La citation de la semaine… Renée Vivien…

« Chair des choses ! J’ai cru parfois étreindre une âme Avec le frôlement prolongé de mes doigts… »

Chair des choses

Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L’harmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.

Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
Je partage leur vie intense en les touchant,
C’est alors que je sais ce qu’elles ont en elles
De noble, de très doux et de pareil au chant.

Car mes doigts ont connu la chair des poteries
La chair lisse du marbre aux féminins contours
Que la main qui les sait modeler a meurtries,
Et celle de la perle et celle du velours.

Ils ont connu la vie intime des fourrures,
Toison chaude et superbe où je plonge les mains !
Ils ont connu l’ardent secret des chevelures
Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.

Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages
Mes doigts ont parcouru d’infinis horizons,
Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
Et m’ont prophétisé d’obscures trahisons.

Ils ont connu la peau subtile de la femme,
Et ses frissons cruels et ses parfums sournois…
Chair des choses ! J’ai cru parfois étreindre une âme
Avec le frôlement prolongé de mes doigts…

Renée Vivien, « Chair des choses », Sillages (1908)

 Renée Vivien (photomontage, BR)
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Comme Marceline Desbordes-Valmore, ou Anna de Noailles, Renée Vivien (1877-1909) est à n’en pas douter une auteure de tout premier ordre, et je ne saurai trop vous inciter à pénétrer dans son univers poétique, mêlant à la pureté parnassienne du verbe le goût pour l’ambivalence, l’intimité et le mystère. D’ascendance anglaise et américaine mais Parisienne d’adoption, Renée Vivien (de son vrai nom Pauline Mary Tarn) s’est installée en France et a voué sa poésie tout comme sa vie à Sapho, n’hésitant pas à renverser les valeurs de la société de la Belle Epoque, pour exprimer l’inexprimable (une femme s’adressant à une autre femme).

Au-delà de cet aspect transgressif, la poésie de Renée Vivien instaure une inhérence de la conscience et du corps qui exploite magnifiquement toutes les ressources de la musicalité des mots et de leur valeur émotionnelle :

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Car mes doigts ont connu la chair des poteries
La chair lisse du marbre aux féminins contours
[…]
Ils ont connu l’ardent secret des chevelures
Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.
___
Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
Mes doigts ont parcouru d’infinis horizons…
 
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Mais cette « écriture-femme », si neuve et révolutionnaire dans sa manière d’imposer le corps et le désir féminins dans le texte, va bien au-delà de l’esthétique et du lyrisme : les mots sont ici des essences invisibles du visible : ils  expriment une absence, un non-dit qui est à mettre en relation avec le titre du poème, et qui fait que les choses « ont une chair ». Dans sa concrétude même, le titre choisi par Renée Vivien évoque presque une « pesanteur », une « présence en creux » qui nous projette vers la texture invisible de « l’être des choses ». On pourrait s’interroger longuement sur ce titre énigmatique et ô combien philosophique : l’expression de « chair des choses » ne renvoie-t-elle pas d’ailleurs à la notion philosophique de phénoménologie ? A ce titre, toute l’originalité du poème de Renée Vivien consiste, en partant de phénomènes concrets, tels qu’ils se manifestent dans le temps et l’espace, à les rattacher à une « poésie de la profondeur » pour y appréhender un sens caché. Tout le poème procède ainsi par un retour aux données immédiates de la corporéité et de la perception (les sensations du toucher par exemple), qui semblent jaillir de l’être des choses et qui renvoient par là même à la profondeur du monde, et aux structures transcendentales de la conscience :
Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L’harmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.
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Ce primat de la perception et de la sensation dans sa réalité immanente à la conscience me paraît être à la base de l’écriture féminine (*), et nécessiterait d’ailleurs une longue étude…

Vous entendrez parler assez peu de Renée Vivien comme tant d’autres écrivaines dans les manuels scolaires, tant ils renvoient une image de la poésie singulièrement tronquée. Un tel processus d’occultation qui cantonne bien souvent les femmes dans des zones secondaires de la littérature, impose me semble-t-il, une réflexion critique au plus haut niveau : il est urgent en effet que les femmes soient reconnues en tant que telles dans l’histoire littéraire.

Bruno Rigolt

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(*) Voyez par exemple, dans la rubrique « La citation de la semaine », les textes d’Herta Müller, de Monique Wittig, de Virginia Woolf ou d’Hélène Cixous.
Pour en savoir plus sur Renée Vivien, vous pouvez feuilleter dans Google-livres les ouvrages suivants :
  • Marie-Ange Bartholomot Bessou, L’imaginaire du féminin dans l’oeuvre de Renée Vivien : de mémoires en mémoire (Cahier romantique n°10, Université Blaise Pascal (Clermont-Ferrand, 2004).
  • Évelyne Wilwerth, Visages de la littérature féminine, éditions Mardaga, Wavre (Belgique, 1995), page 197 et s.
  • Marie-Ange Bartholomot Bessou, « Réécriture des féminités dans l’oeuvre de Renée Vivien », in Renée Vivien à rebours : édition pour un centenaire, coll. sous la direction de Nicole G. Albert, L’Harmattan Paris 2009, page 141 et s.
 
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Crédit iconographique : Bruno Rigolt, d’après des clichés d’époque retouchés, et modifiés numériquement (photomontages).

La citation de la semaine… Haruki Murakami…

« Écoute le bruit du vent », m’a dit Oshima. Je tends l’oreille. Mais aucun vent ne souffle ici…

— Écoute. La bataille qui mettra fin à toutes les batailles n’existe pas, dit le garçon nommé Corbeau. La guerre se nourrit d’elle-même. Elle lèche le sang que la violence a répandu, elle dévore la chair blessée par les combats. La guerre est une sorte de créature autosuffisante qui renaît d’elle-même. Il faut que tu le saches.
[…] Tu dois dépasser la peur et la colère qui sont en toi, dit le garçon nommé Corbeau. Laisser entrer dans ton cœur une lumière rayonnante qui en fera fondre la glace. C’est ainsi que tu deviendras un vrai dur. Alors tu seras enfin le garçon de quinze ans le plus endurci du monde. Tu comprends ce que je veux dire ? Il n’est pas top tard pour te retrouver vraiment.

[…]

Je me retourne. Le garçon nommé Corbeau n’est plus là. Le silence a absorbé ma question.
Seul dans la forêt profonde, l’être que je suis me paraît étrangement vide. Il me semble être devenu moi aussi un de ces hommes vides, dont Oshima m’a parlé un jour. Il y a un grand vide en moi, et il s’étend progressivement. En ce moment même, il dévore le peu de substance qui me reste. J’entends le bruit de ses mandibules. Je comprends de moins en moins qui je suis.haruki-murakami.1300605959.jpg Je me sens perdu. Là où je suis, il n’y a ni directions, ni ciel, ni terre. Je pense à Melle Saeki, à Sakura, à Oshima. Mais je suis à des années-lumières du lieu où ils sont. C’est comme si je regardais dans des jumelles à l’envers. J’aurai beau tendre les mains, je n’arriverai pas à les toucher. Je suis seul, perdu dans un obscur labyrinthe. « Ecoute le bruit du vent », m’a dit Oshima. Je tends l’oreille. Mais aucun vent ne souffle ici.

[…] Mes réflexions aboutissent dans un cul-de-sac de labyrinthe. Qu’y a-t-il vraiment en moi ? Y a-t-il vraiment quoi que ce soit pour s’opposer au vide ?
Si je pouvais éliminer mon existence ? Au cœur de cette épaisse muraille végétale, sur ce chemin qui n’en est pas un, j’arrêterais de respirer, j’enseveliserais en silence ma conscience dans les ténèbres, ferais couler jusqu’à la dernière goutte mon sang obscur imprégné de violence, laisserais pourrir mon patrimoine génétique dans ces sous-bois. Ainsi je pourrais mettre un terme final à ma bataille. Sinon, je continuerai éternellement à tuer celui qui est mon père, à souiller celle qui est ma mère, à salir celle qui est ma sœur et à détruire jusqu’au monde lui-même. Je ferme les yeux, essaie de trouver mon propre centre. Il est recouvert de ténèbres irrégulières, aux bords effilochés. Puis ces nuages sombres se déchirent, et les feuilles des cornouaillers scintillent, telles des milliers de lames dans le clair de lune…

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, éd. Belfond, Paris 2005, chapitre 41 (extraits). Traduction : Corinne Atlan.
japon.1300603233.jpg Haruki Murakami (村上 春樹), écrivain japonais contemporain (Kyoto, 12 janvier 1949). Du même auteur : La Fin des temps (Seuil, « Points » 2001) ; Après le tremblement de terre (10/18 2002) ; L’Éléphant s’évaporeSaules aveugles, femme endormie : deux recueils de nouvelles traduits chez Belfond (2008).

Je vous invite à découvrir cette semaine l’univers fascinant d’Haruki Murakami, un des très grands auteurs contemporains. Comme beaucoup d’écrivains japonais, son œuvre participe d’une esthétique de l’ambivalence et de l’ambiguïté, mêlant l’ésotérisme à la réalité quotidienne, la fable fantastique au voyage initiatique. Voici comment l’éditeur présente le roman : « Kafka Tamura, quinze ans, s’enfuit de sa maison de Tokyo pour échapper à la terrible prophétie que son père a prononcée contre lui. De l’autre côté de l’archipel, Nakata, un vieil homme amnésique décide lui aussi de prendre la route. Leurs deux destinées s’entremêlent pour devenir le miroir l’une de l’autre tandis que, sur leur chemin, la réalité bruisse d’un murmure enchanteur. Les forêts se peuplent de soldats échappés de la dernière guerre, les poissons tombent du ciel et les prostituées se mettent à lire Hegel. Conte initiatique du XXIe siècle, Kafka sur le rivage nous plonge dans une odyssée moderne et onirique au cœur du Japon contemporain ».

De fait, le terme d’odyssée n’est pas trop fort pour qualifier l’univers initiatique de Murakami, dont l’exploration des confins de l’irrationel et de l’inconscient sous-tend la démarche littéraire. Comme l’auteur le dira lui-même, « Tout est dans la quête. En écrivant des histoires, je cherche ma propre histoire, mon âme profonde sous la surface ». Mais cette quête de soi est en même temps perte du sens :

Si je pouvais éliminer mon existence ? Au cœur de cette épaisse muraille végétale, sur ce chemin qui n’en est pas un, j’arrêterais de respirer, j’enseveliserais en silence ma conscience dans les ténèbres, ferais couler jusqu’à la dernière goutte mon sang obscur imprégné de violence, laisserais pourrir mon patrimoine génétique dans ces sous-bois…

Conscient et inconscient se mêlent pour créer une écriture typiquement japonaise dans sa quête du dépassement, répondant aux mouvements de l’âme, et faisant surgir des mots un mystère qui n’est pas sans rappeler l’art calligraphique, dans son éthique du geste, dont l’ivresse créatrice permet à l’artiste de transformer l’âme en pinceau et de dépasser le figuratif pour accéder à la personnalité profonde. André Clavel dans l’Express du 5 janvier 2006 souligne à ce titre combien l’écriture de Murakami « distille ses nectars dans une œuvre subtile, complexe, où les ténèbres les plus inquiétantes et la grâce la plus lumineuse se mêlent jusqu’au vertige […] d’une prose presque impalpable, feutrée, aussi dépouillée qu’un champ de neige » :

Je ferme les yeux, essaie de trouver mon propre centre. Il est recouvert de ténèbres irrégulières, aux bords effilochés. Puis ces nuages sombres se déchirent, et les feuilles des cornouaillers scintillent, telles des milliers de lames dans le clair de lune…

             

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« Seul dans la forêt profonde, l’être que je suis me paraît étrangement vide… » (ill. BR)

Après incident technique… Retour progressif à la normale…

La plate-forme de blogs du Monde.fr a été fermée à la suite d’un incident technique grave depuis mercredi midi. Celle-ci est à nouveau disponible. Cependant, un très grand nombre de données qui étaient hébergées par les serveurs ont été définitivement effacées. Leur restauration, qui exige un travail considérable, va entraîner un retard dans la publication des contributions. Je vous remercie de votre compréhension.

Lycée en Forêt. Classe de première S2. Exposition : Poésies purement formelles

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Octavio Paz, dans un essai célèbre intitulé L’Arc et la lyre (1956) décrit la création poétique comme « une violence faite au langage. Son premier acte, affirme-t-il, est de déraciner les mots. Le poète les soustrait à leurs connexions et à leurs emplois habituels. » Cette citation nous amène aux origines de l’atelier d’écriture mené avec la classe de Première S2 du Lycée en Forêt (promotion 2010-2011) le vendredi 22 octobre 2010. Ayant déjà travaillé sur la théorie symboliste, les étudiants ont eu à cœur de s’interroger grâce à l’interaction Mathématiques-Poésie sur la propriété du signe, et plus particulièrement sur la « poéticité » des signifiants mathématiques : ne seraient-ils pas à même d’exprimer l’inexprimable du mot ?
Les poèmes présentés ici amènent donc à envisager la poésie comme un « pur code de dénotation », qui selon Jakobson était la première fonction du poème. On pourrait évoquer ici « le signe pour le signe » comme on parlait jadis de « l’art pour l’art ». Mais si le langage mathématique est celui de la rigueur causale, n’allez pas croire que les textes sont dépouillés de toute connotation affective : bien au contraire, le signe mathématique devient la genèse de l’imaginaire et des sentiments : même le langage des mathématiques peut être métaphorique. Ainsi les élèves ont-ils voulu montrer à travers leurs écrits que les mathématiques et les sciences peuvent aider à mieux comprendre la profondeur cachée du réel.
C’est d’ailleurs toute l’entreprise symboliste que de vouloir chercher dans l’exprimable l’indicible. Je vous invite donc à dépasser quand vous lirez ces textes, le sens commun, habituel des mots ou des signes. Bien au contraire, vous verrez que, soustraits « à leurs connexions et à leurs emplois habituels », pour reprendre l’expression d’Octavio Paz, c’est-à-dire soustraits à l’arbitraire de la relation entre signifiant et signifié, les mots et concepts mathématiques utilisés sont un peu comme une réconciliation des contraires : le langage littéraire et le langage scientifique ne sont-ils pas deux aspects, différents mais complémentaires, de la poéticité ?

          

Poésies purement formelles

nombres, figures, structures

         

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“Théorème du cœur”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteure : Léa L. Crédit iconographique : B. Rigolt.

                 

             

             

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“Clarté rotative”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteures : Anaïs F., Laura P. Crédit iconographique : B. Rigolt.

             

                

                   

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“L’hyperbole de l’amour”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteurs : Timothy A. et Robin C. Crédit iconographique : B. Rigolt.

                

                  

                  

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“Ascension en équation”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteurs : Alexandra L. et Tanguy B. Crédit iconographique : B. Rigolt.

              

                    

              

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“Théorème d’un amour manqué”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteurs : Mathieu L. et Charles C. Crédit iconographique : B. Rigolt.

               

          

                         

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“Droites sécantes”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteure : Lucile C. Crédit iconographique : B. Rigolt.

               

                                  

                

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“Enfance”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteures : Clara D. et Marie-Sophie H. Crédit iconographique : B. Rigolt.

               

                

             

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“La notion essentielle”

Exposition virtuelle “Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures”
LEF, Montargis (France), 2010. Auteur : Othmane Z. Crédit iconographique : B. Rigolt.

             

            

                

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« Le cycle de la vie »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteurs : Romane M. et Anthony B. Crédit iconographique : B. Rigolt

 

                       

                

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« Cœur Alpha »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteures : Lucie L., Julia J. Crédit iconographique : B. Rigolt. Lettrine d’après Piranèse, 1768

          

               

                 

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« La tristesse d’une fleur solitaire »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteures : Clémence Le S. et Adèle R. Crédit iconographique : B. Rigolt

                     

                 

 

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« La valeur des sentiments »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteure : Lucile C. Crédit iconographique : B. Rigolt

            

                 

                

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« Léger penchant vers l’inconnue »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteure : Lucile C. Crédit iconographique : B. Rigolt

           

                   

                       

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« Dans la pénombre des angles orientés »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteurs : Alexandra L. et Tanguy B. Crédit iconographique : B. Rigolt

             

                

               

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« Rupture »

Exposition virtuelle « Poésies Purement formelles : nombres, figures, structures »
LEF, Montargis (France), 2010. Auteur : Sofiène M. Crédit iconographique : B. Rigolt

La citation de la semaine… Annie Leclerc…

« Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde… »

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Annie Leclerc_3Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 70 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de Philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme. De fait, l’auteure y exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir et construire. À la différence du féminisme « égalitariste » par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé « différentialiste » car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale. 

En somme, ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

Approche originale s’il en est mais qui ne va pas sans difficulté : de nombreuses féministes égalitaristes (Élisabeth Badinter |source| entre autres) ont en effet reproché à Annie Leclerc de défendre implicitement une certaine « répartition des tâches » au nom de données biologiques. Rappelez-vous la fameuse affirmation de Simone de Beauvoir Annie Leclerc_2dans le Deuxième sexe (1949) : « On ne naît pas femme, on le devient », autrement dit, la « féminité » de la femme ne serait que le produit de déterminismes et de conditionnements idéologiques que seule l’égalité entre sexes peut remettre en cause. En réfutant cette indifférenciation des genres, Annie Leclerc montre au contraire que l’égalitarisme n’est qu’un mythe élaboré par la société : croyant être l’égale des hommes, la femme bien souvent ne fait qu’en reproduire le discours, et la virilité de la pensée. Or, sa vraie supériorité est ailleurs : c’est en elle-même, dans sa féminité même, que la femme doit la chercher. 

Les propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent donc sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est exister. S’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole.

L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même et à développer son humanité propre par l’éducation et la connaissance. Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « Inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme doit être posé comme la condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme…

Copyright © novembre 2010, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

« Liberté, Egalité, Parité »… Parce que la littérature s’écrit aussi au féminin… Espace Pédagogique Contributif

Pour une analyse complète de cet extrait, cliquez ici.

Voir aussi : Marie Denis, compte-rendu de l’ouvrage d’Annie Leclerc, Parole de Femme
(Les Cahiers du GRIF, n°3, 1974. » Ceci (n’) est (pas) mon corps » pp. 83-84).

Ces autres « Citations de la semaine » peuvent également vous intéresser :
Christine de Pisan ;  Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Gabriela Mistral

La citation de la semaine… George Sand…

« Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles….»

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

← Portrait de George Sand par Auguste Charpentier (1835). Musée de la Vie romantique, Paris.

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre six », mai 1837

De l’œuvre très dense —et inégale— de George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876), la postérité n’a souvent retenu que quelques romans idéalistes et moralisants : qui n’a pas souvenir d’avoir lu dans son enfance au moins une page de la Mare au diable (1846), de la Petite Fadette (1849) ou de François le Champi (1850) ? Réduire pour autant la littérature de « la bonne dame de Nohant » à cette trilogie champêtre serait une injustice tant ses écrits sont riches d’une pensée profondément réformatrice. Témoin ces Lettres à Marcie, publiées en 1837 par Lamennais dans le journal Le Monde, dont il était le directeur. C’est en effet sous l’influence des idées nouvelles (le socialisme humanitaire de george-sand_11.1287227576.JPGPierre Leroux, le féminisme saint-simonien, le Romantisme social de Hugo pour ne citer que quelques exemples), que George Sand entreprend ces pseudo-lettres d’inspiration égalitariste et féministe.

George Sand photographiée par Félix Nadar → (1864) Photographie recadrée et retouchée numériquement.

Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier… De fait, on peut le comprendre, étant donné le contexte socioculturel de l’époque : car c’est bien d’émancipation sociale, de remise en cause de lois, d’usages ou de stéréotypes culturels qu’il est question ici… Si tant de critiques hostiles —même à notre époque— ont souvent schématisé et appauvri la personnalité de George Sand au point de ne montrer d’elle qu’une femme au cœur des polémiques et revendiquant ses conquêtes amoureuses, c’est parce que sa pensée, particulièrement émancipatrice, soulève des problèmes qui sont hélas toujours d’actualité dans de nombreuses régions du monde : qu’il s’agisse de l’accès à l’école, à l’éducation ou à l’emploi, du droit au divorce, à la contraception, voire même de l’accès aux droits sociaux et à la santé.

Un texte « politique » : convaincre et persuader

On devine à travers le locuteur George Sand elle-même. De lait, la position de l’énonciation dans cette lettre est explicitement féminine et solidaire de la cause des femmes en général. D’où le rôle des indices énonciatifs. Indices personnels d’abord : importance du « je » dans tout le texte, qui cherche à faire prendre conscience de la nécessaire émancipation des femmes. On peut noter également la recherche assumée d’un style qui cherche à se dégager des stéréotypes : d’où l’emploi d’un vocabulaire qui refuse une différenciation sexuée discriminante (homme/femme) et préfère les catégories mâle/femelle qui ont une connotation plus formelle, anatomo-physiologique (« Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle ») : si socialement l’homme s’affirme supérieur à la femme, ils ont un statut fondamentalement égal (mâle=femelle). On pourrait également souligner l’emploi répété de tournures au présent de vérité générale qui situent le texte dans une perspective universalisante : « certains préjugés refusent aux femmes » ; « C’est un étrange abus de la liberté philosophique… » ; « L’égalité […] n’est pas la similitude » ; « Les femmes reçoivent une déplorable éducation » ; etc.

Par ailleurs, George Sand cherche à agir sur le lecteur en l’amenant à changer d’avis. Le destinataire en effet n’est pas Marcie (qui n’existe pas bien sûr) mais les militantes féministes et bien sûr les lecteurs du Monde, c’est-à-dire les hommes eux-mêmes qu’il s’agit de persuader. Les choix stylistiques sont donc d’ordre affectif. Conformément au schéma de Jakobson, le texte se définit par sa fonction émotive (qui met l’accent sur le locuteur, en soulignant ses émotions, son investissement personnel, affectif) et impressive (convaincre le récepteur).

Vous aurez certainement relevé les nombreux modalisateurs ainsi que les fréquentes marques de jugement : « je sais que certains préjugés  » ; « Cette préoccupation me semble assez triste » ; « je me résignerais difficilement  » ; « C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer » ; « Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout » ; « Ils ont spéculé  » ; « Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme » ; « oppresseur ». De même, les modalisateurs de doute, en particulier le conditionnel, accentuent la mise à distance de l’écrivaine avec les thèses réfutées : « la femme aurait les mêmes passions… elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs… on la soumettrait… et elle n’aurait pas un libre arbitre… Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. »

Enfin, observez combien  les questions rhétoriques à travers des phrases interro-négatives servent à impliquer plus encore le lecteur : « elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? ». Dans le même ordre d’idée, les tournures exclamatives nombreuses ainsi que les tournures anaphoriques accusatrices associées à des effets de forte gradation confèrent au texte un fort aspect polémique (il s’agit bien d’un blâme contre les hommes) : « Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès ».

La stratégie argumentative de George Sand dans le texte

Largement influencé par le féminisme utopique de Charles Fourier, le texte est basé sur le refus des valeurs masculines de la société de l’époque. Comme nous le voyons en effet, le passage présenté oppose nettement deux points de vue : celui des femmes et celui des hommes. Ainsi, le choix de diffuser sa pensée par voie de presse répond à une stratégie bien précise de George Sand. Pour autant, son argumentation est subtile, voire ambigüe lorsqu’elle affirme que « l’égalité n’est pas la similitude » : l’auteure en particulier ne reconnaît pas aux femmes l’égalité juridique et politique du fait même d’un principe de différences de goût et de comportement : « Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles ».

Si, pour george Sand, la séparation des sphères est essentielle, l’auteure milite toutefois en faveur de l’émergence d’une société moderne et démocratique, grâce à l’affranchissement des femmes : « Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine. ». L’égalité, qui n’est pas seulement égalité entre l’homme et la femme, mais égalité des individus entre eux, suppose une formation morale et intellectuelle de même niveau, apte à incarner des valeurs nouvelles de la société républicaine ; or ces valeurs ne sauraient exister sans une éducation égalitaire : comme elle le dit, « les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. » De fait, pour George Sand, la persistance de l’illettrisme empêche un suffrage véritablement universel : dépourvues d’instruction et juridiquement dépendantes, comment les femmes pourraient-elles s’assumer socialement ?

Certains critiques ont vu dans les fréquentes références à la religion un signe du conservatisme social de George Sand : c’est une erreur. Elles servent d’abord à s’assurer une légitimité vis-à-vis de Lamennais, directeur du Monde, mais aussi prêtre (à cette époque, George Sand avait en effet rompu avec le catholicisme). Plus subtilement, ces références, très fortement imprimées de rousseauisme, permettent d’évaluer la distance qui sépare l’auteure du formalisme religieux et de la sacro-sainte autorité masculine : selon George Sand, si l’homme entretient une relation inégale avec la femme, et qu’il la méprise, alors il va contre le droit naturel : « Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime » ; « Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits » : ces deux passages sont extrêmement transgressifs car ils amènent à penser que la domination masculine est à l’opposé même de la foi.

La conquête de l’identité et de l’écriture

Comme il a été très justement remarqué, « Le premier combat politique de George Sand est celui qu’elle a mené pour conquérir son indépendance. Elle a toujours dénoncé la condition de mineures civiles dans laquelle étaient maintenues les femmes mariées » (source). En fait, le texte est sous-tendu par un postulat qui est celui d’une essence féminine : l’auteure y exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire par l’éducation.

À la différence du féminisme « égalitariste » par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme qu’on appellera plus tard « différentialiste », célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes. On a beaucoup reproché à George Sand (voir en particulier : Nigel Harkness, « Sand, Lamennais et le féminisme : le cas des Lettres à Marcie« , in Le Siècle de George Sand, Rodopi 1998) d’exprimer « une critique assez forte des mouvements féministes en France au dix-neuvième siècle et [de faire] l’éloge de la femme dans son rôle maternel » (Nigel Harkness, op. cit. page 185). En fait, ce que propose George Sand dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une « culture au féminin ».

Par sa nature même, la femme possède des qualités lui permettant de gagner son indépendance sociale et sentimentale, donc de ne plus être une femme-objet mais une femme-sujet existentiel, dont l’objectif d’émancipation s’inscrit à la fois dans la logique égalitariste de la démocratie républicaine, et dans l’appropriation par la femme des savoirs masculins pour mieux revendiquer son identité.

Particulièrement émancipatrice, la pensée de George Sand soulève des problèmes qui sont hélas toujours d’actualité dans de nombreuses régions du monde : qu’il s’agisse de l’accès à l’école, à l’éducation ou à l’emploi, du droit au divorce, à la contraception, voire même de l’accès aux droits sociaux et à la santé. La valeur féministe et théorique du texte est donc indéniable. On notera également le grand modernisme et l’engagement sur la question des relations entre les sexes. En conclusion, ce texte illustre bien « l’universalisme à la française, dont [George Sand] revendique l’extension aux femmes » (Bernard Hamon, George Sand et la politique, L’Harmattan, Paris 2001, page 11).

© Bruno Rigolt, octobre 2010-avril 2013 (révision du manuscrit : 27 avril 2013)

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La citation de la semaine… Mario Vargas Llosa…

« La vocation littéraire naît du désaccord d’un homme avec le monde… »

« La vocación literaria nace del desacuerdo de un hombre con el mundo… »

                     

La literatura es fuego, […] ella significa inconformismo y rebelión, […] la razón del ser del escritor es la protesta, la contradicción y la crítica. […] La vocación literaria nace del desacuerdo de un hombre con el mundo, de la intuición de deficiencias, vacíos y escorias a su alrededor. mario-vargas-llosa_1.1286604878.JPGLa literatura es una forma de insurrección permanente y ella no admite las camisas de fuerza. Todas las tentativas destinadas a doblegar su naturaleza airada, díscola, fracasarán. La literatura puede morir pero no será nunca conformista. »

La littérature est le feu, […] elle signifie dissidence et rébellion, […] la raison d’être de l’écrivain est la protestation, la contradiction, la critique. […] La vocation littéraire naît du désaccord d’un homme avec le monde, de l’intuition de déficiences, de vides et de scories autour de lui. La littérature est une forme d’insurrection permanente et elle n’admet pas de camisoles de force. Toutes les tentatives destinées à plier sa nature furieuse, indocile, échoueront. La littérature peut mourir mais elle ne sera jamais conformiste. »

Mario Vargas Llosa, « La littérature est le feu », discours de réception pour le prix littéraire Rómulo Gallegos, le 4 août 1967 à Caracas.
C’est donc l’écrivain d’origine péruvienne Mario Vargas Llosa (1936, Arequipa, Pérou) qui vient d’obtenir à l’âge de 74 ans le Prix Nobel de littérature 2010. Très engagé dans les problèmes de société, notamment dans le contexte latino-américain, Vargas Llosa a pris en 1990 le chemin de l’exil et obtenu la nationalité espagnole. Fin connaisseur de la littérature française (il a entre autres consacré en 1978 une étude mémorable au roman Madame Bovary dans L’Orgie perpétuelle), Mario Vargas Llosa est d’abord un citoyen du monde, très préoccupé par l’affaiblissement des identités culturelles et des cultures nationales. Romancier, dramaturge, poète, mais aussi essayiste et journaliste, Vargas Llosa a acquis une notoriété internationale pour son roman La Ville et les Chiens, rédigé à Paris en 1962. Depuis, il a accumulé les succès et les récompenses littéraires de toute sorte.
Le passage présenté est très représentatif de la personnalité de l’écrivain. D’ailleurs le jury du prix Nobel 2010 a salué en lui « l’auteur engagé dans la société », ainsi que « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu, de sa révolte et de son échec ». De fait, comme le dit si bien Vargas Llosa, « la littérature est le feu » : elle doit fonctionner comme liberté. Mais cette liberté passe par la liberté des mots d’abord, par la liberté de l’imaginaire et de la fiction. Vargas Llosa s’en est expliqué récemment : « Il y a une idée très répandue parmi les lecteurs de romans : si un roman est vrai, s’il dit la vérité, c’est un bon roman. Idée complètement fausse, c’est exactement le contraire. Si un roman est bon et possède ce pouvoir de convaincre qu’ont les grands romans, alors il devient vrai » (*). C’est donc par les mots que le rêve devient vrai, et c’est par le Verbe que l’écrivain peut exprimer son esprit de révolte et de rébellion. Ce pouvoir conféré au langage ouvre une réflexion sur le statut de la littérature : « La vocation littéraire naît du désaccord d’un homme avec le monde »…

 

(*) Mario Vargas Llosa, « Histoire et fiction, entretien avec Albert Bensoussan et Stéphane Michaud, in Stéphane Michaud, De Flora Tristan à Mario Vargas Llosa, Presses de la Sorbonne nouvelle, Paris 2004. Pour lire ce passage dans son contexte, utilisez l’interface Google-livres :

France-Culture a consacré une page biographique et bibliographique très accessible sur l’écrivain.
Cliquez ici pour découvrir le Prix Nobel de Littérature 2009 : Herta Müller, avec une citation commentée.
Crédit photographique : BR d’après un cliché de l’agence de presse SIPA (photographie recadrée et retouchée numériquement).

La citation de la semaine… Benoîte Groult…

Nous vivions comme on nous enjoignait de vivre, pensions comme on nous imposait de penser…

Quand suis-je devenue féministe ? Je ne m’en suis même pas aperçue. C’est arrivé beaucoup plus tard et sans doute parce que j’avais eu tant de mal à devenir féminine. Toute cette jeunesse paralysée par le trac de ne pas correspondre à la définition imposée […]. Pendant tous ces siècles, happées dans un vertige climatisé, nous vivions comme on nous enjoignait de vivre, pensions comme on nous imposait de penser […]. benoite_groult_1.1285526373.JPGIci, vous pouvez… là, c’est laid. Et notre docilité devant les lois de la société camouflées en décrets de la Providence paraissait si congénitale, on s’était si bien habitué en haut lieu à nous voir rester à notre place, que l’on est stupéfait, voire indigné aujourd’hui, devant cette soudaine agitation qui s’est emparée de tant de femmes. Harpies domestiques ou Messalines, saintes femmes ou putains, mères dévouées ou mères indignes, d’accord. Ce sont des types codifiés et admis et nous restons dans nos rôles. Mais que nous nous mêlions de repenser chaque acte de la vie selon notre optique à nous, de tout remettre en question depuis le « Tu enfanteras dans la douleur » si longtemps subi comme une volonté divine, jusqu’au schéma du bonheur humble et passif mitonné pour nous par Freud, notre Petit Père, voilà qui paraît indécent et inadmissible. Les hommes ont toujours été ravis quand nous étions capricieuses, coquettes, jalouses, possessives, vénales, frivoles… excellents défauts, soigneusement encouragés parce que rassurants pour eux. Mais que ces créatures-là se mettent à penser, à vivre en dehors des rails, c’est la fin d’un équilibre, c’est la faute inexpiable.

Benoîte Groult, Ainsi soit-elle, Grasset, Paris 1975.

Si « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours ». Ces propos de Benoîte Groult lors d’un entretien (¹) posent tout l’enjeu d’Ainsi soit-elle. Publié en 1975 lors de « l’année de la femme », et récemment réédité au Livre de Poche (5 €), Ainsi soit-elle est en effet un ouvrage qu’il faut avoir lu et qu’il faut relire, particulièrement aujourd’hui où le statut et le droit des femmes sont si remis en cause dans le monde et où la dévalorisation du féminin en littérature perdure de façon inquiétante. Dès les années Cinquante, le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1949) s’en était pris aux représentations identitaires, tant masculines que féminines, aux clichés et aux stéréotypes de toute sorte : « On ne naît pas femme, on le devient ». De fait, depuis plus de deux mille ans, beaucoup d’hommes adeptes d’une intolérance extrême, puisent dans les dogmes et les croyances de toute sorte des passages qui n’ont d’autre but que d’assurer la soumission des femmes.

Le plus inquiétant est que l’on se soit accommodé de cette folie ordinaire : « Une femme meurt tous les trois jours du fait de violences conjugales » rappellent quotidiennement entre deux publicités des spots télévisés : c’en est presque devenu banal… Et c’est la raison pour laquelle je vous invite à lire Ainsi soit-elle. Dans cet ouvrage, Benoîte Groult « analyse  en effet « l’infini servage » de la femme, sa dégradation physique et morale, […] il fait le procès des Hommes avec un humour acide. Mais Benoîte Groult sait aussi transmettre son émotion » (²) : évocations poétiques de la Bretagne natale, retour sur l’enfance, moments de complicité entre femmes… Plus fondamentalement, cet essai militant vous amènera à réfléchir avec lucidité et courage sur vos propres comportements : si le féminisme, particulièrement dans la décennie 70, a permis l’émergence d’un nouveau regard moral sur le monde, le désintérêt aujourd’hui des hommes (et des femmes) pour cette cause est peut-être prémonitoire : la mort des femmes est toujours la mort du monde quelque part…

Bruno Rigolt

(1) Florence Montreynaud, Le Féminisme n’a jamais tué personne, Les grandes conférences, Québec 2004, page 11.
(2) Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Mary-Helen Becker, Erica Mendelson Eisinger, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, éd. Karthala, Paris 1996.

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La citation de la semaine… Philippe Lejeune…

« Le journal, c’est comme une peinture, ou une relique. Unique, sacré, et ça ne se remplace pas… »

                 

Le journal est une trace. C’est une feuille de papier qui a été écrite ce jour-là, et nulle autre. De même qu’une transcription laisse s’évaporer la voix, l’impression perd une bonne part de ce qu’exprime un cahier manuscrit. […]. Un journal intime, c’est un peu ce que les artistes appellent un « livre unique ». C’est comme une peinture, ou une relique. Unique, sacré, et ça ne se remplace pas. […].

Il y a incompatibilité d’humeur entre le journal et la forme livre. Éditer un journal, c’est vouloir faire entrer une éponge dans une boîte d’allumettes. On finit par l’oublier. […] souvent la lecture des journaux, imprimés, compactés en livre, m’ennuie. Ou plutôt : me remplit de malaise. C’est idiot, je sais. Mais la simplicité devient prétention. Le philippe_lejeune_5.1284311582.jpglaisser-aller du journal semble arrogance. La profondeur fait toc. La typographie change l’horizon d’attente, met la pédale forte à la place de la sourdine. Répétitions et détails insignifiants, si naturels dans un cahier, semblent ici incongrus, plat, nuls.

Donc moi, petit lecteur des journaux imprimés, même géniaux, me voici dévoreur des textes les plus « ennuyeux », dès lors qu’ils me sont tombés sous la main manuscrits.

Pourquoi ?

Par fraternité. J’ai tenu (sur feuilles et cahiers), et je tiens (sur ordinateur), un journal que je sais illisible, impubliable, sincère, déchirant, piétinant, nul et génial et j’ai pour le fatras des autres la patience que demanderait le mien. Je fais crédit. L’horizon d’attente n’est plus l’œuvre. C’est la rencontre humaine. Le journal que je vais lire est une aventure opaque qui exigera, en échange de mon intrusion, ma collaboration active. L’œuvre, c’est moi qui vais la faire en lisant, comme un acteur qui longuement se pénètre d’un rôle -débroussailleur, explorateur du temps touffu d’une vie étrangère.

Par sentiment d’unicité. Je suis seul avec le cahier. Personne, à Strasbourg ou Toronto, n’a la même expérience. Face au cahier j’occupe la place de celui qui l’a écrit et qui, le premier, a dû le relire. Je communique physiquement avec le temps passé, comme un archéologue sur le terrain. La griserie de l’intrusion est tempérée par le sentiment d’être invité -respect quasi religieux. Cet espace n’est pas mien, je dois en accepter les règles. Si je m’ennuie, je n’ai à m’en prendre qu’à moi : personne ne m’a rien promis. Je n’arrive pas en spectateur qui a payé sa place, comme le lecteur d’imprimé.

Par goût de l’aventure. […] C’est une invitation au voyage. Il s’agit d’emmener ceux qui voudront au pays du journal…

Philippe Lejeune, « Au pays du journal », article publié dans la Nouvelle Revue Française, n° 531, avril 1997, p. 53 et s.  
Professeur de littérature à l’université Paris Nord, et membre de l’Institut universitaire de France, Philippe Lejeune a consacré ses travaux à l’autobiographie, et sans doute en avez-vous déjà entendu parler à travers la notion célèbre de « pacte autobiographique », c’est-à-dire le contrat proposé au lecteur par le texte, et affirmant l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage principal. Délaissant dans cet article la théorisation de l’autobiographie, Philippe Lejeune s’emploie davantage à célébrer la légitimité littéraire du journal intime. Mais le point de vue adopté ici est paradoxal : rédigé sans intention d’être publié, un journal édité sous la forme du livre gagne son accession au statut de genre mais il perd selon l’auteur de son authenticité première.
Par définition, un journal est un « brouillon de soi » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Philippe Lejeune. Dès lors, ces « brouillons de soi » que sont l’intériorité et l’intime doivent garder une part de mystère. Si le journal, comme le dit Philippe Lejeune, est une « invitation au voyage », le lecteur doit être un passager clandestin : c’est avant que le manuscrit soit publié que le voyage commence vraiment. En lui donnant une visibilité éditoriale, la publication arrête le voyage : victime de son succès, un journal livré au champ éditorial perd cette part intime, trouble ou rêveuse qui le caractérisait. En devenant un simple moyen d’écriture répondant à des fins de consommation, le journal ne risque-t-il pas d’apparaître comme une falsification de l’intime ?
Pour en savoir un peu plus… Je vous conseille de vous rendre sur le site « Autopacte » proposé par Philippe Lejeune. Ce site passionnant a pour objet l’écriture autobiographique sous toutes ses formes (récits, journaux, lettres, etc.).

La citation de la semaine… Monique Wittig…

« On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi… »

Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. Ce petit garçon qui n’a que la route à traverser et qui arrive toujours le dernier. On voit sa maison de la porte de l’école, il y a des arbres devant. Quelquefois pendant la récréation sa mère l’appelle. Elle est à la dernière fenêtre, on l’aperçoit par-dessus les arbres. Des draps pendent sur le mur. Robert, viens chercher ton cache-nez. Elle crie fort de façon à ce que tout le monde l’entende, mais Robert Payen ne répond pas, ce qui fait qu’on continue monique-wittig_3.1283602092.jpgd’entendre la voix qui appelle Robert. La première fois que Catherine Legrand est venue à l’école, elle a vu de la route la cour de récréation l’herbe et les lilas au bord du grillage, c’est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut les gouttes d’eau glissent et s’accrochent dans les coins, c’est plus haut qu’elle. Elle tient la main de la mère qui pousse la porte. Il y a beaucoup d’enfants qui jouent dans la cour de l’école mais pas du tout de grandes personnes seulement la mère de Catherine Legrand et il vaudrait mieux qu’elle ne rentre pas dans l’école c’est seulement les enfants, il faut lui dire, est-ce qu’il faut lui dire, et dedans l’école c’est très grand, il y a beaucoup de pupitres, il y a un gros poêle rond avec encore du grillage à losanges autour, on voit le tuyau qui monte presque jusqu’au plafond, par endroits il est en accordéon […]. Ça ressemble à la maison sauf que c’est plus grand. Quelquefois on fait dormir les enfants l’après-midi mais c’est pour rire. On met, tous, les bras croisés sur la table et la tête dans les bras. On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi. On chante tout le temps des chansons en rang, à ma main droite y a un rosier qui fleurira au mois de mai et on montre la main droite. Catherine Legrand regarde de ce côté, on n’est pas au mois de mai, ainsi le rosier n’a pas encore poussé…

Monique Wittig, L’Opoponax, Les Éditions de Minuit, Paris 1964, début du roman.

Déroutante, provocatrice et transgressive : ainsi apparaît l’œuvre de Monique Wittig (1935-2003), romancière majeure de la cause féministe. C’est à vingt-neuf ans que l’écrivaine publie L’Opoponax, sorte d’introspection autobiographique sur l’enfance qui se situe dans la filiation du Nouveau roman. Couronné par le prix Médicis lors de sa sortie en 1964 et largement célébré par Claude Simon et Nathalie Sarraute, l’Opoponax bouleverse les conventions narratives et scripturales. À première vue, l’écriture wittigienne semble assez simple et naïve (puisque le lecteur se retrouve dans la conscience d’un enfant),  mais elle est en réalité profondément dépaysante : les ruptures syntaxiques nombreuses, les audaces langagières, les paroles rapportées (souvent au style indirect libre) surprennent autant qu’elles déconcertent. Relisez ces premières phrases du roman et voyez comme elles remettent profondément en question les codes mêmes du discours :

« Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. »

À ce morcellement de l’écriture, accentué par l’absence de retours à la ligne et de paragraphes tout au long du roman, correspond très bien le point de vue dissident que Wittig portait sur le monde. Dans Écrire l’inter-dit (*), essai remarquable consacré à l’œuvre de Wittig, Dominique Bourque fait très justement remarquer que l’auteure, par son style et sa façon d’écrire si particuliers, « bouscule les frontières hiérarchiques qui séparent les productions orales et écrites, elle déséquilibre des notions données pour complémentaires ou opposées —l’action et la passion, le Sujet et l’Autre, les classes de sexe— afin de redonner pensée et voix plurielles à des personnages traditionnellement stéréotypés ou absents du système de représentation : les enfants, les féministes et les lesbiennes ». monique-wittig-5.1283621768.jpgDe fait, le texte de Wittig se charge souvent d’une violence indicible, si caractéristique de l’écriture féminine, écriture avant tout du cri, du désir et du silence.

Marguerite Duras n’hésitait d’ailleurs pas à affirmer de l’Opoponax, que « c’est peut-être, c’est même à peu près sûrement le premier livre moderne qui ait été fait sur l’enfance. […] C’est un livre à la fois admirable et très important parce qu’il est régi par une règle de fer, jamais enfreinte ou presque jamais, celle de n’utiliser qu’un matériau descriptif pur, et qu’un outil, le langage objectif pur » (**). Ce « langage objectif pur » est ainsi une manière d’échapper à la « bonne conscience » littéraire. C’est alors que le texte apparaît davantage comme un contre-texte qui coïncide avant tout avec la révélation d’une accession à l’être et au sens : au-delà de l’histoire racontée (celle d’une petite fille de la Maternelle à la fin de sa scolarité), l’Opoponax est d’abord une quête existentielle et une revendication de la liberté. À commencer par la liberté du discours, si souvent refusée aux femmes.

Pour en apprendre davantage sur Monique Wittig, cliquez ici.

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(*) Dominique Bourque, Écrire l’inter-dit. La subversion formelle dans l’œuvre de Monique Wittig, L’Harmattan, Paris 2006

(**) Marguerite Duras, France Observateur, 5 novembre 1964

La citation de la semaine… Nien Cheng… par Charlotte B. (Seconde 7)

« La petite araignée devint ma compagne, rompant le désespoir de l’isolement… »

Du fond de ma sinistre cellule, je passais des heures à étudier les livres de Mao, lisant jusqu’à ce que ma vue se brouille à cause du manque de lumière. Un jour où mes yeux refusaient de lire une ligne de plus, je les tournai vers la fenêtre et je vis une petite araignée très occupée à tisser sa toile. Elle semblait savoir exactement ce qu’elle devait faire et menait sa tâche à bien sans hésitation, sans erreur, sans hâte […].

Je m’attachai à cette petite créature maintenant que je l’avais observée et que je connaissais ses activités et ses habitudes. Dès le réveil, tout au long de la journée et le soir au coucher, je vérifiais qu’elle était toujours là, et j’en étais rassurée. La petite araignée devint ma compagne, rompant le désespoir de l’isolement, même si nous ne pouvions communiquer.

Novembre arriva avec son vent du nord-ouest. Chaque jour de pluie faisait baisser un peu la température. Je regardais l’araignée avec anxiété, hésitant à fermer la vitre entre elle et moi. Mais un matin la toile était déchirée et l’araignée partie. J’en fus triste et je laissai la fenêtre ouverte dans l’espoir de la voir revenir. Mais je la vis bientôt au centre d’une nouvelle toile dans un coin du plafond. Je fermai la fenêtre sur nous-deux, heureuse que ma petite amie ne m’ait pas abandonnée…

Nien Cheng, Vie et mort à Shanghai, 1987

Traduit de l’anglais par Dominique Dill. Texte extrait de l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour lire l’intégralité du texte, cliquez ici. Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.
Nien Cheng (1915-2009) est une figure emblématique de la résistance au collectivisme communiste. Fille de grands propriétaires terriens, elle est arrêtée en 1966 sur ordre de Mao Zedong et emprisonnée près de sept ans dans la maison d’arrêt numéro 1 de Shanghai, d’où elle ne sortira que le 27 mars 1973. Sept ans d’un véritable calvaire : souvent menottée, privée de nourriture, elle doit survivre dans une cellule glaciale l’hiver, suffocante l’été. Alors que résonnent en Occident les sirènes de la « Révolution culturelle », elle n’en entendra que le glas : condamnée à être « rééduquée », elle doit lire le Petit livre rouge, et avouer ses « fautes », confesser ses « crimes » nien-cheng2.1268459930.jpgdans des séances publiques d’autocritique. Son tort ? Aimer « l’ancienne culture », être bourgeoise et vivre à l’occidentale. Mais elle refusera toujours de se prêter à ce jeu sordide. « En prison, confiera-t-elle en 1987 dans un entretien au Los Angeles Times, je me suis senti humiliée par le fait que l’on puisse m’accuser, moi qui aimais mon pays, d’être une espionne. Je ne pouvais pas l’accepter, je devais me battre ».
Véritable icône de la Chine contemporaine, Nien Cheng est surtout connue de nos jours pour son best-seller Vie et mort à Shanghai (Albin Michel, 1987), récit poignant —à la fois témoignage autobiographique et mémoires— dans lequel elle dépeint l’horreur de la prison, la solitude, les tortures et les harcèlements répétés des geôliers. C’est aussi une sorte d’appel à témoins contre le silence, l’indifférence et la lâcheté. Maniant une écriture simple mais efficace, elle permet d’appréhender les difficiles conditions de vie des prisonniers politiques : « Du fond de ma sinistre cellule, je passais des heures à étudier l’œuvre de Mao, lisant jusqu’à ce que ma vue se brouille à cause du manque de lumière ».
Dans cet extrait, l’attachement de Nien Cheng à une araignée, animal que la plupart des gens considèrent comme « nuisible », est un signe de la plus profonde solitude : alors que cette femme aura passé plus de six années à subir des tortures, des interrogatoires, transparaît dans ce passage une peine plus grande encore que les douleurs physiques : l’isolement. Scène terrible donc, mais décrite avec des mots si banals, qu’ils résonnent comme des hurlements : c’est lors d’un jour comme tous les autres, dans une cellule comme tant d’autres, c’est dans cette banalité humiliante, que Nien Cheng découvre par hasard cette petite araignée, animal qu’elle va observer et dont la compagnie va apaiser quelque peu sa solitude : malgré elle, l’araignée devient un « compagnon de cellule »… 
© Charlotte B. Classe de Seconde 7, Lycée en Forêt (Montargis, France, mars 2010)

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Voir aussi l’exposition « Paroles menottées : écriture et engagement« 

La citation de la semaine… Michel Butor…

« … se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez… »

La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s’accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l’horizon avec ses bois.

[…]. Balayant vivement de leur raie noire toute l’étendue de la vitre, se succèdent sans interruption les poteaux de ciment ou de fer ; montent, s’écartent, redescendent, reviennent, s’entrecroisent, se multiplient, se réunissent, rythmés par leurs isolateurs, les fils téléphoniques semblables à une complexe portée musicale, non point chargée de notes, mais indiquant les sons et leurs mariages par le simple jeu de ses lignes.

Un peu plus loin, un peu plus lente, la masse des bois de moins en moins interrompue de villages ou de maisons, tourne sur elle-même, s’entrouvre en une allée, se replie comme se masquant derrière un de ses membres.

C’est une véritable forêt que le train longe, non, traverse, puisqu’au-delà de ce carreau où s’appuie toujours votre tempe, de l’autre côté du corridor vide maintenant et de ses vitres dont vous apercevez toujours la succession jusqu’à l’extrémité du wagon, c’est le même spectacle de futaie broussailleuse et terne qui va s’épaississant.

La voie ferrée y creuse une tranchée qui se resserre de telle sorte que vous ne voyez plus du tout le ciel, que le sol même se relève en de hauts remblais de terre nue ou de maçonnerie sur laquelle un instant, juste le temps de les reconnaître, se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes, mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

[…] De l’autre côté du corridor, une onze chevaux noire démarre devant une église, suit une route qui longe la voie, rivalise avec vous de vitesse, se rapproche, s’éloigne, disparaît derrière un bois, reparaît, traverse un petit fleuve avec ses saules et une barque abandonnée, se laisse distancer, rattrape le chemin perdu, puis s’arrête à un carrefour, tourne et s’enfuit vers un village dont le clocher bientôt s’efface derrière un repli de terrain. Passe la gare de Montereau. »

Michel Butor, La Modification, Les Éditions de Minuit, Paris 1957.


Michel Butor, Photomontage (© Bruno Rigolt, février 2010)

Rédigée en 1957, la Modification apparaît d’emblée comme un texte fondateur de ce qu’on appellera « le nouveau roman ». Certes, il est possible de lire le livre comme un roman traditionnel. L’histoire est au demeurant très banale : le héros, Léon Delmont, directeur pour la France d’une société italienne, 45 ans marié, quatre enfants, habitant Place du Panthéon à Paris part pour Rome (où il va une fois par mois environ) à l’insu de ses patrons pour rejoindre sa maîtresse, Cécile Darcella, qu’il a rencontrée deux ans auparavant. Il lui a trouvé un emploi à Paris et compte rompre avec sa femme Henriette, sur l’insistance de Cécile qui supporte de moins en moins cette situation fausse. Pour ne pas être reconnu, il est monté dans un compartiment de troisième classe. Au fur et à mesure que progresse le voyage (au demeurant très inconfortable), Delmont est gagné par la crainte de devoir quitter sa femme et de supporter une Cécile devenue soudain encombrante si elle s’installait à Paris. D’où le titre du roman : toute l’histoire repose en effet sur la « modification » du projet initial. Finalement à son arrivée à Rome, Léon Delmont repart le soir même pour Paris sans avoir parlé à Cécile : il n’y aura eu aucune « modification » du « train-train »quotidien !

Ce n’est donc pas au niveau de l’histoire que réside l’intérêt de ce roman mais plutôt de la façon dont elle est racontée et qui valut à son auteur une reconnaissance quasi unanime : en premier lieu, Butor a délaissé la traditionnelle narration à la première ou à la troisième personne pour privilégier tout au long du livre un monologue intérieur, mais à la deuxième personne du pluriel. Dès les premières lignes, le lecteur est ainsi bouleversé dans ses habitudes et se sent presque « mis en accusation » :

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.

À cette contestation des règles traditionnelles de l’énonciation, s’ajoute une transgression des codes romanesques, caractéristique de ce qu’on appellera le Nouveau roman. Le personnage, “soupçonné” d’être “trop honnête”, trop “ordinaire” est littéralement “assassiné” par cette entreprise de démystification du romanesque : de là les tentatives de nombreux écrivains (Alain Robbe-Grillet, chef de file du mouvement, Michel Butor, Nathalie Sarraute) d’abandonner les accessoires classiques du roman, au point d’appauvrir considérablement l’intrigue (d’un point de vue narratif, il ne se passe pas grand chose dans ces romans) pour mieux prendre de recul avec le réel. Le but en effet n’est pas de divertir, mais plutôt d’amener le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel : Delmont n’a rien du héros exceptionnel ; bien au contraire : c’est le type même de l’homme dans ce qu’il a de plus quelconque, sans poids ni épaisseur, mais décrit dans son évolution psychologique d’une façon presque clinique, qui provoque parfois le malaise.

De fait, ce parti pris ultra-réaliste du roman est proprement déroutant : tout nous est minutieusement décrit avec la précision des clichés photographiques, même les détails en apparence les plus banals, amenant ainsi le lecteur à s’interroger sur lui-même et plus fondamentalement sur l’insignifiance de la vie et l’émiettement de l’être :

[…] se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes, mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

Si vous aimez les voyages (et particulièrement les voyages en train), je vous conseille de lire cet ouvrage à juste titre célèbre qui parvient à faire de nous, lecteurs, le personnage à la fois fictif et pourtant bien réel de cet « antiroman ».

Michel Butor (Photomontage d’après un tableau de René Magritte : « La Reproduction interdite » (1937)
© René Magritte, Museum Boijmans Van Beuningen (Rotterdam). © Bruno Rigolt, février 2010.

Pour aller plus loin…

Voir aussi sur le site de l’INA l’interview de Michel Butor par Pierre Dumayet à propos de La Modification.

La citation (ou anti-citation) de la semaine… Paul Flat…

« La femme littéraire est un monstre… »

La Femme littéraire est un monstre, au sens latin du mot (*). Elle est un monstre, parce qu’elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu’elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c’est qu’elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent notre monde moderne.

[…] Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l’élevant au rang littéraire, sera-ce peu de dire [que la Femme-auteur est] antimorale. C’est amorale qu’il faut substituer.

Pour ce qui est du point de vue social, on voit assez maintenant quel ferment [son] œuvre représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le monde, et vers lesquelles il faudra bien qu’il se retourne un jour, faute d’une meilleure lumière pour le guider!

Paul Flat, Nos femmes de lettres, Paris, Perrin 1908

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« Dr Syntax with a Blue Stocking Beauty » (Dr Syntaxe avec une Beauté en « Bas-bleus« ). Détail, 1812.
Dans la continuité du philosophe allemand Arthur Schopenhauer qui prétendait que la femme était « un animal à cheveux longs et à idées courtes », le critique, homme de lettres et chroniqueur Paul Flat (1865-1918) rédige en 1908 un essai intitulé Nos femmes de lettres (**). Dans cet ouvrage à visée didactique autant que moralisatrice, l’auteur interprète le phénomène de l’écriture féminine et plus largement de l’émancipation des femmes comme une perversion qui irait à l’encontre de la nature du « deuxième sexe ». Témoin cette métaphore du monstre, qui ressortit d’ailleurs plus à l’affectivité qu’à la raison, pour rendre compte de l’anormalité de la femme de lettres, par définition « contre-nature » puisqu’elle cherche à s’affranchir en quelque sorte d’une détermination biologique et sociologique la cantonnant à la futilité et à la passivité. Or la vision idéologique que donne l’ouvrage de Paul Flat de ces « bas-bleus« , est d’autant plus remarquable qu’elle reflète parfaitement la structure intellectuelle de la société.
De fait, à partir du dix-neuvième siècle surtout (Madame de Staël, George Sand…), les femmes vont investir le champ littéraire et social, contribuant autant à l’essor et à la démocratisation du genre romanesque qu’à la constitution d’une sensibilité et d’un lectorat nouveaux. Mais paradoxalement, le développement de l’écriture féminine puis des mouvements féministes à la fin du dix-neuvième siècle se doublent d’un virulent conservatisme social (***). Époque révolue… Quoique… Il faut déplorer combien, à notre époque encore, nombre d’ouvrages de littérature, pourtant soucieux de s’actualiser en renouvelant leurs contenus intellectuels, peinent à mentionner les écrivaines. Cette situation discriminante, relevant sans doute de clichés ou de stéréotypes inconscients, contribue à perpétuer des modèles de représentation qui accréditent des images volontairement sexistes de la femme, et portent préjudice au renouvellement de l’enseignement des littératures que ces ouvrages prétendaient pourtant mettre en évidence (****).

_________________

(*) Du latin « monstrum » : créature étonnante qui « donne à voir » (montre=monstre) l’insolite, l’anormal. (**) Paul Flat, Nos femmes de lettres, Librairie académique Perrin, Paris 1909. L’ouvrage est accessible gratuitement par téléchargement (Project Gutenberg EBook) en cliquant ici. (***) Anne-Marie Thiesse fait remarquer par exemple qu’au début du vingtième siècle, les femmes ne peuvent prétendre à une carrière littéraire « qu’à deux conditions fort restrictives : associer à des ambitions littéraires (et un talent certain) une vie privée publiquement scandaleuse ou cacher du mieux possible cette honteuse association de la féminité et de la plume ». Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, éd. Le Chemin vert, Paris, 1984. Cité par Monique De Saint Martin, « Les « femmes écrivains » et le champ littéraire« , Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, volume 83, p. 54. (****) Voir à ce sujet : Les Femmes dans les livres scolaires (collectif, éd. Mardaga, Wavre 1995) ou La Représentation des hommes et des femmes dans les livres scolaires : rapport au Premier ministre (La Documentation française, Paris 1997).

La citation de la semaine… Michel Houellebecq…

« Les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires »…

Aux humains de l’ancienne race, notre monde fait l’effet d’un paradis. Il nous arrive d’ailleurs parfois de nous qualifier nous-mêmes —sur un mode, il est vrai, légèrement humoristique— de ce nom de « dieux » qui les avait tant fait rêver.

L’histoire existe ; elle s’impose, elle domine, son empire est inéluctable. Mais au-delà du strict plan historique, l’ambition ultime de cet ouvrage est de saluer cette espèce infortunée et courageuse qui nous a créés. Cette espèce douloureuse houellebecq.1262687004.jpget vile, à peine différente du singe, qui portait en elle tant d’aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité, parfois capable d’explosions de violence inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la bonté et à l’amour. Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, su mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage ; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps ; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme ».

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, « Épilogue » (dernière page). Éditions Flammarion, Paris 1998, p. 394

Peut-on parler d’une littérature « fin de siècle » ? De même que la fin du dix-neuvième sera marquée par le pessimisme et l’idée de décadence, c’est sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la littérature mais plus largement l’art de la fin du vingtième siècle. À ce titre, l’œuvre de l’écrivain français Michel Houellebecq (né en 1958 à La Réunion) traduit très bien la décadence sociologique et morale de notre société, et les angoisses des générations actuelles face à la pérennité des civilisations (*). C’est dans ce contexte que l’auteur publie en 1998 Les Particules élémentaires, roman volontairement transgressif et provocateur sur le désenchantement du monde : tout ne serait qu’illusion dans les rapports humains…

Au-delà des vifs débats qu’a suscités la parution de ce roman (sulfureux par houellebecq1.1262789512.jpgailleurs), il faut reconnaître à Houellebecq d’avoir peint la crise de la société actuelle. Crise d’autant plus violente que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais… “Dégénération » (**), “génération perdue”, “35 heures”, mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, “génération Internet”, “réseaux sociaux”, mondialisation… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures (***).

Le passage présenté pourrait être utilement mis en relation avec cet extrait d’une étude que Houellebecq a consacrée à l’un des grands maîtres du Fantastique, l’écrivain américain Howard Philips Lovecraft (Contre le monde, contre la vie, éd. du Rocher, Paris 2005, page 13) : « L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. La race humaine disparaîtra. D’autres races apparaîtront, et disparaîtront à leur tour. Les cieux seront glaciaux et vides, traversés par la faible lumière d’étoiles à demi-mortes. Qui, elles aussi, disparaîtront. Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires« …

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(*) L’écrivain américain Bret Easton Ellis est caractéristique de ce nihilisme social. Voyez aussi cette citation très célèbre de Paul Valéry sur la mort des civilisations. (**) « Dégénération » : titre d’une chanson de M. Farmer. (***) B. Rigolt, « Questions de “Génération(s)”… Crises, changement social et ruptures…« 
Crédit photographique : B.R. Photomontages à partir de clichés de presse modifiés numériquement.

Pour aller plus loin…
(cliquez sur les miniatures pour feuilleter l’ouvrage dans Google-livres)

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La citation de la semaine… Herta Müller…

« Dans le juron chaque mot est une balle qui peut toucher les choses avec des mots sur les lèvres… »

« La fourmi transporte une mouche morte. La fourmi ne voit pas le chemin, elle retourne la mouche et revient sur ses pas. La mouche est trois fois plus grande que la fourmi. Adina rentre le coude, elle ne veut pas barrer le chemin à la mouche. Un morceau de goudron brille près du genou d’Adina, il cuit au soleil. Elle le tapote du bout du doigt, un fil de goudron s’étire à l’intérieur de sa main, se fige en l’air et se brise.

La fourmi a une tête d’épingle, le soleil n’a pas la place de la brûler. herta-muller.1262000464.jpgIl pique. La fourmi se perd. Elle rampe, mais elle ne vit pas ; pour l’œil, elle n’est pas un animal. Comme elle, les graines des herbes rampent à la périphérie de la ville. La mouche est vivante parce qu’elle est trois fois plus grande et qu’elle est transportée par la fourmi ; pour l’œil, elle est un animal.

Clara ne voit pas la mouche, le soleil est un potiron de braise, il éblouit. […] Clara se fabrique un chemisier pour l’été. L’aiguille plonge, le fil avance pas à pas, ta mère sur la glace, lance Clara qui lèche le sang sur son doigt. Un juron sur la glace, la mère de l’aiguille, le petit brin de fil, le gros fil. Dans les jurons de Clara, tout a une mère.

La mère de l’aiguille est l’endroit qui saigne. La mère de l’aiguille est la plus vieille aiguille du monde, celle qui a donné naissance à toutes les aiguilles. Elle cherche pour toutes ses aiguilles un doigt à piquer sur toutes les mains du monde qui cousent. Dans son juron le monde est petit, un bout d’aiguille et un bout de sang sont suspendus au-dessus de lui. Et dans ce juron, la mère du fil est à l’affût au-dessus du monde, avec des brins emmêlés.

[…] Clara a toujours des rides quand elle dit des jurons, car dans le juron chaque mot est une balle qui peut toucher les choses avec des mots sur les lèvres. Même la mère des choses. […] Les jurons sont froids. Les jurons n’ont pas besoin de dahlias, de pain, de pommes, ni d’été. Ils ne sont ni à sentir ni à manger. »

Herta Müller, « Le chemin du ver dans la pomme » dans Le Renard était déjà le chasseur (roman), éd. du Seuil, Paris 1997 pages 9-10 (éd. originale : Der Fuchs war damals schon der Jäger, 1992). Traduction : Nicole Bary.

Peu connue des lecteurs français (*), la romancière allemande d’origine roumaine Herta Müller est pourtant une immense écrivaine (Prix Nobel de Littérature 2009). Née dans la région de Timişoara le 17 août 1953, elle luttera directement contre la dictature de Ceauşescu avant de fuir en Allemagne en 1987. Le passage présenté ici est l’incipit du roman (magnifiquement traduit par Nicole Bary). Voici comment l’éditeur français présente l’ouvrage : « Dans la Roumanie de Ceausescu, Adina s’aperçoit que des inconnus herta-muller-roman.1262005890.jpgdécoupent jour après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. À cause de cette menace, la jeune enseignante proche d’auteurs-compositeurs dissidents se sait espionnée par les services secrets et découvre qu’une de ses amies fréquente justement un officier de la Securitate. Le renard est le chasseur »…

Le jury du Nobel n’a-t-il pas déclaré au sujet d’Herta Müller qu’avec la concentration de la poésie et l’objectivé de la prose l’auteure dessinait les paysages de l’abandon et l’univers des déshérités ? Paysages de la Roumanie, mais aussi paysages de l’âme humaine : la dénonciation de la dictature débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence du régime, Müller conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie de l’aiguille par exemple) permet ainsi un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

Exclusif :

Lisez en ligne le discours pour la réception du Prix Nobel d’Herta Müller : « Chaque mot en sait long sur le cercle vicieux » (texte disponible en Français, en Allemand, en Anglais et en Espagnol). Pour télécharger le discours en Français au format .pdf, cliquez ici.

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(*) Parmi les dix-neuf romans et recueils écrits par Herta Müller, trois textes seulement ont été traduits en Français : L’Homme est un grand faisan sur terre (Gallimard, 1990) ; Le Renard était déjà le chasseur (Seuil, 1997) et La Convocation (Métailié, 2001).

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Crédit photographique : B. Rigolt, d’après des clichés de presse.

La citation de la semaine… Charlie Chaplin…

« Don’t give yourselves to these machine men… »

Ne donnez pas votre vie à ces hommes machines…

« Greed has poisoned men’s souls ; has barricaded the world with hate ; has goose-stepped us into misery and bloodshed. We have developed speed, but we have shut ourselves in. Machinery that gives abundance has left us in want. Our knowledge as made us cynical ; our cleverness, hard and unkind. We think too much and feel too little. More than machinery we need humanity. More than cleverness, we need kindness and gentleness.

Without these qualities, life will be violent and all will be lost. The aeroplane and the radio have brought us closer together. The very nature of these inventions cries out for the goodness in man ; cries out for universal brotherhood; for the unity of us all. Even now my voice is reaching millions throughout the world, millions of despairing men, women, and little children, victims of a system that makes men torture and imprison innocent people.

To those who can hear me, I say « Do not despair. » The misery that is now upon us is but the passing of greed, the bitterness of men who fear the way of human progress. The hate of men will pass, and dictators die, and the power chaplin_le_dicateur_7.1261500955.jpgthey took from the people will return to the people. And so long as men die, liberty will never perish. Soldiers! Don’t give yourselves to brutes, men who despise you and enslave you ; who regiment your lives, tell you what to do, what to think and what to feel! Who drill you, diet you, treat you like cattle, use you as cannon fodder! Don’t give yourselves to these unnatural men, machine men with machine minds and machine hearts! You are not machines! You are not cattle! You are men! You have a love of humanity in your hearts ! »

La cupidité a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour nous enfermer en nous-mêmes. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent dans l’insatisfaction. Notre savoir nous a fait devenir cyniques. Nous sommes inhumains à force d’intelligence, nous pensons trop et ressentons trop peu. Nous sommes trop mécanisés et nous manquons d’humanité. Nous sommes trop cultivés et nous manquons de tendresse et de gentillesse.

Sans ces qualités humaines, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes. En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants chaplin_le_dicateur_8.1261505266.jpgdésespérés, victimes d’un système qui torture les faibles et emprisonne des innocents.

À tous ceux qui m’entendent je dis : « Ne désespérez pas » ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront et le pouvoir qu’ils avaient pris au peuple va retourner au peuple. Et tant que des hommes mourront pour elle, la liberté ne pourra pas périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, à une minorité qui vous méprise et qui fait de vous des esclaves, enrégimente toute votre vie et qui vous dit tout ce qu’il faut faire et ce qu’il faut penser, qui vous dirige, vous manœuvre, se sert de vous comme chair à canons et qui vous traite comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec une machine à la place de la tête et une machine dans le cœur. Vous n’êtes pas des machines. Vous n’êtes pas des esclaves. Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur…

Charlie Chaplin, Le Dictateur (The Great Dictator), 1940

Tourné en 1940 à partir d’un scénario élaboré dès 1938, Le Dictateur de Charlie Chaplin (1889-1977) est le premier film parlant du réalisateur, film résolument engagé, porteur d’un message humaniste et film de rupture avec la figure « de l’errant solitaire ballotté par les vicissitudes de l’existence » (*), dont Les Temps modernes (1936) constituait l’inoubliable épopée. Au-delà du travestissement parodique (un barbier juif transformé en dictateur nazi (**), le film déplace ainsi le personnage du vagabond en l’identifiant à tout un peuple. Ce passage du drame individuel au drame collectif permet à Chaplin de revoir son esthétique burlesque en réalisant un film très ambitieux.

Le passage présenté est un extrait du fameux discours du barbier dans la séquence finale : l’utilisation des ressources de la bande sonore permet à Chaplin de dresser un réquisitoire sans appel contre le régime nazi. chaplin_hitler_cadre.1261638952.jpgComme l’écrit Daniel Grojnowski (***), « Dans l’œuvre abondante de Chaplin, Le Dictateur est un cas d’école, une entreprise sans équivalent où un artiste de renom interpelle le dirigeant politique le plus redouté du moment et prend l’initiative d’un affrontement direct. Avec ce film, tout se passe comme si la Fable traversait l’écran pour intervenir dans l’actualité, comme si l’acteur pensait pouvoir encore modifier le cours des événements, comme si —par impossible— une représentation caricaturale et une harangue passionnée pouvaient désarmer les peuples, les ramener à la raison ».

Plus encore qu’un réquisitoire contre le nazisme, le discours, par sa force oratoire, doit en effet être écouté comme un plaidoyer pacifiste. Mariange Ramozzi-Doreau fait justement remarquer combien les techniques de cadrage et l’absence de maquillage (le maquillage habituel de « Charlot ») participent à une sorte d’esthétique du dévoilement : chaplin_le_dicateur_6.1261467629.jpg« Quand le barbier entame son discours à la tribune, l’alternance des plans taille, poitrine et des gros plans et le cadrage en plan frontal fixe révèlent un homme vieilli, tête nue, le cheveu blanc, sans fard. Le regard caméra insistant et la voix calme et pénétrante, du moins au début, engendre et maintient une implication spectatorielle forte. Charlot s’est effacé au profit du barbier, qui s’efface aussitôt au profit de Chaplin lui-même » (****).

« J’ai fait Le Dictateur parce que je hais les dictateurs » écrira Chaplin en 1940 (Dossier de Presse), et sans doute faut-il voir dans ce film visionnaire une réflexion majeure sur la mission de l’artiste engagé : faire du cinéma parlant pour Chaplin, c’était non seulement témoigner mais plus encore « assumer » une prise de parole en amenant à faire réfléchir, par l’imbrication étroite entre l’Art et l’Histoire, au rôle de l’homme et à sa responsabilité, individuelle et collective. Le discours du barbier, grâce au travail dramaturgique accompli par Chaplin, met ainsi en scène notre humanité : au nihilisme, au tragique existentiel, à l’absurdité de la condition humaine, le film oppose, dans une perspective morale et politique, la force de l’espérance, seule capable de désarmer la fatalité, le mal et la haine…

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(*) Mariange Ramozzi-Doreau, Charlot au cœur de l’écriture cinématographique de Chaplin : Tome 2, Le parlant. Éditions du CEFAL, Liège 2003, page 61. Cet ouvrage est l’adaptation d’une remarquable thèse de Doctorat : Charlot au cœur de l’écriture cinématographique de Chaplin, Université Lumière, Lyon 2, Faculté des Lettres, des Sciences du Langage et des Arts, 22 mai 2000. (**) L’histoire est censée se dérouler lors de la Première guerre mondiale. À noter l’avertissement provocateur et cocasse de Chaplin au début du film : « Toute ressemblance entre le dictateur Hynkel et le barbier juif est purement accidentelle ». (***) Daniel Grojnowski, Comiques d’Alphonse Allais à Charlot : le comique dans les lettres et les arts, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq 2004, page 130. Pour feuilleter l’ouvrage grâce à Google-livres, cliquez ici. (****) Mariange Ramozzi-Doreau, déjà citée, page 69.
Le film a été restauré et la bande son remasterisée en 2002 dans une édition qui fait référence (distribution Mk2). Cliquez ici pour consulter la fiche technique et avoir accès à quelques bonus.

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Crédit photographique : images tirées du film. Photomontages : Bruno Rigolt

L'encrier bavard… Chronique littéraire tenue par Janyce Inès et Deborah… Chronique du 30 novembre 2009

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Aujourd’hui :

Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, ou l’ambition féminine au dix-huitième siècle (Le Livre de Poche, 1997. Cote CDI : 396 17 BAD).

         

Le sujet…

Histoire étonnante de deux destins similaires : celui de deux jeunes femmes portant le même prénom, possédant les mêmes ambitions et rêvant au même idéal : madame du Châtelet et madame d’Épinal… Même si l’ouvrage d’Élisabeth  Badinter est un peu ancien de par sa date de parution, il est néanmoins d’une brûlante actualité ! Question en effet toujours controversée que celle de l’ambition féminine, « la grande affaire des hommes » : socialement et culturellement, une femme qui a de l’ambition est toujours un peu mal vue, et provoque une certaine suspicion. On connaît par exemple madame du Châtelet pour avoir été la compagne de Voltaire, mais sait-on qu’elle traduisit le grand œuvre de Newton, et qu’elle s’imposa à l’égal des savants de son temps ? Sait-on que madame d’Épinay fit valoir du temps de Rousseau des idées pédagogiques qui renouvelèrent l’approche de la maternité ? De fait, comme le dit l’auteure, « rares sont les moments de l’Histoire où l’alliance des badinter_emilie_emilie.1259777494.jpgdeux mots « ambition » et « féminine » n’a pas choqué »… C’est donc dans son acception la plus noble qu’il faut comprendre le terme « ambition » : loin d’être une vanité, l’ambition féminine est ainsi un affranchissement des limites qu’impose la société, une émancipation.

Notre avis…

L’intérêt de cette double biographie, féministe par excellence, est à notre avis de plonger d’abord le lecteur au cœur des Lumières et d’en renouveler subtilement l’approche à travers deux destins de femmes : de fait, Élisabeth Badinter (spécialiste du dix-huitième siècle) nous présente le véritable combat de ces femmes dans leur temps. Nous les découvrons sûres d’elles, soucieuses de leur valeur, prêtes à tout pour faire triompher leurs idées. Écrire pour elles est d’abord une mission : loin d’être des « femmes savantes » (avec toutes les connotations péjoratives de cette expression), elles ont souvent abandonné la vie mondaine et amoureuse pour se consacrer au travail intellectuel, définissant par la même occasion une sorte de « devoir d’écriture ». L’intérêt de l’ouvrage est justement de lever le voile sur le courage et les motivations réelles de ces deux ambitieuses dans un siècle d’hommes… D’ailleurs, le combat féministe est-il pour autant terminé ? N’a-t-on pas tendance, même de nos jours, à évacuer le problème de l’identité féminine et de la fonction sociale des femmes ? Ne cherche-t-on pas à inscrire l’ambition féminine dans des clichés où l’éternel féminin le dispute aux représentations assez stéréotypées de l’accomplissement de la femme dans la séduction ou la maternité ?

Quelques citations…

« En ce temps où l’éducation des filles était si négligée, et se limitait la plupart du temps à un peu d’écriture, de lecture, quelques bribes d’histoire et aux arts d’agrément, Émilie [du Châtelet] fit des études approfondies dont beaucoup d’hommes du monde ne pouvaient même pas se targuer… » (pages 67-68).

« Madame du Châtelet n’a jamais été déchirée entre ses passions et ses devoirs. Ella a toujours fait passer les premières avant les seconds » (page 173).

© Janyce M. Inès E. Deborah S. (Seconde 18, Lycée en Forêt – Montargis – France) novembre 2009

L’encrier bavard… Chronique littéraire tenue par Janyce Inès et Deborah… Chronique du 30 novembre 2009

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Aujourd’hui :

Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, ou l’ambition féminine au dix-huitième siècle (Le Livre de Poche, 1997. Cote CDI : 396 17 BAD).

         

Le sujet…

Histoire étonnante de deux destins similaires : celui de deux jeunes femmes portant le même prénom, possédant les mêmes ambitions et rêvant au même idéal : madame du Châtelet et madame d’Épinal… Même si l’ouvrage d’Élisabeth  Badinter est un peu ancien de par sa date de parution, il est néanmoins d’une brûlante actualité ! Question en effet toujours controversée que celle de l’ambition féminine, « la grande affaire des hommes » : socialement et culturellement, une femme qui a de l’ambition est toujours un peu mal vue, et provoque une certaine suspicion. On connaît par exemple madame du Châtelet pour avoir été la compagne de Voltaire, mais sait-on qu’elle traduisit le grand œuvre de Newton, et qu’elle s’imposa à l’égal des savants de son temps ? Sait-on que madame d’Épinay fit valoir du temps de Rousseau des idées pédagogiques qui renouvelèrent l’approche de la maternité ? De fait, comme le dit l’auteure, « rares sont les moments de l’Histoire où l’alliance des badinter_emilie_emilie.1259777494.jpgdeux mots « ambition » et « féminine » n’a pas choqué »… C’est donc dans son acception la plus noble qu’il faut comprendre le terme « ambition » : loin d’être une vanité, l’ambition féminine est ainsi un affranchissement des limites qu’impose la société, une émancipation.

Notre avis…

L’intérêt de cette double biographie, féministe par excellence, est à notre avis de plonger d’abord le lecteur au cœur des Lumières et d’en renouveler subtilement l’approche à travers deux destins de femmes : de fait, Élisabeth Badinter (spécialiste du dix-huitième siècle) nous présente le véritable combat de ces femmes dans leur temps. Nous les découvrons sûres d’elles, soucieuses de leur valeur, prêtes à tout pour faire triompher leurs idées. Écrire pour elles est d’abord une mission : loin d’être des « femmes savantes » (avec toutes les connotations péjoratives de cette expression), elles ont souvent abandonné la vie mondaine et amoureuse pour se consacrer au travail intellectuel, définissant par la même occasion une sorte de « devoir d’écriture ». L’intérêt de l’ouvrage est justement de lever le voile sur le courage et les motivations réelles de ces deux ambitieuses dans un siècle d’hommes… D’ailleurs, le combat féministe est-il pour autant terminé ? N’a-t-on pas tendance, même de nos jours, à évacuer le problème de l’identité féminine et de la fonction sociale des femmes ? Ne cherche-t-on pas à inscrire l’ambition féminine dans des clichés où l’éternel féminin le dispute aux représentations assez stéréotypées de l’accomplissement de la femme dans la séduction ou la maternité ?

Quelques citations…

« En ce temps où l’éducation des filles était si négligée, et se limitait la plupart du temps à un peu d’écriture, de lecture, quelques bribes d’histoire et aux arts d’agrément, Émilie [du Châtelet] fit des études approfondies dont beaucoup d’hommes du monde ne pouvaient même pas se targuer… » (pages 67-68).

« Madame du Châtelet n’a jamais été déchirée entre ses passions et ses devoirs. Ella a toujours fait passer les premières avant les seconds » (page 173).

© Janyce M. Inès E. Deborah S. (Seconde 18, Lycée en Forêt – Montargis – France) novembre 2009

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… "Paroles menottées" : Ecriture et Engagement.

paroles-menottees-affiche.1268460921.jpg

Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.


timerman_vignette.1259043052.jpgL’Œil de Jacobo Timerman
par Ksenia C.
soljenitsyne_vignette1.1259043004.jpgL’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne
par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.
ken_saro_wiwa_vignette.1259052063.jpgKen Saro-Wiwa, « La Vraie Prison »
par Seydi B.
molefe_pheto.1259133557.jpgMolefe Pheto… And Night Fell : Memoirs of a Political Prisoner
par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.
arthur-koestler.1259135400.jpgArthur Koestler… Dialogue avec la mort
par Claire D. William P. et Florent de W.
yannis-ritsos-miniature.1268416857.jpgYannis Ritsos… Pierres, Répétitions, Barreaux…
par Rayan D.
nien-cheng-miniature.1268461427.jpgNien Cheng… Vie et mort à Shanghai…
par Charlotte B.
ruth-first-miniature.1268499164.jpgRuth First… 117 Days…
par Angélique M.

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… « Paroles menottées » : Ecriture et Engagement.

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par Ksenia C.

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par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.

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par Seydi B.

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par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.

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par Claire D. William P. et Florent de W.

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par Rayan D.

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