Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne-Marie Alonzo

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne-Marie Alonzo (Alexandrie, 1951 — Montréal 2005)… QUÉBEC

Hier, mercredi 24 juillet : Robert Vivier… BELGIQUE
Demain, vendredi 26 juillet : Renée Vivien… FRANCE

 

Je dis parle-moi du Nil émeraude et saphir
de longues eaux mêlées en mémoire imaginée.

De fil d’argent et fil de soie j’écoute d’ancienne
histoire tous les présages.
Qu’après moi partie grandie qu’avant moi vécue
tu sais de couleur la terre animer.
C’est là qu’inspire le fait.
De sœur et peu connue de cœur tu me ressembles
m’apprends de vent et d’air de souffle tenu.

Je dis           tu le sais           parole d’amie attendue
du fond des âges           en sourde Alexandrie naissait
le monde           enfin naissait et ronde toute baignée
d’histoire et bien avant de voir
savait le tout.

Anne-Marie Alonzo
Bleus de mine, Éditions du Noroît, St-Lambert (Québec) 1985
In Anthologie de la poésie des femmes au Québec, les éditions du remue-ménage, Montréal Québec 1991, page 270.

Illustration : Marc Chagall (1887-1985), « Le Cantique des Cantiques, I », 1960 (huile sur papier entoilé, détail)
Nice, Musée Marc Chagall

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Vivier

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

                    

Aujourd’hui… Robert Vivier
(Chênée/Liège, Belgique, 1894 — La Celle Saint-Cloud, France, 1989)… BELGIQUE

Hier, mardi 23 juillet : Giuseppe Ungaretti… ITALIE
Demain, jeudi 25 juillet : Anne-Marie Alonzo… QUÉBEC

                        

Chronos rêve

Dans la pénombre sans mémoire où les genoux
Éternisent leurs noirs basaltes de silence
Il advient qu’un ennui vaporeux se condense
En figures de vie. Une fois, ce fut nous

Ces jouets qu’intrigué le dieu flaire et, très doux,
Sur ses paumes longtemps éprouve puis balance,
Tant qu’à force d’y soupeser sa nonchalance
Il les serre d’un point morose et les dissout…

Plus rien, que deux genoux nettoyés par l’espace,
Falaises de l’oubli, cirque d’absence où passent
Immobiles, les bleus chevaux de l’infini.

Chronos rêve. Quelle ombre a frôlé sa paupière ?
Les hauts genoux vacants, tel un avare nid,
Attendent de bercer la nouvelle poussière.

Robert Vivier
Chronos rêve, la Renaissance du livre, Bruxelles 1959

Illustration : Salvator Dali (1904-1989), « La Désintégration de la persistance de la mémoire », 1952-1954 (huile sur toile, détail)
St. Petersburg (États-Unis, Floride), Salvator Dali Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Giuseppe Ungaretti

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

                       

Aujourd’hui… Giuseppe Ungaretti (1888, Alexandrie — 1970, Milan)… ITALIE

                 

Hier, lundi 22 juillet : Anna de Noailles… FRANCE
Demain, mercredi 24 juillet : Robert Vivier… BELGIQUE

Dove la luce Où la lumière

Come allodola ondosa Comme alouette ondoyante
Nel vento lieto sui giovani prati, Au vent joyeux sur les jeunes prés,
Le braccia ti sanno leggera, vieni. Viens légère dans mes bras.

Ci scorderemo di quaggiù, Nous oublierons ce bas-monde
E del male e del cielo, Et le mal et le ciel,
E del mio sangue rapido alla guerra, Et mon sang trop ardent à la guerre,
Di passi d’ombre memori Les pas d’ombres qui se souviennent
Entro rossori di mattine nuove. En des rougeurs d’aubes nouvelles.

Dove non muove foglia più la luce, Là où pas une feuille ne bouge, plus de lumière,
Sogni e crucci passati ad altre rive, Chagrins et rêves partis vers d’autres terres,
Dov’è posata sera, Là où s’est posé le soir,
Vieni ti porterò Viens, je te porterai
Alle colline d’oro. Aux collines dorées.

L’ora costante, liberi d’età,  Libérés du temps, l’heure immobile
Nel suo perduto nimbo Dans son halo perdu
Sarà nostro lenzuolo. Sera notre linceul.

Giuseppe Ungaretti
Il Porto sepolto, Le Port enseveli (1930)

Traduction : Bruno Rigolt

Illustration : Auguste Pégurier (1856-1936), « Vue s’un cimetière » (Saint-Tropez), 1890 (huile sur toile, détail)
Nice, Musée des Beaux-arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd'hui : Giuseppe Ungaretti

 

← Illustration : François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie » : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

                       

Aujourd’hui… Giuseppe Ungaretti (1888, Alexandrie — 1970, Milan)… ITALIE
                 
Hier, lundi 22 juillet : Anna de Noailles… FRANCE
Demain, mercredi 24 juillet : Robert Vivier… BELGIQUE

Dove la luce Où la lumière

Come allodola ondosa Comme alouette ondoyante
Nel vento lieto sui giovani prati, Au vent joyeux sur les jeunes prés,
Le braccia ti sanno leggera, vieni. Viens légère dans mes bras.

Ci scorderemo di quaggiù, Nous oublierons ce bas-monde
E del male e del cielo, Et le mal et le ciel,
E del mio sangue rapido alla guerra, Et mon sang trop ardent à la guerre,
Di passi d’ombre memori Les pas d’ombres qui se souviennent
Entro rossori di mattine nuove. En des rougeurs d’aubes nouvelles.

Dove non muove foglia più la luce, Là où pas une feuille ne bouge, plus de lumière,
Sogni e crucci passati ad altre rive, Chagrins et rêves partis vers d’autres terres,
Dov’è posata sera, Là où s’est posé le soir,
Vieni ti porterò Viens, je te porterai
Alle colline d’oro. Aux collines dorées.

L’ora costante, liberi d’età,  Libérés du temps, l’heure immobile
Nel suo perduto nimbo Dans son halo perdu
Sarà nostro lenzuolo. Sera notre linceul.

Giuseppe Ungaretti
Il Porto sepolto, Le Port enseveli (1930)

Traduction : Bruno Rigolt

Illustration : Auguste Pégurier (1856-1936), « Vue s’un cimetière » (Saint-Tropez), 1890 (huile sur toile, détail)
Nice, Musée des Beaux-arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anna de Noailles

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anna de Noailles (1876 — 1933, Paris) FRANCE

Demain, mardi 23 juillet : Giuseppe Ungaretti ITALIE

L’offrande à la Nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…

Anna de Noailles (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

Anna de Noailles, autoportrait
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Extrait de : Album de photographies d’Anna de Noailles

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd'hui : Anna de Noailles

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 
Aujourd’hui… Anna de Noailles (1876 — 1933, Paris) FRANCE
Demain, mardi 23 juillet : Giuseppe Ungaretti ITALIE

L’offrande à la Nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…

Anna de Noailles (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

Anna de Noailles, autoportrait
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Extrait de : Album de photographies d’Anna de Noailles

Entraînement BTS L’Art et le Sport

L’Art et le Sport

Présentation

L’entraînement que je propose aujourd’hui aux étudiant(e)s porte sur la dynamique existant entre l’art et le sport. Si cette relation peut sembler de prime abord peu évidente, elle est néanmoins essentielle : comme l’art, le sport est un fait social majeur qui participe à la mise en place de signes identitaires forts. Il répond en effet aux conventions sociales de la fête, du spectaculaire, mais aussi à la valorisation de la corporalité (individuelle et collective), à l’esthétique du mouvement, du geste, de l’effort (pensez au fameux Discobole de Myron, archétype de l’athlète idéal), voire à une sorte de mystique du dépassement dont on ne saurait nier les fondements moralisants : « dévoiler l’âme sous les artifices du corps¹ » (voir à ce sujet l’entraînement que j’ai consacré au thème : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« ).

Comme le remarque avec une grande pertinence Pierre Chazaud², « il devient indispensable de s’interroger précisément sur le rôle d’une esthétique du Sport, au moment même où des artistes, de plus en plus nombreux, utilisent la thématique sportive dans leur œuvre et dans la mesure où certaines institutions fédérales adoptent désormais le support de l’art pour valoriser leur discipline. l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? Et de quelles valeurs ? Le Sport peut-il produire une esthétique et laquelle ? Est-elle spécifique ou, au contraire, se rattache-t-elle à une esthétique plus générale du jeu et de la fête ? Quels sont les mythes fondateurs de l’humanité qui pourraient être remis en œuvre voire même réactualisés dans une représentation artistique du Sport ? »

De façon plus critique, et que nous n’aborderons pas dans ce corpus, l’analogie entre l’art et le sport invite aussi à une réflexion sur leur démocratisation, particulièrement sensible depuis les Trente Glorieuses. À la sérialisation de l’œuvre d’art, rabaissée à n’être qu’un bien de consommation répond le gigantisme, la rentabilité, la marchandisation du sport ( voir ce support de cours : « Le sport, reflet du capitalisme ?« ). L’hypertrophisation du simulacre lors de certains rassemblements sportifs par exemple est tout à fait illustrative du culte de la performativité technique qui accompagne de nos jours le développement de l’art virtuel.

Dans une perspective évolutionniste par exemple, on pourrait affirmer que les sports virtuels (qui voient l’émergence d’une nouvelle corporalité, mettant en scène un sportif dématérialisé, dé-substantialisé, privé de sa réalité) accompagnent la numérisation de l’art : dans les deux cas, l’activité de l’homme semble subordonnée à celle de la machine. Devenu « profane », le sport a perdu sa dimension élitaire et sacrée, festive, humaniste et démiurgique, à laquelle se réfère encore le coubertinisme olympien ( voir cet entraînement BTS : Sport et sacralisation). Dans ce processus de sécularisation où se mêlent à la fois l’attraction du corps et son abstraction, le sport amène donc à un questionnement fondamental sur notre modernité…

Bruno Rigolt

NOTES
1. Laurent Baridon, Martial Guédron, Corps et Arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, L’Harmattan Paris 1999 ‘Histoire des sciences humaines », Introduction page 11.
2. Pierre Chazaud est maître de conférences à l’Université Lyon I UFR-APS. Je vous recommande fortement la lecture de son article : « L’expression artistique du sport comme contribution à une anthropologie culturelle« ).

À lire aussi la présentation de cet ouvrage : L’Art et le sport : actes du XIIe colloque international du Comité européen pour l’histoire du sport, Lorient, 2007 (Editeur :  Atlantica, Biarritz ; Musée national du sport, Paris).

Le sport a de tout temps revendiqué, à moins qu’on ne les lui ait prêtées, des qualités physiques et morales. Nombre de valeurs véhiculées sont probablement inhérentes à la pratique sportive, mais certaines sont construites, notamment par les règles, qui encadrent ou entravent les évolutions des corps – le vecteur premier où s’inscrit l’identité de chacun -, mais probablement aussi par la manière dont on les représente. Comment les peint-on, les sculpte-t-on, les photographie-t-on, les dessine-t-on, les filme-t-on… ? Comment les exerce-t-on, ou plutôt même, comment les danse-t-on ? Comment en parle-t-on, enfin, ou plutôt même encore, les chantons-nous ?
On s’intéresse ici à la dialectique entre le sport et l’art, au sens de « sport(s) dans les arts », où « arts » est à prendre dans son acception la plus large – qu’est-ce que ces formes artistiques nous disent du sport et que veulent-elles nous en dire ; qu’est-ce qui est « réalité », qu’est-ce qui est « construction », qu’est-ce qui est « médiation » ? – mais aussi au sens de « sport(s) en tant qu’art » : art de la guerre ou art martial certes, mais d’abord et avant tout au sens de forme d’expression corporelle, car tout sport est construction artistique, en rapport dialectique avec ses représentations.


Sport et Art
Entraînement BTS

Corpus

  • Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, 2007
  • Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, 2005
  • Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey, 1909.
  • Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. 1997.

Sujet

  • Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.

Écriture personnelle

  • Dans quelle mesure selon vous « l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? » (J’emprunte l’expression à Pierre Chazaud, op.cit.)

Niveau de difficulté : *** (difficile)

Voir aussi cet autre entraînement : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« 

 

Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, éd. Calmann-Lévy, Paris 2007. « Introduction« .

       

Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, L’Harmattan Paris 2005. Coll. « Espaces et Temps du sport ». Depuis la page 22 (« L’écriture du sport, une écriture du corps ») jusqu’à la page 25 (« Il s’agirait de dire plus vite et plus succinctement une vérité d’ordre physiologique, anatomique et biomécanique ».

          

Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey (Stag at Sharkey’s), 1909. Cleveland (États-Unis), Museum of Art.
George Bellows (1882-1925) est un peintre réaliste américain, très célèbre pour ses représentations de combats de boxe d’une rare intensité.

          

Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. L’Harmattan, Paris 1997. Depuis la page 124 (« Le sportif que l’on compare à un artiste, réalise l’œuvre sous nos yeux ») jusqu’à la page 125 (« Ce Beau-là, c’est lui qui restera immortalisé dans nos mémoires. »).


Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le sport, reflet du capitalisme ? [Bodin, Sempé, Fatien, Fontanel, Joffard] Support de cours + Sujet d’entraînement
  • Le phénomène E-Sport : de la convivialité à la post-humanité… Support de cours + documents d’accompagnement

Entraînement BTS L'Art et le Sport

L’Art et le Sport

Présentation

L’entraînement que je propose aujourd’hui aux étudiant(e)s porte sur la dynamique existant entre l’art et le sport. Si cette relation peut sembler de prime abord peu évidente, elle est néanmoins essentielle : comme l’art, le sport est un fait social majeur qui participe à la mise en place de signes identitaires forts. Il répond en effet aux conventions sociales de la fête, du spectaculaire, mais aussi à la valorisation de la corporalité (individuelle et collective), à l’esthétique du mouvement, du geste, de l’effort (pensez au fameux Discobole de Myron, archétype de l’athlète idéal), voire à une sorte de mystique du dépassement dont on ne saurait nier les fondements moralisants : « dévoiler l’âme sous les artifices du corps¹ » (voir à ce sujet l’entraînement que j’ai consacré au thème : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« ).

Comme le remarque avec une grande pertinence Pierre Chazaud², « il devient indispensable de s’interroger précisément sur le rôle d’une esthétique du Sport, au moment même où des artistes, de plus en plus nombreux, utilisent la thématique sportive dans leur œuvre et dans la mesure où certaines institutions fédérales adoptent désormais le support de l’art pour valoriser leur discipline. l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? Et de quelles valeurs ? Le Sport peut-il produire une esthétique et laquelle ? Est-elle spécifique ou, au contraire, se rattache-t-elle à une esthétique plus générale du jeu et de la fête ? Quels sont les mythes fondateurs de l’humanité qui pourraient être remis en œuvre voire même réactualisés dans une représentation artistique du Sport ? »

De façon plus critique, et que nous n’aborderons pas dans ce corpus, l’analogie entre l’art et le sport invite aussi à une réflexion sur leur démocratisation, particulièrement sensible depuis les Trente Glorieuses. À la sérialisation de l’œuvre d’art, rabaissée à n’être qu’un bien de consommation répond le gigantisme, la rentabilité, la marchandisation du sport ( voir ce support de cours : « Le sport, reflet du capitalisme ?« ). L’hypertrophisation du simulacre lors de certains rassemblements sportifs par exemple est tout à fait illustrative du culte de la performativité technique qui accompagne de nos jours le développement de l’art virtuel.

Dans une perspective évolutionniste par exemple, on pourrait affirmer que les sports virtuels (qui voient l’émergence d’une nouvelle corporalité, mettant en scène un sportif dématérialisé, dé-substantialisé, privé de sa réalité) accompagnent la numérisation de l’art : dans les deux cas, l’activité de l’homme semble subordonnée à celle de la machine. Devenu « profane », le sport a perdu sa dimension élitaire et sacrée, festive, humaniste et démiurgique, à laquelle se réfère encore le coubertinisme olympien ( voir cet entraînement BTS : Sport et sacralisation). Dans ce processus de sécularisation où se mêlent à la fois l’attraction du corps et son abstraction, le sport amène donc à un questionnement fondamental sur notre modernité…

Bruno Rigolt

NOTES
1. Laurent Baridon, Martial Guédron, Corps et Arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, L’Harmattan Paris 1999 ‘Histoire des sciences humaines », Introduction page 11.
2. Pierre Chazaud est maître de conférences à l’Université Lyon I UFR-APS. Je vous recommande fortement la lecture de son article : « L’expression artistique du sport comme contribution à une anthropologie culturelle« ).

À lire aussi la présentation de cet ouvrage : L’Art et le sport : actes du XIIe colloque international du Comité européen pour l’histoire du sport, Lorient, 2007 (Editeur :  Atlantica, Biarritz ; Musée national du sport, Paris).

Le sport a de tout temps revendiqué, à moins qu’on ne les lui ait prêtées, des qualités physiques et morales. Nombre de valeurs véhiculées sont probablement inhérentes à la pratique sportive, mais certaines sont construites, notamment par les règles, qui encadrent ou entravent les évolutions des corps – le vecteur premier où s’inscrit l’identité de chacun -, mais probablement aussi par la manière dont on les représente. Comment les peint-on, les sculpte-t-on, les photographie-t-on, les dessine-t-on, les filme-t-on… ? Comment les exerce-t-on, ou plutôt même, comment les danse-t-on ? Comment en parle-t-on, enfin, ou plutôt même encore, les chantons-nous ?
On s’intéresse ici à la dialectique entre le sport et l’art, au sens de « sport(s) dans les arts », où « arts » est à prendre dans son acception la plus large – qu’est-ce que ces formes artistiques nous disent du sport et que veulent-elles nous en dire ; qu’est-ce qui est « réalité », qu’est-ce qui est « construction », qu’est-ce qui est « médiation » ? – mais aussi au sens de « sport(s) en tant qu’art » : art de la guerre ou art martial certes, mais d’abord et avant tout au sens de forme d’expression corporelle, car tout sport est construction artistique, en rapport dialectique avec ses représentations.


Sport et Art
Entraînement BTS

Corpus

  • Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, 2007
  • Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, 2005
  • Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey, 1909.
  • Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. 1997.

Sujet

  • Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.

Écriture personnelle

  • Dans quelle mesure selon vous « l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? » (J’emprunte l’expression à Pierre Chazaud, op.cit.)

Niveau de difficulté : *** (difficile)

Voir aussi cet autre entraînement : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« 

 

Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, éd. Calmann-Lévy, Paris 2007. « Introduction« .

       

Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, L’Harmattan Paris 2005. Coll. « Espaces et Temps du sport ». Depuis la page 22 (« L’écriture du sport, une écriture du corps ») jusqu’à la page 25 (« Il s’agirait de dire plus vite et plus succinctement une vérité d’ordre physiologique, anatomique et biomécanique ».

          

Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey (Stag at Sharkey’s), 1909. Cleveland (États-Unis), Museum of Art.
George Bellows (1882-1925) est un peintre réaliste américain, très célèbre pour ses représentations de combats de boxe d’une rare intensité.

          

Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. L’Harmattan, Paris 1997. Depuis la page 124 (« Le sportif que l’on compare à un artiste, réalise l’œuvre sous nos yeux ») jusqu’à la page 125 (« Ce Beau-là, c’est lui qui restera immortalisé dans nos mémoires. »).


Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le sport, reflet du capitalisme ? [Bodin, Sempé, Fatien, Fontanel, Joffard] Support de cours + Sujet d’entraînement
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La citation de la semaine… Annie Ernaux…

« Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre… J’allais écrire… Je possédais le monde. »

      Les après-midi de novembre 61, dans ma chambre à Yvetot, je regardais le soleil se coucher chaque soir, j’étudiais la littérature française. Pendant deux ans j’ai été folle de littérature, 61 à 63, folle, je ne sais plus comment me le remémorer, la littérature plus réelle que la vie (d’une étudiante, fille des épiciers de la rue du Clos-des-Parts) au point que je m’interdisais le flirt, les garçons menaçant cette réalité. […] Je vivais, je marchais dans les rues exactement comme si les choses allaient d’elles-mêmes se transformer en mots, en phrases. Personne ne pouvait être, à ce moment-là, à Rouen, plus folle que moi de littérature. Abonnée aux Lettres françaises, piochant, dans la Bibliothèque municipale d’Yvetot à peu près identique à ce qu’elle avait dû être au XIXe siècle […] les dernières acquisitions, nouveautés plutôt. En novembre 61, me répétant les vers d’Anna de Noailles (que personne ne connaît plus, ni Marie Noël la catho) je me suis appuyée à la beauté du monde / j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains — ou l’inverse — et c’était moi.
  4 février 2007

Annie Ernaux en 1962-63 : étudiante de Lettres modernes→
© Archives privées d’Annie Ernaux/Gallimard

   À mon bureau, brusquement, buvant à une heure inhabituelle de la Ricoré avec du lait, je me ressens (ce mot-là, seul, convient, re-sentir) en octobre 62, quand je suis entrée à la cité U, rue d’Herbouville, ce bonheur informe, de la vie devant soi pour faire des choses […]. Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre, toute petite, mais « une chambre d’étudiante » ! J’allais écrire…
Je possédais le monde.
  29 septembre 1993

Annie Ernaux
Écrire la vie
Gallimard, « Quarto », Paris 2011
Extraits du journal inédit de l’écrivaine

 

     Si vous ne connaissez pas Annie Ernaux, profitez de la publication récente de la plus grande partie de son œuvre rassemblée sous le titre Écrire la vie (Quarto-Gallimard, 1088 pages, 100 illustrations)  pour découvrir quelques-uns des textes les plus célèbres de cette figure singulière du paysage littéraire contemporain. Comme le notait très justement Nathalie Crom, « Annie Ernaux [est] une écrivaine à part, marginale et majeure, qu’on a eu tort, par facilité ou aveuglement, de ran­ger longtemps parmi les tenants de l’autofiction. Alors même que ne l’a jamais intéressée que « la valeur collective du « je » autobiographique ». Parler de soi, pour tendre à l’autre un miroir où il pourra se reconnaître » (¹).

     C’est en 1974 qu’Annie Ernaux publie à 33 ans son premier texte, Les Armoires vides, roman autobiographique d’une grande intensité dans lequel l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social…

     Dans un ouvrage récent, Élise Hugueny-Léger déclarait à ce titre : « L’œuvre d’Annie Ernaux se situe à la croisée de questionnements littéraires, de débats controversés et de courants théoriques. Par sa dimension intrinsèquement contemporaine, c’est-à-dire ancrée dans son temps, elle projette un reflet actuel non seulement sur la société française mais également sur les enjeux de la littérature au début du vingt-et-unième siècle […] : débats post-modernes sur la notion d’identité, questionnements sur la place de l’autre dans l’écriture par les femmes, ainsi que sur les thèmes de […] l’intime ou de la transgression qui semblent caractériser les œuvres des écrivaines françaises depuis les années 1990. Tout en englobant ces questionnements, l’œuvre d’Ernaux résiste à toute généralisation » (²).

     Extraits du Journal intime inédit de l’écrivaine, les courts passages que j’ai sélectionnés pour cette Citation de la semaine me paraissent représentatifs de l’écriture diaristique d’Annie Ernaux, si apte à « écrire la vie », c’est-à-dire à mettre en évidence l’expérience de vie comme principe essentiel d’une prise de conscience que la littérature doit remettre le domaine du social et de l’intersubjectif au cœur de sa réflexion et de ses questionnements. De fait, loin d’être un monologue intérieur, cette écriture, qui socialise ce que la vie a de plus personnel, transforme l’expérience intime en mode de déchiffrement et d’exploration du réel.

     Annie Ernaux écrira d’ailleurs que « l’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable » (³). Cette dimension socio-biographique des récits d’Annie Ernaux, qui s’opère à travers une écriture de la mémoire personnelle et collective, porte en elle la présence d’une quête existentielle forte, car elle nous invite ainsi à vivre à rebours, à faire sans cesse le bilan de notre vie et de nos actes afin de mieux appréhender l’espace intime et la fonction sociale de la littérature, ancrés sur le « connais-toi toi-même » socratique…

NOTES
(1) Nathalie Crom, Télérama n° 3222.
(2)
Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression. Modern French Identities n°82, Peter Lang, Berne (Suisse) 2009, page 1 et page 3.
(3) Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet. Cité par Florence Bouchy, La Place, La Honte d’Annie Ernaux, « Profil d’une œuvre », Hatier Paris 2005.

Découvrez cet entretien d’Annie Ernaux avec Élise Hugueny-Léger
in Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression, op. cit. page 207 et s.

La citation de la semaine… Don DeLillo…

« C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde… »

This was the eloquence of alphabets and numeric systems, now fully realized in electronic form, in the zero-oneness of the world…

      Il regardait […] les flux de chiffres qui coulaient dans des directions opposées. Il comprenait tout ce que cela représentait pour lui, le déroulement et les secousses des données sur un écran. Il examinait les diagrammes imagés qui faisaient jouer entre eux des modèles organiques, l’aile d’oiseau et la coquille protectrice. Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d’énergies humaines désordonnées et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les données mêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital. C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.

[…]

     La voiture entra dans le West-Side en traversant l’avenue, et dut aussitôt ralentir, franchissant le passage au feu rouge et laissant retomber derrière elle des vagues de piétons.
      La voix de Torval annonça une rupture de canalisations quelque part en amont.
      Eric vit ses agents de sécurité, un de chaque côté de la limousine, qui marchaient à un rythme calculé, dans leurs tenues identiques, blazer sombre, pantalon gris, chemise à col montant.
—-L’un des écrans montra un geyser de boue rougeâtre qui jaillissait d’un trou dans le sol. Ça lui plaisait bien. Les autres écrans montraient de l’argent en mouvement. Il y avait des chiffres qui glissaient horizontalement et des histogrammes qui montaient et descendaient. Il savait qu’il y avait quelque chose que personne n’avait détecté, un motif latent dans la nature même, un saut de langage-image qui allait au-delà des modèles standard d’analyse technique et dépassait même les tableaux prévisionnels les plus ésotériques de ses propres disciplines dans ce domaine. Il y avait forcément un moyen d’expliquer le yen.

Robert Pattinson dans l’adaptation cinématographique de David Cronenberg →

 —-Il avait faim, il était au bord de l’inanition. Il y avait des jours où il avait tout le temps envie de manger, de parler aux visages des gens, de vivre dans l’espace viande.
[…]
Il vit une femme assise sur le trottoir qui mendiait, un bébé dans les bras. Elle parlait une langue qu’il ne connaissait pas. Il connaissait plusieurs langues mais pas celle-là. Elle paraissait enracinée dans ce coin de béton. Peut-être que son bébé était né là, sous le panneau No Parking. Des camions de FedEx et d’UPS. Des hommes-sandwichs noirs parlaient en murmures africains. Ils payaient cash l’or et les diamants. Bagues, pièces, perles, bijoux en gros, bijoux anciens. C’était le souk, le shtetl. C’est ici que s’affairaient marchandeurs et colporteurs de rumeurs, récupérateurs de débris et négociateurs à la langue mystérieuse. La rue était une offense à la vérité du futur. Mais il l’absorbait. Il la sentait pénétrer électriquement dans chaque récepteur et cavité de son cerveau.
     La voiture s’immobilisa complètement et il sortit pour s’étirer. La circulation en aval était un long scintillement liquide de métal inerte…

Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner New-York 2003 pour la première édition.
Actes Sud « Babel » 2003 pour l’édition française, 2012 pour la présente réédition. Pages 34-35 ; 74-76.
Traduit de l’américain par Marianne Véron.

Affiche du film Cosmopolis de David Cronenberg (2012), superbe adaptation du roman de Don DeLillo
avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Mathieu Amalric et Sarah Gardon.

L’argent « dévore le monde ». Ces propos du grand historien Fernand Braudel me paraissent correspondre parfaitement à la démarche de Don DeLillo dans Cosmopolis. Publié en 2003, ce roman s’est imposé d’emblée comme une réflexion majeure sur notre postmodernité, marquée par la fragmentation sociale et le délitement progressif du système capitaliste mondial.

Né en 1936 dans le quartier du Bronx à New York, Don DeLillo est une figure marquante du paysage romanesque contemporain. « Portée par la conviction que « la fiction se doit de contester le pouvoir », son œuvre peut se lire comme une anatomie critique de la culture américaine » (1) dont il interroge inlassablement à travers ses romans l’histoire et la mythologie.

C’est donc sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la narration de Cosmopolis. Celle-ci est en effet centrée sur « une journée dans la vie d’un golden boy qui s’apprête à perdre son empire à cause de la crise, indifférent au monde incertain qui l’entoure, hypocondriaque et schizophrène. Sa longue traversée d’un New York en plein chaos, au rythme de ses rencontres avec sa femme, ses maîtresses et ses employés, le mènera finalement à un point de non-retour » (2). Mais ce huis-clos à la fois violent, onirique et déstabilisant, est surtout l’occasion pour Don DeLillo d’introduire une réflexion originale sur la marchandisation des rapports humains et la soumission au monétaire dont la puissance démesurée finit par corrompre tout lien social : les yeux rivés en permanence sur des écrans où s’affichent les cours mondiaux de l’argent, Eric Packer n’est-il pas l’allégorie du capitalisme moderne, de plus en plus étranger au monde et aux hommes ?

Don DeLillo →

Rédigée dans une langue admirable et remarquablement traduite par Marianne Véron pour Actes Sud, cette fiction se caractérise sur le plan de l’écriture par « des  myriades d’impressions évanescentes, de descriptions à la fois abondantes et incertaines d’un réel fuyant, une écriture qui va où bon lui semble afin de donner corps à notre expérience perceptive et affective quotidienne […] » (3). En se focalisant ainsi sur le référentiel et le banal de l’espace urbain, le style de Don DeLillo tour à tour abstrait, immatériel, mais aussi minimaliste et déroutant, met à nu le nihilisme des sociétés contemporaines, écrasées par le trop plein des choses et la présence proliférante des biens de consommation dans un monde en crise, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures ; monde en archipel où personne ne croit à rien et cherche encore à donner un sens à l’absence de sens…

Bruno Rigolt

(1) François Happe, Don DeLillo, la fiction contre les systèmes, Belin Paris 2000
(2) Fabrice Leclerc (Studio Ciné Live), publié dans l’Express Culture le 23 mai 2012
(3) Arnaud Schmitt, « Espaces iconiques/Espaces collectifs dans l’œuvre de Don DeLillo » in Icones, Iconoclasmes (Collectif), Annales du CRAA (Centre de Recherches sur l’Amérique Anglophone), n° 27, page 209.

Voir aussi :
Entretien de Don DeLillo avec Slate lors de la sortie du film de David Cronenberg.
– La citation de la semaine… Michel Houellebecq

Crédits filmiques : © David Cronenberg, Alfama Films/Kinology

La citation de la semaine… Primo Levi…

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« L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre… »

L’anno scorso a quest’ora io ero un uomo libero : fuori legge ma libero…

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OCTOBRE 1944

          Nous avons lutté de toutes nos forces pour empêcher l’hiver de venir. Nous nous sommes agrippés à toutes les heures tièdes ; à chaque crépuscule nous avons cherché à retenir encore un peu le soleil dans le ciel, mais tout a été inutile. Hier soir, le soleil s’est irrévocablement couché dans un enchevêtrement de brouillard sale, de cheminées d’usines et de fils ; et ce matin, c’est l’hiver.

          Nous savons ce que ça veut dire, parce que nous étions là l’hiver dernier, et les autres comprendront vite. Ça veut dire que dans les mois qui viennent, sept sur dix d’entre nous mourront. Ceux qui ne mourront pas souffriront à chaque minute de chaque jour, et pendant toute la journée : depuis le matin avant l’aube jusqu’à la distribution de la soupe du soir, ils devront tenir les muscles raidis en permanence, danser d’un pied sur l’autre, enfouir leurs mains sous leurs aisselles pour résister au froid. Ils devront dépenser une partie de leur pain pour se procurer des gants, et perdre des heures de sommeil pour les réparer quand ils seront décousus. Comme on ne pourra plus manger en plein air, il nous faudra prendre nos repas dans la baraque, debout, sans pouvoir nous appuyer aux couchettes puisque c’est interdit, dans un espace respectif de quelques centimètres carrés de plancher.
[…]

[En tant qu’ingénieur chimiste, Primo Levi fait partie des « aptes au travail », ce qui lui permet d’échapper à la « solution finale ». Il est employé à Auschwitz III au Laboratoire de Buna-Monowitz…]

          Les camarades du Kommando m’envient, et ils ont raison ; ne devrais-je pas m’estimer heureux ? Pourtant, tous les matins, je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B.¹ et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne.

          Et puis il y a les femmes. Depuis combien de temps n’en ai-je pas vu ? À la Buna, on rencontrait assez souvent les ouvrières ukrainiennes et polonaises, en pantalon et veste de cuir, lourdes et brutales comme leurs hommes. Échevelées et suantes l’été, fagotées dans d’épais vêtements l’hiver, maniant la pelle et la pioche : nous n’avions pas l’impression d’avoir affaire à des femmes.

          Ici, c’est différent. Devant les filles du laboratoire, nous nous sentons tous trois mourir de honte et de gêne. Nous savons à quoi nous ressemblons : nous nous voyons l’un l’autre, et il nous arrive parfois de nous servir d’une vitre comme miroir. Nous sommes ridicules et répugnants. Notre crâne est complètement chauve le lundi, et couvert d’une courte mousse brunâtre le samedi. Nous avons le visage jaune et bouffi, tailladé en permanence par la main hâtive du barbier et souvent marqué de bleus et de vilaines plaies. Nous avons un cou long et noueux comme des poulets déplumés. Nos habits sont incroyablement crasseux, couverts de taches de boue, de sang et de gras ; le pantalon de Kandel lui arrive à mi-mollets, découvrant des chevilles anguleuses et poilues; ma veste me pend des épaules comme d’un portemanteau. Nous sommes pleins de puces et souvent nous nous grattons sans retenue ; nous sommes obligés de demander à aller aux latrines avec une fréquence humiliante. Nos sabots de bois, où s’accumulent en couches alternées la boue séchée et la graisse réglementaire, font un bruit épouvantable.

Se questo è un uomo, De Silva, Biblioteca Leone Ginzburg, 1947 (source : Centro internazionale di studi Primo Levi)

          Quant à notre odeur nous y sommes désormais habitués, mais les filles non, et elles ne perdent pas une occasion de nous le faire comprendre. Ce n’est pas une odeur quelconque de malpropreté, c’est l’odeur de Häftling², fade et douceâtre, celle qui nous a accueillis à notre arrivée au camp et qui s’exhale, tenace, des dortoirs, des cuisines, des lavabos et des W.-C. du Lager³. On l’attrape tout de suite et on ne s’en défait plus : « Si jeune et il pue déjà ! », c’est la formule d’accueil réservée aux nouveaux venus.

          Ces filles nous font l’effet de créatures venues d’une autre planète. Ce sont trois jeunes Allemandes, plus une Polonaise, Fräulein Liczba, qui est magasinière, et la secrétaire, Frau Mayer. Elles ont une peau lisse et rosée ; elles portent de jolis vêtements colorés, propres et chauds ; elles ont des cheveux blonds, longs et bien coiffés ; elles parlent avec grâce et bonne éducation et, au lieu de ranger et de nettoyer le laboratoire comme elles devraient le faire, elles fument des cigarettes dans les coins, mangent publiquement des tartines de confiture, se liment les ongles, cassent beaucoup d’objets en verre, et cherchent à en faire retomber la faute sur nous. Quand elles balaient, elles balaient nos pieds. Elles ne nous adressent pas la parole et font la moue quand elles nous voient nous traîner à travers le laboratoire, misérables, crasseux, gauches et trébuchant sur nos sabots. Une fois, j’ai demandé un renseignement à Fräulein Liczba ; elle ne m’a pas répondu mais s’est tournée vers Stawinoga d’un air indisposé et lui a parlé d’un ton bref. Je n’ai pas compris la phrase, mais « Stinkjude », je l’ai entendu clairement, et mon sang n’a fait qu’un tour. Stawinoga m’a dit que pour toutes les questions de travail, il fallait s’adresser directement à lui.

          Ces jeunes filles chantent, comme chantent toutes les jeunes filles de tous les laboratoires du monde, et cela nous rend profondément malheureux. Elles bavardent entre elles : elles parlent du rationnement, de leurs fiancés, de leurs foyers, des fêtes qui approchent…
— Tu vas chez toi, dimanche ? Moi non, c’est tellement embêtant de voyager !
— Moi j’irai à Noël. Plus que deux semaines, et ce sera de nouveau Noël : c’est incroyable ce que cette année est vite passée !

          Cette année est vite passée. L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre ; j’avais un nom et une famille, un esprit curieux et inquiet, un corps agile et sain. Je pensais à toutes sortes de choses très lointaines : à mon travail, à la fin de la guerre, au bien et au mal, à la nature des choses et aux lois qui gouvernent les actions des hommes ; et aussi aux montagnes, aux chansons, à l’amour, à la musique, à la poésie. J’avais une confiance énorme, inébranlable et stupide dans la bienveillance du destin, et les mots « tuer » et « mourir » avaient pour moi un sens tout extérieur et littéraire. Mes journées étaient tristes et gaies, mais je les regrettais toutes, toutes étaient pleines et positives ; l’avenir s’ouvrait devant moi comme une grande richesse. De ma vie d’alors il ne me reste plus aujourd’hui que la force d’endurer la faim et le froid ; je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer.

          Si je parlais mieux l’allemand, je pourrais essayer d’expliquer tout cela à Frau Mayer ; mais elle ne comprendrait certainement pas, et quand bien même elle serait assez intelligente et assez bonne pour comprendre, elle ne pourrait pas supporter ma vue, elle me fuirait, comme on fuit le contact d’un malade incurable ou d’un condamné à mort. Ou peut-être me donnerait-elle un bon pour un demi-litre de soupe civile.

          Cette année est vite passée.

_________________
(1) K.B.  : Krankenbau = Infirmerie
(2) Häftling = Prisonnier
(3) Lager = Camp

Primo Levi, Si c’est un homme (Se questo è un uomo)
Turin, janvier 1947.

Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 95-96 ; 109-111.
Traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger

Né à Turin en 1919, Primo Levi poursuit des études scientifiques avant d’obtenir brillamment son doctorat de chimie en 1941. Engagé pendant la guerre dans la Résistance antifasciste, il est dénoncé et arrêté le 13 décembre 1943 dans le val d’Aoste puis déporté en février 1944 au camp d’Auschwitz. De cette terrible épreuve dont il sortira à jamais meurtri (1), Primo Levi n’aura de cesse de témoigner. Si c’est un homme est ainsi une œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah. Mais comment « transmettre une expérience impossible à transmettre, impossible à oublier » ? Ces propos de Liliane Atlan (2) résument toute la difficulté de surmonter une réalité qui dépasse le langage et l’entendement.

Dire l’indicible, témoigner de la réalité des camps, telle est en effet l’entreprise que poursuit Primo Levi dans Si c’est un homme. « Tous les matins », écrit-il au début de l’extrait, « je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B. et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne » (3).

Commencé en décembre 1945 et poursuivi jusqu’en janvier 1947, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure » (4).

Dans un remarquable ouvrage qui fait le point sur l’œuvre, Éric Martinez et Stavroula Kefallonitis notent à ce titre un point essentiel : « Coucher par écrit le traumatisme [que Primo Levi] a vécu lui permet d’objectiver son expérience, de l’extérioriser, de l’accepter, voire de la dépasser. Le souvenir est trop fort et l’écriture joue pour lui un rôle de catharsis thérapeutique. Ce besoin de témoigner lui semble aussi correspondre à une urgence historique » (5). De fait, privée de liens identitaires et soucieuse de se reconstruire, l’Europe des Trente Glorieuses s’édifie sur le deuil et un certain oubli de l’holocauste : au nom de l’émancipation sociale et de la contestation de l’ordre établi, la « génération d’après » tend à renier le passé.

En contrepoint à cette insouciance, l’ouvrage de Primo Levi invite donc d’abord à la réflexion et à la prise de conscience : entre silence et mémoire, Si c’est un homme répond ainsi à un indispensable travail identitaire, autant qu’à une exigence morale.  Comme le remarque Jean-François Forges, « le but de cette écriture, c’est de transmettre pour toujours se souvenir de ceux qui ont été engloutis et qui, sans l’écrivain, seraient morts à jamais » (6). En tant qu’écrivain-témoin, Primo Levi témoigne de l’infini potentiel humain qui est de dire pour ne jamais oublier : dire pour rendre présent l’Autre. Cet aspect de l’écriture débouche sur une réflexion essentielle : la mission de l’écrivain. Parler pour ceux qui restent dans le « silence » de l’Histoire, dans l’indifférence générale, être porte-parole des autres, de ceux qui n’écrivent pas, voilà en effet pour Primo Levi le véritable sens d’une écriture digne de ce nom.

Je terminerai par ces vers bouleversants rédigés en 1946 et placés en ouverture de Si c’est un homme. Ils ont pour titre  « Shemà », qui signifie « Écoute » en Hébreu, et rappelle évidemment le Shemà Israël dans la pratique juive, prière fondatrice du service divin. Un tel titre a de quoi surprendre sous la plume de cet ingénieur chimiste, qui n’était pas croyant et revendiquait d’ailleurs assez peu avant la guerre ses lointaines origines séfarades (7). Pourtant, Primo Levi déclarera : « Je suis devenu Juif à Auschwitz […]. La conscience de me sentir différent m’a été imposée […]. En ce sens, Auschwitz  m’a donné quelque chose qui est resté. En me faisant me sentir juif, Auschwitz m’a incité à récupérer après, un patrimoine culturel que je ne possédais pas avant » (8)…

De tels propos permettent sans doute de mieux comprendre le titre donné par Primo Levi : « Shemà »… Comme si la poésie permettait de restituer au langage sa véritable fonction, qui est de sauver l’humain dans l’homme. Au-delà du récit autobiographique, Se questo è un uomo est surtout un appel sur le sens même de l’écriture et de l’existence. C’est dans la rencontre avec l’autre que l’écriture est mouvement d’adhésion, engagement, « Shemà », c’est-à-dire appel à la Parole et donc à l’Écoute, seuls remparts contre la déshumanisation et l’oubli qui guettent toujours notre quotidien le plus brûlant…

Bruno Rigolt

SHEMÀ

Vous qui vivez en toute quiétude Voi che vivete sicuri
Bien au chaud dans vos maisons, Nelle vostre tiepide case,
Vous qui trouvez le soir en rentrant Voi che trovate tornando a sera
La table mise et des visages amis, Il cibo caldo e visi amici,
Considérez si c’est un homme Considerate se questo è un uomo
Que celui qui peine dans la boue, Che lavora nel fango
Qui ne connaît pas de repos, Che non conosce pace
Qui se bat pour un quignon de pain, Che lotta per mezzo pane
Qui meurt pour un oui ou pour un non. Che muore per un sì o per un no.
Considérez si c’est une femme Considerate se questa è una donna,
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Senza capelli e senza nome
Et jusqu’à la force de se souvenir, Senza più forza di ricordare
Les yeux vides et le sein froid Vuoti gli occhi e freddo il grembo
Comme une grenouille en hiver. Come una rana d’inverno.
N’oubliez pas que cela fut, Meditate che questo è stato
Non, ne l’oubliez pas. Vi comando queste parole.
Gravez ces mots dans votre cœur. Scolpitele nel vostro cuore
Pensez-y chez vous, dans la rue, Stando in casa andando per via,
En vous couchant, en vous levant ; Coricandovi alzandovi ;
Répétez-les à vos enfants. Ripetetele ai vostri figli.
Ou que votre maison s’écroule, O vi si sfaccia la casa,
Que la maladie vous accable, La malattia vi impedisca,
Que vos enfants se détournent de vous. I vostri nati torcano il viso da voi.

__________

Notes

(1) Le suicide de Primo Levi le 11 avril 1987, à l’âge de 68 ans, en est la preuve douloureuse.
(2) Liliane Atlan, Un opéra pour Terezin. Cité par Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, Jean-Claude Lattès, Paris 1996.
(3) Primo Levi, Si c’est un homme, traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger. Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 109-110.
(4) « Il bisogno di raccontare agli « altri », di fare gli « altri » partecipi, aveva assunto fra noi, prima della liberazione e dopo, il carattere di un impulso immediato e violento, tanto da rivaleggiare con gli altri bisogni elementari; il libro è stato scritto per soddisfare a questo bisogno; in primo luogo quindi a scopo di liberazione interiore ».
(5) Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001, page 18.
(6) Jean-François Forges, Éduquer Contre Auschwitz, histoire et mémoire, ESF éditeur, Paris 1997, page 122.
(7) D’ailleurs lors d’un entretien avec Ferdinando  Camon, il déclarera : « Je suis obligé de dire qu’Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu’elle a balayé tout reste d’éducation religieuse que j’avais pu recevoir »…
(8) Entretien réalisé par Giorgio de Rienzo pour Famiglia Christiana, n°29, 20 juillet 1975 : « Sono diventato ebreo in Auschwitz, prima non mi sentivo tale. La coscienza di sentirmi diverso mi è stata imposta. […] Auschwitz mi ha però dato qualcosa, che è rimasto. Facendomi sentire ebreo mi ha sollecitato a recuperare, dopo, un patrimonio culturale che prima non possedevo. »

Quelques ouvrages…

– Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.
– Philippe Mesnard, Primo Levi : Le passage d’un témoin, Fayard, collection « Documents », Paris 2011. Philippe Mesnard est professeur de littérature générale et comparée à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et directeur de la Fondation Auschwitz de Bruxelles. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.


Même si vous ne comprenez pas l’italien, les images parleront d’elles-mêmes…

La citation de la semaine… Joyce Mansour…

 

 

« J’enseignerai aux seigneurs
Comment briser leurs dieux de craie… »

 

Donnez-moi un crâne épars sur le parquet
J’en ferai une descente aux flambeaux
Dans la fosse des passions durables
Donnez-moi un château mammaire
Je plongerai tête-bêche riant au suicide
Donnez-moi un grain de poussière
J’en ferai une montagne de haine
Chancelante et grave un arcane
Pour vous enterrer
Donnez-moi une langue de haute laine
J’enseignerai aux seigneurs
Comment briser leurs dieux de craie
Leurs pénis édentés
Aux pieds du grand corbeau blanc
Pourcroâ ? 

Joyce Mansour,
Le Grand Jamais, éd. Maeght, Paris 1981


Joyce Mansour, d’après un cliché de Gilles Ehrmann colorisé et retouché numériquement
 (détail) © Agence Top.
Infographie : Bruno Rigolt

Étrange destin que celui de l’écrivaine égyptienne d’expression française Joyce Mansour (Bowden, Royaume-Uni, 1928—Paris, 1986), aujourd’hui célébrée à juste titre comme l’une des figures emblématiques du mouvement surréaliste. Voici comment Marie-Laure Missir présente l’auteure :

« Joyce Patricia Adès est une petite fille égyptienne, une petite fille entourée, choyée. Son enfance, dit-elle, fut « végétale ». Mais cet univers protégé bascule avec la mort de sa mère puis peu de temps après celle de son premier mari. Joyce a alors dix-neuf ans. C’est à ce moment qu’elle commence à écrire, résistant par les mots à la souffrance qui la menace de folie. Elle ne parle que quelques mots d’arabe et ses premiers textes sont en anglais, sa langue maternelle. Ce n’est qu’à partir de 1949, lorsqu’elle épouse Samir Mansour, résolument francophone, qu’elle adopte définitivement le français » (1).

Fortement marquée par l’esthétique surréaliste, Joyce Mansour restera toute sa vie fidèle à l’esprit d’André Breton. Elle ne sera pourtant guère reconnue à sa juste valeur, d’abord en raison de la publication tardive de ses écrits (le premier recueil de Mansour, Cris, paraîtra en 1956 seulement, alors que le mouvement surréaliste s’essouffle dès la fin de la seconde guerre mondiale et disparaît pratiquement avec la mort d’André Breton en 1966). D’autre part, en tant que femme auteure, Joyce Mansour aura du mal à s’imposer sur la scène littéraire (2).

Saluée pourtant par André Breton lui-même, Henri Michaux, Michel Leiris ou André Pieyre de Mandiargues, l’œuvre mansourienne « crée une intersection originale, entre mythologie pharaonique de haute époque et actualité d’un Éros surréaliste sans frontières. À cet égard, elle confirme l’existence d’une poésie novatrice, venue des terres du désert égyptien, du désir brûlant, et elle dément tout enfermement dans un zonage spatial ou temporel, limites vaines apportées à l’extension de la voix poétique » (3). 

Le passage que j’ai sélectionné pour cette « citation de la semaine », est extrait du Grand jamais : magnifique recueil consacré à la peinture d’Henri Michaux. Aux figures fantomatiques et déroutantes du peintre, correspond le lyrisme mouvementé et transgressif de Joyce Mansour :

Donnez-moi un crâne épars sur le parquet
J’en ferai une descente aux flambeaux
Dans la fosse des passions durables

← Henri Michaux, Mouvement
(1950-51). Coll. privée.

Parole libérée de toute entrave, l’écriture de Joyce Mansour ouvre véritablement à l’altérité : elle interroge, autant qu’elle interpelle, sous les traits d’une identité énigmatique, les motifs obsédants du corps comme métaphore du monde. Admirez combien la langue, presque insaisissable, de la poétesse semble emprunter ses traits autant aux mystères de son Égypte natale qu’à la surréalité du rêve et de l’infini.

Comme l’a dit si bien J. H. Matthews, sa poésie  « [explore] un univers qui s’étend de l’autre côté des bornes du rationnel. Le poème nous fait pénétrer dans un domaine que gouverne l’imagination. Il s’agit d’un voyage d’exploration entrepris à la lumière de l’étoile polaire du désir. Le désir engendre des images explosives qui sapent les fondations du connu, du déjà vu, pour révéler l’inconnu, le jusqu’ici jamais vu » (4).

Pour lire l’intégralité du texte de Michaël Bishop, cliquez ici 

De fait, l’œuvre de Joyce Mansour, marquée du sceau du surréalisme, apparaît comme le rêve prolongé d’un langage qu’elle réinvente sans cesse, invitant le lecteur à des jeux multiples avec l’imaginaire. Comme le notait Vicki Mistacco, « la voix de Joyce Mansour est singulière, violente, passionnée, angoissée, agressive, obscène, choquante, troublante, belle, hideuse, excessive. Elle ne chante pas, elle crie —comme l’annonce le titre de son premier recueil poétique, Cris (1953)— non pas un amour sentimental ou idéalisé […]. Proto-féministe et surréaliste à la fois, elle occupe une place ambiguë au sein du surréalisme, mouvement littéraire et artistique qui l’accueille à ses débuts, mouvement dont elle s’inspire et auquel elle demeure attachée pendant toute sa carrière, mais avec lequel, en tant que femme, elle entre aussi dans un dialogue parodique, voire polémique, qui laisse pressentir le féminisme des années soixante-dix » (5).

En participant à la construction identitaire d’un discours typiquement féminin, qui passe par la revendication du corps comme paradigme de liberté et d’affranchissement, la poésie mansourienne peut ainsi se lire comme une réponse symbolique à la proscription dont les femmes sont victimes dans la légitimation du savoir. À ce titre, il est en effet permis d’affirmer que l’œuvre de Joyce Mansour est le symbole d’une écriture-femme, d’une langue à la fois si loin et si proche, où le passage du corps à l’écrit est comme un don de soi, une mise à l’épreuve, et peut-être davantage comme une libération des femmes de l’inégalité avec les hommes.

Langue pudique, intime mais aussi extime, violente et transgressive. Car la langue de Joyce Mansour est d’abord une langue qui souffre et qui crie, sacrilège, subversive et libératoire, langue profondément existentielle, taillée dans la chair des mots, et qui s’enracine au plus profond de la chair  de l’homme et dans la chair du monde…

Bruno Rigolt

____________________

NOTES

(1) Marie-Laure Missir, « Joyce Mansour et l’éros surréaliste », in Poésies des suds et des orients : Réflexions à partir des journées d’étude des 25 mars, 4 novembre 2005 et 27 janvier 2006, organisées par l’université Paris-XIII (sous la direction de Marc Kober), L’Harmattan, Paris 2008, page 75.
(2) Renée Riese Hubert rappelle à ce titre le fait suivant : « Depuis les années 60 et notamment dans les milieux féministes, on accuse Breton d’avoir réduit le rôle de la femme dans la vie réelle et, ce qui était à leurs yeux non moins répréhensible, de l’avoir transformée en muse et en égérie au lieu de la traiter comme écrivain ou artiste ayant part entière aux activités du groupe [surréaliste] ». Renée Riese Hubert, « L’Après-coup de l’Amour Fou : Joyce Mansour et Annie Lebrun », in Carrefour de Cultures, Mélanges offerts à Jacqueline Leiner. Études réunies par Régis Antoine, Gunter Narr Verlag, Tubingen 1993, page 227.
(3) Marie-Laure Missir, « Joyce Mansour et l’éros surréaliste », op. cit. page 75.
(4) J. H. Matthews, Jane Mansour, éd. Rodopi, Amsterdam (Pays-Bas) 1985, page 15.
(5) Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire : Anthologie du Moyen Âge à nos jours, Seconde partie XIXème-XXIème siècle, Yale University Press 2006, page 281.

Les lecteurs les plus curieux pourront consulter ce passionnant article de Stéphanie Caron, « Réinventer le lyrisme. Joyce Mansour, poète-femme du surréalisme« , publié dans L’Information littéraire, 2002/3 (Vol. 54). Cet article est le résumé d’une thèse soutenue en décembre 2001. Il est téléchargeable en cliquant ici.

Joyce Mansour
D’après un cliché de Gilles Ehrmann (© Agence Top, détail) colorisé et retouché numériquement 

La citation de la semaine… Christine de Pisan… Première féministe de l'Occident !

« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »

Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto).
Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits

Et ainsi sont les femmes diffamées Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées De pluseurs gens et a grant tort blasmées
En paroles et dans plusieurs écrits, Et de bouche et en pluseurs escrips,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri. Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys.
Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript,
Je ne trouve aucun livre ni récit Je ne truis pas en livre n’en escript
[…]
Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigne N’euvangile qui nul mal en tesmoigne,
Mais maint grand bien, mainte haute valeur, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
Grande prudence, grande sagesse et grande constance, Grant prudence, grant sens et grant constance,
Parfait amour […] Perfaitte amour […]
Grande charité, fervente volonté, Grant charité, fervente volenté,

Ferme et entier courage assumé Ferme et entier corage entalenté
De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent. À Dieu servir et vraye preuve en firent
[…]
Hormis les femmes, →Le doux Jésus Fors des femmes fu de tous delaissié
←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé. Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

[…]
Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ? Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ?
Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ? Par desservir n’ont elles paradis ?
De quels crimes peut-on les accuser ? De quelz crismes les peut on accuser ?

[…]
Par ces preuves justes et véritables  Par ces preuves justes et veritables
Je conclus que tous les hommes raisonnables Je conclus que tous hommes raisonables
Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer, Doivent femmes prisier, cherir, amer,
Et ne doivent avoir à cœur de les blâmer Et ne doivent avoir cuer de blasmer
Elles de qui tout homme est descendu. Elles de qui tout homme est descendu.

Christine de Pisan, l’Epistre au Dieu d’amours (1399)
Adapté du moyen Français par Bruno Rigolt

Manuscrit original en mode texte consultable ici (éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).

Christine de Pisan à sa table de travail

 

Christine de Pisan

(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval. 

Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera. Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :

Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées
En paroles et dans plusieurs écrits,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.

Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe.  En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :

Elles de qui tout homme est descendu.

Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivée de l’homme, et donc subordonnée à l’homme…

Copyright © mars 2012, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

NOTES

(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838,  p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original.
(4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume   31, numéro   2    pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »

Découvrez d’autres textes de Christine de Pisan avec le projet Gutenberg.

Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée aux Idées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).

Ces autres « Citations de la semaines » peuvent également vous intéresser :
Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Annie Leclerc

La citation de la semaine… Christine de Pisan… Première féministe de l’Occident !

« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »

Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto).
Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits

Et ainsi sont les femmes diffamées Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées De pluseurs gens et a grant tort blasmées
En paroles et dans plusieurs écrits, Et de bouche et en pluseurs escrips,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri. Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys.
Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript,
Je ne trouve aucun livre ni récit Je ne truis pas en livre n’en escript
[…]
Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigne N’euvangile qui nul mal en tesmoigne,
Mais maint grand bien, mainte haute valeur, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
Grande prudence, grande sagesse et grande constance, Grant prudence, grant sens et grant constance,
Parfait amour […] Perfaitte amour […]
Grande charité, fervente volonté, Grant charité, fervente volenté,

Ferme et entier courage assumé Ferme et entier corage entalenté
De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent. À Dieu servir et vraye preuve en firent
[…]
Hormis les femmes, →Le doux Jésus Fors des femmes fu de tous delaissié
←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé. Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

[…]
Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ? Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ?
Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ? Par desservir n’ont elles paradis ?
De quels crimes peut-on les accuser ? De quelz crismes les peut on accuser ?

[…]
Par ces preuves justes et véritables  Par ces preuves justes et veritables
Je conclus que tous les hommes raisonnables Je conclus que tous hommes raisonables
Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer, Doivent femmes prisier, cherir, amer,
Et ne doivent avoir à cœur de les blâmer Et ne doivent avoir cuer de blasmer
Elles de qui tout homme est descendu. Elles de qui tout homme est descendu.

Christine de Pisan, l’Epistre au Dieu d’amours (1399)
Adapté du moyen Français par Bruno Rigolt

Manuscrit original en mode texte consultable ici (éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).

            Christine de Pisan à sa table de travail

 

Christine de Pisan

(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval. 

Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera.

Crésit iconographique : Andrea Hopkins, Six Medieval Women, Barnes & Noble, 1999.

Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :

Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées
En paroles et dans plusieurs écrits,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.

Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe.  En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :

Elles de qui tout homme est descendu.

Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivée de l’homme, et donc subordonnée à l’homme…

Copyright © mars 2012, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

NOTES

(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838,  p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original.
(4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume   31, numéro   2    pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »

Découvrez d’autres textes de Christine de Pisan avec le projet Gutenberg.

Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée aux Idées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).

Ces autres « Citations de la semaines » peuvent également vous intéresser :
Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Annie Leclerc

La citation de la semaine… Marie Noël…

 

Tu viendras, demeurée en la fleur du matin…

Mes compagnons, ô vous, mes choses enfermées
Dans la maison du soir, vous à moi pour la vie,
Mes fidèles, vous qui m’aurez plus loin aimée
Que mes fils et plus tard  mes filles servie.

Ô miens meubles serrés autour de moi vivante
En l’amour de mes yeux, de l’âtre à la fenêtre,
Voici venir le jour d’extrême épouvante,
Mes compagnons, où vous aussi me serez traîtres.

Voici le jour où par la porte grande ouverte
Ceux-la me chasseront dont j’étais sœur et mère,
Et vous consentirez tous ensemble à ma perte
Et sans bouger vous tous les regarderez faire.

[…]

Et toi, plus qu’un époux joint à ma destinée,
Mon lit qui chaque soir me reçoit tout entière,
Toi qu’au premier regard des jeunes matinées
Je refais comme à l’aube on refait sa prière ;

… En toi, lit patient afin que tu les aides,
Je vais mettre à l’abri mes pauvres maladies,
En toi s’arrêtera sans vouloir de remède
Celle par qui seront mes deux mains refroidies ;

À toi d’avance, à toi, pour la sueur suprême,
À toi, dernier réduit de ma dernière tâche,
J’ai confié ma mort… Et toi, défait et blême,
Tu me rendras à qui m’emporte, comme un lâche !

… Et que nul n’accompagne en l’ombre… sauf un seul.

Ô mon seul compagnon dans l’ombre, mon linceul,
Toi seul, de tous ces draps —lequel entre les douze ?—
Tu sortiras un soir de l’armoire… toi seul…
Tu viendras prendre ma défaite pour épouse.

Toi, le plus mûr qui n’ose plus servir à rien,
Toi, comme un mendiant tout couvert des reprises
Que j’ai faites, croisant mon fil avec le tien,
Pour rassurer la place où peut-être il se brise,

Avec la double lettre rouge dont hier
Joyeusement, afin que tu me reconnaisses,
Je t’ai marqué, drap mien, d’un petit signe fier,
Tu viendras avec moi par pauvre droit d’aînesse ;

Tu viendras avec moi dont personne ne suit
Le mal trop noir, après que les mains d’infirmières
L’auront au bord affreux de la plus longue nuit
Abandonné sans pansement et sans lumière ;

Tu viendras, demeurée en la fleur du matin,
Douce toile vieillie et meilleure qu’embaume
La lavande simple et fidèle du jardin,
Pour recouvrir l’odeur livide de mes paumes…

Marie Noël, « Impropères et chant du linceul » (extraits), Chants et psaumes d’automne, 1947. Cité par Jeanine Moulin, Huit siècles de poésie féminine. Anthologie. Seghers, Paris 1975. Pages 240-241

C’est en travaillant à la bibliothèque Marguerite Durand à Paris, qui conserve une riche documentation sur l’histoire des femmes et du féminisme, que j’ai découvert ces vers si poignants de Marie Noël, pseudonyme de Marie Rouget (Auxerre, 1883-1967). Deux épreuves personnelles survenues en 1904 —la mort soudaine de son frère cadet âgé de douze ans, le lendemain du jour de Noël et les désillusions d’un amour de jeunesse non partagé— marqueront de leur empreinte douloureuse l’œuvre de l’écrivaine, qui explique ainsi le choix de son pseudonyme : « Marie (mara), l’amertume mortelle de ma racine, Noël, mon miracle, ma fleur de joie » (1).

D’inspiration profondément religieuse, sa poésie, « proche de Villon et des fabliaux, a recueilli les peines et les joies d’une province qui appartient toute encore à l’ancienne France (2) ». Mais cette affinité avec un passé médiéval, si elle confère aux premiers recueils une fraîcheur et une délicatesse souvent touchantes, prend ici une signification beaucoup plus sombre et pathétique, qui fait entendre « une deuxième voix douloureuse, inquiète, souvent amèrement lucide » (3), partagée entre la déréliction et l’espérance. Ainsi, quand l’auteure évoque « le chant du linceul », c’est pour se révolter contre l’inanité même de la mort, et faire entendre ce qu’elle appelle « l’inconsolable cri de l’homme » (4) face à la perte d’un être cher.

Couronnée en 1962 par le grand Prix de poésie de l’Académie française, l’œuvre de Marie Noël est non seulement un hymne magistral à la poésie classique, mais à l’intérieur de la forme fixe, si magnifiquement rythmée et rimée, une liturgie enracinée au plus profond du cœur des hommes, s’efforçant de déchiffrer dans les heures tremblantes de la vie, le chant immémorial du monde…

Bruno Rigolt

 

______________

(1) Cité par Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, de Marie de France à Marie NDiaye, Karthala, Paris 1996,  page 443.
(1) Pierre de Boisdeffre, Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968, page 651.
(3) Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, op. cit. page 443.
(4) Sur ces questions, voyez par exemple, Denise Leduc-Fayette, Le Regard d’Henri Gouhier : actes du colloque du CEPF, 29-31 mai 1996, Librairie philosophique J. Vrin, Paris 1999, page 72.

– Feuilletez l’ouvrage de Louis Chaigne (ci-dessus) : Vies et oeuvres d’écrivains (Volume 2, éd. F. Lanore, 1966). Les pages consacrées à Marie Noël, même si elles ne sont consultables qu’en partie, sont très documentées et proposent une approche rigoureuse de son œuvre.
– Voyez aussi cette contribution remarquable d’Aude Préta-De Beaufort .

La citation de la semaine… Tomas Tranströmer… Prix Nobel de Littérature 2011

« Vous avez bu de l’ombre pour vous rendre visibles. »

J’ouvre la première porte
C’est une grande chambre inondée de soleil
Une lourde voiture passe dans la rue
et fait trembler la porcelaine.
       
J’ouvre la porte numéro deux.
Amis ! Vous avez bu de l’ombre
pour vous rendre visibles.
        
Porte numéro trois. Une chambre d’hôtel étroite.
Avec vue sur une ruelle.
Une lanterne qui étincelle sur l’asphalte.
Belles scories de l’existence.

_

Tomas Tranströmer, « Élégie », Baltiques et autres poèmes, Le Castor astral éditeur (coll. Les Écrits des Forges), Paris 1985. Traduit du Suédois par Jacques Outin.

        

Tomas Tranströmer. Photo © Ulla Montan. Remerciements : Albert Bonniers Förlag

Il paraît à première vue difficile de pénétrer l’univers à la fois intimiste, austère et contemplatif de Tomas Tranströmer, prix Nobel 2011 de Littérature. Peu connu du public français, cet immense poète suédois (né en 1931 à Stockholm), psychologue de formation, a travaillé plusieurs années auprès de jeunes délinquants avant de poursuivre une carrière de psychologue du travail. Ses observations, pressenties à partir de réactions subjectives sur le genre humain (et non d’un « engagement » politique) l’ont amené à une écriture profondément métaphysique sur le sens de la vie.

Claude-Michel Cluny qualifiait à ce titre ses textes « d’admirables visions, que leur simplicité fait évidentes, une fois le choc dissipé ». De fait, la poésie de Tomas Tranströmer est profondément ancrée dans l’expressionnisme scandinave, métamorphosant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité esthétique et expressive ; l’auteur de Baltiques propose ainsi une lecture à la fois réaliste et allégorique du monde qui tient tout autant des états d’âme (la mélancolie, l’angoisse, l’obsession de la solitude) que d’une réalité géographique et sociale typiquement nordiques :

Porte numéro trois. Une chambre d’hôtel étroite.
Avec vue sur une ruelle.
Une lanterne qui étincelle sur l’asphalte.
Belles scories de l’existence.
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André Velter dans un article du Monde (« Visions au bord du réel », 21 avril 1995) notait très justement : « C’est avec une perception aiguë, méticuleuse, que Tomas Tranströmer parcourt la zone limitrophe des terres habitées, comme si cette étendue en marge s’apparentait à un réservoir de visions simples, de visions vastes, de visions suscitées au bord du réel. [Ses livres] suggèrent une quête obstinée, accomplie sans emphase et pas à pas, qui affronte l’opacité des signes, l’irréductibilité des choses, l’ombre des actes. […] Plus la déroute que le but ».

On pourrait en effet  remarquer combien la perception de l’espace, fragmentaire et restreinte, renvoie dans le texte à une impression de claustration : « porte », « chambre… étroite », « vue sur une ruelle ». Mais c’est ce qui rend aussi le poème si profondément intériorisé. Le jury du Nobel a d’ailleurs justifié son choix en affirmant que « par des images denses, limpides, [Tranströmer] nous donne un nouvel accès au réel ». C’est tout le sens de cette poésie, métaphorique et contingente à la fois ; presque diaphane et intemporelle dans sa volonté de représenter une réalité toujours insaisissable…

Bruno Rigolt

La citation de la semaine… Simone de Beauvoir…

« On ne naît pas femme : on le devient. »

On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. […]. En vérité, l’influence de l’éducation et de l’entourage est ici immense. […]

Ainsi, la passivité qui caractérisera essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c’est là une donnée biologique ; en vérité, c’est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société.

L’immense chance du garçon, c’est que sa manière d’exister pour autrui l’encourage à se poser pour soi. Il fait l’apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de dureté et d’indépendance avec les autres garçons, il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat ; il s’enorgueillit de ses muscles comme de son sexe ; à travers jeux, sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses forces ; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence ; il apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les larmes du premier âge. Il entreprend, il invente, il ose.

Certes, il s’éprouve aussi comme « pour autrui », il met en question sa virilité et il s’ensuit par rapport aux adultes et aux camarades bien des problèmes. Mais ce qui est très important, c’est qu’il n’y a pas d’opposition fondamentale entre le souci de cette figure objective qui est sienne et sa volonté de s’affirmer dans des projets concrets. C’est en faisant qu’il se fait être, d’un seul mouvement.

Au contraire, chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son « être-autre » ; on lui apprend que pour plaire il faut chercher à plaire, il faut se faire objet ; elle doit donc renoncer à son autonomie. On la traite comme une poupée vivante et on lui refuse la liberté ; ainsi se noue un cercle vicieux ; car moins elle exercera sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l’entoure, moins elle trouvera en lui de ressources, moins elle osera s’affirmer comme sujet […].

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (tome 2, L’expérience vécue), Paris, Gallimard 1949

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir

Publié en 1949, le Deuxième Sexe s’est imposé d’emblée comme un texte fondateur du féminisme moderne. Pour bien comprendre la portée considérable de ce «livre événement», il faut tout d’abord le replacer dans un contexte intellectuel et social plus vaste : de fait, après la Seconde guerre mondiale (*), dans une société devenue plus permissive en matière de mœurs grâce aux jeunes générations, va s’épanouir une période de changements dans les comportements collectifs qui vont bouleverser les normes sociales et les valeurs traditionnelles. Sous l’influence de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir surtout, fleurissent un certain nombre de revues intellectuelles qui n’ont d’autre but que de stigmatiser le « prêt-à-penser ». De toutes parts, la critique « officielle » et le « grand public » semblent pris de court face à une contestation radicale qui exprime avec une force singulière les aspirations de toute une génération, celle du Jazz, de Boris Vian et de Saint-Germain-des-Prés, avide de « refaire le monde » (**). 

Ce qu’on appellera « les années Beauvoir » (***), est donc une intense période de maturation de la conscience politique féministe qui conduira plus tard au planning familial, au M.L.F. et à la légalisation de l’avortement. Le Deuxième Sexe comporte deux volumes : dans le tome un (Les Faits et les mythes, publié en juin 1949 et vendu à 22 000 exemplaires dès la première semaine), l’auteure se propose d’étudier la condition féminine, au regard de la biologie, de la psychanalyse et de l’histoire. Comme l’expliquera Beauvoir, son but est de montrer «comment la « réalité féminine » s’est constituée, pourquoi la femme a été définie comme l’Autre et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes». Quant au deuxième tome (L’Expérience vécue, paru en novembre 1949), il fit plus encore scandale. L’auteure en justifie ainsi l’écriture : «Comment la femme fait-elle l’apprentissage de sa condition, comment l’éprouve-t-elle, dans quel univers se trouve-t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d’un lourd passé, s’efforcent de forger un avenir nouveau».

Simone de Beauvoir en 1972 lors d’un rassemblement pour la légalisation de l’avortement (détail). Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis

Le passage présenté est célèbre entre tous : la petite phrase « On ne naît pas femme : on le devient » est en effet devenue le cri de ralliement de millions de femmes à travers le monde ! L’originalité du point de vue de Simone de Beauvoir a consisté à distinguer les données biologiques (le sexe) des données sociales (le genre) en montrant que le « féminin » est en fait le produit d’un conditionnement social, culturel et politique hérité d’une vision patriarcale. Comme elle l’affirme sévèrement : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». Réfutant toute idéalisation de la féminité, Simone de Beauvoir affirme au contraire que l’«éternel féminin» reflète avant tout l’aliénation de la femme au désir masculin, qui cloisonne le sujetféminin dans des rôles et des stéréotypes représentatifs du machisme et de l’hypocrisie sociale : pour l’auteure, la femme serait surtout considérée par la société comme un « objet social soucieux de paraître ». Seule une véritable « libération » par le travail et l’autonomie financière doit donc permettre aux femmes de « s’affirmer comme sujet ».

Depuis sa parution en 1949, l’essai de Simone de Beauvoir a suscité de très violentes controverses dans les cercles politiques et intellectuels, depuis la droite traditionnelle jusqu’à la gauche communiste en passant par les milieux féministes eux-mêmes (****). Si de nos jours l’ouvrage semble par certains aspects un peu daté, par exemple dans l’obsession de Beauvoir de nier l’identité féminine en montrant que les différences entre les femmes et les hommes sont uniquement d’ordre culturel, ou en soutenant que la « féminité » de la femme résulte uniquement de déterminismes et de conditionnements idéologiques que seule l’égalité entre sexes peut remettre en cause, la grande force néanmoins de cet essai a été de marquer d’une profonde empreinte la société dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Comme le dira Benoîte Groult en 1990 dans sa préface de l’ouvrage, si le Deuxième Sexe est devenu « le texte fondateur dont en tout lieu […] le féminisme se réclame », c’est qu’il a ouvert un débat majeur sur l’identité et sur le statut social des femmes. Un ouvrage incontournable.

(*) À la veille de la Libération, les femmes obtiennent d’être « électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes » (Ordonnance du 21 avril 1944, article 17). En 1946, le préambule de la Constitution pose le principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines.
(**) Voir à ce sujet le support de cours « Antithéâtre et absurde« .
(***) J’emprunte l’expression à Sylvie Chaperon : Les Années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard 2000.
(****) Voyez l’approche très différente du féminisme proposée par Annie Leclerc.
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Les internautes intéressé(e)s par l’article peuvent également consulter ces « citations de la semaine »… rubrique « Féminisme » :
 
Olympe de Gouges George Sand Colette  Benoîte Groult  Annie Leclerc  Monique Wittig
 
 

La citation de la semaine… Marie-Léontine Tsibinda…

« Courir, impensable, tu te fais lyncher. Une âme de moins, qui s’en souviendra ? »

[…] Ceux qui n’ont pas su tirer ont sorti des machettes, des sagaies. On a égorgé, on a scalpé, on a tranché les membres, on a sorti les intestins des corps morts, on les a portés comme colliers hideux. Femmes et enfants ont subi le même sort, le même destin sauvage, barbare et cruel.

La vie est têtue, elle revient et elle me dit que tu n’es pas près de moi. Je marche dans les quartiers dévastés. Je veux dominer ma peur coûte que coûte. J’ai l’impression qu’une personne va me dire : « Ici, j’ai vu le jour, j’ai grandi mais la haine m’a ôté la vie que Dieu donne…».

Te souviens-tu de ma panique après notre passage près de la boulangerie ? Ce jour-là, à cause des tirs répétés, je n’ai pas envoyé les enfants chercher du pain. J’ai marché jusqu’à la boulangerie du quartier, la peur au ventre. Dans la rue, des enfants armés patrouillent. Ils ont l’âge des enfants de mes cousines : des gamins qui ont besoin d’affection. Ils ont les yeux dilatés par la drogue. Un faux pas, une fausse parole et tout est cuit, fini. Courir, impensable, tu te fais lyncher. Une âme de moins, qui s’en souviendra ? Je pense aux parents qui ont essayé en vain de les dissuader de prendre les armes. Certains, hélas, ne sont plus de ce monde, ils ont été éliminés par leurs propres enfants brûlés par la fièvre des combats et la soif d’argent.

On leur promettait monts et merveilles : des études à l’étranger, l’intégration dans l’armée, des postes de directeur, ou de fonctionnaire international quand la victoire retentira. Les parents pleurent encore leurs gosses morts pour des causes qui leur étaient étrangères. Silence ! La mère patrie le veut !

Marie-Léontine Tsibinda, d'après un cliché Kinzenguélé/afriphoto.com (photographie modifiée numériquement)

Les dalles de la route ont été enlevées. Il faut enjamber les caniveaux au risque de se casser les jambes. Les arbres aussi ont été taillés en morceaux, les ruisseaux de la ville ont vomi les vieilles carcasses qui dormaient dans leur lit.

Une foule devant la boulangerie crie : du pain ! du pain !

À quel prix ! La bousculade m’entraîne tantôt à gauche, tantôt à droite. Je sors de la bâtisse en sueur, la lanière de ma sandale a cédé. Munie de mon bien, je rentre chez moi avec des compagnes de fortune. Soudain, des coups de feu éclatent. Des coups de canon aussi. Vite il nous faut un abri. Une maison délabrée nous sert de refuge. Dieu est grand, il saura nous sortir de cet enfer où nous plongent les cœurs cyniques. La séparation est inévitable. Je trouve les enfants sous le lit. Ils se jettent dans mes bras. On a encore tiré tantine.

Hélas, oui mon petit !

C’est la guerre ?

Oui la guerre. […]

© Marie-Léontine Tsibinda, « Les pagnes mouillés« , extrait (1996). Nouvelle  couronnée par le prix Unesco-Aschberg et publiée en février 1997 dans la revue Amina  n° 322. Cette nouvelle figure dans le recueil  Les Hirondelles de mer, éd. Acoria, Paris 2009. En accédant au site de l’éditeur, vous pourrez feuilleter en libre accès les 29 premières pages du recueil .

Extrait publié avec l’autorisation écrite de l’auteure. Merci encore à elle. BR.

Poétesse, novelliste et romancière africaine d’expression française (Girard, Congo, 1955), Marie-Léontine Tsibinda a fui le Congo-Brazzaville en 1999 à cause de la guerre civile (¹). Comme elle le confiera lors d’un entretien en 2002, « rester à Brazza était devenu un cauchemar pour moi dans la mesure où ma maison a été brûlée après l’offensive du 15 octobre 1997. […] J’ai eu peur. J’ai essayé de tenir bon. Mais si les incendiaires m’avaient trouvée chez moi, au Plateau-des-15-ans, dans ma maison, je serais morte sans aucun doute en ce jour fatal de novembre 1997. Partir était devenu inévitable. J’ai pris les enfants qui étaient avec moi à Brazza : ma famille, comme beaucoup d’autres, a éclaté. »

C’est cette violence paroxystique qui a embrasé le Congo, et plus largement l’Afrique centrale, dont le récit se fait dramatiquement l’écho : « Terrorisée par les émeutes et la guerre civile, une jeune femme se réfugie dans un abri de fortune avec quelques compagnes qui lui racontent l’horreur de la guerre vécue au quotidien » (présentation de l’auteure). La nouvelle renvoie ainsi à l’expérience que fit personnellement Marie-Léontine Tsibinda de la guerre : « Les pagnes mouillés« , c’est donc d’abord une « mémoire de réfugiée ». Par des mots à la fois simples et terribles, la novelliste dresse le bilan de cette dévastation : le drame des enfants soldats, « les yeux dilatés par la drogue, […] brûlés par la fièvre des combats et la soif d’argent », mais aussi les ratissages systématiques, tous ces sans-logis, ces déplacés obligés de parcourir des centaines de kilomètres dans l’angoisse de se faire « lyncher » :

On a égorgé, on a scalpé, on a tranché les membres, on a sorti les intestins des corps morts, on les a portés comme colliers hideux. Femmes et enfants ont subi le même sort, le même destin sauvage, barbare et cruel.

Mais la nouvelle de Marie-Léontine Tsibinda est aussi (est surtout) un vibrant hommage à toutes ces femmes condamnées à survivre sans repos ni nourriture, à toutes ces mères, si vulnérables et démunies, et pourtant si admirables dans leur volonté de s’assumer et de faire face à la guerre :

Je sors de la bâtisse en sueur, la lanière de ma sandale a cédé. Munie de mon bien, je rentre chez moi avec des compagnes de fortune. […] Je trouve les enfants sous le lit. Ils se jettent dans mes bras. On a encore tiré tantine.
Hélas, oui mon petit !
C’est la guerre ?
Oui la guerre.

Femmes exilées, réfugiées, déplacées de force ; femmes victimes de l’insécurité permanente et de la brutalité des miliciens. Femmes enfin, veuves ou épouses, capables de tant d’amour, de tant de compassion face à l’horreur de la guerre :

J’ai longtemps pleuré après toi. Je savais que je te reverrais. Ton souvenir ne m’a jamais quittée. Moi aussi, je t’aime… Ici, la vie renaît à la vie… Je t’aime… Oh, oui, moi aussi… Eh, voisine, j’ai mouillé mes pagnes.
Oui, voisine, mes pagnes mouillés…
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C’est sur ces paroles mêlées de larmes que s’achève la nouvelle : non plus les larmes de peur et les larmes de sang, mais des larmes de souffrance qui sont aussi des larmes de mémoire, des larmes d’espoir. Larmes pour tous ceux qui sont partis, qui ne sont pas revenus, pour toutes les âmes victimes de la guerre et de la barbarie ; larmes contre tous les maux, larmes contre toutes les armes… Je ne saurais trop vous conseiller de lire en intégralité ce texte qui bouleverse d’ailleurs nombre de clichés encore largement répandus, considèrant que la guerre est un thème d’hommes, « en marge des responsabilités de la femme » (²). Bien au contraire : l’un des buts premiers de la nouvelle de Marie-Léontine Tsibinda a sans doute été d’alerter la communauté internationale sur les conséquences dramatiques de la guerre. Elle nous amène aussi, nous lecteurs, à réfléchir aux événements socio-politiques, et leurs cohortes de misère et de violence, qui déchirent tant de pays du monde…

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(1) Les étudiant(e)s intéressé(e)s gagneront à parcourir l’ouvrage remarquable de Patrice Yengo, chercheur associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) : La Guerre civile du Congo-Brazzaville, 1993-2002, éd. Karthala, Paris 2006. Lisez en particulier l’introduction.

(2) Jean-Marie Volet, « La guerre chez les romancières« , Mots Pluriels (The University of Western Australia), vol.1. no 4. 1997.

Découvrez également ces interviews : « Exil, violence et mort ambiante ou la nécessité de quitter l’Afrique ?« , un entretien avec Marie-Léontine Tsibinda, femme de Lettres congolaise et exilée. « L’écrivain est la mémoire d’un peuple« , entretien d’André Désiré Loutsono avec Marie Léontine Tsibinda. Voyez enfin dans Google-livres l’ouvrage d’Alain Brezault et Gérard Clavreuil, Conversations congolaises, L’Harmattan, Paris 1989, page 13 et suivantes.

 

Crédit photographique : Kinzenguélé/afriphoto.com. J’ai recolorisé et retouché numériquement le cliché d’origine.

La citation de la semaine… Gaston Bachelard…

« La mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie… »

L’eau est vraiment l’élément transitoire. […] L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. […] la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie. […]

Gaston Bachelard

Je retrouve toujours la même mélancolie devant les eaux dormantes, une mélancolie très spéciale qui a la couleur d’une mare dans une forêt humide, une mélancolie sans oppression, songeuse, lente, calme. Un détail infime de la vie des eaux devient souvent pour moi un symbole psychologique essentiel. […] C’est près de l’eau et de ses fleurs que j’ai mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l’eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays.

Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de la Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules et des osières. Et quand octobre viendrait, avec ses brumes sur la rivière…

Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. Mon « ailleurs » ne va pas plus loin. […] Le Vallage a dix-huit lieues de long et douze de large. C’est donc un monde. Je ne le connais pas tout entier : je n’ai pas suivi toutes ses rivières.

Mais le pays natal est moins une étendue qu’une matière; c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C’est en lui que nous matérialisons nos rêveries ; c’est par lui que notre rêve prend sa juste substance ; c’est à lui que nous demandons notre couleur fondamentale. En rêvant près de la rivière, j’ai voué mon imagination à l’eau, à l’eau verte et claire, à l’eau qui verdit les prés. Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur… Il n’est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous, l’eau de chez nous. L’eau anonyme sait tous mes secrets. Le même souvenir sort de toutes les fontaines…

Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, © Librairie José Corti 1942. Le livre de Poche n°4160, Paris 2007, pages 13-15

À la fois historien de la philosophie et théoricien des sciences, penseur et savant érudit mais aussi auteur d’écrits littéraires et poétiques, Gaston Bachelard (1884-1962) a renouvelé l’approche philosophique de la connaissance en fondant son œuvre sur une « imagination de la matière » éclairée par la psychanalyse. Pour lui, les quatre éléments de la nature (le feu, l’eau, l’air et la terre) sont la source même de l’imagination poétique. De fait, l’approche philosophique de Bachelard s’éloigne du modèle positiviste et substitue à la « physique scientifique » ce qu’il appelle une « physique poétique », allant jusqu’à prôner la réconciliation de la poésie et de la science grâce à une ouverture de l’esprit humain à l’imaginaire et à la poésie de la nature.

Dans la Poétique de la rêverie (1960), il s’est d’ailleurs lui-même défini comme un « rêveur de mots » : pour Bachelard en effet, notre appartenance au monde des images est peut-être plus forte, plus constitutive de notre être, que notre appartenance au monde des idées : c’est par le rêve et la poésie que le réel s’énonce dans toute sa complexité. Les titres mêmes de ses ouvrages expriment le travail infatigable qu’accomplit Bachelard pour renouveler notre compréhension de l’imaginaire : la Psychanalyse du feu (1938), l’Eau et les rêves (1942), l’Air et les songes (1943), la Terre et les rêveries du repos (1946), la Terre et les rêveries de la volonté (1948), la Poétique de l’espace (1957)… Dans tous ses ouvrages, Bachelard défend ainsi ce qu’il appellera lui-même « le droit de rêver », autrement dit la force du langage poétique, car il est un reflet du cosmos.

Le passage présenté me paraît très représentatif de cette vision particulière de la nature et de la matière que propose Bachelard : comme il l’avait dit dans la Poétique de la rêverie, « pour un grand rêveur, voir dans l’eau c’est voir dans l’âme et le monde extérieur n’est bientôt plus que ce qu’il a rêvé » : espace de convergence et de rayonnement, l’eau est en effet la fusion du voyant et de l’invisible, du créé et de l’incréé, du rêve et de la matière, du dedans et du dehors. Il existe ainsi une « poétique de l’eau » qui va bien au-delà de la perception : l’eau est à ce titre un imaginaire, une « surréalité », une métaphore du temps qui s’écoule. L’eau est le songe de la vie : « l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. […] la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie ».

Cette symbolique de l’eau est essentielle, car elle mène à la connaissance : « C’est près de l’eau et de ses fleurs que j’ai mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. […] Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs »… Voici comment le grand éditeur José Corti présente l’essai de Bachelard : « À l’écoute de l’eau et de ses mystères, Gaston Bachelard entraîne son lecteur dans une superbe méditation sur l’imagination de la matière. Son domaine s’élargit, le philosophe se laissant davantage guider par les images des poètes, s’abandonne à sa propre rêverie. Des eaux claires, brillantes où naissent des images fugitives, jusqu’aux profondeurs obscures, où gisent mythes et fantasmes »…

Je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage, difficile certes, mais ô combien stimulant intellectuellement grâce à cette nouvelle approche de la réalité et du monde de la connaissance qu’il propose. Comme il a été dit très justement, « l’œuvre bachelardienne est une exaltation de la constitution dynamique de l’esprit humain qui se construit de façon constante et inépuisable par le dynamisme de la raison et de l’imagination » (Marly Bulcão). Ce renouvellement du champ épistémologique et méthodologique entrepris par Bachelard a littéralement bouleversé, en France mais aussi dans le monde, l’esprit scientifique et les théories de l’imaginaire… Je terminerai avec cette belle phrase de Bachelard, qui au seuil de cette nouvelle année scolaire, a valeur de programme : « J’étudie ! Je ne suis que le sujet du verbe étudier. Penser je n’ose. Avant de penser, il faut étudier » (*).

L’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) propose des ouvrages (entiers ou de larges extraits) à télécharger gratuitement. Ressources très intéressantes.

(*) Gaston Bachelard, La Flamme d’une chandelle, PUF Coll. « Quadrige », Paris 1996, p. 55. Cité par G. Canguilhem, in G. Bachelard, Études, Librairie Philosophique J. Vrin, « Bibliothèque des Textes Philosophiques », Paris 1970, 2002, page 7.

http://www.ina.fr/video/ticket/CAF89004641/969098/481f50fd77111fe0834dff60125fe537

La citation de la semaine… Gabriela Mistral…

Dans leur quiétude, les hommes ne sentent pas cette amertume, cette eau triste venue d’en haut…

Dentro del hogar, los hombres no sienten esta amargura, este envío de agua triste de la altura…

 

La lluvia lenta
 
Esta agua medrosa y triste,
como un niño que padece,
antes de tocar la tierra
desfallece.
 
Quieto el árbol, quieto el viento,
¡ y en el silencio estupendo,
este fino llanto amargo
cayendo !
 
El cielo es como un inmenso
corazón que se abre, amargo.
No llueve : es un sangrar lento
y largo.
 
Dentro del hogar, los hombres
no sienten esta amargura,
este envío de agua triste
de la altura.
 
Este largo y fatigante
descender de aguas vencidas,
¡ hacia la Tierra yacente
y transida !
 
Llueve y como un chacal trágico
la noche acecha en la sierra.
¿ Qué va a surgir, en la sombra,
de la Tierra ?
 
¿ Dormiréis, mientras afuera
cae, sufriendo, esta agua inerte,
esta agua letal,
hermana de la Muerte ?
Pluie lente
 
Cette eau craintive et triste
comme un enfant qui souffre,
avant de toucher la terre
défaille.
 
Calme est l’arbre, calme est le vent,
et dans le silence splendide
ces fines larmes amères
tombent !
 
Le ciel est comme un immense
cœur qui s’ouvre, amer.
Pas de pluie : juste un saignement lent
et long.
 
Dans leur quiétude, les hommes
ne sentent pas cette amertume,
cette eau triste venue
d’en haut.
 
Cette longue et lassante
descente d’eaux vaincues,
vers la Terre gisante
et transie !
 
Il pleut et comme un chacal tragique,
la nuit se cache dans les montagnes.
Que va-t-il surgir, dans l’ombre,
de la Terre ?
 
Dormirez-vous, tandis que dehors
tombe et souffre, cette eau inerte,
cette eau létale,
sœur de la Mort ?
 

Gabriela Mistral, « La lluvia lenta », Desolación, Première édition, Institut hispanique, New York 1922.

Traduction française : Bruno Rigolt.
Ce poème figure dans le recueil D’Amour et de désolation. Choix de textes présentés et traduits par Claude Couffon. Orphée/La Différence, Paris 1989. Néanmoins, la traduction proposée par Claude Couffon me semblant parfois trop éloignée du texte d’origine, j’ai préféré proposer une nouvelle traduction.

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C’est à vingt-cinq ans en 1914, au moment où elle remporte à Santiago le concours littéraire des Jeux floraux de poésie pour ses Sonnets de la Mort (Sonetos de la Muerte) que Lucila de Maria del Perpetuo Socorro Godoy Alcayaga se fait connaître sous le pseudonyme de Gabriela Mistral, double hommage au poète italien Gabriele d’Annunzio (1863-1938) et surtout au Français Frédéric Mistral (1830-1914). Rien pourtant ne prédestinait cette petite provinciale du fin fond du Chili à devenir en 1945 le premier prix Nobel de Littérature décerné à un écrivain latino-américain (pour voir la vidéo de la cérémonie de remise du prix, cliquez ici).

La région de Vicuña au Chili

Gabriela Mistral voit le jour le 7 avril 1889 à Vicuña, petit bourg rural et montagneux sur le Rio Elqui, aux confins de la Cordillère des Andes et de l’Argentine. Abandonnée par son père à l’âge de trois ans, Gabriela est élevée par sa mère institutrice dans le hameau de Monte Grande. Elle y mène, à l’affût des valeurs spirituelles, une enfance de privations, humble et rude, qui décidera de sa vocation poétique et de son engagement humain. Nommée institutrice à 17 ans, elle n’aura de cesse de dénoncer l’exploitation des enfants et « la douloureuse condition de la femme en Amérique latine, aliénée par la tradition et les structures sociales » (*).

C’est dans cet esprit qu’il faut lire les poèmes, tous empreints de gravité, de lyrisme et d’émotion, du recueil Desolación, édité à New York en 1922 grâce à l’admiration et au soutien d’universitaires nord-américains. Volodia Teitelboim faisait remarquer à cet égard le point suivant : « En vérité Desolación c’est l’histoire d’une passion qui déborde de prières et de malédictions, d’interrogations et d’agonies » (**). De fait, le motif de l’amour impossible pour un homme (Romeo Ueta, le seul homme qu’elle ait jamais aimé s’était suicidé en 1909), s’élargit en une vaste méditation sur la vie et la mort ; s’y entrecroisent dans une inflexion quasi religieuse et mystique les thèmes de l’enfance bafouée, de la nature détruite par la faute des hommes, et de la femme humiliée, intimement mêlée à la figure de la mère originelle, gardienne de la Terre, créatrice et matrice de l’homme. Ce dernier aspect est essentiel.

Avec beaucoup de pertinence, Eliana Ortega (***) faisait remarquer :

« On doit lire le discours féminin de Mistral comme une création construite par un je féminin, se référant et s’attachant à la relation avec l’Autre Originelle : la mère. Ainsi s’expliquerait la prépondérance des mères dans le discours mistralien, et la capacité complexe de ce sujet féminin à se dédoubler, à refléter, et à réfléchir l’image de la mère dans son propre moi. Un tel dédoublement du sujet peut également se lire dans ces rencontres mistraliennes avec la Déesse, la Vierge, la mère indigène et surtout avec la Terre mère. Pour révéler la multiplicité des significations de l’image de la femme dans le discours de Mistral, il est nécessaire de déconstruire et de démystifier les paradigmes culturels masculins qui ont été adoptés, jusqu’à récemment […].
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« Déconstruire », « démystifier » pour mieux reconstruire cette part fondamentalement transgressive et féministe de la poésie de Gabriela Mistral et qui passe comme le suggère Eliana Ortega par « la relación primigenio, la relación con la Otra mujer, con la madre, con la Diosa, con la Tierra » […]

« la relation primordiale, la relation avec l’Autre femme : la mère, la déesse, la Terre ».

Comme nous le comprenons maintenant, cette « pluie lente » dont parle avec intensité et ampleur Gabriela Mistral, c’est précisément la « mère indigène », la « terre mère ». Plus que son aspect esthétisant, c’est la valeur symbolique de cette eau baptismale qui est intéressante à étudier : entre réminiscences bibliques et visions spleenétiques chères à Verlaine, l’évocation de la pluie se confond plus fondamentalement avec la souffrance de la femme, expression de la douleur, de l’angoisse humaine, et d’une profonde quête mystique sur le sens de la vie :

Pas de pluie : juste un saignement lent
et long.
Dans leur quiétude, les hommes
ne sentent pas cette amertume,
cette eau triste venue
d’en haut.
 

Il y a en effet dans ce poème, très représentatif des autres textes du recueil, une interrogation fondamentale sur notre humaine condition, une quête, une aspiration à autre chose venu « d’en haut ». En ce sens, la création littéraire chez Gabriela Mistral se confond avec la nécessité de transformer l’être en destin dans une quête absolue de lui-même grâce à l’expérience poétique, proprement transgressive. L’acte d’écrire devient ainsi une « parole dans la cour des hommes »(****), un appel, dont le but est de sauver de la mort les hommes eux-mêmes, aveugles à la souffrance et au désir des femmes, à l’ivresse mystérieuse de la maternité symbolisée par cette « pluie lente » :

Il pleut et comme un chacal tragique,
la nuit se cache dans les montagnes.
Que va-t-il surgir, dans l’ombre,
de la Terre ?
 
Dormirez-vous, tandis que dehors
tombe et souffre, cette eau inerte,
cette eau létale,
sœur de la Mort ?
__

Entre transmission et transgression, entre déchirements, drame et révélation, la poésie de Gabriela Mistral exprime bien plus que la gratuité d’un quelconque spleen, elle passe par un engagement, une prise de responsabilité, une réflexion féministe sur la littérature ; et si elle célèbre d’abord une communion, grandiose et rustique avec la Terre, elle lui confère par là même, la mission de renouveler l’idéal sacro-saint de la femme latino-américaine, dans une société androcentrée, réfractaire à l’émancipation des femmes.

Car « cette eau craintive et triste » qui, « avant de toucher la terre défaille », c’est bien la femme dans son élan de liberté, prête à défaillir ; mais c’est aussi « cette eau létale, sœur de la Mort », autrement dit la voix du silence : le silence des femmes, tant il est vrai qu’écrire pour Gabriela Mistral, c’est être le porte-parole de ces femmes qui ne pouvaient pas parler, qui ne savaient pas s’exprimer…

Loin de se limiter à sa fonction poétique, le texte littéraire, tel que le conçoit Mistral doit donc parvenir à l’affirmation d’une vérité plus intime, ouvertement dissidente…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif, août 2011.

Découvrez d’autres poèmes de Gabriela Mistral dans cette édition, richement nourrie :

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(*) Claude Couffon, D’Amour et de Désolation, Choix de poèmes traduits de l’espagnol (Chili) et présentés par Claude Couffon. Orphée/Editions de la différence, Paris 1989.
(**) Volodia Teitelboim, Mistral publique et secrète : biographie du premier prix Nobel latino-américain, L’Harmattan « Horizons Amériques Latines », Paris 2004, page 125.
(***) Eliana Ortega : Amada Umunte : discurso femenil de Gabriela Mistral, Universidad de Chile. « Hay que leer el discurso femenil de Mistral como una creación construida por un yo femenino, referido y afianzado desde la relación con la Otra Original, la madre. Se explicaría así la preponderancia de madres en el discurso mistraliano, y la compleja dimensionalidad de ese sujeto femenino al desdoblarse, reflejar, refractar la imagen de la madre en su propio yo. Tal desdoble del sujeto también puede leerse en esos encuentros mistralianos con la Diosa, con la Virgen, con la madre indígena y sobre todo con la madre-tierra. Para revelar esta multiplicidad de sentidos de la imagen de la mujer en el discurso mistraliano, se hace necesario desconstruir y desmitificar los paradigmas culturales masculinos con que se ha leído hasta hace muy poco […].
Voyez aussi le site (en Espagnol) de l’Université du Chili consacré à Gabriela Mistral en cliquant ici.
(****) « palabra en corral ajeno ». L’expression est d’Adriana Valdés, Composición de lugar, Escritos sobre cultura, Santiago de Chile, Editorial Universitaria, 1995

 
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