BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à difficile 


2C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »


bagdad_cafeBagdad Café, réalisé en 1987 par Percy Adlon

« L’extraordinaire se trouve
sur le chemin des gens ordinaires. »

Paulo Coelho (1947, Rio de Janeiro− ), Le Pèlerin de Compostelle, 1996
(O Diário de um Mago
1987)

_

Si
gilles-verlant_pierre-mikailoff_dictionnaire_des_annees_80_a
Pierre Mikaïloff, Carole Brianchon (dir. Gilles Verlant), Le Dictionnaire des années 80, Paris Larousse 2011, page 44

vous ne connaissez pas Bagdad Café, arrangez-vous pour visionner ce merveilleux long métrage réalisé en 1987 par Percy Adlon, et immortalisé par la célébrissime chanson « Calling you », composée par Bob Telson et interprétée par Jevetta Steele.
Les paroles, dans leur simplicité même et leur apparente spontanéité, évoquent l’atmosphère si pittoresque du film : la quotidienneté, la vie ordinaire et triviale avec ses lieux communs familiers et ses images profondément codées :

A desert road from Vegas to nowhere,
Some place better than where you’ve been.
A coffee machine that needs some fixing
In a little cafe just around the bend.

I am calling you.
Can’t you hear me?
I am calling you.

Une route désertique de Vegas à nulle part,
Un lieu mieux que ceux où tu es allée.
Une machine à café qui a besoin d’être réparée
Dans un petit motel juste au tournant du virage.

Je t’appelle.
Ne m’entends-tu pas ?
Je t’appelle.

Bagdad Café, c’est en effet l’extraordinaire histoire de destins ordinaires : il y a d’abord tout un imaginaire du lieu dont l’esthétique est dominée par la route 66 et son iconographie particulière. Après avoir symbolisé la renaissance de l’Amérique, la « mother road » est ici l’envers du « rêve américain »¹ : motel délabré, station-service au milieu de nulle part, chaleur et lumière aveuglante du désert avec ses vents de sable, son ciel immense. Et bien sûr tout un bestiaire de personnages en errance, prisonniers de leur long périple sur cette route.

Parmi eux, Jasmin Münchgstettner, bavaroise plantureuse en loden et chapeau à plumes, débarquée de force dans ce cafémotel miteux en plein désert de Mojave à la suite d’une dispute avec son mari ; Brenda la patronne autoritaire, maîtresse femme voulant tout régenter, toujours épuisée, excédée et passablement désespérée, qui se démène tant bien que mal entre son bon à rien de mari et ses deux enfants déjantés (un fan de Bach et une ado fantasque) ; et toute une série « de personnages étranges, affiche_bagdad_caferéduits aux contraintes de la vie quotidienne et à la lassitude » (voyez l’encart ci-dessus) : les routiers de passage, « un serveur amérindien lymphatique, un ancien peintre décorateur d’Hollywood, une tatoueuse misanthrope, un campeur lanceur de boomerang » |Wikipedia|.

L’affiche du film

À un premier niveau de lecture, l’histoire raconte la renaissance du motel grâce à Jasmin, personnage incongru et véritable « ovni folklorique »². Brenda dira d’ailleurs d’elle : « Pourquoi est-ce qu’elle est si bizarre ? Avec cet air de vouloir toujours s’incruster ici […] ». À la fois prestidigitatrice et fée du logis, c’est en effet Jasmin qui va faire que chaque moment d’une existence pourtant vouée à la finitude et à l’ennui, se charge d’une profonde densité affective, émotionnelle et artistique qui reconstruit l’histoire non plus selon un schéma déterministe, mais aventureusement : sa venue constitue ainsi un événement qui « rompt le fil continu du temps et donne à l’instant une intensité qui suscite des émotions fortes : joie, surprise, émerveillement… » (Instructions Officielles).

À un niveau plus symbolique, le film renvoie à une interrogation fondamentale sur l’altérité, c’est-à-dire sur la conscience de la différence de l’autre, et sa légitimité à être autre. Percy Adlon propose ainsi une réflexion sur notre capacité à penser la différence, conçue comme un phénomène de distanciation culturelle apte à susciter l’extraordinaire. Découvrir l’autre, c’est faire l’expérience d’une différence ontologique : c’est dans l’autre que nous nous pensons nous-même

L’extraordinaire ou la redécouverte du quotidien

Le questionnement sur l’autre passe donc par le mélange des cultures, c’est-à-dire l’expérience d’une altérité protéiforme et complexe qui s’inscrit en corrélation avec la redécouverte du quotidien : c’est dans le quotidien que nous découvrons ce qu’on pourrait appeler le « merveilleux d’altérité » : celui qui, inscrit dans la contingence et l’être-au-monde, est apte à révéler « l’extraordinaire du quotidien ». Si le film Bagdad Café est si attachant, c’est qu’il fait évoluer des personnages un peu « paumés », non seulement égarés, déracinés dans une Amérique immortaliséehopper_south_carolina_morning par Edward Hopper, mais placés au seuil d’une existence nouvelle à laquelle rien ne les avait préparés.

← Edward Hopper (1882-1967),
« South Carolina Morning», 1955.

Huile sur toile. New York,
Whitney Museum of American Art

Et cette existence nouvelle les confronte à eux-mêmes. Le fait que Jasmin pratique l’art de la magie −donc du merveilleux− dans le film, est hautement symbolique : par ses tours de prestidigitation, par son excentricité, son attitude décalée, sa manière d’être hors norme, l’héroïne constitue « un scandale au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien, et ouvre potentiellement la porte à un monde et à un savoir nouveaux : la merveille, le prodige […] »³.

Mais ici, le surnaturel est tangible, immanent, à la mesure de l’homme. La force de Jasmin, c’est de restituer l’ordinaire de façon extraordinaire, en amenant un peu d’humanité et en étant au plus près de la condition humaine : son merveilleux n’est donc pas un domaine à part, distinct du quotidien et du réel. Bien au contraire, le banal, le futile, l’anodin prennent paradoxalement une valeur transcendante car ils sont riches d’un monde à explorer, dans lequel l’insignifiant devient signifiant.

Le quotidien et l’ordinaire


« le quotidien, ce n’est pas exactement la même chose que l’ordinaire, c’est-à-dire un ensemble systématique de pratiques soumises à des régularités figées : le quotidien est en effet exposé en permanence  au risque de l’irrégularité, qui, sans transition, le fait basculer dans l’extraordinaire. De là une permanente co-présence de l’accoutumé et de l’insolite, source de surprise et de tension, qui fait la trame du quotidien, où certitude et incertitude, concentration et dispersion, sont inextricablement mêlées. »

Pierre Macherey, « Utopie et quotidien : les deux faces d’une même réalité ? »
Université de Lille, UMR 8163 « Savoirs, Textes, Langage »

Aussi convient-il de réfléchir à l’essence même du quotidien : il est trop facile en effet et quelque peu réducteur de faire de la quotidienneté l’opposé de l’extraordinaire. Dans son essai La Découverte du quotidien (Allia 2005), le philosophe Bruce Bégout montre au contraire combien, à la différence de l’ordinaire qui nous contraint, « le quotidien n’est pas une réalité que l’on subit mais qui s’invente, se construit […]. Cette opération effectuée dans le temps et l’espace est désignée comme quotidianisation. Néologisme subtil traduisant la dimension opérationnelle du sujet ».

Comme le dit Bruce Bégout, « Nous nommons quotidianisation ce processus d’aménagement matériel du monde incertain en un milieu de vie fréquentable, ce travail de dépassement de la misère originelle de notre condition par la création de formes de vie familières » (page 313)Ainsi, de ce constat de l’indétermination du monde, de son caractère problématique et instable (ce que Bégout appelle « l’inquiétante problématicité du monde »), découle une prise de conscience de la richesse du réel, qui ne doit pas s’appréhender en termes d’habitude, de répétition, d’appauvrissement, mais s’inventer et se réinventer à chaque instant, de façon empirique, dynamique et prospective. La quotidianisation est ainsi la prise en compte de la « nécessité existentielle de la persévérance de l’être » (Bruce Bégout). 

La quotidianisation


« Ce qui inquiète notre rapport au monde, c’est avant tout son étrangeté. L’hypothèse d’une « inquiétude originelle » permet alors d’envisager la quotidianisation comme un processus réactif, rassurant et sécurisant. La quotidianisation substitue à l’étrangeté du monde un environnement défini et hospitalier, fait de repères et de règles. Elle produit une construction primaire de la réalité, sur laquelle pourront s’élaborer diverses constructions culturelles et sociales. Le quotidien nous rend le monde acceptable en occultant l’inquiétude originelle que nous pouvons nourrir à son endroit. »

Laurent Perreau, Fabrice Colonna, Céline Spector, « Notes de lecture » à propos de l’ouvrage de Bruce Bégout, La Découverte du quotidien.
Philosophie, 3/2009 (n° 102), p. 91-96

À ce titre, il semble souhaitable de rappeler les Instructions Officielles : « Comment rendre compte du banal ? Comment construire un jugement sur ce dont on finit par oublier le sens et la saveur ? Comment rendre justice à ce que l’usage et l’usure ont voué à la discrétion ? ». Au fond, Jasmin n’accomplit rien de « sensationnel » : elle fait le ménage, nettoie la citerne, range le bureau du motel, met des fleurs dans les vases et fait rire les enfants… Mais ce faisant, elle réinvente le quotidien, elle brise la logique discursive des préjugés pour faire surgir de l’ordinaire cours des choses un peu de rêve, d’inattendu et de possible, c’est-à-dire tout « ce dont on finit par oublier le sens et la saveur » (I.O.).

Sa magie accouche de la quotidienneté, et c’est précisément parce qu’elle emprunte les chemins de la banalité qu’elle confère à l’extraordinaire son sens le plus fort : ce qui est en dehors de l’habitude desséchante et appauvrissante, ce qui fait écart par rapport au conventionnalisme, aux stéréotypes et aux préjugés ; ce qui, par opposition à l’uniformité environnante et aux routes sclérosantes de l’homme, apparaît comme ce qui fait sens.

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« Mille manières de braconner »

« Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner »… Ces propos célèbres de Michel de Certeau (L’Invention du quotidien, 1980) montrent combien il appartient à l’individu de faire preuve d’originalité et de créativité : les différences nous unissent, et n’épuisent pas la curiosité et l’appétit de savoir. « Braconner », c’est savoir s’émanciper de la tyrannie de l’ordinaire. Comme le dit encore Michel de Certeau, « le quotidien est parsemé de merveilles, écume aussi éblouissante […] que celles des écrivains ou des artistes. »

Le road movie prend ici tout son sens : il est un peu un conte de fées pour adulte, ou plutôt un conte de faits. Faits banals, faits du quotidien réenchantés par le questionnement sur l’autre. Comme nous le voyons, l’extraordinaire dont il est question ici ne peut être déduit que de l’expérience et de l’intelligence humaines : son numineux se nourrit de vivant et de mécanique ; ses mirabilia placent l’homme dans l’infra-ordinaire pour mieux rendre compte de l’extraordinaire.

hopper_four_lane_road_1956_privEdward Hopper (1882-1967), « Four Lane Road», 1956 (huile sur toile, collection privée)

« Re-penser l’ordinaire »

Si cette dynamique interculturelle qui est à l’œuvre dans Bagdad Café s’inscrit donc si bien dans le champ de l’extraordinaire, c’est parce qu’elle nous oblige à réfléchir au sens de la vie, et à « re-penser l’ordinaire » pour reprendre le titre d’un article de Bernard Troude et Frédéric Lebas. Comme le disent les auteurs, « nous ne devons pas considérer la prétendue vacuité de l’ordinaire comme dépourvue de toute signification, au contraire, en enveloppant et pétrissant la réalité, c’est de l’ordinaire qu’exsude le sens véritable des choses » |source|.

Il n’est que de songer aux récits de voyage de la Renaissance qui valorisaient les curiosités suscitées par les grandes découvertes, ou même à ce célèbre extrait des Essais dans lequel Montaigne interroge la notion d’altérité :

Michel de Montaigne
ou l’expérience du voyage comme rapport à l’altérité

montaigne

« J’ai 

la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à l’autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un […]. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers. J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. […] Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.
Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai, qu’un honnête homme c’est un homme mêlé. »

Michel de Montaigne, Les Essais, 1595
Livre III, chapitre IX

Le « merveilleux d’altérité », c’est justement cette exaltation de l’humanisme, de l’amitié et de la simplicité par delà les différences ethniques, sociales ou culturelles : c’est savoir s’émerveiller d’ « assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid » ; c’est refuser l’étanchéité des cultures en se confrontant à l’autre pour mieux s’accepter et se comprendre soi-même, c’est s’ouvrir au foisonnement de la vie, à l’atypique, à l’inattendu du quotidien.

Parce qu’il abonde de contradictions, d’exubérances, qu’il est fait de tradition et d’insolite, le quotidien est ainsi un hymne au métissage. À la stricte rationalité identitaire, il privilégie le mélange des cultures ; à la globalisation, il préfère le territoire changeant de l’homme… Comme l’a dit si bien l’écrivain antillais Édouard Glissant, « Nous avons besoin de frontières, non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l’autre, pour souligner la merveille de l’ici-là ».

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De Bagdad Café à Borderlands

Ce « merveilleux d’altérité », nous pouvons le retrouver dans un très beau texte de l’écrivaine Gloria Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004). Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, Anzaldúa a fait partie des pionnières de la culture Chicana et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse ». Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza.

Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis :

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha*, eres mestizamulata, half-breed ni blanche*, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,

Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;

moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet**
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra*** aux points de contrôle ;

Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta gorge ;
In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
** tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
*** la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

T

out semble très tristement banal dans ce texte : la vie ordinaire dans le Borderlands avec ses inlassables scènes quotidiennes de misère, de trafics et de violence qui se répètent inlassablement… Et pourtant rien n’est simple. Comme aime à le dire le philosophe américain Stanley Cavell, « ce qui va de soi ne va jamais de soi » : extraordinaire le Spanglish, ce permanent va-et-vient entre l’Américain et l’Espagnol qui est comme un processus dialogique ; extraordinaire de pouvoir « mettre du chili dans le bortsch, manger des tortillas au blé complet, parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn » ; extraordinaire cette conscience extrême d’une marginalité constitutive qui se transforme en ouverture à l’autre, en « croisement de chemins ». 

Loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, le merveilleux d’altérité est riche au contraire d’une pensée transfrontalière qui joue un rôle de premier plan dans la construction des identités sociales et la problématique de l’interculturel, c’est-à-dire notre manière d’appréhender l’autre. Pour « susciter l’extraordinaire », il faut sortir de l’ordinaire des idées reçues et des représentations. Il faut savoir s’ouvrir à l’autre. Pour apprendre de l’autre ; pour connaître de l’autre ; pour comprendre de l’autre. C’est la prise en compte de l’existence de l’autre dans son altérité et sa différence, qui confèrent une puissance extraordinaire de transformation de l’ordinaire.

Cette affirmation d’une subjectivité hybride et métissée a été bien exprimée par Anzaldúa : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures […] ». Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands, « la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis […] ». Ce « refus des objectifs et des modèles établis » nous invite à interroger notre perception du réel autant que notre conception de la marginalité et de la normalité (cf. 1A Sociologie de l’extraordinaire et 2B Extraordinaire, monstruosité et métamorphose) :

Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres −personnels, psychologiques, sociaux, culturels…−, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perception de cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable, extraordinaire par l’autre. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît toujours un jugement, une émotion intérieure, une subjectivité. Voici pourquoi réfléchir à l’extraordinaire, c’est fondamentalement dépasser les passions sclérosantes de clôture de l’ego sur lui-même pour aller vers l’étrangeté de l’autre, pour oser l’autre en cessant de le considérer comme une menace. Et c’est cette relation à l’autre qui définit le mieux notre humanité.

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CONCLUSION


L’

extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : de l’homme mêlé de Montaigne à Bagdad Café, il oblige non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité culturelle, mais aussi à une réflexion critique sur les processus qui sous-tendent nos perceptions, beaucoup plus subjectives et fictionnelles qu’objectives. De fait, il ne faudrait pas réduire la réflexion sur l’extraordinaire à un simple surgissement de l’événementiel dans ce qui est courant, au risque d’en appauvrir le sens.

La question de l’extraordinaire n’est autre que celle, infiniment complexe, de notre rapport à l’être et au monde. Ainsi, l’extraordinaire se définit-il toujours par une dialectique de la norme et de l’écart, du même et de l’autre, de l’universel et du particulier : il est ce qui nous confronte à autrui en tant qu’être différent, et donc à nous-même. Comme nous l’avons vu depuis le début de cette série de cours, il donne à voir la norme dont il est pourtant, autant la transgression, que la mise en scène…

Bruno Rigolt
© novembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 

NOTES

1. On ne peut que songer aux Raisins de la colère de John Steinbeck, magnifique roman qui décrit le terrible exode de centaines de milliers de « Okies », ces paysans de l’Oklahoma ruinés lors de la grande crise de 1929 par l’agriculture mécanisée et la loi du profit, et qui traversent la route 66 dans l’espoir d’une vie meilleure en Californie. Mais cette ruée vers l’or se révélera illusoire : à leur arrivée, les familles ne trouveront que misère et dénuement. |Retour|

2. Frédéric Strauss, Télérama, critique du 25/07/2015. |Retour|

3. Joël Thomas, « Mirabilia : tropismes de l’imaginaire antique » in : ‘Mirabilia’. Conceptions et représentations de l’imaginaire dans le monde antique, Actes du colloque international, Lausanne, 20-22 mars 2003, dir. Philippe Mudry, éd. Peter Lang, page 2|Retour|

4. Bernard Dugué, « Bruce Bégout et la découverte du quotidien ». |Retour|

5. Bernard Troude, Frédéric Lebas, « Introduction : Re-penser l’ordinaire », Sociétés, 4/2014 (n° 126), pages 5-9. |Retour|

6. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222|Retour|

7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15). |Retour|

8. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1 |Retour|

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★

 
  • Autoexercice 1
    → En faisant appel à votre propre expérience, vous évoquerez une anecdote, une lecture, un souvenir de film… qui vous paraîtrait bien illustrer « l’extraordinaire de l’ordinaire ».
    _
  • Autoexercice 2
    → Faites une recherche sur l’auteur à succès Philippe Delerm, et plus particulièrement sur ses Enregistrements pirates (2003), recueil de courts textes (évocations de scènes de rue, bribes de phrases happées au passage dans des lieux publics…) cherchant à faire ressortir la saveur et les émotions de la vie quotidienne.

    → On a attribué à cette « littérature du banal » le qualificatif de « minimalisme positif ». Expliquez pourquoi.
    → À votre tour, essayez de saisir dans la rue, au lycée… quelques brèves du quotidien et rédigez un court texte dans lequel vous montrerez que ce « minimalisme positif », en donnant une intensité nouvelle à l’instant présent et aux sensations, est apte à poétiser l’ordinaire.
    _
  • Autoexercice 3
    Le romancier brésilien Paulo Coelho (1947, Rio de Janeiro− ) a écrit dans son premier roman, Le Pèlerin de Compostelle (O Diário de um Mago, 1987) traduit en Français en 1996 :  « L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires ».
    → Après les avoir expliqués, étayez ces propos à l’aide de quelques exemples du présent support de cours et en faisant appel à votre culture générale.

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© Bruno Rigolt, novembre 2016_

Un Automne en Poésie, Saison 8 Deuxième livraison

Poursuite de l’exposition « Un Automne en Poésie »
— Saison 8 —


crysanthemes_1_d_web_frame_mainMaquette graphique : © Bruno Rigolt, novembre 2016

Les élèves de Seconde 13 sont fiers de vous présenter l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Voici la deuxième livraison de textes.
Très bientôt, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 19 décembre 2016 (dernière livraison).

Prochaine livraison : mardi 29 novembre 2016

                       

  

L’ombre

par Aurore P.
Classe de Seconde 13


Dans cette brume cristallisée,
Je traverse ton ombre.
Au son du rythme de nos cœurs,
Je distingue ta présence :
Ton souffle chaud me rassure.

Et dans la nuit glaciale
De la réalité du monde,
Je passe ma main dans ta crinière blonde,
Monte délicatement sur ton dos,
Pour partir à la rencontre de l’aurore

cheval_brume« Dans cette brume cristallisée,
Je traverse ton ombre.
.
. »

 Illustration : © novembre 2016, Bruno Rigolt

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Se noie dans la poussière…

par Gabrielle V.
Classe de Seconde 13

L’innocence d’une plume
Blanche comme la nuit
Elle a dû quitter le nid
Pour s’envoler vers
De nouvelles dunes

Aveuglée par l’animosité
Elle attend depuis longtemps
Une paix assourdissante
Qui puisse détrôner
L’opération de la destruction

À peine débarquée
Du bateau de ses rêves,
Elle se retrouve happée
Dans cette valse sans trêves
Échouée, délabrée…

Sa langue qui fourche
Sa peau d’ombre
Ses lambeaux de souvenirs
Enfant de lumière
Qui finit dans les rues…

kennington_orphans_1885« Ses lambeaux de souvenirs
Enfant de lumière
Qui finit dans les rues… »

Illustration : Thomas Kennington, « Orphans », 1885 (huile sur toile)
Londres, Tate Britain

(Re)Naissance

par Chancelie G.
Classe de Seconde 13

Ma vie est un voyage intérieur
Entre l’enfer blanc de la nuit
Et le paradis noir des jours.
Je suis poussière dans l’étendue
D’un bleu mystérieux
Empli d’immenses sources lumineuses.
J’aspire à les rejoindre

D’un coup d’aile puissant.
L’ atmosphère est mon interlocutrice
De la nuit, la gardienne de mes jours
Mais je reste là, ange déchu,
Et j’attends la délivrance de la mort.
Mon cœur espère un signe,
Ma vie est un voyage intérieur

Entre l’enfer blanc de la nuit
Et le paradis noir des jours.
Des êtres divins me tendent
La main du ciel telle un souffle
Résolu à porter l’orage
Et l’aube d’un jour nouveau.
Je suis poussière dans l’étendue

D’un bleu mystérieux.
Me dégageant de l’attraction terrestre
Je m’élève alors  trop émue pour un au revoir
Je monte haut dans le ciel
Plus loin que les blessures du soleil
Pour guider et protéger
Par ma lumière céleste

Le secret de la vie…

Van Gogh La_nuit_étoilée« Je suis poussière dans l’étendue
D’un bleu mystérieux…
 »

Vincent Van Gogh, « La nuit étoilée », 1889
New York, Museum of Modern Art

            

                  

Rêves d’ailleurs
(sous les rayons de Shanghai)

par Valentin C.
Classe de Seconde 13

              

Sous les rayons de Shanghai
Où chantent les âmes perdues
Où les cœurs ont trouvé refuge
Près de l’embouchure du Yangzi Jiang,

Sous ce mur vaporeux
Ici au bout du monde
Où le ballet des étoiles n’est plus que mémoire
Où le long fleuve du temps s’est arrêté de couler

C’est du haut de cette perle
Que nous dominions le monde
J’étais empereur d’Orient
Tu étais l’éternelle reine d’Occident

Nous marchions en silence
Dans le jardin Yu, près de notre Palais de Jade
Pendant que la lune, parée de son voile
Voguait en silence dans les cieux immortels

Sous les rougeurs du soir
Nous nous sommes abandonnés
Enveloppés du doux velours de la nuit
Nos corps ont dansé dans cette immense infinité…

Ainsi tu nous as rejoints rue de Nankin
Dans le temple des lumières égarées
Là où les étoiles rêvent encore
De pouvoir briller durant le jour…


valentin_chine_5« C’est du haut de cette perle
Que nous dominions le monde
J’étais empereur d’Orient… »

Crédit photographique : © Valentin C.

valentin_chine_1

Un éternel voyage…

par Sara H.
Classe de Seconde 13

Soir d’été et une âme solitaire
Qui finit de s’égarer où mon cœur se perd
Une rencontre inattendue
Entre le corps et l’inconnue
Le début d’une vie, rien n’est encore perdu

Avance doucement sur le chemin incréé
Ton choix est ton idée
Tu ne vis qu’une fois ce voyage
C’est un cadeau que l’on oublie
Au fil de l’âge

Comme un livre que l’on écrit
Tu parcours le chemin de ta vie
Puis que l’étincelle s’éteigne
Qu’une page se referme
Pour que le livre se reforme

Quand le roman s’achève
Un autre rêve recommence
Voici le chemin de la vie
Une éternelle romance
Aux parfums de voyage….

sara_h« Quand le roman s’achève
Un autre rêve recommence
Voici le chemin de la vie… »

Illustration : © Sara H. « Un éternel voyage »

Pendant que des anges…

par Camille B.
Classe de Seconde 13

                  

En automne les couleurs tombent
Laissant place au grand manteau d’isolement.
Déméter pleure sa fille reine malgré elle,
Envahit le monde de son souffle glacé
Qui transforme la nature en statue.
Les enfants se créent des amis froids
Pendant que des anges
Se dessinent dans le sol
Et que les miroirs ne reflètent rien.

Charnay Soirée d'aautomne sur la terrasse« En automne les couleurs tombent
Laissant place au grand manteau d’isolement.
.. »

Armand Charnay (1844-1915), « Soirée d’automne sur la terrasse » (détail)
Fin 19e, premier quart du 20e siècle. Charlieu, musée Hospitalier. Crédit photographique :  Emma Artige.

                       

                   

L’Invisible de la Vie

par Alexandre G.
Classe de Seconde 13

                 

Cet autre monde n’est qu’une illusion
Un refuge dans l’inconscient
Pour y trouver consolation :
Une évasion dans le sommeil.

Espoir et désir ne sont qu’aberration
La folie mène le monde
Mais toi seul vois
L’Invisible de la Vie :

C’est une nuit magique
Qui renferme l’imagination
Secrète de nos envies.
Fuir la réalité cauchemardesque

Pour trouver cette impression
De bonheur divinisé
Et ce jour mystique
Qui a pour nom la nuit.

Felix_Valloton_Clair_de_lune_1« Et ce jour mystique
Qui a pour nom la nuit… »

Félix Vallotton, « Clair de lune », vers 1895 (huile sur toile).
Paris, musée d’Orsay

 

              

Terre de désolation

par Gabrielle M.
Classe de Seconde 13

                      

Terre affaiblie
Par ces poussières dissidentes,
Assoiffées à toute heure de la journée
D’un oxygène souillé,

Tu les enveloppes d’un ozone qu’elles achèvent.
Dans des milliards d’années
Tu ne seras plus qu’une Sphère criblée
Protégeant les derniers rayons d’une naine déchue.

Alors elles te rongent, toi, petite bille rocheuse, jouet de l’Homme,
Pour construire un monstre les guidant vers une autre condamnée,
Et partiront sans soigner tes blessures,
Sans t’alléger de tout ce qu’elles te font porter.

gabrielle-m« Terre affaiblie
Par ces poussières dissidentes
… »

Illustration : Gabrielle M.

Le point de vue de l’auteure…

Dans mon poème, je parle de notre planète que nous abîmons avec la pollution. Nous avons beaucoup de chance d’avoir une planète adaptée à nos besoins mais nous la menons à mal en jetant nos déchets dans la nature et en exploitant ses ressources sans modération : la terre n’est pas un jouet et il faut la protéger si nous voulons qu’elle nous protège à son tour. Au vers 2, je parle de « poussières dissidentes » pour évoquer cette fuite en avant incontrôlée. De même au vers 9, j’évoque « les derniers rayons d’une naine déchue » pour suggérer cette inéluctable fatalité. Et le jour où nous voudrons quitter notre planète, ne construirons-nous pas de nouveau un « monstre » technologique ? Nos fusées n’iront-elles pas dégrader d’autres planètes ?
Quant à mon illustration, elle renforce je trouve le contexte dramatique du poème. J’ai ainsi décidé de prendre pour ce photomontage cinq images différentes. Une première avec le soleil qui explose (boule incandescente en référence à la « naine déchue ») avec un fond galactique, puis j’ai utilisé une photographie de la terre que j’ai volontairement « gruyérée » de manière à évoquer la destruction de la couche d’ozone. Pour finir, j’ai choisi une image de Mars que j’ai redimensionnée. Cette planète est évoquée à la troisième strophe : « Pour construire un monstre les guidant vers une autre condamnée ».

Les montagnes bleues de l’âme

par Marine D.
Classe de Seconde 13

Le château du haut de la falaise
Semble perdu dans le bleu de solitude…
Ainsi grimacent les vagues
Et font la promesse d’une embarcation lointaine.

Pierre se laisse emporter dans les longs bras de l’océan,
Et rêve de la renaissance de son passé paradisiaque…
La beauté des sols sous-marins
Arc-en-cièle ses pensées tragiques.

Voyage ouatisant… et l’infini des brumes
L’appelle à grande voix.
Il se perd dans l’asphalte de la mer,
Aussi perdu que dans les entrailles du bonheur…

marine_d_3« Le château du haut de la falaise
Semble perdu dans le bleu de solitude…
 »

Illustration : © octobre 2016, Marine D.

La numérisation de la deuxième livraison  de textes est terminée.
Troisième mise en ligne de textes : mardi 29 novembre 2016…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Un Automne en Poésie, Saison 8 Première livraison

Lancement de l’exposition « Un Automne en Poésie »
— Saison 8 —


uaep_2016-17_bruno-rigolt_copyright_novembre-2016Maquette graphique : © Bruno Rigolt, novembre 2016

Les élèves de Seconde 13 sont fiers de vous présenter l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Voici la première livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 19 décembre 2016 (dernière livraison).

Prochaine livraison : samedi 12 novembre 2016

                        

  

À la Une

par Camille B. et Aurore P.
Classe de Seconde 13


Au sein même de l’unanime silence,
Elle prit l’antenne en direct
Devant la guerre tentaculaire,
Le regard hagard, lentement, elle entreprit
De raconter la mort en mégapixels et en couleurs :

Un voyage d’une inquiétante étrangeté
Si proche de cette crue vision de la vie,
Aussi loin pourtant que la télé allumée achetée à crédit
« Ici Marie Résago, nous assistons en direct
Aux obsèques de l’enfant tombé ».

tele_scoop_br_4« Un voyage d’une inquiétante étrangeté
Si proche de cette crue vision de la vie
..
. »

 Illustration : © 2014, 2016, Bruno Rigolt
Peinture numérique et Photomontage à partir de : Bansky (2005) . Barrière de séparation israélienne en Cisjordanie

_

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La pluie coule le long de mon cœur 

par Margarita N.
Classe de Seconde 13

              

Mon visage est submergé
D’une mer peinte de sept couleurs
Elle me replonge dans la neige des souvenirs
Où je passe des mondes à voyager
Parmi des heures imaginaires.

C’est un paysage imparfait, un paysage de sourires
Et de jardins qui m’amusaient hier :
C’est le doux passé de mon enfance
Où je suivais les nuages et les rayons du soleil.
Eux seuls font ma joie.

Les jours et les siècles, les siècles et les jours…
L’humanité avance vers la société contemporaine
Mais mon chemin est tout autre :
J’appartiens à la nature, aux chemins qui dansent
Je grave ma peine dans la rose de la mémoire

Et dans les pétales de la vie qui se fane pour éclore.
J’aime ce que les gens ne comprennent pas :
La paix du Ciel ouvert et l’air libre de l’aube,
La pluie qui coule le long de mon cœur…
Elle n’est que le reflet de mon âme.

Magritte_ La Mémoire 1948« Et je grave ma peine dans la rose de la mémoire,
Dans les pétales de la vie qui se fane pour éclore… »

Illustration : René Magritte, « La Mémoire » (1948). Musée d’Ixelles, Bruxelles

ADDICTION

par Sylvain H.
Classe de Seconde 13

Je rêvais de mettre haut la barre, et ce fut réussi :
Elle somnole dans mon crâne, cette enivrante déesse
M’ôte la solitude qui m’accompagne
Nymphe tyrannique, muse du prisonnier sans routes,

Elle embellit l’oppression mélancolique par les larmes dissoutes
Dans l’éthanol psychédélique de l’immense verre rempli de doutes.
Verre apaisant, vie brisée : débris de bonheur échoués
Dans les débris de la nuit, dans cette errance paradisiaque,

Où sommeille flasque, sur le comptoir livide
Le condamné dionysiaque fuyant l’addiction originaire
D’une prison bucolique où les tortionnaires finissent
Leurs fatidiques flacons de verre, en attendant les rêves…

debris-de-la-nuit_web« Verre apaisant, vie brisée : débris de bonheur échoués
Dans les débris de la nuit, dans cette errance paradisiaque…
 »

Crédit iconographique : © novembre 2016, Bruno Rigolt

            

                  

Le mouvement des lignes

par Éliane G. et Marine D.
Classe de Seconde 13

              

Devant les courbes du marché du chômage
—courbes fluctuantes selon l’offre et la demande—
il fouillait dans ses poches
mais il ne trouva que misère et désespoir
parmi la joie qui tremble

et l’équilibre des grandeurs sentimentales.
Le voici qui regarde les courbes de statistiques
et son tee-shirt déchiré en fuite avec le temps.
On lui a dit : « Il faut savoir se vendre, être productif »,
mais il ne sait que recoudre

les trous béants du voyage de ses sentiments.
Il tourne la page de son ancienne vie remplie de larmes :
il s’apprête à tromper son histoire
dont il ne gardera que les perles enfouies
dans un mouchoir au fond d’un tiroir.

Puis il marche longtemps sur le trottoir,
emplissant ses poches de bouffées d’air bleu,
de silences et de minutes brèves.
Le tee-shirt rapiécé de joie semblait comme neuf,
et les courbes de ses pas dansaient dans la nuit…


courbes-sentimentales_homme_1« …  et les courbes de ses pas dansaient dans la nuit… »

Crédit iconographique : BR

Nuit d’hiver
(Nouvelles pratiques de la feuille du temps)

par Rémi M.
Classe de Seconde 13

              

Les animaux sous la réalité des étoiles chantent
_____Une nuit d’hiver
_________Une nuit d’ivoire
Les pleurs des fleurs avec leurs pensées froides
_____Effeuillent le temps,
__________Me couvrent de pensées noires.

La fontaine de la vie s’est tarie en s’approchant
_____De l’échéance
__________Le dragon de glace se réveille :
Il souffle le froid de la mort d’amour d’hier
_____En lendemains d’aurore.
__________Le baiser des lèvres de l’hiver

S’entrouvre vers les aigles majestueux
_____Du cortège de la nuit
__________Et dans le rouge de son sang,
Le jour se meurt…
_____La feuille tombe lentement
__________Vers l’onde paisible de la vie.

dans_la_nuit_du_monde_Bruno_Rigolt« La feuille tombe lentement
Vers l’onde paisible de la vie… »

Illustration : © Bruno Rigolt,  « Arbres sur le Loing près de Montargis » 

Enfance perdue

par Farah S., Sara H. et Syrilia Z.
Classe de Seconde 13

                  

Armes, larmes de l’enfant
Épris de la mélancolie des jours passés.
La problématique de son coeur :
Rester en vie.

Mais déjà les étoiles de la guerre
Embrasent tout son être. Son corps n’est plus
Que des portes battantes qu’on ouvre.
Les pleurs de l’enfant se referment :

Le pouls ne bat plus
Ses yeux aussi se referment.
Ses proches autour de lui
Gisant sans vie.

Flammes devenues éternelles
Alep bombardée de tous côtés
Sourire envolé, larmes qui sèchent
Sous le tableau rouge sang du soleil.

enfant_guerre_bombardement-2« … Les pleurs de l’enfant se referment
Le pouls ne bat plus
Ses yeux aussi se referment
… »

Crédit iconographique : BR
Peinture numérique et photomontage d’après capture d’écran publiée le 19 novembre 2015 sur le compte Facebook du ministère russe de la Défense, montrant un bombardier Tupolev Tu-95 larguant un missile de croisière lors de frappes aériennes sur la Syrie afp.com/L’Express

                       

                   

Ode à toi

par Camille B.
Classe de Seconde 13

                 

C’est une montgolfière pleine de rire, un jeu
après qui l’on court sans savoir vraiment qu’on a déjà gagné.
Comme une étoile, il gravite autour d’astres
encore inconnus du satellite de la pensée.

On dit que tu es rose ; je te voyais plus incolore,
plus indolore qu’un sentiment éclos. Tu es
l’hypnose humaine. Toi qu’on nomme amour,
le connais-tu au moins ?

amour_br
« C’est une montgolfière pleine de rire, un jeu
après qui l’on court sans savoir vraiment qu’on a déjà gagné… »

Crédit iconographique : © novembre 2016, Bruno Rigolt

 

              

Pourquoi j’écris

par Manon D.
Classe de Seconde 13

                      

Pourquoi j’écris ?
Car le désir de la mort
Se manifeste
Tel une lueur
Inachevée, isolée,
Influencée par les adieux

Illuminée par le refrain
Des hurlements de mémoire
Ensuite supprimée
Par les variantes des images,
L’origine relationnelle,
L’envol des oiseaux

Ou encore l’adaptation d’exister.

Voilà pourquoi j’écris.

oiseau_ocean_nuit_cadre_web_bruno-rigolt« … L’envol des oiseaux
Ou encore l’adaptation d’exister.
Voilà pourquoi j’écris… »

Illustration : © novembre 2016, Bruno Rigolt (peinture numérique)

La numérisation de la première livraison  de textes est terminée.
Deuxième mise en ligne de textes : samedi 12 novembre 2016…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2B/ Extraordinaire, monstruosité et métamorphose

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à moyen ★★

B/ Extraordinaire, monstruosité et métamorphose


agata_kawa_1Agata Kawa,  « Le Souffle/Femme-Renard », 2015 (détail)
Aquarelle, encre, crayons, chlorophylle, pollen, broderies, perles, matériaux d’origine organique et végétale

_

Dans

Des monstres et prodiges (1573), Antoine Paré désignait la monstruosité comme ce qui s’écarte de « l’ordinaire cours des choses »¹. Une telle acception ramène en tout point à la définition de l’extraordinaire : « Qui étonne, choque, parce qu’il n’est pas conforme à la norme prévisible ou attendue » (CNRTL). D’ailleurs, n’entend-on pas dire parfois que quelque chose est « géant », « génial », « monstrueux » pour caractériser un phénomène hors-norme ?

De fait, le monstre c’est d’abord « un individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d’un organe, soit par position anormale des membres […], qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », [qui] « est contre nature » (CNRTL). Ainsi est-il souvent réifié, c’est-à-dire réduit à l’état de chose : absurde, incongru, le monstre n’est plus humain, il est monstrueux, c’est-à-dire « contraire à l’ordre naturel des choses, à la bienséance ou à la morale ».

Parce qu’il est hors norme, contraire à la nature, le monstrueux nous confronte tout d’abord à notre propre humanité. Ce qui frappe en effet chez les monstres et autres créatures fantastiques ou mythologiques, c’est la manière dont ils amènent à questionner notre réalité, dont ils sont en fait la transcription. Si les mythes et légendes semblent donc abolir le réel en perturbant l’espace et le temps, ils transposent des sentiments et des désirs bien humains. Ainsi le Léviathan, dont la puissance extraordinaire déchaîne les tempêtes, a inspiré à Thomas Hobbes en 1651 son fameux traité politique Mattotti-Jekyll_2« dans lequel le monstre symbolise l’État et sa puissance hiérarchisée »².

← Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

De même, l’ascension de l’indomptable cheval ailé Pégase vers le firmament en fait une figure de l’inspiration et de la créativité humaine. N’est-ce pas avec le sang de l’Hydre qu’Ulysse, en empoisonnant ses flèches, parviendra à vaincre ses ennemis ? Par sa puissance symbolique, le minotaure mi-homme mi-taureau, ne renvoie-t-il pas l’homme à ses propres démons ? Et Frankenstein ou Mr. Hyde ne réveillent-ils pas le monstre qui sommeille en chacun de nous selon le principe d’un dédoublement manichéen ?

« Ainsi le personnage de Stevenson synthétise les deux grandes figures romantiques du savant, Faust et Frankenstein. Comme Frankenstein, il veut rivaliser avec Dieu, il veut changer les règles de la nature ; mais en cherchant à maltraiter l’évolution, il se condamne à refaire le chemin en sens inverse : d’homme il se fait bête velue, d’être moral il devient pur instinct et vice. Son pacte faustien, il ne le signe pas avec un quelconque Méphistophélès, il le signe avec lui-même, ou plutôt avec la bête, cet autre en lui-même : après tout le mot « Diable » ne vient-il pas du grec diaballein, désunir séparer ? »³.

La monstruosité
« La monstruosité amène tout d’abord à une réflexion sur la peur de l’inconnu. « Le monstre effraie parce qu’il évoque la possibilité d’une structure du chaos. Il est un marasme fonctionnel. Or, du point de vue de l’homme, cette formation contraire aux lois de la nature doit être punie d’une manière ou d’une autre. Ainsi observe-t-on souvent l’impression, chez le personnage moderne, d’être partagé psychiquement. Son comportement devient alors ambigu et son apparence change au gré des humeurs et des circonstances, à l’instar des nains des traditions celtique et germanique. Celui qui se retrouve devant cette sorte de monstre découvre une personnalité protéiforme, c’est-à-dire multiple, fluctuante et dangereusement insaisissable. »
Maud Massila, « Le monstre à visage humain »
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine, volume X, Cahiers Kubaba, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, Paris  L’Harmattan 2007, page 17.

Par opposition à l’ordre de la raison qui fonde la beauté de l’humain comme de l’univers selon un principe d’équilibre, le monstre a contrario est la déformation de cette harmonie. « Dans bien des modèles cosmogoniques, le monstre incarne le désordre avant l’ordre, et symbolise le monde à l’état brut » avant sa conquête par l’homme »⁴. Il est « le vivant de valeur négative », une « contre-valeur vitale », « la négation du vivant par le non-viable » (Georges Canguilhem⁵). Il apparaît ainsi comme un accident de la nature, une anomalie génétique, une sorte d’animal pourvu de qualités sensitives.

Là où la raison appelle la connaissance, la monstruosité opère à l’opposé une déconstruction des enjeux mêmes de la connaissance pour devenir un phénomène de foire, un événement extraordinaire qui échappe à toute mesure, qui apparaît comme étranger à l’ordre de la raison. Christine Ferlampin-Acher note très justement : « la morphologie du monstre est marquée par une pluralité sans harmonie. Il est hirsute, hérissé d’appendices, cornes, dents, queue… l’idéal médiéval –le corps fuselé de la levrette, la masse parfaitement structurée du coursier, la longue silhouette de la jeune fille– est bafoué »⁶.

Un aspect important du monstrueux est en effet l’excès, le dépassement des limites du possible. Face au normal, il représente l’étranger, le bizarre, la folie, l’anormal, le pathologique. Il est à l’opposé de la norme puisqu’il est extra-ordinaire : en ce sens il est subversif ; sa difformité devient une animalité : que l’on pense à ces hommes à tête d’animal, têtes hybrides et grotesques qui se produisaient dans les cirques ou sur les Boulevards : l’homme chien au XIXe siècle, l’homme-lion ou Elephant-man exhibés comme des curiosités, des bêtes à tête humaine. Comme l’indique justement François Dagonet, « il s’agissait, à travers eux, de portraitiser le vice, la perversion, le fantastique, le chaos, le diabolique »⁷.

Parce qu’il est contre-nature, le monstre invite tout autant à une réflexion sur l’extraordinaire que sur la normalité dont il conteste avec une part de provocation les codes : certaines créatures mi-hommes, mi-monstres comme le loup-garou, vont jusqu’à remettre en question la rupture entre l’humanité et le règne animal : « Le loup-garou se métamorphose les nuits de pleine lune et dévore ses proies avant de reprendre forme humaine aux premières lueurs de l’aube. […] Preuve de sa double nature, son corps redevenu humain garde les stigmates de ses activités nocturnes »⁸.

Francis Bacon
ou le « monstre de peinture »

bacon_photoFrancis Bacon, peintre anglais de Pierre Koralnik est un documentaire (Suisse, 1964) d’une vérité à fleur de peau sur la souffrance exacerbée de Fancis Bacon, peintre britannique disparu en 1992 à l’âge de 82 ans. Bacon évoque de façon exacerbée et volontairement provocante « combien adolescent il dégoûtait tout à fait ses parents, et comment alors son père l’avait cédé (vendu ?) à 16 ans à un « enleveur de chevaux » ? Terme traité comme une erreur de langue rectifiée en « éleveur » par le cinéaste, alors que Bacon connaît et sait utiliser le français avec pertinence […] »⁹.

Ce 

polymorphisme est très apparent dans plusieurs toiles du peintre Francis Bacon (Dublin 1909−Madrid 1992) dont les célèbres autoportraits monstrueux déforment l’humain au point de l’animaliser.

Surnommé le « monstre de peinture », cet artiste anglais « veut rendre la crudité et la cruauté »*. Ce que je veux faire, écrit Bacon, c’est restituer le sujet dans le système nerveux ». Le grotesque métaphysique est en fait pour Francis Bacon, une condition pour exister.

* Jean-Claude Beaune, La Vie et la mort des monstres, Seyssel Éditions Champ Vallon 2004, page 89.

Par leur structure duelle, les tableaux de Bacon amènent à une réflexion sur la nature du monstre. Un grand nombre d’autoportraits accentuent en effet la relation entre visage normal et son pendant menaçant. Ce jeu de reconnaissance et de distinction amène à une sorte de confrontation du personnage avec son double à tel point qu’on finit par ne plus savoir « laquelle des deux entités est véritablement monstrueuse : c’est la vision même de cette impossible dualité, qui instaure un malaise. […] L’incarnation infernale complète son modèle et lui donne une valeur nouvelle. Elle révèle dans ce cas un point de vue philosophique tout attaché à la manière et à sa puissance d’engendrement. On perçoit chez l’inventeur du double une fascination pour les pouvoirs occultes et pour les puissances d’engendrement »10.

bacon-autoportrait_1976Francis Bacon, « Autoportrait », 1976

« A partir de son œuvre, l’homme contemporain se trouve brusquement capable de connaître ce mélange de violence, d’angoisse, de peur du sacré, de désir, de désespoir, de déchéance, de recherche de l’amour, d’abjection animale présent en lui, cette manière devenant nécessairement constitutive de la beauté. »

Luigi Ficacci, Francis Bacon, Taschen 2005

 

« Au nom du pire »…

Bestialisation et animalisation vont de pair : face au grand Art et à la Science qui se doivent de créer des normes, c’est-à-dire un savoir établi, le monstrueux relève de l’infra-humanité. Il n’implique pas seulement un écart à la norme : il connote l’échec de l’être humain, son abandon par Dieu. Car il n’est plus créée « au nom du Père » mais « au nom du pire » : sa déviance physique fait de lui un déviant moral, un pêcheur, un paria, comparable à un animal : selon Malebranche, le monstre est michel_ange_adamle produit déviant des lois générales qui régissent l’agencement de la matière : « les lois générales de la nature ont amené des accidents qui ont fait naître des monstres ». La question du monstre relève donc du spectaculaire, de la monstration. Par son statut et sa forte exposition médiatique dans la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment en France et dans l’Angleterre victorienne, donc dans des sociétés qui mettent en avant le narcissisme de l’image, le monstre est son contraire : il est une déviation de la beauté. « Montré du doigt » comme un phénomène de foire, on peut le regarder, le toucher, car il est en position d’objet, de marchandise, de produit de consommation dénué de facultés sociales. À la différence du pointé du doigt religieux comme on peut le voir dans les fresques que Michel-Ange a peintes pour la Chapelle Sixtine où le pointé du doigt de Dieu crée Adam, le monstre devient le produit de la surenchère médiatique : exclu du paradis de la bonne conscience sociale, il est exposé comme un phénomène sensationnel dans les foires et les cabinets médicaux.

Regardez attentivement le document suivant, qui est une affiche d’un « musée d’anatomie » (1875), particulièrement la façon dont il mêle au voyeurisme le plus brutal, une prétendue justification scientifique : c’est ainsi que le spectacle de foire s’affuble pompeusement de l’expression à rallonge : « Exposition du Grand Musée d’Anatomie, d’Anthropologie et d’Histoire naturelle ». Particulièrement au XIXe siècle, la tératologie, qui est l’étude scientifique des malformations congénitales, va souvent mêler aux préoccupations naturalistes le voyeurisme le plus abject :

hommes_chiens_afficheAffiche de l’exposition d’un « musée d’anatomie » (1875)
Document extrait de l’ouvrage de Pierre Ancet, Phénoménologie des corps monstrueux, Paris PUF 2015
Le monstre, phénomène de foire


« Avec des phénomènes de foire, on se trouve, d’emblée, face à des corps anormalement constitués et face un espace délimité, régi par ses propres lois. À Neuilly, à Saint-Cloud ou à Vincennes, aux confins de la ville, la foire appelle et implique le monstre puisqu’elle l’exhibe et s’en nourrit. Particulièrement propice à la tératogonie, l’espace forain met en scène le corps dans sa beauté et sa laideur, sa force et sa faiblesse, ses anomalies, dysfonctionnements et mystères. Clinique publique, physiologie donnée en pâture aux badauds, fête parfois macabre, la foire est avant tout un spectacle où le corps et le monstre font les frais de la représentation. Or pour la fin du XIXe siècle, le corps et le monstre ne sont souvent qu’une seule et même chose. D’où l’importance de lieu comme la foire, spécialement conçu pour l’exhibition. »
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Evanghélia Stead, Le Monstre, le singe et le fœtus : Tératogonie et Décadence dans l’Europe fin-de-siècle, Genève Droz 2004, page 159

Comme le montre très bien Pierre Ancet à propos de l’homme-éléphant« le regard porté à l’époque sur le corps d’autrui recherche le sensationnel. La vision du monstre est l’inverse d’une contemplation. Elle est la recherche d’une excitation, d’une sensation forte comme dans nos parcs d’attractions actuels. On peut comparer la sensation physique liée au corps difforme à l’attirance produite par un corps nu. Autant dans la société victorienne le corps érotique et le sexe étaient profondément refoulés, autant le rapport au corps difforme ne pose aucun problème de conscience et autorise toutes les exhibitions. Il faut bien comprendre que cette forme de voyeurisme n’est nulle part condamnée. L’institution médicale les recommande à titre édifiant. Toutes les couches de la société s’y livrent. Les albums de photographies de famille sont ornés de l’image de l’homme-éléphant, la meilleure société défile dans sa chambre d’hôpital. »11

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Parcours de lecture 1
Victor Hugo : le monstre, entre sublime et grotesque

  • Le monstre Quasimodo dans Notre-Dame de Paris 
  • Gwynplaine dans l’Homme qui rit

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  • Notre-Dame de Paris (1831)

La scène se passe à la fin du Moyen Âge. Pour se divertir, le peuple de Paris décide de procéder à l’élection du « pape des fous », un concours de grimaces.

« C’était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s’étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s’était construit dans les imaginations exaltées par l’orgie, il ne fallait rien moins pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d’éblouir l’assemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s’avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n’essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre*, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit œil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là,, comme les créneaux d’une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse. Qu’on rêve, si l’on peut, cet ensemble.

L’acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c’est alors que la surprise et l’admiration furent à leur comble. La grimace était son visage.

Ou plutôt toute sa personne était une grimace.
[…]
On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.

Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, […] la populace le reconnut sur-le-champ, et s’écria d’une voix:

– C’est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c’est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame !Quasimodo le borgne! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël !**

On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.

– Gare les femmes grosses*** ! criaient les écoliers.
– Ou qui ont envie de l’être, reprenait Joannes.

Les femmes en effet se cachaient le visage.

– Oh! le vilain singe, disait l’une.
– Aussi méchant que laid, reprenait une autre.
– C’est le diable, ajoutait une troisième. »

Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, Livre 1, chapitre V, 1831
* tétraèdre : à quatre faces.
** Noël : cri de joie.
*** grosses: enceintes.

Comme nous le voyons à travers cette description, le monstre n’existe plus en tant qu’homme : tout d’abord comparé à un « singe », il n’est qu’un phénomène de foire dont le corps, transformé en spectacle, est mis à distance de la société normale pour en faire un objet de curiosité, un bouffon tragique : il devient celui dont on peut se moquer légitimement, dont le rire peut disposer librement. Comparé également à un « diable », il est en outre associé par la foule à la figure du mal.

Ce très beau texte permet aussi d’interroger notre rapport à la différence. Le rire de rejet est ainsi un refus de l’altérité et plus encore une légitimation de la violence permettant à celui qui rit de triompher de l’échec et du vide existentiels en dénaturant l’autre, et de s’affranchir, par procuration, de la loi morale. Le rieur devient Dieu, et celui qui fait l’objet de la moquerie est en quelque sorte une marionnette dont le rieur se plait à tirer les ficelles.

Charles Lughton, magistral dans Quasimodo (The Hunchback of Notre Dame) de  William Dieterle (1939)

L’Homme qui rit  (1869)

Dans ce roman historique, social et philosophique, dont l’action se déroule en Angleterre au début du XVIIIe siècle, Victor Hugo évoque les destins croisés de plusieurs personnages. Parmi eux, Gwynplaine « l’homme qui rit », défiguré alors qu’il était enfant, devient malgré lui la vedette incontestée des foires de la vieille Angleterre où la vision de son visage déformé cause l’hilarité générale…

Dessin à l’encre de Victor Hugo →

« C’est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. […] Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l’aggravaient. […]

Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.

Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire.

L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et s’amalgamaient sur cette figure ; la somme des soucis, des désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté ; un coin de la bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème ; les hommes venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire d’ironie que chacun a en soi ; et la foule, sans cesse renouvelée autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules d’un homme, le rire éternel !

Comme nous le voyons dans ce passage, le phénomène de l’exhibition va de pair avec l’exclusion dont Gwynplaine est victime : créature hors norme, il est littéralement un monstre burlesque, mais d’autant plus tragique, qu’il rit malgré lui : « C’est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non ». Pareille description fait du monstre l’archétype du faible, de l’exclu, de l’être bizarre, frustré, refoulé. Comme pour Quasimodo ou la créature de Frankenstein de Mary Shelley, ce qui domine ici est bien l’opposition entre l’apparence —le masque difforme et grotesque que Gwynplaine propose aux autres hommes, celui de l’homme qui rit—, et ce qu’il est réellement, un homme intelligible et sensible, qui ne rit pas.

« le monstre est voué à l’exclusion » 

 

Passager clandestin de la littérature, le monstre habite des romans et des récits dont la lecture procure un plaisir difficile à avouer. […] Qui sont ces monstres ? De malheureuses victimes de malformations physiques que les camelots exhibent dans les foires et dont le commerce a donné naissance à d’odieuses pratiques de mutilation, comme le montre Victor Hugo dans L’Homme qui rit ? Ou des êtres malveillants dont les anomalies physiques exhibent la perversité ? Doués d’une ambiguïté fondamentale, les monstres suscitent peur et pitié, répulsion et fascination.

Condamnés à l’exclusion, ils incarnent d’abord la différence. Affligés de difformités morphologiques, ils provoquent une répulsion et une interrogation. Des êtres d’une apparence aussi étrange induisent par analogie un jugement moral, hâtif, mais vite porté par le bon sens populaire et habilement exploité par les esprits cultivés, comme le prouve la chasse aux sorcières menée par les Inquisiteurs au Moyen Âge. De tels vices physiques ne peuvent que manifester la noirceur de l’âme. L’horreur engendrée par les monstres fait planer une menace de mort qu’il est urgent de repousser : le monstre est voué à l’exclusion.

Mais les secrets qu’il laisse entrevoir sur les mystères de la vie humaine suscitent simultanément une curiosité bien proche du désir. Le désordre et le mal que représente le monstre ne sont-ils pas le signe d’une transgression des tabous, des interdits élaborés par la civilisation, pour sa sauvegarde, mais au détriment de jouissances inavouées ?

[…] Mais le monstre est le double dégradé de l’être idéal, tout comme le diable l’est de Dieu, et l’interdit n’est que l’envers du désir. Le monstre est ambivalent, comme l’angoisse qu’il suscite. Cette ambivalence se raffine lorsque le dédoublement ne se manifeste plus dans un objet extérieur, mais qu’il est vécu comme une division ou une permutation du moi. C’est ce que révèle le dédoublement du Dr. Jekyll en Mr. Hyde qui avoue sa certitude de la dualité de sa personnalité, ou la perte d’identité, délire diabolique, qui torture Médard dans Les Elixirs du Diable. Les vampires, les plus primitifs des monstres, parents de la Chimère, personnifient aussi nos désirs de longévité, d’ubiquité et de volupté : ils suscitent ainsi, dans la conscience raisonnable, la peur qu’impliquent de tels excès.

Claire Caillaud, « Les délices de la peur »,
revue Textes et documents pour la classe, décembre 1995.

 

 Le véritable monstre, c’est l’homme…

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1817), dernier chapitre
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À la fin du roman, la créature monstrueuse, œuvre du Docteur Frankenstein, s’adresse au narrateur…
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Je ne demande pas de compassion pour ma misère. Jamais personne ne m’accordera sa sympathie. Quand je l’ai recherchée pour la première fois, je tenais à partager avec autrui l’amour de la vertu ainsi que les sentiments de bonheur et d’affection qui habitaient mon être. Maintenant que cette vertu n’est plus qu’une ombre, que le bonheur et l’affection ont fait place à un désespoir amer et détestable, que me reste-t-il pour susciter la sympathie ? […] Autrefois, j’espérais follement rencontrer des êtres qui, oubliant ma laideur, m’aimeraient pour les qualités dont je savais faire montre. Je me nourrissais de pensées élevées d’honneur et de dévouement. Hélas, le crime m’a désormais rabaissé à un rang inférieur à celui de l’animal le plus vil. […] Quand je songe à la liste effrayante de mes péchés, je ne puis croire que je fus bien cette créature dont l’esprit était rempli de visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté de la bonté. Mais ainsi va la vie, l’ange déchu devient un démon malfaisant. Pourtant, cet ennemi de Dieu et des hommes, lui-même, avait des amis et des compagnons dans sa désolation ; hélas, je suis seul.
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© Gallimard Folio Plus, Traduit de l’Anglais par Paul Couturiau, 2008.

En fait, comme nous le comprenons bien, le monstre n’est pas celui qu’on croit : la laideur monstrueuse des uns révèle la laideur morale et « l’inhumaine comédie » du monde. Dans Elephant Man (1980), David Lynch décrit ainsi magistralement le calvaire de John Merrick, exposé comme un phénomène de foire parce qu’il ne correspond pas « à la règle générale entendue comme une norme »12 : le monstre, c’est bien l’humanité elle-même qui le génère par son inhumanité, par sa démesure destructrice, cynique et immorale.

Comme le remarque très bien Éric Dufour à propos d’Elephant Man, « l’exhibition du monstre, dans un film qui semble toutefois relayer le dispositif du cirque, puisqu’il diffère l’apparition de la difformité physique et en fait un spectacle comme à la foire, est le corrélat d’une interrogation qui surgit au sein de la narration : qui est le véritable monstre ? Ne sont-ce pas plutôt ceux qui, sous leur normalité physique, se révèlent être des monstres moraux  » ? 13 

La fin du roman  Frankenstein de Mary Shelley est à ce titre très intéressante : en présentant le monstre comme la conséquence du prométhéisme accru et incontrôlé de l’homme moderne, forme de « surenchère organisée dans l’extraordinaire » (B.O.), l’auteure défie les taxinomies, c’est-à-dire la classification des espèces selon des normes dichotomiques, si en vogue au XIXe siècle : dans des sociétés sérialisées à l’extrême où le rêve eugéniste tend à définir les individus selon des critères de perfection physique qui apparentent idéalement l’homme à un dieu, la créature de Mary Shelley nous rappelle l’existence d’une autre dimension : l’extraordinaire de la créature, c’est précisément son humanité. Il n’est plus ce « vivant de valeur négative » (G. Canguilhem) que nous évoquions au début de notre étude, il est l’humanité de l’homme, c’est-à-dire sa conscience.


Freaks : une réflexion sur la condition humaine 

Réalisé en 1932 par Tod Browning, Freaks, (traduction française : La Monstrueuse Parade) est un film américain culte qui amène à une réflexion majeure sur la condition humaine par le biais de la monstruosité. Le point de vue adopté par le réalisateur est toujours celui des monstres.

cleopatra_freaks_1Le film raconte de la façon la plus crue comment Hans, lilliputien dans un cirque, tombe amoureux de la grande et belle trapéziste Cléopâtre : flattée et amusée au départ, celle-ci se joue du désarroi de Hans et méprise les « monstres » de la troupe : victime de ses moqueries, les « freaks », se vengent…

« Ils

boivent, mangent, fument, font leur lit, se marient, ont des enfants, discutent, se disputent, se font du souci, observent ce qui se déroule autour d’eux, aident l’un des leurs… Ils sont toujours aperçus au repos et non au travail, mais les gestes quotidiens qu’ils effectuent sont manifestement les leurs dans le spectacle : tenir une fourchette ou un verre avec l’un de ses pieds pour manger et boire, marcher avec ses mains, saisir et allumer une cigarette avec sa seule bouche afin de fumer… Le simple fait de boire, manger ou fumer devient un numéro monstrueux. […] L’une des grandes forces – inventions ? – de Browning est ainsi de faire jouer le naturel à des êtres singuliers. […] Quant à Cleopatra, si sa monstruosité est d’abord morale, quelques éléments indiquent son hybridation à venir. Trapéziste et belle femme, elle tient du génie aérien qu’est la sylphide. En bonne vamp, elle a à voir avec de nombreuses créatures mythologiques […] qui s’en prennent aux hommes qu’elles séduisent et affaiblissent. Par son comportement de femme avide, elle est assimilable à une harpie dont elle possède finalement presque le physique (un corps de vautour et une tête de femme). Enfin, en refusant d’appartenir à la tribu cleopatra_freaks_2des phénomènes par l’union, Cleopatra est condamnée à y entrer par la manière forte. Freaks est aussi le récit du cheminement qui conduit Hans à s’accepter comme il est et Cleopatra à incarner physiquement sa monstruosité. D’« oiseau de paradis » (filmé
en contre-plongée) évoluant dans les airs de la piste de cirque, elle devient femme-canard (saisie en plongée) clouée au sol dans un box de sideshow. Freaks est donc fondamentalement un film sur l’acceptation des corps monstrueux par eux-mêmes. »

Boris Henry, « Dossier Freaks » (Lycéens et Apprentis au cinéma), page 7.

En remettant en cause l’ordre qui assigne à chaque chose sa place, l’extraordinaire amène donc à une profonde réflexion sur la condition humaine par le biais de la monstruosité, comme apte à réordonner le réel selon une logique de questionnement autant social que moral : comment voyons-nous ce qui n’est pas ordinaire ? Quelle est la légitimité de nos critères de jugement et de nos réquisitoires ? Qu’est-ce qu’un prodige s’il fait dé-naître l’enfant qui est dans l’homme, le cœur qui est dans l’âme ?


Parcours de lecture 2
Franz Kafka : La Métamorphose

Rédigée en 1912 dans un contexte de crise politique, sociale et familiale grave, La Métamorphose de l’écrivain tchèque Franz Kafka entretient le malaise et la perplexité. Derrière le point de départ fantastique de la nouvelle se cache en effet un sens symbolique et métaphysique qui altère volontairement les conventions et les codes du romanesque. Dans ce passage du chapitre 3, Gregor, personnage banal métamorphosé en insecte, profite d’un moment d’inattention de la famille qui l’a cantonné dans sa chambre, pour écouter sa sœur Grete jouer du violon.

La sœur se mit à jouer ; le père et la mère suivaient attentivement, chacun de son côté, les mouvements de ses mains. Gregor, attiré par le violon, s’était risqué un peu plus loin en avant, et avait déjà la tête dans la salle. […] avec la poussière qui régnait dans sa chambre et qui volait au moindre mouvement, il était, lui aussi, couvert de saletés ; il entraînait avec lui des bouts de fil, des cheveux, des restes de nourriture, accrochés sur son dos et sur ses flancs ; et son indifférence à tout était par trop grande pour qu’il se mît sur le dos, comme il le faisait avant, plusieurs fois par jour, afin de se nettoyer contre le tapis. Or malgré l’état où il se trouvait, il n’eut pas scrupule à s’avancer quelque peu sur le plancher impeccable de la salle.

Au demeurant, personne ne lui prêtait attention. La famille était entièrement requise par le violon ; les locataires en revanche […] en avaient assez de toute cette séance, et ce n’était plus que par politesse qu’ils acceptaient d’être dérangés.

[…] Gregor rampa un peu plus loin encore, gardant la tête au ras du plancher […] Était-il un animal, alors que la musique le bouleversait tant ? Il avait l’impression que s’ouvrait devant lui un chemin vers la nourriture inconnue à laquelle il aspirait. Il était résolu à progresser jusqu’à la sœur, à tirer un petit coup sur sa jupe pour lui suggérer que si elle voulait bien, elle n’avait qu’à venir avec son violon chez lui, car personne ici n’appréciait sa musique comme il le ferait, lui. Il avait l’intention de ne plus la laisser sortir de sa chambre, du moins tant qu’il serait en vie. Pour la première fois, son aspect effrayant lui servirait à quelque chose : il se voyait gardant en même temps toutes les portes de sa chambre et repoussant les assaillants de son souffle rauque. La sœur, elle, ne devait pas être contrainte, il faudrait qu’elle demeurât chez lui de son plein gré ; il faudrait qu’elle restât sur le canapé assise à côté de lui, qu’elle abaissât son oreille jusqu’à lui, et il lui confierait alors qu’il avait eu la ferme intention de l’envoyer au conservatoire et que, si ce malheur n’était pas arrivé entre-temps, il l’aurait annoncée à tout le monde à Noël dernier — Noël était passé, c’est bien cela ? —, et ce sans tenir compte d’aucune objection. Après cette explication, la sœur, bouleversée, éclaterait en larmes ; Gregor se hausserait jusqu’à son épaule et embrasserait son cou qui était dégagé, car depuis qu’elle allait au magasin, elle ne portait ni ruban, ni col.

« Monsieur Samsa ! » cria au père le monsieur du milieu, en pointant le doigt, sans un mot de plus, vers Gregor qui avançait lentement. Le violon se tut ; le locataire commença par sourire en hochant la tête en direction de ses amis, puis regarda de nouveau vers Gregor. Au lieu de chasser Gregor, le père parut considérer comme plus urgent de rassurer les locataires, bien qu’ils ne fussent pas émus du tout et que Gregor semblât les divertir beaucoup plus que le violon. Il se hâta d’aller vers eux et tenta, bras largement écartés, de les refouler dans leur chambre, en s’interposant pour les empêcher de regarder Gregor. Alors ils commencèrent à se fâcher un peu, sans que l’on pût décider si c’était à cause de l’attitude du père ou s’ils étaient en train de découvrir qu’ils avaient eu, sans le savoir, un voisin de chambre tel que Gregor.

Ce passage, très caractéristique de l’univers kafkaïen, est une véritable métaphore du tragique de la condition humaine. Au départ, la scène décrite semble totalement absurde. Rejetant délibérément la littérature d’épouvante, l’auteur refuse de se complaire dans l’horrible et choisit au contraire de s’en distancer. L’histoire est en effet présentée comme une série de faits réels. Cela explique en partie le manque d’étonnement des personnages. On a plutôt l’impression de pantins ou de simples figurants de théâtre réduits à un rôle caricatural.

Cette façon de prendre distance avec la tragédie racontée est caractéristique de l’expressionnisme kafkaïen : apparu au début du vingtième siècle, l’expressionnisme est la projection d’une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au lecteur une réaction émotionnelle. Tout le réalisme de la scène semble progressivement déformé au point de devenir oppressant. Pour atteindre une plus grande intensité expressive, le narrateur omniscient n’hésite pas à apporter un grand nombre de détails : Kafka prend ici le contre-pied d’une position fantastique en proposant une description dénuée de tout effet spectaculaire.

En fait, le sens latent est à découvrir dans les lignes du récit : celui d’une tragédie familiale et d’un drame social : chassé par les siens, relégué dans la saleté de sa chambre, Gregor vit la séparation et la solitude : il est l’archétype du monstre, de l’étranger, de l’incompris. L’espace de La Métamorphose est circonscrit par des fenêtres et des portes qui ont pour fonction d’être des frontières. On voit très bien dans ce passage une séparation entre l’espace immaculé où vit la famille (« le plancher impeccable de la salle ») et la saleté de la chambre de Gregor (« avec la poussière qui régnait dans sa chambre et qui volait au moindre mouvement, il était, lui aussi, couvert de saletés »). L’appartement ressemble ainsi à un huis-clos sans aucune porte de sortie, et dont la seule issue sera la mort.

Par la transcription d’un univers où l’imaginaire envahit la banalité de l’Histoire et désordonne le réel, La Métamorphose apparaît comme la « préfiguration angoissante de la condition humaine dont les impératifs finissent par avilir, au point de transformer symboliquement, les individus en cloportes »14. Car la bestialité n’est sans doute pas à chercher là où elle semble la plus apparente : pour Kafka, les véritables monstres sont les gens apparemment normaux prêts à tuer et à rejeter les différences. La métamorphose, c’est avant tout la métamorphose du monde. Les deux guerres mondiales du vingtième siècle et leurs atrocités donnent à cette  nouvelle une dimension visionnaire.

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CONCLUSION


N

ous avons terminé sur Kafka et la métamorphose de Gregor. Nous aurions pu évoquer également la transformation des hommes en rhinocéros dans la pièce d’Eugène Ionesco : comme le dit Daisy, « Après tout, c’est peut-être nous qui avons besoin d’être sauvés. C’est nous peut-être les anormaux » (Acte III). Prisonniers de notre carapace d’insecte, sommes-nous capables de penser l’Autre autrement qu’en termes de rejet ? Le monstre, c’est la norme sclérosante, ce sont nos préjugés.

De fait, en questionnant les normes sociales et morales, l’irruption de l’extraordinaire nous confronte à notre véritable humanité : le monstre ne nous transpose pas dans l’irréalité ; ses excès révèlent la dureté de la vraie vie. La nouvelle de Kafka débute ainsi par le réveil de Gregor, métamorphosé en insecte, et sa confrontation au monde bien réel. Enfermé par les siens dans sa chambre, il est en proie à la monstruosité du monde et va mourir victime de cette monstruosité.

Le monstre emblématise la menace de l’altérité. Comme l’a bien dit Georges Canguilhem, « l’existence des monstres met en question la vie quant aux pouvoirs qu’elle a de nous enseigner l’ordre »15. : le sort de Gregor est semblable à celui de Quasimodo, de Gwynplaine, de la Créature de Mary Shelley ou des humanoïdes immortalisés dans Blade Runner de Ridley Scott ou dans Intelligence Artificielle de Steven Spielberg : le rejet du hors norme conduit à questionner la folie ordinaire qui habite chacun d’entre nous.

Car l’altérité monstrueuse n’est point constituée seulement de silhouettes plus effrayantes les unes que les autres, de crânes chauves, de visages blafards avec des oreilles en pointe, de monstres bossus transgressant l’ordre social… La vraie monstruosité n’est pas l’autre mais elle se nourrit toujours de la déshumanisation de l’autre. Elle n’est pas la liberté, elle est la liberté de rabaisser l’autre, de le mépriser et de le haïr : monstruosité mortifère dont le racisme constitue sans nul doute le point culminant.

Bruno Rigolt
© novembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 

NOTES

1. Voir par exemple : Anna Caiozzo et Anne-Emmanuelle Demartini, Monstre et imaginaire social : approches historiques, Paris Creaphis Éditions 2008, page 204.
2. Martial Guédron (dir.), Monstres, merveilles et créatures fantastiques, Paris Hazan 2011, page 120.
3. Dictionnaire des mythes du fantastique, sous la direction de Juliette Vion-Dury et Pierre Brunel, PULIM (Presses Universitaires de Limoges), 2004, page 169.
4. Virginie MARTIN-LAVAUD, Le Monstre dans la vie psychique de l’enfant, Toulouse, ERES 2012.
5. Georges Canguilhem, « La Monstruosité et le monstrueux », in : La Connaissance de la vie, Paris Jean Vrin 1992, pages 172, 173.
6. Christine Ferlampin-Acher, Fées, bestes et luitons, Croyances et merveilles dans les romans français en prose (XIIIe-XIVe siècles), Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2002, page 292.
7. François Dagonet, « la nécessité du monstre », in : La Vie et la mort des monstres, sous la direction de Jean-Claude Beaune, collection « Milieux », champ Vallon, Seyssel 2004
page 89.
8. Guédron, op. cit. page 229.
9. Mireille Fognini, « Traversée d’une exposition de la souffrance « Francis Bacon : le sacré et le profane » », Le Coq-héron 1/2005 (no 180) , p. 139-141.
10. Maud Massila, « Le monstre à visage humain », Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine, volume X, Cahiers Kubaba, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, Paris L’Harmattan 2007, page 21.
11. Pierre Ancet, Phénoménologie des corps monstrueux, Paris PUF 2015
12. Alain Dufour, Les Monstres au cinéma, Paris Armand Colin 2009.
13. ibid.
14. Sophie Rochefort-Guillhouet, La Littérature fantastique en 50 ouvrages, Paris Ellipses 1998, page 145.
15. Georges Canguilhem, op. cit. page 171.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen 

 
  • Autoexercice 1
    Les portraits déformés de l’artiste hongroise Flóra Borsi sont de véritables déconstructions des visages et corps parfaits des photographies de mode.
    → Visitez d’abord le site de l’artiste.
    → Dans quelle mesure ses travaux amènent-ils à penser différemment la réalité ?
    → Il peut être intéressant de comparer les travaux de Flóra Borsi  avec ceux de la photographe américaine Diane Arbus (1923-1971), l’une des plus grande portraitistes du XXème siècle, qui s’est faite remarquer par sa fascination pour ceux que l’on considère comme des marginaux.
    → Après avoir parcouru attentivement la page que le site Intermède consacre à Diane Arbus, et cherché sur Internet d’autres photographies, montrez en quoi les travaux de cette artiste, notamment le regard qu’elle porte sur les instants du quotidien, finissent par nous renvoyer à notre propre bizarrerie.
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  • Autoexercice 2
    → Lisez les premières pages de la Métamorphose de Kafka (pages 5 à 8), depuis : « En se réveillant un matin après des rêves agités » (page 5) jusqu’à : «  il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. » (page 8).
    → Dans quelle mesure l’absence d’étonnement de Gregor face à sa métamorphose est-il inquiétant ?
    La Métamorphose peut être interprétée comme une allégorie de la différence, et du rejet qu’elle peut entraîner. Pour Kafka en effet, les véritables monstres sont les gens apparemment normaux prêts à tuer et à rejeter les différences. Montrez en quoi les deux guerres mondiales du vingtième siècle et leurs atrocités donnent à cette  nouvelle une dimension visionnaire.
    → Analysez l’illustration de cette couverture de La Métamorphose (Metamorphosis and Other Stories, Penguin Modern Classics). Comment l’extraordinaire est-il traité ?

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  • Autoexercice 3
    Dessinateur, graveur, écrivain et philosophe autrichien, Alfred Kubin (1877-1959), est peu connu du grand public en France. L’exposition du Musée d’Art Moderne en 2007 a contribué à faire découvrir cet artiste inclassable, dont les dessins à la plume, à la fois satiriques et visionnaires, annoncent le surréalisme.
    → Regardez quelques créations de cet artiste, notamment « l’Épouvante » (1901) reproduite ci-dessous :

    alfred-kubin_epouvante_1901→ Alfred Kubin se définissait lui-même comme « l’organisateur de l’incertain, du tremblant, de la pénombre, de l’onirique ». Dans quelle mesure ces termes se rapportent-ils à l’extraordinaire ?
    → En quoi le regard qu’Alfred Kubin pose sur le monstre laisse-t-il deviner le monstre qui sommeille en nous ?
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  • Autoexercice 4
    Le très beau film de Steven Spielberg, Intelligence artificielle (2001) comporte une très célèbre séquence : la « foire à la chair », où sont lynchés les robots bons pour la casse. Par sa violence, cette scène rappelle l’exhibition des monstres au XIXe siècle, et révèle le côté orgiaque et voyeuriste d’une foule hystérique où les véritables monstres se révèlent être les humains.

__→ En quoi cette scène évoque-t-elle les propos de Daisy dans l’acte III de Rhinocéros d’Eugène Ionesco : « Après tout, c’est peut-être nous qui avons besoin d’être sauvés. C’est nous peut-être les anormaux » ?

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© Bruno Rigolt, novembre 2016_