La citation de la semaine… Virginia Woolf…

« Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes s’arrêteront soudain… »

I shall walk on the moor. The great horses of the phantom riders will thunder behind me and stop suddenly.

I have torn off the whole of May and June, said Susan, and twenty days of July. I have torn them off and screwed them up so that they no longer exist, save as a weight in my side. They have been crippled days, like moths with shrivelled wings unable to fly. There are only eight days left. In eight days’ time I shall get out of the train and stand on the platform at six twenty five. Then my freedom will unfurl, and all these restrictions that wrinkle and shrivel—hours and order and discipline, and being here and there exactly at the right moment—will crack asunder. Out the day will spring, as I open the carriage-door and see my father in his old hat and gaiters. I shall tremble. I shall burst into tears. Then next morning I shall get up at dawn. I shall let myself out by the kitchen door. I shall walk on the moor. The great horses of the phantom riders will thunder behind me and stop suddenly. I shall see the swallow skim the grass. I shall throw myself on a bank by the river and watch the fish slip in and out among the reeds. The palms of my hands will be printed with pine-needles. virginia_woolf.1240341589.jpgI shall there unfold and take out whatever it is I have made here; something hard. For something has grown in me here, through the winters and summers, on staircases, in bedrooms. I do not want, as Jinny wants, to be admired. I do not want people, when I come in, to look up with admiration. I want to give, to be given, and solitude in which to unfold my possessions. »

« J’ai déchiré tout mai et juin, dit Susan, et vingt jours de juillet. Je les ai déchirés, roulés en boule, pour qu’ils n’existent plus, il reste une lourdeur en moi. C’étaient des jours mutilés, comme des phalènes aux ailes rognées incapables de voler. Il ne reste que huit jours. Dans les huit jours, je descendrai du train, je serai sur le quai à six heures vingt-cinq. Je déroulerai ma liberté, et les restrictions qui froissent et qui plissent – temps, ordre et discipline, être ici et là à l’heure précise – exploseront. Le jour jaillira quand, ouvrant la porte, je verrai mon père avec ses guêtres, son vieux chapeau. Je tremblerai. J’éclaterai en sanglots. Le lendemain je me lèverai à l’aurore. Je sortirai par la porte de la cuisine. Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes tonneront derrière moi et s’arrêteront soudain. Je verrai l’hirondelle raser l’herbe. Je me jetterai au bord de la rivière et je regarderai le poisson plonger et reparaître dans les roseaux. J’aurai les paumes des mains marquées par les aiguilles de pin. Je déferai, j’ôterai ce qui s’est formé ; la dureté d’ici. Car quelque chose a grandi en moi, au fil des hivers et des étés, sur les escaliers, dans les chambres. Je ne veux pas être admirée comme Jinny. Quand j’arrive, je ne veux pas que les gens lèvent les yeux avec admiration. Je veux donner, qu’on me donne, je veux la solitude, et découvrir ce que j’ai. »

© Calmann-Lévy

Virginia Woolf, The Waves (Les Vagues, 1931). Traduction française par Cécile Wajsbrot (Calmann-Lévy, Paris 1994).

Texte intégral (en Anglais) accessible gratuitement en cliquant ici. Téléchargement du roman autorisé (Pour enregistrer le fichier, cliquez ici). Je vous conseille de lire aussi Une chambre à soi, essai féministe magistral, publié pour la première fois en 1929.

Virginia Woolf (1882-1941) est une des plus grandes romancières du vingtième siècle. Née dans un milieu victorien assez atypique, elle cherchera toute sa vie à exprimer par le travail du verbe l’indicible. Cette quête intérieure, tour à tour poétique, violente et subversive la conduira au suicide en 1941. virginia_woolf1.1240332316.jpgLe style de Virginia Woolf, mélange d’intimité et de tension, de secret et de dévoilement, de sensualité et de violence, porte le témoignage de cette souffrance psychique, de cette rupture entre l’existence littéraire et le monde référentiel, et fait toute la force d’une œuvre, considérée à juste titre comme essentielle.

Voici comment la célèbre écrivaine Marguerite Yourcenar, autre traductrice des Vagues, présente l’ouvrage dans la préface (éditions du Livre de Poche) : « Les Vagues est un livre à six personnages, à six instruments plutôt, car il consiste uniquement en longs monologues intérieurs dont les courbes se succèdent, s’entrecroisent, avec une sûreté de dessin qui n’est pas sans rappeler l’Art de la fugue. Dans ce récit musical, les brèves pensées de l’enfance, les rapides réflexions des moments de jeunesse et de camaraderie confiante tiennent lieu des allegros dans les symphonies de Mozart, et cèdent de plus en plus la place aux lents andantes des immenses soliloques sur l’expérience, la solitude et l’âge mûr. Vagues, en effet, autant qu’une méditation sur la vie, se présente comme un essai sur l’isolement humain ».

J’ajouterai qu’à mesure même que les lignes des Vagues se noient dans un plus sombre crépuscule, plus lumineusement apparaît sur les lèvres des mots la poésie de Virginia Woolf : poésie immanente, orientée vers la notation de l’instant présent, et l’évocation de la vie qui s’écoule, aux prises avec le temps, inaccomplie, inexpliquée, à l’affût de l’inacessible…

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Crédit photographique : Associated Press (photographie retouchée numériquement. BR)

Entraînement BTS n°6 Faire voir la misère sociale

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS (+ Corrigé)

Entraînement n°6 : Thème 1 : faire voir la misère sociale. Comment ? Pour quoi ?

  • Document 1 Jérôme Dupuis, « Le rapport Vollmann » (L’Express du 11 septembre 2008)
  • Document 2 Alice Smeets, Photographie d’une fillette dans un bidonville d’Haïti (récompense : Photographie UNICEF de l’année 2008)
  • Document 3 Lettre de Pierre Lespérance, Directeur exécutif Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à Madame Annamaria LAURINI, Représentante du Fonds des Nations-Unies Pour l’Enfance (Unicef) en Haïti.
  • Document 4 Réponse d’Annamaria Laurini, Représentante de I’UNICEF en Haïti à M. Pierre Lespérance, Directeur exécutif du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH)
  • Propositions d’écriture personnelle (les sujets vont en ordre de difficulté croissante) :
    • Selon vous, représenter la misère, est-ce trahir la réalité ? (Le sujet demande impérativement à travailler sur la problématique de la représentation de la réalité, essentielle ici).
    • Selon vous, représenter la misère, est-ce la « mettre en scène » ?
    • Interrogé sur sa conception de l’écriture (lire l’interview complète sur Chronic’art), William Vollmann a déclaré : « Ce qui m’intéresse, c’est la recherche du beau et du vrai ». Selon vous, la recherche du beau n’est-elle pas contradictoire avec le but de faire voir le vrai ? Voir la proposition de corrigé ci-dessous.

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Niveau de difficulté : *** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)

Présentation du corpus

Lors d’un séjour en Haïti, la jeune artiste belge Alice Smeets a photographié une fillette dans un bidonville de Port-au-Prince (document 2). Cette photographie, couronnée par l’Unicef-Allemagne (« Photo de l’année 2008 ») en raison de son originalité évidente et de la façon dont elle saluait implicitement « le courage de vivre face à l’adversité« , a suscité néanmoins une vive polémique : pour les Haïtiens en particulier, le caractère attentatoire du cliché à la dignité humaine ne fait aucun doute (document 3 à confronter avec la réponse de l’Unicef : document 4). Dans un entraînement précédent (entraînement n°2 : Faire voir, entre charité et voyeurisme), je vous avais déjà proposé de réfléchir, à partir de la place de l’image dans le spectacle et l’information, à la relation entre la représentation de la misère et le voyeurisme. Cet entraînement aborde sensiblement le même thème mais sous un autre angle : il exige donc un traitement différent. Il n’est pas vraiment question de voyeurisme ici mais plutôt d’éthique et de conscience : comment « faire voir » la misère ? Quel « angle d’approche » adopter ?
La chronique littéraire de Jérôme Dupuis dans l’Express (document 1) pose bien le problème à partir d’un ouvrage de l’écrivain américain William Vollmann Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Actes Sud). Pour bien comprendre cet article, regardons d’abord comment l’éditeur présente l’ouvrage : « William Vollmann, fidèle à sa quête d’authentiques rencontres avec ses contemporains, a décidé de parcourir la planète dans l’intention d’entendre, de la bouche même de ceux que la pauvreté a, soit condamnés depuis les origines, soit rattrapés à un moment ou à un autre de leur existence, ce qu’ils avaient à dire sur les raisons de l’état auquel ils se trouvaient désormais réduits, ainsi que sur les effets (quels qu’ils soient) qu’une telle situation provoque chez les individus. […] Plutôt que d’étudier la pauvreté en tant que « phénomène », économique ou sociologique, Vollmann […] a donc choisi, avec Pourquoi êtes-vous pauvres ? de méditer sur la diversité des formes que revêt la pauvreté au fil d’une série de « portraits ». Muni d’une seule et unique question, « Pourquoi êtes-vous pauvre ? », il a recueilli, au prix d’une écoute attentive et respectueuse, une série de témoignages aussi pénétrants que fascinants qui, rassemblés, dessinent un saisissant et insolite portrait de la pauvreté de par le monde […] ».
Si le but de ce brillant ouvrage, loin du pathos et du sentimentalisme, est donc de redonner une dignité aux laissés-pour-compte de la mondialisation en faisant voir différemment la misère, il peut créer néanmoins un sentiment de malaise en raison peut-être de l’objectivité froide, abrupte et désenchantée avec laquelle Vollmann aborde un problème aussi douloureux. Au final la question est bien : « Pourquoi ? Pour quoi faire ? » Le corpus amène ainsi à s’interroger sur la représentation de la misère. Plus que le sujet lui-même, c’est le parti-pris (artistique, littéraire, détaché, esthétisant, commercial…) qui fait question : est-il légitime de prendre « une belle photo » ou d’écrire un livre, si beau soit-il en exploitant la misère humaine ? Mais il est vrai que cette question (qu’on aurait pu poser au Zola de Germinal…), amène très loin si elle est poussée à l’extrême : est-il légitime de faire un « beau sujet » de BTS en exploitant… etc. etc.

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Cet entraînement au BTS est difficile. Même si vous ne souhaitez pas effectuer le travail de synthèse, je vous recommande en revanche de lire attentivement chacun des documents et de traiter l’un des sujets d’écriture personnelle. Le troisième, particulièrement ardu de par sa problématique, soulève plusieurs questionnements qui ne peuvent que vous aider pour l’examen. Lisez la proposition de corrigé après le corpus.

  • Document 1 Jérôme Dupuis, « Le rapport Vollmann » (L’Express du 11 septembre 2008). Pour lire l’article dans son intégralité, cliquer sur le lien hypertexte.

« Pourquoi êtes-vous pauvres? », a demandé l’enfant terrible des lettres américaines à des exclus du monde entier. Une enquête dérangeante.
Vous vous gavez toute l’année, non sans un petit arrière-goût de honte, de reportages sur M6 montrant Massimo Gargia et ses ridicules amies milliardaires bichonnant leurs chihuahuas? Vous dévorez les romans de Jay McInerney et de Bret Easton Ellis sur les rich and famous? Rassurez-vous, en cette rentrée littéraire, un livre étonnant vous offre la rédemption: de la première à la quatre centième page, il n’y est question que de pauvres. Dans la grande tradition des Hugo, des Orwell, des Agee, l’enfant terrible des lettres américaines, William T. Vollmann, National Book Award 2005 pour Central Europe (Actes Sud), a sillonné, durant quinze ans, bidonvilles thaïlandais, ruines afghanes, HLM russes et repaires de SDF californiens, une seule question – tragi-comique – à la bouche: «Pourquoi êtes-vous pauvres?»

Oui, pourquoi Sunee, ancienne prostituée, qui vit à Bangkok avec sa mère et sa fille parmi un amas de planches où l’eau croupit, fait-elle partie de ce milliard et demi d’humains subsistant avec moins de 4 dollars par jour? «Parce que j’étais déjà pauvre dans une vie antérieure», répond-elle entre deux rasades de mauvais whisky. Et pourquoi ce pêcheur de thon du Yémen ne gagne-t-il qu’une poignée de rials en échange de son dur labeur? «Allah fait ce qui est bien pour nous», croit-il savoir. Pourquoi, encore, la veuve russe Natalia termine-t-elle en mendiante sur un carton devant une gare gelée? Le mauvais sort jeté par une gitane…

On le voit, Vollmann, dont les traits boursouflés et inquiétants de SDF moscovite ont dû faciliter les contacts avec ces damnés de la terre, ne donne pas dans la sociologie policée à la Bourdieu. A l’encontre de toutes les règles de la discipline, il avoue payer ses témoins de quelques roupies, bahts ou yens. Nulle compassion, nulle mauvaise conscience, nul préjugé idéologique, nulle esquisse de solution, chez lui. Ni Marx ni Jésus.

Cet ex-grand reporter en Afghanistan, dont les romans, violents, sont peuplés de prostituées et de tueurs, pousse la porte – quand il y en a une… – pose ses questions, écoute attentivement et repart, ne se départant jamais de son esprit «politiquement incorrect». «Les réponses des pauvres sont souvent tout aussi pauvres que leurs existences», remarque-t-il cruellement, après avoir enregistré une énième doléance contre le «destin». Et ce n’est sans doute pas un hasard si son livre s’ouvre par une citation de Céline: «Les pauvres ne se demandent jamais, ou quasiment jamais, pourquoi ils doivent endurer tout ce qu’ils endurent. Ils se détestent les uns les autres, et en restent là.»

© L’Express (http://livres.lexpress.fr/critique.asp/idC=14199/idR=12/idG=8)
  • Document 2 Alice Smeets, Photographie d’une fillette dans un bidonville d’Haïti (récompense : Photographie UNICEF de l’année 2008). © Alice Smeets/Unicef

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  • Document 3 Lettre de Pierre Lespérance, Directeur exécutif Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à Madame Annamaria LAURINI, Représentante du Fonds des Nations-Unies Pour l’Enfance (Unicef) en Haïti (Lettre citée par Le Nouvelliste).

Port-au-Prince, le 20 janvier 2009

Madame,
Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a pris connaissance des résultats du Concours International de la Photo, réalisé par le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) au mois de décembre 2008, qui a couronné sur mille quatre cent cinquante (1450) photos, le cliché de la photographe belge, Alice SMEETS. Cette photo présente, sans dissimulation aucune, une fillette haïtienne vêtue d’une robe blanche, traversant une mare puante remplie d’immondices et dans laquelle deux (2) porcs dévorent des déchets alimentaires avec en arrière plan, des taudis de la zone. Cette photo expose l’image d’une enfant vivant dans la malpropreté et la saleté. Si elle peut attirer l’attention des donateurs et les mobiliser à répondre aux sollicitations de l’UNICEF, elle ne peut que contribuer à ternir encore plus l’image d’un pays en proie à des problèmes de tous ordres et qui a besoin, dans la dignité, de chercher sa voie vers le développement. Le RNDDH croit que la publication de cette photo est en nette contradiction avec les buts que poursuit officiellement l’UNICEF qui, faut-il le rappeler ici, est un organe spécialisé des Nations unies appelé à analyser en étroite collaboration avec les pays en voie de développement, les besoins de l’enfant tant en ce qui concerne sa croissance physique que son développement intellectuel et son épanouissement social. Le RNDDH rappelle qu’au regard du Droit International des Droits de l’Homme, toute action relative à un enfant doit viser son intérêt supérieur. Dans le cadre de cette publication, en quoi cette photographie qui porte atteinte à la dignité de la mineure, protège-t-elle les droits de cette dernière ? Le RNDDH est consterné par cette publication dégradante, non pas par souci de cacher la vérité mais, parce qu’elle stigmatise, de manière indélébile, une mineure qui n’a pas demandé à naître dans ces conditions d’extrême pauvreté et qui attend de l’Etat haïtien protection et réalisation de ses droits. Cette publication s’apparente beaucoup plus à une forme de volonté de commercialiser la misère et ne participe pas à un plan de lutte pour l’éradication de la misère et la protection effective des droits de l’enfant. Le RNDDH demande à ‘UNICEF de retirer immédiatement de la circulation cette photo préjudiciable à l’honneur et à la dignité de cette mineure dont la photo fait le tour du monde à son insu.

Le RNDDH vous prie, de recevoir, Madame, ses salutations distinguées.

Pierre ESPÉRANCE
Directeur Exécutif

  • Document 4 Réponse d’Annamaria Laurini, Représentante de I’UNICEF en Haïti à M. Pierre Lespérance, Directeur exécutif du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). (Lettre citée par Le Nouvelliste).

Monsieur le Directeur Exécutif,

J’ai l’avantage d’accuser réception de votre correspondance datée du 20 janvier 2009, laquelle a retenu toute mon attention, concernant vos préoccupations face au choix de la photo prise à Cité Soleil, photo primée « photo de l’année » par le jury du concours organisé par le Comité Allemand pour l’UNICEF.

Tout d’abord, je voudrais vous préciser que la photo a été prise par une jeune journaliste belge lors de sa visite en Haïti l’été dernier. Cette photo n’appartient pas à l’UNICEF mais à cette journaliste qui est une photographe indépendante; l’UNICEF et le Comité allemand pour l’UNICEF n’ont aucune relation contractuelle avec cette journaliste.

L’UNICEF est une organisation internationale intervenant dans des programmes de développement et humanitaires dans plus de 120 pays dans le monde et soutenue par 37 comités nationaux qui sont autonomes et basés dans les pays industrialisés. Depuis l’année 2000, le Comité allemand pour l’UNICEF a ouvert un concours invitant les photographes professionnels du monde entier à soumettre leurs photos, sur recommandation d’experts en photographie reconnus internationalement. Chaque année, ce Comité sélectionne la photographie gagnante sur la base de critères déterminés par un jury indépendant. La « photo de l’année » vise, selon le jury, à refléter les émotions d’une situation ou d’un événement dans la vie des enfants dont les conditions de vie sont précaires, et à travers laquelle leur réalité sociale serait la mieux traduite. L’excellente qualité technique et artistique de la photo est également prise en compte, comme critère de sélection.

Pour l’année 2008, c’est la photo prise par la journaliste belge Alice Smeets, qui a été choisie parmi 1450 clichés, et identifiée comme étant celle reflétant le plus fidèlement les critères de sélection du Jury Indépendant. L’UNICEF regrette donc que cette photo ait provoqué cette réaction au sein du RNDDH. Le jury a en effet, en la sélectionnant, considéré que cette photo traduit les efforts d’une famille envers leur fillette pour supporter les difficultés de son environnement immédiat, et le langage corporel de la fillette reflète sa forte volonté à surmonter les difficultés socio-économiques auxquelles sa famille fait face. J’espère que cette clarification répondra à votre interrogation, et je tiens à vous assurer que notre bureau continuera à informer tous les acteurs sociaux, incluant les journalistes, de l’importance du respect des droits des enfants en Haïti.

N’hésitez pas à nous contacter si vous désirez de plus amples informations sur ce regrettable fait. Nous nous tenons à votre disposition pour toutes autres questions.

Je vous prie de recevoir, Monsieur le Directeur Exécutif, mes salutations les plus distinguées.

Annamaria Laurini
Représentante de I’UNICEF en Haïti

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Corrigé

de l’écriture personnelle

Rappels de l’épreuve

L’arrêté du 17 janvier 2005 rappelle les modalités de l’épreuve : « Le candidat répond de façon argumentée à une question relative aux documents proposés. La question posée invite à confronter les documents proposés en synthèse et les études de documents menées dans l’année en cours de “culture générale et expression”. La note globale est ramenée à une note sur 20. »

La gestion du temps est évidemment primordiale. À cet égard, un nombre important de candidats ayant terminé la synthèse ont fortement tendance à se relâcher au moment du travail d’écriture en oubliant les enjeux de l’épreuve : n’oubliez pas qu’il s’agit d’évaluer non seulement les capacités des candidats à exploiter une culture générale tout en prenant appui sur le corpus, mais aussi qu’il s’agit d’apprécier leurs capacités d’expression (nécessité d’utiliser les moyens lexicaux et sémantiques mettant en valeur la pratique de la langue) et de structuration de la pensée.

Quelques conseils

Dès le début de l’épreuve, quand vous prenez connaissance du corpus, lisez impérativement le sujet du travail d’écriture personnelle. Prenez une feuille de brouillon et recopiez ce sujet en essayant d’en reformuler l’idée directrice. Au fur et à mesure que vous préparerez votre synthèse, vous noterez sur cette feuille les idées ou exemples qui vous viennent à l’esprit : cela vous aidera à mieux structurer votre réflexion par la suite. Plus le sujet d’écriture personnelle est difficile (comme c’est le cas ici), moins il faut attendre d’avoir terminé la synthèse pour commencer à le traiter. Vous devez y réfléchir dès le début : non seulement cela vous permettra de privilégier l’interprétation textuelle globale dans la synthèse, mais vous pourrez aussi élargir vos pistes de réflexion dans l’écriture personnelle sans vous limiter aux documents proposés dans le corpus. En effet, si vous attendez d’avoir terminé la synthèse pour réfléchir à l’écriture personnelle, vous aurez tendance à rédiger une sorte de « synthèse bis » parce que vous aurez du mal à vous détacher des documents précédents. A contrario, si vous réfléchissez au fur et à mesure de votre lecture du corpus aux enjeux du problème posé par l’écriture personnelle, vous pourrez mieux trouver vos arguments, les points d’accord, de désaccord, etc. Enfin, si vous éprouvez des difficultés à trouver vos idées (la démarche paraissant parfois trop abstraite), pensez d’abord aux exemples, puis élargissez ces exemples à un questionnement plus général, qui vous permettra de déboucher sur l’idée (concret -> abstrait). Il est ainsi beaucoup plus facile de se rappeler de « Kevin Carter prix Pulitzer 1994 » ou « Kevin Carter Soudan » que de trouver d’abord l’idée selon laquelle la spectacularisation de l’image pose des questions sur le plan moral ou déontologique, et de penser ensuite à l’exemple (abstrait -> concret).

Analyse du sujet

Interrogé sur sa conception de l’écriture (lire l’interview complète sur Chronic’art), William Vollmann a déclaré : « Ce qui m’intéresse, c’est la recherche du beau et du vrai ». Selon vous, la recherche du beau n’est-elle pas contradictoire avec le but de faire voir le vrai ?

Le sujet proposé ici porte sur le thème « Faire voir ». Loin de se limiter à la question de la misère, il amène à un questionnement beaucoup plus large puisqu’il s’inscrit dans un débat sur le rôle de l’écrivain et la mission qu’il assigne à son art : faire voir le « beau » et le « vrai ». Le sujet ici est d’autant plus difficile qu’il oppose ces deux termes, et qu’il invite par conséquent à un plan en deux parties. La question qu’il faut d’abord se poser est la suivante : quels documents du corpus peuvent aider à répondre à cette question ? Il est évident que la photo d’Alice Smeets ainsi que le livre de William Vollmann doivent vous guider prioritairement dans vos investigations. Ils doivent par ailleurs vous amener à déterminer ce qui, dans votre culture générale, est de nature à vous aider à construire vos pistes de réflexion.

Par définition, l’image photographique (comme l’art pictural, comme le fait d’écrire un livre) est une « recherche du beau ». Cette recherche ne vise donc pas prioritairement à « faire voir le vrai ». Au contraire, elle manipule bien souvent la réalité (cadrage, montage, trucages, etc.). On pouvait exploiter ici plusieurs exemples (le prix Pulitzer décerné à K. Carter, la manipulation du réel par la téléréalité, le rôle de l’image en tant que représentation esthétisante et métaphorique du réel).

La deuxième partie du travail était plus délicate à traiter : en particulier, elle obligeait à mobiliser différemment les connaissances. On pouvait penser par exemple à ce vers célèbre de Boileau : « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable ». On pouvait aussi prendre le contrepied de ce qu’il est affirmé habituellement en montrant qu’une « belle » photo peut davantage sensibiliser à un problème (ici la misère) qu’un cliché banal, certes plus « réel » mais moins porteur (les mêmes remarques s’imposent concernant l’acteur de théâtre ou de cinéma). On peut ajouter aussi que le fait de spectaculariser l’événement permet de lui accorder davantage de valeur. « Faire de l’audimat » en dramatisant le réel n’est donc pas en soi « négatif » et Bourdieu (Sur la télévision, 1996) n’a pas forcément raison d’opposer le journalisme « pur » au « commercial » : de nombreuses initiatives humanitaires comme le Téléthon ou les Restos du Cœur ont ainsi cherché à vendre un « beau » spectacle tout en conciliant cette recherche esthético-commerciale avec un appel « vrai » à la prise de conscience et à l’engagement.

Proposition de corrigé

[bien entendu, les titres sont juste des indications de plan. En aucun cas, ils ne doivent figurer sur la copie le jour de l’examen. Vous devez problématiser sous forme de phrases.]

[1 La recherche du beau est contradictoire avec le but de faire voir le vrai]

[1-1 : « Faire voir », c’est d’abord « représenter »]

« Faire voir », c’est d’abord représenter, donc « mettre en scène » la réalité selon une démarche esthétique. La recherche du beau est ainsi à la base de toute production qui vise à « médiatiser » la réalité. Quand Vollmann affirme que ce qui l’intéresse « c’est la recherche du beau », le tout est de savoir s’il cherche à rendre la misère « belle » en la représentant, ou à faire un « beau livre » à partir de la misère. C’est le même questionnement qui vient à l’esprit quand on regarde la photographie d’Alice Smeets. Il est certain que cette enfant, de blanc vêtue, au milieu des immondices produit à son insu un effet esthétique (anachronisme de la scène). Rappelons-nous aussi la vive polémique qu’avait suscitée Kevin Carter en 1994 en photographiant une petite fille famélique, recroquevillée face contre terre, guettée par un vautour à seulement quelques pas, attendant l’heure… Plus que le sujet lui-même, c’est le parti-pris « esthétisant » du reporter qui avait choqué : il s’agissait en effet d’un cliché construit : la similitude entre la posture de la petite Soudanaise et celle de l’animal renforçait la dramaturgie de la scène. Bien que par définition hors champ, on imaginait par exemple Kevin Carter campé pour les besoins de la prise de vue dans une position semblable. Certains critiques l’avaient à cet égard traité de « vautour » exploitant les famines, les guerres et les catastrophes dans le seul but de faire un « beau » cliché.

[1-2 : « Faire voir » le réel, c’est le transformer, donc manipuler la réalité]

La recherche du beau semble donc contradictoire avec le vrai par le fait même qu’elle transforme ou manipule le réel. La photographie d’Alice Smeets est à ce titre révélatrice : la scène filmée n’est jamais “neutre” : elle devient un espace projectif permettant de construire et d’orienter le point de vue du lecteur. Le “faire voir” devient un “faire penser” caractéristique d’un dispositif énonciatif de manipulation du point de vue : c’est bien ce qu’a reproché d’ailleurs dans sa lettre Pierre Lespérance, Directeur exécutif Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à Madame Annamaria LAURINI, Représentante du Fonds des Nations-Unies Pour l’Enfance (Unicef). Un autre exemple, tout aussi révélateur, est celui de la téléréalité : il n’y a paradoxalement rien de plus faux que la téléréalité : même si elle traite de thèmes qui interpellent directement les gens dans leur vie quotidienne, elle est basée sur la “mise en scène” et la spectacularisation de l’événement (voir à ce sujet le support de cours intitulé « Téléréalité, mise en scène et simulacre« ). C’est cette logique de mise en scène, à la fois théâtrale, dramatique et proprement conflictuelle qui en fait paradoxalement l’intérêt : le spectateur peut ainsi s’évader de son quotidien et vivre, parfois en direct, une aventure largement fictionnalisée.

[1-3 Le rôle de l’art : métamorphoser le réel]

En ce sens, la recherche du beau éloigne de la réalité. Cet écart référentiel se retrouve encore plus dans l’art. L’art cherche en effet à transformer le réel, à le métamorphoser. Mais c’est surtout son rôle métaphorique, c’est-à-dire de distanciation vis-à-vis du réel, qui a été l’une des conditions de développement du spirituel et du symbolique à travers l’art. Je vous renvoie au support de cours intitulé « Les Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother« . Commentant les chevaux de Lascaux, je notais : « nous avons affaire ici à une véritable métaphore visuelle. La représentation iconique de l’animal esquisse le geste métaphorique : le cheval n’est pas la réalité mais une représentation stylisée, esthétisante de la nature. Soutenus par l’emportement des formes et l’éloquence de la couleur, les chevaux de Lascaux proposent le plus lyrique des dialogues entre la réalité et sa représentation iconique : traits, points, taches composent une véritable œuvre d’art. Les chevaux sont représentés sous une forme métaphorique qui rappelle la finalité première de l’image : sa fonction n’est-elle pas d’abord esthétique? C’est Balzac, qui dans Le Chef-d’œuvre inconnu affirmait : “la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer”. De fait, le cheval ne saurait être assimilé à l’animal qu’il représente : une signification symbolique lui est associée du fait qu’il est une représentation. » C’est d’ailleurs toute la force de l’œuvre d’art que de donner à voir le laid de façon esthétique (trouvez des exemples en exploitant le corpus proposé dans l’entraînement n°3 (« Faire voir esthétiquement la laideur« ).

[2 Pourtant on peut affirmer que la recherche du beau n’est pas contradictoire avec le vrai]

[2-1 « Rien n’est beau s’il n’est vrai »]

Exploitez impérativement ce vers archi connu de Boileau : « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable » Si elle suggère une identification du beau et du vrai, cette affirmation va beaucoup plus loin. Émile Krantz (Essai sur l’esthétique de Descartes, Paris 1882. Slatkin Reprint, 1970) dit que « Les créations de l’imagination, les conceptions de la raison artiste, les combinaisons personnelles, les fictions originales dont vit la poésie ne seraient belles qu’à la condition d’être la représentation exacte du réel, c’est-à-dire tout le contraire de ce qu’elles sont. » Il ajoute que pourtant « cette théorie […] a un aspect éminemment réaliste. En effet, elle tend à supprimer toute différence entre le beau et le laid […]. Il n’y a donc plus ni beau ni laid ; il n’y a plus que du faux et du vrai. Le vrai peut devenir le beau par la puissance de l’art, mais il n’est pas beau par lui-même ; il n’est que vrai ». Donc pour Boileau, « rien n’est beau, s’il n’est vrai ». La condition de la beauté c’est la vérité ». Le livre de Vollmann à ce titre est un beau livre car c’est un livre « vrai » sur la misère. Même Jérôme Dupuis dans sa chronique littéraire (document 1) rappelle ce souci d’objectivité qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage (cf. aussi ce passage de la présentation de l’éditeur : « Plutôt que d’étudier la pauvreté en tant que “phénomène”, économique ou sociologique, Vollmann […] a donc choisi, avec Pourquoi êtes-vous pauvres ? de méditer sur la diversité des formes que revêt la pauvreté au fil d’une série de “portraits”. Muni d’une seule et unique question, “Pourquoi êtes-vous pauvre ?”, il a recueilli, au prix d’une écoute attentive et respectueuse […] »).

[2-2 Le beau peut davantage sensibiliser]

Si l’image donne à voir, c’est bien pour sensibiliser. De fait, si Alice Smeets avait proposé une image banale, neutre, le public aurait sans doute moins été sollicité par le problème de la misère en Haïti. L’image, quand bien même mettrait-elle en scène la réalité, amène à une prise de conscience. Elle a donc pour finalité une recherche esthétique, mais au service du sens, du fond, de l’idée, de l’action. L’écrivain, l’artiste, le photographe en effet se doivent non seulement d’éclairer le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme par leur art. Ce pouvoir accordé au mot (Vollmann), à l’esthétique (Smeets), fait la valeur de l’art : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’artiste est aussi selon l’expression de l’écrivain Edouard Glissant un “bâtisseur de langage”. Ce n’est pas tant de meubler une page blanche, de l’orner, de l’enrichir par un style particulier qui font la valeur du texte littéraire par exemple mais d’assigner à ce travail  une mission d’éducation qui confère à l’art un véritable principe d’action. Lire Pourquoi êtes-vous pauvres ? c’est accepter l’invitation de l’écrivain, c’est assumer le fait d’être dérangé dans ses convictions, ses présupposés, ses croyances. De même la photographie d’Alice Smeets nous invite au débat d’idées, à la prise de conscience. Il ne s’agit pas seulement de “donner à voir” le monde, il importe de le donner à voir selon un certain point de vue.

[2-3 Chercher le beau, c’est se rapprocher du vrai]

Par définition, « faire voir » débouche conséquemment sur une prise de conscience. Faire voir, c’est éveiller. De l’expérience de la lecture, du spectacle d’un film, du visionnage d’un reportage peut naître l’engagement : la photographie de Robert Capa « Mort d’un républicain espagnol » est tout à fait révélatrice. Pris en 1936, ce cliché est devenu emblématique de la Guerre d’Espagne : il a donc amené à une prise de conscience sociale et politique. De la même façon, les Surréalistes ont assigné à l’art une mission autant artistique qu’idéologique : faire prendre conscience à l’homme de son rôle dans l’Histoire. Lire le livre de Vollmann, regarder la photographie de Smeets, voire même regarder une émission de téléréalité, c’est vivre avec son époque, c’est penser avec elle. Qui n’a pas en mémoire telle émission de téléréalité dans laquelle nous nous sommes identifiés à la souffrance, aux peines ou aux joies des protagonistes ? Pour le spectateur, si la téléréalité se constitue parfois comme le tableau pathétique et désespéré de la condition humaine, il n’en demeure pas moins qu’elle peut l’amener à réfléchir à son rôle dans le monde. Fût-elle méprisable à certains égards, l’émission « Miss SDF » par exemple, diffusée en Belgique (voir l’entraînement BTS n°2) a suscité un élan de solidarité qu’on ne saurait négliger. « Esthétisation » et « instrumentalisation » de la misère certes, mais qui a permis de sensibiliser le public à un problème majeur. C’est également Dominique Wolton, sociologue spécialisé dans l’analyse de la communication et des médias, qui montrait dans son essai Éloge du grand public (1992) combien, à l’encontre des idées reçues, la télévision constitue l’un des liens sociaux les plus forts en rapprochant les gens, selon une logique consensuelle, qui est à la base du principe démocratique des sociétés modernes.

mise à jour de l’article : jeudi 23 avril 2009 à 08:19

BTS 2010-2011… Questions de "Génération(s)"… Crises, changement social et ruptures…

« Génération(s) »

ou le temps du bilan…

Après le détour, « Génération(s) » est le nouveau thème de Culture générale et Expression en deuxième année de BTS. Ce thème, incroyablement riche et foisonnant (voyez à ce sujet les Instructions Officielles en cliquant ici), participe à une sorte de mémoire collective. L’année 2009 vient en effet un peu comme le temps du bilan et de la réflexion rétrospective : quatre-vingts ans après la grande dépression de 1929, soixante ans après la signature du Pacte Atlantique Nord (OTAN), quarante ans après le « Non » de la France à de Gaulle, vingt ans après la chute du mur de Berlin en 1989, 2009 restera l’année où le monde a intégré le détour dans ses champs de réflexion. Cette visibilité nouvelle accordée à la compréhension du monde accorde également davantage d’importance aux processus historiques qui ont façonné notre temps et qui permettent de mieux comprendre le présent. Dans un contexte de dérèglementation et de fragmentation, le vingt-et-unième siècle commence donc par une crise de civilisation.
Crise profondément révélatrice des processus sociaux et historiques qui entraînent, particulièrement depuis les années 1970, joconde.1240142181.jpgnos sociétés au changement : les valeurs se sont modifiées, les écarts par rapport à la norme se sont multipliés, les émancipations et transgressions sociales de toute sorte ont durablement bouleversé les traditions, les paradigmes institutionnels, les soubassements économiques, politiques et idéologiques. Étudier les comportements, les normes sociales, les revendications des « générations », c’est donc se pencher sur les processus par lesquels une civilisation se renouvelle, et qui l’animent, la façonnent profondément dans ses valeurs, ses rites collectifs et son imaginaire social : aborder une telle problématique, c’est ainsi envisager les mutations, les crises sociétales, les ruptures. Quelle ressemblance par exemple entre la France de l’après-guerre, largement dominée par le modèle chrétien, la classe ouvrière et la paysannerie, et la France post-industrielle et mondialisée d’aujourd’hui ?
Dans de telles conditions, comment concevoir notre modernité sans envisager les questions intergénérationnelles et la manière dont chaque groupe vit les processus de changement. Dans le Dictionnaire des Sciences humaines (PUF), Louis Chauvel rappelle que « la marque du pluriel est essentielle pour saisir tout le sens de la notion de « génération », qui est avant tout relationnelle : il est impossible de former une génération sans se distinguer des autres ». À cet égard, l’exemple des jeunes est saisissant : le passage d’une « conscience de classe » dans les années 60 au profit d’une « conscience de génération » est révélateur de l’effondrement des modèles éducatifs traditionnels et du rôle socialisateur de la famille : de nouvelles normes sont apparues, bouleversant du même coup les habitus et la tradition. Conséquemment, comment comprendre la mondialisation de la culture qui caractérise le vingt-et-unième siècle sans faire référence au passé ou aux pratiques culturelles traditionnelles ? Comment analyser les conduites différenciées si ce n’est par référence aux modèles axiologiques qui existaient précédemment ? Les enjeux culturels du changement social sont en effet déterminants : peut-on parler de contreculture, d’identités marginales, d’immigration, de perte du sens collectif ou du sentiment national sans parler de reconnaissance, de respect, de tradition, de patrie ?

La modernité est un archipel…

Comme on le voit, le thème « Génération(s) » amène à réfléchir profondément aux âges de la vie et à mettre en examen l’homme dans un monde où le modèle social, au sens traditionnel du terme, est peut-être en train de disparaître : l’idée d’un « système » a en effet évincé l’idée même de société. Ne parle-t-on pas de réseau plutôt que de territoire ou de département ? Quant à l’intégration, n’est-elle pas devenue fonctionnelle, technique et non plus institutionnelle, morale ? Les exemples ne manquent pas pour illustrer ces vastes transformations : PACS, nouvelles mœurs, nouvelles modes, nouvelles valeurs, nouveaux rapports Hommes/Femmes, nouveaux goûts alimentaires suscités par l’interdépendance entre les nations, et paradoxalement processus d’exclusion sociale, de marginalité, de socialité en réseau où chaque groupe possède son propre espace d’action et de référence. D’un côté l’intégration planétaire, de l’autre le repli communautaire…
« Dégénération… où est ma génération ? » Ces quelques mots extraits d’une chanson de Mylène Farmer, en suggérant la désorientation qui caractérise la culture et l’histoire d’aujourd’hui, posent mieux qu’on ne saurait l’imaginer l’ampleur du thème proposé au BTS. joconde2.1240141753.jpgTravailler sur les générations, ce n’est pas étudier seulement les variations du goût ou de l’art au cours du temps. C’est sur fond de crise qu’il faut étudier cette thématique, d’autant plus riche que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais en l’absence d’une gouvernance et de régulateurs internationaux. « Dégénération », « Génération spontanée », « génération perdue », « Beat Generation », « Baby boom », « troisième âge », « 35 heures », mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, « génération Internet », « réseaux sociaux »… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures.

Le permanent et le transitoire…

Parler de « génération(s) », c’est forcément se pencher sur les relations entre le permanent et le transitoire, c’est évoquer les bouleversements qui affectent non seulement l’État, les grandes institutions mais la société dans son ensemble. Il revient à l’écrivain et philosophe espagnol Ortega y Gasset d’avoir réinterprété dès 1923 dans le Thème de notre temps le concept de génération en en faisant l’élément moteur du changement historique. Dans Philagora.net, Charles Cascalès rappelle le concept ortéguien de générations : « Chaque génération prise en elle-même constitue une unité de pensées de sentiments, de croyances, d’aspirations et d’entreprises ; elle a sa « sensibilité vitale » propre qui déterminera tous les caractères particuliers à une époque. La génération est conçue comme l’élément premier de l’histoire, le chaînon de la grande chaîne, « le gond sur lequel l’histoire exécute ses mouvements », dit Ortega. Le fait le plus élémentaire de la vie humaine, fait-il remarquer, c’est que certains hommes meurent et que d’autres naissent, que les vies se succèdent. Toute vie humaine est donc intercalée entre des vies qui la précèdent et d’autres qui la suivent : là est le fondement des changements qui affectent la structure du monde, la cause première du devenir » (*).
Le concept de génération aboutit ainsi à une réflexion sur l’historicité, c’est-à-dire la prise de conscience par l’homme de sa propre condition historique, et du relativisme de chaque culture, de chaque croyance, en fonction des époques et des générations. Tout est en effet une « question de feeling » comme le dit la chanson, autrement dit une joconde1.1240141771.jpg« question de génération ». Il ne saurait y avoir de culture fondée objectivement. De même que Paul Valéry au lendemain de la première guerre mondiale prophétisait une possible mort des civilisations, de même une interrogation sur les générations ne peut que nous conduire au centre des préoccupations historiques, sociales, artistiques et humaines du vingt-et-unième siècle : les clivages générationnels dont les médias nous parlent tant mettent en lumière les nouveaux enjeux de notre modernité : d’une génération à l’autre, c’est bien le monde qui se transforme selon une logique évolutive, complexe, déroutante : éclatement des modèles de production et de travail, modification des niveaux de vie, déclassements sociaux, bouleversements culturels, décalage des idées, refus des modèles… Autant de problématiques qui méritent de penser l’histoire des générations à la lumière d’une éthique réinterprétative de l’homme et de la société qu’annonçait déjà le thème du détour.
© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

________________

(*) Charles Cascalès, « Ortega y Gasset philosophe de l’Histoire » (Philagora.net)
Crédit  photographique : Bruno Rigolt, photomontage d’après « la Joconde » de L. de Vinci (Musée du Louvre)

BTS 2010-2011… Questions de « Génération(s) »… Crises, changement social et ruptures…

« Génération(s) »

ou le temps du bilan…

Après le détour, « Génération(s) » est le nouveau thème de Culture générale et Expression en deuxième année de BTS. Ce thème, incroyablement riche et foisonnant (voyez à ce sujet les Instructions Officielles en cliquant ici), participe à une sorte de mémoire collective. L’année 2009 vient en effet un peu comme le temps du bilan et de la réflexion rétrospective : quatre-vingts ans après la grande dépression de 1929, soixante ans après la signature du Pacte Atlantique Nord (OTAN), quarante ans après le « Non » de la France à de Gaulle, vingt ans après la chute du mur de Berlin en 1989, 2009 restera l’année où le monde a intégré le détour dans ses champs de réflexion. Cette visibilité nouvelle accordée à la compréhension du monde accorde également davantage d’importance aux processus historiques qui ont façonné notre temps et qui permettent de mieux comprendre le présent. Dans un contexte de dérèglementation et de fragmentation, le vingt-et-unième siècle commence donc par une crise de civilisation.

Crise profondément révélatrice des processus sociaux et historiques qui entraînent, particulièrement depuis les années 1970, joconde.1240142181.jpgnos sociétés au changement : les valeurs se sont modifiées, les écarts par rapport à la norme se sont multipliés, les émancipations et transgressions sociales de toute sorte ont durablement bouleversé les traditions, les paradigmes institutionnels, les soubassements économiques, politiques et idéologiques. Étudier les comportements, les normes sociales, les revendications des « générations », c’est donc se pencher sur les processus par lesquels une civilisation se renouvelle, et qui l’animent, la façonnent profondément dans ses valeurs, ses rites collectifs et son imaginaire social : aborder une telle problématique, c’est ainsi envisager les mutations, les crises sociétales, les ruptures. Quelle ressemblance par exemple entre la France de l’après-guerre, largement dominée par le modèle chrétien, la classe ouvrière et la paysannerie, et la France post-industrielle et mondialisée d’aujourd’hui ?

Dans de telles conditions, comment concevoir notre modernité sans envisager les questions intergénérationnelles et la manière dont chaque groupe vit les processus de changement. Dans le Dictionnaire des Sciences humaines (PUF), Louis Chauvel rappelle que « la marque du pluriel est essentielle pour saisir tout le sens de la notion de « génération », qui est avant tout relationnelle : il est impossible de former une génération sans se distinguer des autres ». À cet égard, l’exemple des jeunes est saisissant : le passage d’une « conscience de classe » dans les années 60 au profit d’une « conscience de génération » est révélateur de l’effondrement des modèles éducatifs traditionnels et du rôle socialisateur de la famille : de nouvelles normes sont apparues, bouleversant du même coup les habitus et la tradition. Conséquemment, comment comprendre la mondialisation de la culture qui caractérise le vingt-et-unième siècle sans faire référence au passé ou aux pratiques culturelles traditionnelles ? Comment analyser les conduites différenciées si ce n’est par référence aux modèles axiologiques qui existaient précédemment ? Les enjeux culturels du changement social sont en effet déterminants : peut-on parler de contreculture, d’identités marginales, d’immigration, de perte du sens collectif ou du sentiment national sans parler de reconnaissance, de respect, de tradition, de patrie ?

La modernité est un archipel…

Comme on le voit, le thème « Génération(s) » amène à réfléchir profondément aux âges de la vie et à mettre en examen l’homme dans un monde où le modèle social, au sens traditionnel du terme, est peut-être en train de disparaître : l’idée d’un « système » a en effet évincé l’idée même de société. Ne parle-t-on pas de réseau plutôt que de territoire ou de département ? Quant à l’intégration, n’est-elle pas devenue fonctionnelle, technique et non plus institutionnelle, morale ? Les exemples ne manquent pas pour illustrer ces vastes transformations : PACS, nouvelles mœurs, nouvelles modes, nouvelles valeurs, nouveaux rapports Hommes/Femmes, nouveaux goûts alimentaires suscités par l’interdépendance entre les nations, et paradoxalement processus d’exclusion sociale, de marginalité, de socialité en réseau où chaque groupe possède son propre espace d’action et de référence. D’un côté l’intégration planétaire, de l’autre le repli communautaire…

« Dégénération… où est ma génération ? » Ces quelques mots extraits d’une chanson de Mylène Farmer, en suggérant la désorientation qui caractérise la culture et l’histoire d’aujourd’hui, posent mieux qu’on ne saurait l’imaginer l’ampleur du thème proposé au BTS. joconde2.1240141753.jpgTravailler sur les générations, ce n’est pas étudier seulement les variations du goût ou de l’art au cours du temps. C’est sur fond de crise qu’il faut étudier cette thématique, d’autant plus riche que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais en l’absence d’une gouvernance et de régulateurs internationaux. « Dégénération », « Génération spontanée », « génération perdue », « Beat Generation », « Baby boom », « troisième âge », « 35 heures », mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, « génération Internet », « réseaux sociaux »… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures.

Le permanent et le transitoire…

Parler de « génération(s) », c’est forcément se pencher sur les relations entre le permanent et le transitoire, c’est évoquer les bouleversements qui affectent non seulement l’État, les grandes institutions mais la société dans son ensemble. Il revient à l’écrivain et philosophe espagnol Ortega y Gasset d’avoir réinterprété dès 1923 dans le Thème de notre temps le concept de génération en en faisant l’élément moteur du changement historique. Dans Philagora.net, Charles Cascalès rappelle le concept ortéguien de générations : « Chaque génération prise en elle-même constitue une unité de pensées de sentiments, de croyances, d’aspirations et d’entreprises ; elle a sa « sensibilité vitale » propre qui déterminera tous les caractères particuliers à une époque. La génération est conçue comme l’élément premier de l’histoire, le chaînon de la grande chaîne, « le gond sur lequel l’histoire exécute ses mouvements », dit Ortega. Le fait le plus élémentaire de la vie humaine, fait-il remarquer, c’est que certains hommes meurent et que d’autres naissent, que les vies se succèdent. Toute vie humaine est donc intercalée entre des vies qui la précèdent et d’autres qui la suivent : là est le fondement des changements qui affectent la structure du monde, la cause première du devenir » (*).

Le concept de génération aboutit ainsi à une réflexion sur l’historicité, c’est-à-dire la prise de conscience par l’homme de sa propre condition historique, et du relativisme de chaque culture, de chaque croyance, en fonction des époques et des générations. Tout est en effet une « question de feeling » comme le dit la chanson, autrement dit une joconde1.1240141771.jpg« question de génération ». Il ne saurait y avoir de culture fondée objectivement. De même que Paul Valéry au lendemain de la première guerre mondiale prophétisait une possible mort des civilisations, de même une interrogation sur les générations ne peut que nous conduire au centre des préoccupations historiques, sociales, artistiques et humaines du vingt-et-unième siècle : les clivages générationnels dont les médias nous parlent tant mettent en lumière les nouveaux enjeux de notre modernité : d’une génération à l’autre, c’est bien le monde qui se transforme selon une logique évolutive, complexe, déroutante : éclatement des modèles de production et de travail, modification des niveaux de vie, déclassements sociaux, bouleversements culturels, décalage des idées, refus des modèles… Autant de problématiques qui méritent de penser l’histoire des générations à la lumière d’une éthique réinterprétative de l’homme et de la société qu’annonçait déjà le thème du détour.

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

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(*) Charles Cascalès, « Ortega y Gasset philosophe de l’Histoire » (Philagora.net)
Crédit  photographique : Bruno Rigolt, photomontage d’après « la Joconde » de L. de Vinci (Musée du Louvre)

Calendrier prévisionnel de publication des supports de cours

BTS Spécial Examen…

Articles à paraître prochainement :

  • Support de cours : Pouvoirs de l’image, images du pouvoir. Mise en ligne : dimanche 3 mai 2009
  • Préparation à l’examen : Révisions intensives. Mise en ligne le mardi 5 mai 2009.

Articles déjà parus (cliquez sur le lien hypertexte pour accéder à l’article) :

Entraînement BTS n°5… Thème 1 "Faire voir ou… Ne pas faire voir"

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°5. Thème 1 : « Faire voir » ou « ne pas faire voir » ?

Je vous propose dans ce cinquième entraînement un sujet inédit qui s’inscrit dans le thème « Faire voir : quoi ? Comment ? Pourquoi ? » C’est plus précisément la problématique de la « surconsommation d’information » et conséquemment de la déontologie des journalistes qui est abordée ici. Sous couvert d’informer, les médias ne transgressent-ils pas certaines règles morales ? De fait, pour « faire de l’audimat » et plaire au grand public, les images se doivent d’être de plus en plus spectaculaires, au risque de pousser au voyeurisme. Non sans humour le romancier Georges Pérec faisait remarquer dans l’Infra-Ordinaire (1984) : « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes […] Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal ». Le but d’une certaine presse et donc bien de faire voir l’insolite, l’extraordinaire, le sensationnel au détriment parfois de la pudeur, de la vérité, de la décence. Pierre Bourdieu, dans un essai très célèbre intitulé Sur la télévision (1996) analysait à juste titre cette dérive du journalisme spectaculaire sur les autres champs informationnels, à commencer par la nécessaire liberté de la presse. Cette « spectacularisation » de l’information pose évidemment des questions éthiques : faut-il tout montrer ? Quelles sont les limites à ne pas dépasser ? « Faire voir » ou « Ne pas faire voir » ?
Niveau de difficulté : ** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
_______________

Synthèse : vous ferez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents contenus dans ce corpus.

  1. Edgar Roskis, « Journalisme et vérité, images truquées » (Le Monde diplomatique, janvier 1995)
  2. Serge Meitenger, « Petite note sur le spectaculaire et sur la spectacularisation du réel » (uniquement la troisième partie : depuis « Le sens passe par la visualité de l’effet. Rien ne sera compris s’il n’est montré » jusqu’à la fin du texte.
  3. Serge Halimi, « Les vautours de Timisoara« , article publié dans La Vache folle n°27, août-octobre 2000, p. 9, et reproduit par l’Observatoire des Médias Acrimed (Action, critique, médias).
  4. Document iconographique : Eddie Adams (1933-2004), Exécution sommaire, le 1er février 1968, dans une rue de Saïgon, d’un prisonnier vietcong par le chef de la police du sud du Viêt-Nam (prix Pulitzer 1969). Voir aussi sur Wikipedia l’article consacré à Eddie Adams pour connaître les circonstances exactes de cette prise de vue).

Document complémentaire : article sur la « Déontologie du journalisme » (Wikipedia).

_______________
Proposition d’écriture personnelle : le fait de « tout montrer » est-il préférable à la censure ?

Entraînement BTS n°5… Thème 1 « Faire voir ou… Ne pas faire voir »

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°5. Thème 1 : « Faire voir » ou « ne pas faire voir » ?

Je vous propose dans ce cinquième entraînement un sujet inédit qui s’inscrit dans le thème « Faire voir : quoi ? Comment ? Pourquoi ? » C’est plus précisément la problématique de la « surconsommation d’information » et conséquemment de la déontologie des journalistes qui est abordée ici. Sous couvert d’informer, les médias ne transgressent-ils pas certaines règles morales ? De fait, pour « faire de l’audimat » et plaire au grand public, les images se doivent d’être de plus en plus spectaculaires, au risque de pousser au voyeurisme. Non sans humour le romancier Georges Pérec faisait remarquer dans l’Infra-Ordinaire (1984) : « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes […] Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal ». Le but d’une certaine presse et donc bien de faire voir l’insolite, l’extraordinaire, le sensationnel au détriment parfois de la pudeur, de la vérité, de la décence. Pierre Bourdieu, dans un essai très célèbre intitulé Sur la télévision (1996) analysait à juste titre cette dérive du journalisme spectaculaire sur les autres champs informationnels, à commencer par la nécessaire liberté de la presse. Cette « spectacularisation » de l’information pose évidemment des questions éthiques : faut-il tout montrer ? Quelles sont les limites à ne pas dépasser ? « Faire voir » ou « Ne pas faire voir » ?
Niveau de difficulté : ** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
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Synthèse : vous ferez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents contenus dans ce corpus.

  1. Edgar Roskis, « Journalisme et vérité, images truquées » (Le Monde diplomatique, janvier 1995)
  2. Serge Meitenger, « Petite note sur le spectaculaire et sur la spectacularisation du réel » (uniquement la troisième partie : depuis « Le sens passe par la visualité de l’effet. Rien ne sera compris s’il n’est montré » jusqu’à la fin du texte.
  3. Serge Halimi, « Les vautours de Timisoara« , article publié dans La Vache folle n°27, août-octobre 2000, p. 9, et reproduit par l’Observatoire des Médias Acrimed (Action, critique, médias).
  4. Document iconographique : Eddie Adams (1933-2004), Exécution sommaire, le 1er février 1968, dans une rue de Saïgon, d’un prisonnier vietcong par le chef de la police du sud du Viêt-Nam (prix Pulitzer 1969). Voir aussi sur Wikipedia l’article consacré à Eddie Adams pour connaître les circonstances exactes de cette prise de vue).

Document complémentaire : article sur la « Déontologie du journalisme » (Wikipedia).

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Proposition d’écriture personnelle : le fait de « tout montrer » est-il préférable à la censure ?

La citation de la semaine… Georges Bernanos…

« La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont elles rendu l’homme plus humain ? »

« La tragédie de la nouvelle Europe, c’est précisément l’inadaptation de l’homme et du rythme de la vie qui ne se mesure plus au battement de son propre cœur, mais à la rotation vertigineuse des turbines, et qui d’ailleurs s’accélère sans cesse… Une machine fait indifféremment le bien ou le mal. À une machine plus parfaite, c’est-à-dire de plus d’efficience, devrait correspondre une humanité plus raisonnable, plus humaine. La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont-elles rendu l’homme plus humain ? Je pourrai me dispenser de répondre, mais il me semble cependant plus convenable de préciser ma pensée. Les machines n’ont, jusqu’ici du moins, probablement rien changé à la méchanceté foncière de l’homme, mais elles ont exercé cette méchanceté, elles leur en ont révélé la puissance et que l’exercice de cette puissance n’avait, pour ainsi dire, pas de bornes. […] Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie. […] Obéissance et responsabilité, voilà les deux mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des machines. »

Georges Bernanos, La France contre les robots, Rio de Janeiro 1944
Éditions Robert Laffont Paris 1947

L’œuvre de Georges Bernanos (1888-1948) a renouvelé, au firmament des Lettres françaises, la vision de l’univers et de l’âme. Pèlerin de l’Absolu, l’auteur du Journal d’un Curé de campagne ou de Monsieur Ouine a mis sa foi au service de l’Esprit. Ce qui lui tient à cœur, c’est l’Homme, l’humanité de l’homme. Dans la France contre les robots, il porte un regard sévère sur ce siècle des machines, selon lui source du déclin de l’Occident et annonciateur du monde de demain, rationalisé et totalitaire.

Il ne s’agit pas pour Bernanos d’anéantir les machines bien sûr mais de rappeler à l’homme sa responsabilité morale dans l’avènement de ce qui pourrait être une contre-civilisation. Comme il le dira dans le journal La Croix du 13 janvier 1945, « ce n’est pas la science qu’il faut incriminer, mais l’usage qu’on en fait »… Sa réflexion est toujours d’actualité : l’homme cybernétique que préfigure le postmodernisme n’est-il pas la triste allégorie de cette civilisation inhumaine qu’évoque ici Bernanos ?

« Contre les robots », le salut réside sans doute dans l’homme lui-même, et dans sa capacité à repenser notre modernité et nos modèles civilisationnels. La réflexion de Bernanos est aujourd’hui plus que d’actualité : en ce vingt-et-unième siècle, il est nécessaire de rappeler combien une société, qui ne résulterait que de la « civilisation des machines » et totalement indifférente à l’humain, ne peut humainement survivre, du fait même de sa limitation intrinsèque. 

La faiblesse d’un tel système réside en effet dans sa contradiction interne : la société technicienne est en fait une société muette : elle décrit une histoire dans laquelle manque le problème historique ; c’est à une dévitalisation du social que nous sommes confrontés. Dans un monde multipolaire où « tout va en tous sens », la grande force de Bernanos est justement de nous obliger à la recherche d’un sens… C’est-à-dire notre capacité à repenser la problématique sociale.

Bruno Rigolt

Entraînement BTS n°4… Thème 1 : le modernisme fait-il voir… le vide ?

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°4. Thème 1 : Faire voir. Le modernisme est-il « l’ère du vide » ?

Je vous propose dans cet entraînement de mener une réflexion critique à partir d’un extrait de l’Ère du vide de Gilles Lipotevsky. Publié en 1983 chez Gallimard, cet essai regroupe une série d’enquêtes sociologiques menées aux États-Unis, et qui ont pour but de démasquer ce que l’auteur appelle « l’individualisme contemporain », selon lui source d’hédonisme, d’indifférence, de séduction et de narcissisme. Dans ce passage, le sociologue suggère que le modernisme en art, même s’il est fortement lié à l’idéal démocratique, pourrait être corrélatif à ce qu’on a appelé « la fin du politique », caractéristique d’un certain nihilisme propre à la société postmoderne.
Niveau de difficulté : ** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
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Texte

« Le modernisme est d’essence démocratique : il détache l’art de la tradition et de l’imitation, simultanément il enclenche un processus de légitimation de tous les sujets. Manet rejette le lyrisme des poses, les agencements théâtraux et majestueux, la peinture n’a plus de sujet privilégié, n’a plus à idéaliser le monde […]. Avec les Impressionnistes, l’éclat antérieur des sujets fait place à la familiarité des paysages de banlieue, à la simplicité des berges de l’Île-de-France, des cafés, rues et gares ; les Cubistes intégreront dans leurs toiles dans leurs toiles des chiffres, des lettres, des morceaux de papier, de verre ou de fer. Avec le ready-made il importe que l’objet choisi soit absolument « indifférent » disait Duchamp, l’urinoir, le porte-bouteilles entrent dans la logique du musée, fût-ce pour en détruire ironiquement les fondements. Plus tard, les peintres pop, les Nouveaux Réalistes prendront pour sujet les objets, signes et déchets de la consommation de masse (*). L’art moderne assimile progressivement tous les sujets et matériaux, ce faisant il se définit par un procès de désublimation des œuvres, correspondant exact de la désacralisation démocratique de l’instance politique, de la réduction des signes ostentatoires du pouvoir […]. »

Gilles Lipotevsky, L’Ère du vide, © Gallimard, Paris 1983
(*) Voir aussi l’article de Renaud Revel « Des poubelles et des hommes » sur le site de l’Express. Lisez également le paragraphe d’un de mes supports de cours intitulé « Image, contreculture et désublimation » (in « Les Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother« ) et l’article « Les “People” et l’image : entre sublimation et désublimation« .
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  • Proposition de réflexion personnelle : en quoi ces trois images pourraient-elles servir d’illustration au texte de Gilles Lipotevsky?

    1.  Gerrit van HONTHORST (Utrecht, 1590 – 1656) « L’adoration des bergers » (huile sur toile, Wallraf-Richartz-Museum, Cologne)

    2. Couverture du livre de Janis Mink, Duchamp, © Taschen 2000

    3. Couverture du DVD The Simple life (© Aventi, sortie en juin 2009)

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Guide méthodologique d'aide à l'expression écrite. Corrigé n°3 et entraînement n°4

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du troisième exercice et le quatrième entraînement (à rendre avant le jeudi 16 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 9 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 16 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

Corrigé de l’entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.
Concernant la structure du paragraphe argumentatif, cliquer ici.
Dans cet exercice, vous deviez répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)

  • Elle est une prise de conscience

En premier lieu, la littérature donne à voir. Par « littérature », il faut entendre l’ensemble des œuvres ayant pour finalité une recherche esthétique au service du sens. D’autres arts comme la musique, la peinture ou le cinéma assument plus ou moins cette fonction plastique et didactique. Mais la spécificité du texte littéraire est de mettre le mot au service du fond, de l’idée. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au  style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression de l’écrivain Edouard Glissant un « bâtisseur de langage ». Ce n’est pas tant de meubler une page blanche, de l’orner, de l’enrichir par un style particulier qui font la valeur du texte littéraire mais d’assigner à ce travail sur le langage une mission d’éducation qui confère à la pratique de la lecture un véritable principe d’action. Lire, c’est accepter l’invitation de l’écrivain, c’est assumer le fait d’être dérangé dans ses convictions, ses présupposés, ses croyances. Dans cette invitation au débat d’idées réside la particularité de la littérature qui est de permettre une communion avec le lecteur. Il ne s’agit pas seulement de « donner à voir » le monde, il importe de le donner à voir selon un certain point de vue. C’est Jean-Paul Sartre qui écrivait en 1976 dans Situations 10 « L’écrivain, selon moi, doit parler du monde tout entier en parlant de lui-même tout entier ». Avant d’engager les autres, l’écrivain s’engage et nous livre sa propre vision, par définition personnelle et subjective. Le texte littéraire à ce titre met en scène des attitudes de vie, des situations existentielles qui engagent l’homme tout entier. Quand Voltaire dans Candide critique les absolutismes, quand Hugo dans « Fonction du Poète » met le lyrisme au service de l’engagement, ils le font en leur nom certes, mais nous impliquent du même coup dans cette relation dialogique. À l’opposé de la neutralité d’un narrateur omniscient, l’écrivain au contraire nous éclaire sur le monde. Il nous permet d’en débattre sous des angles différents, opposés, capables de conférer à l’œuvre littéraire une tâche spirituelle.

Par définition, la littérature débouche conséquemment sur une prise de conscience. Si elle éclaire l’homme, c’est en l’éveillant, en lui permettant de découvrir sa propre voix. De l’expérience de la lecture peut naître l’engagement. Pourquoi nous intéresserions-nous par exemple à la littérature des Lumières dans une société où tant de combats menés jadis semblent aujourd’hui acquis ? Si c’est aux Lumières que nous devons la grande idée des Droits de l’Homme,  c’est qu’elles ont amené précisément à une prise de conscience. « Osez penser par vous-même » écrivait Voltaire dans le Dictionnaire philosophique… La leçon est toujours d’actualité ! Lire, en ce sens, amène le lecteur à pratiquer un déchiffrement, une recherche du sens. C’est cette herméneutique qui le conduit à prendre conscience de son rôle dans l’Histoire. Lire un livre, c’est vivre avec son époque, c’est penser avec elle. Qui n’a pas en mémoire l’incipit de Germinal ? La subjectivisation de la description (la grande route de Marchiennes) prépare déjà les luttes à venir. Ce paysage hostile du Nord, si stéréotypé soit-il sous la plume de Zola, amène le lecteur à se projeter dans le contexte social du second Empire. Nous nous identifions à Étienne : nous partageons sa souffrance ; sa révolte devient notre prise de conscience. Le paysage réel des mines se métamorphose en un espace mythique dont la fameuse métaphore filée de la germination dans la dernière page, semble préfigurer ce grand souffle épique de l’histoire sociale en marche. Toute littérature est ainsi une prise de conscience dans la mesure où elle confronte l’homme avec le monde et avec lui-même. Cette fonction de la littérature ne tendrait-elle pas vers la tragédie, c’est-à-dire vers la conscience que l’homme a de son propre destin ? Même une pièce de théâtre comme la Cantatrice chauve, en apparence simple farce absurde, débouche sur une interprétation allégorique. Le couple stéréotypé des Smith est révélateur d’un vide existentiel. Le ressort dramatique de la pièce consiste dans la manifestation d’une existence séparée de son sens. Pour le spectateur, si la scène se constitue comme le tableau pathétique et désespéré de la condition humaine, elle l’amène à assumer son rôle dans le monde. La littérature va ainsi de la fiction au réel, de l’illusion au social, de l’imagination à l’Histoire.

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Entraînement n°4 : introduire et conclure un écrit d’invention (l’apologue)

Vous rédigez le premier et le dernier paragraphe d’un apologue. Rédigé en vers ou en prose, l’apologue contient deux parties, coordonnées mais distinctes:

  1. D’une part, il privilégie le discours narratif. Mais s’il tient du récit, l’apologue est une ressource de l’argumentation. De nombreux chapitres de Candide par exemple sont des apologues. Au-delà de l’histoire racontée, le récit est toujours à visée argumentative et didactique.

  2. La morale… L’apologue est très souvent allégorique. Le fait concret qui est raconté débouche ainsi sur une réflexion plus abstraite, qui renferme un enseignement,  une morale pratique. On pensera naturellement aux fables, mais le dernier chapitre de Candide, « l’Albatros » de Baudelaire ou « Le crapaud » de Corbière sont également de bons exemples.

Le sujet : Vous allez rédiger un apologue (premier et dernier paragraphe). Le sujet est libre. Votre premier paragraphe exposera un fait. Le dernier paragraphe amènera à la morale.

Mon conseil : réfléchissez d’abord à la morale, donc au sujet, au problème que vous voulez évoquer et non au fait lui-même. De nombreux candidats se creusent parfois la tête pour trouver « une histoire ». Le risque, c’est qu’ils racontent des événements en oubliant que le but est d’amener à l’argumentation. Posez-vous toujours cette question : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? » Dans l’apologue, il faut toujours passer du fait raconté à l’idée. Les problématiques sociales (guerre, racisme, misère, etc.) sont hélas de bons sujets dans la mesure où elles sollicitent le lecteur dans la recherche d’une vérité et d’un sens moral.

__________________

Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi 16 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

Guide méthodologique d’aide à l’expression écrite. Corrigé n°3 et entraînement n°4

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du troisième exercice et le quatrième entraînement (à rendre avant le jeudi 16 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 9 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 16 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

Corrigé de l’entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.
Concernant la structure du paragraphe argumentatif, cliquer ici.
Dans cet exercice, vous deviez répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)

  • Elle est une prise de conscience

En premier lieu, la littérature donne à voir. Par « littérature », il faut entendre l’ensemble des œuvres ayant pour finalité une recherche esthétique au service du sens. D’autres arts comme la musique, la peinture ou le cinéma assument plus ou moins cette fonction plastique et didactique. Mais la spécificité du texte littéraire est de mettre le mot au service du fond, de l’idée. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au  style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression de l’écrivain Edouard Glissant un « bâtisseur de langage ». Ce n’est pas tant de meubler une page blanche, de l’orner, de l’enrichir par un style particulier qui font la valeur du texte littéraire mais d’assigner à ce travail sur le langage une mission d’éducation qui confère à la pratique de la lecture un véritable principe d’action. Lire, c’est accepter l’invitation de l’écrivain, c’est assumer le fait d’être dérangé dans ses convictions, ses présupposés, ses croyances. Dans cette invitation au débat d’idées réside la particularité de la littérature qui est de permettre une communion avec le lecteur. Il ne s’agit pas seulement de « donner à voir » le monde, il importe de le donner à voir selon un certain point de vue. C’est Jean-Paul Sartre qui écrivait en 1976 dans Situations 10 « L’écrivain, selon moi, doit parler du monde tout entier en parlant de lui-même tout entier ». Avant d’engager les autres, l’écrivain s’engage et nous livre sa propre vision, par définition personnelle et subjective. Le texte littéraire à ce titre met en scène des attitudes de vie, des situations existentielles qui engagent l’homme tout entier. Quand Voltaire dans Candide critique les absolutismes, quand Hugo dans « Fonction du Poète » met le lyrisme au service de l’engagement, ils le font en leur nom certes, mais nous impliquent du même coup dans cette relation dialogique. À l’opposé de la neutralité d’un narrateur omniscient, l’écrivain au contraire nous éclaire sur le monde. Il nous permet d’en débattre sous des angles différents, opposés, capables de conférer à l’œuvre littéraire une tâche spirituelle.

Par définition, la littérature débouche conséquemment sur une prise de conscience. Si elle éclaire l’homme, c’est en l’éveillant, en lui permettant de découvrir sa propre voix. De l’expérience de la lecture peut naître l’engagement. Pourquoi nous intéresserions-nous par exemple à la littérature des Lumières dans une société où tant de combats menés jadis semblent aujourd’hui acquis ? Si c’est aux Lumières que nous devons la grande idée des Droits de l’Homme,  c’est qu’elles ont amené précisément à une prise de conscience. « Osez penser par vous-même » écrivait Voltaire dans le Dictionnaire philosophique… La leçon est toujours d’actualité ! Lire, en ce sens, amène le lecteur à pratiquer un déchiffrement, une recherche du sens. C’est cette herméneutique qui le conduit à prendre conscience de son rôle dans l’Histoire. Lire un livre, c’est vivre avec son époque, c’est penser avec elle. Qui n’a pas en mémoire l’incipit de Germinal ? La subjectivisation de la description (la grande route de Marchiennes) prépare déjà les luttes à venir. Ce paysage hostile du Nord, si stéréotypé soit-il sous la plume de Zola, amène le lecteur à se projeter dans le contexte social du second Empire. Nous nous identifions à Étienne : nous partageons sa souffrance ; sa révolte devient notre prise de conscience. Le paysage réel des mines se métamorphose en un espace mythique dont la fameuse métaphore filée de la germination dans la dernière page, semble préfigurer ce grand souffle épique de l’histoire sociale en marche. Toute littérature est ainsi une prise de conscience dans la mesure où elle confronte l’homme avec le monde et avec lui-même. Cette fonction de la littérature ne tendrait-elle pas vers la tragédie, c’est-à-dire vers la conscience que l’homme a de son propre destin ? Même une pièce de théâtre comme la Cantatrice chauve, en apparence simple farce absurde, débouche sur une interprétation allégorique. Le couple stéréotypé des Smith est révélateur d’un vide existentiel. Le ressort dramatique de la pièce consiste dans la manifestation d’une existence séparée de son sens. Pour le spectateur, si la scène se constitue comme le tableau pathétique et désespéré de la condition humaine, elle l’amène à assumer son rôle dans le monde. La littérature va ainsi de la fiction au réel, de l’illusion au social, de l’imagination à l’Histoire.

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Entraînement n°4 : introduire et conclure un écrit d’invention (l’apologue)

Vous rédigez le premier et le dernier paragraphe d’un apologue. Rédigé en vers ou en prose, l’apologue contient deux parties, coordonnées mais distinctes:

  1. D’une part, il privilégie le discours narratif. Mais s’il tient du récit, l’apologue est une ressource de l’argumentation. De nombreux chapitres de Candide par exemple sont des apologues. Au-delà de l’histoire racontée, le récit est toujours à visée argumentative et didactique.

  2. La morale… L’apologue est très souvent allégorique. Le fait concret qui est raconté débouche ainsi sur une réflexion plus abstraite, qui renferme un enseignement,  une morale pratique. On pensera naturellement aux fables, mais le dernier chapitre de Candide, « l’Albatros » de Baudelaire ou « Le crapaud » de Corbière sont également de bons exemples.

Le sujet : Vous allez rédiger un apologue (premier et dernier paragraphe). Le sujet est libre. Votre premier paragraphe exposera un fait. Le dernier paragraphe amènera à la morale.

Mon conseil : réfléchissez d’abord à la morale, donc au sujet, au problème que vous voulez évoquer et non au fait lui-même. De nombreux candidats se creusent parfois la tête pour trouver « une histoire ». Le risque, c’est qu’ils racontent des événements en oubliant que le but est d’amener à l’argumentation. Posez-vous toujours cette question : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? » Dans l’apologue, il faut toujours passer du fait raconté à l’idée. Les problématiques sociales (guerre, racisme, misère, etc.) sont hélas de bons sujets dans la mesure où elles sollicitent le lecteur dans la recherche d’une vérité et d’un sens moral.

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La citation de la semaine… Anna de Noailles…

Le port de Palerme

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les [su_tooltip text= »les vapeurs : les bateaux à vapeur. »]vapeurs[/su_tooltip], les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage [su_tooltip text= »ineffable : inexprimable, indicible. »]ineffable[/su_tooltip] et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

Anna de Noailles, « Le port de Palerme », Les Vivants et les morts, Paris Arthème Fayard, 1913, p. 143.
|https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109786v/f143.item|

Née à Paris en 1876, « la muse des jardins » comme la surnommeront ses contemporains, est la descendante d’une grande famille de la noblesse roumaine. Elle s’éteindra en 1933, non sans avoir joué un rôle de tout premier plan dans la vie culturelle et mondaine parisienne. Romancière, autobiographe et poétesse, Anna de Noailles est la première femme Commandeur de la Légion d’Honneur et membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Publié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles.

Anna de Noailles, autoportrait, 1928 →

Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.

Par la place qu’il accorde au rêve et à l’imaginaire, ce « Port de Palerme » assigne en effet à la poésie la mission de créer un autre monde, en contraste avec le monde réel dont il tire néanmoins sa matière et sa substance. Dans la description des activités marchandes par exemple (les « sacs de grains, de farine et de fruits »), ou industrielles (« les vapeurs, les sifflets », les bruits d’usine) se lisent en filigrane l’appel du voyage, la volupté de l’Orient, et l’aspiration à l’infini. Même de simples citernes se métamorphosent soudainement en « citernes du rêve »…

© Bruno Rigolt

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          Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.

          En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3) : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même, le « bruit » dont il est question au vers 2, provient des disputes ou des inlassables tractations marchandes.

          Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.

          Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin. De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

          C’est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.

          Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?

          On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers 8 ou « fondait d’amour » au vers 13 donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.

          De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.

          Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

          Insistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.

          Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».

          Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

          Au terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

Crédit photographique : Bruno Rigolt

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Les élèves ont du talent… Partez pour un Voyage en Poésie…

Faites un Voyage

en Poésie !

avec les Seconde 12, les Première S5 et ES4 et la Section BTS PME-PMI deuxième année…

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Exclusivité internet : 100 poèmes créés par les étudiants à l’affiche… Découvrez la plus grande exposition d’art poétique sur la toile !

Exposés accroche_poesie_virt.1238930793.jpgau Salon du Livre du Montargois et à la journée Portes Ouvertes du Lycée en Forêt, les poèmes de la classe de Seconde 12, des Première S5 et ES4, sans oublier la section BTS PME-PMI deuxième année sont des textes forts, très représentatifs du talent et de la créativité des élèves et des étudiants. Près de 100 poèmes vont être exposés en ligne dans les jours qui viennent : de par son envergure, il s’agira de la plus grande exposition de poésie lycéenne sur le net ! Tous les poèmes créés dans mes classes en atelier d’écriture pendant l’année scolaire 2008-2009 seront exposés.

Suivez le guide !

Pour y accéder, rien de plus simple : cherchez dans la colonne latérale le portfolio correspondant à la classe de votre choix. Les portfolios étant mis à jour très régulièrement, vous pourrez découvrir chaque jour de nouveaux textes. Ces poèmes d’adolescence, tous inédits, sont un peu comme des récits de voyage. Dans ce vaste territoire qu’est la poésie, écrire c’est avant tout s’embarquer pour un voyage au pays des mots : voyage rêvé, voyage immobile, voyage métaphorique… Au fil des textes, se révèle en filigrane une certaine conception de la poésie entre « Fonction du poète » et « Fiction du poète »… « Écrire, c’est partir un peu… »

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crédit photographique : Bruno Rigolt

Guide méthodologique d'aide à l'expression écrite. Corrigé n°2 et entraînement n°3…

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du deuxième exercice et le troisième entraînement (à rendre avant le jeudi 9 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 2 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 9 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

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Entraînement n°2… Le corrigé !

Dans cet entraînement, vous deviez rédiger un discours (réquisitoire ou plaidoyer)…

Rappel du sujet : « Devant un public de députés européens, vous cherchez à justifier ou au contraire à dénoncer la généralisation de l’Anglais comme langue de travail unique au Parlement européen. Quelle que soit votre prise de position, vous rédigerez obligatoirement 3 paragraphes centrés chacun sur UNE seule idée. Vous devez donc trouver en tout TROIS idées, que vous exposerez selon une logique de progression (du moins important au plus important). Bien entendu, vous devez exploiter toutes les techniques oratoires vues jusqu’ici, y compris celles proposées dans le corrigé n°1 »

J’ai été particulièrement sensible à la qualité des travaux réalisés, même si j’ai regretté néanmoins qu’une majorité de textes aient plébiscité l’Anglais comme langue unique en Europe. C’est souvent la raison économique et un certain pragmatisme consumériste qui l’emportent chez les partisans de la généralisation de l’Anglais. Quelques travaux ont également développé un argumentaire qui vise à promouvoir une seule langue comme réponse aux ethnocentrismes et aux divisions culturelles. À l’inverse, ceux qui ont rédigé un plaidoyer en faveur du Français se sont davantage placés sur le terrain « affectif », ce qui leur a permis de belles envolées lyriques parfois. J’ai d’ailleurs trouvé que le « camp anglais » n’avait pas suffisamment exploité les ressources de l’art oratoire : peut-être prisonnier qu’il était du « rationalisme » qu’il cherchait à justifier.

Pour ce qui me concerne, c’est sans surprise que j’ai plébiscité le Français.

Mon corrigé…

Mesdames et Messieurs les Députés européens,

À celles et ceux d’entre vous qui sont favorables à la généralisation de l’Anglais comme langue unique au Parlement européen, je vous annonce une nouvelle que vous attendiez depuis longtemps : vous pourrez peut-être lire bientôt les textes écrits dans la « langue de Molière » dans les musées de l’Histoire, aux heures de visite habituelles. C’en est fait! Après la « monnaie unique », il fallait bien que l’on instaurât une langue unique. Oubliés, les particularismes linguistiques, disparus les traducteurs, mort et enterré le Français au nom de la raison et du pragmatisme économique ! Mais de quelle raison parlez-vous? Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent : « Parler la même langue est un atout essentiel dans le domaine des échanges économiques ou sociaux ». Les arguments ne manquent pas : le commerce se fera plus facilement en parlant la même langue. N’appelle-t-on pas l’anglo-américain « langue d’échange » au détriment du Français, ravalé au musée poussiéreux des langues dites « de culture » ? Mais en vérité, ce présupposé repose sur une idée fausse, car réductrice, simplificatrice et arbitraire : pourquoi l’économie s’opposerait-elle à la culture? De quel droit, en vertu de quel principe, au nom de quelle légitimité une langue s’arrogerait-elle le privilège d’imposer aux autres le monopole du sens? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et qu’on ne dise pas que les capacités d’enrichissement et d’adaptation d’une langue sont réservées seulement à l’Anglais : les contacts accrus entre les différentes communautés linguistiques ne peuvent qu’enrichir le patrimoine culturel, linguistique et social de notre monde.

Savez-vous, Mesdames et Messieurs les Députés européens, savez-vous qu’au moins 2500 à 3000 langues parlées actuellement risquent de disparaître d’ici la fin de ce siècle? S’en accommoder serait plus qu’une facilité, ce serait une lâcheté, un renoncement, une démission! Comment accepter que la place du Français comme des langues dites « de culture » soit dorénavant dans des musées, entre les fresques du Parthénon et les ruines du Colisée ! Ce destin des « langues de culture » je le refuse! Je refuse que toutes les deux semaines, une langue s’éteigne dans le monde. Vous me direz qu’il s’agit des langues non écrites, mais il appartient à la France et à la communauté francophone dans son ensemble de relever le défi qu’impose désormais ce nouvel ordre mondial dans lequel nous sommes entrés. L’extinction du Français est accélérée par un ensemble de facteurs liés à la mondialisation et à ce qu’on appelle la « troisième révolution industrielle » : à entendre certains d’entre vous, l’industrialisation ne doit se faire qu’en Anglais ! À vous croire, l’urbanisation et les nouveaux modes de consommation planétaire ne doivent avoir de sens qu’en Américain? Abandonner le vaisseau, voilà votre acte de courage : vous abdiquez quand il faut relever le front ; vous capitulez quand la communauté francophone vous implore de vous battre. Vous vous rendez quand le Conseil international de la langue française veille à intégrer tous les particularismes locaux qui révèlent la vigueur et la diversité de notre, de votre langue, de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France !

Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent. Quelle langue peut se prévaloir d’un tel privilège? Pouvez-vous accepter en conscience de considérer l’extinction du Français comme une pure et simple fatalité darwinienne ? Alors comme ça, seules les langues les plus aptes seraient amenées à survivre? Non, Mesdames et Messieurs les Députés européens, non, la mondialisation n’est pas un eugénisme, elle est un pluralisme. Il s’agit d’un enjeu qui en vérité dépasse le destin particulier du Français : la mort d’une langue nous appauvrit tous ! On oublie trop souvent que derrière une langue, il y a un peuple, un passé, une Histoire. L’hégémonie d’une seule langue ne saurait donner une véritable chance à toutes les cultures qui sont en fait l’arc-en-ciel du monde. Arrêtons de supposer que seules les langues « les plus aptes » pourront survivre, que seul un modèle fixe devrait s’imposer au détriment des autres langages. Le monolinguisme est loin de refléter l’extraordinaire instrument d’expression, de communication et de diversité qu’est une langue. Par son universalité, et sa capacité si grande à se métisser avec d’autres cultures, le Français est peut-être l’avenir commun de l’humanité. Fenêtre sur le passé et porte vers l’avenir, il est une chance inouïe de vivre demain sur une terre où toutes les cultures, loin de se poser en termes de rapport de force, pourront enfin redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité. C’est maintenant que l’aventure commence. Je veux le croire…

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Analyse… Apprendre à exploiter le registre « épique »…

Un discours argumentatif est d’abord une prise de position. On attend donc de vous des idées clairement exprimées et développées. Mais un sujet comme celui-ci, dans la mesure où il touche à un domaine « sensible », « affectif », se prête bien à l’éloquence ainsi qu’aux ressources oratoires de la langue. Ici, la tonalité fait alterner plusieurs registres (polémique, lyrique, épique), le style soutenu et parfois plus familier (« Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent » ; « Alors, comme ça » ; « La voilà la France !/Oui, la voilà la diversité de la France ») dans le but de donner au discours davantage de dynamisme en jouant sur les contrastes et les ruptures.

Vous aurez certainement noté l’importance prise par le registre épique : les phrases souvent longues et complexes servent par exemple à amplifier le discours, de même que la modalité exclamative ou les effets symétriques de parallélisme ou d’affrontement (par exemple dans le deuxième paragraphe remarquez le vocabulaire tantôt dépréciatif, tantôt mélioratif des qualités morales selon une logique manichéenne : « abdiquez/relever le front ; capitulez/vous battre ; vous vous rendez/vigueur ». Regardez aussi la façon dont on peut exploiter l’hyperbole ou les métaphores afin de renforcer l’émotion ou le lyrisme.

Enfin, il est évident que les interrogations oratoires, les gradations ternaires ainsi que les tournures anaphoriques sont essentielles dans la mesure où elles confèrent une certaine solennité empreinte d’emphase et de pathétique à un texte qui reprend la technique du chant épique : « de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France ! Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent! »

Pour accentuer le caractère épique du texte, j’ai terminé par des mots qui « élargissent » le discours afin d’en renforcer le caractère universel et d’exalter l’idée d’un grand sentiment collectif : « avenir commun de l’humanité », « porte vers l’avenir », « vivre demain sur une terre », « toutes les cultures », « redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité ». Cette technique vise à passer de l’individuel au collectif, en permettant de donner de l’amplitude à l’idée, et de grandir les situations et les hommes, qui semblent sortir de l’ordinaire, et avoir entre leurs mains un destin à jouer.

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Entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.

Tout paragraphe argumentatif obéit à une structure précise qu’il convient de respecter, a fortiori quand on n’est pas toujours à l’aise avec la formulation des idées.

  1. L’énoncé de l’idée principale : c’est l’idée sur laquelle le paragraphe est construit. N’oubliez pas la règle certes classique mais toujours valable : « un paragraphe par idée, une idée par paragraphe ». Chaque paragraphe ne doit donc en théorie ne contenir qu’une seule idée. Annoncez-la par une phrase claire et courte. 

  2. L’argumentaire quant à lui développe l’idée principale afin de l’étayer par le raisonnement. Sans explicitation, une idée reste en effet une affirmation arbitraire et gratuite.

  3. L’illustration de l’idée par un ou deux exemples. Basés le plus souvent sur des faits, ils ont pour fonction de justifier et d’authentifier le raisonnement en lui donnant un caractère irréfutable qui a le plus souvent valeur de preuve.

Dans cet exercice, vous allez devoir répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)
  • Elle est une prise de conscience

Vos paragraphes ne comprendront pas moins de quinze lignes chacun. Par leur qualité, vos exemples seront déterminants. Ils seront évidemment empruntés aux œuvres du programme.

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Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi  9 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

Guide méthodologique d’aide à l’expression écrite. Corrigé n°2 et entraînement n°3…

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du deuxième exercice et le troisième entraînement (à rendre avant le jeudi 9 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 2 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 9 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

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Entraînement n°2… Le corrigé !

Dans cet entraînement, vous deviez rédiger un discours (réquisitoire ou plaidoyer)…

Rappel du sujet : « Devant un public de députés européens, vous cherchez à justifier ou au contraire à dénoncer la généralisation de l’Anglais comme langue de travail unique au Parlement européen. Quelle que soit votre prise de position, vous rédigerez obligatoirement 3 paragraphes centrés chacun sur UNE seule idée. Vous devez donc trouver en tout TROIS idées, que vous exposerez selon une logique de progression (du moins important au plus important). Bien entendu, vous devez exploiter toutes les techniques oratoires vues jusqu’ici, y compris celles proposées dans le corrigé n°1 »

J’ai été particulièrement sensible à la qualité des travaux réalisés, même si j’ai regretté néanmoins qu’une majorité de textes aient plébiscité l’Anglais comme langue unique en Europe. C’est souvent la raison économique et un certain pragmatisme consumériste qui l’emportent chez les partisans de la généralisation de l’Anglais. Quelques travaux ont également développé un argumentaire qui vise à promouvoir une seule langue comme réponse aux ethnocentrismes et aux divisions culturelles. À l’inverse, ceux qui ont rédigé un plaidoyer en faveur du Français se sont davantage placés sur le terrain « affectif », ce qui leur a permis de belles envolées lyriques parfois. J’ai d’ailleurs trouvé que le « camp anglais » n’avait pas suffisamment exploité les ressources de l’art oratoire : peut-être prisonnier qu’il était du « rationalisme » qu’il cherchait à justifier.

Pour ce qui me concerne, c’est sans surprise que j’ai plébiscité le Français.

Mon corrigé…

Mesdames et Messieurs les Députés européens,

À celles et ceux d’entre vous qui sont favorables à la généralisation de l’Anglais comme langue unique au Parlement européen, je vous annonce une nouvelle que vous attendiez depuis longtemps : vous pourrez peut-être lire bientôt les textes écrits dans la « langue de Molière » dans les musées de l’Histoire, aux heures de visite habituelles. C’en est fait! Après la « monnaie unique », il fallait bien que l’on instaurât une langue unique. Oubliés, les particularismes linguistiques, disparus les traducteurs, mort et enterré le Français au nom de la raison et du pragmatisme économique ! Mais de quelle raison parlez-vous? Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent : « Parler la même langue est un atout essentiel dans le domaine des échanges économiques ou sociaux ». Les arguments ne manquent pas : le commerce se fera plus facilement en parlant la même langue. N’appelle-t-on pas l’anglo-américain « langue d’échange » au détriment du Français, ravalé au musée poussiéreux des langues dites « de culture » ? Mais en vérité, ce présupposé repose sur une idée fausse, car réductrice, simplificatrice et arbitraire : pourquoi l’économie s’opposerait-elle à la culture? De quel droit, en vertu de quel principe, au nom de quelle légitimité une langue s’arrogerait-elle le privilège d’imposer aux autres le monopole du sens? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et qu’on ne dise pas que les capacités d’enrichissement et d’adaptation d’une langue sont réservées seulement à l’Anglais : les contacts accrus entre les différentes communautés linguistiques ne peuvent qu’enrichir le patrimoine culturel, linguistique et social de notre monde.

Savez-vous, Mesdames et Messieurs les Députés européens, savez-vous qu’au moins 2500 à 3000 langues parlées actuellement risquent de disparaître d’ici la fin de ce siècle? S’en accommoder serait plus qu’une facilité, ce serait une lâcheté, un renoncement, une démission! Comment accepter que la place du Français comme des langues dites « de culture » soit dorénavant dans des musées, entre les fresques du Parthénon et les ruines du Colisée ! Ce destin des « langues de culture » je le refuse! Je refuse que toutes les deux semaines, une langue s’éteigne dans le monde. Vous me direz qu’il s’agit des langues non écrites, mais il appartient à la France et à la communauté francophone dans son ensemble de relever le défi qu’impose désormais ce nouvel ordre mondial dans lequel nous sommes entrés. L’extinction du Français est accélérée par un ensemble de facteurs liés à la mondialisation et à ce qu’on appelle la « troisième révolution industrielle » : à entendre certains d’entre vous, l’industrialisation ne doit se faire qu’en Anglais ! À vous croire, l’urbanisation et les nouveaux modes de consommation planétaire ne doivent avoir de sens qu’en Américain? Abandonner le vaisseau, voilà votre acte de courage : vous abdiquez quand il faut relever le front ; vous capitulez quand la communauté francophone vous implore de vous battre. Vous vous rendez quand le Conseil international de la langue française veille à intégrer tous les particularismes locaux qui révèlent la vigueur et la diversité de notre, de votre langue, de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France !

Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent. Quelle langue peut se prévaloir d’un tel privilège? Pouvez-vous accepter en conscience de considérer l’extinction du Français comme une pure et simple fatalité darwinienne ? Alors comme ça, seules les langues les plus aptes seraient amenées à survivre? Non, Mesdames et Messieurs les Députés européens, non, la mondialisation n’est pas un eugénisme, elle est un pluralisme. Il s’agit d’un enjeu qui en vérité dépasse le destin particulier du Français : la mort d’une langue nous appauvrit tous ! On oublie trop souvent que derrière une langue, il y a un peuple, un passé, une Histoire. L’hégémonie d’une seule langue ne saurait donner une véritable chance à toutes les cultures qui sont en fait l’arc-en-ciel du monde. Arrêtons de supposer que seules les langues « les plus aptes » pourront survivre, que seul un modèle fixe devrait s’imposer au détriment des autres langages. Le monolinguisme est loin de refléter l’extraordinaire instrument d’expression, de communication et de diversité qu’est une langue. Par son universalité, et sa capacité si grande à se métisser avec d’autres cultures, le Français est peut-être l’avenir commun de l’humanité. Fenêtre sur le passé et porte vers l’avenir, il est une chance inouïe de vivre demain sur une terre où toutes les cultures, loin de se poser en termes de rapport de force, pourront enfin redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité. C’est maintenant que l’aventure commence. Je veux le croire…

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Analyse… Apprendre à exploiter le registre « épique »…

Un discours argumentatif est d’abord une prise de position. On attend donc de vous des idées clairement exprimées et développées. Mais un sujet comme celui-ci, dans la mesure où il touche à un domaine « sensible », « affectif », se prête bien à l’éloquence ainsi qu’aux ressources oratoires de la langue. Ici, la tonalité fait alterner plusieurs registres (polémique, lyrique, épique), le style soutenu et parfois plus familier (« Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent » ; « Alors, comme ça » ; « La voilà la France !/Oui, la voilà la diversité de la France ») dans le but de donner au discours davantage de dynamisme en jouant sur les contrastes et les ruptures.

Vous aurez certainement noté l’importance prise par le registre épique : les phrases souvent longues et complexes servent par exemple à amplifier le discours, de même que la modalité exclamative ou les effets symétriques de parallélisme ou d’affrontement (par exemple dans le deuxième paragraphe remarquez le vocabulaire tantôt dépréciatif, tantôt mélioratif des qualités morales selon une logique manichéenne : « abdiquez/relever le front ; capitulez/vous battre ; vous vous rendez/vigueur ». Regardez aussi la façon dont on peut exploiter l’hyperbole ou les métaphores afin de renforcer l’émotion ou le lyrisme.

Enfin, il est évident que les interrogations oratoires, les gradations ternaires ainsi que les tournures anaphoriques sont essentielles dans la mesure où elles confèrent une certaine solennité empreinte d’emphase et de pathétique à un texte qui reprend la technique du chant épique : « de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France ! Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent! »

Pour accentuer le caractère épique du texte, j’ai terminé par des mots qui « élargissent » le discours afin d’en renforcer le caractère universel et d’exalter l’idée d’un grand sentiment collectif : « avenir commun de l’humanité », « porte vers l’avenir », « vivre demain sur une terre », « toutes les cultures », « redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité ». Cette technique vise à passer de l’individuel au collectif, en permettant de donner de l’amplitude à l’idée, et de grandir les situations et les hommes, qui semblent sortir de l’ordinaire, et avoir entre leurs mains un destin à jouer.

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Entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.

Tout paragraphe argumentatif obéit à une structure précise qu’il convient de respecter, a fortiori quand on n’est pas toujours à l’aise avec la formulation des idées.

  1. L’énoncé de l’idée principale : c’est l’idée sur laquelle le paragraphe est construit. N’oubliez pas la règle certes classique mais toujours valable : « un paragraphe par idée, une idée par paragraphe ». Chaque paragraphe ne doit donc en théorie ne contenir qu’une seule idée. Annoncez-la par une phrase claire et courte. 

  2. L’argumentaire quant à lui développe l’idée principale afin de l’étayer par le raisonnement. Sans explicitation, une idée reste en effet une affirmation arbitraire et gratuite.

  3. L’illustration de l’idée par un ou deux exemples. Basés le plus souvent sur des faits, ils ont pour fonction de justifier et d’authentifier le raisonnement en lui donnant un caractère irréfutable qui a le plus souvent valeur de preuve.

Dans cet exercice, vous allez devoir répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)
  • Elle est une prise de conscience

Vos paragraphes ne comprendront pas moins de quinze lignes chacun. Par leur qualité, vos exemples seront déterminants. Ils seront évidemment empruntés aux œuvres du programme.

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Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi  9 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

La citation de la semaine… Jean-Paul Sartre…

« L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. »

Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle. […] L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. […] Il sait que les mots, comme dit Brice Parain, sont des « pistolets chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit sartre.1238652843.jpgcomme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. […] dès à présent nous pouvons conclure que l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. Nul n’est censé ignorer la loi parce qu’il y a un code et que la loi est chose écrite : après cela, libre à vous de l’enfreindre, mais vous savez les risques que vous courez.

Pareillement, la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. Et comme il s’est une fois engagé dans l’univers du langage, il ne peut plus jamais feindre qu’il ne sache pas parler : si vous entrez dans l’univers des significations, il n’y a plus rien à faire pour en sortir ; qu’on laisse les mots s’organiser en liberté, ils feront des phrases et chaque phrase contient le langage tout entier et renvoie à tout l’univers : le silence même se définit par rapport aux mots, comme la pause en musique, reçoit son sens des groupes de notes qui l’entourent. Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore…

Jean-Paul Sartre, Situations II, 1948

Écrivain et philosophe, Jean-Paul Sartre (1905-1980) domine l’après-guerre. Comme Voltaire pendant les Lumières ou Hugo au dix-neuvième siècle, il fait figure d’un intellectuel « engagé » dans son époque. Dans Situations II, œuvre critique et politique qui rassemble plusieurs textes parus dans la revue Les Temps Modernes qu’il avait fondée avec Simone de Beauvoir, Sartre insiste sur la participation de la littérature au politique et défend l’idée d’un engagement valant comme « impératif littéraire absolu ».

Pour lui, l’acte d’écrire engagerait donc la responsabilité de l’écrivain et lui donnerait son sens. Comme il l’affirme, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Il doit donc assumer cette portée : refuser de s’engager, c’est paradoxalement s’engager encore : « Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ». 

À ce titre, on a souvent reproché aux Romantiques ou aux théoriciens de l’art pour l’art leur apparent refus d’engagement : tournée sur elle-même, leur poésie ne serait plus ouverte sur le monde mais vers un culte du moi sclérosant et inutile. Pourtant, si l’on reprend la formule de Sartre, « se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler ». La poésie de Mallarmé par exemple, et plus largement des poètes symbolistes, tournée sur elle-même certes, est cependant à l’opposé de la lâcheté sous-entendue par Sartre :  bien au contraire elle reflète à contre-courant les bouleversements économiques et politiques d’une époque.

L’aspiration à l’idéal, au symbole, ne constitue-t-elle pas une écriture consciente de ses choix ? Paraître décadent face au Réalisme politique et idéologique de l’époque, n’est-ce pas assumer un certain idéalisme ? N’est-ce pas aller jusqu’au bout d’une poésie pure, si éloignée pourtant de l’engagement de Sartre ? Et si la réponse résidait justement dans la recherche d’une vérité subjective ? D’ailleurs, n’y a-t-il d’engagement que politique et social ?

Bruno Rigolt

Thème 2009 du BTS… "Faire voir" : téléréalité, mise en scène et simulacre

bts2009.1232872062.jpgDe la télévision traditionnelle à la téléréalité…
Luc Dupont, dans Téléréalité (Les Presses Universitaires de Montréal, 2007) cite cette phrase d’Andy Warhol : « Dans un monde caractérisé par l’avènement du marketing de masse, de la télévision, de la presse et de la commercialisation des célébrités, chaque personne pourra être célèbre quinze minutes ». De tels propos, non dénués d’humour, posent très bien la question de la téléréalité. Selon Luc Dupont, elle « a transformé l’univers de la télévision grand public. Cette formule, qualifiée de « cinéma-vérité à la Orwell » par le New York Times, remporte partout un franc succès ». Culturellement et socialement, la téléréalité joue en effet un rôle fondamental dans la société moderne dont elle reflète les représentations, les croyances ou les fantasmes. Construite sur des représentations et des mythes inscrits dans l’inconscient collectif, elle remet non seulement en question la place de l’intime dans notre société, mais elle bouleverse la télévision traditionnelle. Apparue au cours des années 1980 dans un contexte de déréglementation et de fragmentation des auditoires, elle est devenue un véritable phénomène de société. Le but de ce support de cours est donc de mettre en perspective la téléréalité et les mécanismes par lesquels une société se donne en spectacle au point d’abolir de façon souvent inquiétante la frontière entre la fiction et le réel, le privé, l’intime et le public.
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BTS  2009 : « Faire voir »

Téléréalité,

Mise en scène et simulacre.

« Après une certaine éclipse des reality-shows à la fin des années 1990, on assiste aujourd’hui, sous l’influence des émissions de real TV américaine, au retour de ce type de spectacle. La part des anonymes dans les spectacles télévisuels ne cesse de croître. » Cette phrase de Luc Dupont pose bien les enjeux de la téléréalité : en un sens, elle consacre le triomphe de la banalité, de l’anonymat, des gens ordinaires. Elle est donc un indicateur non seulement sur les mutations de la télévision et des médias, mais elle est au centre des transformations qui affectent la société elle-même.

Vrai et Vraisemblable

Pour Luc Dupont, « Le discours de la téléréalité est d’autant plus important qu’il est omniprésent […] et qu’il suggère généralement la vraisemblance de l’histoire racontée tout en rendant très humains les personnages ». En cherchant à décrire la vie quotidienne tout en la scénarisant selon une logique mélodramatique caractérisée souvent par ltelerealite.1238360227.jpge pathétique, le sentimentalisme et l’insertion de situations invraisemblables dans une réalité qui se prétend authentique et vraie, la téléréalité reprend en effet le schéma des sitcoms en présentant des personnages outrés dans des situations réelles pour amuser, émouvoir ou scandaliser le grand public. On montrera par exemple le choc des générations (Vis ma vie, Koh-Lanta), les relations entre les hommes et les femmes (Maman cherche l’amour, Le Bonheur est dans le pré), le statut social et la convivialité (Un dîner presque parfait), les styles de vie (Chéri, je change de famille ; Super Nanny), les besoins primaires (C’est du Propre !), la sexualité (Next), etc.

Les émissions de téléréalité traitent donc de thèmes qui interpellent directement les gens dans leur vie quotidienne selon des mécanismes d’identification, de projection et d’appartenance sociale très stéréotypés : les situations présentées sont en effet d’autant plus acceptées par le public qu’elles sont banales et qu’elles mettent en scène selon une logique narrative (le but est de « raconter une histoire ») des individus très sociotypés aux tendances comportementales clairement identifiables et souvent manichéennes : le méchant, le gentil, le pauvre, le riche, le radin, la femme fatale, la provocante, la dépensière compulsive, etc.

Le schéma actantiel de la téléréalité

Le « rôle » des personnages dans la téléréalité est essentiel et l’on pourrait étudier ici ces émissions selon la logique du modèle actantiel proposé par Greimas à la fin des années 60. Ce modèle permet d’étudier dans une histoire (réelle ou thématisée) l’ensemble des forces (les « actants ») qui structurent l’action. Appliqué à la téléréalité, le schéma actantiel offre des perspectives très intéressantes : la Real TV fonctionne en effet selon une logique « actantielle » proprement conflictuelle : on peut étudier l’ensemble des rôles (les actants) et des relations qui ont pour fonction d’organiser le scénario : un personnage anonyme et banal à la base [le sujet] devient ainsi le héros qui doit accomplir une « mission ». Celle-ci consiste à parvenir à l’élimination d’un problème, d’une difficulté, d’un manque (se relooker pour plaire, séduire, acheter un appartement, s’enrichir, etc.). Il poursuit donc la quête d’un objet, réel ou symbolique (voir à ce sujet la pyramide des besoins de Maslow). Les besoins non réels sont à mon sens les plus importants dans la téléréalité parce qu’ils renvoient au désir d’intégration, d’appartenance sociale, d’estime de soi, d’accomplissement, si essentiels dans la société de consommation. 

On doit également étudier ce qui pousse le sujet à agir ainsi (le destinateur dans le schéma de Greimas) : cela peut être une personne réelle, mais le plus souvent il s’agira d’un sentiment, d’une idée : le désir d’être reconnu, d’accéder à la célébrité par exemple. Quant au destinataire, c’est l’élément en faveur de qui la quête doit être accomplie : il est donc mis en valeur à la fin de l’émission. Ainsi dans Secret Story ou l’Île de la Tentation, pour ne citer que ces deux émissions, on cherchera à retarder au maximum la révélation de l’objet recherché par le sujet afin de dramatiser les enjeux de la quête. Dans les émissions de téléréalité, on peut également observer facilement la confrontation du héros avec les personnages, événements, ou objets positifs qui l’aident dans sa quête (les adjuvants), ou au contraire qui cherchent à en empêcher la progression (les « opposants »). Le rôle des opposants et des adjuvants est essentiel dans la téléréalité parce qu’il met en jeu la dynamique des points de vue. Il n’y a pas « un » schéma actantiel mais bien entendu plusieurs selon la subjectivité et l’arbitraire de la caméra, des participants, des spectateurs, etc.

La « théâtralisation » du réel : l’opposition du profane et du sacré

C’est cette logique de mise en scène, à la fois théâtrale, dramatique et proprement conflictuelle qui fait l’intérêt de la téléréalité : le spectateur peut ainsi s’évader de son quotidien et vivre, parfois en direct, une aventure largement fictionnalisée qui s’apparente à une quête, et dont il aura l’impression de décider du déroulement. François Jost (dans La Télévision du quotidien entre réalité et fiction) a montré combien la téléréalité permettait un passage du profane au sacré. Selon lui, « cette relation du profane et du sacré est devenue un trait obligé de cette télévision de jeux de rôles ». De fait, la téléréalité est basée sur la « mise en scène » et la spectacularisation de l’événement. Prenons le cas de Secret Story : comme dans la citrouille-carosse du conte, le banal est transformé selon un archétype symbolique qui valorise l’espace sacré en isolant les candidats du reste du monde. Cette logique se retrouve également dans Koh-Lanta où les lieux sont souvent marqués par des symboles de consécration des territoires (les « Tayak » rouges et les « Mingao » jaunes) et des épreuves initiatiques selon un calendrier sacré et ritualisé (les épreuves, le conseil, etc.).

On pourrait aussi insister sur l’importante fonction totémique de certains objets ou logos. Dans Koh-Lanta par exemple, les tribus, conçues en fonction de l’âge des participants, sont à la base d’un scénario initiatique : celui qui a gagné l’épreuve d’immunité reçoit un « totem » empreint d’une forte dimension symbolique : non seulement il représente le logo, donc l’identité visuelle de l’émission, mais plus fondamentalement il est associé à des significations astrales oniriques ou inconscientes face à l’angoisse du temps et de la mort : l’ultime épreuve qui consiste à tenir le plus longtemps sur un pilier immergé dans l’océan est hautement symbolique : Gilbert Durand avait bien montré dans les Structures anthropologiques de l’imaginaire combien le schème de la posture verticale est associé à une attitude de conquête, de transcendance, de recherche de la pureté et de l’immunité. De même, c’est à dessein que la caméra et la prise de son avant le « Conseil » insisteront sur les symboles nocturnes en les dramatisant : la lune, la nuit, les cris de bêtes, etc. créent tout un imaginaire de la monstruosité qui renvoie à l’opposition profane/sacré que je soulignais tout à l’heure.

Le rôle du public
Hélène Duccini, dans La Télévision et ses mises en scène (A. Colin, Paris 2005) souligne quant à elle l’importance du public dans les émissions de téléréalité : « Pendant longtemps, les plateaux de télévision, tout comme la scène du théâtre, étaient réservés aux professionnels, journalistes, animateurs, comédiens, vedettes des variétés, complétés par les experts et les témoins. Mais progressivement, dans les années soixante-dix, l’habitude s’est prise d’ouvrir les studios à un public, dont on peut définir le rôle en fonction de son degré de participation au spectacle. Il existe un public-décor : assis sur des sièges généralement placés sur des gradins, il meuble le fond et les côtés du plateau. […] Ce public fait modèle, il tient la place des téléspectateurs absents ». Hélène Duccini ajoute que « le public des tribunes peut ainsi jouer le rôle de faire-valoir. […] Mais le public peut avoir un rôle plus actif : composé de supporters, il participe au spectacle en applaudissant, sagement ou de façon exubérante, en sifflant, en huant ».

Ainsi, comme dans les jeux du cirque, le public joue le rôle d’une instance émotionnelle et décisionnelle qui dramatise la violence symbolique et les enjeux de la téléréalité. La caméra, le plus souvent subjective, imposera en outre une certaine forme de point de vue afin d’orienter les processus d’identification et de projection des spectateurs. Il y a donc bien dans la téléréalité une dimension scénique, c’est-à-dire la transformation du banal en théâtralité qui scénarise le réel par l’imbrication du narratif et du théâtral, du réel et du spectacle, de l’objectif et du subjectif. De plus, si la téléréalité est passionnante à regarder c’est qu’elle stimule paradoxalement l’individualisation alors qu’elle est basée sur la culture de masse. Avec son développement, le spectateur est en effet passé du spectacle de l’autre à la vision de soi selon une logique identificatoire, projective et narcissique.

Téléréalité et narcissisme

Jean-Louis Missika affirme à cet égard : « Aujourd’hui l’individualisme de « l’être soi-même », celui de la post-télévision, réclame la culture de la singularité, de la différence pour soi et de l’indifférence à la différence des autres. L’opinion est une expression de soi, elle prend une dimension plus narcissique que relationnelle ». Ce narcissisme se retrouve très bien dans la logique narrative de la téléréalité : un personnage indifférencié au départ (« Monsieur tout le monde ») devient LE héros. Il échappe au banal et au quotidien selon la logique du vedettariat et du star-system. John De Mol, créateur de Big Brother et patron d’Endemol Entertainment faisait à ce titre une confession hautement révélatrice : « Nous avons inventé un nouveau genre et montré que des individus ordinaires peuvent être des personnages intéressants : votre voisin de palier peut vous étonner ». Si la téléréalité suppose un ancrage dans le réel, c’est donc pour mieux valoriser une logique fantasmatique qui éloigne du réel et du quotidien, tout en prétendant en être proche.

Comme le rappelle Claude Cossette, « voir son image diffusée par les médias de masse est perçu de nos jours comme une manière d’exister ; nombre de citoyens sont prêts à afficher aux yeux de tous leurs vices les plus cachés, à laisser paraître leurs comportements les plus intimes, même les plus aberrants. Vivre devant les médias est vu comme la manière de vivre à fond. » starac.1238360640.jpgMais ce qu’on vit n’est pas la réalité, mais une réalité fictionnelle. Si Luc Dupont précise justement que « la téléréalité contribue à faire de la « célébrité » avec de « l’ordinaire », on pourrait ajouter ici que « l’ordinaire » repose sur une esthétique du « vraisemblable », sur un jeu théâtral auquel se prêtent les personnages et sans lequel la téléréalité n’existerait pas. En fait, toute l’originalité de la téléréalité réside dans son association avec la représentation théâtrale. Le vraisemblable n’est possible que dans la mesure où le réel procède à sa propre dramatisation.

La vision de la douleur de l’autre…
Jean Baudrillard remarquait en 2001 à propos de Loft Story que ce qui intéresse les gens « c’est le spectacle de la banalité, qui est aujourd’hui la véritable pornographie, la véritable obscénité ». Une telle logique est associée souvent à un certain désir de voir le spectacle de la douleur, de la misère conformément à un schéma à la fois voyeuriste et sadomasochiste : on va souffrir avec le héros, on va se sentir d’autant plus en communion avec lui qu’on vivra dans une société faite de solitude, d’individualisme ou d’égoïsme ; ou au contraire on cherchera par la vision de la douleur de l’autre à satisfaire des pulsions d’autoconservation et de défense du moi, qui passent par le mécanisme bien connu du refoulement.

Lorsque nous assistons par exemple au spectacle de la misère, du surendettement, de la violence, la compassion fait parfois place à un certain principe de plaisir qui oscille entre la satisfaction et l’interdit. Selon François Jost (op. cit.), les buts de la téléréalité « entrent en résonance soit avec les deux pulsions qui agitent l’inconscient humain, Eros et Thanatos, soit avec ce que le christianisme considère comme des péchés. Du côté d’Eros, les diverses variations autour du couple, du côté de Thanatos, les épreuves qui mettent la vie en danger ou qui sont fondées sur la répulsion […]. Quant aux péchés ou aux dix commandements, ils sont à l’origine de nombreux jeux de rôles, notamment la gourmandise (Big Diet, qui interdit aux candidats d’ouvrir des réfrigérateurs emplis de nourriture), l’infidélité (encouragée par l’Île de la Tentation) ». La téléréalité serait donc l’expression d’un conflit d’ambivalence entre le désir et la norme, les pulsions de vie et les pulsions de mort.

« Jail : Destination Prison »…

Je voudrais à ce titre insister sur un nouveau concept de téléréalité « pénale » importé des États-Unis, et qui permet par exemple de voir des gens en prison ou arrêtés par les chasseurs de prime. L’émission Jail : Destination Prison diffusée sur W9 est particulièrement intéressante. La chaîne présente ainsi le document : « Au règlement de l’établissement pénitentiaire dont le personnel surveillant est le garant, s’ajoutent les règles très violentes imposées par les détenus eux-mêmes ». Comme on le voit immédiatement, la présentation met davantage l’accent sur l’authenticité documentaire pour en légitimer la dimension « spectaculaire » et voyeuriste, évidemment difficile à accepter moralement : le spectateur cherchera donc à refouler la vision (sadique) de la violence (personnes arrêtées, attachées, dégradées, etc.). par une stratégie de légitimation (l’aspect documentaire et référentiel) qui substitue au plaisir interdit un dérivé acceptable : un reportage sur le système carcéral nord-américain, la loi, la justice fédérales, etc. La curiosité morbide et le voyeurisme se confondent alors avec la logique du documentaire et une certaine « morale de la bonne conscience ». Non seulement, le spectateur regarde les autres sans avoir le moindre contact avec eux, mais il peut en outre en devenir juge. L’aspect documentaire joue ainsi une fonction d’authentification et de légitimation qui n’est pas sans rappeler les fonctions de la tragédie : en s’identifiant aux personnages, le spectateur éprouve, en même temps qu’il les rejette, des passions génératrices de souffrance, qui sont à la base même de la Catharsis (ou purgation de passions).

François Jost quant à lui, a bien montré que si les gens regardent ce genre d’émissions, c’est que « la position du téléspectateur est par essence sadique, si l’on admet avec Freud que le sadisme consiste en une manifestation de puissance à l’encontre d’une autre personne prise comme un objet. […] S’il supporte de regarder avec avidité de telles images, c’est qu’il jouit de ne pas être là où les autres souffrent. » L’image de la réalité est ainsi « fictionnalisée » dans le but d’abuser le téléspectateur : le vrai devient le vraisemblable. L’important c’est d’y croire ! On pourrait insister à ce titre sur la dynamique et le rôle structurant de l’image, rôle joué par l’échange de regards, les mouvements de caméra assimilés à un point de vue subjectif (focalisation interne) : l’espace perspectif est en effet essentiel dans la téléréalité. La scène filmée n’est jamais « neutre » : elle devient un espace projectif permettant de construire et d’orienter le point de vue du téléspectateur. Le « faire voir » devient un « faire penser » caractéristique d’un dispositif énonciatif de manipulation du point de vue spectatoriel.

Image, simulacre et contrôle social

Comme nous l’avons compris, les émissions de téléréalité sont façonnées de bout en bout par des significations complexes faisant intervenir à la fois des dispositifs technologiques, matériels, psychologiques et humains qui tendent à faire de l’image une pure apparence : même la réalité devient spectacle et virtualité : le calvaire de la petite Colombienne Omeyra en 1985, noyée en direct dans la boue, a été l’exemple caractéristique d’une confusion entre le réel et le virtuel. Le développement de l’information spectacle amènerait ainsi à une certaine confusion entre le signe et l’objet représenté. À la télévision, on a l’impression que la misère, la mort, les guerres ne sont pas de vraies misères, de vraies morts, de vraies guerres : elles n’en sont que la représentation. L’orientation des émissions vers la manipulation de l’information est de plus en plus mise en œuvre à la télévision selon une logique de simulacre qui renvoie moins à la réalité qu’à son « faire voir » représentationnel et pulsionnel.

Jean-Louis Missika, dans La Fin de la télévision écrit par exemple : « Aujourd’hui encore plus qu’hier, les événements média sont pensés pour la mise en scène et la mise en images. Les codes et les formats du journalisme télévisé sont mobilisés pour produire quelque chose qui n’est plus tout à fait du journalisme. À côté, en face, voire à l’intérieur du journalisme, est apparu ce que le sociologue des médias Michael Schudson appelle le parajournalisme : firmes de relations publiques et de relations presse, directions de communication, services de presse, conseillers en communication, agences événementielles… et leaders politiques eux-mêmes qui consacrent de plus en plus de temps et d’efforts à une activité qu’on peut considérer comme journalistique, dans la mesure où ils s’efforcent de formater leurs messages selon les codes et les rituels de l’information télévisée ».

L’auteur rapporte par exemple une anecdote intéressante : »Le New York Times a révélé […] que l’Administration Bush avait systématisé cette production télévisuelle parajournalistique, et surtout avait su s’adapter à la nouvelle demande des médias en dissimulant l’origine gouvernementale de l’information […] les frontières traditionnelles entre relations publiques et journalisme sont devenues floues ». La disparition du journalisme traditionnel hérité du dix-neuvième siècle est donc à mettre en parallèle avec l’apparition de modèles communicationnels visant à encadrer l’opinion selon une logique de contrôle social. Comme le rappelle Jean-Louis Missika, « le format et les codes du sujet d’information télévisée sont devenus de pures formes qui se vident progressivement de leur substance et de leur sens ».

Conclusion

Qu’en sera-t-il dans un avenir proche ? Que cherchera-t-on à faire voir ? Abraham Moles posait en 1986 une affirmation qui mérite d’être méditée : « l’existence de ce cycle socioculturel d’auto-amplification de la banalité, vient, à perpétuité, renforcer la norme au détriment de la déviation. Tout système technologique qui favorise la montée des mass media d’arrosage [la télévision] sur un champ social global où la distance ne compte plus, se trouve renforcer les structures régaliennes à longue échéance. […] C’est l’image d’une société câblée où le mot même de « société » perd son sens historique puisqu’il s’agit d’un tissu social indéfini, sans frontières précises, en tout cas indéfiniment extensible, et où la présence est remplacée fondamentalement par la téléprésence. »

© Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)
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Bibliographie

  • Luc Dupont, Téléréalité (Les Presses Universitaires de Montréal, 2007)
  • Hélène Duccini, La Télévision et ses mises en scène (A. Colin, Paris 2005)
  • François Jost, La Télévision du quotidien entre réalité et fiction (De Boeck/INA 2003)
  • Jean-Louis Missika, La Fin de la télévision (Seuil « La République des Idées », Paris 2006)
  • Abraham Moles, Théorie structurale de la Communication et Société (Masson, Paris 1986)
NetÉtiquette : article protégé par copyright ; l’usage privé est libre. La diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

Thème 2009 du BTS… « Faire voir » : téléréalité, mise en scène et simulacre

bts2009.1232872062.jpgDe la télévision traditionnelle à la téléréalité…

Luc Dupont, dans Téléréalité (Les Presses Universitaires de Montréal, 2007) cite cette phrase d’Andy Warhol : « Dans un monde caractérisé par l’avènement du marketing de masse, de la télévision, de la presse et de la commercialisation des célébrités, chaque personne pourra être célèbre quinze minutes ». De tels propos, non dénués d’humour, posent très bien la question de la téléréalité. Selon Luc Dupont, elle « a transformé l’univers de la télévision grand public. Cette formule, qualifiée de « cinéma-vérité à la Orwell » par le New York Times, remporte partout un franc succès ». Culturellement et socialement, la téléréalité joue en effet un rôle fondamental dans la société moderne dont elle reflète les représentations, les croyances ou les fantasmes. Construite sur des représentations et des mythes inscrits dans l’inconscient collectif, elle remet non seulement en question la place de l’intime dans notre société, mais elle bouleverse la télévision traditionnelle. Apparue au cours des années 1980 dans un contexte de déréglementation et de fragmentation des auditoires, elle est devenue un véritable phénomène de société. Le but de ce support de cours est donc de mettre en perspective la téléréalité et les mécanismes par lesquels une société se donne en spectacle au point d’abolir de façon souvent inquiétante la frontière entre la fiction et le réel, le privé, l’intime et le public.

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BTS  2009 : « Faire voir »

Téléréalité,

Mise en scène et simulacre.

« Après une certaine éclipse des reality-shows à la fin des années 1990, on assiste aujourd’hui, sous l’influence des émissions de real TV américaine, au retour de ce type de spectacle. La part des anonymes dans les spectacles télévisuels ne cesse de croître. » Cette phrase de Luc Dupont pose bien les enjeux de la téléréalité : en un sens, elle consacre le triomphe de la banalité, de l’anonymat, des gens ordinaires. Elle est donc un indicateur non seulement sur les mutations de la télévision et des médias, mais elle est au centre des transformations qui affectent la société elle-même.

Vrai et Vraisemblable

Pour Luc Dupont, « Le discours de la téléréalité est d’autant plus important qu’il est omniprésent […] et qu’il suggère généralement la vraisemblance de l’histoire racontée tout en rendant très humains les personnages ». En cherchant à décrire la vie quotidienne tout en la scénarisant selon une logique mélodramatique caractérisée souvent par ltelerealite.1238360227.jpge pathétique, le sentimentalisme et l’insertion de situations invraisemblables dans une réalité qui se prétend authentique et vraie, la téléréalité reprend en effet le schéma des sitcoms en présentant des personnages outrés dans des situations réelles pour amuser, émouvoir ou scandaliser le grand public. On montrera par exemple le choc des générations (Vis ma vie, Koh-Lanta), les relations entre les hommes et les femmes (Maman cherche l’amour, Le Bonheur est dans le pré), le statut social et la convivialité (Un dîner presque parfait), les styles de vie (Chéri, je change de famille ; Super Nanny), les besoins primaires (C’est du Propre !), la sexualité (Next), etc.

Les émissions de téléréalité traitent donc de thèmes qui interpellent directement les gens dans leur vie quotidienne selon des mécanismes d’identification, de projection et d’appartenance sociale très stéréotypés : les situations présentées sont en effet d’autant plus acceptées par le public qu’elles sont banales et qu’elles mettent en scène selon une logique narrative (le but est de « raconter une histoire ») des individus très sociotypés aux tendances comportementales clairement identifiables et souvent manichéennes : le méchant, le gentil, le pauvre, le riche, le radin, la femme fatale, la provocante, la dépensière compulsive, etc.

Le schéma actantiel de la téléréalité

Le « rôle » des personnages dans la téléréalité est essentiel et l’on pourrait étudier ici ces émissions selon la logique du modèle actantiel proposé par Greimas à la fin des années 60. Ce modèle permet d’étudier dans une histoire (réelle ou thématisée) l’ensemble des forces (les « actants ») qui structurent l’action. Appliqué à la téléréalité, le schéma actantiel offre des perspectives très intéressantes : la Real TV fonctionne en effet selon une logique « actantielle » proprement conflictuelle : on peut étudier l’ensemble des rôles (les actants) et des relations qui ont pour fonction d’organiser le scénario : un personnage anonyme et banal à la base [le sujet] devient ainsi le héros qui doit accomplir une « mission ». Celle-ci consiste à parvenir à l’élimination d’un problème, d’une difficulté, d’un manque (se relooker pour plaire, séduire, acheter un appartement, s’enrichir, etc.). Il poursuit donc la quête d’un objet, réel ou symbolique (voir à ce sujet la pyramide des besoins de Maslow). Les besoins non réels sont à mon sens les plus importants dans la téléréalité parce qu’ils renvoient au désir d’intégration, d’appartenance sociale, d’estime de soi, d’accomplissement, si essentiels dans la société de consommation. 

On doit également étudier ce qui pousse le sujet à agir ainsi (le destinateur dans le schéma de Greimas) : cela peut être une personne réelle, mais le plus souvent il s’agira d’un sentiment, d’une idée : le désir d’être reconnu, d’accéder à la célébrité par exemple. Quant au destinataire, c’est l’élément en faveur de qui la quête doit être accomplie : il est donc mis en valeur à la fin de l’émission. Ainsi dans Secret Story ou l’Île de la Tentation, pour ne citer que ces deux émissions, on cherchera à retarder au maximum la révélation de l’objet recherché par le sujet afin de dramatiser les enjeux de la quête. Dans les émissions de téléréalité, on peut également observer facilement la confrontation du héros avec les personnages, événements, ou objets positifs qui l’aident dans sa quête (les adjuvants), ou au contraire qui cherchent à en empêcher la progression (les « opposants »). Le rôle des opposants et des adjuvants est essentiel dans la téléréalité parce qu’il met en jeu la dynamique des points de vue. Il n’y a pas « un » schéma actantiel mais bien entendu plusieurs selon la subjectivité et l’arbitraire de la caméra, des participants, des spectateurs, etc.

La « théâtralisation » du réel : l’opposition du profane et du sacré

C’est cette logique de mise en scène, à la fois théâtrale, dramatique et proprement conflictuelle qui fait l’intérêt de la téléréalité : le spectateur peut ainsi s’évader de son quotidien et vivre, parfois en direct, une aventure largement fictionnalisée qui s’apparente à une quête, et dont il aura l’impression de décider du déroulement. François Jost (dans La Télévision du quotidien entre réalité et fiction) a montré combien la téléréalité permettait un passage du profane au sacré. Selon lui, « cette relation du profane et du sacré est devenue un trait obligé de cette télévision de jeux de rôles ». De fait, la téléréalité est basée sur la « mise en scène » et la spectacularisation de l’événement. Prenons le cas de Secret Story : comme dans la citrouille-carosse du conte, le banal est transformé selon un archétype symbolique qui valorise l’espace sacré en isolant les candidats du reste du monde. Cette logique se retrouve également dans Koh-Lanta où les lieux sont souvent marqués par des symboles de consécration des territoires (les « Tayak » rouges et les « Mingao » jaunes) et des épreuves initiatiques selon un calendrier sacré et ritualisé (les épreuves, le conseil, etc.).

On pourrait aussi insister sur l’importante fonction totémique de certains objets ou logos. Dans Koh-Lanta par exemple, les tribus, conçues en fonction de l’âge des participants, sont à la base d’un scénario initiatique : celui qui a gagné l’épreuve d’immunité reçoit un « totem » empreint d’une forte dimension symbolique : non seulement il représente le logo, donc l’identité visuelle de l’émission, mais plus fondamentalement il est associé à des significations astrales oniriques ou inconscientes face à l’angoisse du temps et de la mort : l’ultime épreuve qui consiste à tenir le plus longtemps sur un pilier immergé dans l’océan est hautement symbolique : Gilbert Durand avait bien montré dans les Structures anthropologiques de l’imaginaire combien le schème de la posture verticale est associé à une attitude de conquête, de transcendance, de recherche de la pureté et de l’immunité. De même, c’est à dessein que la caméra et la prise de son avant le « Conseil » insisteront sur les symboles nocturnes en les dramatisant : la lune, la nuit, les cris de bêtes, etc. créent tout un imaginaire de la monstruosité qui renvoie à l’opposition profane/sacré que je soulignais tout à l’heure.

Le rôle du public

Hélène Duccini, dans La Télévision et ses mises en scène (A. Colin, Paris 2005) souligne quant à elle l’importance du public dans les émissions de téléréalité : « Pendant longtemps, les plateaux de télévision, tout comme la scène du théâtre, étaient réservés aux professionnels, journalistes, animateurs, comédiens, vedettes des variétés, complétés par les experts et les témoins. Mais progressivement, dans les années soixante-dix, l’habitude s’est prise d’ouvrir les studios à un public, dont on peut définir le rôle en fonction de son degré de participation au spectacle. Il existe un public-décor : assis sur des sièges généralement placés sur des gradins, il meuble le fond et les côtés du plateau. […] Ce public fait modèle, il tient la place des téléspectateurs absents ». Hélène Duccini ajoute que « le public des tribunes peut ainsi jouer le rôle de faire-valoir. […] Mais le public peut avoir un rôle plus actif : composé de supporters, il participe au spectacle en applaudissant, sagement ou de façon exubérante, en sifflant, en huant ».

Ainsi, comme dans les jeux du cirque, le public joue le rôle d’une instance émotionnelle et décisionnelle qui dramatise la violence symbolique et les enjeux de la téléréalité. La caméra, le plus souvent subjective, imposera en outre une certaine forme de point de vue afin d’orienter les processus d’identification et de projection des spectateurs. Il y a donc bien dans la téléréalité une dimension scénique, c’est-à-dire la transformation du banal en théâtralité qui scénarise le réel par l’imbrication du narratif et du théâtral, du réel et du spectacle, de l’objectif et du subjectif. De plus, si la téléréalité est passionnante à regarder c’est qu’elle stimule paradoxalement l’individualisation alors qu’elle est basée sur la culture de masse. Avec son développement, le spectateur est en effet passé du spectacle de l’autre à la vision de soi selon une logique identificatoire, projective et narcissique.

Téléréalité et narcissisme

Jean-Louis Missika affirme à cet égard : « Aujourd’hui l’individualisme de « l’être soi-même », celui de la post-télévision, réclame la culture de la singularité, de la différence pour soi et de l’indifférence à la différence des autres. L’opinion est une expression de soi, elle prend une dimension plus narcissique que relationnelle ». Ce narcissisme se retrouve très bien dans la logique narrative de la téléréalité : un personnage indifférencié au départ (« Monsieur tout le monde ») devient LE héros. Il échappe au banal et au quotidien selon la logique du vedettariat et du star-system. John De Mol, créateur de Big Brother et patron d’Endemol Entertainment faisait à ce titre une confession hautement révélatrice : « Nous avons inventé un nouveau genre et montré que des individus ordinaires peuvent être des personnages intéressants : votre voisin de palier peut vous étonner ». Si la téléréalité suppose un ancrage dans le réel, c’est donc pour mieux valoriser une logique fantasmatique qui éloigne du réel et du quotidien, tout en prétendant en être proche.

Comme le rappelle Claude Cossette, « voir son image diffusée par les médias de masse est perçu de nos jours comme une manière d’exister ; nombre de citoyens sont prêts à afficher aux yeux de tous leurs vices les plus cachés, à laisser paraître leurs comportements les plus intimes, même les plus aberrants. Vivre devant les médias est vu comme la manière de vivre à fond. » starac.1238360640.jpgMais ce qu’on vit n’est pas la réalité, mais une réalité fictionnelle. Si Luc Dupont précise justement que « la téléréalité contribue à faire de la « célébrité » avec de « l’ordinaire », on pourrait ajouter ici que « l’ordinaire » repose sur une esthétique du « vraisemblable », sur un jeu théâtral auquel se prêtent les personnages et sans lequel la téléréalité n’existerait pas. En fait, toute l’originalité de la téléréalité réside dans son association avec la représentation théâtrale. Le vraisemblable n’est possible que dans la mesure où le réel procède à sa propre dramatisation.

La vision de la douleur de l’autre…

Jean Baudrillard remarquait en 2001 à propos de Loft Story que ce qui intéresse les gens « c’est le spectacle de la banalité, qui est aujourd’hui la véritable pornographie, la véritable obscénité ». Une telle logique est associée souvent à un certain désir de voir le spectacle de la douleur, de la misère conformément à un schéma à la fois voyeuriste et sadomasochiste : on va souffrir avec le héros, on va se sentir d’autant plus en communion avec lui qu’on vivra dans une société faite de solitude, d’individualisme ou d’égoïsme ; ou au contraire on cherchera par la vision de la douleur de l’autre à satisfaire des pulsions d’autoconservation et de défense du moi, qui passent par le mécanisme bien connu du refoulement.

Lorsque nous assistons par exemple au spectacle de la misère, du surendettement, de la violence, la compassion fait parfois place à un certain principe de plaisir qui oscille entre la satisfaction et l’interdit. Selon François Jost (op. cit.), les buts de la téléréalité « entrent en résonance soit avec les deux pulsions qui agitent l’inconscient humain, Eros et Thanatos, soit avec ce que le christianisme considère comme des péchés. Du côté d’Eros, les diverses variations autour du couple, du côté de Thanatos, les épreuves qui mettent la vie en danger ou qui sont fondées sur la répulsion […]. Quant aux péchés ou aux dix commandements, ils sont à l’origine de nombreux jeux de rôles, notamment la gourmandise (Big Diet, qui interdit aux candidats d’ouvrir des réfrigérateurs emplis de nourriture), l’infidélité (encouragée par l’Île de la Tentation) ». La téléréalité serait donc l’expression d’un conflit d’ambivalence entre le désir et la norme, les pulsions de vie et les pulsions de mort.

« Jail : Destination Prison »…

Je voudrais à ce titre insister sur un nouveau concept de téléréalité « pénale » importé des États-Unis, et qui permet par exemple de voir des gens en prison ou arrêtés par les chasseurs de prime. L’émission Jail : Destination Prison diffusée sur W9 est particulièrement intéressante. La chaîne présente ainsi le document : « Au règlement de l’établissement pénitentiaire dont le personnel surveillant est le garant, s’ajoutent les règles très violentes imposées par les détenus eux-mêmes ». Comme on le voit immédiatement, la présentation met davantage l’accent sur l’authenticité documentaire pour en légitimer la dimension « spectaculaire » et voyeuriste, évidemment difficile à accepter moralement : le spectateur cherchera donc à refouler la vision (sadique) de la violence (personnes arrêtées, attachées, dégradées, etc.). par une stratégie de légitimation (l’aspect documentaire et référentiel) qui substitue au plaisir interdit un dérivé acceptable : un reportage sur le système carcéral nord-américain, la loi, la justice fédérales, etc. La curiosité morbide et le voyeurisme se confondent alors avec la logique du documentaire et une certaine « morale de la bonne conscience ». Non seulement, le spectateur regarde les autres sans avoir le moindre contact avec eux, mais il peut en outre en devenir juge. L’aspect documentaire joue ainsi une fonction d’authentification et de légitimation qui n’est pas sans rappeler les fonctions de la tragédie : en s’identifiant aux personnages, le spectateur éprouve, en même temps qu’il les rejette, des passions génératrices de souffrance, qui sont à la base même de la Catharsis (ou purgation de passions).

François Jost quant à lui, a bien montré que si les gens regardent ce genre d’émissions, c’est que « la position du téléspectateur est par essence sadique, si l’on admet avec Freud que le sadisme consiste en une manifestation de puissance à l’encontre d’une autre personne prise comme un objet. […] S’il supporte de regarder avec avidité de telles images, c’est qu’il jouit de ne pas être là où les autres souffrent. » L’image de la réalité est ainsi « fictionnalisée » dans le but d’abuser le téléspectateur : le vrai devient le vraisemblable. L’important c’est d’y croire ! On pourrait insister à ce titre sur la dynamique et le rôle structurant de l’image, rôle joué par l’échange de regards, les mouvements de caméra assimilés à un point de vue subjectif (focalisation interne) : l’espace perspectif est en effet essentiel dans la téléréalité. La scène filmée n’est jamais « neutre » : elle devient un espace projectif permettant de construire et d’orienter le point de vue du téléspectateur. Le « faire voir » devient un « faire penser » caractéristique d’un dispositif énonciatif de manipulation du point de vue spectatoriel.

Image, simulacre et contrôle social

Comme nous l’avons compris, les émissions de téléréalité sont façonnées de bout en bout par des significations complexes faisant intervenir à la fois des dispositifs technologiques, matériels, psychologiques et humains qui tendent à faire de l’image une pure apparence : même la réalité devient spectacle et virtualité : le calvaire de la petite Colombienne Omeyra en 1985, noyée en direct dans la boue, a été l’exemple caractéristique d’une confusion entre le réel et le virtuel. Le développement de l’information spectacle amènerait ainsi à une certaine confusion entre le signe et l’objet représenté. À la télévision, on a l’impression que la misère, la mort, les guerres ne sont pas de vraies misères, de vraies morts, de vraies guerres : elles n’en sont que la représentation. L’orientation des émissions vers la manipulation de l’information est de plus en plus mise en œuvre à la télévision selon une logique de simulacre qui renvoie moins à la réalité qu’à son « faire voir » représentationnel et pulsionnel.

Jean-Louis Missika, dans La Fin de la télévision écrit par exemple : « Aujourd’hui encore plus qu’hier, les événements média sont pensés pour la mise en scène et la mise en images. Les codes et les formats du journalisme télévisé sont mobilisés pour produire quelque chose qui n’est plus tout à fait du journalisme. À côté, en face, voire à l’intérieur du journalisme, est apparu ce que le sociologue des médias Michael Schudson appelle le parajournalisme : firmes de relations publiques et de relations presse, directions de communication, services de presse, conseillers en communication, agences événementielles… et leaders politiques eux-mêmes qui consacrent de plus en plus de temps et d’efforts à une activité qu’on peut considérer comme journalistique, dans la mesure où ils s’efforcent de formater leurs messages selon les codes et les rituels de l’information télévisée ».

L’auteur rapporte par exemple une anecdote intéressante : »Le New York Times a révélé […] que l’Administration Bush avait systématisé cette production télévisuelle parajournalistique, et surtout avait su s’adapter à la nouvelle demande des médias en dissimulant l’origine gouvernementale de l’information […] les frontières traditionnelles entre relations publiques et journalisme sont devenues floues ». La disparition du journalisme traditionnel hérité du dix-neuvième siècle est donc à mettre en parallèle avec l’apparition de modèles communicationnels visant à encadrer l’opinion selon une logique de contrôle social. Comme le rappelle Jean-Louis Missika, « le format et les codes du sujet d’information télévisée sont devenus de pures formes qui se vident progressivement de leur substance et de leur sens ».

Conclusion

Qu’en sera-t-il dans un avenir proche ? Que cherchera-t-on à faire voir ? Abraham Moles posait en 1986 une affirmation qui mérite d’être méditée : « l’existence de ce cycle socioculturel d’auto-amplification de la banalité, vient, à perpétuité, renforcer la norme au détriment de la déviation. Tout système technologique qui favorise la montée des mass media d’arrosage [la télévision] sur un champ social global où la distance ne compte plus, se trouve renforcer les structures régaliennes à longue échéance. […] C’est l’image d’une société câblée où le mot même de « société » perd son sens historique puisqu’il s’agit d’un tissu social indéfini, sans frontières précises, en tout cas indéfiniment extensible, et où la présence est remplacée fondamentalement par la téléprésence. »

© Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)

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Bibliographie

  • Luc Dupont, Téléréalité (Les Presses Universitaires de Montréal, 2007)
  • Hélène Duccini, La Télévision et ses mises en scène (A. Colin, Paris 2005)
  • François Jost, La Télévision du quotidien entre réalité et fiction (De Boeck/INA 2003)
  • Jean-Louis Missika, La Fin de la télévision (Seuil « La République des Idées », Paris 2006)
  • Abraham Moles, Théorie structurale de la Communication et Société (Masson, Paris 1986)
NetÉtiquette : article protégé par copyright ; l’usage privé est libre. La diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

Examen du BTS : Épistémologie du Détour

Le thème du détour (Thème BTS jusqu’à la session 2010) impose une réflexion approfondie sur la mutation en cours des systèmes sociaux et des modèles communicationnels, particulièrement en période de crise où les attitudes en face de l’avenir divergent parfois profondément… Cet article n’a d’autre but que d’inviter les étudiant(e)s à réfléchir à l’homme d’aujourd’hui devant son destin : la problématique du détour ne doit-elle pas être envisagée comme un appel à une transformation morale de l’humanité ?

Vers une Sociologie

du Détour…

 « La nature parvient à son but
par le plus court chemin- certes,
mais le chemin de l’esprit
est la médiation, le détour. »

Hegel,
Leçons sur l’Histoire de la Philosophie

              

Georges Balandier fit paraître en 1985 un essai intitulé Le Détour, Pouvoir et modernité (*). Dans cet ouvrage, l’auteur montre en quoi notre modernité introduit une vision instrumentale du monde : selon lui, tout tendrait à être évalué en termes de « fonctionnement » et de « rationalité ». La science elle-même, devenue toute puissante depuis la Révolution industrielle, aurait ordonné le monde selon une linéarité induisant des comportements de plus en plus semblables et prévisibles, et conséquemment des besoins de plus en plus identiques.

En ce sens, la modernité comme idéologie, serait un anti-humanisme : en prônant l’égalitarisme avec la montée de l’exigence démocratique, elle aboutirait paradoxalement, d’une part à la massification et au conformisme de masse entrevu par Nietzsche, et d’autre part au repli sur la sphère privée, caractéristique de l’individualisme moderne. La crise que nous traversons invite à ce titre à une intéressante réflexion sur les contradictions et les carences de notre modernité, et donc du principe évolutionniste : sommes-nous allés trop loin ? Nous sommes-nous trompés de route parce que nous la cherchions en aveugles ? Le détour ne s’impose-t-il pas comme une évidence morale ? Est-il encore temps d’inventer un nouveau « Contrat social » ?

Les métamorphoses de la démocratie

La citation d’Hegel, que j’ai placée en tête de cet article est à ce titre essentielle. Selon le philosophe en effet, « le chemin de l’esprit », c’est-à-dire la conscience que l’homme a de sa liberté, passe par « la médiation, le détour », autrement dit la reconstruction d’un « sens de l’histoire » selon une démarche critique qui affirme le principe moral de l’engagement et de la liberté politique. Or toute la difficulté de notre modernité, tient au fait que nous voulons vivre dans un monde « sans histoire » au propre comme au figuré !

Car c’est bien l’idée même de démocratie qui fait aujourd’hui problème. Paul Valéry ne croyait pas si bien dire en affirmant que « Toute politique se fonde sur l’indifférence de la plupart des intéressés ». De fait, les nouveaux modèles communicationnels apparus dans les années 1980 avec le développement des technologies numériques ont considérablement réduit le champ social à sa dimension émotionnelle, affective ou technique.

Abraham Moles, dans sa Théorie structurale de la communication (**) affirmait dès 1986 : « La société est remplacée par un « système social », car le terme même de « société » impliquait un contrat social entre l’Individu et les Autres, avec un échange réciproque d’obligations, contrat non signé mais contrat de fait ; celui-ci disparaît du champ de conscience des membres. Il est remplacé par la perception du système, un système que l’on doit considérer comme cadre matériel de l’existence de l’individu, il obéit aux lois que la cybernétique et la théorie des réseaux nous proposent, mais son élément fondamental est la relation avec l’environnement, un environnement constitué bien plus par des organismes et des institutions, des appareillages de communication et des structures, que par des individus humains au sens traditionnel ».

Cet éclatement du champ social souligné par A. Moles suggère bien évidemment l’idée d’une « démocratie occulte » comme nouvelle théorie du modèle social. Il s’ensuit qu’un réflexe d’autoconservation pousse les populations à valoriser de plus en plus tout système qui diminue leurs tensions internes et implique une certaine stabilité dans les opinions et les comportements : d’où une allergie d’engagement global, particulièrement chez les jeunes, qui prend son sens relativement à l’incertitude de l’avenir, et investit préférentiellement une socialité en réseau définie par la marginalité.

D’ailleurs, l’intégration sociale de nos jours n’est plus institutionnelle comme par le passé, elle devient de plus en plus fonctionnelle, technique. Le principe constitutif des sociétés postindustrielles réside ainsi dans la montée en puissance d’une démocratie occulte où la notion de « société », au sens humain, politique ou social est remplacée par une vision systémique du monde.

Le détour comme nouveau « contrat social »…

La société de « l’opulence communicationnelle » (A. Moles) dans laquelle nous sommes entrés est donc construite sur la base d’une théorie systémique. Il lui manque d’être humaine ; c’est bien là que réside le problème : la modernité évoluera sans doute vers un espace technicien assez contraignant pour les populations dans la mesure où le cadre institutionnel que nous connaissions tend de plus en plus à disparaître au profit d’un cadre économico-sécuritaire : fusion entre technique et domination, entre rationalité et oppression.

Or, dans toute société globale où les gouvernements n’expriment pas ou ne représentent pas la communauté morale des citoyens mais où manque, au con­traire, un véritable consensus moral, la nature de l’obligation politique devient systématiquement indistincte. La faiblesse d’un tel système réside en effet dans sa contra­diction interne : la société de la communication est en fait une société muette : elle décrit une histoire dans laquelle manque le problème historique ; c’est à une dévitalisation du social que nous sommes confrontés (***).

Le détour s’impose donc comme nécessité. Sur le plan épistémologique, il oblige à une mise en question de notre modernité et de nos modèles civilisationnels. En exploitant son expérience d’anthropologue, Georges Balandier faisait très justement remarquer que « le vrai détour est celui qui affecte la démarche anthropologique, seul apport à l’intelligibilité des ensembles sociaux et culturels « autres », longtemps ignorés ou méconnus ».

Cela revient à dire qu’il faut envisager le détour par les autres : se détourner de ses ethnocentrismes est parfois la meilleure façon de se chercher soi-même ; pour se trouver, il faut passer par l’autre. Tout l’art du détour, dans des sociétés dominées par la logique de l’information balandier1.1238330404.jpget de la communication, réside ainsi dans la capacité de l’homme à repenser la problématique sociale. En ce vingt-et-unième siècle, il est nécessaire de rappeler combien une société, qui ne résulterait que de la théorie des systèmes et totalement indifférente à l’humain, ne peut humainement survivre, du fait même de sa limitation intrinsèque.

Avant de conclure, je citerai les dernières lignes du très bel essai de Balandier (Fenêtres sur un nouvel âge), qui ont valeur d’avertissement sur la mutation en cours de notre modèle social et des enjeux qu’elle implique : « La modernité est une aventure, une avancée vers des espaces sociaux et culturels pour une large part inconnus, une progression dans un temps de ruptures, de tensions et de mutations. […] Le détour anthropologique met une expérience et une connaissance au service de cet apprentissage. Il peut contribuer à l’orientation du parcours, de ce voyage qui a une fonction initiatique, car il contraint à se transformer à mesure que s’effectue la découverte des lieux de la grande transformation » (****).

Conclusion

Comme on le voit, réfléchir au détour, c’est s’ouvrir à l’horizon, au monde et au sens même de l’Histoire. Dans ce monde ouvert à la grande aventure de la modernité, le détour n’est ni une dérive ni un retour en arrière. Paradoxalement, la force d’une sociologie du détour est de refuser, pour mieux pouvoir affirmer. Face à l’aspiration d’ordonner le sens de l’Histoire selon un point fixe, le concept de détour oblige à multiplier les points de vue, à ouvrir davantage de possibles, à détourner les sens constitués… Dans un monde multipolaire où « tout va en tous sens », la force même d’une réflexion sur le détour est justement de s’approprier la recherche d’un sens…

© Bruno Rigolt, mars 2009
Lycée en Forêt (Montargis, France)

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NOTES

(*) Georges Balandier, Le Détour, pouvoir et modernité (Fayard, Paris 1985)
(**) Abraham Moles, Théorie structurale de la communication et société (Masson, Paris 1986)
(***) certains points de cette analyse sont librement adaptés de l’article « Désarmement et morale » que j’ai rédigé en 1990 pour la revue Stratégique (n°48);
(****) Georges Balandier, Fenêtres sur un nouvel âge, 2006-2007 (Fayard, paris 2008)

 

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Les élèves ont du talent… Le concours de nouvelles 2009 par la classe de Seconde 12…

Retrouvez chaque semaine un nouveau texte !
La classe de Seconde 12 s’est particulièrement investie dans le concours de nouvelles proposé par le Salon du livre du Montargois. Le sujet était libre mais l’écriture comportait deux contraintes : commencer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il était près de midi, et elle n’avait toujours pas donné signe de vie.” OU “Il avait la passion des vieilles pierres.”… et se terminer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.” OU “Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé.”
Challenge réussi pour la Seconde 12 ! Découvrez chaque semaine un texte particulièrement marquant. Aujourd’hui, laissez-vous emporter par la nouvelle de Kristina, élève allemande de la Seconde 12 qui vient de Greven, la ville jumelée avec Montargis… Comme vous allez le voir, non seulement Kristina maîtrise très bien notre langue, mais elle a su dans cette histoire bouleversante et pathétique évoquer magnifiquement les retrouvailles d’un fils et d’un père. L’action se situe à Tralee, en Irlande…
  

Un été

au bord des larmes

par Kristina S…

Il avait la passion des vieilles pierres. Lui, il était comme les vieilles pierres : ses yeux ne montraient rien que le vide : bleus et clairs (et dangereux). Je me trouvais juste à côté de lui et son souffle salin, qui étourdissait mes sens, venait vers moi comme un flot d’air de la mer. Ses vapeurs lourdes et tièdes m’entouraient, et chaque fois qu’il expirait, elles pénétraient encore plus mes poumons. tralee.1237923542.jpgC’était comme si cet homme regardait à travers moi, comme s’il me déchiffrait à travers le brouillard qui s’accumulait dans mon âme. J’ai eu même à un moment l’impression d’être composé d’air salin, bercé par l’invisible mer de ses yeux, sans contrôle aucun.

Tout à coup mon père se secoue et se précipite dehors… La porte se ferme brusquement. Tout ce qui restait, c’était moi avec beaucoup de peur et en même temps une incroyable admiration, ou du dépit, je ne sais pas. Je compris qu’il ne viendrait pas avec nous. Dans le couloir, j’ai vu deux valises : une pour moi, l’autre pour ma mère. Je savais bien aussi qu’il ne voudrait pas parler de ça, pas avec moi en tout cas ! N’importe : il suffisait de regarder le visage de ma mère pour savoir à quoi elle pensait, pourquoi elle souffrait. Pourtant ma mère est quelqu’un de vivant, quelqu’un de passionnant. Mais dans cette maison elle dépérissait, comme une fleur sans lumière… De quoi un homme a-t-il besoin ? Dans tous les cas, ma mère n’aurait pu le lui apporter… Oui, je comprenais qu’elle souffrait. Je comprenais de toute façon beaucoup en ce temps-là. Une chose restait pourtant mystérieuse : si ce dont ma mère avait tant besoin n’existait pas ici, qu’est-ce que mon père désirait ?

Le jour où nous sommes partis était un dimanche  orageux. Maman a appelé un taxi… Nous nous sommes assis au salon jusqu’à son arrivée. Elle m’a dit qu’elle avait trouvé du travail à Tralee, la grande ville la plus proche, et que tout deviendrait meilleur maintenant. Je n’ai pas eu l’impression qu’il y aurait quelque chose de cette existence qui me manquerait, mais j’étais quand même curieux de connaître cette « nouvelle vie ». Le taxi est arrivé, nous y sommes montés. Fin. Le dernier souvenir de ma vie dans la petite maison au bord de la mer, ce sont quelques larmes : mon père était assis sur une pierre avec vue sur le mugissant lointain. Il n’est pas venu pour nous dire « au revoir ». Il ne nous a même pas suivis des yeux. Mais je crois qu’il pensait à nous…

Je m’appelle Peter et j’ai vingt-six ans. Depuis mes dix ans, ma vie s’écoule à Tralee, au sud-ouest de l’Irlande. Le temps d’avant s’estompe dans ma mémoire : un morceau de temps déchiré de ma vie, un morceau de dix années… Pas plus que ça. Ma vie quotidienne ne se détache pas beaucoup de celle des autres : le travail et un peu de temps libre pour sortir avec les copains, histoire de boire une bière ou deux… tralee2.1237923588.jpgEst-ce que c’est ça la vie ? Les dimanches sont tristes comme des rendez-vous manqués. Ils s’en vont à la campagne pour rendre visite à leur famille…

Un souvenir me revient en mémoire… Le bar était vide, à part quelques ombres qui avaient échoué leurs malheurs dans leurs yeux de hasard ou à cause de l’alcool… Je me suis senti mal à l’aise : je ne suis pas une personne triste, et je n’ai pas non plus l’intention de le devenir ! En buvant ma bière qui devait m’aider à chasser ce petit chagrin passager, j’ai regardé autour de moi : d’abord John, dans le coin gauche ; sa femme l’a un jour flanqué à la porte après la troisième fois qu’il était revenu totalement saoul, à six heures du matin. Puis Henry, le barman, un type monstrueux, mais pas méchant pour deux sous. Mais mon regard se posa finalement sur un homme assis trois chaises plus loin, avec la tête baissée.

Le vertige se propageait en moi : ce n’était quand même pas cette bière insignifiante… Je me suis repris un peu, j’ai levé mes yeux, j’ai compté les chaises jusqu’à cet homme, mon regard a suivi la courbe de son dos, le mouvement de sa nuque, ses cheveux, et ce visage qui se tourne lentement,  le visage de mon père : ses yeux semblaient me regarder pour la première fois, et des rides supplémentaires avaient creusé son front… je n’ai même pas eu le temps d’achever mes pensées… J’ai remarqué que lui aussi me fixait, qu’il s’était levé pour me parler…

Il s’est avancé vers moi, calmement. Mais dans ma tête, les questions se sont empilées : pourquoi ? Et comme s’il répondait à mes pensées, j’ai entendu très distinctement le son de sa voix : « Je suis ici pour toi ». « Bonsoir Papa » fut ma réponse. Il ne disait rien. « Ecoute Papa, tu n’as pas à t’excuser »… Tout le monde n’a pas besoin des mêmes choses pour être heureux, mais nous tous désirons un peu d’amour…  Je n’ai plus jamais revu mon père, après ce soir-là, mais je sais qu’il pense à moi. Moi aussi je songerai à lui : ses derniers mots furent comme un exil : « Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé ».

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