BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018

Section 2 : L’extraordinaire et le merveilleux

Bruno Rigolt


contes_photomontage_dore_perrault_web3Photomontage à partir d’illustrations des contes de Perrault (Gustave Doré)

Cours précédents déjà mis en ligne :

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SECTION 2
l’extraordinaire et le merveilleux

A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation


Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★

« […] sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer, à tort ou à raison de superstition, de chimère ; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. »

André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924
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« Nous sommes dans le monde […] au milieu de choses dont nous n’apercevons même pas l’intérêt, à plus forte raison le sens, qui nous semblent banales et ordinaires — jusqu’au jour où un événement insolite (ou une lecture) viendra nous éveiller, nous forcer à ouvrir les yeux et nous faire pressentir ce qu’il y a derrière. »

Claude-Edmonde Magny, Les Scandales d’Empédocle, 1945

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« Il était une fois…»

Cette phrase par laquelle débutent tous les contes de fée, combien de fois l’avons-nous entendue et prononcée ? Phrase-refuge, phrase-énigme qui nous plonge dans une sorte d’enceinte mentale, de labyrinthe, d’espace-autre, de temps-autre : l’élément perturbateur, l’événement insolite surgissent et tout à coup nous voici plongés dans ce que nous pourrions appeler le Primitif, c’est-à-dire le fait exceptionnel : les animaux qui parlent, les fleurs qui pensent, le vent, la pluie et les arbres qui semblent agir comme des êtres vivants…

De fait, la quête du merveilleux et de l’insolite a toujours été l’objet de fascination : l’anormal, les représentations de monstres humains ou de phénomènes extraordinaires font tellement partie de notre paysage humain que nous les avons intégrés dans l’inconscient collectif sans même y songer : au fond, quelle différence y a-t-il entre les bêtes et dragons de l’Apocalypse et les mutants et autres post-humains qui peuplent Star Wars ou X-Men ? Les Méduses, Chimères, Sphinx et sirènes d’hier continuent de hanter les images mythiques du post-modernisme…

À ce titre, il nous faut ici évoquer le nom de Gilbert Durand, qui avait remarquablement montré dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960) l’importance de l’étude des symboles et des mythes pour la compréhension des phénomènes humains. Selon lui, la quête de l’extraordinaire est une réponse à l’angoisse existentielle de l’homme, confronté à sa propre finitude. En ce sens l’extraordinaire, parce qu’il postule l’imaginaire, le fantastique ou le merveilleux¹, et qu’il repose sur des peurs ancestrales, est inséparable du magique, du superstitieux, du religieux ou du sacré. 

Donner à voir…

Si l’extraordinaire a toujours été si essentiel, c’est qu’il a « un véritable pouvoir de révélation », comme nous le rappellent les Instructions officielles : « il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Cette expression faire surgir est importante : de fait, il y a dans l’extraordinaire ce que Michel Viegnes appelle à propos du fantastique, « une esthétique de la monstration », « de l’inexplicable et de l’inacceptable. Il joue sur le caractère spectaculaire, au sens propre, de l’être ou de l’objet qu’il donne à voir »².

gustave_dore_petit_poucet« En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. »

Gustave Doré, illustration pour le Petit Poucet

L’extraordinaire élabore des configurations imaginaires qui permettent de s’affranchir de la réalité tout en l’exagérant de manière corrosive, hyperbolique : bien loin de l’imaginaire naïf, simpliste et quelque peu puéril auquel on rattache souvent le merveilleux, c’est au contraire l’effroyable, la métamorphose, le travestissement, la dissimulation, le scandaleux qui sont les ingrédients des contes et entraînent les personnages dans la quête incontournable de la vérité, de la vérité à tout prix, même contre eux-même, au prix de la transgression délibérée d’un interdit, du franchissement de la frontière, qu’elle soit géographique, sociale ou morale.

« Comme le rappelle Sylvie Loiseau dans Le Pouvoir des contes, « Le conte ouvre l’espace de la transgression, décrit avec force détails la scène interdite […] ». C’est ce que fait Boucle d’Or lorsqu’elle regarde à la fenêtre ou dans le trou de la serrure pour voir ce que les ours, par conséquent les adultes, font derrière la porte. Sa curiosité la pousse à transgresser un interdit, et elle ouvre la porte malgré tout »³, devenant l’intruse qui met en danger le bien-être et la sécurité affective de la famille. De même, Peau d’Âne est l’histoire d’un inceste, Tristan et Yseut raconte la transgression des règles de la société et de la religion, Le Seigneur des anneaux nous plonge au cœur d’une géographie imaginaire qui s’affranchit du paradigme de la représentation et de son support : le principe d’identité.

baranowski-la-transgression-dans-le-conteAnne-Marie Baranowski, « La transgression dans le conte. Dévoiler-Avertir-Prévenir ? »

jacques-demy-peau_d_anePeau d’Âne adapté par Jacques Demy en 1970 avec Catherine Deneuve et Jean Marais
© Peau d’Ane, Jacques Demy/Cap écran

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« L’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation »

En puisant leurs sources dans un fond commun de légendes qui font intervenir des êtres surnaturels et des forces occultes, les mythes ou les contes permettent non seulement de nous évader du quotidien, mais plus fondamentalement d’accéder à un autre univers dans lequel notre logique est mise à mal : peur de l’animalité, peur des ténèbres, peur de l’inconnu… En faisant éclater le carcan de la logique, le merveilleux est donc est un moyen de chercher à dominer les peurs inspirées par la réalité.

Comme le rappelle Adrian Marino⁴ à propos du merveilleux fantastique (mais ses remarques peuvent être élargies au merveilleux extraordinaire), « pour que le fantastique impose ses lois, il a besoin d’une véritable fissure dans l’ordre existant, d’une irruption directe, brutale et invincible du mystère à l’intérieur des mécanismes et des prévisions quotidiennes de la vie : l’invasion du sacré à l’intérieur de l’ordre laïque, profane, du surnaturel au milieu du naturel ».

Le rationnel se dérègle, l’inconcevable devient concevable, l’existence monotone fait place à une vie forte et intense : Alice change de taille dans son aventure au pays des merveilles ; les figures de l’étrange et de la monstruosité dictent leur loi dans alice_wonderland_blL’Iliade et l’Odyssée ; les Mille et une nuits commencent par l’évocation d’un génie, « hideuse figure d’une grandeur monstrueuse » ; la citrouille de Cendrillon devient carrosse ; l’âne des Métamorphoses d’Apulée (épisode repris dans Peau d’âne) « crotte de l’or ». 

Alice in the pool of tears →
Arthur Rackham edition of Alice’s Adventures in Wonderland
Source : British Library

Et nous ne demandons qu’à adhérer à ces fictions « placée[s] sous le signe du mensonge et du croire » |source|. Même les objets les plus banals et les plus ordinaires prennent une dimension démesurée : on pourrait évoquer l’épée Excalibur dans la légende du roi Arthur, les bottes de sept lieues dans le Petit Poucet, le filtre magique de Tristan et Iseut, la lampe d’Aladin, la clé interdite de Barbe-Bleue ou le miroir magique de Blanche-Neige

En perturbant les critères de la rationalité et de la vraisemblance, l’extraordinaire suscite tout autant le malaise que le vertige. Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq évoque ainsi les contes que l’aspirant Grange, le héros du roman, lisait quand il était petit : « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues »…

leon-carre_mille_et_une_nuits_princesse_boudourLéon Carré, illustration des Mille et une nuits
Source : BnF

Le basculement et la pénétration dans un monde autre et magique sont donc les conditions du merveilleux, qui substitue au mythe de la création sa recréation par l’homme selon un scénario fantasmatique et des représentations susceptibles d’être provoquées par la réalisation d’actes inconscients. Le conte apparaît comme l’incarnation de ces désirs, leur manière de s’objectiver par le merveilleux. La métamorphose de Cendrillon est à ce titre très intéressante à étudier :

Enfin, l’heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put. Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. […] Sa marraine, qui était fée, […] lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite, elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. – Tu as raison, dit sa marraine, va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. Ensuite, elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir, apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés, comme s’ils n’eussent fait autre chose toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, voilà de quoi aller au bal, n’es-tu pas bien aise ?
– Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse […] ».
http://www.cndp.fr/fileadmin/user_upload/CNDP/catalogues/perrault/files/contes_perrault.pdf pages 46-47

Comme nous le voyons, cette scène de métamorphose —véritable fantasme onirique— en permettant de passer d’une forme à l’autre, abolit les frontières entre la réalité et le rêve et renouvelle la relation avec le monde. En transgressant l’arbitraire de sa condition⁵, Cendrillon accède à un nouveau pouvoir —illégitime socialement mais moralement légitime—, lequel favorise tout un imaginaire gustave_dore_barbe_bleue_web1de la transgression : ainsi l’extraordinaire est un moyen d’enquêter sur une zone interdite, de voir ce qu’il n’y a pas à voir.  La désobéissance à la loi sociale devient donc un acte de liberté, et le merveilleux, un principe de raison et une condition de cette liberté.

← Gustave Doré, illustration pour Barbe-Bleue (détail). Source : Gallica

Plus encore, la transgression dans La Barbe-Bleue de Perrault (1697) est présentée comme un encouragement au questionnement et à l’émancipation du personnage féminin : à Barbe Bleue (l’image du pouvoir qui formule la loi et requiert l’obéissance à son injonction), répond la légitimité morale ; au prétendu droit du plus fort, répond l’épanouissement de la sensibilité ; au processus répressif (l’exceptionnelle puissance de Barbe-Bleue liée à la représentation d’une société patriarcale confortée dans ses certitudes), répondent le hors norme et l’hédonisme ; à la servitude, aux règles de conduite sclérosantes, à l’hypocrisie sociale perçues comme autant d’entraves à l’émancipation, répond la rupture, tant il est vrai que la clé du petit cabinet secret, c’est l’essence même de la liberté.

Loin du blabla sentimental et du train-train narratif auxquels on réduit trop souvent l’univers du conte —ramené à sa seule fonction de divertissement— la croyance au merveilleux repose au contraire fondamentalement sur une conscience de l’interdit qui mène au désir de l’enfreindre, au basculement des certitudes, au désir de sonder les abîmes, c’est-à-dire le mal, ce qui est contre l’ordre de la nature des êtres, pour parvenir à la réalisation de soi : or, ce schéma, comme nous l’avons vu, ne s’affranchit en rien de la réalité : il est au contraire la révélation même du réel.

Ainsi, le merveilleux est lié à l’extraordinaire : en « s’éloign[ant] du caractère ordinaire des choses » (Petit Larousse), il nous fait passer d’une perception immédiate et naïve du monde à son caractère problématique. Mais au dérèglement réaliste du fantastique qui postule l’inexplicable dans ce qui semblait connu et compréhensible, le merveilleux fait davantage de l’exceptionnel son actualité, et de l’irréel sa réalité, c’est-à-dire qu’il postule l’imaginaire comme principe organisateur, comme conciliation du possible et de l’impossible, comme quête existentielle, comme voyage initiatique.
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La fonction herméneutique du merveilleux :
l’imaginaire de la quête

Tous les contes reposent en effet sur une quête, qui est au centre de l’énigme et de sa résolution : résultant de la perturbation de la situation initiale, elle engage les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Comme l’a bien montré Vladimir Propp (La Morphologie du conte, Paris, Seuil 1970), « l’objet de la quête se trouve dans un autre royaume » : ainsi le déplacement du héros dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel du conte merveilleux, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparations, privations, souffrances, humiliations, combats… Le héros doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction herméneutique* est essentielle.

* L’herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles. Nous retiendrons ces propos de Michel Viegnes : « Le code herméneutique renvoie aux questions et interrogations que soulève un récit, et aux réponses qu’il y apporte ou non. On peut également définir ce code comme la tension qui se crée entre une énigme et sa résolution » (Viegnes, op.cit. page 216).

Si le château de la Belle au bois dormant est par sa magnificence le symbole même de l’extraordinaire, il est isolé du reste du monde par la forêt, dont l’aspect funèbre et inquiétant est le lieu de toutes les métamorphoses et de toutes les épreuves : tantôt protectrice et nourricière, tantôt fatale par son pouvoir d’engloutissement des êtres humains qui s’y introduisent, elle est le royaume de forces étranges : monde clos et lugubre qui fait perdre au héros ses repères. Dans Cendrillon, la forêt c’est aussi le lieu où l’on se perd et où l’on se retrouve, espace mystérieux et symbolique conçu sur le modèle de la quête initiatique.

mary-blair_disney_cinderellaMary Blair, illustration pour l’adaptation de Cendrillon (Walt Disney)

Que l’on songe aussi à Blanche Neige qui, au bout de sa course dans l’épaisse et noire forêt, tombe épuisée et se réveille dans une clairière, sous les yeux ébahis des lapins, des écureuils, des biches et des oiseaux. De même, dans le premier tome du Seigneur des anneaux, la transition entre le monde sûr et familier et le territoire au-delà est marqué par la rencontre avec Tom Bombadil dans la Vieille forêt, frontière à la croisée des mondes entre le conscient et l’inconscient. On pourrait également mentionner, parmi tant d’autres histoires, la Reine des neiges, où Andersen relate les différentes étapes du merveilleux voyage de la petite Gerda en quête de son ami disparu. nrp_tolkien_cartesL’extraordinaire dessine ainsi une sorte de géographie imaginaire constituée d’espaces multidimensionnels où se superposent les mondes de l’intérieur et ceux de l’extérieur pour constituer cette géographie du non-lieu, géographie utopique et pourtant ancrée dans la réalité toponymique que nous connaissons.

← Alain Barbé, « Cartographier l’imaginaire »
NRP Collège, « Des compétences pour lire et écrire la poésie », mars 2014, page 11.

En faisant référence à ce qui est extraordinaire et grandiose, le merveilleux participe en outre à un réenchantement du monde qui se combine souvent avec le spirituel et le poétique. Si le Seigneur des anneaux est ainsi un projet politique —une réflexion passionnante sur le pouvoir, la liberté et la tyrannie— il est aussi un projet épique et utopiste au sens où l’entend Umberto Eco : « on peut imaginer que le monde possible qui est raconté est parallèle au nôtre, qu’il existe quelque part bien qu’il nous soit normalement inaccessible ». En allant jusqu’à inventer des alphabets, et des langues spécifiques qui emportent le lecteur vers des terres lointaines et inconnues, Tolkien inaugure non seulement le genre de l’héroic fantasy, mais il crée un véritable monde, parallèle au nôtre et structuré autour d’une mythologie et d’une cosmogonie, qui nous invitent à un phénomène de décrochage temporel et spatial, à un écart par rapport au monde « ordinaire ».

L’extraordinaire comme métaphore

Cet écart est proprement métaphorique : tout comme une métaphore, le merveilleux est déviant. Il nous confronte à un système doté en apparence de pertinence et de repères référentiels (cf. les fameuses cartes de Tolkien, v. supra : « Un système cohérent ») mais qui perd peu à peu le lecteur en détruisant ses certitudes matérialistes. Car il nous manque l’élément le plus essentiel qui est le déchiffrement, profondément spirituel et moral : c’est alors que l’énoncé déviant amène progressivement à donner sens à ce qui paraissait en manquer. À la différence du fantastique qui ramène l’homme à sa déréliction et à sa détresse, le merveilleux élève l’être : il en est la révélation extraordinaire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le non-sens apparent s’éclaire pour celui qui sait s’émerveiller et percevoir la place de l’extraordinaire : c’est particulièrement sensible dans Miss Peregrine et les enfants particuliers où personne ne veut croire aux récits fabuleux du grand-père de Jacob Portman. Comme il a été très justement dit, « si le merveilleux a partie liée avec la croyance, il devient factice quand on cesse d’y croire, quand les conditions d’une rencontre privilégiée ne sont plus réunies ; la merveille abandonnée, falsifiée, réduite à un clinquant ou un vernis, n’a plus que le pouvoir d’abuser le lecteur » (Les Dossiers d’Universalis).

Si pour les profanes l’extraordinaire apparaît donc comme une réalité désordonnée, aléatoire, sans fondement logique, arbitraire et incompréhensible, celui qui vit dans le conte, ou en comprend le sens profond, est au contraire comme révélé. De fait, la première fonction du conte est de nous faire adhérer à ces figures de l’étrange et de la monstruosité par un passage du domaine du connu à l’inconnu selon la logique d’un franchissement de frontière qui invite à une lecture symbolique et interprétative : ainsi le code herméneutique est-il essentiel quand on aborde l’extraordinaire, car il amène, un peu à la manière d’un enquêteur, à interpréter des indices en apparence dépourvus de sens.

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Sindbad et le vieil homme de la mer Mehmed ibn Emir Hasan al-Su’ûdî, Matâli’ al-su‘âda wa yanâbi‘ al-siyâda (Le Lever des astres chanceux et les Sources de la souveraineté) Istanbul (Turquie), 1582. © BnF |http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8427189w/f168.item|

La trilogie du Seigneur des anneaux de Tolkien relate à ce titre le long et périlleux voyage de la Communauté de l’Anneau, voyage qui est aussi un rite de passage célébrant la transition d’un statut à un autre, et de notre part un parcours de lecture qui, en modifiant progressivement notre horizon d’attente, conduit à l’élucidation : le voyage des personnages, tout comme notre voyage littéraire à travers les pages, se transforme en une authentique expérience existentielle qui nécessite donc au départ un décentrement, un changement de lieu, d’époque, de perspective.

De même, dans Miss Peregrine et les enfants particuliers, l’histoire du jeune héros s’oriente selon un cheminement intérieur, un voyage rituel autant qu’un extraordinaire itinéraire initiatique qui nous amène peu à peu à la révélation du Temps retrouvé. Ce déchiffrement moral et symbolique, nous pourrions le reconnaître dans les différents voyages de Sindbad ou dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (1906-1907), savoureux périple dans l’inconnu, entièrement imprégné d’une quête identitaire.

Et ce n’est pas un hasard si dans Harry Potter, le quai 9 ¾ d’où part le Poudlard Express, est le lieu —invisible aux moldus— d’un basculement entre le réel et l’imaginaire. En quittant la gare de King’s Cross, le héros passe par la frontière magique : la géographie urbaine s’évanouit pour permettre la construction imaginaire d’un univers qui annihile le temps ordinaire au profit d’un autre temps et d’un autre espace dont le sens immanent, accessible aux seuls initiés, échappe aux profanes. Parce qu’il est le lieu où se joue le destin de l’homme, le merveilleux est comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger, de manière imaginaire et onirique, le réel, afin d’y trouver un sens.

 harry-potter_voyageHarry Potter : le voyage comme itinéraire initiatique…

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CONCLUSION


L

a réflexion sur l’extraordinaire suppose, comme nous l’avons compris depuis le début de l’année, un univers de référence qui passe le réel. Les contes, les légendes, mais aussi comme nous le verrons dans le cours suivant, les mythes, par l’intensité des histoires qu’ils racontent, les passions vécues par les personnages —leurs traumatismes, les catastrophes qu’ils subissent ou provoquent— constituent donc un mode d’exploration profondément original de notre réalité ; exploration qui passe par le détour du providentiel et du surnaturel pour mieux nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens.

De fait, l’extraordinaire permet aussi une expérience intérieure car il relève de la quête initiatique en assignant au héros une finalité qui l’amène, en jouant librement avec l’imagination, à idéaliser le réel : expérience transgressive, écart par rapport à la norme et la raison apparentes ; mais aussi et surtout véhicule d’un questionnement identitaire qui passe souvent par le code herméneutique et le déchiffrement symbolique. Accéder à l’extraordinaire n’est donc pas une vaine échappatoire mais une aventure de tout l’être, quêteuse d’absolu et de déchiffrement, qui heurte de plein fouet les systèmes de valeurs, les normes sociales et les croyances.

C’est donc en apparence seulement que la structure des contes est circulaire comme on l’entend dire parfois à tort. Car le héros ne revient jamais à son point de départ, ni le lecteur à la première page : l’extraordinaire est une expérience empirique transformatrice. Si elle égare l’homme sur des routes divino-humaines qui le fragmentent, le morcellent, elle est aussi une transfiguration du réel vécue comme expérience métaphysique et confrontation à soi-même. Tel est le sens de la quête et du voyage extraordinaire dans les contes : permettre à la femme et à l’homme, en redécouvrant sa vision du monde, de se rencontrer soi-même…

Bruno Rigolt
© octobre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


NOTES

1. On fera bien évidemment attention à distinguer le merveilleux du fantastique : « dans le merveilleux, le surnaturel est accepté, admis et ordonné comme un élément d’un monde lui-même merveilleux […] [qui fait] coïncider le réel avec le surnaturel en emportant l’adhésion immédiate et du personnage et du lecteur » (Nathalie Prince, La Littérature fantastique, 2e édition, Paris, Armand Colin 2015). Le fantastique au contraire « se caractérise par une intrusion brutale du mystère dans la vie réelle. » (Pierre-Georges Castex, Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, Paris éd. José Corti, 1951).
Nathalie Prince ajoute ces remarques essentielles : « Il apparaît ici que le fantastique et l’immixtion du désordre dans l’ordre, de l’impossible dans le réel, alors que le féerique faisait de ce désordre son ordre même. Dans le féerique le surnaturel et le naturel sont contiguës : là un monde est merveilleux, ici un monde réel. La c’est l’imaginaire, ici c’est le lecteur. Dans le fantastique, l’impossible et le réel sont ambigus au sens littéral du terme, c’est-à-dire mêlés, mélangés. Le fantastique « a toujours un pied dans le monde réel », écrit Gautier, prêt à intituler l’une de ses œuvres Le Fantastique en habit noir, c’est-à-dire l’habit de tous les jours, l’habit ordinaire, pour bien marquer le fait qu’il doit porter le sceau du réel ».
2. Michel Viegnes, Le Fantastique, Paris GF Flammarion, « Corpus », page 16.
3. Estelle Hollemaert, « Quel rôle joue le conte dans le développement de la personnalité de l’enfant et de sa socialisation au cycle 1 ? », Éducation 2013.
4. Cité par Ionel Buse, Mythes populaires dans la prose fantastique de Mircea Eliade, Paris L’Harmattan 2013, page 14.
5. Cf. ce passage de Cendrillon : « Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête ». Op. cit. p. 45.

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jackson_lord_of_ringsL’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais
Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★

 
  • Autoexercice 1
    « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues » (Julien Gracq).
    → À votre tour, évoquez quelques sensations que vous ont procurées les contes de votre enfance. Dans quelle mesure ces contes répondent-ils à la définition de l’extraordinaire ?
    _
  • Autoexercice 2
    → Lisez un ou plusieurs des neuf contes de Perrault mis en ligne par le CNDP.
    → En quoi votre lecture s’accorde-t-elle avec ce jugement (premier cours sur l’extraordinaire) : « du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel. »
  • Autoexercice 3
    Les illustrations des contes de Perrault par Gustave Doré sont à juste titre mondialement connues. La BnF leur a d’ailleurs consacré une riche exposition en 2014.
    → Accédez tout d’abord à cette exposition et lancez l’album.
    → Quelle est la fonction de ces illustrations ? Outre leurs grandes qualités esthétiques et ornementales, essayez de montrer en justifiant votre démonstration comment Gustave Doré parvient à impliquer le lecteur dans l’étrange et l’extraordinaire.
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  • Autoexercice 4
    L’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.
    → Regardez attentivement l’affiche du film (voyez un peu plus haut), et montrez qu’elle met en évidence tout un imaginaire de la quête en engageant les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire. Vous pourrez vous aider par exemple de ce montage musical qui évoque quelques scènes culte :
  • Autoexercice 5
    genevrier
    Par sa violence et sa cruauté, le Conte du genévrier adapté par Jacob Grimm en 1812,  est une histoire proprement choquante qui est une véritable mise en question idéologique du réel. De fait, cette fiction transpose dans l’univers du conte toute la tragédie de l’existence.
    Lisez ce conte puis analysez brièvement la couverture choisie par l’éditeur (Le Genévrier Éditions, 2012).
    → Essayez ensuite de construire un argumentaire autour de la problématique suivante : « Dans quelle mesure l’extraordinaire transforme-t-il notre conscience du réel ? »

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© Bruno Rigolt, octobre 2016_

Un Automne en Poésie… Bientôt l’édition 2016-2017…

La classe de Seconde 13 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 8 d’Un Automne en Poésie
mercredi 2 novembre — lundi 19 décembre 2016

C’est la classe de Seconde 13 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. Pour la huitième année consécutive, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’aux vacances de Noël.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2016-2017 :

Architextures poétiques
maux, rêves et métamorphoses

bruno_rigolt_joconde_2016_web2Rendez-vous à partir du mercredi 2 novembre 2016 !

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Bruno Rigolt (fin de l’exposition 2016)

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Bruno Rigolt 
(1960, Paris — ) FRANCE
Avec ce poème s’achève l’édition 2016 d’Un été en poésie

Mardi 9 août : Ada Negri… Italie

 

« Les pierres et le vent »

Mais déjà le vent a revêtu son pardessus d’orage
et la mer lourde de pluie marche sur les pierres,
creuse le sable, parle une langue inconnue.

C’est une parole blanche qui regarde vers le ciel
et prête voix à ce qui demeure silencieux.

Des femmes drapées du haïk s’en vont
vers le soir qui descend des collines,
sur des routes de lin vert et de rêves dénudés.

Le jour se laisse tomber dans la mer
et se plonge dans un livre aux pages ébréchées.
On y parle de forêts de thuyas, de Mogador
et plus loin des Phéniciens, et du sillage des caravanes
où buvaient des bouts de ciel bleu dans les champs d’arganiers.

J’ai posé le livre dont les pages s’étirent en baillant.
Elles attendent sans fin que naisse ce qui meurt.
Les vagues vieilliront une à une
avant d’être emportées au ciel. L’océan dans mes mains
s’en va très loin vers le jour qui se cherche

et du bateau aux lèvres hésitantes
je compte le long silence du sable.

J’imagine les îles purpuraires, et la clarté du monde,
les fabriques de pourpre au bout d’une rue sombre…

Et là-bas devant moi, qui bouge et chante
sous le ciel aux chemins effacés :

Essaouira

comme des fleurs d’été

Le temps est leurs pétales.

Bruno Rigolt (1960- )
Inédit, 2 août 2016
© Bruno Riigolt

Bruno Rigolt_Essaouira après la pluie-2016« Essaouira comme des fleurs d’été
Le temps est leurs pétales… »

Bruno Rigolt, « Essaouira après la pluie » photographie modifiée numériquement, 2016
© copyright 2012, août 2016, Bruno Rigolt

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Bruno Rigolt, « Vase de roses à Essaouira », 2016
photomontage, photographie modifiée, peinture numérique

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Ada Negri

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Ada Negri 
(1870, Lodi — 1945, Milan) ITALIE

Lundi 8 août : Antonella Anedda… Italie
Mercredi 10 août (fin de l’exposition) : Bruno Rigolt… France

 

« La luna scende in giardino »

La luna scende in giardino per le scale della pallida sera :
è tutta bella, le nubi la velano, la brezza la scopre.
S’attarda dietro il cipresso, s’aggrappa all’àgavi e ai fichi d’India,
stende trine leggere sui viali, lega le fronde con fili d’argento,
nell’ombra screziata di raggi crea e dissolve danze di gnomi,
con le perle della rugiada sfila e infila collane di sogni.

So che sul mare è nata una strada, una bianca strada
per chi vuole arrivare la notte alle reggie di Dio.
Vada chi vuole sulla bianca strada, vada chi vuole con barca e con vela :
a me piace restare in giardino a giocar con i raggi e con l’ombre.
Due stelle – sole – accanto alla luna: due larghe pupille serene.
Dove sei tu, che mi amavi, e mi dicevi : ”Dinin, mio bene” ?

Ada Negri (1870-1945)

Bruno Rigolt_Le jardin lunaire_web« La luna scende in giardino per le scale della pallida sera :
è tutta bella, le nubi la velano, la brezza la scopre…
 »

Bruno Rigolt, « Le jardin lunaire » (peinture numérique), 2016
© Copyright août 2016, Bruno Rigolt

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« La lune descend au jardin »

La lune descend au jardin par l’escalier pâle du soir :
toute belle, les nuages la voilent, la brise la découvre.
Elle s’attarde derrière le cyprès, s’accroche aux agaves et aux figuiers d’Inde,
étale des dentelles légères le long des allées, attache les branches par des fils d’argent,
dans l’ombre marbrée de rayons elle noue et dénoue des danses de gnomes,
avec des perles de rosée elle enfile et défait des colliers de rêves.

Je sais qu’il est né sur la mer un chemin, un blanc chemin
pour qui, la nuit, veut rejoindre le palais de Dieu.
Emprunte qui veut la blanche route dans sa barque à voile,
moi j’aime rester au jardin, jouer avec les ombres et les rayons.
Deux étoiles – seules – près de la lune : deux larges pupilles sereines.
Où es-tu, toi qui m’aimais, toi qui me disais : « Dinin, chérie* » ?

Ada Negri (1870-1945)

Traduction : Giovanna Bellati
Université de Modena et Reggio Emilia
source : pandesmuses.fr

* C’est sans doute le souvenir de la mère qui est évoqué ici ; Dinin est le diminutif dialectal du prénom d’Ada, et le petit nom par lequel elle était appelée en famille (Giovanna Bellati).

Bruno Rigolt_Le jardin lunaire_web_détail« moi j’aime rester au jardin, jouer avec les ombres et les rayons »

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Antonella Anedda

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Antonella Anedda 
(1958, Rome— ) ITALIE

Dimanche 7 août : Katerina Anghelaki-Rooke… Grèce
Mardi 9 août : Ada Negri… Italie

 

« C’è una finestra nella notte »

C’è una finestra nella notte
con due sagome scure addormentate
brune come gli uccelli
il cui corpo indietreggia contro il cielo.

Scrivo con pazienza
all’eternità non credo
la lentezza mi viene dal silenzio
e da una libertà —invisibile—
che il Continente non conosce
l’isola di un pensiero che mi spinge
a restringere il tempo
a dargli spazio
inventando per quella lingua il suo deserto.

La parola si spacca come legno
come un legno crepita di lato
per metà fuoco
per metà abbandono.

Antonella Anedda (1958- )
Notti di Pace occidentale, Roma Donzelli Editore, 2001, pp. 14-15

Bruno Rigolt Soir et la mer_2« C’è una finestra nella notte
con due sagome scure addormentate…
 »

Bruno Rigolt, « Soir et la mer VI », 2013
Peinture numérique © copyright 2013, 2016, Bruno Rigolt

frise_1

« Il y a une fenêtre dans la nuit »

Il y a une fenêtre dans la nuit
avec deux silhouettes sombres endormies
brunes comme les oiseaux
dont le corps recule contre le ciel.

J’écris avec patience
à l’éternité je ne crois pas
la lenteur me vient du silence
et d’une liberté —invisible—
que le Continent ne connaît pas
l’île d’une pensée qui me pousse
à resserrer le temps
à lui donner de l’espace
en inventant pour cette langue son désert.

La parole se fend comme bois
comme bois elle crépite de côté
à moitié feu
à moitié abandon.

Antonella Anedda (1958- )
Notti di Pace occidentale, Roma Donzelli Editore, 2001, pp. 14-15

Traduction : Bruno Rigolt

Soir-et-la-Mer-V.jpg« la lenteur me vient du silence
et d’une liberté —invisible—
que le Continent ne connaît pas…
 »

Bruno Rigolt, « Soir et la mer  V », 2013
Peinture numérique © copyright 2013, 2016, Bruno Rigolt

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Katerina Anghelaki-Rooke

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Katerina Anghelaki-Rooke 
(1939, Athènes, Grèce— ) GRÈCE

Jeudi 4 août : Gülten Akin… Turquie
Lundi 8 août : Antonella Anedda… Italie

 

« J’ai une pierre »
ΈΧΩ ΜΙΑ ΠΈΤΡΑ

__Je lèche une pierre. Les pores de ma langue s’imbriquent avec les pores de la pierre. Ma langue se dessèche et traîne jusqu’à la face de la pierre touchant la terre, une moisissure collée sur elle comme du sang. Soudain je retrouve de la salive, elle mouille la pierre et la pierre glisse dans ma bouche.

__Cette pierre je la nomme Œdipe. Car comme Œdipe elle est irrégulière avec deux profondes entailles où seraient les yeux. Elle aussi dégringole sur ses pieds enflés. Une fois immobile, elle cache sous elle une destinée, un reptile, mon moi oublié.

__Cette pierre je la nomme Œdipe.

__Car si par elle-même elle n’est rien, elle a la forme et le poids du choix. Je la nomme et la lèche.

__Jusqu’à la fin de mon histoire.

__Jusqu’à comprendre le mot choix.
__Jusqu’à comprendre le mot fin.

Katerina Anghelaki-Rooke (1939- )
© Kastaniotis ;
Traduction : Michel Volkovitch, © Desmos

Poème cité dans l’anthologie Les Poètes de la Méditerranée, Paris Gallimard 2013, page 51
© Éditions Gallimard, Culturesfrance

Bruno Rigolt_lips and stone_web« Je lèche une pierre.
Les pores de ma langue s’imbriquent avec les pores de la pierre…
 »

Bruno Rigolt, « Lips and stone », 2016
Peinture numérique © copyright août 2016, Bruno Rigolt


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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Gülten Akin

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Gülten Akin
(1933, Yozgat, Turquie — 2015, Ankara, Turquie) TURQUIE

Mercredi 3 août : Adonis… Syrie
Dimanche 7 août : Katerina Anghelaki-Rooke… Grèce

 

« Cantique du fer à la rouille »
Demirle Pas Arasinda Ilahi

Du narcisse à la rose d’automne
Depuis cinq ans cinq longues années
De la neige à la pluie
Depuis cinq longues années
Du froid à l’humidité
Du fer à la rouille
De Seyran à Mamak
Depuis cinq ans cinq longues années

Je connais le bruit du fer
Le bruit du verrou que l’on tire,
De la porte qu’on pousse
Le bruit cruel de ce qui entrave mains et épaules
Depuis cinq ans cinq longues années

Si l’on avait planté un saule
Son ombre emplirait l’intérieur des maisons
Le chagrin est ce saule pleureur
Que j’ai surveillé et laissé croître sur le sol de mon cœur

Depuis cinq ans cinq longues années
Ta voix s’est affaiblie, tu es resté sur le qui-vive
Nous parlons par bribes de mots sélectionnés
Essorés sur un fil
Et seulement comme ça
Nous parlons, si c’est cela parler

[…]

Gülten Akin (1933-2015)
Traduction : Jean Pinquié, Levent Yilmaz

Anthologie de la poésie turque contemporaine (édition bilingue), Paris Publisud 1991

Bruno Rigolt_Liberté_2016« Je connais le bruit du fer
le bruit du verrou que l’on tire, de la porte qu’on pousse…
 »

Bruno Rigolt, « Liberté », 2016
Peinture numérique spécialement créée pour le poème de Gülten Akin
© copyright août 2016 Bruno Rigolt

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Adonis

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Adonis (Ali Ahmed Saïd Esbe) 
(1930, Al-Qassabin, Syrie — ) SYRIE

Mardi 2 août : Salah Stétié… Liban/France
Jeudi 4 août : Gülten Akin… Turquie

 

« Les poètes »

Nulle part, eux : ils portent la tiédeur
_Dans le corps froid de la terre, ils forgent
_À l’horizon ses clés.

___Ils n’ont laissé
___Ni père ni foyer
___Pour leurs légendes.

_Ils les ont écrites
_Comme le soleil écrit son histoire

___Nulle part.

Adonis (1930- )

Traduction : Chawki Abdelamir, Serge Sautreau
© Éditions de Nulle Part
Poème cité dans l’anthologie Les Poètes de la Méditerranée
© Éditions Gallimard, Culturesfrance,  Paris 2013, page 191

Mirbeau_Le songe du poète_hst_1980_web« Nulle part, eux : ils portent la tiédeur
Dans le corps froid de la terre…
 »

Madeleine Mirbeau, « Le songe du poète » (huile sur toile), c. 1980
Collection privée

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Salah Stétié

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Salah Stétié
(1929, Beyrouth, Liban  — ) LIBAN/FRANCE

Lundi 1er août : Vénus Khoury-Ghata… Liban/France
Mercredi 3 août : Adonis… Syrie

 

« Embrasures »
VII

__Comme un fruit défendu par ses enceintes et comme de son amande la plus vive, ainsi d’Alep et de son château mystique. De loin, déjà, il nous apparaissait, pâle et rêvé, l’ami du ciel perdu. Vers lui, nous nous acheminions, portés sur les eaux du silence. Ô douceur ! Ô sentiment d’une paix sans mesure… Midi, Bouddha se couronnait de rubis. La ville autour de moi, mur après mur, se déliait de ses ombres captives. Enfermée dans l’or et dans l’or. À chaque tournant de rue me désirait l’odeur adolescente des narcisses. Fine et gravée, effrayée par le vide, une tourterelle comblait anxieusement. Et c’était comme chaîne verdie, cette voix d’un minaret ardent.

__Le temps couvrait de son aile d’aigle un visage. La forteresse était comme une femme. Elle en avait la pourpre fameuse. Le cœur en nous, qui est une personne, s’agenouillait.

Salah Stétié (1929- )
Poème cité dans l’anthologie Les Poètes de la Méditerranée
,
© Éditions Gallimard, Culturesfrance,  Paris 2013, page 216

BR_Alep_la_citadelle_web_9« Le temps couvrait de son aile d’aigle un visage.
La forteresse était comme une femme…
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « La citadelle d’Alep » (2016)
© copyright août 2016, Bruno Rigolt (photomontage, dessin à l’encre et peinture numérique)

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Vénus Khoury-Ghata

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Vénus Khoury-Ghata 
(1937, Beharré, Liban  — ) LIBAN/FRANCE

Dimanche 31 juillet : Leah Goldberg… Israël
Mardi 2 août : Salah Stétié… Liban/France

 

« Maison posée sur le paysage
à la saignée de l’air
»


Maison posée sur le paysage à la saignée de l’air

Maison malgré ses fumées qui marchent à reculons
dans le ciel absent

Quatre fenêtres pour allumer la nuit éteindre le jour
et un sentier à deux traits de crayon

Un vent à trois cordes fait frémir les barreaux des fenêtres

pilleur de ruches

mangeur de miel sous les yeux de l’apiculteur vu de dos
et qui ne peut que se désoler

la maison dit-il est accroupie sur un livre et la page n’est pas tournée

Vénus Khoury-Ghata (1937- )
Poème rédigé en 2011 pour le Printemps des Poètes

Mirbeau_Les eucalyptus_2 « Maison posée sur le paysage à la saignée de l’air… »

Illustration : Madeleine Mirbeau, « Les eucalyptus » (huile sur toile), 1984
Collection privée

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Avrom Sutzkever

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Avrom Sutzkever
Smarhon (Empire russe), 1913 — Tel-Aviv (Israël), 2010  ISRAËL

Mercredi 27  juillet : Ghassan Zaqtan… Palestine
Dimanche 31  juillet : Leah Goldberg… Israël

 

« Pain et sel »
broyt un zalts


Le soleil est à tout le monde, mais plus qu’à tous

Il est mien.

Les racines des ténèbres,

Je n’en ai nul besoin.

Je suis un enfant du soleil.

Je suis la vie même,

Et la trace d’un renard argenté sur la neige

Est ma mémoire.

Avrom Sutzkever (1913-2010)
Poème rédigé en 2000

Traduit du yiddish par Batia Baum et cité dans La Culture yiddish aujourd’hui,
Actes du colloque international organisé par le musée d’Art et d’Histoire
du judaïsme et la Bibliothèque Medem
. Paris, Bibliothèque Medem 2004

Madeleine Mirbeau_Enfant sous le soleil_1990« Je suis un enfant du soleil.
Je suis la vie même… »

Madeleine Mirbeau, « L’enfant et le soleil », 2004
huile sur toile
New York, coll. privée

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Ghassan Zaqtan

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Ghassan Zaqtan
Beit Jala, près de Bethléem (Palestine), 1954—  PALESTINE

Mardi 26  juillet : Joyce Mansour… Égypte
Jeudi 28  juillet : Avrom Sutzkever… Israël

 

« Toi l’ami »

Toi l’ami
Tu es un rire amer sur le mur des pleurs
Toi la fille
Tu nous a changés quand tu t’es éloignée
Et tu nous a changés quand nous nous sommes éloignés

Et les images…
Les paroles de toutes pièces à tout propos
L’odeur du café qui séduit le passage et ce qui s’est passé
La danse dans la robe somnolente
Toi ?
Ou les quarante ans qui soudain se sont insinués
Afin que tu aimes
Et que tu sois aimé

Partout, là où nous étions…
Partout, là où jamais n’avons gagné
Nous laissons la terre assoupie
Les vieux et les innocents
Illuminent leurs jours pour nous voir
Et crier derrière nous :
Bon Dieu ! Des gitans !

© Ghassan Zaqtan
Trad. Faroud Mardam Bey ; © Revue d’Études palestiniennes
Cité dans : Les Poètes de la Méditerranée, ©Éditions Gallimard, Culturesfrance,  Paris 2013, page 327

Van Gogh_Les_roulottes_campement_de_bohémiens_aux_environs_d'Arles« Bon Dieu ! Des gitans ! »

Vincent Van Gogh, « Les roulottes, campement de bohémiens aux environs d’Arles », 1888
Huile sur toile, détail
Paris, Musée d’Orsay. (RMN (Musée d’Orsay/Hervé Lewandowski)

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à la mémoire du Père Jacques Hamel, 86 ans,
sauvagement assassiné dans son église 
mardi 26 juillet 2016, à Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen.
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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Amina Saïd

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui…  Amina Saïd
(1953, Tunis — ) TUNISIE

Dimanche 24  juillet : Jamel Eddine Bencheikh… Algérie
Mardi 26  juillet : … Joyce Mansour… Égypte

 

« contrée incertaine pétrifiée endeuillée »

contrée incertaine pétrifiée endeuillée
feu fer sang barbelés
Djibouti médite au bord de la mer Rouge
les boutres pourrissent dans l’anse du port
Rimbaud assis pensif sur un pupitre d’écolier
n’a plus d’encre pour sa plume
ni de papier pour un poème

kilomètres 12 village de tôle de réfugiés
bidons d’eau rouillant le long des pistes
cônes jumeaux des volcans jaillis du sang de la mer
tels seins de femme pointant vers le soleil
arbustes en triangle soutenant l’étendue du ciel
pasteur nomade debout sur un rocher scrutant l’infini
la tombe d’un saint homme se signale par un chiffon vert
à l’extrémité d’une hampe plantée dans un amas de pierres
un cercle de pierres brunes dessine une mosquée
champs de lave noire où grouillent les serpents
sourire édenté de la faille en travers de la piste
lac Assal œil de sel grand ouvert sur un autre ciel
montagnes bleues mauves violettes du rêve éthiopique
traversées de caravanes chargées de sueur et de sel

Maskali rêve d’île d’oiseaux de coraux de sables blancs
escale et refuge d’Henri de Monfreid
idiomes des paysages et des hommes
inscrits en signes éphémères
chaque terre est notre terre et une autre terre
chaussé de sandales de cuir le dernier aventurier
hésite devant l’étal entre une mâchoire de requin
des bracelets qui ont fait le voyage sur l’océan Indien
et une Bible de nomade en langue amharique

Amina Saïd (1953- )
L’Absence l’inachevé, Paris La Différence 2009, pages 19-20.
Poème consultable en mode feuilleteuse en cliquant ici. En savoir davantage sur l’auteure.

Bruno Rigolt_La fenêtre ouverte_copyright_juillet 2016_web_3« chaque terre est notre terre et une autre terre »

Illustration : Bruno Rigolt, « La fenêtre ouverte » (peinture numérique)
© Copyright juillet 2016, Bruno Rigolt 

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– 
 

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Jamel Eddine Bencheikh

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui…  Jamel Eddine Bencheikh
27 février 1930, Casablanca (Maroc) — 8 août 2005, Tours (France) ALGÉRIE

Jeudi 21 juillet : Assia Djebar… Algérie
Lundi 25  juillet : Amina Saïd… Tunisie

 

« Insomnies »

Vents violeurs de l’absence vos voiles
Cisèlent nos solitudes entrouvertes
Ici tout relief s’éventre

Les images se voûtent sur des formes obscures
Les mots n’habillent pas le sang
Le verger des rencontres
N’a qu’un givre d’étain
Pour protéger la graine
Pétards de la fête___bouches nocturnes
Il n’est plus de surprise à lécher
Le
Ciel
Qui se mure au vent sans gémir
Rien ne commence

18 juillet 1977

Jamel Eddine Bencheikh (1930-2005 )
Le Silence s’est déjà tu, (1969-1979) 
in : Poésie I : Le Silence s’est déjà tu, suivi de L’Homme poème,
Saint-Benoît-du-Sault Tarabuste Éditions, 2000, page 26

Brighton_Pier_modifié-1« Le / Ciel / Qui se mure au vent sans gémir / Rien ne commence »

Illustration : « Brighton Pier », Angleterre, un soir de novembre…
© Copyright 2012, Bruno Rigolt 

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– 
 

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Assia Djebar

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui…  Assia Djebar (née Fatima-Zohra Imalayène)
30 juin 1936, Cherchell (Algérie) — 6 février 2015, Paris ) ALGÉRIE

Hier, mardi 19 juillet : Samira Negrouche… Algérie
Prochaine publication, dimanche 24 juillet : Jamel Eddine Bencheikh… Algérie

 

« Poème au soleil »

J’ai libéré le jour
de sa cage d’émeraude
comme une source vive
il glissa de mes doigts.

Madeleine Mirbeau_Variations autour du soleil_détail_d

J’ai libéré la nuit
de la tombe de l’onde
comme un manteau de pluie
elle retomba sur moi.

Madeleine Mirbeau_Variations autour du soleil_détail_e

J’ai libéré le ciel
de son lit d’amarantes
dans un éclair d’orgueil
il s’envola en roi.

Madeleine Mirbeau_Variations autour du soleil_détail_b

J’ai lancé le soleil
sur la scène du monde
l’ombre était si profonde
qu’il devint hors-la-loi.

Assia Djebar (1936-2015 ). Blog d’Assia Djebar
1956, in : Poèmes pour l’Algérie heureuse, Alger, S.N.E.D., 1969

Madeleine Mirbeau_Variations autour du soleil_détail_c

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– 

Madeleine Mirbeau_Variations autour du soleil_2013_web_3

Madeleine Mirbeau, « Variations autour du soleil », huile sur toile, 2013-2014
(Paris, collection particulière)

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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Abdellatif Laâbi

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Abdellatif Laâbi ♂
(Fès, 1942 — ) MAROC

Hier, lundi 18 juillet : Álvaro de Campos (Fernando Pessoa)… Portugal
Demain, mercredi 20 juillet : Samira Negrouche… Algérie

 

« L’arbre est féminin »

L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

Abdellatif Laâbi (1942- ), site web
Petit musée portatif, Paris  Al Manar 2002
– 

Beatrice 2016_Rigolt_Redon_Klimt_web_4 « De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?
 »

Crédit iconographique : © juillet 2016, Bruno Rigolt, photomontage et peinture numérique
D'après Odilon Redon (« Béatrice », 1885 (pastel, coll. privée) et Gustav Klimt, « L’arbre de vie », c. 1905-1909, Esquisse pour la fresque du palais Stoclet de Bruxelles. Vienne (Autriche), Museum für Angewandte Kunst (Musée des Arts Appliqués)
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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Álvaro de Campos (Fernando Pessoa)

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Álvaro de Campos (Fernando Pessoa)
(Lisbonne, vers 1890 — 1935) PORTUGAL 

Hier, dimanche 17 juillet : Luis Antonio de Villena… Espagne
Demain, mardi 19 juillet : Abdellatif Laâbi… Maroc

 

« Ode Marítima »
extrait

A Santa Rita Pintor

Sozinho, no cais deserto, a esta manhã de Verão,
Olho pro lado da barra, olho pro Indefinido,
Olho e contenta-me ver,
Pequeno, negro e claro, um paquete entrando.
Vem muito longe, nítido, clássico à sua maneira.
Deixa no ar distante atrás de si a orla vã do seu fumo.
Vem entrando, e a manhã entra com ele, e no rio,
Aqui, acolá, acorda a vida marítima,
Erguem-se velas, avançam rebocadores,
Surgem barcos pequenos de trás dos navios que estão no porto.
Há uma vaga brisa.
Mas a minh’alma está com o que vejo menos,
Com o paquete que entra,
Porque ele está com a Distância, com a Manhã,
Com o sentido marítimo desta Hora,
Com a doçura dolorosa que sobe em mim como uma náusea,
Como um começar a enjoar, mas no espírito.

Olho de longe o paquete, com uma grande independência de alma,
E dentro de mim um volante começa a girar, lentamente,

Os paquetes que entram de manhã na barra
Trazem aos meus olhos consigo
O mistério alegre e triste de quem chega e parte.
Trazem memórias de cais afastados e doutros momentos
Doutro modo da mesma humanidade noutros pontos.
Todo o atracar, todo o largar de navio,
É — sinto-o em mim como o meu sangue –
Inconscientemente simbólico, terrivelmente
Ameaçador de significações metafísicas
Que perturbam em mim quem eu fui…

Ah, todo o cais é uma saudade de pedra!
E quando o navio larga do cais
E se repara de repente que se abriu um espaço
Entre o cais e o navio,
Vem-me, não sei porquê, uma angústia recente,
Uma névoa de sentimentos de tristeza
Que brilha ao sol das minhas angústias relvadas
Como a primeira janela onde a madrugada bate,
E me envolve como uma recordação duma outra pessoa
Que fosse misteriosamente minha.

Álvaro de Campos (Fernando Pessoa), vers 1890—1935
avril-mai-juin 1915
– 

Bruno_Rigolt_Copyright 2016_En_Voyage_2« Olho de longe o paquete, com uma grande independência de alma,
E dentro de mim um volante começa a girar, lentamente..
. »

Crédit photographique : © juillet 2016, Bruno Rigolt, « En Voyage » (détail)
photomontage et peinture numérique

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« Ode maritime »

extrait

A Santa Rita Pintor

Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la « barre », je regarde vers l’Indéfini,
Je regarde, et j’ai plaisir à voir,
Petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît très loin, net et classique à sa manière.
Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée.
Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
Ici et là, s’éveille la vie maritime,
Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
De frêles embarcations jaillissent de derrière les bateaux du port.
Il y a une vague brise,
Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
Avec le paquebot qui entre,
Parce qu’il est avec la Distance, avec le Matin,
Avec l’essence maritime de cette Heure,
Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
Comme un début de mal de mer, mais dans l’esprit.

Je regarde de loin le paquebot avec une grande indépendance d’âme,
Et au fond de moi commence à tourner un volant, lentement.

Les paquebots qui le matin passent la « barre »
Charrient devant mes yeux
Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.
Ils charrient des souvenirs de quais lointains et d’autres moments
D’une autre façon de la même humanité en d’autres ports.
Tout abordage, tout largage des amarres,
Est – je le sens en moi comme mon propre sang –
Inconsciemment symbolique, terriblement
Menaçant de significations métaphysiques
Qui perturbent en moi celui que j’ai été…

Ah, le quai est tout entier une mélancolie de pierre !
Et lorsque le navire se sépare du quai
Et qu’il devient manifeste qu’un espace s’est ouvert
Entre navire et quai,
Il me vient, j’ignore pourquoi, une angoisse récente,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes pelouses d’angoisse
Comme la première fenêtre où frappe le petit jour,
Et m’enveloppe comme le souvenir d’un autre
Qui serait mystérieusement mien.

avril-mai-juin 1915

Œuvres complètes de Fernando Pessoa, sous la direction de Joaquim Vital,
Volume 3, Poésies et proses de Álvaro de Campos, publiées du vivant de Fernando Pessoa, réunies, annotées et présentées par José Blanco, traduites du portugais par Dominique Touati et Simone Biberfeld, présentées par Teresa Rita Lopes.
Paris, Éditions de la Différence, 1988, pages 62-65.

Une nouvelle traduction est proposée par les Éditions de la Différence à cette adresse, mais nous lui préférons personnellement la présente version.

Bruno_Rigolt_Copyright 2016_En_Voyage_web_a « Je regarde de loin le paquebot avec une grande indépendance d’âme,
Et au fond de moi commence à tourner un volant, lentement..
. »

Crédit photographique : © juillet 2016, Bruno Rigolt, « En Voyage » (photomontage et peinture numérique)

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black_ribbonNice, 14 juillet 2016
« Souviens-toi. N’oublie pas. »

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Luis Antonio de Villena

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Luis Antonio de Villena 
(Madrid 1951— ) ESPAGNE 

Jeudi 14 juillet : Luis Cernuda… Espagne
Demain, lundi 18 juillet : Álvaro de Campos (Fernando Pessoa)… Portugal

 

« Raso en la autopista »

l’anima sua bianchissima e leggera
Sergio Corazzini

Brillantes son las avenidas de la noche,
las vacías autopistas que solitario
atraviesas en la cabina de un coche,
como si una soledad acristalada
permitiese la vida de los sueños, de las
niñas que mueren de amor ante los
cines, fuera del mundo, al borde de la noche.
Automóviles solos que en todos los moteles
hablan del saxo azul de los night-clubs,
de un silencio de seda, del fuego que
abrasa las tablas de la ley cuando
el malhechor —raso en la pechera— decide
ahogar su dolor en los cetáceos muertos,
en la pálida estrella que ve brillar
tras el arabesco del balcón en un
motel cualquiera…
Con el alba el claror redibuja un paisaje,
el cascote del día resuena contra el
níquel y hay olor a comienzo de caza
en los bares desiertos, desiertas avenidas…
Las sábanas entonces, al que tarde regresa,
le ofrecen dulzura de hierba cortada,
rocío en las hojas de los tréboles,
trinos de tordos que saludan al alba.
En tanto tú regresas, marchito el clavel
en la tersa solapa, dispuesto al sueño,
al olvido del dolor, al rubio olor del champaña…
Y mientras, las carreteras desenvuelven
las alfombras azules de la madrugada.

Luis Antonio de Villena (1954— ), site web
Sublime solarium, Madrid, Editorial Azur, Colección Bezoar,  1971
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« Satin sur l’autoroute »

l’anima sua bianchissima e leggera*
Sergio Corazzini

Elles sont brillantes les avenues de la nuit,
les vides autoroutes que solitaire
tu traverses dans l’habitacle d’une voiture,
comme si une solitude vitrée
permettait la vie des rêves, des
filles qui meurent d’amour devant les
cinémas, hors du monde, au bord de la nuit.

Des autos seules qui dans tous les motels
parlent du saxo bleu des night-clubs,
d’un silence de soie, du feu qui
embrase les tables de la loi quand
le malfaiteur —plastron doublé de satin— décide
de noyer sa douleur dans les cétacés morts,
dans l’étoile pâle qu’il voit briller
à travers l’arabesque du balcon dans un
motel quelconque…
À l’aube la clarté redessine un paysage,
les gravats du jour résonnent contre le
nickel et il y a une odeur de début de chasse
dans les bars déserts, les avenues désertes…

Alors pour celui qui rentre tard, les draps
sont une douce offrande d’herbe coupée,
de rosée sur les feuilles des trèfles,
de gazouillis de grives qui saluent l’aube.

Et tandis que tu reviens, l’œillet flétri
à ton revers lustré, prêt au rêve,
à l’oubli de la douleur et de l’odeur blonde du champagne…
Pendant ce temps-là, les routes déroulent
les tapis bleus du point du jour.

Traduction : Bruno Rigolt

* « l’anima sua bianchissima e leggera » : en italien, « son âme si blanche et légère »

Bruno_Rigolt_Nighttown_copyright juillet 2016_web_2« Brillantes son las avenidas de la noche... »

Crédit photographique : © juillet 2016, Bruno Rigolt, « In Nighttown » (Manhattan, New York)

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black_ribbonNice, 14 juillet 2016
« Souviens-toi. N’oublie pas. »

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Luis Cernuda

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Luis Cernuda 
(Séville 1902—Mexico 1963) ESPAGNE

Hier, mercredi 13 juillet : Ramón del Valle-Inclán… Espagne
Dimanche 17 juillet : Luis Antonio de Villena… Espagne

 

« El viento y el alma »

Con tal vehemencia el viento
viene del mar, que sus sones
elementales contagian
el silencio de la noche.

Solo en tu cama le escuchas
insistente en los cristales
tocar, llorando y llamando
como perdido sin nadie.

Mas no es él quien en desvelo
te tiene, sino otra fuerza
de que tu cuerpo es hoy cárcel,
fue viento libre, y recuerda.

Luis Cernuda (1902—1963)
Invitación a la poesía, Seix Barral, Barcelona 1975, p. 41
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« Le vent et l’âme »

Avec tant de force le vent
vient de la mer, que ses sons
élémentaires imprègnent
le silence de la nuit.

Seul dans ton lit tu l’écoutes
arrogant frapper à la vitre
et tu pleures et tu supplies
comme perdu sans personne.

Mais ce n’est pas lui qui en songe
te tient, mais une autre force
dont ton corps est aujourd’hui prisonnier,
c’est le vent libre du souvenir.

Traduction : Bruno Rigolt

« c’est le vent libre du souvenir... »

Illustration : Salvador Dali, « Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet » (huile sur panneau, 1933-1935)
St. Petersburg, University of South Florida (États-Unis)

black_ribbonNice, 14 juillet 2016
« Souviens-toi. N’oublie pas. »

Bruno Rigolt_Nice-14 juillet 2016_copyright BR© 15 juillet 2016, Bruno Rigolt, photographie et peinture numérique

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Ramón del Valle-Inclán

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Ramón del Valle-Inclán 
(1866, Vilanova de Arousa—1936, Saint-Jacques-de-Compostelle) ESPAGNE

Hier, mardi 12 juillet : Yves Bonnefoy… France
Demain, jeudi 14 juillet : Luis Cernuda… Espagne

 

« Rosa de Melancolía »

Era yo otro tiempo un pastor de estrellas,
y la vida, como luminoso canto.
Un símbolo eran las cosas más bellas
para mí : la rosa, la niña, el acanto.

Y era la armoniosa voz del mundo,
una onda azul que rompe en la playa de oro,
cantando el oculto poder de la luna
sobre los destinos del humano coro.

Me daba Epicuro sus ánforas llenas,
un fauno me daba su agreste alegría,
un pastor de Arcadia, miel de sus colmenas.

Pero hacia el ensueño navegando un día,
escuché lejano canto de sirenas
y enfermó mi alma de Melancolía.

Ramón del Valle-Inclán (1866-1936)
El Pasajero, 1920
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« Rose de Mélancolie »

J’étais en d’autres temps le berger des étoiles,
et la vie était un chant de lumière.
Purs symboles étaient les choses les plus belles
pour moi : la rose, la jeune fille, l’acanthe.

Et la voix harmonieuse du monde était
une onde bleue qui se brise sur la plage d’or,
chantant le pouvoir occulte de la lune
sur le destin des paroles humaines.

Épicure m’offrait ses amphores pleines,
Un faune me donnait sa joie agreste,
Un berger d’Arcadie, le miel de ses ruchers.

Mais vers le rêve naviguant un jour,
j’entendis le chant lointain des sirènes,
et mon âme tomba malade de Mélancolie.

Traduction inédite : Bruno Rigolt

Magritte_ La Mémoire 1948« Et mon âme tomba malade de Mélancolie... »

Illustration : René Magritte, « La Mémoire » (1948). Musée d’Ixelles, Bruxelles

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