Exposition "Un Automne en Poésie" Saison 9 Deuxième livraison

Exposition « Un Automne en Poésie » deuxième livraison
— Saison 9 —
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Maquette graphique : © Bruno Rigolt, décembre 2018 (Peinture numérique)

Les élèves de Seconde 11 sont fiers de vous présenter l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Voici la deuxième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 30 décembre 2018 (dernière livraison).

Prochaine livraison : mercredi 19 décembre
Cliquez ici pour voir les premiers textes publiés.

  

Vivre, c’est partir

par Gwendoline L.
Classe de Seconde 11


Dans la ville il y a un parc ;
Un parc d’enfants,
Un endroit rempli de joie.

Des petites étincelles scintillantes
Clignent dans leurs yeux.
On pourrait croire qu’elles volent
Volent vers l’incompris.

Personne ne peut les voir
Elles continuent leur chemin
Peut-être sont-elles parties dans une autre vie ?

« Dans la ville il y a un parc ;
Un parc d’enfants..
. »

 Illustration : Georges Lacombe (1868-1916), « Marine bleue, effet de vagues » (vers 1893)
Peinture à l’œuf sur toile. Rennes, Musée des Beaux-Arts 


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Les nuages sont des larmes…

par Meïssane M.
Classe de Seconde 11

              

Les nuages sont des larmes qui obscurcissent l’azur
Et nous emportent vers des terres d’ailleurs.
Là-bas, le vent chante et danse,

Au sommet des montagnes :
Poudre de coton
Qui réchauffe les cœurs

Et s’endort à travers les sommets.
Des diamants apparaissent dans le soir :
Ils illuminent le ciel de claire noirté.

« Des diamants apparaissent dans le soir.
Ils illuminent le ciel de claire noirté… »

Illustration : Bruno Rigolt, décembre 2018

Couleurs promenantes

par Mattéo S.
Classe de Seconde 11

L’autre jour, je me promenais
Sur la plage jaune-orangée…
À ma droite, des hôtels-restaurants,
À ma gauche une énorme masse bleue
Avec au-dessus d’elle
Des couleurs coucher de soleil
Qui se promenaient dans le ciel.

« Des couleurs coucher de soleil
Qui se promenaient dans le ciel…
 »

Raoul Dufy(1877-1953), « Vue de la terrasse de Sainte-Adresse, soleil couchant », vers 1925
Huile sur toile. Nancy, Musée des beaux-arts. © Nancy, musée des Beaux-Arts / C. Philippot, © ADAGP, Paris, 2017

            

                  

Inatteignables nuages

par Sirikit B.
Classe de Seconde 11

              

Allongé indéfiniment
Sur d’inatteignables nuages
Le bruit illumine les cristaux.
Du haut du ciel tombaient des oiseaux.
Harmonie de l’aurore
Qui dissipe la nuit
Emportant la tristesse du soir.


« Harmonie de l’aurore
Qui dissipe la nuit
Emportant la tristesse du soir… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

Voyage avec le ciel

par Eva L. C.
Classe de Seconde 11

              

Sur la place du voyage où défilent les trains siffleurs
Passent les gens, passent les heures
Pressées par mes aiguilles impitoyables du temps.
Agitation, animation, bruit :
Rien ne semble m’éloigner de cette cacophonie.

Je rêve de m’envoler, quitter cette réalité
Rejoindre l’éternel voyageur bleu,
Porter avec lui ses valises
De nuages étourdis pour écouter avec les oiseaux
Les secrets murmures du vent.

« … Rejoindre l’éternel voyageur bleu,
Porter avec lui ses valises
De nuages étourdis… »

Illustration : Bruno Catalano, « Voyageurs » (bronze)

Haïkus contemporains

par Lilibeth J.
Classe de Seconde 11

Ce paysage apparaît devant moi comme la peinture sur la toile :
montagnes cristallisées par le froid, conifères épineux comme ardents…

Le chant du colibri égayant la vallée remplie de cristaux
me rappelle l’améthyste de tes yeux
L’onde d’un torrent apparaît peu à peu comme les traits de ton visage.

L’aube miroitait dans la rosée du matin, parti sur les pétales d’une fleur

Photomontage à partir d’une aquarelle de Pierre-Joseph Redouté (« Les roses« )

       

                              

Omniscient je deviens !

par Ron S.
Classe de Seconde 11

                 

Dans la boucle éternelle,
Les jours se linéarisent
Mes temps éphémères
Ne servent plus à rien :
Mais arrive l’obscur lacté parfumé
De lumières aveuglantes
Que rend rêveuses mes âmes
Haineuses des mortels ignorants.

Ô Ronces humaines lacérant mes esprits !
L’unique parmi tous enfin règne
Submergé d’épines du souvenir.
S’enfoncèrent et ruissellent
Mes bontés protectrices,
Mes courroux ravageurs,
Mes infinités pensives,
Mes projets illusoires,

Et je subis l’inconnu,
J’ordonne les Galaxies !
Les dimensions me connaissent :
Omniscient je deviens !

« Les dimensions me connaissent :
Omniscient je deviens ! »

Odilon Redon (1840-1916), « L’œil, comme un ballon se dirige vers l’INFINI » (lithographie, 1882)
Texte : E.-A. Poe, Crédit iconographique :  BnF

Le point de vue de l’auteur…

Ce texte est clairement symboliste. J’ai voulu montrer que le quotidien (la « boucle éternelle ») est quelque chose de lassant et qui ruine la courte vie de l’être humain : « Mes temps éphémères », « Ne servent plus à rien »… Autant d’expressions qui évoquent le réalisme dans tout ce qu’il a de passager et de superficiel : le quotidien gâche ainsi la vie humaine car les journées «linéarisent » la vie. Par ce néologisme, j’ai souhaité suggérer, dans le sillage de Mallarmé, le bal et le quotidien.

La suite du texte joue au contraire sur les contrastes comme le suggère le cinquième vers : « Mais arrive l’obscur lacté ». Par cet oxymore, on comprend que pendant la nuit si belle et calme, la passion réveille l’esprit, en lutte contre les âmes rageuses de l’ignorance humaine. Tout un réseau lexical se met en place : les « ronces humaines » ici font référence aux mensonges, propagandes qui manipulent, « lacèrent » l’avis du peuple.

En écrivant « L’unique parmi tous enfin règne », je parle bien sûr de la Vérité, c’est-à-dire le Verbe qu’on s’est forgé soi-même, malgré les mensonges et propagandes. Cet esprit-là qui règne nous permet de rêver et d’oublier les malheurs du passé, car les « épines » sont celles des ronces, qui désormais appartiennent au passé.

Les épines s’enfoncent vers l’oubli, et font ruisseler le rêve qui semble idéaliser le réel et constituer une voie d’accès à la conscience véritable. Dans ce poème, le rêve que j’ai voulu évoquer est ainsi celui qui me permet d’avoir mon monde à moi, celui que je contrôle, avec ma bonté, mes courroux, mes projets. C’est ce rêve qui nous permet de savoir et de connaître véritablement, de devenir « omniscient » ! De même que Rimbaud affirmant « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir », la poésie me permet de m’inventer un monde parfait.
R. S.

           

                            

Infiniment petit

par Mathéo C.
Classe de Seconde 11

                      

Là où le monde  a commencé
Où les cinq sens ne servent à rien
Le silence de mon cri
Hurle l’aveuglement de mes yeux :

Millions de paillettes dans ce noir si ténébreux !
Ce vide de mon âme met mon excitation
À son paroxysme. Grondement de l’infini,
Ce cœur ardent qui veille sur ma vie,

Ce cœur froid qui égaye mes absences
Dans le désert noir des âmes en fuite.
Au croisement de l’invisible et du visible
J’atteins cette lueur et je m’éteins à jamais.

« Au croisement de l’invisible et du visible
J’atteins cette lueur et je m’éteins à jamais
.
.. »

Illustration : © Bruno Rigolt

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Ciel bleu et sombre bonheur

par Nathan B. et Hugo C.
Classe de Seconde 11

                  

Le doux son de la nuit m »apaise
D’une profonde tristesse
Les oiseaux s’envolent dans la pluie
Un nuage d’acier flotte dans l’eau

Ciel bleu et sombre bonheur
Disparaît le vide dans le néant
L’or du matin rouille à la chaleur
Les fleurs au parfum amer.

La glace détruira les ténèbres joyeuses
Je vois des étoiles aspirées par l’infini
La ville noire et sa fantastique faiblesse
Et des voitures qui s’envolent vers la voie lactée…

« … La ville noire et sa fantastique faiblesse
Et des voitures qui s’envolent vers la voie lactée
 »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt, décembre 2018

           

                            

LUNE

par Kathleen R.
Classe de Seconde 11

                      

Devant le reflet de sa brillance éternelle
À l’écoute du fantôme de son miroir,
La lune
Jouant de sa beauté immortelle
Dans le ciel, entre les portes de son sourire

La lune de son puissant voile de lumière
Éclaire de sa peau Blanche-Neige
Le ciel
Tandis que ses yeux ténébreux plongent
Dans les profondeurs du néant.

« Devant le reflet de sa brillance éternelle
À l’écoute du fantôme de son miroir,
La lune
.
.. »

Illustration : Crédit iconographique : Bruno Rigolt, d’après Caspar David Friedrich « Meeresufer im Mondschein »
(« Rivage au clair de lune »), 1835-36, Kunsthalle, Hambourg (Allemagne)

                 

La numérisation de la deuxième livraison  de textes est terminée.
Troisième mise en ligne de textes : mercredi 19 décembre 2018…

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Un Automne en Poésie Saison 9 (2018-2019) Première livraison

Lancement de l’exposition « Un Automne en Poésie »
— Saison 9 —


Maquette graphique : © Bruno Rigolt, novembre 2018

Les élèves de Seconde 11 sont fiers de vous présenter l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Voici la première livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 30 décembre 2018 (dernière livraison).

Prochaine livraison : dimanche 9 décembre 

  

Douceur de l’eau

par Dorian L.-B.
Classe de Seconde 11


Douceur de l’eau,
Bercement des vagues,
Le puits profond de mon cœur
Me ramène à cette question :
« Où est ma perle rare ? »

Douceur d’un nuage,
Enchantement de la mer
À la peau douce…
Au fond de moi je crois être
Parti dans l’inédit de mon âme…

« Douceur d’un nuage
Enchantement de la mer
À la peau douce..
. »

 Illustration : Georges Lacombe (1868-1916), « Marine bleue, effet de vagues » (vers 1893)
Peinture à l’œuf sur toile. Rennes, Musée des Beaux-Arts 

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Rêves inachevés

par Tiffany T.
Classe de Seconde 11

              

Les saveurs bleues de l’enfance
Parsèment avec nostalgie mon cœur
La lune du passé
Évoque un mythe de solitude :
Mélancolie immortelle
D’un enfant dépourvu de plaisir.

Un parfum de douceur
Rappelle un amour maternel inexistant
Menant le cœur martyr d’un génie condamné
Dans les flammes du néant.

Derrière l’horizon,
L’œuvre d’une détresse inavouée
Ramène à une symphonie de feu
L’innocence d’un enfant.

Le soir de silence
Exporte le bleu de la nuit.
Naissance d’une espérance nouvelle
Dont les sentiments de l’aube
Annoncent une vague de souvenirs noircis
Par les rêves d’un enfant…

« Mélancolie immortelle
D’un enfant dépourvu de plaisir… »

Illustration : Madeleine Mirbeau, « Enfant sous le soleil » (1990).
Huile sur toile. Collection particulière.

PORT DE GÊNES, 19 HEURES

par Marius D.
Classe de Seconde 11

Vagabonde vapeur qui ternit les cieux
Par la conception d’un hydromel
Industriel.

Port de Gênes, zone industrielle,

C’est le criminel de l’architecture naturelle.
L’eau noire vide les filets des pêcheurs
Et vide le ciel

Brouillé par une fumée ardente.

La nostalgie d’un horizon Égée
S’enfuit dans un miroir profond
Là-bas, là-bas où des parfums irisés

Plongeaient vers l’été.

« Vagabonde vapeur qui ternit les cieux
Par la conception d’un hydromel
Industriel…
 »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt

            

                  

Solitude

par Maëlys G.
Classe de Seconde 11

              

Mon imaginaire emporte le vent
Jusqu’aux nuages.
La pluie coule sur ses joues.
L’orage a envahi son cœur
D’un jardin d’illusions.

Ma feuille renferme toute douleur
J’écris des mots
Pour ensuite former une phrase
Qui ait du sens :
Bataille entre l’arme et la plume

Semblant charmer le paradis noir
De l’enfance
Comme un chant d’oiseau
Évoque un voyage
En solitaire.


« Comme un chant d’oiseau
Évoque un voyage
En solitaire… »

Crédit iconographique : BR

Abscisse du moi 

par Carlota M.-P.
Classe de Seconde 11

              

Soit la fonction ardente de mes désirs :
J’invente des formules
Pour te soustraire de ma vie,
De mon destin, de mes étoiles…
Et dans l’intervalle de la nuit et du jour
Je simplifie 2x-x : toi + moi
À égale distance du centre de gravité.

« Je simplifie 2x-x : toi + moi
À égale distance du centre de gravité… »

Illustration : BR

La mer est une clef

par Louise C.
Classe de Seconde 11

                  

Comme un lustre balançant
Flottant au-dessus des mondes,
La mer est une clef
Qui enferme le rêve.

Les flots dansent le jour durant
Et le soir venu, ils retombent
Dans l’oubli,
Éclairé par un œil.

« La mer est une clef
Qui enferme le rêve
… »

Crédit iconographique : BR, d’après Magritte

       

                              

Aube du Couchant

par Anouk G.
Classe de Seconde 11

                 

La liesse éphémère des colombes danse le hasard,
Voici l’heure où les parfums de pluie chaude
Enivrent les cauchemars et les idées barbares
Envahissent les esprits. Tout là-bas,
Un nuage pleure les souvenirs des matelots

Qui se perdent parmi cette prairie bleue mouvante.
L’Œuvre des dieux demeure remplie d’inconscience,
Quand l’aube du couchant réveille les âmes.
Les couleurs se daltonisent dans les rêves de la peur,
Et les bâtisses de l’ailleurs s’effondrent.

« La liesse éphémère des colombes danse le hasard… »

Crédit iconographique : © novembre 2018, Bruno Rigolt

           

                            

Je voulais te dire

par Anaïs T. et Léa C.
Classe de Seconde 11

                      

Je voulais te dire que
Ma maladie est de fêtes.

Comme ces fleurs qui tombent sur la vie,
Mes silences coulent roses sur ta tombe.

Je voulais te dire que mon sourire automnal
Rêve d’abandon.

Mon regard colérique
Pleure de solitude.

Ton visage hyperbole
Tous les sourires que je n’ai pas pu te dire.

« Comme ces fleurs qui tombent sur la vie,
Mes silences coulent roses sur ta tombe.
.. »

Illustration : Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), « Roses trémières, raisins et lori cramoisi », 1836
Aquarelle sur vélin (détail). Paris, Musée du Louvre

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Sur les pupilles du monde

par Mattéo S.
Classe de Seconde 11

                  

L’amour règne dans l’irréel éternel.
Loin dans mon cœur, une perle pleure
Et dans la nuit, j’écoute les mots de l’automne,
Les mots chanteurs

Partis en voyage
Parmi de grands oiseaux blancs.
Cet hiver, une beauté impressionnante régnera
Sur les pupilles du monde.

« … Les mots chanteurs
Partis en voyage
Parmi de grands oiseaux blancs…
 »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

                 

La numérisation de la première livraison  de textes est terminée.
Deuxième mise en ligne de textes : jeudi 6 décembre 2018…

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Bientôt "Un automne en Poésie", saison 9 !

La classe de Seconde 11 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 9 d’Un Automne en Poésie
jeudi 29 novembre — dimanche 30 décembre 2018

C’est la classe de Seconde 11 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. Pour la neuvième année, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’à la fin du mois de décembre.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2018-2019 :

Architextures poétiques
des Mots et Merveilles

bruno_rigolt_joconde_2016_web2Rendez-vous à partir du jeudi 29 novembre 2018 !

Bientôt « Un automne en Poésie », saison 9 !

La classe de Seconde 11 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 9 d’Un Automne en Poésie
jeudi 29 novembre — dimanche 30 décembre 2018

C’est la classe de Seconde 11 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. Pour la neuvième année, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’à la fin du mois de décembre.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2018-2019 :

Architextures poétiques
des Mots et Merveilles

bruno_rigolt_joconde_2016_web2Rendez-vous à partir du jeudi 29 novembre 2018 !

Support de cours BTS. Thème « Corps naturel, corps artificiel » Corps en crise, crise du corps : du corps comme objet d'art au corps dystopique

Support de cours BTS. Thème « Corps naturel, corps artificiel »


Les dystopies du corps :
Corps en crise, crise du corps

Le corps entre survalorisation et dépréciation


par Bruno Rigolt

Niveau de difficulté de ce cours :  difficile 

« Une autre fois, un démon d’anatomiste ne m’a-t-il pas, pour s’amuser, mis en pièces comme une poupée articulée, destinée à servir à toutes sortes d’essais diaboliques, voulant voir, par exemple, quel effet produirait un de mes pieds planté au milieu de ma nuque ou mon bras droit fixé dans le prolongement de ma jambe gauche ?… »

Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, « Le Magnétiseur », 1814.
In : Contes. |Wikisource|

« Nos corps entrent dans les divans sur lesquels nous sommes assis, et les divans
entrent en nous comme le tramway qui passe entre les maisons.»

Umberto Boccioni
Cité par Pierre Courthion, « Boccioni sculpteur de l’antisculptural »
In : XXe siècle, n°19, juin 1962 (« Tournants décisifs »), page 17.

N

ous vivons une époque de profonde transgression, époque de mutations et de redéfinition sans précédent des valeurs humaines. Tout semble pourtant comme avant : les guerres sont les mêmes guerres, le sang versé est le même sang versé, et le soleil est le même soleil qu’il y a quatre milliards et demi d’années. Mais voici qu’en vérité les territoires de l’homme se sont profondément transformés. Sans nous en rendre compte, nous marchons dans les ornières d’un monde qui s’est structurellement modifié, avec ses visions de séismes et de tsunamis, monde qui implique de redessiner les liens entre les chemins sinistrés de l’Humanisme et la grande mutation de notre système identitaire promise par les temps à venir.

En fait, cette mort des civilisations, terriblement annoncée par Paul Valéry dans la Crise de l’esprit en 1916, s’apparente davantage à une mutation anthropologique : l’individu hypermoderne est l’enfant mort-né de l’idée de société au sens historique du terme, comme si le monde ayant dépassé ses limites, l’avait contraint à se chercher d’autres abris pour y loger son corps. Et face à ce monde mutant, monde sans idéal, sans quête, sans transcendance, répond l’idée de corps-spectacle, de corps médiatique, de corps augmenté, amélioré, seules possibilités pour l’humain de dépasser ses limites et d’exprimer son essence. 

Le corps comme « matériau expérimental »

Ainsi que nous le notions dans un précédent support de cours¹, « cette décorporéisation du corps est en fait étroitement associée à une quête pour l’homme de son corps utopique […] comme si la vie artificielle constituait l’aveu frappant de sa finitude ». Je parlais de corps utopique mais le développement du scientisme à partir de la seconde moité du XIXe siècle n’oblige-t-il pas plutôt à parler de corps dystopique ? 

Nul mieux que l’art à partir du XXe siècle n’a en effet exprimé ce désenchantement du corps qui est fondamentalement une crise de l’Humanisme. 

Malmené et asservi par la science, déconnecté de la pensée humaniste, noyé au sein d’une machine sociale qui le submerge, le corps devient le lieu d’expérimentation de l’humain. Prisonnier entre l’utopie d’une jeunesse éternelle et la dystopie d’une trop longue vieillesse, il subit à partir du vingtième siècle une crise fondamentale, qui est d’abord une crise de l’identité corporelle. 

René Magritte Entr’acte (huile sur toile), 1928. Collection privée.

Livré à une expérimentation illimitée sur lui-même, le corps perd d’une part son intégrité physique : il cesse d’avoir une forme absolue ; il devint variable et ouvert à toutes les déformations possibles comme en témoigne cette curieuse toile de Magritte, Entr’acte, peinte en 1928 : on y voit depuis le fond de scène d’un théâtre des fragments de corps désexués et sans visage semblant regarder les rangs d’un public absent remplacé par un étrange décor volcanique.

Mais ce renversement des relations premier-plan/arrière-plan² suggère plus fondamentalement un renversement des valeurs morales : en perdant son unité organique, le corps perd conséquemment son intégrité métaphysique. Aux conceptions religieuses traditionnelle du corps —marqué par l’unité originelle et promis à la résurrection—, s’oppose un corps morcelé, libéré de l’éthique, soumis à toutes les dérives plastiques de l’objet et à tous les fantasmes de l’imaginaire. 

Ce renversement de la relation entre le corps et la réalité sera l’une des constantes de l’art du vingtième siècle, à commencer par le Cubisme. Le tableau de Picasso intitulé « Femmes devant la mer » (1956) est une parfaite illustration des remarques précédentes. En introduisant dans sa peinture des distorsions, des schématisations géométriques, des morcellements, le peintre provoque une remise en question des normes de beauté du corps. 

Épuré, dépouillé, schématisé, le corps se disloque, se distend, explose, et passe finalement du domaine de la représentation au domaine de l’abstractionCe renversement des goûts et des pensées est essentiel : dégagé de son contexte référentiel, le corps semble se métamorphoser au point de n’être plus qu’un matériau de base, hors-norme, distancié, déconnecté de l’esthétique traditionnelle : corps comme outil conceptuel, corps comme artifice, comme image mentale projetée sur le sujet. 

Il faut ici faire remarquer combien, au-delà de la peinture de Picasso et du Cubisme, c’est tout l’art moderne qui a révolutionné notre rapport au corps en introduisant une esthétique de la distanciation du corps naturelEn déformant le visage et le corps humains, l’art moderne s’inscrit ainsi dans un esprit de révolte par rapport au réel. Délivré de son obligation de ressemblance, soumis à l’indéterminé, à l’aléatoire, au hasard, le corps devient un instrument d’exploration et progressivement, de transgression sociale.

  1. Corps humain et corps « déshumain » : entre identité et altérité
  2. Voir à ce sujet l’ouvrage de Marcel Paquet, Magritte ou l’éclipse de l’être, Éditions La Différence, 1982.


La désublimation du corps dans l’art moderne

Les deux guerres mondiales et les nombreux conflits du vingtième siècle ont sans nul doute accentué cette réification de l’Homme. Au scientisme triomphant qui prévalait depuis la fin du XIXe siècle, la guerre ébranle profondément le statut ontologique de l’Homme : c’est tout l’être qui devient malmené. Par son caractère dramatique, interruptif et hyperbolique, la guerre constitue donc une rupture dans la temporalité historique ainsi qu’une remise en cause brutale du corps comme univers de référence. Ce qui subsiste de l’humain, c’est l’inhumain : corps tordus dans la souffrance, cris des blessés déchirant la nuit, mosaïques de cadavres entassés pêle-mêle dans les fosses…

Dante Gabriel Rossetti
« Lady Lilith », 1866 

Wilmington (USA), Delaware Art Museum

À la quête idéale du corps parfait dont les Préraphaélites, héritiers du puritanisme victorien avaient fait leur matière, répond la représentation du corps en douleur au XXe siècle : le corps perd son unité, il devient une addition d’instants de corps qui l’artificialisent. Ce que Marcel Gromaire (1892-1971) peint dans « La Guerre » (1925), ce ne sont pas des corps d’hommes, ce sont des corps-machines, mécanisés, déshumanisés et pétrifiés dans l’attente de la mort. Statufié dans un espace vide, le corps devient un monument funéraire : corps dystopique, corps-robot assujetti au poison terrifiant des machines¹, et annonciateur du monde de demain, rationalisé et totalitaire qu’a si bien décrit l’écrivain Georges Bernanos dans La France contre les robots.

Marcel Gromaire, « La Guerre » , 1925
(Musée d’art moderne de la Ville de Paris. © ADAGP/RMN – Bulloz)

L’histoire de l’art moderne serait ainsi celle de l’identité perdue. Si elle tire son origine des crises institutionnelles et sociales du dix-neuvième siècle, elle précipite le monde vers une fin de l’histoire marquée par l’abolition de la temporalité et la mise à l’épreuve du corps. « S’attaquant avec la même force, aux natures mortes qu’au corps humain, le Cubisme fait voler en éclat la représentation du réel, déforme la figure humaine jusqu’à la monstruosité »². À la fragmentation de l’Histoire répondent les corps disloqués de Guernica, ébranlant la représentation picturale et sculpturale du XXème siècle. Ces corps disloqués ne sont-ils pas un terrible « théâtre de la cruauté » ? Désordre de corps en chaos, apocalypse en noir et blanc de corps suppliciés et démembrés…

Pablo Picasso, « Guernica », 1937 (détail)
Madrid, Musée Reina Sofía

  1.  Centre Pompidou, « Le corps dans l’œuvre ». 

« 1938-1945 : des camps, des corps, des barbelés, des gardes. Il y avait ceux qui étaient dehors et ceux qui étaient dedans : une masse de chairs qui furent à la fois anonymées, inventoriées, marquées, manipulées, tuées. Au nom de quoi ? […] Folie eugéniste, folie de création, folie meurtrière, folie de l’imaginaire de l’homme qui se prend pour le créateur de la vie à venir. Des images sortent de la nuit et du brouillard, surgissent encore après un demi-siècle : tri des corps devenus choses, objets d’expérimentation, vies devenues rouages d’un travail forcé – de la machine à produire. Des corps-choses sont répertoriés: les hommes d’un côté, les femmes de l’autre ou encore ceux qui vont vivre et travailler et ceux qui vont mourir. Toujours, quel que soit l’ordre du jour, deux files, deux chemins. Couloir de gauche ou couloir de droite, en rangs serrés ; le destin se restreint à un choix qui vous met sur une liste ou sur une autre. Les chairs et l’intime sont gérés, comme les accumulations de linges, de vêtements, de chaussures, de bijoux et autres objets de valeur récupérés. La valeur est regroupée, rangée en série, pour mieux être évaluée. […]. Peut-on encore imaginer un monde à partir de ces cendres-là ? Après les guerres du XXe siècle − après la dernière, celle que l’on a dite totale, celle d’un système nommé totalitaire − l’artiste pouvait-il encore faire de l’art, pouvait-il encore représenter une culture ? »

Lydie Pearl
Corps, sexe et art : dimension symbolique
Paris L’Harmattan 2001. « Préambule », pages 7 et 8.



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

L’exemple du corps artificiel chez les Futuristes italiens

« L’homme multiplié et le règne de la machine »

Filippo Tommaso Marinetti

Il faut préparer aussi la prochaine et inévitable identification de l’homme avec le moteur, facilitant et perfectionnant un échange continuel d’intuitions, de rythmes, d’instincts et de disciplines métalliques, absolument ignorées aujourd’hui par le plus grand nombre, et devinées seulement par les esprits les plus lucides.

[…] nous aspirons à la création d’un type inhumain, en qui seront abolis la douleur morale, la bonté, la tendresse et l’amour, seuls poisons corrosifs de l’intarissable énergie vitale, seuls interrupteurs de notre puissante électricité physiologique.

Nous croyons à la possibilité d’un nombre incalculable de transformations humaines, et nous déclarons sans sourire que des ailes dorment dans la chair de l’homme. Le jour où il sera possible à l’homme d’extérioriser sa volonté de sorte qu’elle se prolonge hors de lui comme un immense bras invisible, le Rêve et le Désir, qui sont aujourd’hui de vains mots, régneront souverainement sur l’espace et sur le temps domptés. 

Le type non humain et mécanique ; construit pour une vitesse omniprésente, sera naturellement cruel, omniscient et combatif. Il sera doué d’organes inattendus : des organes adaptés à un environnement fait de chocs continus. 

F. T. Marinetti,
L’Homme multiplié et le règne de la machine (extraits). Article rédigé en Français en mai 1910.

Cité par Giovanni Lista,
Le Futurisme, textes et manifestes (1909-1944),
Éditions Champ Vallon 2015
|Lien|

Une démesure
du corps humain…

 
 

Il serait intéressant d’évoquer ici le corps technologique souvent vanté par les futuristes italiensEn tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un corps artificiel et hybride, identifié à la machine (voir ci contre), privé de son affectivité, et obsédé par la toute-puissance.

Ainsi dans « L’Homme multiplié et le royaume de la machine », article rédigé en français en 1910 et republié en italien en 1915 dans le recueil Guerra sola igiene del mondo (Guerre seule hygiène du monde), le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement futuriste, fait l’éloge de l’homme futuriste au corps artificiel et mécanique

Comme le note très bien Giovanna Sapperi, « le corps technologique imaginé par Marinetti est donc caractérisé par un processus de métamorphose du sujet en engin métallique. Ce fantasme d’une fusion entre la chair et le métal permet d’imaginer un corps dur, phallique, imimmunisé contre les menaces intérieures et extérieures, un être à la psychologie inhumaine et au corps impénétrable »*.  

Il faut ici évoquer l’œuvre d’Umberto Boccioni, qui est avec le poète Marinetti, le protagoniste le plus important du mouvement futuriste : dans sa célèbre sculpture, Formes uniques de la continuité dans l’espace (1913), il représente un agrégat de formes censées figurer un homme. Mais un homme sans bras, « image triomphante et mythique de l’homme nouveau en marche vers le futur » (G. Lista). Cette déshumanisation du corps naturel correspond inévitablement à une mise à l’écart de l’homme et à une objectivation du corps artificiel : sorte de surhomme fasciste dont le corps dystopique devient la forme primordiale de la Volonté de Puissance :  idéologie du corps artificiel et anti-humanisme vont de pair.

* Giovanna Zapperi, « Du Surhomme au non-homme. Visions du corps-machine en temps de guerre », in : Véronique Adam, Anna Caiozzo, La Fabrique du corps humain : la machine modèle du vivant, CNRS/MSH-Alpes 2010, page 318..

Umberto Boccioni (1882-1916), Formes uniques de la continuité dans l’espace (1913)
New York, MOMA

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L’atteinte au corps dans l’art :
du corps narcissique à la remise en cause de l’intégrité corporelle

Paradoxalement, cet « adieu au corps » (David Le Breton) que nous avons interprété comme une réification croissante de l’Homme, se traduit par une survalorisation du corporel, des postures et des dévoilements. En jouant sur les limites, la provocation corporelle ainsi que le narcissisme hyperbolique, la culture excentrique qui explose dans la deuxième moitié du XXe siècle préfigure l’adieu au corps : véritable chant du cygne, elle précipite le corps dans l’Underground : tatouages, piercings, style punk, épingles à nourrice, vinyle, zips, etc., s’ils magnifient superbement la culture excentrique et son extravagance, traduisent plus fondamentalement un profond dérèglement existentiel

Regardez ce cliché extrait du très beau clip Big girls cry réalisé en 2015 par Daniel Askill pour la pop-star australienne Sia : on y voit la jeune danseuse Maddie Ziegler dans une scène forte évoquant un étranglement. Le symbolisme très élaboré de la chorégraphie de Ryan Heffington interroge immédiatement le rapport au corps et suggère en palimpseste un abus sexuel. Proche du Body Art, le travail artistique sur le corps est inséparable d’un processus de manipulation corporelle : il s’agit presque pour le corps d’éprouver ses propres limites.

Cette expression du danger, de la douleur est également parfaitement rendue dans le clip que Terry Richardson réalisa en 2013 pour la chanteuse Miley Cyrus (Wrecking Ball). Au-delà de la polémique suscitée par le caractère osé du tournage, ce qui transparaît est l’articulation de l’intégrité corporelle, fortement anthropocentrique et narcissique, à l’altérité du moi et du corps suggérée par la dévastation du décor. Mais ne nous méprenons pas sur cette mise en scène du corps : s’il semble sublimé, le corps de la chanteuse est en réalité réifié comme concept puisqu’il se conteste lui-même. Survalorisé comme objet, le corps doit paradoxalement se détruire pour exister en tant que sujet

Peau lisse, visage inexpressif dans un décor de gravas  : le corps sous le regard du photographe japonais Nobuyoshi Araki

Cette remise en cause de l’intégrité corporelle est évidemment particulièrement sensible de nos jours où les souffrances humaines résultant des dysfonctionnements socio-économiques ont profondément ébranlé l’intégrité structuro-fonctionnelle des sociétés : formaté par la publicité, la mode, les médias, confronté brutalement aux enjeux bioéthiques de la génétique, le mythe du corps artificiel semble le point d’ancrage d’un profond désordre social qui résulte en fait d’une culpabilité du corps naturel.

Jamais assez jeune, jamais assez beau, jamais assez mince, le corps est devenu le parent pauvre autant que le souffre-douleur de l’Homme. Si l’atteinte au corps est tellement exploitée dans l’art, particulièrement depuis le XXe siècle, c’est sans doute parce qu’il met en jeu le corps politique et social dont il est en réalité le terrible reflet. Comme le dit très bien Paul Ardenne, « le corps est moins que jamais une figure neutre. Un espace de conflits plutôt, trouble décalque de l’instabilité de la condition humaine » |source| : ce n’est pas l’ordre et la mesure qui façonnent le spectacle du monde mais l’excès, l’hybris et la démesure. 

Alighiero Boetti, Io che prendo il sole a Torino il 19 gennaio 1969 
Boules de ciment, 1969

Au-delà même de la représentation, le corps devient outil, trace et empreinte : corps-mémoire, mais aussi corps hybride, noueux, déformé, découpé, tordu, morcelé… Regardez cet étrange assemblage de boules de ciment réalisé en 1969 par Alighiero Boetti (« Moi qui prends le soleil à Turin le 19 janvier 1969 ») : derrière ces 111 boules de ciment figurant une forme humaine, n’est-ce pas le corps séché d’un cadavre gisant sur le sol, déjà raidi,  que nous contemplons ? En mettant en scène notre relation traumatique à nous-même, le corps dystopique fait donc figure de révélateur des désordres du monde

« L’atteinte corporelle est une attaque du corps de l’espèce, elle perturbe les formes humaines et suscite ainsi le trouble et le rejet. Celui qui s’incise, se brûle ou se suspend dit son mépris ou son indifférence face au corps lisse, hygiénique, esthétique, achevé qui est de mise dans nos sociétés contemporaines. La sacralité diffuse qui entoure socialement le corps est altérée, profanée. En « abîmant » son corps, comme le dit le discours commun, l’individu entre dans une sorte de dissidence. Attenter à l’image du corps (et donc de soi), s’infliger délibérément une douleur, ce sont là deux transgressions essentielles aux yeux de la société, et pour l’individu deux manières de dire son refus des conditions d’existence qui sont les siennes. En brisant les limites du corps, l’individu bouleverse ses propres limites et s’attaque simultanément aux limites de la société, puisque le corps est un symbole pour penser le social. »

David Le Breton

« Lukas Zpira ou le hacker corporel », in : Lukas Zpira, Onanisme Manu Militari II,
Hors Éditions, 2005.

Liée à l’Art corporel (ou Body-Art), l’œuvre de Paul McCarthy exprime cette profonde dystopie du corps : n’hésitant pas à s’automutiler et à maculer son corps de tâches de peinture, McCarthy fait du corps le creuset d’une profonde angoisse existentielle : « J’utilise le corps comme réceptacle des peurs, des obsessions, des conflits générés par notre société »¹. Ces propos sont à rapprocher des prises de position de François Pluchart, l’un des grands théoriciens de l’Art corporel : « Tout créateur est un terroriste dont l’efficacité se mesure à la capacité de dynamiser les esprits et d’entraîner avec lui, pour les transformer, le plus grand nombre d’individus, qu’ils soient ou non conscients de lui être redevables de leur attitude à mieux appréhender l’exercice de la vie »².


Paul McCarthy, « Two heads », 1971-1993. Diptyque cibachrome (© Galerie Georges-Philippe Vallois, Paris)
Exposition L’Art au corps : le corps exposé de Man Ray à nos jours
Marseille, MAC, galeries contemporaines des Musées de Marseille, 6 juillet-15 octobre 1996. Catalogue de l’exposition, page 163.
© Musées de Marseille, Réunion des Musées Nationaux, 1996

C’est de cette crise de l’esprit et de l’humain que l’œuvre d’Hans Bellmer (1902 – 1975)  tire également toute sa substance. Ses fameuses « poupées » expriment à travers la profonde hétérogénéité du corps qu’elles donnent à voir l’enjeu même du sens de l’être, ou plutôt le non-sens du non-être. De fait, la question de la dislocation qui est au centre des créations de Bellmer peut se lire comme une dislocation du corps-sujet. Entre conflit et désarticulation, le corps disloqué nous introduit au cœur d’un corps qui expérimente ses propres limites. Devenu objet, le corps naturel s’altère au point d’être machinal, post-humain, artificiel, monstrueux³.

Hans Bellmer, autoportrait avec poupée, Paris 1934

Ce n’est pas un hasard si la déconstruction du corps naturel prend dans l’art contemporain les dimensions d’un véritable manifeste, à la limite de l’extrémisme. Témoin l’artiste américain Chris Burden (1946-2015) qui accède à la notoriété avec « Shoot » (1971), où il n’hésite pas à mettre en danger son corps en se faisant tirer dessus par un complice. Cette esthétique de l’extrême violence faite au corps se retrouve dans l’œuvre sulfureuse de l’artiste et vidéaste américain Vito Acconci (New York, 1940-2017). Comme chez Chris Burden, le corps est utilisé comme un langage transgressif et provocateur allant jusqu’à la destruction. Ainsi, la vidéo See Through (1970) montre le reflet du buste de Vito Acconci dans un miroir. Dans la position d’un boxeur, il met des coups de poings à son reflet jusqu’à briser le miroir.

Vito Acconci, See Through, image extraite de la vidéo →
Source : MOMA


Dans cette lutte avec lui-même, avec son identité, comme pour détruire son image, le corps semble la mesure (la démesure ?) de toutes choses : du langage, de l’espace, de la douleur, des structures sociales. Comme nous l’avons vu tout au long de cette étude, l’essentiel n’est pas tant le corps que sa confrontation à une situation qui questionne l’identité même de notre être au monde. L’art du corps semble donc pleinement confirmer ces propos de David Le Breton : « Entre l’homme et son corps, il y a un jeu, au double sens du terme. Le corps est aujourd’hui un double, un autre soi-même mais disponible à toutes les modifications, preuve radicale et modulable de l’existence personnelle et affichage d’une identité provisoirement ou durablement choisie » |Source|. 

  1. Virginie Luc, Gérard Rancinan, Art à mort, Éditions Léo Scheer, Paris 2002, page 47.
  2. François Pluchart, L’Art : un acte de participation au monde. Nîmes : Jacqueline Chambon, 2002, page 180. Cité par Chantal Pontbriand (2002).
  3. Voir à ce sujet notre support de cours : « Extraordinaire, monstruosité et métamorphose ».

Corps et malaise identitaire

Corps sujet, corps objet


« Le corps, donc, comme cette réalité de toute façon présente à notre être, absolument tangible mais aussi divisée sans arrêt : un objet, et un sujet ; le support du moi mais, aussi bien, celui d’autrui ; une incarnation, et tout autant une représentation. Un complexe, en somme, tandis que la vie se charge d’harmoniser du mieux possible ces pôles d’appréhension divergents du phénomène corporel ; et un problème, de fait, sitôt et pour peu que défaille cette mécanique d’harmonisation. S’il est à tous au quotidien, s’il fait en termes cliniques la fortune de la psychologie et de l’hôpital, le corps compris comme complexe problématique n’en est pas moins aussi, comme on devine, le bien de l’art. Ce qu’est le corps, réalité, enjeu et stratégies, trouve là une déclinaison des plus aiguës qui soit. Car l’artiste ne fait pas qu’éprouver son corps, à l’instar de tout un chacun. Encore lui faut-il en écrire la formule. L’œuvre d’art joue ce rôle, dont une Sarah Kofman, dans la lumière freudienne, a bien montré la fonction à la fois transitive et réparatrice. Que l’artiste, en un raccourci radical, décide de dire son corps seul, de le conjuguer, d’en produire l’image ou la matière, voilà qui démultiplie aussitôt l’enjeu de l’art, mais de manière paradoxale, le champ de l’expression artistique se révélant subitement concentré. Élisant son corps comme “objet d’art” (H. P. Jeudy), l’artiste regarde moins loin, il se contient à sa chair, aux représentations égotistes qu’il forme de celle-ci, au seul réseau sensible qui s’organise à partir d’elle. Mais ce faisant, il lui faut scruter au plus profond, s’ouvrir, investir son être propre, accepter de faire de lui-même un sujet d’expérience. ».

Paul Ardenne

L’Image corps, Figures de l’humain dans l’art du XXe siècle,  Editions du regard, Paris 2001.

Ce que nous comprenons, c’est la manière dont le corps, à travers l’art, n’a cessé de rendre compte de cette crise de la société dont nous sommes les témoins. 

Hans Bellmer, Variations sur le montage d’une mineure articulée (Minotaure n°6, décembre 1934).

En dépassant ses limites, le corps s’affranchit de tout manichéisme pour donner consistance à ce qui relevait hier de la Science-fiction, voire du nihilisme. 


Ángela Burón, « Anatomie surréaliste », 2016

Il ne fait guère de doute en effet qu’au XXIe siècle, l’art accompagnera les tendances actuelles aux transformations du corps et à l’hybridation. Cette tendance n’est en rien un quelconque abandon du corps naturel : comme l’affirme très bien l’artiste Stelarc, dans  un entretien avec Jacques Donguy le 30 novembre 1995, « Depuis que nous avons évolué en tant qu’hominidés et que deux membres sont devenus préhenseurs, nous avons commencé à créer des artefacts, des outils, des instruments, des ordinateurs… Le corps a toujours possédé la technologie […]. Pour moi, cette mentalité technophobique de la fin du millénaire est très étrange, et je pense qu’elle est déclenchée par une notion nostalgique, ou plutôt romantique, selon laquelle le corps est simplement biologique dans un paysage naturel, ce qui n’a jamais été le cas »¹

Stelarc, Handswriting, Maki Gallery, Tokyo 1982.

Une telle conception n’est cependant pas évidente : de fait, ce qui est radicalement nouveau dans l’art contemporain, c’est la façon dont les artistes s’accommodent des possibilités inouïes de la science pour façonner le corps au gré de leurs envies ou de leurs fantasmes. On objectera à juste titre que l’art a valorisé par le passé d’audacieuses manipulations corporelles : ainsi les savoureux portraits phytomorphes du peintre italien Giuseppe Arcimboldo (Milan, 1537-1593) suggérés par des végétaux, des animaux ou des objets astucieusement disposés. Mais point de manipulation génétique derrière ces têtes plaisantes composées de fruits, légumes, végétaux : plutôt une invitation à rappeler combien notre corps est « nourri » par une nature douce et bienveillante comme le serait une mère nourricière. 

← Giuseppe Arcimboldo, Vertumne (huile sur toile, 1690).  Château de Skokloster (Suède)

Au contraire de cet humanisme, l’art moderne suppose un changement dans la représentation de notre propre corps. Ainsi, l’attrait fantasmé pour les techno-sciences amène à reconstruire l’identité même de l’humain. Entre raison et déraison, sentiment de finitude et pressentiment de l’infini, le corps artificiel ne tend-il pas à devenir un pur artefact ? Car cette dissolution du corps-sujet en corps-objet implique nécessairement une mise à distance du corps comme substrat de l’être. D’où cette question essentielle : le corps a-t-il le même statut que les choses ? Et pareille démarche ne s’apparente-t-elle pas à une objetisation du corps humain ?

En manipulant le corps comme s’il s’agissait d’un appareil, d’une machine, les artistes ne mettent-ils pas en évidence la facticité et le vide du soi corporel dans le monde moderne ? Devenu signe, illusion (cf. Baudrillard), le corps est mis en scène selon la logique de la « société du spectacle » pour reprendre une célèbre expression de Guy Debord.

Claes Oldenburg posant devant l’une de ses œuvres (Giant toothpaste tube, 1964)
  1. Stelarc, L’Art au corps : le corps exposé de Man Ray à nos joursCatalogue de l’exposition, Musées de Marseille/Réunion des Musées Nationaux, 1996 page 217. COTE CDI : 7.038.6 ART

Vers un art « post-humain » ? 

En cherchant à remettre en cause la conception traditionnelle de la nature humaine et des valeurs morales, l’art mutant s’inscrit dans le dépassement subversif du corps selon une logique de (dé)-monstration proche de l’exhibition voire de l’obscène : transparence et voyeurisme vont de pair. Impudiques, exhibant et maltraitant le corps comme une chose, les tendances artistiques actuelles tendent en effet à faire du corps un simple conglomérat de tissus et d’organes remettant en question notre espace intime. Faut-il y voir une tentative un peu vaine de lutter contre la réification de l’homme par la technologie ?

Ce qui est certain, c’est que le  monde postmoderne imposera de renoncer à ce qui définissait conventionnellement notre individualité. Il n’est guère étonnant que la fragmentation et la dépersonnalisation soient à la base de l’art moderne : la personne, c’est le corps biologique, marqué par les déterminismes, la douleur, les émotions. Antonin Artaud disait « Là où ça sent la merde, ça sent l’être » (Pour en finir avec le jugement de Dieu) : derrière ces propos ouvertement provocateurs, il y a l’idée que c’est le corps qui nous fait exister.

Fragmenter le corps, c’est fragmenter l’être. L’art fragmenté du XXIe siècle est à la recherche du sens perdu, de même que l’homme fragmenté est en quête de son corps perdu : « à corps perdu » pourrions-nous dire… D’où cette question : « L’art du XXIe siècle sera-t-il post-humain ? » Tourné en 1997, le clip All Is Full of Love de l’artiste islandaise Björk (album Homogenic) apporte un élément de réponse en amenant à penser l’humain à travers le machinique.

Ce qui était aliénation dans Les Temps modernes de Chaplin prend ici une toute autre valeur : derrière les mouvements de piston, les agencements machiniques de vissage et les multiples rotations d’éléments mécaniques, c’est bien le corps humain qui se donne à penser comme machine : machine-organe, machine désirante utilisée à des fins de neutralisation du corps. Le titre même du clip suggère un accouplement… de machines, selon une logique de prise en charge des pulsions. Humanisée, la machine est indissociable d’une dépersonnalisation de l’homme : utopie terrifiante du corps idéal tourné en dystopie.

Reconnaissons-le, cette évolution de l’art qui fait du corps un espace d’expérimentation sans limite est fondamentalement une crise de l’humain. Corps en crise, crise du corps, perte de soi, désir de changer de peau, d’apparence, de sexe, recherche d’une nouvelle chair dans le corps artificiel, exploration des limites par la mise en danger du corps…

Autant d’indices d’un refus du « fondement objectal et existentiel du corps »¹ qui peuvent se lire comme une volonté de réécriture de l’Homme. En substituant le machinique, l’organique, l’animal à l’humain, l’art confronte le réel à toutes les virtualités : le corps devient malléable, transformable, manipulable. Il perd sa rigidité, et ce faisant s’affranchit de l’obsolescence programmée du corps

  1. Patricia Signorile, Paul Valéry philosophe de l’art, L’architectonique de sa pensée à la lumière des Cahiers, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 1993, page 71.

Pour conclure…
Progression de l’homme, régression de l’humain


C

ette négation des déterminismes est sans doute l’aspect le plus marquant de l’art contemporain : marqué par la crise de l’identité, il semble installer durablement l’Homme dans le readymade : mais à la différence de la fameuse bicyclette de Marcel Duchamp en 1916, ce ne sont pas des objets qui sont manipulés, c’est l’homme lui-même promu à la dignité d’objet. Aux roues de bicyclette fixées sur un tabouret, aux urinoirs retournés, aux porte-chapeaux suspendus dans le vide succéderont les bricolages génétiques, les clonages et autres manipulations du corps humain dont l’art contemporain semble tirer son inexorable substance…

Au scepticisme absolu de l’art d’après-guerre dans la seconde moitié du vingtième siècle, qui considérait le monde ainsi que l’existence humaine comme dénués de sens, semble ainsi succéder aujourd’hui un art qui tente désespérément de s’approprier la recherche d’un sens dans l’homme artificiel. 

Progression de l’homme, régression de l’humain :
ce paradoxe est à la base  de notre postmodernité
.

Progression de l’homme, c’est-à-dire négation des déterminismes… Mais cela ne revient-il pas en définitive à nier l’élément le plus essentiel de l’humain, qui est son humanité, c’est-à-dire sa conscience qu’il a de lui-même ? Comme le disait Paul Valéry, « La vie est pour chacun l’acte de son corps »…

© Bruno Rigolt30 décembre 2017 (dernière mise à jour : 09/10/2020. 05:33)

© Bruno Rigolt, « ↑/↓ », 01/01/2018 (digital painting)

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Support de cours BTS. Thème « Corps naturel, corps artificiel » Corps en crise, crise du corps : du corps comme objet d’art au corps dystopique

Support de cours BTS. Thème « Corps naturel, corps artificiel »


Les dystopies du corps :
Corps en crise, crise du corps

Le corps entre survalorisation et dépréciation


par Bruno Rigolt

Niveau de difficulté de ce cours :  difficile 

« Une autre fois, un démon d’anatomiste ne m’a-t-il pas, pour s’amuser, mis en pièces comme une poupée articulée, destinée à servir à toutes sortes d’essais diaboliques, voulant voir, par exemple, quel effet produirait un de mes pieds planté au milieu de ma nuque ou mon bras droit fixé dans le prolongement de ma jambe gauche ?… »

Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, « Le Magnétiseur », 1814.
In : Contes. |Wikisource|

« Nos corps entrent dans les divans sur lesquels nous sommes assis, et les divans
entrent en nous comme le tramway qui passe entre les maisons.»

Umberto Boccioni
Cité par Pierre Courthion, « Boccioni sculpteur de l’antisculptural »
In : XXe siècle, n°19, juin 1962 (« Tournants décisifs »), page 17.

N

ous vivons une époque de profonde transgression, époque de mutations et de redéfinition sans précédent des valeurs humaines. Tout semble pourtant comme avant : les guerres sont les mêmes guerres, le sang versé est le même sang versé, et le soleil est le même soleil qu’il y a quatre milliards et demi d’années. Mais voici qu’en vérité les territoires de l’homme se sont profondément transformés. Sans nous en rendre compte, nous marchons dans les ornières d’un monde qui s’est structurellement modifié, avec ses visions de séismes et de tsunamis, monde qui implique de redessiner les liens entre les chemins sinistrés de l’Humanisme et la grande mutation de notre système identitaire promise par les temps à venir.

En fait, cette mort des civilisations, terriblement annoncée par Paul Valéry dans la Crise de l’esprit en 1916, s’apparente davantage à une mutation anthropologique : l’individu hypermoderne est l’enfant mort-né de l’idée de société au sens historique du terme, comme si le monde ayant dépassé ses limites, l’avait contraint à se chercher d’autres abris pour y loger son corps. Et face à ce monde mutant, monde sans idéal, sans quête, sans transcendance, répond l’idée de corps-spectacle, de corps médiatique, de corps augmenté, amélioré, seules possibilités pour l’humain de dépasser ses limites et d’exprimer son essence. 

Le corps comme « matériau expérimental »

Ainsi que nous le notions dans un précédent support de cours*, « cette décorporéisation du corps est en fait étroitement associée à une quête pour l’homme de son corps utopique […] comme si la vie artificielle constituait l’aveu frappant de sa finitude ». Je parlais de corps utopique mais le développement du scientisme à partir de la seconde moité du XIXe siècle n’oblige-t-il pas plutôt à parler de corps dystopique ? 

Nul mieux que l’art à partir du XXe siècle n’a en effet exprimé ce désenchantement du corps qui est fondamentalement une crise de l’Humanisme. 

Malmené et asservi par la science, déconnecté de la pensée humaniste, noyé au sein d’une machine sociale qui le submerge, le corps devient le lieu d’expérimentation de l’humain. Prisonnier entre l’utopie d’une jeunesse éternelle et la dystopie d’une trop longue vieillesse, il subit à partir du vingtième siècle une crise fondamentale, qui est d’abord une crise de l’identité corporelle. 

René Magritte Entr’acte (huile sur toile), 1928. Collection privée.

Livré à une expérimentation illimitée sur lui-même, le corps perd d’une part son intégrité physique : il cesse d’avoir une forme absolue ; il devint variable et ouvert à toutes les déformations possibles comme en témoigne cette curieuse toile de Magritte, Entr’acte, peinte en 1928 : on y voit depuis le fond de scène d’un théâtre des fragments de corps désexués et sans visage semblant regarder les rangs d’un public absent remplacé par un étrange décor volcanique.

Mais ce renversement des relations premier-plan/arrière-plan² suggère plus fondamentalement un renversement des valeurs morales : en perdant son unité organique, le corps perd conséquemment son intégrité métaphysique. Aux conceptions religieuses traditionnelle du corps —marqué par l’unité originelle et promis à la résurrection—, s’oppose un corps morcelé, libéré de l’éthique, soumis à toutes les dérives plastiques de l’objet et à tous les fantasmes de l’imaginaire. 

Ce renversement de la relation entre le corps et la réalité sera l’une des constantes de l’art du vingtième siècle, à commencer par le Cubisme. Le tableau de Picasso intitulé « Femmes devant la mer » (1956) est une parfaite illustration des remarques précédentes. En introduisant dans sa peinture des distorsions, des schématisations géométriques, des morcellements, le peintre provoque une remise en question des normes de beauté du corps. 

Épuré, dépouillé, schématisé, le corps se disloque, se distend, explose, et passe finalement du domaine de la représentation au domaine de l’abstractionCe renversement des goûts et des pensées est essentiel : dégagé de son contexte référentiel, le corps semble se métamorphoser au point de n’être plus qu’un matériau de base, hors-norme, distancié, déconnecté de l’esthétique traditionnelle : corps comme outil conceptuel, corps comme artifice, comme image mentale projetée sur le sujet. 

Il faut ici faire remarquer combien, au-delà de la peinture de Picasso et du Cubisme, c’est tout l’art moderne qui a révolutionné notre rapport au corps en introduisant une esthétique de la distanciation du corps naturelEn déformant le visage et le corps humains, l’art moderne s’inscrit ainsi dans un esprit de révolte par rapport au réel. Délivré de son obligation de ressemblance, soumis à l’indéterminé, à l’aléatoire, au hasard, le corps devient un instrument d’exploration et progressivement, de transgression sociale.

* Corps humain et corps « déshumain » : entre identité et altérité

  1. Voir à ce sujet l’ouvrage de Marcel Paquet, Magritte ou l’éclipse de l’être, Éditions La Différence, 1982.


La désublimation du corps dans l’art moderne

Les deux guerres mondiales et les nombreux conflits du vingtième siècle ont sans nul doute accentué cette réification de l’Homme. Au scientisme triomphant qui prévalait depuis la fin du XIXe siècle, la guerre ébranle profondément le statut ontologique de l’Homme : c’est tout l’être qui devient malmené. Par son caractère dramatique, interruptif et hyperbolique, la guerre constitue donc une rupture dans la temporalité historique ainsi qu’une remise en cause brutale du corps comme univers de référence. Ce qui subsiste de l’humain, c’est l’inhumain : corps tordus dans la souffrance, cris des blessés déchirant la nuit, mosaïques de cadavres entassés pêle-mêle dans les fosses…

Dante Gabriel Rossetti
« Lady Lilith », 1866 

Wilmington (USA), Delaware Art Museum

À la quête idéale du corps parfait dont les Préraphaélites, héritiers du puritanisme victorien avaient fait leur matière, répond la représentation du corps en douleur au XXe siècle : le corps perd son unité, il devient une addition d’instants de corps qui l’artificialisent. Ce que Marcel Gromaire (1892-1971) peint dans « La Guerre » (1925), ce ne sont pas des corps d’hommes, ce sont des corps-machines, mécanisés, déshumanisés et pétrifiés dans l’attente de la mort. Statufié dans un espace vide, le corps devient un monument funéraire : corps dystopique, corps-robot assujetti au poison terrifiant des machines¹, et annonciateur du monde de demain, rationalisé et totalitaire qu’a si bien décrit l’écrivain Georges Bernanos dans La France contre les robots.

Marcel Gromaire, « La Guerre » , 1925
(Musée d’art moderne de la Ville de Paris. © ADAGP/RMN – Bulloz)

L’histoire de l’art moderne serait ainsi celle de l’identité perdue. Si elle tire son origine des crises institutionnelles et sociales du dix-neuvième siècle, elle précipite le monde vers une fin de l’histoire marquée par l’abolition de la temporalité et la mise à l’épreuve du corps. « S’attaquant avec la même force, aux natures mortes qu’au corps humain, le Cubisme fait voler en éclat la représentation du réel, déforme la figure humaine jusqu’à la monstruosité »². À la fragmentation de l’Histoire répondent les corps disloqués de Guernica, ébranlant la représentation picturale et sculpturale du XXème siècle. Ces corps disloqués ne sont-ils pas un terrible « théâtre de la cruauté » ? Désordre de corps en chaos, apocalypse en noir et blanc de corps suppliciés et démembrés…

Pablo Picasso, « Guernica », 1937 (détail)
Madrid, Musée Reina Sofía

  1.  Centre Pompidou, « Le corps dans l’œuvre ». 

« 1938-1945 : des camps, des corps, des barbelés, des gardes. Il y avait ceux qui étaient dehors et ceux qui étaient dedans : une masse de chairs qui furent à la fois anonymées, inventoriées, marquées, manipulées, tuées. Au nom de quoi ? […] Folie eugéniste, folie de création, folie meurtrière, folie de l’imaginaire de l’homme qui se prend pour le créateur de la vie à venir. Des images sortent de la nuit et du brouillard, surgissent encore après un demi-siècle : tri des corps devenus choses, objets d’expérimentation, vies devenues rouages d’un travail forcé – de la machine à produire. Des corps-choses sont répertoriés: les hommes d’un côté, les femmes de l’autre ou encore ceux qui vont vivre et travailler et ceux qui vont mourir. Toujours, quel que soit l’ordre du jour, deux files, deux chemins. Couloir de gauche ou couloir de droite, en rangs serrés ; le destin se restreint à un choix qui vous met sur une liste ou sur une autre. Les chairs et l’intime sont gérés, comme les accumulations de linges, de vêtements, de chaussures, de bijoux et autres objets de valeur récupérés. La valeur est regroupée, rangée en série, pour mieux être évaluée. […]. Peut-on encore imaginer un monde à partir de ces cendres-là ? Après les guerres du XXe siècle − après la dernière, celle que l’on a dite totale, celle d’un système nommé totalitaire − l’artiste pouvait-il encore faire de l’art, pouvait-il encore représenter une culture ? »

Lydie Pearl
Corps, sexe et art : dimension symbolique
Paris L’Harmattan 2001. « Préambule », pages 7 et 8.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’exemple du corps artificiel chez les Futuristes italiens

« L’homme multiplié et le règne de la machine »

Filippo Tommaso Marinetti

Il faut préparer aussi la prochaine et inévitable identification de l’homme avec le moteur, facilitant et perfectionnant un échange continuel d’intuitions, de rythmes, d’instincts et de disciplines métalliques, absolument ignorées aujourd’hui par le plus grand nombre, et devinées seulement par les esprits les plus lucides.

[…] nous aspirons à la création d’un type inhumain, en qui seront abolis la douleur morale, la bonté, la tendresse et l’amour, seuls poisons corrosifs de l’intarissable énergie vitale, seuls interrupteurs de notre puissante électricité physiologique.

Nous croyons à la possibilité d’un nombre incalculable de transformations humaines, et nous déclarons sans sourire que des ailes dorment dans la chair de l’homme. Le jour où il sera possible à l’homme d’extérioriser sa volonté de sorte qu’elle se prolonge hors de lui comme un immense bras invisible, le Rêve et le Désir, qui sont aujourd’hui de vains mots, régneront souverainement sur l’espace et sur le temps domptés. 

Le type non humain et mécanique ; construit pour une vitesse omniprésente, sera naturellement cruel, omniscient et combatif. Il sera doué d’organes inattendus : des organes adaptés à un environnement fait de chocs continus. 

F. T. Marinetti,
L’Homme multiplié et le règne de la machine (extraits). Article rédigé en Français en mai 1910.

Cité par Giovanni Lista,
Le Futurisme, textes et manifestes (1909-1944),
Éditions Champ Vallon 2015
|Lien|

Une démesure
du corps humain…

 

 

Il serait intéressant d’évoquer ici le corps technologique souvent vanté par les futuristes italiensEn tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un corps artificiel et hybride, identifié à la machine (voir ci contre), privé de son affectivité, et obsédé par la toute-puissance.

Ainsi dans « L’Homme multiplié et le royaume de la machine », article rédigé en français en 1910 et republié en italien en 1915 dans le recueil Guerra sola igiene del mondo (Guerre seule hygiène du monde), le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement futuriste, fait l’éloge de l’homme futuriste au corps artificiel et mécanique

Comme le note très bien Giovanna Sapperi, « le corps technologique imaginé par Marinetti est donc caractérisé par un processus de métamorphose du sujet en engin métallique. Ce fantasme d’une fusion entre la chair et le métal permet d’imaginer un corps dur, phallique, imimmunisé contre les menaces intérieures et extérieures, un être à la psychologie inhumaine et au corps impénétrable »*.  

Il faut ici évoquer l’œuvre d’Umberto Boccioni, qui est avec le poète Marinetti, le protagoniste le plus important du mouvement futuriste : dans sa célèbre sculpture, Formes uniques de la continuité dans l’espace (1913), il représente un agrégat de formes censées figurer un homme. Mais un homme sans bras, « image triomphante et mythique de l’homme nouveau en marche vers le futur » (G. Lista). Cette déshumanisation du corps naturel correspond inévitablement à une mise à l’écart de l’homme et à une objectivation du corps artificiel : sorte de surhomme fasciste dont le corps dystopique devient la forme primordiale de la Volonté de Puissance :  idéologie du corps artificiel et anti-humanisme vont de pair.

* Giovanna Zapperi, « Du Surhomme au non-homme. Visions du corps-machine en temps de guerre », in : Véronique Adam, Anna Caiozzo, La Fabrique du corps humain : la machine modèle du vivant, CNRS/MSH-Alpes 2010, page 318..

Umberto Boccioni (1882-1916), Formes uniques de la continuité dans l’espace (1913)
New York, MOMA

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L’atteinte au corps dans l’art :
du corps narcissique à la remise en cause de l’intégrité corporelle

Paradoxalement, cet « adieu au corps » (David Le Breton) que nous avons interprété comme une réification croissante de l’Homme, se traduit par une survalorisation du corporel, des postures et des dévoilements. En jouant sur les limites, la provocation corporelle ainsi que le narcissisme hyperbolique, la culture excentrique qui explose dans la deuxième moitié du XXe siècle préfigure l’adieu au corps : véritable chant du cygne, elle précipite le corps dans l’Underground : tatouages, piercings, style punk, épingles à nourrice, vinyle, zips, etc., s’ils magnifient superbement la culture excentrique et son extravagance, traduisent plus fondamentalement un profond dérèglement existentiel

Regardez ce cliché extrait du très beau clip Big girls cry réalisé en 2015 par Daniel Askill pour la pop-star australienne Sia : on y voit la jeune danseuse Maddie Ziegler dans une scène forte évoquant un étranglement. Le symbolisme très élaboré de la chorégraphie de Ryan Heffington interroge immédiatement le rapport au corps et suggère en palimpseste un abus sexuel. Proche du Body Art, le travail artistique sur le corps est inséparable d’un processus de manipulation corporelle : il s’agit presque pour le corps d’éprouver ses propres limites.

Cette expression du danger, de la douleur est également parfaitement rendue dans le clip que Terry Richardson réalisa en 2013 pour la chanteuse Miley Cyrus (Wrecking Ball). Au-delà de la polémique suscitée par le caractère osé du tournage, ce qui transparaît est l’articulation de l’intégrité corporelle, fortement anthropocentrique et narcissique, à l’altérité du moi et du corps suggérée par la dévastation du décor. Cette expression du danger, de la douleur est également parfaitement rendue dans le clip que Terry Richardson réalisa en 2013 pour la chanteuse Miley Cyrus (Wrecking Ball).

Au-delà de la polémique suscitée par le caractère osé du tournage, ce qui transparaît est l’articulation de l’intégrité corporelle, fortement anthropocentrique et narcissique, à l’altérité du moi et du corps suggérée par la dévastation du décor. Mais ne nous méprenons pas sur cette mise en scène du corps : s’il semble sublimé, le corps de la chanteuse est en réalité réifié comme concept puisqu’il se conteste lui-même. Survalorisé comme objet, le corps doit paradoxalement se détruire pour exister en tant que sujet

Peau lisse, visage inexpressif dans un décor de gravas  : le corps sous le regard du photographe japonais Nobuyoshi Araki

Cette remise en cause de l’intégrité corporelle est évidemment particulièrement sensible de nos jours où les souffrances humaines résultant des dysfonctionnements socio-économiques ont profondément ébranlé l’intégrité structuro-fonctionnelle des sociétés : formaté par la publicité, la mode, les médias, confronté brutalement aux enjeux bioéthiques de la génétique, le mythe du corps artificiel semble le point d’ancrage d’un profond désordre social qui résulte en fait d’une culpabilité du corps naturel.

Jamais assez jeune, jamais assez beau, jamais assez mince, le corps est devenu le parent pauvre autant que le souffre-douleur de l’Homme. Si l’atteinte au corps est tellement exploitée dans l’art, particulièrement depuis le XXe siècle, c’est sans doute parce qu’il met en jeu le corps politique et social dont il est en réalité le terrible reflet. Comme le dit très bien Paul Ardenne, « le corps est moins que jamais une figure neutre. Un espace de conflits plutôt, trouble décalque de l’instabilité de la condition humaine » |source| : ce n’est pas l’ordre et la mesure qui façonnent le spectacle du monde mais l’excès, l’hybris et la démesure. 

Alighiero Boetti, Io che prendo il sole a Torino il 19 gennaio 1969 
Boules de ciment, 1969

Au-delà même de la représentation, le corps devient outil, trace et empreinte : corps-mémoire, mais aussi corps hybride, noueux, déformé, découpé, tordu, morcelé… Regardez cet étrange assemblage de boules de ciment réalisé en 1969 par Alighiero Boetti (« Moi qui prends le soleil à Turin le 19 janvier 1969 ») : derrière ces 111 boules de ciment figurant une forme humaine, n’est-ce pas le corps séché d’un cadavre gisant sur le sol, déjà raidi,  que nous contemplons ? En mettant en scène notre relation traumatique à nous-même, le corps dystopique fait donc figure de révélateur des désordres du monde

« L’atteinte corporelle est une attaque du corps de l’espèce, elle perturbe les formes humaines et suscite ainsi le trouble et le rejet. Celui qui s’incise, se brûle ou se suspend dit son mépris ou son indifférence face au corps lisse, hygiénique, esthétique, achevé qui est de mise dans nos sociétés contemporaines. La sacralité diffuse qui entoure socialement le corps est altérée, profanée. En « abîmant » son corps, comme le dit le discours commun, l’individu entre dans une sorte de dissidence. Attenter à l’image du corps (et donc de soi), s’infliger délibérément une douleur, ce sont là deux transgressions essentielles aux yeux de la société, et pour l’individu deux manières de dire son refus des conditions d’existence qui sont les siennes. En brisant les limites du corps, l’individu bouleverse ses propres limites et s’attaque simultanément aux limites de la société, puisque le corps est un symbole pour penser le social. »

David Le Breton

« Lukas Zpira ou le hacker corporel », in : Lukas Zpira, Onanisme Manu Militari II,
Hors Éditions, 2005.

Liée à l’Art corporel (ou Body-Art), l’œuvre de Paul McCarthy exprime cette profonde dystopie du corps : n’hésitant pas à s’automutiler et à maculer son corps de tâches de peinture, McCarthy fait du corps le creuset d’une profonde angoisse existentielle : « J’utilise le corps comme réceptacle des peurs, des obsessions, des conflits générés par notre société »¹. Ces propos sont à rapprocher des prises de position de François Pluchart, l’un des grands théoriciens de l’Art corporel : « Tout créateur est un terroriste dont l’efficacité se mesure à la capacité de dynamiser les esprits et d’entraîner avec lui, pour les transformer, le plus grand nombre d’individus, qu’ils soient ou non conscients de lui être redevables de leur attitude à mieux appréhender l’exercice de la vie »².


Paul McCarthy, « Two heads », 1971-1993. Diptyque cibachrome (© Galerie Georges-Philippe Vallois, Paris)
Exposition L’Art au corps : le corps exposé de Man Ray à nos jours
Marseille, MAC, galeries contemporaines des Musées de Marseille, 6 juillet-15 octobre 1996. Catalogue de l’exposition, page 163.
© Musées de Marseille, Réunion des Musées Nationaux, 1996

C’est de cette crise de l’esprit et de l’humain que l’œuvre d’Hans Bellmer (1902 – 1975)  tire également toute sa substance. Ses fameuses « poupées » expriment à travers la profonde hétérogénéité du corps qu’elles donnent à voir l’enjeu même du sens de l’être, ou plutôt le non-sens du non-être. De fait, la question de la dislocation qui est au centre des créations de Bellmer peut se lire comme une dislocation du corps-sujet. Entre conflit et désarticulation, le corps disloqué nous introduit au cœur d’un corps qui expérimente ses propres limites. Devenu objet, le corps naturel s’altère au point d’être machinal, post-humain, artificiel, monstrueux³.

Hans Bellmer, autoportrait avec poupée, Paris 1934

Ce n’est pas un hasard si la déconstruction du corps naturel prend dans l’art contemporain les dimensions d’un véritable manifeste, à la limite de l’extrémisme. Témoin l’artiste américain Chris Burden (1946-2015) qui accède à la notoriété avec « Shoot » (1971), où il n’hésite pas à mettre en danger son corps en se faisant tirer dessus par un complice. Cette esthétique de l’extrême violence faite au corps se retrouve dans l’œuvre sulfureuse de l’artiste et vidéaste américain Vito Acconci (New York, 1940-2017). Comme chez Chris Burden, le corps est utilisé comme un langage transgressif et provocateur allant jusqu’à la destruction. Ainsi, la vidéo See Through (1970) montre le reflet du buste de Vito Acconci dans un miroir. Dans la position d’un boxeur, il met des coups de poings à son reflet jusqu’à briser le miroir.

Vito Acconci, See Through, image extraite de la vidéo →
Source : MOMA


Dans cette lutte avec lui-même, avec son identité, comme pour détruire son image, le corps semble la mesure (la démesure ?) de toutes choses : du langage, de l’espace, de la douleur, des structures sociales. Comme nous l’avons vu tout au long de cette étude, l’essentiel n’est pas tant le corps que sa confrontation à une situation qui questionne l’identité même de notre être au monde. L’art du corps semble donc pleinement confirmer ces propos de David Le Breton : « Entre l’homme et son corps, il y a un jeu, au double sens du terme. Le corps est aujourd’hui un double, un autre soi-même mais disponible à toutes les modifications, preuve radicale et modulable de l’existence personnelle et affichage d’une identité provisoirement ou durablement choisie » |Source|. 

  1. Virginie Luc, Gérard Rancinan, Art à mort, Éditions Léo Scheer, Paris 2002, page 47.
  2. François Pluchart, L’Art : un acte de participation au monde. Nîmes : Jacqueline Chambon, 2002, page 180. Cité par Chantal Pontbriand (2002).
  3. Voir à ce sujet notre support de cours : « Extraordinaire, monstruosité et métamorphose ».

Corps et malaise identitaire

Corps sujet, corps objet


« Le corps, donc, comme cette réalité de toute façon présente à notre être, absolument tangible mais aussi divisée sans arrêt : un objet, et un sujet ; le support du moi mais, aussi bien, celui d’autrui ; une incarnation, et tout autant une représentation. Un complexe, en somme, tandis que la vie se charge d’harmoniser du mieux possible ces pôles d’appréhension divergents du phénomène corporel ; et un problème, de fait, sitôt et pour peu que défaille cette mécanique d’harmonisation. S’il est à tous au quotidien, s’il fait en termes cliniques la fortune de la psychologie et de l’hôpital, le corps compris comme complexe problématique n’en est pas moins aussi, comme on devine, le bien de l’art. Ce qu’est le corps, réalité, enjeu et stratégies, trouve là une déclinaison des plus aiguës qui soit. Car l’artiste ne fait pas qu’éprouver son corps, à l’instar de tout un chacun. Encore lui faut-il en écrire la formule. L’œuvre d’art joue ce rôle, dont une Sarah Kofman, dans la lumière freudienne, a bien montré la fonction à la fois transitive et réparatrice. Que l’artiste, en un raccourci radical, décide de dire son corps seul, de le conjuguer, d’en produire l’image ou la matière, voilà qui démultiplie aussitôt l’enjeu de l’art, mais de manière paradoxale, le champ de l’expression artistique se révélant subitement concentré. Élisant son corps comme “objet d’art” (H. P. Jeudy), l’artiste regarde moins loin, il se contient à sa chair, aux représentations égotistes qu’il forme de celle-ci, au seul réseau sensible qui s’organise à partir d’elle. Mais ce faisant, il lui faut scruter au plus profond, s’ouvrir, investir son être propre, accepter de faire de lui-même un sujet d’expérience. ».

Paul Ardenne

L’Image corps, Figures de l’humain dans l’art du XXe siècle,  Editions du regard, Paris 2001.

Ce que nous comprenons, c’est la manière dont le corps, à travers l’art, n’a cessé de rendre compte de cette crise de la société dont nous sommes les témoins.

 

Hans Bellmer, Variations sur le montage d’une mineure articulée (Minotaure n°6, décembre 1934).

En dépassant ses limites, le corps s’affranchit de tout manichéisme pour donner consistance à ce qui relevait hier de la Science-fiction, voire du nihilisme. 

Ángela Burón, « Anatomie surréaliste », 2016

Il ne fait guère de doute en effet qu’au XXIe siècle, l’art accompagnera les tendances actuelles aux transformations du corps et à l’hybridation. Cette tendance n’est en rien un quelconque abandon du corps naturel : comme l’affirme très bien l’artiste Stelarc, dans  un entretien avec Jacques Donguy le 30 novembre 1995, « Depuis que nous avons évolué en tant qu’hominidés et que deux membres sont devenus préhenseurs, nous avons commencé à créer des artefacts, des outils, des instruments, des ordinateurs… Le corps a toujours possédé la technologie […]. Pour moi, cette mentalité technophobique de la fin du millénaire est très étrange, et je pense qu’elle est déclenchée par une notion nostalgique, ou plutôt romantique, selon laquelle le corps est simplement biologique dans un paysage naturel, ce qui n’a jamais été le cas »¹

1. Stelarc, L’Art au corps : le corps exposé de Man Ray à nos joursCatalogue de l’exposition, Musées de Marseille/Réunion des Musées Nationaux, 1996 page 217. COTE CDI : 7.038.6 ART

Stelarc, Handswriting, Maki Gallery, Tokyo 1982.

Une telle conception n’est cependant pas évidente : de fait, ce qui est radicalement nouveau dans l’art contemporain, c’est la façon dont les artistes s’accommodent des possibilités inouïes de la science pour façonner le corps au gré de leurs envies ou de leurs fantasmes. On objectera à juste titre que l’art a valorisé par le passé d’audacieuses manipulations corporelles : ainsi les savoureux portraits phytomorphes du peintre italien Giuseppe Arcimboldo (Milan, 1537-1593) suggérés par des végétaux, des animaux ou des objets astucieusement disposés. Mais point de manipulation génétique derrière ces têtes plaisantes composées de fruits, légumes, végétaux : plutôt une invitation à rappeler combien notre corps est « nourri » par une nature douce et bienveillante comme le serait une mère nourricière. 

← Giuseppe Arcimboldo, Vertumne (huile sur toile, 1690).  Château de Skokloster (Suède)

Au contraire de cet humanisme, l’art moderne suppose un changement dans la représentation de notre propre corps. Ainsi, l’attrait fantasmé pour les techno-sciences amène à reconstruire l’identité même de l’humain. Entre raison et déraison, sentiment de finitude et pressentiment de l’infini, le corps artificiel ne tend-il pas à devenir un pur artefact ? Car cette dissolution du corps-sujet en corps-objet implique nécessairement une mise à distance du corps comme substrat de l’être. D’où cette question essentielle : le corps a-t-il le même statut que les choses ? Et pareille démarche ne s’apparente-t-elle pas à une objetisation du corps humain ?

En manipulant le corps comme s’il s’agissait d’un appareil, d’une machine, les artistes ne mettent-ils pas en évidence la facticité et le vide du soi corporel dans le monde moderne ? Devenu signe, illusion (cf. Baudrillard), le corps est mis en scène selon la logique de la « société du spectacle » pour reprendre une célèbre expression de Guy Debord.

                   Claes Oldenburg posant devant l’une de ses œuvres (Giant toothpaste tube, 1964)

Vers un art « post-humain » ? 

En cherchant à remettre en cause la conception traditionnelle de la nature humaine et des valeurs morales, l’art mutant s’inscrit dans le dépassement subversif du corps selon une logique de (dé)-monstration proche de l’exhibition voire de l’obscène : transparence et voyeurisme vont de pair. Impudiques, exhibant et maltraitant le corps comme une chose, les tendances artistiques actuelles tendent en effet à faire du corps un simple conglomérat de tissus et d’organes remettant en question notre espace intime. Faut-il y voir une tentative un peu vaine de lutter contre la réification de l’homme par la technologie ?

Ce qui est certain, c’est que le  monde postmoderne imposera de renoncer à ce qui définissait conventionnellement notre individualité. Il n’est guère étonnant que la fragmentation et la dépersonnalisation soient à la base de l’art moderne : la personne, c’est le corps biologique, marqué par les déterminismes, la douleur, les émotions. Antonin Artaud disait « Là où ça sent la merde, ça sent l’être » (Pour en finir avec le jugement de Dieu) : derrière ces propos ouvertement provocateurs, il y a l’idée que c’est le corps qui nous fait exister.

Fragmenter le corps, c’est fragmenter l’être. L’art fragmenté du XXIe siècle est à la recherche du sens perdu, de même que l’homme fragmenté est en quête de son corps perdu : « à corps perdu » pourrions-nous dire… D’où cette question : « L’art du XXIe siècle sera-t-il post-humain ? » Tourné en 1997, le clip All Is Full of Love de l’artiste islandaise Björk (album Homogenic) apporte un élément de réponse en amenant à penser l’humain à travers le machinique.

Ce qui était aliénation dans Les Temps modernes de Chaplin prend ici une toute autre valeur : derrière les mouvements de piston, les agencements machiniques de vissage et les multiples rotations d’éléments mécaniques, c’est bien le corps humain qui se donne à penser comme machine : machine-organe, machine désirante utilisée à des fins de neutralisation du corps. Le titre même du clip suggère un accouplement… de machines, selon une logique de prise en charge des pulsions. Humanisée, la machine est indissociable d’une dépersonnalisation de l’homme : utopie terrifiante du corps idéal tourné en dystopie.

Reconnaissons-le, cette évolution de l’art qui fait du corps un espace d’expérimentation sans limite est fondamentalement une crise de l’humain. Corps en crise, crise du corps, perte de soi, désir de changer de peau, d’apparence, de sexe, recherche d’une nouvelle chair dans le corps artificiel, exploration des limites par la mise en danger du corps…

Autant d’indices d’un refus du « fondement objectal et existentiel du corps »2 qui peuvent se lire comme une volonté de réécriture de l’Homme. En substituant le machinique, l’organique, l’animal à l’humain, l’art confronte le réel à toutes les virtualités : le corps devient malléable, transformable, manipulable. Il perd sa rigidité, et ce faisant s’affranchit de l’obsolescence programmée du corps

2. Patricia Signorile, Paul Valéry philosophe de l’art, L’architectonique de sa pensée à la lumière des Cahiers, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 1993, page 71.

Pour conclure…
Progression de l’homme, régression de l’humain


C

ette négation des déterminismes est sans doute l’aspect le plus marquant de l’art contemporain : marqué par la crise de l’identité, il semble installer durablement l’Homme dans le readymade : mais à la différence de la fameuse bicyclette de Marcel Duchamp en 1916, ce ne sont pas des objets qui sont manipulés, c’est l’homme lui-même promu à la dignité d’objet. Aux roues de bicyclette fixées sur un tabouret, aux urinoirs retournés, aux porte-chapeaux suspendus dans le vide succéderont les bricolages génétiques, les clonages et autres manipulations du corps humain dont l’art contemporain semble tirer son inexorable substance…

Au scepticisme absolu de l’art d’après-guerre dans la seconde moitié du vingtième siècle, qui considérait le monde ainsi que l’existence humaine comme dénués de sens, semble ainsi succéder aujourd’hui un art qui tente désespérément de s’approprier la recherche d’un sens dans l’homme artificiel. 

Progression de l’homme, régression de l’humain :
ce paradoxe est à la base  de notre postmodernité
.

Progression de l’homme, c’est-à-dire négation des déterminismes… Mais cela ne revient-il pas en définitive à nier l’élément le plus essentiel de l’humain, qui est son humanité, c’est-à-dire sa conscience qu’il a de lui-même ? Comme le disait Paul Valéry, « La vie est pour chacun l’acte de son corps »…

© Bruno Rigolt30 décembre 2017 (dernière mise à jour : 11/09/2022. 17:22)

© Bruno Rigolt, « ↑/↓ », 01/01/2018 (digital painting)

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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Leny Escudero

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui, jeudi 10 août : Leny Escudero (fin de l’exposition 2017)
Hier, mercredi 9 août : Cœur de Pirate 

Leny Escudero :
« Vivre pour des idées »

(1973)

Paroles : Leny Escudero ; musique : Thierry Fervant (Mauley, dit)
Album : Vivre pour des isées, 1973
Label : Malypense

Site Web : http://www.lenyescudero.fr

 

était à Teruel et à Guadalajara,
Madrid aussi le vit
Au fond du Guadarrama.
Qui a gagné ? Qui a perdu ?
Nul ne le sait, nul ne l’a su,
Qui s’en souvient encore ?
Faudrait le demander aux morts.

J’étais pas gros, je vous le dis
Les yeux encore ensommeillés,
Mon père sur une chaise assis
Les pieds et les mains attachés,
Et j’avais peur, et j’avais froid,
Un homme m’a dit : « Calme-toi ! »
Un homme qui était différent
Sans arme mais il portait des gants,
Une cravache qui lui donnait un air…
Un peu de sang coulait sur la joue de mon père.

Et j’avais peur et j’avais froid,
L’homme m’a dit : « Ecoute-moi,
Je vais te poser une question
La vie de ton père en répond.
Dis-moi quelle est la capitale,
Voyons… de l’Australie Australe ? »
Je n’risquais pas de me tromper
On ne m’avait jamais parlé
Des grandes villes qui ont des noms si fiers,
Une larme coulait sur la joue de mon père.

Et j’avais peur et j’avais froid,
J’ai dû pleurer aussi je crois,
Mais l’homme a eu comme un sourire
Et puis je l’ai entendu dire :
« C’est un brave homme, coupez ses liens !
Ton enfant tu l’éduques bien,
Car tu as le sens du devoir,
Chacun son dû et son savoir »
Ils sont partis au petit matin clair,
J’ai couru me blottir dans les bras de mon père.

Il m’a serré fort contre lui
« J’ai honte tu sais mon petit,
Je me demandais, cette guerre
Pour quelle raison j’irais la faire ?
Mais maintenant je puis le dire :
Pour que tu saches lire et écrire. »
J’aurais voulu le retenir,
Alors mon père m’a dit : « Mourir
Pour des idées, ça n’est qu’un accident. »
Je sais lire et écrire et mon père est vivant.

Il était à Teruel et à Guadalajara
Madrid aussi le vit
Au fond du Guadarrama…

Copyright © 1973, Leny Escudro ; Thierry Fervant / Malypense
e Records_
 Crédit iconographique (lettrine) : Bruno Rigolt, d’après un détail de Guernica (Picasso, 1937, huile sur toile).
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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Cœur de Pirate

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui, mercredi 9 août :
Cœur de Pirate (Béatrice Martin, dite). Canada (Québec)

Hier, mardi 8 août : Dick Annegarn
Demain,  jeudi 10 août (fin de l’exposition) : Lény Escudéro

Cœur de Pirate :
« Crier tout bas »

(2015)

Paroles et musique : Cœur de Pirate (Béatrice Martin)
Album : Roses, 2015
Labels : Dare To Care Records (Canada) ; Universal Music (Division Barclay)

Site Web : http://www.coeurdepirate.com

 

 

t’ai vu tracer le long du paysage
Une ligne des aimées qui détruisent ton langage
Et quand tu chantais plus fort dans ton silence
Je voyais les larmes couler toujours à contresens

Mais quand les saisons attendront ton retour
Ce s’ra le vent qui portera secours

Et si la terre est sombre et si la pluie te noie
Raconte-moi qu’on puisse trembler ensemble
Et si le jour n’vient pas dans la nuit des perdus
Raconte-moi qu’on puisse crier tout bas
Crier tout bas

J’ai voulu calmer ton souffle qui s’étouffait
Des courses vers le vide ton rire qui soupirait
Si tu mets le cap vers des eaux restant troubles
Je s’rai le phare qui te guidera toujours

Mais quand les saisons attendront ton retour
Ce s’ra le vent qui portera secours

Et si la terre est sombre et si la pluie te noie
Raconte-moi qu’on puisse trembler ensemble
Et si le jour n’vient pas dans la nuit des perdus
Raconte-moi qu’on puisse crier tout bas
Crier tout bas

Je t’ai vu tracer le long du paysage
Une ligne des aimées qui détruisent ton langage
Et quand tu chantais plus fort dans ton silence
Je voyais les larmes couler toujours à contresens

Et si la terre est sombre et si la pluie te noie
Raconte-moi qu’on puisse trembler ensemble
Et si le jour n’vient pas dans la nuit des perdus
Raconte-moi qu’on puisse crier tout bas

Et si la terre est sombre et si la pluie te noie
Raconte-moi qu’on puisse trembler ensemble
Et si le jour n’vient pas dans la nuit des perdus
Raconte-moi qu’on puisse crier tout bas
Crier tout bas

Copyright © 2015, Cœur de Pirate (Béatrice Martin) / Dare To Care Records /Barclay
Dare To Care Records_
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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Dick Annegarn

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui, mardi 8 août : Dick Annegarn
Hier, lundi 7 août : Rose
Demain,  mercredi 9 août : Cœur de Pirate

Dick Annegarn :
« Bruxelles »

(1972, 1974¹)

Paroles et musique : Dick Annegarn
Album : Sacré géranium, 1974
Label : Polydor

 

ruxelles, ma belle,
Je te rejoins bientôt,
Aussitôt que Paris me trahit
Et je sens que son amour est gris, et puis
Elle me soupçonne d’être avec toi le soir
Je reconnais c’est vrai
Tous les soirs dans ma tête
C’est la fête des anciens combattants
D’une guerre qui est toujours à faire

Bruxelles, attends moi j’arrive
Bientôt je prends la dérive

Michel, te rappelles-tu
De la détresse de la kermesse
De la gare du Midi ?
Te rappelles-tu de ta Sophie
Qui ne t’avait même pas reconnu ?
Les néons, les Léon, les nom de djeu²
Sublime décadence, la danse des panses,
Ministère de la bière, artère vers l’enfer,
Place de Brouckère.

Bruxelles, attends-moi j’arrive
Bientôt je prends la dérive

Cruel duel celui qui oppose
Paris névrose et Bruxelles abrutie
Qui se dit que bientôt
Ce sera fini
L’ennui de l’ennui
Tu vas me revoir Mademoiselle Bruxelles
Mais je ne serai plus tel que tu m’as connu
Je serai abattu courbatu combattu
Mais je serai venu.

Bruxelles, attends-moi j’arrive
Bientôt je prends la dérive

Paris je te laisse mon lit…

Copyright © 1974, Dick Annegarn / Columbia / Warner Chappell Music France
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  1. Chanson composée en 1972, au moment où Dick Annegarn, chanteur néerlandais d’expression essentiellement française (La Haye, Pays-Bas, 1952 – ), après avoir passé une douzaine d’années en Belgique, s’installe dans la Ville Lumière.  La chanson sort en 1974 dans le premier album de Dick Annegarn : Sacré Géranium (Polydor).
  2. Nom de djeu ou Nomdedjeu : Nom de Dieu (juron populaire)

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Rose

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui, lundi 7 août : Røse (Keren Meloul, dite)
Hier, dimanche 6 août : Pierre Perret
Demain,  mardi 8 août : Dick Annegarn

Røse :
« Aux éclats je ris »

(2013)

Paroles et musique : Rose (Keren Meloul)
Album : Et puis juin, 2013
Label : Columbia

Site web : http://www.rose-lesite.fr/
Blog : http://www.rose-leblog.fr/

 

soir j’ai pas l’moral, c’est comme ça qu’on dit
Quand tout nous fait mal, mais ça pourrait êt’ pire.
On a la vie qui va, ça s’fait pas de l’ouvrir
Ça s’fait vraiment pas.

Ce soir j’ai pas l’sourire, c’est comme ça qu’on dit
Quand on s’ennuie à mourir, mais ça pourrait êt’ pire.
On a la vie jolie, ça s’fait pas de l’ouvrir,
C’est vraiment pas poli.

Mais parfois, oh ! comme je crève
De ce corps, de cette vie,
Je me mords les rêves
Et me tords les envies
C’est pas la mort, je me lève
Et aux éclats je ris.

Ce soir j’ai pas le cœur, c’est comme ça qu’on dit
Quand on rêve d’ailleurs et ça pourrait êt’ pire.
On a la vie qu’on peut, ça s’fait pas de l’ouvrir
C’est vraiment pas sérieux.

Mais parfois, oh ! comme je crève
De ce corps, de cette vie,
Je me mords les rêves
Et me tords les envies
C’est pas la mort, je me lève
Et aux éclats je ris.

Mais parfois, oh ! comme je crève
De ce corps, de cette vie,
Je me mords les rêves
Et me tords les envies
C’est pas la mort, je me lève
Et aux éclats je ris.

On a la vie qu’on a, à quoi ça sert de l’ouvrir ?
À quoi ça servira ?
À quoi ça servira ?
À quoi ça servira ?

Copyright © 2013, Røse (Keren Meloul) / Columbia
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Crédit iconographique (lettrine) : © août 2017, Bruno Rigolt (photomontage, peinture numérique)

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Pierre Perret

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui dimanche 6 août : Pierre Perret
Hier, samedi 5  août : Sapho
Demain,  lundi 7 août : Rose

Pierre Perret :
« Femmes battues »

(2010)

Paroles et musique : Pierre Perret
Album : La Femme grillagée, 2010
Label : Naïve Records /Éditions Adèle

Site web : http://pierreperret.fr/

abassée à mort par amour
Paraît qu’ c’est courant de nos jours
Le métier d’épouse n’est pas sûr
Quand on est la femme d’un vrai dur
Mais celle qu’il appelle sa traînée
D’infidélité soupçonnée
A pourtant aimé ce débris
Qui la frappe à bras raccourcis

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

Au commissariat du quartier
La femme tuméfiée et l’époux
Sont debout devant l’brigadier
Qui soupire et dit encore vous
Vot’ mari présent chère madame
Prétend qu’ vous l’avez bien cherché
Pourquoi faire alors tout un drame
Vous n’êt’s pas tell’ment amochée

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

Il prétend qu’ vous êtes économe
Du tissu qui cache vos rondeurs
En vous corrigeant c’est en somme
Qu’il apaise un peu sa rancœur
Rentrez tous les deux vous coucher
Ça va s’ régler sur l’oreiller
Les voisins n’ vont pas protester
En d’vinant pourquoi vous criez

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

Tant qu’ les voies de fait sont bénignes
Des blessures ouvertes ou des bleus
Pour nous policiers la consigne
C’est de n’ pas sévir pour si peu
S’il vous étouffait sous la couette
S’il vous étranglait de ses mains
Nous pourrions ouvrir une enquête
Vous n’ seriez pas morte pour rien

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

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Copyright © 2010, Pierre Perret / Naïve Records / Éditions Adèle
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Crédit iconographique (lettrine) : © août 2017, Bruno Rigolt (photomontage, peinture numérique)

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Sapho

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui samedi 5 août : Sapho (Danielle Ebguy). France/Maroc
Hier, vendredi 4 août : Raphael
Demain,  dimanche 6 août : Pierre Perret

Sapho :
« Petite fille veut le monde »

(2009)

Paroles et musique : Sapho (Danielle Ebguy)
Album : El Sol y la Luna, 2009
Label : EPM Musique

Site web : http://www.sapho.org/

 

 

a petite fille veut le monde
Mais son avenir est tout tracé.
On prépare un mari pour elle
Une maison pour l’encercler.
Lui il ira voir les filles
Et puis il boira du mescal.
Elle préparera les quésadilles
Et puis ce qu’il mange en général.

Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

 

Ça, les filles elles sont très libres
Mais on les regarde de travers.
Elles ont que leurs fesses pour vivre,
Elles n’ont plus ni père ni mère.
Leurs familles ne veulent plus d’elles,
Elles rient des hommes dans les bars,
Mais personne personne qui les aime.
C’est une autre misère noire.

Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

La petite fille veut le monde
Mais son avenir est tout tracé.
Sa mère va faire des ménages
C’est chez des touristes français.
Elle revient avec de la viande
Et des récits très luxueux.
La Señora est un peu folle,
Elle fait rien, elle dessine un peu.

Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

La petite fille veut le monde
Elle regarde la Señora.
Elle qui a l’air de l’avoir, le monde,
Elle est née ailleurs c’est pour ça.
La petite fille veut le monde
Son avenir est-il tout tracé ?
On prépare une maison pour elle,
Son temps sera encerclé.

Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

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Copyright © 2009, Sapho (Danielle Ebguy) / EPM Musique
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Crédit iconographique (lettrine) : © août 2017, Bruno Rigolt

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Raphael

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui vendredi 4 août : Raphael (Raphaël Haroche)
Hier, jeudi 3 août : La Grand Sophie
Demain,  samedi 5 août : Sapho

Raphael :
« Si jamais je nais demain »

(2015)

Paroles et musique  : Raphaël Haroche
Album : Somnambules, 2015
Label : Warner Music

Site web : https://www.raphael.fm

si jamais jamais je nais demain
Pas de nom, pas de jour 
Encore rien regardé 
Même pas appris à pleurer.
Si je voulais revenir en arrière,
Refermer un instant les paupières,
Si je n’avais jamais eu de mère,
Juste un peu de boue et de terre. 

Et si jamais jamais jamais je nais demain
Les plantes, les oiseaux et les jardins
Les hommes un cartable sur le dos
S’en vont en chantant jusqu’au tombeau.
De la pluie qui coule sur leurs dos
Sept jours sur la terre le royaume du mensonge
Les cœurs que l’amour ronge
Que l’amour ronge

Et si jamais jamais jamais je nais demain
Que je change d’avis en chemin
Dans la ruche, merveilleux, fragile comme des œufs
Comme une lumière s’éteint.
Sans pleurs et sans chagrin,
Les ailes des oiseaux nous pousseront dans le dos
Si jamais jamais je nais demain
Faites que je retrouve le chemin

Si jamais je meurs demain
Faites que je retrouve le chemin.

Pourquoi ? Pourquoi ne suis-je pas en 1837 ?
Les forêts de Paris
Pourquoi n’ai-je pas un arbre dans ma famille ?
On s’offrirait des fleurs,
On s’offrirait des fleurs…

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Copyright © 2015, Raphaël Haroche / Warner Music
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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : La Grande Sophie

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui jeudi 3 août : La Grande Sophie (Sophie Huriaux, dite)
Hier, mercredi 2 août : Georges Brassens
Demain,  vendredi 4 août : Raphaël

La Grande Sophie :
« Suzanne »

(2012)

Paroles et musique  : Sophie Huriaux
Album : La Place du fantôme, 2012
Label : Polydor Records

Site web : http://www.lagrandesophie.com.fr

egarde-moi, j’ai bien changé Suzanne,
J’ai viré de l’autre côté de mon nid,
Le volcan ne s’éteint pas Suzanne,
La mer est haute, rien n’est tranquille.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’attend ?
Qu’est-ce qui m’a pris ? Et quand j’y pense
Comment te dire ce que j’entends ?
Venu de nulle part, un autre vertige.

Qu’as-tu fait de mes étoiles, Suzanne ?
Au fond de mes yeux, les deux locataires.
Qu’as-tu vu dans la spirale, Suzanne ?
Le long de mes côtes, le bord de la terre.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’attend ?
Qu’est-ce qui m’a pris ? Et quand j’y pense 
Comment te dire ce que j’entends ?
Venu de nulle part, un autre vertige.

Je sais, tu n’existes pas Suzanne
Pourtant je te parle, pourtant je te parle,
Ton oreille, un coquillage Suzanne
Où j’entends la mer.

Quand je suis en ville,
Quand je suis en vie,
Réponds-moi Suzanne,
Réponds-moi Suzanne…

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Copyright © 2012, Sophie Huriaux / Polydor Records
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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Georges Brassens

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui mercredi 2 août : Georges Brassens
Hier, mardi 1er août : Emily Loizeau
Demain,  jeudi 3 août : La Grande Sophie

Georges Brassens :
« Les amoureux des bancs publics »

(1947, 1953¹)

Paroles et musique  : Georges Brassens
Album : Le Vent, 1953
Label : Polydor

es gens qui voient de travers
Pensent que les bancs verts
Qu’on voit sur les trottoirs
Sont faits pour les impotents ou les ventripotents
Mais c’est une absurdité
Car à la vérité,
Ils sont là c’est notoire
Pour accueillir quelque temps les amours débutants.
_
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’foutant pas mal du r’gard oblique
Des passants honnêtes,
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’disant des « Je t’aim’ » pathétiques
Ont des p’tit’s gueul’s bien sympathiques.
_
Ils se tiennent par la main
Parlent du lendemain
Du papier bleu d’azur
Que revêtiront les murs de leur chambre à coucher.
Ils se voient déjà doucement
Ell’ cousant, lui fumant
Dans un bien-être sûr
Et choisissent les prénoms de leur premier bébé.
_
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’foutant pas mal du r’gard oblique
Des passants honnêtes,
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’disant des « Je t’aim’ » pathétiques
Ont des p’tit’s gueul’s bien sympathiques.
_
Quand la saint’ famill’ Machin
Croise sur son chemin
Deux de ces malappris
Ell’ leur décoche hardiment des propos venimeux
N’empêch’ que tout’ la famille
Le pèr’, la mèr’, la fille
Le fils, le Saint-Esprit
Voudrait bien de temps en temps pouvoir s’conduir’ comme eux.
_
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’foutant pas mal du r’gard oblique
Des passants honnêtes,
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’disant des « Je t’aim’ » pathétiques
Ont des p’tit’s gueul’s bien sympathiques.
_
Quand les mois auront passé
Quand seront apaisés
Leurs beaux rêves flambants
Quand leur ciel se couvrira de gros nuages lourds
Ils s’apercevront, émus,
Qu’ c’est au hasard des rues
Sur un d’ces fameux bancs
Qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour.
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’foutant pas mal du r’gard oblique
Des passants honnêtes,
Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics
Bancs publics, bancs publics,
En s’disant des « Je t’aim’ » pathétiques
Ont des p’tit’s gueul’s bien sympathiques.
_
Copyright © 1953, Georges Brassens / Polydor
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1. Chanson composée en 1947 (titre original : « Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics »), enregistrée le 1er octobre 1953 avec pour titre définitif : « Les amoureux des bancs publics ».
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Crédit iconographique : Lettrine inédite créée à partir d’un dessin de Raymond Peynet (1908-1999).

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Emily Loizeau

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui mardi 1er août : Emily Loizeau
Hier, lundi 31 juillet : Claude Nougaro
Demain,  mercredi 2 août : Georges Brassens

Emily Loizeau :
« Eaux sombres »

(2016)

Paroles et musique  : Emily Loizeau
Album : Mona, 2016
Label : Universal Music France (Division Polydor)

site web : http://www.emilyloizeau.fr

oi l’eau qui tombe
Qui coule sur ma fenêtre 
Qu’as-tu vu du monde ?
Qu’as-tu vu de la fête, cette fois ?
Elles défilaient les secondes
Dans ce manège de bois

Il y a des gens qui tombent
Et d’autres qui ont froid, je crois.
L’amour nous emportera un jour
Peut être ce soir 

Love will take some, somewhere someday
Someday we’ll try¹

J’ai vu dans la rivière
Couler des galets plats 

Des pierres toutes rondes
Et même la terre parfois se noie.

Je nage dans une eau sombre
Où il y a longtemps déjà 

Ont coulé les décombres
D’un vieux navire de bois.
L’amour nous emportera un jour
Peut être ce soir 

L’amour nous emportera un jour
Peut être ce soir 
Love will take some somewhere someday
Someday we’ll try¹…
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Copyright © 2016, Emily Loizeau / Universal Music France (Polydor)
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1. L’amour prendra certains, quelque part un jour, un jour on essaiera

Crédit photographique : lettrine créée à partir d’une photographie d’Emily Loizeau (© Micky Clément). Source : Universal Music France.

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Claude Nougaro

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui lundi 31 juillet : Claude Nougaro
Hier, dimanche 30 juillet : Christine and the Queens
Demain,  mardi 1er août : Emily Loizeau

Claude Nougaro :
« Toulouse »

(1967)

Paroles : Claude Nougaro.
Musique : C. Nougaro et Christian Chevallier.

45 T: « Toulouse », 1967
Label : Philips

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u’il est loin mon pays, qu’il est loin
Parfois au fond de moi se raniment
L’eau verte du canal du Midi
Et la brique rouge des Minimes
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Ô mon païs¹, ô Toulouse, ô Toulouse…

Je reprends l’avenue vers l’école
Mon cartable est bourré de coups de poing
Ici, si tu cognes, tu gagnes
Ici, même les mémés aiment la castagne

Ô mon païs, ô Toulouse…

Un torrent de cailloux roule dans ton accent
Ta violence bouillonne jusque dans tes violettes
On se traite de con à peine qu’on se traite
Il y a de l’orage dans l’air et pourtant
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L’église Saint-Sernin illumine le soir
D’une fleur de corail que le soleil arrose
C’est peut être pour ça malgré ton rouge et noir
C’est peut être pour ça qu’on te dit Ville Rose
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Je revois ton pavé, ô ma cité gasconne
Ton trottoir éventré sur les tuyaux du gaz
Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne
Ou serait-ce dans tes tripes une bulle de jazz ?
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Voici le Capitole, j’y arrête mes pas
Les ténors enrhumés tremblaient sous leurs ventouses
J’entends encore l’écho de la voix de papa
C’était en ce temps-là mon seul chanteur de blues…
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Aujourd’hui tes buildings grimpent haut
À Blagnac tes avions sont plus beaux²
Si l’un me ramène sur cette ville
Pourrais-je encore y revoir ma pincée de tuiles ?
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Ô mon païs, ô Toulouse, ô Toulouse !
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Copyright © 1967 Claude Nougaro, Christian Chevallier / Philips
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1. païs : pays (en Occitan)
2 Variante : « À Blagnac tes avions ronflent gros ». C. Nougaro sur scène avait pris l’habitude de cette variante. Les dernières versions publiées de la chanson entérinent d’ailleurs cette variante. Cf. C. Nougaro, Nougaro sur paroles, Paris Flammarion, 1997, 2004.

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Christine and the Queens

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui dimanche 30 juillet : Christine and the Queens
(Héloïse Letissier, dite)

Hier, samedi 29 juillet : Jean Ferrat
Demain, lundi 31 juillet : Claude Nougaro

Christine and the Queens :
« Christine »

(2014)

Paroles, musique, arrangements : Héloïse Letissier
Album : « Chaleur humaine », 2014
Label : Because Music

Site web : http://www.christineandthequeens.com/home/

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commence les livres par la fin 
Et j’ai le menton haut pour un rien 
Mon œil qui pleure c’est à cause du vent 
Mes absences c’est du sentiment
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Je ne tiens pas debout 
Le ciel coule sur mes mains 
Je ne tiens pas debout 
Le ciel coule sur…
Ça ne tient pas debout 
Le ciel coule sur mes mains 
Ça ne tient pas debout 
Sous mes pieds le ciel revient
 –
Ils sourient rouge et me parlent gris 
Je fais semblant d’avoir tout compris 
Et il y a un type qui pleure dehors 
Sur mon visage de la poudre d’or
 –
Je ne tiens pas debout 
Le ciel coule sur mes mains 
Je ne tiens pas debout 
Le ciel coule sur…
Ça ne tient pas debout 
Le ciel coule sur mes mains 
Ça ne tient pas debout 
Sous mes pieds le ciel revient
 –
Nous et la man on est de sortie
Pire qu’une simple moitié on compte à demi-demi
Pile sur un des bas côtés comme des origamis
Le bras tendu paraît cassé
Tout n’est qu’épis et éclis
Ces enfants bizarres
Crachés dehors comme par hasard
Cachant l’effort dans le griffoir
Et une creepy song en étendard qui fait :
« J’fais tout mon make-up au mercurochrome
Contre les pop-ups qui m’assurent le trône
J’fais tout mon make-up au mercurochrome
Contre les pop-ups qui m’assurent le trône »
 –
Je ne tiens pas debout
Le ciel coule sur mes mains
Je ne tiens pas debout
Le ciel coule sur…
Ça ne tient pas debout
Le ciel coule sur mes mains
Ça ne tient pas debout
Le ciel coule sur mes mains
Ça ne tient pas debout
Le ciel coule sur mes mains
Ça ne tient pas debout
Le ciel coule sur mes mains
Ça ne tient pas debout
Le ciel coule sur mes mains
Je ne tiens pas debout
Sous mes pieds le ciel revient…
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Copyright © 2014 Héloïse Letissier / Because Music
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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Jean Ferrat

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui samedi 29 juillet : Jean Ferrat (Jean Tenenbaum, dit)
Hier, vendredi 28 juillet : Loane
Demain, dimanche 30 juillet : Christine and the Queens

Jean Ferrat :
« La femme est l’avenir de l’homme* »

(1975)

Paroles et musique : Jean Ferrat 
Album : « La femme est l’avenir de l’homme », 1975
Label : Teney / Barclay

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e poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume
Face à notre génération
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
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Entre l’ancien et le nouveau
Votre lutte à tous les niveaux
De la nôtre est indivisible
Dans les hommes qui font les lois
Si les uns chantent par ma voix
D’autres décrètent par la Bible
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Le poète a toujours raison
Qui détruit l’ancienne oraison
L’image d’Ève et de la pomme
Face aux vieilles malédictions
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
_
Pour accoucher sans la souffrance
Pour le contrôle des naissances
Il a fallu des millénaires
Si nous sortons du Moyen âge
Vos siècles d’infini servage
Pèsent encor** lourd sur la terre
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Le poète a toujours raison
Qui annonce la floraison
D’autres amours en son royaume
Remet à l’endroit la chanson
Et déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
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Il faudra réapprendre à vivre
Ensemble écrire un nouveau livre
Redécouvrir tous les possibles
Chaque chose enfin partagée
Tout dans le couple va changer
D’une manière irréversible
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Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume
Face aux autres générations
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
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Copyright © 1975, Jean Ferrat / Teney / Barclay
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* Dans Le Fou d’Elsa (Paris Gallimard, 1963), Aragon (1897-1982) écrit (dans le poème « Zadjal de l’avenir ») :
L’avenir de l’homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n’est qu’un blasphème
Il n’est qu’un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit
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Je vous dis que l’homme est né pour
la femme et né pour l’amour
Tout du monde ancien va changer
D’abord la vie et puis la mort
Et toutes choses partagées
Le pain blanc les baisers qui saignent
On verra le couple et son règne
Neiger comme les orangers.
** Encor : licence poétique pour encore. L’adverbe encore est en effet suivi d’une consonne, ce qui porterait atteinte à la régularité des octosyllabes.

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Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Loane

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui vendredi 28 juillet : Loane (Loane Rathier, dite)
Hier, jeudi 27 juillet : Jacques Brel
Demain, samedi 29 juillet : Jean Ferrat

Loane :
« Les trains de nuit »

(2011)

Paroles et musique : Loane (Loane Rathier)
Album : « Le lendemain », 2011
Label : EMI Music France

rêvé d’un autre voyage,
Par la fenêtre le soleil
Sous les nuages faisait tomber le ciel.
Sous les draps mon cœur transpirait,
Il fallait ne dire à personne
Qu’il était tard et que tu revenais.
 –
Confidentiels, rêves intimes
Des aveux nocturnes…
Les trains de nuit prenaient les sens interdits,
Tes yeux éclairaient le ciel.
Les trains de nuit nous plongeaient dans l’infini
Des souvenirs passionnels.

J’ai rêvé d’un autre aujourd’hui,
Troublante arrivée d’un orage
Quand les visages reviennent sans bruit.
À côté de moi mon amour
Dormait sans craindre ton retour
Mais tes oiseaux ont traversé la nuit.

Confidentiels, rêves intimes
Des aveux nocturnes…
Les trains de nuit retombaient dans la folie,
Tes yeux éclairaient le ciel.
En train de nuit, je m’endormais en sursis
Sous les couteaux passionnels.
Et je remonte éblouie
Dans les wagons en sommeil.
Tous les oiseaux endormis
Ont traversé le tunnel
Brûlant mes larmes au soleil
Des remontées passionnelles.
Les trains de nuit
Retombaient dans l’infini
De tes yeux couleur du ciel.
Les trains de nuit
Nous plongeaient dans l’infini
Des souvenirs passionnels…

Copyright © 2011, Loane / EMI Music France