Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Maria Luisa Spaziani


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Maria Luisa Spaziani ♀
Turin, 1922 — Rome, 2014… ITALIE

Hier, dimanche 10 août : Jorge Luis Borges… ARGENTINE
Demain, mardi 12 août : Charles Péguy… FRANCE

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La Cometa

Quel mio amore per lui aveva ali di cera
lunghe le ali sembravano eterne
battevano il cielo sicure, sfioravano picchi,
puntavano al sole con nervature nervine.

Fuse le ali ormai mi ricrescono dentro,
soltanto ora perdute mi diventano vere,
e ai cuori incauti grido : la passione è un fantasma
troppo importante, uomini, per potersi incarnare.

Chiomate vaganti comete di Halley, presagi
disastri prodigi che infiammano e gelano il sangue,
nessuno osi fissarvi, si arrischi a sfiorare
coaguli di pura lontananza – morgane¹.

Maria Luisa Spaziani (1922-2014)
La Stella del libero arbitrio, Milan Mondadori, 1986

La Comète

Mon amour pour lui avait des ailes de cire
de si longues ailes qu’elles semblaient éternelles
elles frappaient avec force le ciel, frôlaient les montagnes,
et de leurs nervures nerveuses pointaient vers le soleil.

Fondues, les ailes désormais poussent au-dedans de moi
maintenant que je les ai perdues, elles me deviennent réelles,
et aux cœurs imprudents je crie : la passion est un fantôme
trop intense, hommes, pour devenir chair.

Comètes de Halley aux chevelures errantes, présages
désastres prodiges qui enflamment et glacent le sang,
nul n’ose vous regarder, ni se risque à effleurer
ces caillots de pure distance — mirages¹.

Maria Luisa Spaziani (1922-2014)
La Stella del libero arbitrio (L’Étoile du libre-arbitre), Milan Mondadori, 1986

Traduction française inédite : Bruno Rigolt

1. morgane/mirages : Une Fata Morgana est un phénomène optique résultant d’une combinaison de mirages. Gianfranco Bertone note que l’on peut en observer parfois « les matins d’été par temps calme à la pointe la plus méridionale de la péninsule italienne, où le détroit de Messine sépare la côte de la Calabre de l’île de Sicile » |*|. Une tradition populaire de la région de Reggio présente Morgane comme une magicienne génératrice d’illusions, d’où le nom de Fata Morgana en Italien. Cette croyance remonte aux légendes de la chevalerie : les Croisés pensaient que les mirages étaient l’œuvre de la fée Morgane, l’élève de Merlin l’enchanteur. Ce personnage légendaire des romans arthuriens avait en effet le pouvoir de provoquer d’incroyables apparitions, particulièrement en Méditerranée. Les fate morgane ou morgane comme dans le texte (nom commun pluriel) désignent donc les mirages.
* Gianfranco Bertone,, Le Mystère de la matière noire :  Dans les coulisses de l’Univers, Paris, Dunod 2014.

Fata Morgana_modifié-2« Comètes de Halley aux chevelures errantes, présages
Désastres prodiges
… »

Illustration : © Bruno Rigolt, « Fata Morgana », août 2014
Photographie et peinture numérique

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Jorge Luis Borges


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jorge Luis Borges ♂
Buenos Aires (Argentine), 1899 — Genève (Suisse) 1986… ARGENTINE

Hier, samedi 9 août : Andrée Chédid… FRANCE
Demain, lundi 11 août : Maria Luisa Spaziani… ITALIE

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Jactancia de quietud

Escrituras de luz embisten la sombra, más prodigiosas que meteoros.
La alta ciudad inconocible arrecia sobre el campo.
Seguro de mi vida y de mi muerte, miro los ambiciosos y quisiera entenderlos.
Su día es ávido como el lazo en el aire.
Su noche es tregua de la ira en el hierro, pronto en acometer.
Hablan de humanidad.
Mi humanidad está en sentir que somos voces de una misma penuria.
Hablan de patria.
Mi patria es un latido de guitarra, unos retratos y una vieja espada, la oración evidente del sauzal en los atardeceres. El tiempo está viviéndome.
Más silencioso que mi sombra, cruzo el tropel de su levantada codicia.
Ellos son imprescindibles, únicos, merecedores del mañana.
Mi nombre es alguien y cualquiera.
Paso con lentitud, como quien viene de tan lejos que no espera llegar.

Jorge Luis Borges (1899-1986)
Luna de enfrente, 1925

Jactance de quiétude

Des écritures lumineuses assaillent l’ombre, plus prodigieuses que des météores.                                       
La haute ville inconnaissable s’abat de plus en plus dru sur la campagne.
Sûr de ma vie et de ma mort, je regarde les ambitieux et je voudrais les comprendre.
Leur journée est avide comme le vol d’un lasso.
Leur nuit n’est que la trêve de la colère dans le fer prompt à l’attaque.
Ils parlent d’humanité.
Mon humanité, c’est de sentir que nous sommes les voix d’une même misère.
Ils parlent de patrie.
Ma patrie est un battement de guitare, quelques portraits et une vieille épée, l’évidente oraison de la saulaie dans les soirs.
Le temps est la matière de ma vie.
Plus silencieux que mon ombre, je croise le troupeau de leur haute convoitise.
Ils sont obligatoires, uniques, ils méritent l’avenir.
Mon nom est quelqu’un et n’importe qui.
Je passe lentement, comme celui qui vient de si loin qu’il n’espère plus arriver.

Jorge Luis Borges (1899-1986)
Traduit de l’espagnol par Nestor Ibarra

Lune d’en face in Œuvre poétique : 1925-1965 
Paris Gallimard, coll. « Poésie » 1970, page 42

Nicolas de Stael_La Route d'Uzes 1954_a« Des écritures lumineuses assaillent l’ombre, plus prodigieuses que des météores… »

Illustration : Nicolas de Staël (1914-1955)
« La Rote d’Uzès » (huile sur toile), 1954
Collection particulière

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Andrée Chedid


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Andrée Chedid ♀
Le Caire (Égypte), 1920 — Paris, 2011… FRANCE

Hier, vendredi 8 août : Edmond Jabès… FRANCE
Demain, dimanche 10 août : Jorge Luis Borges… ARGENTINE

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La vie voyage

Aucune marche
Aucune navigation
N’égalent celles de la vie
S’actionnant dans tes vaisseaux
Se centrant dans l’îlot du cœur
Se déplaçant d’âge en âge

Aucune exploration
Aucune géologie
Ne se comparent aux circuits du sang
Aux alluvions du corps
Aux éruptions de l’âme

…

Aucune ascension
Aucun sommet
Ne dominent l’instant
Où t’octroyant forme
La vie te prêta vie
Les versants du monde
Et les ressources du jour

Aucun pays
Aucun périple
Ne rivalisent avec ce bref parcours :
Voyage très singulier
De la vie
Devenue
Toi.

Andrée Chedid (1920-2011)
Épreuves du vivant, Paris, Flammarion 1983

Klimt_Arbre de vie_3« … S’actionnant dans tes vaisseaux
Se centrant dans l’îlot du cœur
Se déplaçant d’âge en âge
… »

Gustav Klimt, « L’arbre de vie », c. 1905-1909
Esquisse pour la fresque du palais Stoclet de Bruxelles
Vienne (Autriche), Museum für Angewandte Kunst (Musée des Arts Appliqués)

Klimt_Arbre de vie_détail

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Edmond Jabès


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Edmond Jabès ♂
Le Caire (Égypte), 1912 — Paris 1991… FRANCE

Hier, jeudi 7 août : Christina Rossetti…  ANGLETERRE
Demain, samedi 9 août : Andrée Chédid… FRANCE

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Chanson de l’étranger

Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.

Edmond Jabès (1912-1991)
in Chansons pour le repas de l’ogre (1943-1945)
Je bâtis ma demeure, Poèmes 
1943-1957, Paris Gallimard 1959, page 46

Giorgio de Chirico_L'enigma dell'arrivo e del pomeriggio« Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
… »

Giorgio de Chirico, « L’Enigma dell’arrivo e del pomeriggio »
« L’Énigme de l’arrivée et de l’après-midi », 1911-1912 (huile sur toile, détail).
Collection particulière

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Christina Rossetti


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Christina Rossetti ♀
Londres, 1830 — 1894… ANGLETERRE

Hier, mercredi 6 août : Jorge de Lima… BRÉSIL
Demain, vendredi 8 août : Edmond Jabès… FRANCE

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Sappho¹

I sigh at day-dawn, and I sigh
When the dull day is passing by,
I sigh at evening, and again
I sigh when night brings sleep to men.
Oh! It were better far to die
Than thus for ever mourn and sigh,
And in death’s dreamless sleep to be
Unconscious that none weep for me;
Eased from my weight of heaviness,
Forgetful of forgetfulness,
Resting from pain and care and sorrow
Thro’ the long night that knows no morrow;
Living unloved, to die unknown,
Unwept, untended and alone.

Christina Rossetti (1830-1894)
Poème composé en 1846

Christina Rossetti, Poems and Prose, New York 2008, Oxford University Press, page 3.

Sappho¹

Je soupire à l’aube, et je soupire
Quand le jour morne est passé
Je soupire au couchant, et je soupire encore
Quand la nuit apporte le sommeil aux hommes.
Oh ! Qu’il vaudrait mieux mourir
Que d’ainsi pleurer et toujours soupirer
Et dans le sommeil sans rêve de la mort
Ne pas me soucier qu’aucun ne pleure mon sort ;
Être délivrée de mon poids de pesanteur
Et dans l’oubli de l’oubli
Me reposer des peines, des soucis et des larmes
À travers la longue nuit qui ne connaît pas de lendemain
Vivre sans amour, mourir inconnue,
Oubliée, abandonnée et seule.

Christina Rossetti (1830-1894)
Poème composé en 1846

Traduction française inédite : Bruno Rigolt.
À ma connaissance, ce très beau poème n’a jamais été traduit en français.

Pour écouter ce poème en anglais, cliquez ici.

1. Christina Rossetti est une poète majeure de l’ère victorienne. Morte prématurément d’un cancer du sein qui s »est déclaré en 1892, elle n’en a pas moins laissé une œuvre dense et très riche d’un point de vue littéraire.  Pour une analyse (en anglais) de ce poème, voyez cette page. Alison Womble explique en particulier le choix du titre, qui se veut un hommage autant qu’une identification personnelle à la poète grecque. Comme Sappho*, Rossetti utilise en effet l’écriture à la fois comme moyen d’affranchissement, de remise en cause des préjugés sexistes (elle s’est engagée en particulier pour le suffrage des femmes), et comme expression des sentiments personnels et des émotions, ce qui était inhabituel pour une femme, surtout dans la société victorienne, régie par des codes sociaux très stricts. L’hommage à Sappho, écrivaine souvent réduite au silence et au renoncement, débouche donc sur un poème assez paradoxal, entre affirmation et négation de soi. De même que Christina Rossetti, d’autres femmes poètes comme Felicia Hermans ou Caroline Norton ont exploité l’idéal de féminité et le modèle d’indépendance exprimé par Sappho.
* Nous écrivons Sappho avec deux « p » (et non « Sapho »), cette orthographe se rapprochant le plus de la graphie antique.

Dante Gabriel Rossetti_The_Day_Dream_1872-1878_3« Et dans l’oubli de l’oubli
Me reposer des peines, des soucis et des larmes
À travers la longue nuit qui ne connaît pas de lendemain… »

Christina Rossetti a servi souvent de modèle à son frère, le célèbre peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), comme dans cette étude « The Day Dream » (1872-1878)
Oxford, Ashmolean Museum (University of Oxford). Cliché retouché.

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Jorge de Lima


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jorge de Lima ♂
União dos Palmares, Alagoas, 1895 — Rio de Janeiro 1953… BRÉSIL

Hier, mardi 5 août : Hélène Cixous… FRANCE
Demain, jeudi 7 août : Christina Rossetti…  ANGLETERRE

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História

Era princesa.
Um libata a adquiriu por um caco de espelho.
Veio encangada para o litoral,
arrastada pelos comboieiros
Peça muito boa: não faltava um dente
e era mais bonita que qualquer inglesa.
No tombadilho o capitão deflorou-a.
Em nagô elevou a voz para Oxalá.
Pôs-se a coçar-se porque ele não ouviu.
Navio negreiro? não; navio tumbeiro.
Depois foi ferrada com uma âncora nas ancas,
depois foi possuída pelos marinheiros,
depois passou pela alfândega,
depois saiu do Valongo,
entrou no amor do feitor,
apaixonou o Sinhô,
enciumou a Sinhá,
apanhou, apanhou, apanhou.
Fugiu para o mato.
Capitão do campo a levou.
Pegou-se com os orixás:
fez bobó de inhame
para Sinhô comer,
fez aluá para ele beber;
fez mandinga para o Sinhô a amar.
A Sinhá mandou arrebentar-lhe os dentes:
Fute, Cafute, Pé-de-pato, Não-sei-que-diga,
avança na branca e me vinga.
Exu escangalha ela, amofina ela,
amuxila ela que eu não tenho defesa de homem,
sou só uma mulher perdida neste mundão.
Neste mundão.
Louvado seja Oxalá.
Para sempre seja louvado.

Jorge de Lima (1895-1953)
Poemas negros, 1947

Histoire

C’était une princesse
Un commerçant l’acheta pour un morceau de verre.
Elle vint sous le joug jusqu’au littoral
tirée par les convoyeurs.
C’était une belle pièce : pas une dent ne lui manquait
et elle était plus jolie qu’une anglaise.
Sur le pont le capitaine la viola.
En nagô elle éleva sa voix vers Oshala.¹
Elle se mit à se gratter parce qu’il ne l’entendit point.
Navire guerrier ? non, navire funéraire.
Puis elle fut marquée d’une ancre à la hanche,
puis possédée par les marins,
puis passa par la douane,
puis sortit de l’entrepôt,
entra dans l’amour du régisseur,
rendit amoureux le Maître,
jalouse la Maîtresse,
fut battue, battue, battue.
Elle prit le maquis.
Un capitaine la reprit.
Elle implora les orishas :
fit un gâteau d’igname
pour le Maître,
fit un breuvage pour qu’il boive,
fit un sortilège pour qu’il aime.
La Maîtresse ordonna qu’on lui brise les dents :
Fute, Cafute, Pied-d’oie, l’Innommé,²
prends la blanche et venge-moi.
Eshu³ brise-la, blesse-la, 
effraie-la, car je n’ai pas la protection d’un homme,
je ne suis qu’une femme perdue dans cette fin de monde.
Dans cette fin de monde.
Loué soit Oshala.
À jamais loué.

Jorge de Lima (1895-1953)
Poèmes afro-brésiliens, 1947

1. Oshala. Le grand Orisha maître du ciel. 
2. Fute, Cafute, Pied-d’oie (Pé de pato en portugais) sont des surnoms populaires du Diable, dont le nom est souvent tabou, ce qui justifie la multiplicité des appellations et son dernier surnom dans le poème, l’Innommé (celui qui n’a pas de nom). 
3. Eshu, le maître des carrefours, est, chez les Yoruba, l’intermédiaire entre les hommes et les orishas, celui qui jette des ponts entre les concepts opposés, celui qui « ouvre » la porte au bien comme au mal. Il correspond au Legba du Vaudou. Les missionnaires partout en Amérique l’ont identifié (à tort) au diable.

Traduction et notes : Lilian Pestre de Almeida
« Jorge de Lima : quelques poèmes afro-brésiliens« , in Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien,
n°30, 1978. Numéro consacré au Brésil, pages 23-38.

Pour télécharger l’article ; PDF  (869 Ko)

Arago_le_châtiment_des_esclaves« Elle vint sous le joug jusqu’au littoral
tirée par les convoyeurs.
C’était une belle pièce… »

Illustration : « Châtiment des esclaves (Brésil) », 1817-1818 (détail)
in Jacques Arago, Souvenirs d’un aveugle. Voyage autour du monde, Paris, Hortet et Ozanne, 1839, vol. 1, face à la p. 119
São Paulo, Museu Afro Brasil

Cette gravure publiée dans l’ouvrage d’Arago a été progressivement associé dans l’inconscient collectif brésilien à l’esclave Anastácia : femme bantou déportée d’Afrique et mise en esclavage. L’histoire d’Anastácia est très célèbre au Brésil car elle marque la résistance des déportés. Elle s’est en effet révoltée contre sa condition. Victime de nombreux viols et sévices, et de la jalousie des autres femmes en raison de sa beauté, elle fut condamnée à porter ce masque dégradant qui ne lui était retiré que pour s’alimenter. De nos jours, Anastácia est vénérée par de nombreux Brésiliens. On peut voir deux statues et quelques photographies de la martyre dans l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos à Salvador de Bahia, bâtie par les esclaves noirs à partir de 1704.

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Hélène Cixous


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« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Hélène Cixous ♀
Oran (Algérie), 1937 — … FRANCE

Hier, lundi 4 août : Émile Nelligan… CANADA (QUÉBEC)
Demain, mercredi 6 août : Jorge de Lima… BRÉSIL

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« Délicatesse du silence »¹

Délicatesse à deux c’est : être d’accord pour ne jamais parler d’une chose secrète que nous partageons — parce qu’elle est si fragile. Mais être d’accord sans un mot ; l’accord aussi est silencieux.
Parce que l’entente sublime c’est de s’accorder le plein silence : le don du sans-mot.
Délicatesse du silence plein de ce que l’on pourrait dire. Parce que le bonheur ce n’est pas de dire : c’est de pouvoir dire…
Penser : chacune nous pensons : mais un jour à la fin nous nous dirons tous les signes que nous nous sommes adressés sans dire mot ? Le dernier jour ? Nous nous dirons tout : d’un seul sourire. Ne dirons rien tant qu’un seul sourire ne suffira pas ?
En pensée nous nous disons tout cela, tout ce que nous ne disons pas, et aussi le silence, silencieusement nous en parlons…
Je déclare : presque tous les livres que j’ai lus ou écrits sont livres de commencements et cheminements. Avec phrases errantes, livres d’erreurs non coupables d’erreurs. A travers tous les livres jusqu’au vrai ? Peut-être ? Je veux la simplicité au-delà des erreurs. C’est peut-être l’erreur suprême. À la fin je le saurai ? Peut-être.

Hélène Cixous (1937-_)
Limonade tout était si infini (fiction), Paris éd. Des femmes,1982, page 265.

1. Le passage ne comporte pas de titre. J’ai choisi à dessein cette expression tirée d’un fragment du texte, parce qu’elle est particulièrement indicatrice du thème.

Pour une présentation de l’ouvrage, voyez ce passage 
(Claudine Guégan Fisher,  La Cosmogonie d’Hélène Cixous, Amsterdam Rodopi 1982, page 336).

Odilon_Redon_Réflexion « mais un jour à la fin nous nous dirons tous les signes
que nous nous sommes adressés sans dire mot ?… »

Odilon Redon (1840-1916), «Réflexions » (pastel ; c. 1900-1905)
Komaki City (Japon), Menard Art Museum

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Émile Nelligan


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  Émile Nelligan ♂
Montréal (Québec), 1879 — 1941… CANADA (QUÉBEC)

Hier, dimanche 3 août : Joyce Mansour… ÉGYPTE
Demain, mardi 5 août : Hélène Cixous… FRANCE

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Soir d’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où-vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

Émile Nelligan (1879-1941)
c. 1898
Poésies complètes 1896-1899 (édition Lacourcière), Montréal, Paris, 1952

Bruno_Rigolt_Paysage-dhiver_bords_du_Loing_7« Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre…
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « Soir d’hiver sur les bords du Loing »
Photographie retouchée et peinture numérique (© Bruno Rigolt, 2010, 2014)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Joyce Mansour


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Joyce Mansour (née Joyce Patricia Adès) ♀
Bowden (Angleterre), 1928 — Paris, 1986… ÉGYPTE (auteure d’expression française)

Hier, samedi 2 août : Henri Michaux… FRANCE
Demain, lundi 4 août : Émile Nelligan… CANADA (QUÉBEC)

–

Qu’il te souvienne

Qu’il te souvienne
L’heure du soir
Où nageaient au loin
Les îles riantes
De notre amour
Qu’il te souvienne
Le chien blanc
Les yeux crayeux
Le mufle flamand
Assoiffé de puissance
Sous le pansement de sa peur
Qu’il te souvienne
Les perles du soleil
Jetées sur le sable
Comme autant de fosses profondes…

Joyce Mansour (1928-1986)
Trous noirs, Bruxelles, La Pierre d’Alun,1986
Prose & Poésie, Paris, Actes Sud, 1991, page 599

Cité dans Voi(es)x de l’autre : Poètes femmes, XIXe-XXIe siècles,
Études réunies et présentées par Patricia Godi-Tkatchoux, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal 2010, page 151.

paysage_mauve_2 « Qu’il te souvienne l’heure du soir où nageaient au loin
les îles riantes de notre amour… »

© Bruno Rigolt, paysage virtuel, 2010

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Henri Michaux


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  Henri Michaux ♂
Namur (Belgique), 1899 — Paris, 1984… FRANCE (naturalisé)

Hier, vendredi 1er août : Monique Wittig… FRANCE
Demain, dimanche 3 août : Joyce Mansour… ÉGYPTE

–

Dans la nuit

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplis de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.

Henri Michaux (1899-1984)
Un certain Plume, 1930

Pierre Kuentz a publié une remarquable analyse de ce texte : « Clés sans serrure. Analyse de Dans la nuit de Michaux ». In Littérature, n°6, 1972, mai 1972. pp. 56-65.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1972_num_6_2_1954

Worthing Pier_modifié-1« Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « Worthing Pier », Angleterre (West Sussex), 2008
Photographie retouchée et dessin numérique (© Bruno Rigolt, 2008, 2014)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Monique Wittig


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Monique Wittig ♀
1935, Dannemarie (France) — Tucson (Arizona, États-Unis), 2003… FRANCE

Hier, jeudi 31 juillet : Georges Rodenbach…  BELGIQUE
Demain, samedi 2 août : Henri Michaux… FRANCE

–

TOUT GESTE EST RENVERSEMENT¹

URSULE OBI ANTIGONE
ANTIGONE AGNETHE
NON—SIGNES DÉCHIRANT
SURGIS VIOLENCE DU BLANC
DU VIVACE DU BEL AUJOURD’HUI
D’UN GRAND COUP D’AILE IVRE²
TROUÉ DÉCHIRÉ LE CORPS
(INTOLÉRABLE)
ÉCRIT PAR DÉFAUTS

SURGIS NON—SIGNES ENSEMBLE
ÉVIDENTS—DÉSIGNÉ LE TEXTE
(PAR MYRIADES CONSTELLATIONS)
QUI MANQUE

LACUNES LACUNES LACUNES
CONTRE TEXTES
CONTRE SENS
CE QUI EST À ÉCRIRE VIOLENCE
HORS TEXTE
DANS UNE AUTRE ÉCRITURE
PRESSANT MENAÇANT
MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT.

Monique Wittig (1935-2003)
Les Guérillères, 1969 (fin du livre)
Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, page 205

Sonia_Delaunay« MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT »

Sonia Delaunay (1885-1979), « Rythme Couleur 1076 »
Lille, Palais des Beaux-Arts

NOTES

1. « TOUT GESTE EST RENVERSEMENT » : bien que ce poème qui clôt Les Guérillères ne comporte pas de titre, il m’a paru opportun d’exploiter cette phrase : elle apparaît en effet au début du roman de Monique Wittig et fait écho aux derniers mots du texte : « SANS RELÂCHE/GESTE RENVERSEMENT ».
Pour mieux comprendre certains des symboles de ce poème, le lecteur pourra lire utilement :
– Catherine Écarnot, « Des milliers de sphères, « l’univers » de Monique Wittig »
– Anaïs Frantz, « Faire et défaire le mythe dans Les Guérillères de Monique Wittig »
– Pour découvrir d’autres extraits des Guérillères, l’internaute pourra feuilleter : Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire. Anthologie du Moyen-Âge à nos jours, 2006, Yale University Press, volume 2, page 308 et s.

2. Allusion au célèbre sonnet de Stéphane Mallarmé « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui  » :
_Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
_Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
_[…]

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Georges Rodenbach


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Georges Rodenbach ♂
Tournai (Belgique), 1855 — Paris, 1898… BELGIQUE

Hier, mercredi 30 juillet : Ingeborg Bachmann… AUTRICHE
Demain, vendredi 1er août : Monique Wittig… FRANCE

–

Douceur du soir !…

Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort
Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe
Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort.

Comme une bonne mort sourit le crépuscule
Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu,
Il semble doucement que soi-même on recule,
Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu.

Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire
Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,
Paysages de l’âme et paysages peints,
On croit sentir tomber comme une neige noire.

Douceur du soir ! Douceur qui fait qu’on s’habitue
À la sourdine, aux sons de viole assoupis ;
L’amant entend songer l’amante qui s’est tue
Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.

Et langoureusement la clarté se retire ;
Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N’être plus qu’un !
Silence ! deux senteurs en un même parfum :
Penser la même chose et ne pas se le dire.

Georges Rodenbach (1855-1891)
Le Règne du silence, 1891
L’édition originale (Paris, Bibliothèque Charpentier) est consultable dans son intégralité  sur Gallica.

chambre au coucher du soleil_modifié-1 « Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort…
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, juillet 2014
Photomontage et peinture numérique
d’après photographie de la chambre de Van Gogh à Saint-Paul de Mausole (Saint-Rémy de Provence)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Ingeborg Bachmann


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Ingeborg Bachmann ♀
1926, Klagenfurt (Autriche) — Rome (Italie), 1973… AUTRICHE

Hier, mardi 29 juillet : Pierre Reverdy…  FRANCE
Demain, jeudi 31 juillet : Georges Rodenbach…  BELGIQUE

–

Dunkles zu sagen

Wie Orpheus spiel ich
auf den Saiten des Lebens den Tod
und in die Schönheit der Erde
und deiner Augen, die den Himmel verwalten,
weiß ich nur Dunkles zu sagen.

Vergiß nicht, daß auch du, plötzlich,
an jenem Morgen, als dein Lager
noch naß war von Tau und die Nelke
an deinem Herzen schlief,
den dunklen Fluß sahst,
der an dir vorbeizog.

Die Saite des Schweigens
gespannt auf die Welle von Blut,
griff ich dein tönendes Herz.
Verwandelt ward deine Locke
ins Schattenhaar der Nacht,
der Finsternis schwarze Flocken
beschneiten dein Antlitz.

Und ich gehör dir nicht zu.
Beide klagen wir nun.

Aber wie Orpheus weiß ich
auf der Seite des Todes das Leben
und mir blaut
dein für immer geschlossenes Aug.

frise_1

 

Dire l’obscur

Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et de la beauté de la terre
et de tes yeux qui règnent sur le ciel
je ne sais dire que l’obscur.

N’oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, alors que ta couche
était encore tout humide de rosée et que l’œillet
était endormi sur ton cœur,
tu vis le fleuve obscur
qui passait près de toi.

La corde de silence
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur résonnant.
Transformée fut ta boucle
en cheveux d’ombre de la nuit,
des ténèbres les noirs flocons 
enneigèrent ton visage.

Et je ne t’appartiens pas.
Tous deux à présent nous nous plaignons.

Mais comme Orphée je sais
du côté de la mort la vie
et pour moi bleuit à l’horizon
ton œil à jamais fermé.

Ingeborg Bachmann (1926-1973)
Le Temps en sursis (Die gestundete Zeit), 1953
Poème traduit de l’allemand par Françoise Rétif¹.
Le Temps en sursis est paru chez Actes Sud en 1989 (traduction française : François-René Daillie).

→ Pour écouter Ingeborg Bachmann lire son poème en allemand, cliquez ici.

1. Poème cité dans : Françoise Rétif, « Le retour des enfers : Ingeborg Bachmann en quête d’une autre écriture » (page 141 et s.) in Austriaca n°43, décembre 1996 : numéro consacré à Ingeborg Bachmann, Publications de l’Université de Rouen, 1996, page 150.  Nous utilisons ici une traduction légèrement différente proposée par Françoise Rétif dans le dossier « Ingeborg Bachmann » de la revue Europe (n°892-893, août-septembre 2003). Voir aussi : Ingeborg Bachmann, Le Temps en sursis, Œuvres ouvertes, page 2.

Jean_Delville_Orphee_mort_1893« et pour moi bleuit à l’horizon
ton œil à jamais fermé
. »

Jean Delville (1867-1953), « Orphée mort », 1893
Huile sur toile. Acquis de Roland et Anne-Marie Gillion Crowet, Bruxelles, 2008
© SABAM, Belgique

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Pierre Reverdy


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pierre Reverdy ♂
Narbonne, 1889 — Solesmes, 1960… FRANCE

Hier, lundi 28 juillet : Marina Tsvétaïeva… RUSSIE
Demain, mercredi 30 juillet : Ingeborg Bachmann… AUTRICHE

–

Les murs des villes

La chaîne de feu entoure la tête
Les yeux au carré où joue le soleil
______________Les cheveux brûlés
______________le jour qui s’éveille
___Tout est installé
Le bruit rampe à travers le chemin qui s’enroule
Un oiseau retombe au milieu des échos
La feuille se retourne
La bête s’étonne
Rien n’est revenu
______________On parle
______________Dans le fond
______________Au pas qui résonne
______________Un autre répond
Et sur le bord du ciel
___________Au fil de la colline
La forêt qui remue
______Et bien plus bas
________________la ville
______________Tous les noms des rues
______________La pierre immobile
.

Pierre Reverdy (1887-1976)
Sources du vent, 1929
in Sources du vent, précédé de La Balle au bond, Paris NRF  Poésie/Gallimard 1971, page 70.

Caspar David Friedrich_An der Stadtmauer_modifié-2 « Et bien plus bas… la ville
Tous les noms des rues… La pierre immobile
 »

Illustration : Caspar David Friedrich (1774-1840)
« An der Stadtmauer »
(« Aux remparts », non daté : début du XIX e siècle) Coll. privée

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Marina Tsvétaïeva


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marina Tsvétaïeva ♀
1892, Moscou — Ielabouga (République du Tatarstan, Russie), 1941… RUSSIE

Hier, dimanche 27 juillet : Pierre Jean Jouve…  FRANCE
Demain, mardi 29 juillet : Pierre Reverdy…  FRANCE

–

Le Poème de la montagne
Extrait

— 9 —

Passeront les années, la pierre sus-dite
En plate sera changée, ôtée.
Alors notre montagne sera construite
De pavillons, d’enclos — grignotée.

On dit qu’en bordure, sur de tels coteaux
L’air est plus pur et qu’il fait bon vivre.
Et l’on se mettra à tailler des lambeaux
À rayer de linteaux l’herbe vive,

À niveler mes cols et tous mes ravins —
À l’envers! Car il faut qu’un soupçon
De maison entre dans le bonheur d’au moins
Quelqu’un, — de bonheur — dans la maison !

De bonheur, — dans la maison, d’amour dénué
De fiction et de tension des veines !
C’est qu’il faut être femme et le supporter!
(Il fut bel et bien, quand tu venais,

Le bonheur — dans la maison !) D’amour tranquille,
Sans que rupture et couteau s’imposent.
Des ruines de notre bonheur une ville
Se lèvera — d’époux et d’épouses.

Et au bon air dans cette même nature
— Si tu peux — faute ! Tant qu’il est tôt ! —
Les boutiquiers pourront en villégiature
Mâcher et remâcher leur magot.

Et d’inventer des couloirs courbes ou droits
Pour que, brin à brin, la maison — fût
Car il faut bien qu’au moins quelqu’un ait un toit
Et un nid de cigogne au-dessus.

Marina Tsvétaïeva (1892-1941)
Le Poème de la montagne
Poème traduit du russe  par  Ève Malleret

Poème publié dans : Marina Tsvétaïeva, Le Poème de la montagne, Le Poème de la fin,
Texte bilingue établi par Ève Malleret.
Lausanne (Suisse), Éditions l’Âge d’Homme 1984, Coll. « Classiques slaves », page 18. 

Yang Yongliang_1« Et l’on se mettra à tailler des lambeaux
À rayer de linteaux l’herbe vive… »

Yang Yongliang, « Artificial Wonderland », 2010
© Copyright YangYongliang

_

Yang Yongliang_4Yang Yongliang, « Phantom landscape », 2007
© Copyright YangYongliang

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Pierre Jean Jouve


Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pierre Jean Jouve ♂
Arras, 1887 — Paris, 1976… FRANCE

Hier, samedi 26 juillet : Nâzik al Malâïka…  IRAK
Demain, lundi 28 juillet : Marina Tsvétaïeva… RUSSIE

–

L’esprit jeune

Les arbres quand on les mesure sont bleus de joie
La terre quand on la suit est passionnément rousse
Le ciel quand on le dévisage est rose ou même lilas ;
Les graminées plongeant comme la mer
La force appuie sur nous
Les esprits du côté du vent font leur prière
Les cheminées fument dans l’adoration ;
La musique de la contemplation saisit les oiseaux
Parce que l’âme est étendue plus haut que l’espace
Et plus haut que les conceptions et que l’Amour.

Pierre Jean Jouve (1887-1976)
Les Noces, 1925-1931
© Mercure de France

Arbre_mort_2014_Bruno_Rigolt
« La terre quand on la suit est passionnément rousse
Le ciel quand on le dévisage est rose ou même lilas… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, juillet 2014
« Arbres morts au couchant »
Photographie et peinture numérique

–

Monde sensible

L’âme est seule au-dessus du monde bleu
De la terre belle et animale, sans espace.

Un jour la terre en mouvement
Avec les troncs, les brises […] et les saisons
Et les rires qui comme les paroles ne reviennent plus

Et les arbres dont le bord est majestueux
Et sous la chaleur immense les efforts
Du passager ou voyageur,

Ne sont rien à l’âme obscure et qui se meut
Vers un autre pouvoir et vers une autre touche
D’adoration

À l’intérieur de son aveugle ressort ;
_________________________mais d’autres jours
Tout est un, et un en un, et tout en un
Et un en Dieu
Et Dieu présent dans le tronc d’arbre mort.

Pierre Jean Jouve (1887-1976)
Les Noces, 1925-1931
© Mercure de France

frise fleurs

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Nâzik al Malâïka


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nâzik al Malâïka ♀
1923, Bagdad (Irak) — Le Caire (Égypte), 2007… IRAK

Hier, vendredi 25 juillet : Léopold Sédar Senghor… SÉNÉGAL
Demain, dimanche 27 juillet : Pierre Jean Jouve…  FRANCE

–

Invitation au rêve
Extraits

Viens, nous allons rêver, le soir propice descend,
La volupté de l’ombre, les joues des étoiles nous appellent.
Viens, nous allons tendre nos filets aux merveilles, compter les fils de la lumière,
Et les pentes des collines seront témoins de notre amour.

Nous marcherons ensemble sur le flanc de notre île sans sommeil
Nous laisserons dans le sable les empreintes de nos pas vagabonds,
Quand viendra le matin répandre sa fraîche rosée,
Sur le lieu de nos rêves poussera, pour le moins, une rose.

Nous rêverons que nous escaladons les montagnes de la lune.
Nous folâtrerons dans une solitude sans limites, sans humains,
Loin, loin, jusqu’où le souvenir ne pourra pas
Nous rejoindre, car nous serons par delà le champ de la pensée.

[…]

Nous rêverons que nos pas nous portent vers hier, non vers demain
Et que nous parvenons à Babel par une aube perlée ;
Amoureux, nous ferons au temple le serment de nous aimer ;
Un prêtre de Babel nous bénira de ses mains pures.

Nâzik al Malâïka (1923-2007)
28 septembre 1948.
Poème traduit de l’arabe  par  Odette Petit et Wansa Voisin

Poème publié dans : Nâzik al Malâïka, Invitation au rêve,
Texte bilingue établi par Odette Petit et Wansa Voisin.
Paris Publisud 1995, Coll. « Littératures arabes », page 105. 

Abdullah Saadi« Viens, nous allons tendre nos filets aux merveilles, compter les fils de la lumière… »

Abdoullah, « Les Amoureux », détail
Manuscrit d’après l’œuvre de Saadi (1575-1576)
Saint-Pétersbourg, Bibliothèque nationale russe

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Léopold Sédar Senghor


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Aujourd’hui… Léopold Sédar Senghor ♂
1906, Joal (Sénégal) — Verson (France), 2001… SÉNÉGAL

Hier, jeudi 24 juillet : Emily Dickinson… ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 26 juillet : Nâzik al Malâïka…  IRAK

–

Congo
(guimm pour trois kôras et un balafong)

Oho ! Congo oho ! Pour rythmer ton nom grand sur les eaux sur les fleuves sur toute __mémoire
Que j’émeuve la voix des kôras Koyaté ! L’encre du scribe est sans mémoire.

Oho ! Congo couchée dans ton lit de forêts, reine sur l’Afrique domptée
Que les phallus des monts portent haut ton pavillon
Car tu es femme par ma tête par ma langue, car tu es femme par mon ventre
Mère de toutes choses qui ont narines, des crocodiles des hippopotames
Lamantins iguanes poissons oiseaux, mère des crues nourrice des moissons.
Femme grande ! eau tant ouverte à la rame et à l’étrave des pirogues
Ma Saô mon amante aux cuisses furieuses, aux longs bras de nénuphars calmes
Femme précieuse d’ouzougou, corps d’huile imputrescible à la peau de nuit diamantine.

Toi calme Déesse au sourire étale sur l’élan vertigineux de ton sang
Ô toi l’Impaludée de ton lignage, délivre-moi de la surrection de mon sang.
Tamtam toi toi tamtam des bonds de la panthère, de la stratégie des fourmis
Des haines visqueuses au jour troisième surgies du potopoto des marais
Hâ ! sur toute chose, du sol spongieux et des chants savonneux de l’Homme-blanc
Mais délivre-moi de la nuit sans joie, et guette le silence des forêts.
[…]

Mon amante à mon flanc, dont l’huile fait docile mes mains mon âme
Ma force s’érige dans l’abandon, mon honneur dans la soumission
Et ma science dans l’instinct de ton rythme. Noue son élan le coryphée
À la proue de son sexe, comme le fier chasseur de lamantins.
Rythmez clochettes rythmez langues rythmez rames la danse du Maître des rames.
Ah ! elle est digne, sa pirogue, des chœurs triomphants de Fadyoutt
Et je clame deux fois deux mains de tam-tams, quarante vierges à chanter ses gestes.
Rythmez la flèche rutilante, la griffe à midi du Soleil
Rythmez, crécelles des cauris, les bruissements des Grandes Eaux
Et la mort sur la crête de l’exultation, à l’appel irrécusable du gouffre.

Mais la pirogue renaîtra par les nénuphars de l’écume
Surnagera la douceur des bambous au matin transparent du monde.

Léopold Sédar Senghor (1906-2001)
Éthiopiques, 1956
Œ
uvre poétique, Paris éd. du Seuil, 2006, pages 101-103

Congo_Bruno Rigolt_pastel numérique_2014« … eau tant ouverte à la rame et à l’étrave des pirogues… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, juillet 2014
Photomontage et peinture numérique

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Emily Dickinson…


UAEP 2014 accroche
En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie« …
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Aujourd’hui… Emily Dickinson ♀
(Amherst, Massachusetts, 1830 — 1886)… ÉTATS-UNIS

Hier, mercredi 23 juillet : Renée Vivien… FRANCE
Demain, vendredi 25 juillet : Léopold Sédar Senghor… SÉNÉGAL

Will there really be a « Morning »?

Will there really be a « Morning »?
Is there such a thing as « Day »?
Could I see it from the mountains
If I were as tall as they?

Has it feet like Water lilies?
Has it feathers like a Bird?
Is it brought from famous countries
Of which I have never heard?

Oh some Scholar! Oh some Sailor!
Oh some Wise Men from the skies!
Please to tell a little Pilgrim
Where the place called « Morning » lies!

Emily Dickinson, 1860
Poems, vol. 2, edited by Thomas Johnson, Hayes Barton Press,
Cambridge 1955, p. 101

_

Y aura-t-il vraiment un « Matin » ?

Y aura-t-il vraiment un « Matin » ?
Y a-t-il quelque chose appelé « Jour » ?
Pourrais-je le voir du haut des montagnes
Si j’étais aussi grande qu’elles ?

Ses pieds sont-ils pareils à ceux des Lys d’eau ?
A-t-il des plumes comme celles d’un Oiseau ?
Vient-il de ces pays lointains
Dont j’ignore jusqu’au nom ?

Ô Savant ! Ô Marin !
Ô vous Mages descendus des cieux !
Puissiez-vous dire à l’humble Pèlerin
Où se trouve le lieu appelé « Matin » !

Emily Dickinson, 1860
Traduction française : Bruno Rigolt

Friedrich_Femme_devant_le_soleil_du_matin_1_modifié-1« Y aura-t-il vraiment un « Matin » ? Y a-t-il quelque chose appelé « Jour » ? »

Caspar David Friedrich, « Frau in der Morgensonne »
« Femme dans le soleil du matin » (c. 1818)
Essen, Museum Volkwang

frise_fleur

_

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Renée Vivien…


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En été, hydratez votre cerveau au maximum !

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Aujourd’hui… Renée Vivien ♀
(Pauline Mary Tarn, 1877, Londres — Paris, 1909)… FRANCE

Hier, mardi 22 juillet : François Mauriac… FRANCE
Demain, jeudi 24 juillet : Emily Dickinson… ÉTATS-UNIS

La Rançon

Viens, nous pénétrerons le secret du flot clair,
Et je t’adorerai, comme un noyé la mer.

Les crabes dont la faim se repaît de chair morte
Nous feront avec joie une amicale escorte.

Reine, je t’élevai ce palais qui reluit,
Du débris d’un vaisseau naufragé dans la nuit…

Les jardins de coraux, d’algues et d’anémones,
N’y défleurissent point au souffle des automnes.

Burlesquement, avec des rires d’arlequins,
Nous irons à cheval sur le dos des requins.

Tes yeux ressembleront aux torches de phosphore
À travers la pénombre où ne rit point l’aurore.

Je suis l’être qu’hier ton sein nu vint charmer,
Qui ne sut point assez te haïr ni t’aimer,

Que tu mangeas, ainsi que mange ton escorte,
Les crabes dont la faim se repaît de chair morte…

Viens, je t’entraînerai vers l’océan amer
Et j’aimerai ta mort dans la nuit de la mer.

Renée Vivien (1877-1909)
Évocations, Paris Lib. Alphonse Lemerre, 1923

UEEP2014_Bruno_Rigolt_Vivien« Viens, nous pénétrerons le secret du flot clair… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, juillet 2014
d’après Elihu Vedder (1836-1923), « Head of a Young Woman » (1900)