Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « L’Eau est belle » par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

pauline-218_12.1263157742.JPG

par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

pauline-218_134.1263235997.jpg

Crédit photographique : B.R.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "L'Eau est belle" par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

pauline-218_12.1263157742.JPG

par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

pauline-218_134.1263235997.jpg

Crédit photographique : B.R.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « All over the world » par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

sibylle_b_1.1263137147.jpg

par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

feuille.1242597878.jpg

C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

feuille.1242597878.jpg

Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

feuille.1242597878.jpg

Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

sibylle_b_1_1.1263136986.jpg

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "All over the world" par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

sibylle_b_1.1263137147.jpg

par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

feuille.1242597878.jpg

C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

feuille.1242597878.jpg

Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

feuille.1242597878.jpg

Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

sibylle_b_1_1.1263136986.jpg

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Forever” par Claire D.

Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

Découvrez le manuscrit…

FOREVER

Larmes blanches

         

par Claire D. (Seconde 18)

forever_claire_218.1262372507.JPG

-Incipit-

Effy alluma une dernière cigarette. La fatigue se lisait sur son visage ; ses yeux étaient gonflés, elle laissa échapper une nouvelle larme, une larme parmi tant d’autres.

Depuis un mois et six jours, son quotidien se résumait à ça : pleurer. Jimmy était mort. Il venait de fêter son seizième anniversaire. La maladie l’avait emporté, un matin. Un matin parmi tant d’autres.Effy était maintenant seule, sans Jimmy. Son cœur était déchiré par la tristesse, jamais plus elle ne pourrait être heureuse… Sa cigarette finie, Effy se dirigea vers l’entrée du cimetière. Chaque semaine elle y allait et chaque semaine était la même épreuve : lui qui était si vivant… La mort était venue et l’avait emporté. Une mort parmi tant d’autres. La mort, c’était la seule chose qui pouvait les séparer, eux, les inséparables. Effy déposa un bouquet sur sa tombe et s’en alla…

-Effy qu’est-ce que tu fous ?

Sa mère avait beaucoup changé depuis son divorce, prononcé six mois auparavant. Les cheveux grisés, la clope au bec, la mine pâle. Cette image attrista encore plus Effy : sa mère si belle avant, ne ressemblait plus à rien maintenant. Depuis son divorce elle avait plongé dans l’alcool, les bouteilles vides s’entassaient dans la poubelle. Elles mangèrent en silence. Un silence monotone, mort. Un silence parmi tant d’autres.

Nouvelles larmes, nouvelles journées. Dehors il neigeait, des perles blanches tombaient. C’étaient des larmes, des larmes blanches, des larmes de tristesse, des larmes d’oubli…

Effy se dirigea vers son lycée, où tout avait changé. Chaque recoin du bâtiment lui rappelait Jimmy, son Jimmy. Elle repensa alors à la dernière fois qu’elle l’avait vu. C’était à l’hôpital, les médecins étaient formels : Jimmy vivait son dernier jour. Effy avait passé toute la journée avec lui : quand son cœur s’arrêta de battre, Effy avait déposé un baiser sur sa joue, un baiser bref, mêlé au goût salé de ses larmes. Elle avait pris sa main froide et l’avait déposée sur son cœur tout en prononçant leur devise : « Forever ».

Les jours suivants, Effy resta cloitrée dans sa chambre. Pourquoi cette injustice ? Pourquoi le malheur s’abattait sur elle ? pourquoi lui avait-on enlevé sa moitié d’elle ? En cours Effy ne suivait plus : à quoi bon ? Devant elle, la place qu’occupait Jimmy était toujours là, vacante : une place parmi tant d’autres…

En rentrant chez elle après les cours, elle se dit qu’elle ne pouvait plus vivre comme ça. Sans lui, la vie n’avait plus aucun sens, le ciel ne serait plus jamais bleu, plus jamais les oiseaux ne chanteraient, plus jamais… Le lendemain Effy se leva, il était six heures, sa mère rentrait dans une heure. Elle alla dans la cuisine puis dans la salle de bain, prit les somnifères de sa mère et les avala…

Quand la mère d’Effy rentra de sa nuit de garde à l’hôpital, elle trouva un mot sur la table de la cuisine :

forever_lettre_effy_1.1262352600.JPG

Elle entendit le réveil d’Effy, ce réveil qui normalement aurait dû être éteint depuis une demi-heure. Elle courut dans le couloir, se prit les pieds dans les escaliers, cria le prénom de sa fille. Mais elle n’entendit aucune réponse. Quand elle arriva dans la chambre d’Effy, elle gisait sur le sol, blanche, froide. Elle avait le bracelet en cuir de Jimmy autour du poignet et dans sa main se trouvait un bout de papier, pliés en quatre :

forever_lettre_effy_3.1262345869.JPG

C’étaient les paroles d’une chanson de Damien Saez, « Soleil 200O » que Jimmy et elle avaient recopiées sur une page de cahier… Effy laissait derrière elle la maison vide, une maison comme tant d’autres ; une mère affligée, un réveil allumé, une vie monotone, une vie comme tant d’autres, triste à pleurer… Les jours suivants la neige ne s’arrêta pas de tomber, ce furent des larmes, des larmes blanches…

forever_annonce2.1262426854.JPG

 

-Excipit-

On dit souvent qu’avant de mourir on voit sa vie défiler sous les yeux. Personne n’a jamais confirmé cette hypothèse. Mais, si elle s’avérait être vraie alors Effy et Jimmy avaient vu défiler sous leurs yeux les quinze années de leur courte vie. Jimmy fut le premier à quitter le monde. La maladie aux poumons qu’il avait depuis sa naissance l’avait emporté, très loin, de l’autre côté de la terre. Le premier souvenir qu’il vu défiler fut celui d’Effy lui demandant de l’épouser. Ils avaient cinq ans à l’époque. À cet âge-là on ne connait pas les problèmes, on profite de la vie, tout est si simple…

Effy et Jimmy s’étaient toujours connus, chaque nouveauté ils l’avaient découverte ensemble, chaque recoin ils l’avaient exploré ensemble. Si vous aviez cherché la définition de l’amitié dans un dictionnaire, leurs deux noms auraient sûrement été indiqués… La vie de Jimmy continuait de défiler, il n’avait pas mal, il ne sentait rien. À un moment il crut recevoir un baiser sur la joue, il crut entendre quelqu’un prononcer le mot « FOREVER ». Ce mot, Effy en avait fait leur devise, ils l’avaient même gravé sur un arbre de la ville…

-Eh Jimmy tu m’aimes gros comment ?
-Je t’aime gros comme une montgolfière !

Cette réponse avait vexé Effy qui avait alors dix ans. Jimmy était amoureux d’Effy. Elle, ne l’était apparemment pas. Au fil des années ils avaient développé une sorte d’amour fraternel. Ils se connaissaient tellement que chaque geste de l’autre, ils pouvaient le prédire. Chaque regard, ils pouvaient l’interpréter. Leur union était si forte que si l’un des deux venait à partir alors la vie n’aurait plus aucun sens… Effy sentit ses yeux se fermer. Petit à petit elle ne sentit plus ses membres. Puis son cœur s’arrêta de battre…

Le premier souvenir qui lui vint à l’esprit fut celui du divorce de ses parents : au début ce n’étaient que de brèves disputes mais elles se transformèrent vite en scènes de ménage. Quand son père avait quitté la maison, Effy s’était senti abandonnée. Peu après, sa mère tomba dans la spirale infernale de l’alcool, laissant Effy gérer sa tristesse. Seule. Est-ce qu’elle était morte, elle ne le savait pas, elle ne savait rien. Elle avait arrêté de penser à la mort de Jimmy. Elle n’eut pas de peine à quitter sa mère : son départ ne serait qu’une perte de plus. Et puis elle comprendrait ce geste, sa fille serait beaucoup mieux à côté de celui qui l’avait toujours aimée…

forever_anges_3.1262351932.JPGLe deuxième et dernier souvenir qu’elle vit fut celui de Jimmy allongé sur ses genoux. Il lui racontait une anecdote sur leur prof de Français. Cette journée fut la dernière journée heureuse qu’ils passèrent ensemble. Le lendemain Jimmy fut emmené d’urgence à l’hôpital et y décéda une journée après son admission. Ses souvenirs s’arrêtèrent là. Où était-elle ? Personne ne le savait…

Maintenant ils étaient à nouveau réunis, autour d’eux tout était blanc comme neige, ils étaient heureux, ils pleuraient, des larmes, des larmes blanches, des larmes de joie : Jimmy regarda Effy, posa sa main sur son cœur et prononça « Forever », leur devise… Ce soir-là, la mère d’Effy regarda la nuit, la lune brillait plus intensément que jamais, et dans le ciel, tout là-bas, deux nouvelles étoiles étaient apparues…

Lancement de l’exposition de poésies de la classe de Première S3 « De mots, de rimes et de sables… »

La Classe de Première S3 présente…

               

expo1s3.1260724569.jpg

La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. Pour accéder à cette exposition, cliquez ici ou allez à la rubrique « Les classes exposent » (colonne latérale à gauche) et cliquez sur la classe de Première S3. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins (de décembre 2009 à janvier 2010).

Et découvrez ci-dessous une création collective conçue à partir des titres des poèmes de l’exposition !

poeme-1s3_collectif_1.1260725853.jpg

Lancement de l'exposition de poésies de la classe de Première S3 "De mots, de rimes et de sables…"

La Classe de Première S3 présente…

               

expo1s3.1260724569.jpg

La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. Pour accéder à cette exposition, cliquez ici ou allez à la rubrique « Les classes exposent » (colonne latérale à gauche) et cliquez sur la classe de Première S3. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins (de décembre 2009 à janvier 2010).

Et découvrez ci-dessous une création collective conçue à partir des titres des poèmes de l’exposition !

poeme-1s3_collectif_1.1260725853.jpg


Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "C'était ma sœur après tout…" par Ksénia C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                    

C’était ma sœur après-tout…

(des larmes sans compter)

(roman)

ksenia_3.1260722901.jpg

Première page du roman…
Elle restait devant l’écran vide, noir, inanimé, sans savoir pourquoi ni comment, sans comprendre —ne fût-ce qu’un instant— ses gestes (peut-être ceux de la révolte, ou était-ce de l’acceptation ou du désarroi ?). Elle le fixait sans bouger, immobile. Je crus même qu’elle était vraiment paralysée. Seuls ses yeux clignaient d’une façon banale et monotone. Rêvait-elle? Pensait-elle à un moyen ou à un autre de remédier à cette situation? (non je ne le crois pas).
C’était un soir d’octobre, McDowel Road semblait hiberner, malgré « un terrible vent froid venu de Sibérie » disait-on au journal de vingt heures. Et tout d’un coup, malgré la chaleur étouffante de notre maison, je sens un frisson m’envahir.
Aucun bruit (les voisins étaient depuis déjà un bon bout de temps inactifs, au chômage je crois, ils me paraissaient attardés, à regarder toute la journée par la fenêtre, comme s’ils s’attendaient à l’arrivée d’une bonne nouvelle, ou d’une mauvaise, enfin… de quelque chose). Des rumeurs circulaient dans le quartier, comme quoi leur fils était mort à la guerre du Vietnam, et que depuis ce jour, ils étaient devenus si (je ne trouve aucun mot correspondant a mes pensées), « déroutés », serait peut-être le mieux approprié.
Une voix qui me sembla venue de loin, informe la population qu’une tornade viendra frapper tout l’État d’Arizona d’ici environ cinq heures… À Phoenix nous ne sommes pas si souvent sujets à des désastres climatiques, contrairement à d’autres États… Et pourtant je ne peux m’empêcher d’être inquiète aujourd’hui. Pourquoi reste-t-elle devant l’écran vide ? à regarder une image statique ? à tapoter maintenant sa cuisse, avec sont petit doigt (allez savoir si c’était un tic?)…
Je prends ensuite une feuille de papier A4. Et saisis un crayon de graphiste. Je gribouille un instant quelques phrases qui me viennent naturellement, tel un écrivain sûr de son geste, et j’essaye de leur donner un sens, le tout forme un poème de mots égarés… De minuscules particules d’eau viennent effleurer la fenêtre, aussi douces que la rosée au départ, mais qui, avec le vent, prennent une ampleur surdimensionnée : à les voir, elles pourraient terrasser un immeuble, ou peut-être même la vie ?
Je la saisis par la main telle un petit être fragile, pensant deviner dans ses pensées la crainte d’un danger. Pas de réaction. Mais je veux me convaincre qu’elle me remercie intérieurement. Sa main était tiède et sèche. On aurait cru qu’elle pouvait se briser, rien qu’avec une infime pression de mes doigts. J’eus très envie d’essayer…
Une nouvelle annonce nous explique, avec des mots très scientifiques, que le cyclone se rapproche plus rapidement que prévu, il devrait nous atteindre d’ici une demi-heure… Nous sommes priés de bien vouloir rester à la maison et de n’utiliser la voiture qu’en cas « de force majeure ». J’entends ma mère : elle crie, elle à l’air paniqué, je crois qu’elle me dit de faire attention, de ne pas m’inquiéter… Oui, elle doit partir mais elle va bientôt revenir : elle n’en n’a pas pour très longtemps, des amis l’ont appelée, apparemment la tornade à déjà fait beaucoup de dégâts chez eux, ils habitent à l’autre bout de la ville, près de l’amphithéâtre sur la quarante-huitième. J’espère qu’il n’arrivera rien.
Mais soudain, j’aperçois sur son visage fatigué et pâle un pauvre sourire, un faux espoir… Entre elle et moi, un gigantesque fossé, infranchissable, malgré de multiples tentatives… Je voudrais lui dire…

ksenia.1260646982.jpg

Dernière page…
Une infirmière s’approche de moi. Je la sens mal à l’aise, exténuée. Moi aussi, pour la première fois je ne sais comment réagir face à ce qu’elle m’annonce peut-être avec tact : « elle est condamnée, vous savez il ne lui reste plus beaucoup de temps, je suis désolée, puis je faire… ». Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase : non, elle ne peut pas faire. Je suis devant le distributeur de café, je ne verse aucune larme, je réfléchis, je pense au passé, je ne fais que retourner dans ma tête la phrase de l’infirmière : « elle est condamnée… elle est condamnée… elle est condamnée… ».
Je n’ose plus m’approcher de sa chambre, de peur de la voir pour la dernière fois. Mais je sais qu’il faut que je sois près d’elle, je savais que ce moment devait un jour ou l’autre se produire mais pas maintenant, pas ici ! Ça ne sera jamais le bon moment, jamais le bon endroit de toute façon. Après tout ce temps passé à m’occuper d’elle, je ne suis pas prête à la laisser partir, et pourtant je me suis battue… J’avance tout droit sans le vouloir, mes pieds m’emmènent vers sa chambre, son lit toujours bien fait, sur lequel elle est couchée. Elle ne me regarde même plus, elle ne s’alimente plus.
Près de dix ans se sont écoulés depuis cette fameuse tornade de 1999, qui a tout balayé sur son passage, y compris ma joie de vivre. Cela fait dix ans qu’elle ne marche plus, qu’elle me laisse dans l’ignorance, et cela fait dix ans que je ne me considère plus comme une enfant. C’est à partir de ce moment là que tout a changé dans ma vie, et que ma vie… a cessé de vivre. Au début je ne comprenais pas, je ne la comprenais pas, je pensais qu’elle faisait semblant, et que c’était normal. Après la tornade, j’ai compris, la réalité m’a giclé au visage et depuis, je ne vis plus que pour elle, et pour sa maladie.
Je suis face à la porte de la chambre, tétanisée par l’image que je verrai : celle de son visage raide succombant à ces derniers souffles… Tu étais ma vie… Pourquoi j’attends ? Elle est là ! Avance ! C’est trop dur ! Je hurle de souffrance ! Ah ! Mon Dieu ! Ma vie est derrière cette porte ! Si elle n’est plus là, je n’ai aucune raison d’exister, de respirer, elle me donne ce courage même avec tout ce que j’ai enduré… Je franchis cette porte, je pleure pour la première fois depuis dix ans, plus que des pleurs des sanglots… Dix ans… Je lui tiens la main, je la serre très fort, je n’ai plus peur de lui faire mal, non, même ses yeux ne s’ouvrent plus, est-ce qu’elle sait que je l’aime d’un amour décadent ?
Chaque battement de son cœur est comme une pointe enfoncée de plus en plus loin dans mon corps partout (je n’en peux plus, je savais tout ça)… Ma main, elle a serré ma main ! Je n’y crois pas, mon espoir revient, je me sens mieux, je me sens libre, plus rien ne me fait mal maintenant. Je veux l’embrasser, la prendre dans mes bras. Je n’entends même pas les infirmières derrière moi, qui me supplient de la lâcher… Je le fais, passe un regard circulaire sur elles. Elles ne comprennent pas mon enthousiasme, je crie : «  elle m’a serré la main c’est un miracle ! » Je suis comme folle. Mais les deux infirmières me disent que non, le temps était venu pour elle, ce n’était pas vraiment elle qui m’a serré la main mais juste un réflexe, elles sont vraiment désolées… Elles me présentent leurs condoléances les plus sincères. Je les repousse, je regarde l’écran vide de ses battements de cœur, ce ne sont plus des piques, c’est une ligne : elle est morte…

Trouver sans fin des carreaux
Découvrir un sourire vide, infantile, décoloré
Partir vers des pointes symétriques.
Ouvrir une montre hermétique,
Arrêter le temps
Des lacets grisés par personne
Noués autour de tes pieds.
Une crêpe sur le sol
Encore chaude, colorée
« Au revoir » est écrit à l’envers
Coloré par des larmes sans compter
Une soif rare, linéaire
Plaquée sur toi…

Ma vie se résume à ce poème, écrit… Il y a dix ans déjà…
Cela fait un mois qu’elle est morte, je l’ai enterrée, il n’y avait que moi ce jour-là, je ne connaissais personne.
C’était ma sœur après tout… Partie en voyage sans laisser d’adresse…

ksenia_1.1260686615.jpg

© Ksénia C. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
“C’était ma sœur après tout” par Ksénia C. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

_____________

Crédit iconographique : toutes les images sont librement inspirées de toiles de Gustav Klimt, recolorisées et retouchées numériquement.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « C’était ma sœur après tout… » par Ksénia C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                    

C’était ma sœur après-tout…

(des larmes sans compter)

(roman)

ksenia_3.1260722901.jpg

Première page du roman…

Elle restait devant l’écran vide, noir, inanimé, sans savoir pourquoi ni comment, sans comprendre —ne fût-ce qu’un instant— ses gestes (peut-être ceux de la révolte, ou était-ce de l’acceptation ou du désarroi ?). Elle le fixait sans bouger, immobile. Je crus même qu’elle était vraiment paralysée. Seuls ses yeux clignaient d’une façon banale et monotone. Rêvait-elle? Pensait-elle à un moyen ou à un autre de remédier à cette situation? (non je ne le crois pas).

C’était un soir d’octobre, McDowel Road semblait hiberner, malgré « un terrible vent froid venu de Sibérie » disait-on au journal de vingt heures. Et tout d’un coup, malgré la chaleur étouffante de notre maison, je sens un frisson m’envahir.

Aucun bruit (les voisins étaient depuis déjà un bon bout de temps inactifs, au chômage je crois, ils me paraissaient attardés, à regarder toute la journée par la fenêtre, comme s’ils s’attendaient à l’arrivée d’une bonne nouvelle, ou d’une mauvaise, enfin… de quelque chose). Des rumeurs circulaient dans le quartier, comme quoi leur fils était mort à la guerre du Vietnam, et que depuis ce jour, ils étaient devenus si (je ne trouve aucun mot correspondant a mes pensées), « déroutés », serait peut-être le mieux approprié.

Une voix qui me sembla venue de loin, informe la population qu’une tornade viendra frapper tout l’État d’Arizona d’ici environ cinq heures… À Phoenix nous ne sommes pas si souvent sujets à des désastres climatiques, contrairement à d’autres États… Et pourtant je ne peux m’empêcher d’être inquiète aujourd’hui. Pourquoi reste-t-elle devant l’écran vide ? à regarder une image statique ? à tapoter maintenant sa cuisse, avec sont petit doigt (allez savoir si c’était un tic?)…

Je prends ensuite une feuille de papier A4. Et saisis un crayon de graphiste. Je gribouille un instant quelques phrases qui me viennent naturellement, tel un écrivain sûr de son geste, et j’essaye de leur donner un sens, le tout forme un poème de mots égarés… De minuscules particules d’eau viennent effleurer la fenêtre, aussi douces que la rosée au départ, mais qui, avec le vent, prennent une ampleur surdimensionnée : à les voir, elles pourraient terrasser un immeuble, ou peut-être même la vie ?

Je la saisis par la main telle un petit être fragile, pensant deviner dans ses pensées la crainte d’un danger. Pas de réaction. Mais je veux me convaincre qu’elle me remercie intérieurement. Sa main était tiède et sèche. On aurait cru qu’elle pouvait se briser, rien qu’avec une infime pression de mes doigts. J’eus très envie d’essayer…

Une nouvelle annonce nous explique, avec des mots très scientifiques, que le cyclone se rapproche plus rapidement que prévu, il devrait nous atteindre d’ici une demi-heure… Nous sommes priés de bien vouloir rester à la maison et de n’utiliser la voiture qu’en cas « de force majeure ». J’entends ma mère : elle crie, elle à l’air paniqué, je crois qu’elle me dit de faire attention, de ne pas m’inquiéter… Oui, elle doit partir mais elle va bientôt revenir : elle n’en n’a pas pour très longtemps, des amis l’ont appelée, apparemment la tornade à déjà fait beaucoup de dégâts chez eux, ils habitent à l’autre bout de la ville, près de l’amphithéâtre sur la quarante-huitième. J’espère qu’il n’arrivera rien.

Mais soudain, j’aperçois sur son visage fatigué et pâle un pauvre sourire, un faux espoir… Entre elle et moi, un gigantesque fossé, infranchissable, malgré de multiples tentatives… Je voudrais lui dire…

ksenia.1260646982.jpg

Dernière page…

Une infirmière s’approche de moi. Je la sens mal à l’aise, exténuée. Moi aussi, pour la première fois je ne sais comment réagir face à ce qu’elle m’annonce peut-être avec tact : « elle est condamnée, vous savez il ne lui reste plus beaucoup de temps, je suis désolée, puis je faire… ». Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase : non, elle ne peut pas faire. Je suis devant le distributeur de café, je ne verse aucune larme, je réfléchis, je pense au passé, je ne fais que retourner dans ma tête la phrase de l’infirmière : « elle est condamnée… elle est condamnée… elle est condamnée… ».

Je n’ose plus m’approcher de sa chambre, de peur de la voir pour la dernière fois. Mais je sais qu’il faut que je sois près d’elle, je savais que ce moment devait un jour ou l’autre se produire mais pas maintenant, pas ici ! Ça ne sera jamais le bon moment, jamais le bon endroit de toute façon. Après tout ce temps passé à m’occuper d’elle, je ne suis pas prête à la laisser partir, et pourtant je me suis battue… J’avance tout droit sans le vouloir, mes pieds m’emmènent vers sa chambre, son lit toujours bien fait, sur lequel elle est couchée. Elle ne me regarde même plus, elle ne s’alimente plus.

Près de dix ans se sont écoulés depuis cette fameuse tornade de 1999, qui a tout balayé sur son passage, y compris ma joie de vivre. Cela fait dix ans qu’elle ne marche plus, qu’elle me laisse dans l’ignorance, et cela fait dix ans que je ne me considère plus comme une enfant. C’est à partir de ce moment là que tout a changé dans ma vie, et que ma vie… a cessé de vivre. Au début je ne comprenais pas, je ne la comprenais pas, je pensais qu’elle faisait semblant, et que c’était normal. Après la tornade, j’ai compris, la réalité m’a giclé au visage et depuis, je ne vis plus que pour elle, et pour sa maladie.

Je suis face à la porte de la chambre, tétanisée par l’image que je verrai : celle de son visage raide succombant à ces derniers souffles… Tu étais ma vie… Pourquoi j’attends ? Elle est là ! Avance ! C’est trop dur ! Je hurle de souffrance ! Ah ! Mon Dieu ! Ma vie est derrière cette porte ! Si elle n’est plus là, je n’ai aucune raison d’exister, de respirer, elle me donne ce courage même avec tout ce que j’ai enduré… Je franchis cette porte, je pleure pour la première fois depuis dix ans, plus que des pleurs des sanglots… Dix ans… Je lui tiens la main, je la serre très fort, je n’ai plus peur de lui faire mal, non, même ses yeux ne s’ouvrent plus, est-ce qu’elle sait que je l’aime d’un amour décadent ?

Chaque battement de son cœur est comme une pointe enfoncée de plus en plus loin dans mon corps partout (je n’en peux plus, je savais tout ça)… Ma main, elle a serré ma main ! Je n’y crois pas, mon espoir revient, je me sens mieux, je me sens libre, plus rien ne me fait mal maintenant. Je veux l’embrasser, la prendre dans mes bras. Je n’entends même pas les infirmières derrière moi, qui me supplient de la lâcher… Je le fais, passe un regard circulaire sur elles. Elles ne comprennent pas mon enthousiasme, je crie : «  elle m’a serré la main c’est un miracle ! » Je suis comme folle. Mais les deux infirmières me disent que non, le temps était venu pour elle, ce n’était pas vraiment elle qui m’a serré la main mais juste un réflexe, elles sont vraiment désolées… Elles me présentent leurs condoléances les plus sincères. Je les repousse, je regarde l’écran vide de ses battements de cœur, ce ne sont plus des piques, c’est une ligne : elle est morte…

Trouver sans fin des carreaux
Découvrir un sourire vide, infantile, décoloré
Partir vers des pointes symétriques.
Ouvrir une montre hermétique,
Arrêter le temps
Des lacets grisés par personne
Noués autour de tes pieds.
Une crêpe sur le sol
Encore chaude, colorée
« Au revoir » est écrit à l’envers
Coloré par des larmes sans compter
Une soif rare, linéaire
Plaquée sur toi…

Ma vie se résume à ce poème, écrit… Il y a dix ans déjà…

Cela fait un mois qu’elle est morte, je l’ai enterrée, il n’y avait que moi ce jour-là, je ne connaissais personne.

C’était ma sœur après tout… Partie en voyage sans laisser d’adresse…

ksenia_1.1260686615.jpg

© Ksénia C. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
“C’était ma sœur après tout” par Ksénia C. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

_____________

Crédit iconographique : toutes les images sont librement inspirées de toiles de Gustav Klimt, recolorisées et retouchées numériquement.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “La Balançoire” par Janyce M.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

Découvrez le manuscrit

« La Balançoire »

par Janyce M. (Seconde 18)

               

(incipit)

16h45. Regarde toi ! Et que vois-tu ? Un con. Un con accoudé à sa fenêtre, un con fumant sa clope.

Regardez, admirez mon royaume ! Mes yeux se perdent une nouvelle fois dans ce spectacle répugnant, cette petite représentation quotidienne qui me rappelle l’enfer dans lequel je vis. Mon regard se pose sur le ciel. Soupir de lassitude. Nouvelle clope. Le ciel n’existe pas, pas chez moi. Là où je vis, ce n’est qu’une mélasse terne. Je peux voir la ville entière d’où je suis. Je peux voir les usines cracher leur fumée, cette fumée qui rend notre ciel si triste, sans fond, sans forme, sans nuages pour rêver. Je peux voir les habitants vomir leurs saletés, leurs détritus. Je suis en overdose. Une overdose de cette ville dégueulasse. Un profond dégoût, une nausée constante.

Mais il y a l’océan. J’aime bien l’océan. Malheureusement, on ne le voit plus. Il est caché par de nouvelles habitations, toujours plus hautes, plus nombreuses … Cubes de béton. Je suis asphyxié.

C’est dégueulasse !

J’aimerais m’évader, m’en aller de cette foutue ville. Voilà pourquoi j’ai décidé d’écrire un livre. Un livre qui parlerait d’une île, enfant de l’union de l’océan et du ciel. Il y aurait enfin un ciel ! Un beau ciel azur rempli de moutons blancs. On y verrait des mouettes voler … Oui, de belles mouettes ! J’irais m’y installer … Et comme seul bagage à main : mon rêve d’ailleurs. Je n’ai besoin de rien d’autre. Je veux être loin d’ici ! Loin de cette ville de merde. Loin de ces usines dégueulasses. Je serais sur mon île … Oh oui …

janyce_1.1260382979.jpg

«Pourquoi tu pleures ? Merde alors ! C’est honteux de pleurer ! Essuie-moi ces larmes tout de suite !» Je reprends possession de mon corps. Mes voix intérieures se sont tues. Je passe machinalement la main sur ma joue mal rasée et je m’aperçois que je pleure … Je prends une autre clope. D’ailleurs … Si je commence à écrire, j’arrête de fumer. La clope, c’est mauvais. Je jette le paquet à la poubelle. Envie de tout jeter à la poubelle. La ville aussi. C’est un nouveau départ.

Je me lève, quitte ma fenêtre. Soupir de celui qui n’a rien à perdre. Je m’installe, un paquet de feuilles jaunies par le temps devant moi. Je prends mon stylo. Ma main tremble. Enfin… Enfin… La pointe de mon stylo effleure la feuille… Quelle jouissance ! Quel bien-être ! Je… Je…

Ma main se crispe. Mon poignet aussi. Tout mon corps se fige. J’entends mon cœur. Résonance sur peau de tambour. Tendu. Mes yeux coulent une eau tiède. La feuille reste vierge. Vierge de mots, mais inondée de sentiments … Espoirs, doutes, tristesse, déception et toujours cette impuissance amère. Alors la rage. Je lance ma chaise contre le mur. Chaise brisée. Je jette mes feuilles et mon stylo par la fenêtre. Je m’assois sur mon lit en plongeant mon visage dans mes mains.

Je ne sais pas écrire.

Je dors. Je rêve. Nuit et jour. Je pense que je suis tombé malade, à cause de la fenêtre qui ne se ferme pas complètement. Je reste dans l’obscurité. Comme ça, pas besoin de fermer les yeux sur le monde, je peux les garder grands ouverts, ils restent aveugles.

«Merde ! Mais qu’est-ce qui te prend ? T’abandonnes ? T’en as dans les tripes, non ? Tu le veux ce livre ! Alors debout ! Lève toi ! ALLEZ LÈVE-TOI !»

Je me redresse. Maladroit. Je m’habille. Je regarde par la fenêtre. Il neige. J’enfile ma petite veste de coton, la seule que j’aie. Je sors. Le vent est glacial. Pas ma volonté.

Je ne sais peut-être pas écrire, mais je ne suis pas un nullos. Faut que je me fasse aider.

(excipit)

16h45. Ça pourrait être une heure de départ d’avion, de train, de retrouvailles, de réunions. 16h45, c’était bien car c’était déjà la journée bien entamée, avec une soirée en perspective en plus. 16h45, ça voulait dire la vie qui a bougé, travaillé, marché, cuisiné, parlé, ri, partagé, lu, réfléchi, pleuré peut-être aussi … 16h45, c’était des heures déjà ben remplies depuis le matin. Mais ça, c’est le 16h45 des autres.

Mon 16h45 à moi, ça a été du vent. Et là, j’ai froid. Je suis fatigué, las. Ce que j’ai fait n’a servi à rien : rien, nada. Mon livre, oui, je l’ai écrit. Mais pas tout seul. Avec plein de rencontres qui ont posé sur mes feuilles mes obésités d’espoirs. Et puis, quoi ? J’ai balancé mes tripes, mais ma vie est la même. Peut-être à balancer elle aussi ?

Je vomis ma nicotine. Je tousse, je crache, je m’arrache les poumons depuis que j’ai repris la clope. Après l’envol de mon livre et sa fin, j’ai chuté : le décalage entre mes rêves et la réalité m’a fait faire le grand écart. J’ai chuté et rechuté, avec la clope.

Les gamins d’aujourd’hui diraient que ma vie est glauque. C’est drôle, c’est ma mère qui trouvait que j’avais un beau regard glauque —ce bleu-vert indéfinissable de l’océan— disait-elle …

J’ai besoin d’air.

Je sors. Il neige. Je ne la sens pas. Je ne sens plus rien. Je marche. Droit devant moi. Le ciel pleure-t-il lui aussi ? Je marche entre les plaques de verglas, ces petits miroirs sur l’asphalte. Je peux sentir l’air salé d’ici. Inconsciemment, mes pas m’ont mené près de l’eau. J’aurai presque pu fermer les yeux pour y arriver. Je me sens plus calme. C’est comme si je retrouvais un vieil ami. Je m’assois au bout de la jetée. Je regarde l’horizon. Ou plutôt ce qui doit être l’horizon.

Je sens la présence d’un môme. Je ne vois que son short vert kaki, ses maigres rotules écorchées. Il s’est assis juste à côté de moi. J’ai rien à lui dire. Nos jambes pendent par-dessus l’eau. Il balance les siennes. Qu’est ce qu’il fout là, l’gamin ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Il cause pas. Je fais celui qui ne l’a pas vu. Je regarde le fond de l’eau. Gris-bleu, vert-de-gris, bleu-marine et outremer, gris ardoise. Déclinaison. Nuances. Peut-être que j’en manque ?

Un cri de mouette déchire mon monologue intérieur. Je lève la tête et suit les arabesques qu’elle dessine. Le gamin a dû sentir que je revenais à la vie car il me dit :

«T’as vu la fumée là-bas, au-dessus de la grande usine ? On dirait un renard tu trouves pas ?

janyce_2.1260385728.jpgIl pointe son doigt vers le panache gris. Son doigt attend ma réponse. Un renard ? Comment il voit ça le gamin ? Oui … peut-être … Alors je réponds :

– On dirait que tu as raison, ça y ressemble.

Du coup, j’ai regardé la fumée autrement. C’est vrai, elle pouvait, comme les nuages, s’étirer sous le vent et jouer de notre imagination. Je me suis senti sourire : j’avais vu un dragon. Je regarde le gamin. Brun, des mèches lui tombant sur son regard vert, il m’offrait un sourire tout frais avec une dent de lait manquante. Est-ce que ce gamin a autant de rêves que j’en avais à son âge ? Le gosse fouilla dans sa poche arrière et en sortit un bout de papier. Il me le tendit :

– Dis, tu peux m’faire un avion ?

J’ai pris le papier. Je l’ai plié, déplié, replié. Je me rappelais mes geste d’enfance. J’y suis arrivé. Même qu’il était pas mal mon avion. Le gosse avait l’air ravi, lui.

Il a sauté sur ses jambes, l’a tenu au-dessus de l’eau, prêt à le faire voler.

– Et comment il s’appelle ton avion ?

– Point de Vue»

© Janyce M. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
“La Balançoire” par Janyce M. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “J'essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A.

 “Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

« J’essuierai mes larmes

dans le soir qui tombe »

             

par Melisa A. (Seconde 18)

Première page du roman…
12 août 1914, Mobilisation : Ce matin, j’ai reçu une lettre de Franck, mon frangin. Il me souhaite bonne chance pour la mobilisation de demain et espère qu’on se retrouvera ensemble au Front. Oui, nous les hommes, nous avons été appelés pour la guerre : « Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de Terre et de Mer est ordonnée… ». Je ne sais pas s’il faut que je pleure ? Pleurer, parce-que la guerre me fait peur. La guerre me tuera peut-être ou me blessera. Ou sourire parce-que la guerre nous amènera peut-être la victoire… La victoire en chantant…
Je me souviens de mon enfance. Quand Franck et moi nous avions sept ans, notre plus grand rêve était de combattre, de faire la guerre. Moi, je voulais devenir un grand soldat, lui, un général. On ramassait des branches de bois pour ensuite les tailler, puis les rassembler et en faire un fusil. On s’amusait beaucoup ensemble, la guerre c’était un jeu.
Beaucoup d’années se sont écoulées depuis… Je crois que Franck a toujours eu envie de faire la guerre… Demain, le train partira vers six heures. Par un beau matin du mois d’août.
13 Août 1914 : Je suis dans ce train depuis deux heures et demie. Papa, Maman et ma sœur me manquent déjà. Je pense à Franck. Il doit être sûrement dans un train semblable, en direction de l’Allemagne. On est quatre dans le compartiment. Ce jeune qui est en face de moi, assis, la tête baissée depuis le début du trajet, il doit avoir à peu près mon âge. L’autre est assis à côté de moi. Il lit un livre paisiblement, tourne les pages une à une. Contrairement à nous, il n’a pas l’air inquiet, ou peut-être fait-il semblant ? Un autre est à ma droite, un mouchoir à la main, il essuie ses larmes et regarde ce paysage qu’il ne reverra plus jamais. Il a le teint si pâle qu’on le croirait déjà mort. Moi aussi je pense à la mort, à ma mort. Est-ce que je vais mourir ? Et si je meurs ? Ce n’est pas le moment ! Je veux vivre bon sang ! J’ai encore beaucoup de choses à faire, à espérer. Mon Dieu, je n’ai que vingt ans, c’est trop tôt !

melisa_3.1260474852.jpg

Dernière page
11 novembre 1919 : Ah! Le fameux 11 Novembre… Ce jour où nous avions gagné la paix au prix des larmes. J’ai perdu les deux jambes, j’ai perdu mon pouvoir de marcher mais la guerre a été gagnée. Je ne peux plus courir comme avant mais on a gagné la guerre. J’ai tout perdu pour une victoire. Déjà un an. Franck est mort sur le front, un petit matin de juin.
Tu me manques tellement. Je me suis reveillé tôt ce matin pour rendre hommage à toi et aux autres. Ce soir, j’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe… Mais le sens ? Le sens de tout ça ?
Te rappelles-tu de ces jours « d’avant la guerre ? » On avait sept ans, il y a bien longtemps, on rêvait de faire la guerre…
Eh bien c’est fait. Notre rêve s’est réalisé : on a fait la guerre. Tu es mort presque sans un bruit, dans le soir, en chuchotant quelques mots. Notre victoire à toi et à moi. On devait la fêter ensemble. On a gagné la guerre Franck : toi mort, et moi paralysé. On a gagné la guerre : la victoire en pleurant… Je t’ai trouvé allongé sur les genoux, dans la tranchée, le visage calme, il ne restait plus que toi et le vent glacé du Nord, et puis la neige, et puis la nuit, et le cri des hommes en voyage, là-bas, très loin, à l’autre bout de la terre…

melisa_1.1260471934.jpg

© Melisa A. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A.

 “Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

« J’essuierai mes larmes

dans le soir qui tombe »

             

par Melisa A. (Seconde 18)

Première page du roman…

12 août 1914, Mobilisation : Ce matin, j’ai reçu une lettre de Franck, mon frangin. Il me souhaite bonne chance pour la mobilisation de demain et espère qu’on se retrouvera ensemble au Front. Oui, nous les hommes, nous avons été appelés pour la guerre : « Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de Terre et de Mer est ordonnée… ». Je ne sais pas s’il faut que je pleure ? Pleurer, parce-que la guerre me fait peur. La guerre me tuera peut-être ou me blessera. Ou sourire parce-que la guerre nous amènera peut-être la victoire… La victoire en chantant…

Je me souviens de mon enfance. Quand Franck et moi nous avions sept ans, notre plus grand rêve était de combattre, de faire la guerre. Moi, je voulais devenir un grand soldat, lui, un général. On ramassait des branches de bois pour ensuite les tailler, puis les rassembler et en faire un fusil. On s’amusait beaucoup ensemble, la guerre c’était un jeu.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis… Je crois que Franck a toujours eu envie de faire la guerre… Demain, le train partira vers six heures. Par un beau matin du mois d’août.

13 Août 1914 : Je suis dans ce train depuis deux heures et demie. Papa, Maman et ma sœur me manquent déjà. Je pense à Franck. Il doit être sûrement dans un train semblable, en direction de l’Allemagne. On est quatre dans le compartiment. Ce jeune qui est en face de moi, assis, la tête baissée depuis le début du trajet, il doit avoir à peu près mon âge. L’autre est assis à côté de moi. Il lit un livre paisiblement, tourne les pages une à une. Contrairement à nous, il n’a pas l’air inquiet, ou peut-être fait-il semblant ? Un autre est à ma droite, un mouchoir à la main, il essuie ses larmes et regarde ce paysage qu’il ne reverra plus jamais. Il a le teint si pâle qu’on le croirait déjà mort. Moi aussi je pense à la mort, à ma mort. Est-ce que je vais mourir ? Et si je meurs ? Ce n’est pas le moment ! Je veux vivre bon sang ! J’ai encore beaucoup de choses à faire, à espérer. Mon Dieu, je n’ai que vingt ans, c’est trop tôt !

melisa_3.1260474852.jpg

Dernière page

11 novembre 1919 : Ah! Le fameux 11 Novembre… Ce jour où nous avions gagné la paix au prix des larmes. J’ai perdu les deux jambes, j’ai perdu mon pouvoir de marcher mais la guerre a été gagnée. Je ne peux plus courir comme avant mais on a gagné la guerre. J’ai tout perdu pour une victoire. Déjà un an. Franck est mort sur le front, un petit matin de juin.

Tu me manques tellement. Je me suis reveillé tôt ce matin pour rendre hommage à toi et aux autres. Ce soir, j’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe… Mais le sens ? Le sens de tout ça ?

Te rappelles-tu de ces jours « d’avant la guerre ? » On avait sept ans, il y a bien longtemps, on rêvait de faire la guerre…

Eh bien c’est fait. Notre rêve s’est réalisé : on a fait la guerre. Tu es mort presque sans un bruit, dans le soir, en chuchotant quelques mots. Notre victoire à toi et à moi. On devait la fêter ensemble. On a gagné la guerre Franck : toi mort, et moi paralysé. On a gagné la guerre : la victoire en pleurant… Je t’ai trouvé allongé sur les genoux, dans la tranchée, le visage calme, il ne restait plus que toi et le vent glacé du Nord, et puis la neige, et puis la nuit, et le cri des hommes en voyage, là-bas, très loin, à l’autre bout de la terre…

melisa_1.1260471934.jpg

© Melisa A. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe” par Melisa A. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Dernier voyage : sous-sol du vague à l'âme” par Charlotte B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

“Dernier voyage…

Sous-sol du vague à l’âme”

             

par Charlotte B. (Seconde 7)

               

Début du voyage…

8h21, mardi matin, et encore une fois en retard ! Le chemin coupant à travers le parc était terriblement boueux, ses chaussures ne s’en sortiraient pas indemnes, quelle poisse ! Mais les bottes pour ce soir se trouvaient au fond de son placard, bien au chaud, prêtes à l’emploi, et c’aurait été terrible si la boue les avait sauvagement attaquées, comme ces vulgaires chaussures, déjà bien trop ternies à son goût. Ses sourcils se froncèrent : même d’aussi loin, la sonnerie stridente ne lui échappait pas. Plus que trois minutes avant le début du cours. Enfin, le bâtiment apparut, le blanc du crépi accentué par la brume matinale. La porte de la salle 112 était déjà fermée mais tandis qu’elle arrivait, un groupe de retardataires apparut aussi à la porte. En entrant, un vague « Désolés pour le retard » flotta mais M. Histoire plongé dans sa recherche quotidienne de la fiche d’appel n’y prit pas garde. « Ahah ! fit-il tout à coup en sortant le carnet de sa sacoche. Stanislas B. ?  (Sa voix suraiguë accentuait plus que de nécessaire les dernières syllabes…

– Oui.
– Jérémie C… ?
– Présent.
– Amélie D… ?
– Oui, répondit la jeune fille qui tentait vainement de retirer la boue de son sac noir.
– Julien D… ?
– Présent m’sieur!

L’appel continua ainsi plusieurs minutes. M. Histoire se leva finalement et mit la fiche d’appel à la porte. « Hier, nous étudiiiiiiions la population paysaaaanne au temps du règne de Charles IX, booooooon ; prenez vos manuels d’histoââââre, aucun oubli j’espèèèèère ? Sa voix prit des aigus épouvantables : « Vous connaissez le tarif, hein ? Deux heures de colle par élève. » Un silence sarcastique accompagna ces paroles répétées comme un rituel, chacun se concentrant pour ne pas rire tant la scène était comique : les longs doigts du professeur pianotaient frénétiquement sur un tas de copies éparpillées, son crâne luisant était encore garni de quelques cheveux qui voletaient, tout son corps semblait animé de tics nerveux (un ébrouement à la façon des chevaux mais sans émettre le moindre son). Outre son nez pointu et ses problèmes capillaires, il portait un nom impossible à retenir, quelque chose comme… (bref…) « Bon, alors, manuel page 171 ! ». On ne peut pas dire qu’Amélie s’ennuyait, mais elle était plongée dans ses pensées, rêvant de SA soirée, celle qu’elle attendait depuis … humm, au moins sept mois. Elle passa donc les heures de cours de la matinée à rêver d’Eux, et de Leur concert du soir.  
À l’heure du déjeuner, elle sortit du lycée avec sa bécane et rentra en quatrième vitesse chez elle : il fallait qu’elle se douche absolument ce midi, pour avoir le temps de mettre ses dreadlocks après les cours.  À une heure et demie, et pour la deuxième fois de la journée, Amélie partit en retard et pesta tout le long du chemin -le long de la piste d’athlétisme, le seul garanti sans boue- contre son chat : « Makkura ta gourmandise va m’attirer des ennuis ! » Le chat n’avait cessé de gratter à sa porte pour réclamer à manger, ce qu’elle lui avait finalement accordé, la mettant en retard. L’effet soporifique du cours de bio quitta instantanément la jeune fille quand la sonnerie retentit : contre son habitude, elle fut la première à sortir de la salle, dévala les escaliers, fonça au « garage à vélos » -rempli en majorité absolue par des scooters- sauta sur sa bécane, et fit vrombir le moteur jusqu’à son hangar, la séance de préparation allait enfin commencer !
Ses cheveux encore humides de la douche du midi -remouillés par le crachin automnal- lui facilitèrent la pose de ses dreadlocks, des tresses synthétiques noires et rouge-bordeaux aux extrémités. Elle cerna ses yeux et teinta ses lèvres en noir, puis finalement ajouta une nouveauté due à l’importance de l’événement : des lentilles ambrées ; dernier achat en date de sa virée à Paris avec Adrian, son « Chéri ». Dans le miroir, elle se dit que cela lui allait bien : le carmin de ses lentilles faisant ressortir la pâleur de sa peau, et ses boucles brunes flottaient en harmonie avec les dreadlocks. Elle ouvrit son placard, et commença par mettre son collant noir et son sous-pull rayé noir et rouge, des mêmes teintes que ses cheveux. La sonnerie de l’interphone retentit. Amélie descendit l’escalier à toute vitesse et décrocha :

– C’est moi, dit-il de sa voix au timbre si doux, tu es prête ?
– Non pas tout à fait, je t’ouvre.

En remontant dans sa chambre, Amélie mit ses bijoux : deux petits anneaux noirs à chaque oreille et le collier habituel gothique à pointes en argent. Adrian entra, le son de ses talons répercuté dans toute la maison. « Tu t’es pris de nouvelles New Rock ? demanda-t-elle de sa chambre. « Oui » répondit-il en montant les escaliers. Amélie enfila sa jupe à motif écossais du même coloris que ses cheveux et ses dreads, mit son petit gilet qui lui allait si bien : légèrement décolleté, avec un tissu assez brillant, une capuche terminée par une étoile, et surtout, dans le dos : le logo et le nom du groupe qu’ils allaient voir ce soir brodés en lettres blanches. Son Chéri entra dans la chambre : toujours très grand -mais il trichait avec ses bottes- les cheveux bruns longs jusqu’au bassin, un nez un peu pointu et des yeux d’ordinaire gris qui, pour l’événement avaient pris la même teinte ambrée que les siens

– Ouah! Tu as encore grandi ! s’exclama Amélie en lui sautant dans les bras. Il l’attrapa en lui rendant son étreinte.
– Toi tu n’as pas bien grandi, mais tu t’es drôlement bien fringuée ! Tu as perdu du poids ? Il me semblait que tu… Enfin, ta taille est plus fine, non ?
– Et voilà, qu’est-ce que je te disais ? Tu vois que tu ne viens pas assez me voir, tu ne te rappelles même plus à quel point je suis belle ! » lança Amélie, un sourire ironique au coin des lèvres.
Il la reposa et Amélie se regarda un dernier instant dans la glace, puis d’un air satisfait elle ferma sa porte descendit les escaliers, ses bottes et sa sacoche à la main..
« Montre-moi tes nouvelles New-Rock » demanda la jeune fille en se tournant vers lui.
Adrian souleva son long manteau noir à boutons argent et elle les détailla : boucles en argent -le même que celui des boutons- pas très hautes, semelles plates, sans lacets, bref c’était pas son style, mais pour Adrian, ça lui collait à la peau.
« On est parti ! » s’écria Amélie une fois ses bottes et ses gants enfilés.
 -Ton père travaille ? Tu l’as bien prévenu ? Je ne veux plus avoir de problèmes avec lui.
– Oui..
– Sûr ?
– Complètement sûre et certaine. L’interrogatoire est terminé, on peut y aller ? Amélie s’impatientait, une main sur la poignée, et attendait qu’Adrian daigne sortir.
– D’accord, c’est parti ! s’exclama-t-il tout à coup plus joyeux.

La porte fermée, Amélie descendit les marches du perron au bras d’Adrian. Il sortit les clefs de sa poche et mit le contact.
Le trajet se déroula sans encombre, la circulation du périphérique était fluide. Ils arrivèrent place Clichy aux environs de 19 heures. Amélie commençait déjà à s’exciter en charlotte_1.1260378745.jpgsifflotant les airs de ses musiques préférées. Le temps de garer la moto et le couple se promenait le long de la rue XXXXXXXX en croisant nombre de personnes vêtues dans le même style qu’eux et quelques passants presque effrayés croyant à l’invasion vampirique, démoniaque, ou quelque chose du même type !
Repas habituel à l’Ante-Concert, un vulgaire fast-food ayant pour seul intérêt d’avoir des toilettes gratuites et un service rapide. Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers les portes d’entrée de La Locomotive, près du fameux Moulin-Rouge. Ils donnèrent leur ticket au videur et entrèrent dans l’atmosphère glauque et enfumée de la salle qu’Amélie aimait tant. À gauche du « central » se trouvait un bar immense, à droite une grande affiche annonçait le programme de la soirée :

DOPE STARS INC : 21h00-21h30
LACRIMAS FUNDERE : 22h00-22h45
DIARY OF DREAMS : 23h00-00h00
DEATHSTARS : 00h30-01h30

Des vendeurs proposaient toutes sortes de produits dérivés à l’effigie des groupes ; ils s’installèrent ensemble sur des fauteuils placés à l’étage surplombant la grande scène. Adrian alluma une cigarette.

« Tu en veux ? proposa-t-il à Amélie.
– C’est quoi exactement ?
– Une clope…

La soirée se déroula lentement, Amélie devenait de plus en plus excitée à l’approche de la dernière partie de soirée, son groupe préféré à l’affiche !
« Calme-toi », répétait Adrian. « Mais je suis très calme ! » Au comptoir, Amélie partit dans un long monologue : « C’est tout de même la deuxième fois qu’on va les voir, et je suis toujours autant…, tu comprends quoi ! Depuis que je rêve de retourner à La Loco ! Les membres de Deathstars sont pour moi de véritables icônes, des modèles, mais pas à imiter, juste, des gens qui créent du pur son, enfin tu comprends quoi ? Ne laissant pas le temps à Adrian de répondre, elle poursuivit : C’est fou tout de même de les voir en vrai alors qu’ils ont fait tout un tas de choses : des clips-vidéos, ils ont un MySpace, ils fréquentent des tas de groupes internationaux comme Cradle ; j’ai pas l’impression que l’on vit dans la même dimension, tu vois ? » Oui, la jeune fille ne vivait plus que pour cela…
Ils descendirent les escaliers, et se posèrent sur la rambarde en fer qui formait le tour de la fosse. Et voilà, ça allait commencer dans moins d’une demi-heure, Amélie était au comble de l’excitation : ses pommettes en rougissaient, elle regardait fébrilement sa montre et jetait de longs regards noirs à la scène immanquablement vide.
Quand enfin le ballet des techniciens du son s’arrêta, Amélie se leva en sursaut et vint se placer au second rang, devant Adrian, derrière la scène, de telle façon qu’elle pouvait la toucher, avec juste assez d’angle pour bien les voir. Le fond sonore fit place au thème du titre principal de leur dernier album : un solo de basse et de batterie au rythme entraînant. Devant Amélie, les deux hystériques se déchaînaient comme la plupart des autres aux premiers rangs lançant des cris suraigus ou frappant dans leurs mains ; la jeune fille se hâta de mettre ses boules Kies tandis que le premier guitariste entra sur scène bientôt suivit du second -un grand et mince à la coiffure plutôt impressionnante- puis le batteur qui testa sa grosse caisse, effet qui doubla les hurlements hystériques auxquels Amélie se joignit lorsque le bassiste, à la forme de visage si particulière et tellement attirante, vint saluer la foule en délire.
Le fond sonore s’arrêta et les spots de lumière tournèrent. Des flashs illuminèrent les visages des musiciens. La foule en délire se déchaîna avec l’arrivée en trombe du chanteur, ses cheveux mi-longs ondulant en cadence. Voilà, c’était parti pour une heure de bonheur total, une heure pendant laquelle Amélie ne penserait plus qu’à Eux, où ses soucis de vie quotidienne allaient s’estomper, pour laisser place à Leur show.

___________

Fin du voyage

Un mal de tête à lui briser les tempes. Un mauvais goût dans la bouche accompagné d’une envie de vomir. Depuis qu’elle y avait goûté, le reste n’avait plus qu’une valeur dérisoire et sa vie était devenue tellement fade, aussi triste qu’un rendez-vous d’amour manqué… Amélie se retourna, le réveil indiquait quinze heures. Elle s’assit, la tête lui tournait : cela faisait une éternité qu’elle n’avait rien avalé. Elle prit un briquet sur la table : elle fumerait les quelques feuilles qui restaient. Des volutes de fumée envahirent rapidement la chambre d’hôtel. Les nausées reprirent alors qu’elle tentait de resserrer la ceinture de sa jupe à motif écossais, sans résultat, tant elle avait maigri. Skinny vint l’aider.
Après avoir fixé la ceinture sur le dernier cran, il la prit par les épaules puis ils sortirent tous deux de la chambre. À l’extérieur l’air parisien était glacial. Sur le Boulevard de Clichy, Amélie frissonnait tant que Skinny lui fit enfiler sa veste. Ils marchèrent quelques minutes et entrèrent à leur café habituel dans lequel flottait une odeur de peinture fraîche. À une table reculée par rapport aux autres, Amélie reconnut la silhouette élancée d’un jeune homme à la coiffure impressionnante, ses cheveux d’un noir de jais lui donnaient un air de poussin ébouriffé. Mais il ne fit pas attention à elle.
À droite de celui-ci, un type aux cheveux mi-longs, surnommé Whip, titubait en buvant un alcool… Le portable d’Amélie se mit à sonner tandis que le serveur leur apportait la commande. C’était son père, mais elle ne pouvait pas répondre : non, cela faisait trop longtemps, et puis elle n’aurait pas su quoi lui dire : c’était la fin du voyage de toute façon. Amélie voulut sourire à Skinny, qui lui posa une main sur la nuque et commença à jouer avec ses cheveux. La jeune fille chercha du regard d’où venait l’odeur de peinture, un ouvrier en bleu de travail lui avait échappé lorsqu’ils étaient entrés : il se trouvait en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, il repeignait les lettres rouges « issue de secours ».
Amélie voulut reprendre une gorgée d’alcool, mais le liquide lui dégoulina sur le menton. Skinny lui passa son bras autour de la taille et elle posa sa tête sur son épaule. Son téléphone sonna à nouveau. Elle l’éteignit, et reposa sa tête sur l’épaule de Skinny, les yeux perdus dans le vague, très loin, fixant les gestes de l’ouvrier sans le voir.

FIN

charlotte_2.1260375905.jpg

© Charlotte B. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

“Dernier voyage…

Sous-sol du vague à l’âme”

             

par Charlotte B. (Seconde 7)

               

Début du voyage…

8h21, mardi matin, et encore une fois en retard ! Le chemin coupant à travers le parc était terriblement boueux, ses chaussures ne s’en sortiraient pas indemnes, quelle poisse ! Mais les bottes pour ce soir se trouvaient au fond de son placard, bien au chaud, prêtes à l’emploi, et c’aurait été terrible si la boue les avait sauvagement attaquées, comme ces vulgaires chaussures, déjà bien trop ternies à son goût. Ses sourcils se froncèrent : même d’aussi loin, la sonnerie stridente ne lui échappait pas. Plus que trois minutes avant le début du cours. Enfin, le bâtiment apparut, le blanc du crépi accentué par la brume matinale. La porte de la salle 112 était déjà fermée mais tandis qu’elle arrivait, un groupe de retardataires apparut aussi à la porte. En entrant, un vague « Désolés pour le retard » flotta mais M. Histoire plongé dans sa recherche quotidienne de la fiche d’appel n’y prit pas garde. « Ahah ! fit-il tout à coup en sortant le carnet de sa sacoche. Stanislas B. ?  (Sa voix suraiguë accentuait plus que de nécessaire les dernières syllabes…

– Oui.
– Jérémie C… ?
– Présent.
– Amélie D… ?
– Oui, répondit la jeune fille qui tentait vainement de retirer la boue de son sac noir.
– Julien D… ?
– Présent m’sieur!

L’appel continua ainsi plusieurs minutes. M. Histoire se leva finalement et mit la fiche d’appel à la porte. « Hier, nous étudiiiiiiions la population paysaaaanne au temps du règne de Charles IX, booooooon ; prenez vos manuels d’histoââââre, aucun oubli j’espèèèèère ? Sa voix prit des aigus épouvantables : « Vous connaissez le tarif, hein ? Deux heures de colle par élève. » Un silence sarcastique accompagna ces paroles répétées comme un rituel, chacun se concentrant pour ne pas rire tant la scène était comique : les longs doigts du professeur pianotaient frénétiquement sur un tas de copies éparpillées, son crâne luisant était encore garni de quelques cheveux qui voletaient, tout son corps semblait animé de tics nerveux (un ébrouement à la façon des chevaux mais sans émettre le moindre son). Outre son nez pointu et ses problèmes capillaires, il portait un nom impossible à retenir, quelque chose comme… (bref…) « Bon, alors, manuel page 171 ! ». On ne peut pas dire qu’Amélie s’ennuyait, mais elle était plongée dans ses pensées, rêvant de SA soirée, celle qu’elle attendait depuis … humm, au moins sept mois. Elle passa donc les heures de cours de la matinée à rêver d’Eux, et de Leur concert du soir.  

À l’heure du déjeuner, elle sortit du lycée avec sa bécane et rentra en quatrième vitesse chez elle : il fallait qu’elle se douche absolument ce midi, pour avoir le temps de mettre ses dreadlocks après les cours.  À une heure et demie, et pour la deuxième fois de la journée, Amélie partit en retard et pesta tout le long du chemin -le long de la piste d’athlétisme, le seul garanti sans boue- contre son chat : « Makkura ta gourmandise va m’attirer des ennuis ! » Le chat n’avait cessé de gratter à sa porte pour réclamer à manger, ce qu’elle lui avait finalement accordé, la mettant en retard. L’effet soporifique du cours de bio quitta instantanément la jeune fille quand la sonnerie retentit : contre son habitude, elle fut la première à sortir de la salle, dévala les escaliers, fonça au « garage à vélos » -rempli en majorité absolue par des scooters- sauta sur sa bécane, et fit vrombir le moteur jusqu’à son hangar, la séance de préparation allait enfin commencer !

Ses cheveux encore humides de la douche du midi -remouillés par le crachin automnal- lui facilitèrent la pose de ses dreadlocks, des tresses synthétiques noires et rouge-bordeaux aux extrémités. Elle cerna ses yeux et teinta ses lèvres en noir, puis finalement ajouta une nouveauté due à l’importance de l’événement : des lentilles ambrées ; dernier achat en date de sa virée à Paris avec Adrian, son « Chéri ». Dans le miroir, elle se dit que cela lui allait bien : le carmin de ses lentilles faisant ressortir la pâleur de sa peau, et ses boucles brunes flottaient en harmonie avec les dreadlocks. Elle ouvrit son placard, et commença par mettre son collant noir et son sous-pull rayé noir et rouge, des mêmes teintes que ses cheveux. La sonnerie de l’interphone retentit. Amélie descendit l’escalier à toute vitesse et décrocha :

– C’est moi, dit-il de sa voix au timbre si doux, tu es prête ?
– Non pas tout à fait, je t’ouvre.

En remontant dans sa chambre, Amélie mit ses bijoux : deux petits anneaux noirs à chaque oreille et le collier habituel gothique à pointes en argent. Adrian entra, le son de ses talons répercuté dans toute la maison. « Tu t’es pris de nouvelles New Rock ? demanda-t-elle de sa chambre. « Oui » répondit-il en montant les escaliers. Amélie enfila sa jupe à motif écossais du même coloris que ses cheveux et ses dreads, mit son petit gilet qui lui allait si bien : légèrement décolleté, avec un tissu assez brillant, une capuche terminée par une étoile, et surtout, dans le dos : le logo et le nom du groupe qu’ils allaient voir ce soir brodés en lettres blanches. Son Chéri entra dans la chambre : toujours très grand -mais il trichait avec ses bottes- les cheveux bruns longs jusqu’au bassin, un nez un peu pointu et des yeux d’ordinaire gris qui, pour l’événement avaient pris la même teinte ambrée que les siens

– Ouah! Tu as encore grandi ! s’exclama Amélie en lui sautant dans les bras. Il l’attrapa en lui rendant son étreinte.
– Toi tu n’as pas bien grandi, mais tu t’es drôlement bien fringuée ! Tu as perdu du poids ? Il me semblait que tu… Enfin, ta taille est plus fine, non ?
– Et voilà, qu’est-ce que je te disais ? Tu vois que tu ne viens pas assez me voir, tu ne te rappelles même plus à quel point je suis belle ! » lança Amélie, un sourire ironique au coin des lèvres.
Il la reposa et Amélie se regarda un dernier instant dans la glace, puis d’un air satisfait elle ferma sa porte descendit les escaliers, ses bottes et sa sacoche à la main..
« Montre-moi tes nouvelles New-Rock » demanda la jeune fille en se tournant vers lui.
Adrian souleva son long manteau noir à boutons argent et elle les détailla : boucles en argent -le même que celui des boutons- pas très hautes, semelles plates, sans lacets, bref c’était pas son style, mais pour Adrian, ça lui collait à la peau.
« On est parti ! » s’écria Amélie une fois ses bottes et ses gants enfilés.
 -Ton père travaille ? Tu l’as bien prévenu ? Je ne veux plus avoir de problèmes avec lui.
– Oui..
– Sûr ?
– Complètement sûre et certaine. L’interrogatoire est terminé, on peut y aller ? Amélie s’impatientait, une main sur la poignée, et attendait qu’Adrian daigne sortir.
– D’accord, c’est parti ! s’exclama-t-il tout à coup plus joyeux.

La porte fermée, Amélie descendit les marches du perron au bras d’Adrian. Il sortit les clefs de sa poche et mit le contact.

Le trajet se déroula sans encombre, la circulation du périphérique était fluide. Ils arrivèrent place Clichy aux environs de 19 heures. Amélie commençait déjà à s’exciter en charlotte_1.1260378745.jpgsifflotant les airs de ses musiques préférées. Le temps de garer la moto et le couple se promenait le long de la rue XXXXXXXX en croisant nombre de personnes vêtues dans le même style qu’eux et quelques passants presque effrayés croyant à l’invasion vampirique, démoniaque, ou quelque chose du même type !

Repas habituel à l’Ante-Concert, un vulgaire fast-food ayant pour seul intérêt d’avoir des toilettes gratuites et un service rapide. Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers les portes d’entrée de La Locomotive, près du fameux Moulin-Rouge. Ils donnèrent leur ticket au videur et entrèrent dans l’atmosphère glauque et enfumée de la salle qu’Amélie aimait tant. À gauche du « central » se trouvait un bar immense, à droite une grande affiche annonçait le programme de la soirée :

DOPE STARS INC : 21h00-21h30
LACRIMAS FUNDERE : 22h00-22h45
DIARY OF DREAMS : 23h00-00h00
DEATHSTARS : 00h30-01h30

Des vendeurs proposaient toutes sortes de produits dérivés à l’effigie des groupes ; ils s’installèrent ensemble sur des fauteuils placés à l’étage surplombant la grande scène. Adrian alluma une cigarette.

« Tu en veux ? proposa-t-il à Amélie.
– C’est quoi exactement ?
– Une clope…

La soirée se déroula lentement, Amélie devenait de plus en plus excitée à l’approche de la dernière partie de soirée, son groupe préféré à l’affiche !

« Calme-toi », répétait Adrian. « Mais je suis très calme ! » Au comptoir, Amélie partit dans un long monologue : « C’est tout de même la deuxième fois qu’on va les voir, et je suis toujours autant…, tu comprends quoi ! Depuis que je rêve de retourner à La Loco ! Les membres de Deathstars sont pour moi de véritables icônes, des modèles, mais pas à imiter, juste, des gens qui créent du pur son, enfin tu comprends quoi ? Ne laissant pas le temps à Adrian de répondre, elle poursuivit : C’est fou tout de même de les voir en vrai alors qu’ils ont fait tout un tas de choses : des clips-vidéos, ils ont un MySpace, ils fréquentent des tas de groupes internationaux comme Cradle ; j’ai pas l’impression que l’on vit dans la même dimension, tu vois ? » Oui, la jeune fille ne vivait plus que pour cela…

Ils descendirent les escaliers, et se posèrent sur la rambarde en fer qui formait le tour de la fosse. Et voilà, ça allait commencer dans moins d’une demi-heure, Amélie était au comble de l’excitation : ses pommettes en rougissaient, elle regardait fébrilement sa montre et jetait de longs regards noirs à la scène immanquablement vide.

Quand enfin le ballet des techniciens du son s’arrêta, Amélie se leva en sursaut et vint se placer au second rang, devant Adrian, derrière la scène, de telle façon qu’elle pouvait la toucher, avec juste assez d’angle pour bien les voir. Le fond sonore fit place au thème du titre principal de leur dernier album : un solo de basse et de batterie au rythme entraînant. Devant Amélie, les deux hystériques se déchaînaient comme la plupart des autres aux premiers rangs lançant des cris suraigus ou frappant dans leurs mains ; la jeune fille se hâta de mettre ses boules Kies tandis que le premier guitariste entra sur scène bientôt suivit du second -un grand et mince à la coiffure plutôt impressionnante- puis le batteur qui testa sa grosse caisse, effet qui doubla les hurlements hystériques auxquels Amélie se joignit lorsque le bassiste, à la forme de visage si particulière et tellement attirante, vint saluer la foule en délire.

Le fond sonore s’arrêta et les spots de lumière tournèrent. Des flashs illuminèrent les visages des musiciens. La foule en délire se déchaîna avec l’arrivée en trombe du chanteur, ses cheveux mi-longs ondulant en cadence. Voilà, c’était parti pour une heure de bonheur total, une heure pendant laquelle Amélie ne penserait plus qu’à Eux, où ses soucis de vie quotidienne allaient s’estomper, pour laisser place à Leur show.

___________

Fin du voyage

Un mal de tête à lui briser les tempes. Un mauvais goût dans la bouche accompagné d’une envie de vomir. Depuis qu’elle y avait goûté, le reste n’avait plus qu’une valeur dérisoire et sa vie était devenue tellement fade, aussi triste qu’un rendez-vous d’amour manqué… Amélie se retourna, le réveil indiquait quinze heures. Elle s’assit, la tête lui tournait : cela faisait une éternité qu’elle n’avait rien avalé. Elle prit un briquet sur la table : elle fumerait les quelques feuilles qui restaient. Des volutes de fumée envahirent rapidement la chambre d’hôtel. Les nausées reprirent alors qu’elle tentait de resserrer la ceinture de sa jupe à motif écossais, sans résultat, tant elle avait maigri. Skinny vint l’aider.

Après avoir fixé la ceinture sur le dernier cran, il la prit par les épaules puis ils sortirent tous deux de la chambre. À l’extérieur l’air parisien était glacial. Sur le Boulevard de Clichy, Amélie frissonnait tant que Skinny lui fit enfiler sa veste. Ils marchèrent quelques minutes et entrèrent à leur café habituel dans lequel flottait une odeur de peinture fraîche. À une table reculée par rapport aux autres, Amélie reconnut la silhouette élancée d’un jeune homme à la coiffure impressionnante, ses cheveux d’un noir de jais lui donnaient un air de poussin ébouriffé. Mais il ne fit pas attention à elle.

À droite de celui-ci, un type aux cheveux mi-longs, surnommé Whip, titubait en buvant un alcool… Le portable d’Amélie se mit à sonner tandis que le serveur leur apportait la commande. C’était son père, mais elle ne pouvait pas répondre : non, cela faisait trop longtemps, et puis elle n’aurait pas su quoi lui dire : c’était la fin du voyage de toute façon. Amélie voulut sourire à Skinny, qui lui posa une main sur la nuque et commença à jouer avec ses cheveux. La jeune fille chercha du regard d’où venait l’odeur de peinture, un ouvrier en bleu de travail lui avait échappé lorsqu’ils étaient entrés : il se trouvait en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, il repeignait les lettres rouges « issue de secours ».

Amélie voulut reprendre une gorgée d’alcool, mais le liquide lui dégoulina sur le menton. Skinny lui passa son bras autour de la taille et elle posa sa tête sur son épaule. Son téléphone sonna à nouveau. Elle l’éteignit, et reposa sa tête sur l’épaule de Skinny, les yeux perdus dans le vague, très loin, fixant les gestes de l’ouvrier sans le voir.

FIN

charlotte_2.1260375905.jpg

© Charlotte B. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "Rose d'hiver, Souffle du vent, Etoile Jaune" par Deborah S.

« Et si c’était un jour leur premier roman? »

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait « classique » : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du « style », afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur « roman ». L’Espace Pédagogique Contributif est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            
Découvrez le manuscrit…

« Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune »

             

par Deborah S. (Seconde 18)

deborah_s_1.1289731212.jpg

Il était aux alentours de trois heures du matin —peut-être plus, peut-être moins— Je ne suis plus vraiment sûre de rien. Tout ce que je sais, c’est que la nuit était noire, comme toutes les nuits d’hiver de cette année 43. Le vent froid s’abattait dans un bruit aigu sur la petite fenêtre de la chambre, unique ouverture vers l’extérieur. La buée sur la vitre dessinait des auréoles blanches sur lesquelles on pouvait lire des prénoms écrits d’une écriture incertaine. Les lettres tantôt rondes, tantôt plus fines, s’assemblaient les unes avec les autres. Dehors, il neigeait. Je ne trouvais plus le sommeil. J’observais la chambre de long en large. Je me disais que je ne reverrais jamais tous ces visages qui pourtant m’étaient familiers. Nous étions six dans cette petite pièce : six jeunes filles cachées, pour l’unique raison qu’Ils les enverraient dans les camps de la mort s’Ils les découvraient. J’ai toujours trouvé cette appellation « camps de le mort » bien vague. Qu’était-ce au juste ? Personne ici n’en savait rien. Mais nous en avions toutes peur. Une peur, ou plutôt devrais-je dire une angoisse, une terrible, une oppressante angoisse : le genre de sentiment qu’on ne ressent qu’une fois tellement sa force vous détruit de l’intérieur. Maman avait été emmenée là-bas. On ne l’avait plus jamais revue…

Ma sœur jumelle dormait paisiblement dans son lit aux couvertures trop fines. Elle tremblait de froid. Son gilet brodé d’une étoile jaune était posé sur la chaise, face à l’armoire. Je n’avais pas compris tout de suite la signification de cette étoile lorsque maman l’avait cousue. « C’est important » répétait-elle sans cesse, comme pour se persuader elle-même qu’elle faisait le bon choix. Mais aujourd’hui, ma sœur et moi savions que maman avait eu tort. Ce n’était pas le bon choix que de se livrer sans mener aucun combat. J’acceptais de perdre. Mais je n’acceptais pas de ne pas jouer. Et au point où on était, la vie c’était un jeu, non ? Il fallait miser, faire des choix, anticiper, attendre, observer. Perdre. Gagner. On en apprenait la règle à ses dépends : Les règles de la vie.

Les minutes passaient. Et plus les minutes passaient, plus je mourrais d’envie de déchirer cette étoile.  Cette étoile sur laquelle étaient écrites les lettres R et O, initiales de ma sœur. Cette étoile qui faisait de nous des étrangères à notre pays. Alors que nous étions nées ici ! Nous étions Françaises bon sang ! Nous étions sûrement plus françaises que le chef du Gouvernement français lui-même ! Je décidais alors de mettre mon envie à exécution. Je me levai d’un bond sans faire de bruit. Je saisis la veste de Rose, et arracha une à une toute les coutures qui maintenaient encore le bout de tissu sur la veste noire. Je me saisis de la petite étoile jaune. Il fallait m’en débarrasser. Ne plus jamais revoir d’étoiles. Je ne voulais plus d’étoiles. J’avais trop vu d’étoiles. Ce sentiment d’oppression me poussa alors à ouvrir la fenêtre dans un sourd fracas qui réveilla ma sœur. 

« Que fais tu donc ? » demanda-t-elle à peine réveillée. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux ce qui lui donnait cet air comique qui avait provoqué la plupart de nos fous-rires. Mais cette nuit, l’heure n’était pas à la rigolade.

– Je… Je me débarrasse de ce qui ne devrait pas exister. Lâchais-je enfin, en jetant l’étoile au loin, dans la rue.

– De ce qui ne devrait pas exister?

– Je vais coudre une rose d’hiver à la place. On ne verra pas qu’il y a des fils arrachés ne t’inquiète pas.

Ce soir là, je pris la plus grande décision de ma vie. Une décision qui pourrait nous faire vivre toutes les deux, ou bien nous faire mourir. Pensive, je regardais la petite étoile jaune se faire ensevelir par la neige. Etait-ce le bon choix ? Qu’importe. Rose et moi allions partir ce soir.  Avec nos baluchons et nos grandes bottes, sur les routes de la vie. Rose s’empara d’une couverture qu’elle enfila par-dessus sa robe déchirée. Je me coiffais d’un bonnet en laine. La première partie de mon « plan » d’évasion consistait à sortir de l’internat sans nous faire prendre (ce qui n’était pas une mince affaire puisque la vielle concierge, plus communément nommée « la vielle Dewick » avait l’ouïe aussi affûtée et le regard aussi perçant qu’un hiboux). Nous traversâmes le long corridor jusqu’à la porte d’entrée de l’internat. Je savais où étaient cachées les clefs. J’avais vu la deborah_s_2.1289731316.jpgvieille Dewick, les ranger dans la boîte à lettres. Je fourrais ma main dans la grande boîte en acier. Je cherchais à tâtons une clef, un bout de métal. Mais rien. La boîte était vide. Affolée, j’appelais ma sœur pour qu’elle vienne à mon aide.

« Rose ! Rose ! Viens voir vite, j’ai un problème !

– Qu’y a-t-il? Demanda-t-elle d’un naturel surprenant. Comme si elle n’était pas en train de commettre une infraction.

– Chuuuut! Parle moins fort, la vielle Dewick va nous entendre! J’ai un problème, viens voir ! Je fis signe à ma sœur d’approcher. La petite brune aux cheveux bouclés marcha sur la pointe des pieds jusqu’à moi, et leva un sourcil comme pour dire : « Cela m’aurait étonné qu’on s’en sorte sans rencontrer aucune difficulté! »

– Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien… Je ne trouve pas les clefs ! Mon cœur battait de plus en plus fort dans ma poitrine. Je regardais l’horloge : elle indiquait 3h45 du matin. Dans 2h et 15 minutes, tout l’étage serait éveillé. Il nous fallait partir vite !

– Les clefs? Mais c’est moi qui les ai les clefs! Tu m’avais dit de les prendre hier soir au cas où! Un large sourire s’afficha sur le visage de Rose. En temps normal, je lui aurais dit d’effacer son sourire de tête à claques. Mais ce soir, tout était différent : « Tu es fabuleuse petite sœur! Fabuleuse! Et dire que tu es la plus jeune et que c’est grâce à toi qu’on s’en sort! Dans les romans, ce n’est jamais comme ça »…

Rose et moi arrivions au pas de la porte d’entrée de l’internat. Le tout était de ne pas la faire grincer. Sinon, tous nos efforts n’auraient servi à rien, et la vielle Dewick nous ferait remonter dans notre chambre en nous tirant les oreilles, et pire peut-être à cause des clés volées. Je fus soudain prise d’une idée lumineuse. Je dis à ma sœur de sortir du shampoing de son sac. Elle me regarda avec un regard assez significatif qui voulait dire « Tu deviens folle ma pauvre ». Mais elle s’exécuta. J’appliquai avec soin un zeste de shampoing sur les gonds de la vielle porte rouillée. Je fis tourner la clef dans la serrure, et appuyai sur la clenche. Comme par magie, la porte s’ouvrit sans aucun bruit sur la rue. Ma sœur et moi n’osions sortir, profitant du dernier instant dans cet internat que nous ne reverrions jamais. Le spectacle était mélancolique. La neige tombait toujours sur les pavés de la route. Les roses du voisin fanaient, comme pour nous dire Adieu ! Le chant du vent d’hiver faisait tournoyer les dernières feuilles que l’automne avait oubliées. Tous les volets alentour étaient clos sur les fenêtres de ces maisons où des gens dormaient, rêvaient. Rêvaient peut-être à un monde meilleur. Il était temps de changer de vie. De toute façon, avait-on le choix ?

Nous marchions en direction du Sud. Si nous arrivions jusqu’à Niort, notre tante pourrait sûrement nous aider…

…………………………………………………..

Quelques années et beaucoup de larmes plus tard…

Je marchais toujours dans Paris. Le soleil tapait fort, inondant les rues, les bâtiments et les places de sa chaleur. J’étais arrivée dans la ruelle que je cherchais. Elle avait bien vieilli, depuis l’année 43, cette ruelle ouverte sur le quartier des Orangeries. Je reconnaissais les maisons qui défilaient devant mes yeux. Les appartements aux portes vertes, l’ancienne boulangerie, La tannerie de Monsieur Erdert. Il n’y avait plus aux fenêtres les roses blanches, ses préférées, celles qui s’accordaient si bien avec l’hiver. Celles qu’il nommait : « Les faiseuses de neige ». On pouvait toujours deviner le Jardin de Mademoiselle Pins, qui avait été changé en immeuble. Certains bâtiments étaient neufs et reconstruits dans l’après-guerre. Et l’odeur d’orange avait disparu avec le temps. Le temps qui emporte tout, le temps qui passe, et qu’on ne voit pas. Le temps qui ne laisse sur nous que quelques rides, quelques souvenirs gris, presque effacés. Le temps qui court, de plus en plus vite, ne s’arrêtant que quand vient la fin.

deborah_s_4.1289731448.jpgJe partis en quête du numéro 45. Je cherchais, demandant aux passants « L’internat de jeunes filles ». Mais les réponses n’étaient que négatives. Plus personne ne connaissait l’internat. Dans un soupir de lassitude immense, je m’assis sur le trottoir. « Emma… Tu croyais vraiment qu’en revenant ici tu retrouverais l’internat intact ? Qu’imaginais tu enfin ? Tu vois bien qu’il n’y a plus rien. Il a dû être remplacé par une de ces tours en béton immonde depuis bien longtemps… » Me parler à moi-même me faisais du bien. Cela me confortait dans l’idée que je n’étais qu’une pauvre folle, ce que ma sœur avait toujours dit. Et ma sœur, avait toujours raison. Quinze années que je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Morte ? Mariée ? Mère ? Commerçante ? Ouvrière ? Peut-être a-t-elle eu cette vie que je désire tant et que pourtant, je n’ai jamais eue. Je ne me décourageais pas. Il fallait que je la retrouve.

Et tout à coup, le numéro 45. Il m’avait suffi de lever la tête pour l’apercevoir. Il était sous mes yeux depuis tout à l’heure. Une vielle bâtisse de plus d’une dizaine d’étages me faisait face. Il était là, l’internat de jeunes filles. Celui que nous avions quitté Rose et moi. Il se tenait devant mes yeux et semblait me dire « Tiens ! Te revoilà toi ! Tu n’as pas changé petite » Les volets aux fenêtres étaient semblables à ceux que j’avais connus. La façade en revanche, avait été repeinte récemment, il n’y avait aucune tâche. Je toquais à la porte lentement. Et si ce n’était plus un internat ? Et si je m’étais trompée ? Tant pis. Maman disait toujours : «  Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. ». Enfin, une dame âgée ouvrit la porte rouillée qui grinçait affreusement. C’est certain, je ne me trompais pas, c’était bien là !

– Oui ? Demanda la vielle dame.

– Hmm… Bonjour! Lançais-je sur un ton peu assuré. Je suis Emma Ornell, j’étais logée dans cet internat pendant la guerre. Je voudrais savoir si une jeune femme du nom de Rose, se serait présentée ici.

– Rose? Demanda la dame d’une voix grinçante. L’internat? Continua-t-elle. La guerre? Elle prit une voix grave et fronça les sourcils. Sa peau ridée était si blanche que j’aurais juré qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis plusieurs années.

– Oui, Rose Ornell, c’est ma sœur, ma sœur jumelle. Elle me ressemble vous voyez, elle porte les cheveux un peu plus courts que les miens et… Mais je me rendis compte au même moment que la dame était aveugle. J’arrêtai immédiatement mon discours. Elle me fit signe d’entrer en esquissant un léger sourire.

L’intérieur, sentait le renfermé. La tapisserie brodée aux murs était identique à celle que j’avais connu. En fait… Tout était identique. Rien dans cette maison n’avait changé. Pas même les meubles, ni les photos aux murs, celles des différentes chambres de l’internat, ainsi que leurs occupantes. Sur la photographie de ma chambre, je retrouvais toutes mes anciennes amies, ainsi que ma sœur. Sur la droite, se dessinait la silhouette de la vielle Dewick. La vielle Dewick ? Je tournais soudain mon regard sur la femme qui m’avait fait entrer. Elle soupira en s’asseyant dans le fauteuil vert.

– Emma… Soupira-t-elle.Tu as bien changé depuis tout ce temps…

C’est alors que je réalisai : la vielle dame qui se tenait devant moi c’était elle : La vielle Dewick. Celle qui nous avait couru après dans la ruelle, celle qui nous avait fait nettoyer les chambres. Celle qui nous avait élevées et qui nous mettait des coups de règle sur les doigts pour que l’on finisse notre soupe. C’était elle.

« Regarde ce qu’ils ont fait de moi Emma »

Il a suffit de cette phrase. Il a suffit de cette  parole, pour que je comprenne tout. Cette femme, qu’à l’époque je détestais, à présent, je l’admirais. Elle m’amena jusqu’à une petite boîte. Une boîte de ferraille, assez menue. De laquelle elle sortit un étoile jaune. Sur la face arrière étaient inscrites les lettres R O.

– Je l’ai trouvée dans la neige, le matin de votre départ. Je vous ai cherchées dans la ville, mais rien. Je n’ai retrouvé que cette étoile qui appartenait à Rose. Le lendemain, ils sont venus, ils sont rentrés, et m’ont attachée. Ils ont emmené les autres filles, jusqu’au fourgon. » C’est depuis ce jour que Dewick était aveugle.

Elle ne revit jamais Rose. Elle m’expliqua qu’elle avait reçu un rapport de mairie l’année de la Libération qui recensait le nom des jeunes filles de l’internat tuées dans les camps. Elle me le tendit, et je lus très lentement les noms à haute voix : «  Marie Tourbert, Jeanne Chasseley, Amélie Moreaux, Émilie Françoisine… » Je m’arrêtai de lire. Mes yeux s’emplirent de larmes : « Rose Ornell ».

 

© Deborah S. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).

Creative Commons License

“Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune” par Deborah S. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

deborah_s_3.1289731590.jpg

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « Rose d’hiver, Souffle du vent, Etoile Jaune » par Deborah S.

« Et si c’était un jour leur premier roman? »

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait « classique » : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du « style », afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur « roman ». L’Espace Pédagogique Contributif est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            
Découvrez le manuscrit…

« Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune »

             

par Deborah S. (Seconde 18)

deborah_s_1.1289731212.jpg

Il était aux alentours de trois heures du matin —peut-être plus, peut-être moins— Je ne suis plus vraiment sûre de rien. Tout ce que je sais, c’est que la nuit était noire, comme toutes les nuits d’hiver de cette année 43. Le vent froid s’abattait dans un bruit aigu sur la petite fenêtre de la chambre, unique ouverture vers l’extérieur. La buée sur la vitre dessinait des auréoles blanches sur lesquelles on pouvait lire des prénoms écrits d’une écriture incertaine. Les lettres tantôt rondes, tantôt plus fines, s’assemblaient les unes avec les autres. Dehors, il neigeait. Je ne trouvais plus le sommeil. J’observais la chambre de long en large. Je me disais que je ne reverrais jamais tous ces visages qui pourtant m’étaient familiers. Nous étions six dans cette petite pièce : six jeunes filles cachées, pour l’unique raison qu’Ils les enverraient dans les camps de la mort s’Ils les découvraient. J’ai toujours trouvé cette appellation « camps de le mort » bien vague. Qu’était-ce au juste ? Personne ici n’en savait rien. Mais nous en avions toutes peur. Une peur, ou plutôt devrais-je dire une angoisse, une terrible, une oppressante angoisse : le genre de sentiment qu’on ne ressent qu’une fois tellement sa force vous détruit de l’intérieur. Maman avait été emmenée là-bas. On ne l’avait plus jamais revue…

Ma sœur jumelle dormait paisiblement dans son lit aux couvertures trop fines. Elle tremblait de froid. Son gilet brodé d’une étoile jaune était posé sur la chaise, face à l’armoire. Je n’avais pas compris tout de suite la signification de cette étoile lorsque maman l’avait cousue. « C’est important » répétait-elle sans cesse, comme pour se persuader elle-même qu’elle faisait le bon choix. Mais aujourd’hui, ma sœur et moi savions que maman avait eu tort. Ce n’était pas le bon choix que de se livrer sans mener aucun combat. J’acceptais de perdre. Mais je n’acceptais pas de ne pas jouer. Et au point où on était, la vie c’était un jeu, non ? Il fallait miser, faire des choix, anticiper, attendre, observer. Perdre. Gagner. On en apprenait la règle à ses dépends : Les règles de la vie.

Les minutes passaient. Et plus les minutes passaient, plus je mourrais d’envie de déchirer cette étoile.  Cette étoile sur laquelle étaient écrites les lettres R et O, initiales de ma sœur. Cette étoile qui faisait de nous des étrangères à notre pays. Alors que nous étions nées ici ! Nous étions Françaises bon sang ! Nous étions sûrement plus françaises que le chef du Gouvernement français lui-même ! Je décidais alors de mettre mon envie à exécution. Je me levai d’un bond sans faire de bruit. Je saisis la veste de Rose, et arracha une à une toute les coutures qui maintenaient encore le bout de tissu sur la veste noire. Je me saisis de la petite étoile jaune. Il fallait m’en débarrasser. Ne plus jamais revoir d’étoiles. Je ne voulais plus d’étoiles. J’avais trop vu d’étoiles. Ce sentiment d’oppression me poussa alors à ouvrir la fenêtre dans un sourd fracas qui réveilla ma sœur. 

« Que fais tu donc ? » demanda-t-elle à peine réveillée. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux ce qui lui donnait cet air comique qui avait provoqué la plupart de nos fous-rires. Mais cette nuit, l’heure n’était pas à la rigolade.

– Je… Je me débarrasse de ce qui ne devrait pas exister. Lâchais-je enfin, en jetant l’étoile au loin, dans la rue.

– De ce qui ne devrait pas exister?

– Je vais coudre une rose d’hiver à la place. On ne verra pas qu’il y a des fils arrachés ne t’inquiète pas.

Ce soir là, je pris la plus grande décision de ma vie. Une décision qui pourrait nous faire vivre toutes les deux, ou bien nous faire mourir. Pensive, je regardais la petite étoile jaune se faire ensevelir par la neige. Etait-ce le bon choix ? Qu’importe. Rose et moi allions partir ce soir.  Avec nos baluchons et nos grandes bottes, sur les routes de la vie. Rose s’empara d’une couverture qu’elle enfila par-dessus sa robe déchirée. Je me coiffais d’un bonnet en laine. La première partie de mon « plan » d’évasion consistait à sortir de l’internat sans nous faire prendre (ce qui n’était pas une mince affaire puisque la vielle concierge, plus communément nommée « la vielle Dewick » avait l’ouïe aussi affûtée et le regard aussi perçant qu’un hiboux). Nous traversâmes le long corridor jusqu’à la porte d’entrée de l’internat. Je savais où étaient cachées les clefs. J’avais vu la deborah_s_2.1289731316.jpgvieille Dewick, les ranger dans la boîte à lettres. Je fourrais ma main dans la grande boîte en acier. Je cherchais à tâtons une clef, un bout de métal. Mais rien. La boîte était vide. Affolée, j’appelais ma sœur pour qu’elle vienne à mon aide.

« Rose ! Rose ! Viens voir vite, j’ai un problème !

– Qu’y a-t-il? Demanda-t-elle d’un naturel surprenant. Comme si elle n’était pas en train de commettre une infraction.

– Chuuuut! Parle moins fort, la vielle Dewick va nous entendre! J’ai un problème, viens voir ! Je fis signe à ma sœur d’approcher. La petite brune aux cheveux bouclés marcha sur la pointe des pieds jusqu’à moi, et leva un sourcil comme pour dire : « Cela m’aurait étonné qu’on s’en sorte sans rencontrer aucune difficulté! »

– Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien… Je ne trouve pas les clefs ! Mon cœur battait de plus en plus fort dans ma poitrine. Je regardais l’horloge : elle indiquait 3h45 du matin. Dans 2h et 15 minutes, tout l’étage serait éveillé. Il nous fallait partir vite !

– Les clefs? Mais c’est moi qui les ai les clefs! Tu m’avais dit de les prendre hier soir au cas où! Un large sourire s’afficha sur le visage de Rose. En temps normal, je lui aurais dit d’effacer son sourire de tête à claques. Mais ce soir, tout était différent : « Tu es fabuleuse petite sœur! Fabuleuse! Et dire que tu es la plus jeune et que c’est grâce à toi qu’on s’en sort! Dans les romans, ce n’est jamais comme ça »…

Rose et moi arrivions au pas de la porte d’entrée de l’internat. Le tout était de ne pas la faire grincer. Sinon, tous nos efforts n’auraient servi à rien, et la vielle Dewick nous ferait remonter dans notre chambre en nous tirant les oreilles, et pire peut-être à cause des clés volées. Je fus soudain prise d’une idée lumineuse. Je dis à ma sœur de sortir du shampoing de son sac. Elle me regarda avec un regard assez significatif qui voulait dire « Tu deviens folle ma pauvre ». Mais elle s’exécuta. J’appliquai avec soin un zeste de shampoing sur les gonds de la vielle porte rouillée. Je fis tourner la clef dans la serrure, et appuyai sur la clenche. Comme par magie, la porte s’ouvrit sans aucun bruit sur la rue. Ma sœur et moi n’osions sortir, profitant du dernier instant dans cet internat que nous ne reverrions jamais. Le spectacle était mélancolique. La neige tombait toujours sur les pavés de la route. Les roses du voisin fanaient, comme pour nous dire Adieu ! Le chant du vent d’hiver faisait tournoyer les dernières feuilles que l’automne avait oubliées. Tous les volets alentour étaient clos sur les fenêtres de ces maisons où des gens dormaient, rêvaient. Rêvaient peut-être à un monde meilleur. Il était temps de changer de vie. De toute façon, avait-on le choix ?

Nous marchions en direction du Sud. Si nous arrivions jusqu’à Niort, notre tante pourrait sûrement nous aider…

…………………………………………………..

Quelques années et beaucoup de larmes plus tard…

Je marchais toujours dans Paris. Le soleil tapait fort, inondant les rues, les bâtiments et les places de sa chaleur. J’étais arrivée dans la ruelle que je cherchais. Elle avait bien vieilli, depuis l’année 43, cette ruelle ouverte sur le quartier des Orangeries. Je reconnaissais les maisons qui défilaient devant mes yeux. Les appartements aux portes vertes, l’ancienne boulangerie, La tannerie de Monsieur Erdert. Il n’y avait plus aux fenêtres les roses blanches, ses préférées, celles qui s’accordaient si bien avec l’hiver. Celles qu’il nommait : « Les faiseuses de neige ». On pouvait toujours deviner le Jardin de Mademoiselle Pins, qui avait été changé en immeuble. Certains bâtiments étaient neufs et reconstruits dans l’après-guerre. Et l’odeur d’orange avait disparu avec le temps. Le temps qui emporte tout, le temps qui passe, et qu’on ne voit pas. Le temps qui ne laisse sur nous que quelques rides, quelques souvenirs gris, presque effacés. Le temps qui court, de plus en plus vite, ne s’arrêtant que quand vient la fin.

deborah_s_4.1289731448.jpgJe partis en quête du numéro 45. Je cherchais, demandant aux passants « L’internat de jeunes filles ». Mais les réponses n’étaient que négatives. Plus personne ne connaissait l’internat. Dans un soupir de lassitude immense, je m’assis sur le trottoir. « Emma… Tu croyais vraiment qu’en revenant ici tu retrouverais l’internat intact ? Qu’imaginais tu enfin ? Tu vois bien qu’il n’y a plus rien. Il a dû être remplacé par une de ces tours en béton immonde depuis bien longtemps… » Me parler à moi-même me faisais du bien. Cela me confortait dans l’idée que je n’étais qu’une pauvre folle, ce que ma sœur avait toujours dit. Et ma sœur, avait toujours raison. Quinze années que je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Morte ? Mariée ? Mère ? Commerçante ? Ouvrière ? Peut-être a-t-elle eu cette vie que je désire tant et que pourtant, je n’ai jamais eue. Je ne me décourageais pas. Il fallait que je la retrouve.

Et tout à coup, le numéro 45. Il m’avait suffi de lever la tête pour l’apercevoir. Il était sous mes yeux depuis tout à l’heure. Une vielle bâtisse de plus d’une dizaine d’étages me faisait face. Il était là, l’internat de jeunes filles. Celui que nous avions quitté Rose et moi. Il se tenait devant mes yeux et semblait me dire « Tiens ! Te revoilà toi ! Tu n’as pas changé petite » Les volets aux fenêtres étaient semblables à ceux que j’avais connus. La façade en revanche, avait été repeinte récemment, il n’y avait aucune tâche. Je toquais à la porte lentement. Et si ce n’était plus un internat ? Et si je m’étais trompée ? Tant pis. Maman disait toujours : «  Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. ». Enfin, une dame âgée ouvrit la porte rouillée qui grinçait affreusement. C’est certain, je ne me trompais pas, c’était bien là !

– Oui ? Demanda la vielle dame.

– Hmm… Bonjour! Lançais-je sur un ton peu assuré. Je suis Emma Ornell, j’étais logée dans cet internat pendant la guerre. Je voudrais savoir si une jeune femme du nom de Rose, se serait présentée ici.

– Rose? Demanda la dame d’une voix grinçante. L’internat? Continua-t-elle. La guerre? Elle prit une voix grave et fronça les sourcils. Sa peau ridée était si blanche que j’aurais juré qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis plusieurs années.

– Oui, Rose Ornell, c’est ma sœur, ma sœur jumelle. Elle me ressemble vous voyez, elle porte les cheveux un peu plus courts que les miens et… Mais je me rendis compte au même moment que la dame était aveugle. J’arrêtai immédiatement mon discours. Elle me fit signe d’entrer en esquissant un léger sourire.

L’intérieur, sentait le renfermé. La tapisserie brodée aux murs était identique à celle que j’avais connu. En fait… Tout était identique. Rien dans cette maison n’avait changé. Pas même les meubles, ni les photos aux murs, celles des différentes chambres de l’internat, ainsi que leurs occupantes. Sur la photographie de ma chambre, je retrouvais toutes mes anciennes amies, ainsi que ma sœur. Sur la droite, se dessinait la silhouette de la vielle Dewick. La vielle Dewick ? Je tournais soudain mon regard sur la femme qui m’avait fait entrer. Elle soupira en s’asseyant dans le fauteuil vert.

– Emma… Soupira-t-elle.Tu as bien changé depuis tout ce temps…

C’est alors que je réalisai : la vielle dame qui se tenait devant moi c’était elle : La vielle Dewick. Celle qui nous avait couru après dans la ruelle, celle qui nous avait fait nettoyer les chambres. Celle qui nous avait élevées et qui nous mettait des coups de règle sur les doigts pour que l’on finisse notre soupe. C’était elle.

« Regarde ce qu’ils ont fait de moi Emma »

Il a suffit de cette phrase. Il a suffit de cette  parole, pour que je comprenne tout. Cette femme, qu’à l’époque je détestais, à présent, je l’admirais. Elle m’amena jusqu’à une petite boîte. Une boîte de ferraille, assez menue. De laquelle elle sortit un étoile jaune. Sur la face arrière étaient inscrites les lettres R O.

– Je l’ai trouvée dans la neige, le matin de votre départ. Je vous ai cherchées dans la ville, mais rien. Je n’ai retrouvé que cette étoile qui appartenait à Rose. Le lendemain, ils sont venus, ils sont rentrés, et m’ont attachée. Ils ont emmené les autres filles, jusqu’au fourgon. » C’est depuis ce jour que Dewick était aveugle.

Elle ne revit jamais Rose. Elle m’expliqua qu’elle avait reçu un rapport de mairie l’année de la Libération qui recensait le nom des jeunes filles de l’internat tuées dans les camps. Elle me le tendit, et je lus très lentement les noms à haute voix : «  Marie Tourbert, Jeanne Chasseley, Amélie Moreaux, Émilie Françoisine… » Je m’arrêtai de lire. Mes yeux s’emplirent de larmes : « Rose Ornell ».

 

© Deborah S. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).

Creative Commons License

“Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune” par Deborah S. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

deborah_s_3.1289731590.jpg

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… "Paroles menottées" : Ecriture et Engagement.

paroles-menottees-affiche.1268460921.jpg

Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.


timerman_vignette.1259043052.jpgL’Œil de Jacobo Timerman
par Ksenia C.
soljenitsyne_vignette1.1259043004.jpgL’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne
par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.
ken_saro_wiwa_vignette.1259052063.jpgKen Saro-Wiwa, « La Vraie Prison »
par Seydi B.
molefe_pheto.1259133557.jpgMolefe Pheto… And Night Fell : Memoirs of a Political Prisoner
par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.
arthur-koestler.1259135400.jpgArthur Koestler… Dialogue avec la mort
par Claire D. William P. et Florent de W.
yannis-ritsos-miniature.1268416857.jpgYannis Ritsos… Pierres, Répétitions, Barreaux…
par Rayan D.
nien-cheng-miniature.1268461427.jpgNien Cheng… Vie et mort à Shanghai…
par Charlotte B.
ruth-first-miniature.1268499164.jpgRuth First… 117 Days…
par Angélique M.

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… « Paroles menottées » : Ecriture et Engagement.

paroles-menottees-affiche.1268460921.jpg

Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.

timerman_vignette.1259043052.jpgL’Œil de Jacobo Timerman

par Ksenia C.

soljenitsyne_vignette1.1259043004.jpgL’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne

par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.

ken_saro_wiwa_vignette.1259052063.jpgKen Saro-Wiwa, « La Vraie Prison »

par Seydi B.

molefe_pheto.1259133557.jpgMolefe Pheto… And Night Fell : Memoirs of a Political Prisoner

par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.

arthur-koestler.1259135400.jpgArthur Koestler… Dialogue avec la mort

par Claire D. William P. et Florent de W.

yannis-ritsos-miniature.1268416857.jpgYannis Ritsos… Pierres, Répétitions, Barreaux…

par Rayan D.

nien-cheng-miniature.1268461427.jpgNien Cheng… Vie et mort à Shanghai…

par Charlotte B.

ruth-first-miniature.1268499164.jpgRuth First… 117 Days…

par Angélique M.

La citation de la semaine… Nazim Hikmet…

« Halil a peut-être un peu vieilli, mais ni le livre, ni les menottes, ni le cœur n’ont vieilli… »

Les gendarmes et les condamnés dans le premier wagon.
Le sergent n’a pas souri une seule fois
Les mausers* ont été posés dans le filet, mais les menottes entravent toujours.
Deux camps, deux mondes.
Halil lit un livre,
et pour tourner les pages sur ses genoux,
il use adroitement de ses mains liées.
C’est son cinquième voyage depuis treize ans,
un livre et toujours des menottes.
Au-dessus de ses yeux, des rides, sur les tempes des cheveux blancs.
Halil a peut-être un peu vieilli,
mais ni le livre, ni les menottes, ni le cœur n’ont vieilli, […]
À la gare de Gebzé, le train s’arrête, puis repart,
il passe très haut sur le pont de fer.
À droite, la terre s’affaisse soudain de cent et même cent-cinquante brasses.
Et là, tout en bas, tout au fond, le village de la Vieille-Forteresse, sa tour,
et sur la route mince et longue, deux hommes à cheval,
les oliviers, et même la mer déserte…

Nazim Hikmet, « Wagon de troisième classe n°510 », Paysages humains, 1976.
Traduit du Turc par Munevver Andaç. Texte cité par Siobhan Dowd dans Écrivains en prison, Labor & Fides, 1997.

* Mausers : fusils fabriqués à l’origine pour l’armée allemande.

____________

C’est son courage et son engagement autant que la haute qualité de son œuvre poétique qui ont fait de Nazim Hikmet (1901-1963) l’une des figures les plus emblématiques de la littérature turque contemporaine. Condamné à de longues années de prison pour ses opinions politiques, Hikmet est un auteur engagé, critique et rebelle. Mais son écriture ne se borne pas à transmettre un message de révolte, elle est empreinte à la fois d’un lyrisme inspiré de la vieille tradition ottomane et d’un humanisme populaire qui permet de saisir dans le présent du récit et sa plus quotidienne banalité, l’intimité la plus poignante : « Halil lit un livre, et pour tourner les pages sur ses genoux, il use adroitement de ses mains liées »… Remarquez combien, dans son insignifiance même, ce simple détail des mains liées tenant le livre, accentue la vulnérabilité des prisonniers, livrés à leur silence et à leur détresse.

Le texte d’Hikmet parvient ainsi à greffer sur des notions abstraites —la notion d’engagement, d’emprisonnement— la réalité tangible d’un visage, d’un compartiment de train, d’un paysage qui défile : « le train s’arrête, puis repart, il passe très haut sur le pont de fer […] deux hommes à cheval, les oliviers, la mer… » En puisant dans les infinies possibilités du vers libre sa matière afin de faire mieux vivre la scène, l’écriture refuse tout cliché idéaliste : dépouillée de toute sentimentalité, elle s’attarde sur le monde qui nous entoure, cette vie qui s’écoule, et ces autres vies qui s’arrêtent : pas de pathétique ou de lyrisme. Une écriture de l’instant au contraire, biographique et contingente, qui introduit entre ces prisonniers et nous lecteurs, la médiation d’un sourire, d’une souffrance, d’une blessure. L’acte d’écrire devient ainsi un geste humanitaire, une vocation, un appel, pour atteindre, à travers le monde des images, la vérité morale la plus nue…

Lisez l’intégralité du texte d’Hikmet (p. 143 et suivantes) et d’autres témoignages d’auteurs illustres dans l’ouvrage de Siobhan Dowd, Écrivains en prison, que vous pouvez feuilleter ci-dessous (Pensez à utiliser l’outil zoom pour agrandir la taille des caractères).

La citation de la semaine… Colette…

« Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin… »

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade.

FIN

Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903

Une analyse complète de ce passage est disponible à cette adresse : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2018/02/08/entrainement-a-leaf-corrige-de-commentaire-litteraire-colette-claudine-sen-va-1903-derniere-page/

est sur ce grand plaidoyer féministe que s’achève la série des Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et la dernière page de Claudine s’en va (1903), que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière (effrontée !) de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal : c’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le texte : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie ». Tout quitter pour tout recommencer… Certes, mais prendre en main son destin personnel pour une femme des années 1900, c’est endosser un grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation des femmes. Mais point de grandiloquence dans ces lignes : si cause féministe il y a, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur.

« Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici… »

Une certaine sensualité stylistique ainsi qu’un regard très intimiste porté sur les êtres et les choses confèrent au texte une indicible poésie. Admirez comment la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie…Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel.

Pourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle.

Les propos de Colette dans ce passage de Claudine s’en va se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde.

Bruno Rigolt
© 2009-2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Crédit photographique : Colette en 1912 (détail) © Roger-Viollet. Retouche et colorisation : Bruno Rigolt / Colette © Roger-Viollet