la représentation de la nature mais bien, libérée de la rationalité et de la pesanteur, sa dramatisation.

Le tableau dépeint un paysage désertique, hostile, inhabitable, sans aucune forme de vie, qui « est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel […] [privilégiant] le symbolique, le mystérieux, le secret, la méditation sur la mort, et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le monde  » (4), comme une tentative d’appréhender l’infini dans le fini.

« La tragédie du paysage »

C’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». Regardez l’empilement des blocs de glace au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la symétrie parfaite du paysage.

Vision presque apocalyptique qui « revient à penser l’absolu universel sur le mode d’un mélange indistinct de tous ses éléments. En ce sens, le chaos est une figure de l’absolu […], le règne de l’hétérogénéité, une totalité ouverte, mobile et dynamique, qui ne repose sur aucun fondement stable, étant dépourvue de centre et d’unité régulatrice. […] Le chaos constitue à cet égard l’envers de la création visible, son essence profonde : une réserve de formes et de potentialités créatrices, à laquelle les romantiques veulent aller puiser inlassablement  » (5).

Ces propos de Christophe Genin sont éclairants : rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté : sous ces débris de rochers, sous ces blocs de glace, de minéraux, le chaos défie les lois mêmes de la gravité et ramène l’homme à la mort inévitable et aux ténèbres. Au premier plan, les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’un naufrage du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude.

Mort et transfiguration

Comme le rappelle Gabrielle Dufour-Kowalska, « dans l’enchevêtrement des dalles et des pointes de glaces, savamment disposées par le géomètre visionnaire, sombrent avec le bateau toute trace et tout souvenir de notre et, avec lui, l’esthétique du paysage traditionnel créé pour le plaisir des yeux » (6). Mais cette esthétique « ruiniste » apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin certes, mais qui ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle.

Ce dernier aspect est essentiel. J’emprunte de nouveau à Gabrielle Dufour-Kowalska ces propos tout à fait remarquables : « Le désert de glace […] joue dans cette vision le […] rôle […] d’une négation des conditions mêmes du visible, négation qui doit rendre possible l’activité contemplative et éveiller dans l’œil du spectateur le sens de l’image symbolique(7) ». Ce qui importe en effet dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur de celui qui regarde.

La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire » (8). Les éclats de bois et les amas de glaces accentuent le mouvement du bateau qui s’enfonce dans la mer. Par opposition à cette transdescendance, la glace s’élève vers le ciel, vers la divinité, c’est-à-dire vers Dieu, dans un mouvement de transascendance et de sublimation. Le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.

La glace finit par se confondre avec le ciel dans un dégradé presque diaphane de blanc et de bleu, qui promet l’apaisement, l’oubli dans le néant : si la mort est inévitable, au moins l’homme, investi de cette lumière, peut-il  espérer… Comme le note remarquablement Gabrielle Dufour-Kowalska, « l’usage de la couleur blanche est ici caractéristique : le blanc est une négation de toutes les couleurs, ou bien leur synthèse au sein de l’élément lumineux qui les absorbe et les sublime » (9). Au silence éternel de la divinité, fait ainsi écho la couleur blanche, si représentative dans l’imaginaire romantique du céleste, du primordial et du sacré, alors que les teintes brunes du premier plan représentaient la condition humaine malheureuse, le profane et le matériel.

Conclusion

Au terme de ce travail, interrogeons-nous : comme nous l’avons vu, « La mer de glace » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage. Le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Au-delà du dépaysement exotique, la recherche de l’immensité et de paysages nouveaux est dès lors un moyen pour le Romantique de communier avec la nature sauvage, à la fois confidente et consolatrice, point de jonction entre le visible et l’invisible, l’immanence et la transcendance, le terrible et le divin, le fini et l’infini…

© Capucine B.-L. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 12 (promotion 2011-2012)
Relecture du manuscrit et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

(1) Roger-Michel Allemand, Christian Milat, Alain Robbe-Grillet. Balises pour le XXIe siècle, Presses de l’Université d’Ottawa & Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, page 211.
(2) Christine Cayol, Voir est un art : Dix tableaux pour s’inspirer et innover, Village Mondial/Pearson Education France, Paris 2004, page 67 et 68.

(3) Olivier Schefer, « La mer de glace » : http://imagesanalyses.univ-paris1.fr/glace-13.html 
(4) Bruno Rigolt, « La révolution romantique : une nouvelle vision de l’homme et du monde« , Espace Pédagogique Contributif.
(5) Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 77.
(6) Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 96.
(7) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 96.
(8) Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
(9) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 94.

 
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Méthodologie Lycée… Comment bien apprendre un cours…

Texte support : cours sur le Symbolisme.

Réaliser une fiche de synthèse...

Les dangers d’un cours appris « mot à mot »

Nombreux sont les étudiants qui estiment que « prendre un cours » relève de la simplicité : il suffirait de « recopier le tableau » et d’en apprendre tel quel le contenu. Une pareille conception est fréquemment source d’échecs. D’une part parce que beaucoup de professeurs (moi le premier) ne notent bien souvent au tableau que quelques points de détail qui ne correspondent pas forcément aux informations clés, ou à la structure du cours ; et d’autre part, parce qu’il est impossible de tout retenir.

Prenez le cas d’un élève de Première qui présenterait à l’oral du Baccalauréat 16 textes. Chaque lecture suivie occupe une copie double environ, soit plus de 60 pages rien que pour l’oral ! Il est évident que si le candidat ne constitue pas de fiches de synthèse il lui sera impossible d’affronter l’examen dans de bonnes conditions, pour la simple raison que personne ne peut apprendre correctement un tel volume de pages : l’esprit se perd dans le détail, on n’a pas de vision nette des notions, on commet des confusions nombreuses, on n’est pas capable de distinguer ce qui a de l’importance du détail inutile : vous devez donc veiller à discerner l’essentiel de l’accessoire afin de restituer avec exactitude une leçon

Exercez-vous à partir du cours que j’ai mis en ligne sur le Symbolisme : ce cours comporte près de 2000 mots… Le grand danger, en ne faisant pas de fiche de synthèse, tient principalement au fait qu’on retient souvent des détails parfaitement inutiles, au lieu de se concentrer sur l’essentiel.
← Dans l’exemple ci-contre, les informations surlignées en jaune sont très nombreuses, mais pourtant elles sont inutiles et n’amènent à retenir que des mots et pas du sens !

_

Privilégiez la pensée globale…

À l’opposé, si vous vous réappropriez le cours en le synthétisant, vous l’apprendrez beaucoup plus facilement et rapidement. Le but, c’est d’être capable de partir du sens global et de reconstituer mentalement les points de détail à partir des mots clés qu’on a notés. La pensée est ainsi plus synthétique : au lieu de se noyer dans les faits, elle privilégie l’abstraction et l’idée, c’est-à-dire le sens.  

Le principe d’une fiche de synthèse…

Étape 1 : la prise de notes

Tout d’abord, il faut lire attentivement le texte (en le prononçant à voix basse si vous le pouvez) en surlignant les mots ou groupes de mots qui correspondent aux informations principales, ou qui présentent un intérêt particulier, car le texte est inexploitable tel quel !

Attention : ne surlignez que l’essentiel, surtout pas de phrases ou de parties de phrases entières. Trop surligner revient en fait à ne rien noter du tout !

Étape 2 : l‘exploitation des notes

Il ne faut jamais apprendre à partir du texte surligné. Les notes doivent être retravaillées afin de mieux mémoriser le cours : vous devez donc les ordonner puis les compléter.

 ◊ Pensez en premier lieu à rechercher le sens des mots inconnus ou difficiles, ou ce que vous ne comprenez pas bien (au crayon de papier sur votre feuille de cours, pensez aussi à noter dans la marge les questions ou remarques qui vous viennent à l’esprit afin de les évoquer au début du cours suivant…).

 ◊ Il faut ensuite reporter les informations importantes (qui sont surlignées) en reformulant, en regroupant les idées et en évitant les inutiles présentations (« Le Symbolisme est un mouvement littéraire et culturel… »).

Le nouveau texte comporte 35 mots seulement (contre 170 pour le texte d’origine, soit 5 fois moins environ).

Alors que dans le cours écrit, la structure des phrases, volontairement « littéraire », permettait d’enrichir l’énoncé, dans les notes au contraire, il est impératif de reformuler et de supprimer les redondances (répétitions sous une autre forme), les adverbes, les propositions, certains exemples, etc.

◊ Au moment de reporter les informations importantes, il faut donc penser à :

  • Synthétiser. Posez-vous toujours ces questions évidentes, mais pourtant essentielles : de quoi est-il question dans le cours ? Quels en sont les axes directeurs ? Sur quoi faut-il que j’insiste avant tout ?
  • Hiérarchiser : dans l’exemple ci-dessus, le titre (« Symbolisme »), les repères historiques (« 1885-1895 ») ainsi que la définition (« Révolution spirituelle et idéaliste contre le Réalisme et le Naturalisme ») sont bien mis en évidence. Obligez-vous ensuite, à l’oral, à formuler des phrases rédigées à partir de vos notes afin de vous entraîner à la maîtrise du discours.
  • Regrouper les idées : dans le texte d’origine, certaines expressions ou mots importants étaient parfois répétés afin d’aider le lecteur à cerner l’idée directrice (« réaction idéaliste » ligne 3 ; « nostalgie de l’idéal » ligne 8 ; « idéalisation du réel » dernière ligne) : dans votre fiche, il faut évidemment regrouper les informations : tout ce qui est redondant, mais aussi accessoire ou secondaire doit être supprimé.
Attention : s’il est important de reformuler avec son propre langage, il ne faut pas « traduire » les mots clés ou les notions : leur chercher à tout prix un synonyme ou recourir à des approximations de langage ne saurait aboutir qu’à un travail maladroit, voire incorrect : ici les mots « idéal », « Réalisme », « Naturalisme », « Romantisme », etc. doivent être appris tels quels. Mais rien ne vous empêche évidemment d’approfondir une notion en consultant un ouvrage ou un site spécialisé, en demandant conseil au professeur afin de vérifier que vous avez bien compris…

Etape 3 : l’apprentissage actif du cours

Apprenez toujours le cours à partir de vos fiches de synthèse (et jamais comme je le rappelais plus haut, à partir du cours lui-même). Pensez à relire régulièrement vos fiches en privilégiant à la fois la compréhension du sens global et le « par cœur » pour ce qui concerne la mémorisation des notions, du vocabulaire, des définitions, des citations…

Entraînez-vous par ailleurs aux évaluations en vous posant des « colles » : l’entraînement joue en effet un rôle essentiel afin de vérifier que les notions à étudier sont bien acquises. Le mieux est de vous imposer une « interro surprise » : posez-vous une question d’ensemble et donnez-vous 10 à 15 minutes pour y répondre, pas plus.

Stimuler la mémoire auditive : apprendre avec un smartphone : cliquez ici pour accéder à l’article dans lequel j’explique en détail la méthode).

L’intérêt de la mémoire auditive

Après une journée de travail, la mémoire visuelle est souvent défaillante, surtout si l’on veille tard le soir : fatigue oculaire, difficultés de concentration, troubles de la vision… De plus, votre cerveau est un peu comme un disque dur d’ordinateur : après plusieurs heures de cours sur des matières complètement différentes, une fois rentré chez vous, l’ordinateur, la télévision, les jeux vidéo sollicitent de nouveau votre cerveau. À un certain moment, il ne parvient plus à gérer cette multiplication de signes : le « disque dur » de votre cerveau est littéralement « fragmenté », impossible pour lui de restituer convenablement les connaissances, de là de nombreuses confusions, souvent très lourdes de conséquences en situation d’évaluation.

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France) dernière révision : 26 octobre 2011 à 09:26

Publication des supports de cours en ligne. Calendrier prévisionnel [octobre 2011]

Voici le calendrier prévisionnel de publication des supports de cours pour les trois semaines à venir :

  1. BTS deuxième année
    • Support de cours : Éthique et morale du rire ; existe-t-il un « rire juste » ? Mise en ligne : vendredi 28 octobre 2011.
    • Entraînement BTS (synthèse + écriture personnelle) : Sport et discrimination de genre. Mise en ligne : samedi 15 octobre 2011. Mis en ligne.
    • Entraînement BTS (synthèse + écriture personnelle) : L’esthétique du rire. Ironie et grotesque : dimanche 23 octobre 2011.
  2. Classes de Seconde
    • Support de cours : le Romantisme européen entre quête de l’idéal et tentation de l’absolu : du poète prophète au mythe du surhomme. Mise en ligne : lundi 1er novembre 2011.

NetÉtiquette : Les articles de ce blog sont protégés par copyright.

Analyse d’image : Charles-Édouard Crespy Le Prince… « Julie et Saint-Preux sur le lac de Léman »…

Analyse de l’image…

 

 Charles-Édouard de Crespy-Le-Prince :

« Julie et Saint-Preux sur le lac de Léman »

J’ai sélectionné pour ce premier travail contributif de l’année quelques devoirs de grande qualité proposés par la division de Seconde 1 du Lycée en Forêt. Je remercie particulièrement les élèves suivant(e)s : Clarisse Q. pour sa contribution remarquable, Cécile D-S, mais aussi Sarah B, Claudia F, Pauline H, Tarcisius J, Pauline L, Roman R, et beaucoup d’autres élèves de la classe.

Niveau : Lycée

 Charles-Édouard Crespy Le Prince (1784-1850),  © Montmorency, musée Jean-Jacques Rousseau, © Direction des musées de France, 2007 Crédit photographique © Robin Laurence  

Présentation

Peint en 1824, ce tableau de Charles Edouard Crespy Le Prince évoque un épisode célèbre du roman épistolaire Julie ou la Nouvelle Héloïse (¹). Rédigée en 1761 par Jean-Jacques Rousseau, l’histoire participe déjà à la sensibilité romantique : Julie une jeune noble, et son précepteur Saint-Preux, roturier issu d’un milieu modeste, vont tomber amoureux mais la différence sociale empêche toute officialisation de leur amour. Au moment où se déroule cette scène, Saint-Preux revient d’un long voyage durant lequel il n’a cessé d’écrire à la vertueuse Julie, mariée depuis à monsieur de Wolmar. La jeune femme est  malheureuse car elle aime toujours Saint-Preux malgré la fidélité qu’elle porte à l’époux que son père lui a choisi ; « […] une sombre mélancolie s’empare bientôt de Saint-Preux, qui de Meillerie, sur le bord du lac Léman, fait part à Julie de son désespoir » (²) lors d’une promenade en barque, empreinte tout à la fois de lyrisme et de pathétique.

Les dénotations de l’image

Le premier plan est occupé en majeure partie par la petite embarcation dans laquelle, effleurant la rive et main dans la main, Julie et Saint-Preux glissent lentement sur le lac. Elle, vêtue d’une longue robe blanche et d’un châle négligemment jeté sur l’épaule ; lui d’un costume sombre ; ils semblent se regarder avec tendresse et gravité. Vers l’avant de la barque, le batelier se charge de diriger l’embarcation, qui progresse silencieusement : on aperçoit dans la clarté lunaire le sillage marqué d’une trainée de lumière. Derrière eux, remplissant presque la totalité du tableau, un paysage à la fois sublime et inquiétant arrête le regard : on ne peut qu’être saisi par une espèce de vertige devant la masse imposante du lac, qui semble s’étendre à perte de vue.

De part et d’autre, les coteaux abrupts plongent leurs pieds dans l’abîme, et les hautes montagnes apparaissent comme des masses sombres au caractère menaçant : on devine sur la rive sud les rochers de la Meillerie, aujourd’hui disparus. La lune, dernier refuge des amants malheureux, dévoile cette scène mystérieuse, solennelle et secrète, comme cachée du reste du monde. Admirez combien le scintillement de l’astre frémit à la surface argentée de l’eau, et contraste avec la profondeur sans fin du lac : pas une seule bâtisse à l’horizon qui viendrait troubler la quiétude de la scène. Sur la droite, aux pieds des coteaux, nous pouvons distinguer ce qui ressemble à des flammes jaillissant du sol, pareilles à une éruption. Elles atténuent quelque peu les tonalités froides du tableau. Enfin, à l’arrière-plan, nous apercevons la lune, se montrant seulement par endroits à travers le voile dense des nuages jaunes et gris, dont le déplacement confère à la scène son aspect dramatique et sauvage.

Les connotations de l’image

Ce qui apparaît au premier abord, c’est bien la dimension romantique de cette scène. Comme on le sait, le lac de Genève incarne chez Rousseau le bonheur, mais un bonheur tantôt euphorique, tantôt mélancolique. Dans un paragraphe bien connu des Confessions, il décrit avec émotion l’effet que produit en lui la contemplation de l’eau : « j’ai toujours aimé l’eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé ». On comprend mieux pourquoi l’auteur des Rêveries a choisi que les deux amants se retrouvent sur le Léman : le fait que le lac semble interminable accentue l’idée que le temps s’est arrêté ; il s’agit en effet d’un moment unique où chacun revoit l’être cher dans un cadre propice à la rêverie et à l’épanchement lyrique.

"Meillerie" Photographie extraite de l'ouvrage de Guillaume Fatio et Frédéric Boissonnas, Autour du Lac Léman, Genève 1902

Cette expression des sentiments est magnifiquement exprimée par le peintre. De fait, l’immensité horizontale du lac évoque l’évasion et l’ailleurs. Sa contemplation, mêlée au murmure apaisant des rames glissant sur l’eau, plonge le spectateur dans la méditation et le recueillement. Cependant, ce spectacle grandiose connote aussi le pathétique tragique, car Julie et Saint-Preux ne peuvent vivre leur amour. Quant à la profondeur du lac, elle laisse présager un destin funeste, suggérant que le bonheur est à jamais perdu. Le paysage, typiquement romantique, symbolise donc à la fois le dépaysement, l’immensité, l’infini, mais par contraste le désordre des sentiments, les orages du cœur, les tempêtes de l’amour… Plus qu’un paysage qui fait rêver, on devine les déchirements de Julie et de Saint-Preux, on imagine combien nos deux amoureux seront voués à la souffrance !

N’oublions pas en effet ce contraste caractéristique du Romantisme, qui présente systématiquement des personnages déchirés, tourmentés, dont le bonheur pourtant à portée de main semble impossible à atteindre. Dans le tableau, on voit nettement ces antithèses. Les mouvements d’ombre et de lumière donnent à ce titre une dimension presque apocalyptique à la scène. On retrouve par ailleurs ce contraste avec les montagnes qui par leur verticalité, dirigent les regards vers le ciel et l’aspiration à la plénitude, à l’infini (trans-ascendance), mais créent pareillement un sentiment de vertige et de dangerosité (trans-descendance) : les flammes qui s’en échappent, outre qu’elles confèrent un côté irréel et fantastique à la scène, évoquent une longue descente vers la tentation et le mal.

Un aspect non moins essentiel concerne les symboles utilisés par l’artiste pour rendre compte de l’amour qui unit Julie à Saint-Preux : l’eau, la terre, l’air et le feu renforcent en effet la symbolique romantique de la scène. Occupant la moitié du tableau, l’eau est ambivalente ; à la fois refuge elle est le lieu (ou plutôt le « non-lieu ») de l’asile des deux amants. Force vitale donc, mais aussi élément de mort : on ne peut que songer ici au mythe de Charon, le nocher des enfers conduisant la barque, et passant les âmes de la vie à la mort. Ne pourrait-on également interpréter le feu, aux pieds de la montagne, comme la flamme de l’amour se consumant dans le cœur des deux amoureux ? Enfin, à travers la présence de la lune, nous retrouvons un symbole cosmique fondamental chez les Romantiques : par son pouvoir mystérieux de suggestion, la « reine des ombres » n’évoque-t-elle pas les clartés mouvantes du rêve ?

Ce cadre intimiste, favorable à l’exotisme primitiviste, invite aussi à la communion avec la nature, à la fois consolatrice et inspiratrice, mais aussi enjeu de connaissance puisqu’elle ramène au moi profond. On comprend dès lors pourquoi la description de la nature chez de nombreux Romantiques et particulièrement dans ce tableau, ne se sépare jamais d’une réflexion sur l’intériorité, le détour dans l’imaginaire et un certain refus social, qui s’épanouira dans ce qu’on appellera le « culte du moi » et la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et dans l’exil vers l’ailleurs sentimental une réponse au vide existentiel. Cette omniprésence du moi est particulièrement sensible dans l’œuvre :  le bateau dans lequel se trouvent Julie et Saint Preux est au premier plan et au centre du tableau.

Les deux amants sont donc mis en avant à travers une esthétique des sentiments et de l’amour, mais un amour exprimé sous une forme platonicienne, un amour idéal mêlé de sentiment religieux où la contemplation de la nature, en participant à l’intériorité de l’homme, ouvre sur la révélation mystique et « où la passion amoureuse est dépassée pour céder la place à la renonciation sublimée » (³). Ainsi, cette ultime rencontre de « Julie et Saint-Preux sur le lac de Léman » est-elle un témoignage de l’héroïsme sublime, tel que le conçoit la sensibilité romantique, partagée entre le désir, la loi morale, et le repentir comme forme d’abnégation la plus sublime…

_____________

(1) Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, Livre IV, Lettre XVII, à Milord Edouard :

« Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l’eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau ; et, en m’asseyant à côté d’elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m’excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d’un autre âge, au lieu de m’égayer, m’attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j’étais accablé. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l’eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. »

(2) Marjorie Philibert, Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, Bréal Paris 2002, page 28.

(3) Wikipedia

 

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom des auteurs (Collectif « Classe de Seconde 1 », sous la direction de Bruno Rigolt) ainsi que l’URL : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2011/10/03/analyse-dimage-charles-edouard-crespy-le-prince-julie-et-saint-preux-sur-le-lac-de-leman/

 

Analyse d'image : Charles-Édouard Crespy Le Prince… "Julie et Saint-Preux sur le lac de Léman"…


Analyse de l’image…
 

 Charles-Édouard de Crespy-Le-Prince :

« Julie et Saint-Preux sur le lac de Léman »

J’ai sélectionné pour ce premier travail contributif de l’année quelques devoirs de grande qualité proposés par la division de Seconde 1 du Lycée en Forêt. Je remercie particulièrement les élèves suivant(e)s : Clarisse Q. pour sa contribution remarquable, Cécile D-S, mais aussi Sarah B, Claudia F, Pauline H, Tarcisius J, Pauline L, Roman R, et beaucoup d’autres élèves de la classe.

Niveau : Lycée

 Charles-Édouard Crespy Le Prince (1784-1850),  © Montmorency, musée Jean-Jacques Rousseau, © Direction des musées de France, 2007 Crédit photographique © Robin Laurence  

Présentation

Peint en 1824, ce tableau de Charles Edouard Crespy Le Prince évoque un épisode célèbre du roman épistolaire Julie ou la Nouvelle Héloïse (¹). Rédigée en 1761 par Jean-Jacques Rousseau, l’histoire participe déjà à la sensibilité romantique : Julie une jeune noble, et son précepteur Saint-Preux, roturier issu d’un milieu modeste, vont tomber amoureux mais la différence sociale empêche toute officialisation de leur amour. Au moment où se déroule cette scène, Saint-Preux revient d’un long voyage durant lequel il n’a cessé d’écrire à la vertueuse Julie, mariée depuis à monsieur de Wolmar. La jeune femme est  malheureuse car elle aime toujours Saint-Preux malgré la fidélité qu’elle porte à l’époux que son père lui a choisi ; « […] une sombre mélancolie s’empare bientôt de Saint-Preux, qui de Meillerie, sur le bord du lac Léman, fait part à Julie de son désespoir » (²) lors d’une promenade en barque, empreinte tout à la fois de lyrisme et de pathétique.

Les dénotations de l’image

Le premier plan est occupé en majeure partie par la petite embarcation dans laquelle, effleurant la rive et main dans la main, Julie et Saint-Preux glissent lentement sur le lac. Elle, vêtue d’une longue robe blanche et d’un châle négligemment jeté sur l’épaule ; lui d’un costume sombre ; ils semblent se regarder avec tendresse et gravité. Vers l’avant de la barque, le batelier se charge de diriger l’embarcation, qui progresse silencieusement : on aperçoit dans la clarté lunaire le sillage marqué d’une trainée de lumière. Derrière eux, remplissant presque la totalité du tableau, un paysage à la fois sublime et inquiétant arrête le regard : on ne peut qu’être saisi par une espèce de vertige devant la masse imposante du lac, qui semble s’étendre à perte de vue.

De part et d’autre, les coteaux abrupts plongent leurs pieds dans l’abîme, et les hautes montagnes apparaissent comme des masses sombres au caractère menaçant : on devine sur la rive sud les rochers de la Meillerie, aujourd’hui disparus. La lune, dernier refuge des amants malheureux, dévoile cette scène mystérieuse, solennelle et secrète, comme cachée du reste du monde. Admirez combien le scintillement de l’astre frémit à la surface argentée de l’eau, et contraste avec la profondeur sans fin du lac : pas une seule bâtisse à l’horizon qui viendrait troubler la quiétude de la scène. Sur la droite, aux pieds des coteaux, nous pouvons distinguer ce qui ressemble à des flammes jaillissant du sol, pareilles à une éruption. Elles atténuent quelque peu les tonalités froides du tableau. Enfin, à l’arrière-plan, nous apercevons la lune, se montrant seulement par endroits à travers le voile dense des nuages jaunes et gris, dont le déplacement confère à la scène son aspect dramatique et sauvage.

Les connotations de l’image

Ce qui apparaît au premier abord, c’est bien la dimension romantique de cette scène. Comme on le sait, le lac de Genève incarne chez Rousseau le bonheur, mais un bonheur tantôt euphorique, tantôt mélancolique. Dans un paragraphe bien connu des Confessions, il décrit avec émotion l’effet que produit en lui la contemplation de l’eau : « j’ai toujours aimé l’eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé ». On comprend mieux pourquoi l’auteur des Rêveries a choisi que les deux amants se retrouvent sur le Léman : le fait que le lac semble interminable accentue l’idée que le temps s’est arrêté ; il s’agit en effet d’un moment unique où chacun revoit l’être cher dans un cadre propice à la rêverie et à l’épanchement lyrique.

"Meillerie" Photographie extraite de l'ouvrage de Guillaume Fatio et Frédéric Boissonnas, Autour du Lac Léman, Genève 1902

Cette expression des sentiments est magnifiquement exprimée par le peintre. De fait, l’immensité horizontale du lac évoque l’évasion et l’ailleurs. Sa contemplation, mêlée au murmure apaisant des rames glissant sur l’eau, plonge le spectateur dans la méditation et le recueillement. Cependant, ce spectacle grandiose connote aussi le pathétique tragique, car Julie et Saint-Preux ne peuvent vivre leur amour. Quant à la profondeur du lac, elle laisse présager un destin funeste, suggérant que le bonheur est à jamais perdu. Le paysage, typiquement romantique, symbolise donc à la fois le dépaysement, l’immensité, l’infini, mais par contraste le désordre des sentiments, les orages du cœur, les tempêtes de l’amour… Plus qu’un paysage qui fait rêver, on devine les déchirements de Julie et de Saint-Preux, on imagine combien nos deux amoureux seront voués à la souffrance !

N’oublions pas en effet ce contraste caractéristique du Romantisme, qui présente systématiquement des personnages déchirés, tourmentés, dont le bonheur pourtant à portée de main semble impossible à atteindre. Dans le tableau, on voit nettement ces antithèses. Les mouvements d’ombre et de lumière donnent à ce titre une dimension presque apocalyptique à la scène. On retrouve par ailleurs ce contraste avec les montagnes qui par leur verticalité, dirigent les regards vers le ciel et l’aspiration à la plénitude, à l’infini (trans-ascendance), mais créent pareillement un sentiment de vertige et de dangerosité (trans-descendance) : les flammes qui s’en échappent, outre qu’elles confèrent un côté irréel et fantastique à la scène, évoquent une longue descente vers la tentation et le mal.

Un aspect non moins essentiel concerne les symboles utilisés par l’artiste pour rendre compte de l’amour qui unit Julie à Saint-Preux : l’eau, la terre, l’air et le feu renforcent en effet la symbolique romantique de la scène. Occupant la moitié du tableau, l’eau est ambivalente ; à la fois refuge elle est le lieu (ou plutôt le « non-lieu ») de l’asile des deux amants. Force vitale donc, mais aussi élément de mort : on ne peut que songer ici au mythe de Charon, le nocher des enfers conduisant la barque, et passant les âmes de la vie à la mort. Ne pourrait-on également interpréter le feu, aux pieds de la montagne, comme la flamme de l’amour se consumant dans le cœur des deux amoureux ? Enfin, à travers la présence de la lune, nous retrouvons un symbole cosmique fondamental chez les Romantiques : par son pouvoir mystérieux de suggestion, la « reine des ombres » n’évoque-t-elle pas les clartés mouvantes du rêve ?

Ce cadre intimiste, favorable à l’exotisme primitiviste, invite aussi à la communion avec la nature, à la fois consolatrice et inspiratrice, mais aussi enjeu de connaissance puisqu’elle ramène au moi profond. On comprend dès lors pourquoi la description de la nature chez de nombreux Romantiques et particulièrement dans ce tableau, ne se sépare jamais d’une réflexion sur l’intériorité, le détour dans l’imaginaire et un certain refus social, qui s’épanouira dans ce qu’on appellera le « culte du moi » et la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et dans l’exil vers l’ailleurs sentimental une réponse au vide existentiel. Cette omniprésence du moi est particulièrement sensible dans l’œuvre :  le bateau dans lequel se trouvent Julie et Saint Preux est au premier plan et au centre du tableau.

Les deux amants sont donc mis en avant à travers une esthétique des sentiments et de l’amour, mais un amour exprimé sous une forme platonicienne, un amour idéal mêlé de sentiment religieux où la contemplation de la nature, en participant à l’intériorité de l’homme, ouvre sur la révélation mystique et « où la passion amoureuse est dépassée pour céder la place à la renonciation sublimée » (³). Ainsi, cette ultime rencontre de « Julie et Saint-Preux sur le lac de Léman » est-elle un témoignage de l’héroïsme sublime, tel que le conçoit la sensibilité romantique, partagée entre le désir, la loi morale, et le repentir comme forme d’abnégation la plus sublime…

_____________

(1) Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, Livre IV, Lettre XVII, à Milord Edouard :

« Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l’eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau ; et, en m’asseyant à côté d’elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m’excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d’un autre âge, au lieu de m’égayer, m’attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j’étais accablé. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l’eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. »

(2) Marjorie Philibert, Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, Bréal Paris 2002, page 28.

(3) Wikipedia

 

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom des auteurs (Collectif « Classe de Seconde 1 », sous la direction de Bruno Rigolt) ainsi que l’URL : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2011/10/03/analyse-dimage-charles-edouard-crespy-le-prince-julie-et-saint-preux-sur-le-lac-de-leman/

 

Bientôt l’oral TPE… Dernières révisions avant le jour J

Cet article a pour but de vous aider à aborder l’épreuve dans les meilleures conditions possibles. N’oubliez pas que vous serez évalué(e) individuellement sur la base de votre production écrite et de votre prestation orale.

La soutenance orale du TPE

  • Savoir prendre de la distance…

Une soutenance de TPE sert à présenter de manière concise et synthétique le contexte, les motivations de votre recherche, puis les méthodes, ainsi que les résultats et conclusions auxquels vous êtes parvenu(e).

L’une des premières difficultés tient au fait qu’une soutenance orale vous oblige à prendre de la distance avec votre travail : pour préparer l’épreuve, vous devez donc vous mettre à la place du jury. Cela implique de votre part une certaine distance critique : tout d’abord, relisez ce que vous avez écrit avec un regard extérieur et mettez-vous à la place de celui qui le lit (la question que ne manquera pas de se poser spontanément le lecteur est de se dire : à partir de quelle perspective, de quel point de vue, les élèves ont-ils interrogé telle réalité ou tel fait ?). Dépassez les détails pour vous attacher à la démarche d’ensemble, qui doit être synthétique et permettre au jury de comprendre l’ensemble de votre projet et de saisir les principales étapes de sa démonstration. Le but d’une soutenance orale en effet n’est pas de résumer l’intégralité de votre travail (ce qui vous amènerait à une redite de ce qui est écrit) mais plutôt d’en justifier la démarche en prenant du recul. Le jury ayant préalablement pris connaissance de vos travaux, il serait donc très maladroit de revenir sur ce que les professeurs connaissent déjà.

Dites-vous plutôt :

  • D’où est-ce que je suis parti ? Quelles étaient les hypothèses de travail au départ ?
  • Qu’est-ce que j’ai cherché à prouver, à démontrer, en m’engageant dans cette recherche ?
  • À quels résultats le travail a-t-il abouti ? Qu’avez-vous appris avec ce TPE ?
  • Quels sont les aspects insuffisamment développés ? Pourquoi ? Comment referiez-vous le travail si vous en aviez la possibilité ?

Les qualités d’une bonne prestation orale

Le bon candidat à l’oral du TPE est donc celui qui ne perd jamais de vue les objectifs de l’épreuve : présentez-les le plus clairement possible, en insistant sur les points forts. Pensez également à minuter votre exposé. Cela vous oblige à aller à l’essentiel, en négligeant les aspects secondaires. Si vous hésitez pour présenter votre exposé, partez toujours de questions simples (que vous noterez sur une feuille) :

  • QUOI ? C’est-à-dire de quoi s’agit-il, quel est le problème abordé ? Sous quel angle a-t-il été posé ?
  • COMMENT ? Comment avez-vous procédé au niveau du groupe, et au niveau individuel ? Comment le travail a-t-il progressé ? Qu’est-ce qui vous a amené à faire ceci plutôt que cela ?
  • POURQUOI ? C’est-à-dire pourquoi ce sujet présente-t-il un intérêt ? Situez toujours votre travail dans une perspective globale qui va de la problématique que vous avez posée au thème dans lequel elle s’intègre (C’est un peu une mise en perspective du projet d’ensemble : montrez ce que vous avez pu tirer comme enseignements de cette recherche).

Rappel

La soutenance de mémoire de TPE n’est pas un résumé du travail écrit mais un exposé oral permettant d’éclairer l’ensemble de votre démarche.

                

Deux défauts à éviter à tout prix :
le « par cœur » et la lecture des notes…

N’oubliez pas non plus qu’il s’agit d’une épreuve orale : cela exclut toute lecture prolongée. Bien entendu, s’il est recommandé de vous aider de notes personnelles —sur lesquelles vous jetterez un coup d’œil en cas de besoin— cela doit rester néanmoins ponctuel. L’épreuve étant orale, le jury attend davantage un exposé puis un entretien effectués de façon vivante et argumentée. Pensez à parler haut et fort, en regardant chaque membre du jury : ne vous noyez pas dans les détails, allez rapidement à l’essentiel en mettant les informations particulières en perspective avec un questionnement plus global.

La qualité de votre expression orale est également déterminante : attention à un style trop relâché, ou familier. Privilégiez au contraire le lexique soutenu. Montrez-vous par ailleurs spontané, naturel, convaincant, impliqué dans ce que vous dites, concerné par ce que vous avez fait : rien n’est pire qu’un candidat qui fait preuve de relâchement, d’indifférence, ou qui donne l’impression de n’avoir effectué un travail que par obligation scolaire (« les-professeurs-m’ont-demandé-de »), et qui une fois la note attribuée se désintéresse complètement de ce qu’il a écrit. Attention aussi à respecter le temps qui vous est imparti : c’est la raison pour laquelle je vous recommande de ne traiter qu’une sélection de points importants plutôt que de vouloir tout dire (pour finalement ne rien dire du tout).

L’utilisation des supports pendant votre intervention

Vous avez tout à fait le droit de présenter au jury des documents d’accompagnement : par exemple des transparents, des supports papier en annexe, des documents présentés à l’ordinateur, etc. Mais attention toutefois : si ces documents sont utiles pour illustrer une démonstration ou pour éclairer des aspects particuliers de votre exposé, ils ne doivent en aucun cas remplacer l’exposé ou se substituer à vous. Vous devez donc limiter leur exploitation. Attention en particulier aux séquences vidéo, aux images : rien n’est pire qu’un candidat qui montre une vidéo de 2 minutes en l’illustrant finalement par une phrase explicative de quelques secondes. Allez toujours à l’essentiel en problématisant, c’est-à-dire en situant votre démarche dans un questionnement pertinent.

Concernant les transparents, ou une présentation à l’écran, évitez le plus possible le texte rédigé : surtout pas de phrases, ce qui amènerait le jury à devoir lire un texte (ce qu’il ne fera pas de toute façon) : privilégiez plutôt les titres ou quelques mots-clés que vous commenterez de vive voix : limitez-vous par exemple à une idée majeure par transparent, débouchant sur quelques idées secondaires que vous exprimerez ensuite par oral. Une préparation s’impose donc : faites-la chez vous individuellement mais également en groupe si vous le pouvez. Veillez à organiser au préalable entre les membres du groupe le passage de parole et la coordination dans la présentation des informations.

L’entretien avec le jury

Une fois que vous aurez terminé votre exposé, les membres du jury vous poseront un certain nombre de questions. Ne vous précipitez pas pour répondre. Prenez tout d’abord le temps de bien comprendre la question posée et répondez-y de manière claire, sans vous laisser gagner par le stress ou l’appréhension. Si vous n’avez pas bien compris une question, demandez poliment à ce qu’elle soit reformulée. Pensez aussi à vous munir d’un papier et d’un stylo : si la question comporte par exemple des sous-questions, notez-les brièvement afin de répondre plus efficacement. De même, si un conseil vous est donné, pensez également à le noter. Enfin, adoptez toujours une attitude positive, dynamique et consensuelle, ayez également une bonne image de vous-même, quel que soit le résultat.

Bonne chance à toutes et à tous !

Bruno Rigolt

            
  • Voyez aussi cette page (au format pdf) qui donne de précieux conseils et propose un exemple de plan possible pour l’oral des TPE.

Bientôt l'oral TPE… Dernières révisions avant le jour J

Cet article a pour but de vous aider à aborder l’épreuve dans les meilleures conditions possibles. N’oubliez pas que vous serez évalué(e) individuellement sur la base de votre production écrite et de votre prestation orale.

La soutenance orale du TPE

  • Savoir prendre de la distance…

Une soutenance de TPE sert à présenter de manière concise et synthétique le contexte, les motivations de votre recherche, puis les méthodes, ainsi que les résultats et conclusions auxquels vous êtes parvenu(e).

L’une des premières difficultés tient au fait qu’une soutenance orale vous oblige à prendre de la distance avec votre travail : pour préparer l’épreuve, vous devez donc vous mettre à la place du jury. Cela implique de votre part une certaine distance critique : tout d’abord, relisez ce que vous avez écrit avec un regard extérieur et mettez-vous à la place de celui qui le lit (la question que ne manquera pas de se poser spontanément le lecteur est de se dire : à partir de quelle perspective, de quel point de vue, les élèves ont-ils interrogé telle réalité ou tel fait ?). Dépassez les détails pour vous attacher à la démarche d’ensemble, qui doit être synthétique et permettre au jury de comprendre l’ensemble de votre projet et de saisir les principales étapes de sa démonstration. Le but d’une soutenance orale en effet n’est pas de résumer l’intégralité de votre travail (ce qui vous amènerait à une redite de ce qui est écrit) mais plutôt d’en justifier la démarche en prenant du recul. Le jury ayant préalablement pris connaissance de vos travaux, il serait donc très maladroit de revenir sur ce que les professeurs connaissent déjà.

Dites-vous plutôt :

  • D’où est-ce que je suis parti ? Quelles étaient les hypothèses de travail au départ ?
  • Qu’est-ce que j’ai cherché à prouver, à démontrer, en m’engageant dans cette recherche ?
  • À quels résultats le travail a-t-il abouti ? Qu’avez-vous appris avec ce TPE ?
  • Quels sont les aspects insuffisamment développés ? Pourquoi ? Comment referiez-vous le travail si vous en aviez la possibilité ?

Les qualités d’une bonne prestation orale

Le bon candidat à l’oral du TPE est donc celui qui ne perd jamais de vue les objectifs de l’épreuve : présentez-les le plus clairement possible, en insistant sur les points forts. Pensez également à minuter votre exposé. Cela vous oblige à aller à l’essentiel, en négligeant les aspects secondaires. Si vous hésitez pour présenter votre exposé, partez toujours de questions simples (que vous noterez sur une feuille) :

  • QUOI ? C’est-à-dire de quoi s’agit-il, quel est le problème abordé ? Sous quel angle a-t-il été posé ?
  • COMMENT ? Comment avez-vous procédé au niveau du groupe, et au niveau individuel ? Comment le travail a-t-il progressé ? Qu’est-ce qui vous a amené à faire ceci plutôt que cela ?
  • POURQUOI ? C’est-à-dire pourquoi ce sujet présente-t-il un intérêt ? Situez toujours votre travail dans une perspective globale qui va de la problématique que vous avez posée au thème dans lequel elle s’intègre (C’est un peu une mise en perspective du projet d’ensemble : montrez ce que vous avez pu tirer comme enseignements de cette recherche).

Rappel

La soutenance de mémoire de TPE n’est pas un résumé du travail écrit mais un exposé oral permettant d’éclairer l’ensemble de votre démarche.

                

Deux défauts à éviter à tout prix :
le « par cœur » et la lecture des notes…

N’oubliez pas non plus qu’il s’agit d’une épreuve orale : cela exclut toute lecture prolongée. Bien entendu, s’il est recommandé de vous aider de notes personnelles —sur lesquelles vous jetterez un coup d’œil en cas de besoin— cela doit rester néanmoins ponctuel. L’épreuve étant orale, le jury attend davantage un exposé puis un entretien effectués de façon vivante et argumentée. Pensez à parler haut et fort, en regardant chaque membre du jury : ne vous noyez pas dans les détails, allez rapidement à l’essentiel en mettant les informations particulières en perspective avec un questionnement plus global.

La qualité de votre expression orale est également déterminante : attention à un style trop relâché, ou familier. Privilégiez au contraire le lexique soutenu. Montrez-vous par ailleurs spontané, naturel, convaincant, impliqué dans ce que vous dites, concerné par ce que vous avez fait : rien n’est pire qu’un candidat qui fait preuve de relâchement, d’indifférence, ou qui donne l’impression de n’avoir effectué un travail que par obligation scolaire (« les-professeurs-m’ont-demandé-de »), et qui une fois la note attribuée se désintéresse complètement de ce qu’il a écrit. Attention aussi à respecter le temps qui vous est imparti : c’est la raison pour laquelle je vous recommande de ne traiter qu’une sélection de points importants plutôt que de vouloir tout dire (pour finalement ne rien dire du tout).

L’utilisation des supports pendant votre intervention

Vous avez tout à fait le droit de présenter au jury des documents d’accompagnement : par exemple des transparents, des supports papier en annexe, des documents présentés à l’ordinateur, etc. Mais attention toutefois : si ces documents sont utiles pour illustrer une démonstration ou pour éclairer des aspects particuliers de votre exposé, ils ne doivent en aucun cas remplacer l’exposé ou se substituer à vous. Vous devez donc limiter leur exploitation. Attention en particulier aux séquences vidéo, aux images : rien n’est pire qu’un candidat qui montre une vidéo de 2 minutes en l’illustrant finalement par une phrase explicative de quelques secondes. Allez toujours à l’essentiel en problématisant, c’est-à-dire en situant votre démarche dans un questionnement pertinent.

Concernant les transparents, ou une présentation à l’écran, évitez le plus possible le texte rédigé : surtout pas de phrases, ce qui amènerait le jury à devoir lire un texte (ce qu’il ne fera pas de toute façon) : privilégiez plutôt les titres ou quelques mots-clés que vous commenterez de vive voix : limitez-vous par exemple à une idée majeure par transparent, débouchant sur quelques idées secondaires que vous exprimerez ensuite par oral. Une préparation s’impose donc : faites-la chez vous individuellement mais également en groupe si vous le pouvez. Veillez à organiser au préalable entre les membres du groupe le passage de parole et la coordination dans la présentation des informations.

L’entretien avec le jury

Une fois que vous aurez terminé votre exposé, les membres du jury vous poseront un certain nombre de questions. Ne vous précipitez pas pour répondre. Prenez tout d’abord le temps de bien comprendre la question posée et répondez-y de manière claire, sans vous laisser gagner par le stress ou l’appréhension. Si vous n’avez pas bien compris une question, demandez poliment à ce qu’elle soit reformulée. Pensez aussi à vous munir d’un papier et d’un stylo : si la question comporte par exemple des sous-questions, notez-les brièvement afin de répondre plus efficacement. De même, si un conseil vous est donné, pensez également à le noter. Enfin, adoptez toujours une attitude positive, dynamique et consensuelle, ayez également une bonne image de vous-même, quel que soit le résultat.

Bonne chance à toutes et à tous !

Bruno Rigolt

            
  • Voyez aussi cette page (au format pdf) qui donne de précieux conseils et propose un exemple de plan possible pour l’oral des TPE.