Entraînement BTS : Corps de mémoire, mémoire des corps (Corps naturel, corps artificiel)

Thème BTS 2018-2019 : « Corps naturel, corps artificiel »


Support de cours et travaux dirigés BTS

Corps de mémoire, mémoire des corps
Le corps en héritage…


Niveau de difficulté :  difficile 

Support de cours et introduction au corpus

« Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison. L’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes. […] Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. »

Jacques Lacan

« La paix descendait sur elle, le calme, la sérénité, cependant que son aiguille, tirant doucement sur le fil de soie jusqu’à l’arrêt sans brutalité, rassemblait les plis verts et les rattachait, en souplesse, à la ceinture. C’est ainsi que par un jour d’été les vagues se ressemblent, basculent, et retombent ; se rassemblent et retombent ; et le monde entier semble dire : « Et voilà tout », avec une force sans cesse accrue, jusqu’au moment où le cœur lui-même, lové dans le corps allongé au soleil sur la plage, finit par dire lui aussi : « Et voilà tout » Ne crains plus dit le coeur. Ne crains plus, dit le coeur, confiant son fardeau à quelque océan, qui soupire, prenant à son compte tous les chagrins du monde, et qui reprend son élan, rassemble, laisse retomber. Et seul le corps écoute l’abeille qui passe ; la vague qui se brise ; le chien qui aboie, au loin, qui aboie, aboie. »

Virginia Woolf, Mrs. Dallowway, 1925.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, si le corps naturel est matière, il est également esprit. S’il possède une matérialité qui peut être analysée, il exprime aussi une pensée, il garde en lui les souvenirs enfouis de nos souffrances d’enfant, mais aussi les traces de l’Histoire : lieu de mémoire, le corps se souvient, il est comme un étrange palimpseste sur lequel s’écrit notre livre des heures. Palimpseste qui laisserait apparaître des traces de vie ; corps-mémoire inscrit dans la chair du monde

À chaque moment de notre vie, nous mettons ainsi notre corps naturel en jeu : et c’est sans doute à tort qu’on a voulu par le passé dissocier l’âme et le corps, tant il est vrai que le corps « met en jeu le je » de l’histoire de notre personnalité : il est un médiateur de la connaissance de soi. Comme il a été justement dit, « le corps n’est pas un instrument de performance ou de rendement […], mais le lieu de relation et de rencontre des identités. Il n’est pas l’enveloppe éphémère d’une âme immortelle, mais le lieu de la pensée »¹Lieu même de conservation des souvenirs, il est le témoin de l’âme humaine, il nous confronte à notre vécu, et donc à nous-même. Avant même d’être tourné vers le futur, notre corps est donc un corps en héritage : la faim, la violence, la joie, les guerres, les déportations, les souvenirs voyagent dans les corps.

Bruno Catalano, « Voyageurs » (bronze) →

La vérité de l’Histoire, notre corps la subit, et il la fabrique. L’homme a ainsi un corps et il est un corps, car c’est dans son corps qu’il naît à la pensée, dans une relation voulue ou subie de complicité. Dans Matière et Mémoire (1896), le philosophe Henri Bergson traitant de la question de la mémoire et plus particulièrement du problème des rapports entre le corps et l’esprit posait justement l’importance du corps dans la remémoration : que l’on songe par exemple à Freud qui faisait du corps le lieu d’expérimentation d’un vécu infantile relié au corps maternel. C’est là sans doute la différence fondamentale entre le corps naturel et le corps artificiel. Par définition, le corps artificiel fonctionne automatiquement : il a une mémoire sans souvenir. À l’opposé, la conscience historique, entendue comme la possibilité de nous penser comme temps et finitudehabite le corps naturel.

Le corps naturel porte ainsi en lui les stigmates de l’Histoireplaies du corps de Jésus de Nazareth crucifié, corps des esclaves marqués au fer par les négriers, chiffres tatoués sur le bras des déportés dans les camps de la mort nazis, terribles meurtrissures « surgissant du passé » dans « L’Aigle noir » de Barbara… Le corps garde la marque du temps. À la différence du corps artificiel qui ne connaît que la panne, le corps naturel connaît la souffrance du trauma : il en connaît les maux. Comme l’a si bien dit Anne-Lise Stern²

« Si le corps pense avant la tête, une espèce de pensée du corps doit se déployer, doit se chercher. Pour entendre ce qui est dit, le thérapeute doit savoir lire les maux du corps. Vomir comme un mort pour ne pas vomir des mots, des regrets, des remords, c’est tenter de couper avec ce temps figé au moment du traumatisme. Les rescapés ne peuvent plus suivre le temps qui passe. 

Même quand ils tentent d’effacer leur histoire en se tournant vers l’avenir, c’est le corps qui les rappelle à l’ordre : un homme vomit pour oublier, pour extirper de lui les images du génocide. Le corps garde la marque de ce temps que le génocide a suspendu ».

En décembre 1991, on découvre dans le Bois de Saint-Rémy-la-Calonne (Meuse-Grand Est) les ossements de l’écrivain Alain-Fournier et de ses compagnons d’armes, tombés au combat le 22 septembre 1914.
Crédit photographique : © 1991, Frédéric Adam

On a l’impression, en regardant cette photographie, que même les ossements laissent une trace du vivant, de l’événement passé. En ce sens, si le corps est mémoire puisqu’il ramène ce qui a disparu, il est aussi parole, langage. En portant dans sa chair les marques de la révolte, le corps revêt ainsi une dimension transgressive et libératrice essentielle car il tient lieu de culture, de valeur, de lien : il fait corps avec tout l’être, il est l’affirmation de sa nécessité vitale.

Kiki Smith
« Daisy Chain », 1992
(bronze et acier) →

Dans son dérèglement même, dans sa finitude et sa vulnérabilité, le corps fouille littéralement les entrailles de la mémoire comme en témoigne cette sculpture de l’artiste américaine Kiki Smith. Expression d’une angoisse personnelle et sociale, instrument de contestation, il est l’affirmation de notre propre souveraineté identitaire. C’est ainsi que dans le numéro 4887 du magazine Society (14-27 septembre 2017), l’artiste serbe Marina Abramovic fait des rapports entre corps et politique l’affirmation d’une dissidence apte à contester l’institution :

Society : Des Femen³ aux leaders des printemps arabes, il est fréquent que les artistes et révolutionnaires mettent en scène leur corps au service de leurs idées. En quoi le corps humain est-il un instrument de contestation ?

M. A. J’aime prendre l’exemple d’Ulrike Meinhof, l’une des leaders de la bande à Baader. Quand elle a été emprisonnée, on l’a torturée. Alors pour protester, et aussi pour se protéger de ses tortionnaires, elle a recouvert son corps nu avec ses propres excréments. Ce que cela montre, c’est que le corps est une arme face à l’oppression, il est à la fois la cible de la torture et le moyen de se rebeller face à la violence.

Cet échange est riche d’enseignement : de fait, comme nous l’avons vu, le corps est porteur d’une signification existentielle. Ainsi que l’affirme le philosophe Maurice Merleau-Ponty dans La Prose du monde, notre corps est « un système de systèmes voué à l’inspection d’un monde » : il s’appartient autant qu’il appartient aux autres. C’est parce que le corps est mémoire qu’il est aussi devenir. Indivisible de l’esprit et de l’âme, manifestation de ce que nous sommes et de ce que nous sommes pour autrui, le corps prend sens dans l’histoire et dans la mémoire des hommes. Et c’est au regard du corps que l’Histoire prend également son sens.

Grotte de Lascaux (Montignac, Dordogne). La scène du puits est la plus énigmatique de Lascaux : elle représente un « homme-oiseau » qui tombe (ou s’élève ?) devant un bison blessé (art paléolithique).

Récepteur et à la fois émetteur de signes, refus mais aussi refuge, le corps dans sa connivence ou sa confrontation avec le monde, porte donc notre histoire, qui est d’abord une histoire de chair et de sang avant d’être une histoire de systèmes et d’idées : en cela, il est radicalement différent de la machine parce qu’il met en jeu notre vie même et impose d’assumer notre passé. Voici sans doute pourquoi le corps naturel pèse parfois comme un fardeau : parce qu’à la différence du corps artificiel, il est l’expression essentielle de notre identité patrimoniale ainsi qu’une donnée fondamentale de la conscience humaine.

« Le corps est le véhicule de l’être au monde » selon la belle expression de Merleau-Ponty. Comprenons que si le corps était ramené à sa seule définition fonctionnelle et opératoire, il ravalerait l’humain au nihilisme, c’est-à-dire à la perte du sens et des valeurs, car il le condamnerait à toutes les manipulations possibles, qui sont le propre du corps artificiel. Au contraire, en obligeant l’homme à se mesurer à sa finitude, le corps naturel donne paradoxalement un sens à l’existence, car il élève l’homme à sa vérité, c’est-à-dire à la conscience qu’il a de sa propre imperfection. Et c’est ainsi qu’en humanisant l’homme, le corps l’ouvre à la condition historique de l’existence.

© novembre 2017, Bruno Rigolt

Notes

  1. Jean-Daniel Causse, Denis Müller (dir.), Introduction à l’éthique : penser, croire, agir, page 389. Éditions Labor et Fides, Genève 2009. 
  2. Propos cités par Marie-Odile Godard. « Se souvenir et dire… Mais à quel prix ! », Les Temps modernes, 2014/4, n° 680-681. 
  3. Voir à ce propos : Stéphanie Pahud, « Le corps exhibé : un texte singulier du féminisme quatrième génération », Argumentation et Analyse du Discours, 18 | 2017. URL : http://aad.revues.org/2338
  4. Cf. ces propos de René Descartes : « Notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais […] il y a en lui une âme qui a des pensées […] » (Lettre au Marquis de Newcastle, 23 novembre 1646).

Emma Göransson, « Body/Memory » (2006-2007)
Stockholm, Museum of Mediterranean and Near Eastern Antiquities (Medelhavsmuseet

Présentation par l’artiste :
« Body/Memory is a sculptural installation shown at the Museum of Mediterranean and Near eastern Antiquities (Medelhavsmuseet) in Stockholm. It discusses constructions of the human body in time and our writing of prehistory as a political act. »

→ Site web : http://emmagoransson.com/


 Corpus et pistes de réflexion

  1. Louise Bourgeois (sans titre) : vêtements, bronze, os, caoutchouc et acier, 1996.
  2. Babette Rothschild, Le Corps se souvient : mémoire somatique et traitement du trauma, page 111, De Boeck, Bruxelles 2008.
  3. Marie-José Del Volgo, « La mémoire au corps », Cliniques méditerranéennes, 2003/1 (n°67).
  4. Andrée Chedid, « Un jour, l’ennemie… » in : Les Corps et le temps, Paris Flammarion 1978.
  5. Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (extrait), 1946.

►  Entraînez-vous à mettre en relation les documents suivants : sans prétendre faire une synthèse complète, il est aisé d’élaborer des problématiques communes.

  • En exploitant et en mettant en relation les documents du présent corpus, montrez que notre rapport au corps conditionne notre rapport au monde. Dans votre réponse, exploitez ces propos de Virginia Woolf (voir plus haut) : « seul le corps écoute […] ». 
  • Pourquoi peut-on affirmer que le corps se construit entre culpabilité et quête identitaire ?
  • Dans quelle mesure notre rapport au corps est-il un questionnement adressé au passé ?
  • De quelles réflexions sur le sens de la vie le corps est-il porteur ?
  • Étayez ces propos du support de cours : « le corps prend sens dans l’histoire et dans la mémoire des hommes. Et c’est au regard du corps que l’Histoire prend également son sens. »

  • Document 1
    Louise Bourgeois, (sans titre) : vêtements, bronze, os, caoutchouc et acier, 1996.

Louise  Bourgeois (Paris, 25 décembre 1911 − New York, 31 mai 2010), est une sculptrice et plasticienne française de renommée mondiale. Fortement influencée par le Surréalisme et l’Expressionnisme abstrait, son œuvre accorde une place majeure à la mémoire et à la réactivation des souvenirs d’enfance à travers l’expression corporelle sous toutes ses formes.

Louise Bourgeois, Untitled, Sans titre, 1996
Vêtements, bronze, os, caoutchouc et acier, 300,40 x 208,3 x 195,6 cm

Collection de l’artiste|Photo Allan Finkelman|© Adagp, Paris|Source|

Problématiques possibles :

  • Montrez que le rapport au corps est prédominant dans cette œuvre.
  • En quoi les vêtements exposés participent-ils à une histoire du corps ordinaire quotidien ?
  • Réfléchissez à l’importance des vêtements et des os : montrez qu’ils sont un élément essentiel de la mémoire individuelle et collective.
  • Document 2
    Babette Rothschild, Le Corps se souvient : mémoire somatique et traitement du trauma, page 111, De Boeck, Bruxelles 2008

À lire utilement : Lia Mack, « What are Body Memories? And How to Heal Them…  »
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« À propos de Karim : récit à trois voix sur un passé interdit »

Ce matin-là, j’entends de mon bureau un enfant pleurer très fort. Un jeune garçon de 6 ans au crâne rasé, accompagné de son père, pleure à chaudes larmes devant les appareils de mesure du souffle. Comme elle en a l’habitude, l’infirmière lui a bien expliqué l’exercice qu’il doit faire mais sa tentative de lui mettre l’embout dans la bouche demeure vaine. Ce geste très simple, indolore, ne justifie aucunement la terreur de l’enfant qui a un âge tout à fait compatible avec une exploration fonctionnelle respiratoire (cefr). L’examen est demandé par le pneumologue pour « une toux chronique, non sensible aux bronchodilatateurs et aux corticoïdes inhalés ». Le père crie, hurle même pour que l’enfant accepte de faire l’examen. Lorsque j’arrive, mon intervention n’est pas plus efficace ; je lui demande pourquoi est-ce qu’il pleure et ma question reste bien évidemment sans réponse. Je tente d’éloigner le père qui se montre brutal avec l’enfant et agace tout le personnel qui commente, « il n’y a qu’à voir le père ! » Les choses ne font alors qu’empirer et toujours sans voix, sans cris – Karim n’appelle pas son père –, il tourne son visage en pleurs vers la porte et cherche du regard son père. Le père revient et je m’en vais en les laissant faire.

Lorsque je reçois l’enfant et le père dans mon bureau, Karim est arrivé, tant bien que mal, à souffler. De la toux et de la suspicion d’asthme, il n’en sera pratiquement pas question. Le père me dit que Karim a eu une « très grave opération » pour une « malformation cardiaque ». En fait ces mots, il ne les prononcera qu’après plusieurs tentatives pour éviter ce sujet. Il me tend d’abord un courrier échangé entre le pneumologue et le cardiologue, puis le carnet de santé. Malgré ces renseignements mis à ma disposition, je questionne l’enfant et le père sur les antécédents médicaux de Karim. Le père finit par dire qu’il a été malade à 18 mois mais qu’il ne comprend pas, qu’il ne sait pas et qu’il est trop petit encore. Il ne faut pas en parler.

À propos d’opération, je demande à l’enfant s’il a une cicatrice, il me dit qu’il ne sait pas (ce sont les premiers mots qu’il prononce, reprenant ainsi les mots du père) mais en même temps il touche sa poitrine. Je lui demande où se trouve son cœur, il me répond encore qu’il ne sait pas, tout en montrant sa poitrine. Lorsqu’un peu plus tard je lui redemande où se trouve son cœur, il dit « là » et touche avec un sourire sa poitrine. Entre-temps le père s’est aussi détendu et parle de la séparation qui a duré deux ans, Karim a été hospitalisé entre 18 mois et 3 ans et demi. Contrairement à mes habitudes, j’ai dans mes mains le carnet de santé – je ne m’y intéresse en principe qu’en fin d’entretien – et je lis à haute voix le nom de la malformation cardiaque, « communication interventriculaire », et deux pages plus loin se trouve mentionnée « la réussite sans séquelles de la chirurgie cardiaque » que je lis encore à haute voix. Cet intérêt pour le carnet de santé est suscité par l’intérêt propre de Karim qui murmure à son sujet « il ne faut pas l’oublier ». De même, ma participation très active dans cet entretien est probablement un effet de la détresse que l’enfant, par ses pleurs, et le père, par sa brutalité, manifestent.

Le père me dit que c’était très difficile et que Karim avait une chance sur 1000 de survivre. Le père m’interroge alors sur le mot « cardiaque », « c’est le cœur ? ». Cette interrogation prouve que l’incompréhension et l’ignorance que le père attribue à son fils le concernent tout autant lui-même. Être « cardiaque » signifie dans le langage populaire « être malade du cœur ». Le mot « cardiaque » réalise en quelque sorte une condamnation médicale pour Karim et probablement cette « peur des blouses blanches » pour l’enfant mais sans doute aussi pour le père. La secrétaire me racontera après leur départ l’anecdote suivante : le père aurait bousculé un des médecins de Karim parce qu’il l’aurait mal reçu ; il estime que « ce n’est pas parce qu’on a une blouse blanche qu’on peut tout se permettre ».

Pendant tout l’entretien, le père est doux, calme et attentif à l’égard de son enfant. Il évoque la séparation de l’enfant avec sa mère et l’affection et l’attachement du personnel soignant qui a été peiné au moment de son départ. Je demande alors pourquoi la mère n’accompagne pas Karim. Le père évoque le taxi, le bus, le fait qu’ils habitent loin mais Karim murmure malicieusement « elle ne doit pas voir les messieurs ».

Le père va aussi manifester une inquiétude sur le placement en centre spécialisé de Karim depuis un mois. Karim présenterait un retard psychomoteur alors qu’il le trouve, lui, normal à la maison et intelligent avec ce commentaire : « Il connaît toutes les parties du corps. » Lorsqu’à la fin je reviens sur le carnet de santé, je lui montre l’étiquette et je lui demande de m’épeler son prénom, il me demande d’abord pourquoi une lettre est placée à tel endroit puis il épelle correctement toutes les lettres de son prénom sauf le « a » qu’il confond avec le « v ».

La suite des examens se déroule normalement. Il effectue tout ce que je lui demande de faire sans réticence et sans la moindre crainte. Avec l’infirmière, tout se passe bien aussi.

Pour Karim, cet interdit du savoir du passé de son corps dont il porte la cicatrice, interdit venant du père, contribue sans doute à l’interdit de sa curiosité sexuelle et de son apprentissage scolaire. Il parle très peu, il murmure à l’extérieur de chez lui, enfermé, fixé dans un passé douloureux qu’il lui est interdit de connaître. « Il ne faut pas l’oublier » renvoie factuellement au carnet de santé mais encore à sa malformation cardiaque, son opération et son séjour à l’hôpital. Il serait trop petit, trop petit pour apprendre la vérité de son passé mais aussi trop petit pour apprendre à lire. Or son intérêt pour le carnet de santé, livre de son corps et de sa santé, manifeste son intérêt pour la lecture d’un carnet de santé, prédécesseur d’un autre carnet, carnet scolaire.

Pour Karim la difficulté à mettre l’embout buccal m’évoque une difficulté à ouvrir la bouche, à dire, à dire un passé corporel trop douloureux et trop présent encore, mémoire trop vive d’un passé douloureux. Comme Angélique, 5 ans, accompagnée de sa mère et rencontrée récemment, Karim évoque sans s’y réduire, dans sa souffrance corporelle et psychique, les vestiges de l’hospitalisme décrit en son temps par Spitz. Angélique refuse obstinément l’embout buccal. Au contraire de Karim, elle ne pleure pas, mais elle refuse d’ouvrir la bouche alors que la mère me précise qu’elle a accepté sans problèmes les tests cutanés du pneumologue. Elle n’articulera que quelques mots au cours de notre rencontre. Angélique est née prématurée de 700 g et a passé les six premiers mois de sa vie à l’hôpital. Elle présente un retard scolaire et psychomoteur.

Autre passé corporel douloureux pour cet autre patient, d’origine turque. Il est accompagné de son fils qui lui sert de traducteur. Âgé de 50 ans, il en paraît 20 de plus et je me fais préciser sa date de naissance. Ce patient se plaint de douleurs au thorax et à l’aine que je ne comprends pas. Plus exactement, l’expression du patient qui accompagne la description de ses douleurs semble exprimer une souffrance plus qu’une douleur physiopathologique réelle. Il est en France depuis quatre mois et il va de médecin en médecin pour ses douleurs. L’efr est demandée car il présenterait un emphysème à la radio du thorax. Lorsque je l’interroge sur son travail, le fils m’apprend qu’il vient de passer sept ans en prison en Turquie. En prison, il a reçu un coup très violent à la tête qui a laissé une cicatrice sur la tempe. Cela l’inquiète et il me demande s’il peut faire des examens de la tête. Il a aussi reçu des coups de crosse sur le thorax. La nuit, il a mal et son fils l’entend crier.

  • Document 4.
    Andrée Chedid, « Un jour, l’ennemie… »
    Les Corps et le temps
    , Paris Flammarion 1978

Romancière, poète, dramaturge et nouvelliste, Andrée Chedid (Le Caire, 1920 − Paris, 2011) est une écrivaine française d’origine libanaise chrétienne. La guerre civile qui déchire le Liban l’amène à envisager l’écriture comme un devoir de fraternité. Toute son œuvre est une profonde méditation sur le sens de la vie et de la mort.

Lisez d’abord la présentation de l’éditeur :

Ces récits tentent d’accorder le présent de nos CORPS et le TEMPS sans mesure ; nos existences actuelles avec une permanence du souffle humain qui traverse les âges et les lieux.

S’enracinant dans le concret, ils vont parfois du réalisme à l’insolite, essayant de rendre l’imaginaire familier : deux amies sont broyées par la guerre civile ; une tête se réveille, seule, sur un trottoir ; une femme au volant de son taxi parcourt les rues surpeuplées du Caire ; précédée par son corps, Eva se promène dans un jardin de Paris ; sur un lit d’hôpital, quelqu’un fait l’apprentissage de la mort ; la dernière lettre de l’alphabet entre en révolte ; un paysan de la vallée du Nil affronte les dieux ; au bord de la Seine un homme étrange attend le voyageur…

Notre bref passage sur terre, avant l’engloutissement final, brasse les temps révolus avec le nôtre, renferme un monde de fenêtres, de rires, d’interrogations ; contient l’angoisse, mais aussi sa dynamique ; embrasse toutes les cruautés, mais aussi l’amour.

Prenez ensuite connaissance des premières pages du récit intitulé « Un jour, l’ennemie… »

Problématique possibleComment dans ce début de récit, l’évocation du corps des deux jeunes filles blessées par les balles d’un franc-tireur s’articule-t-elle avec une profonde réflexion sur le sens de la vie ?

  • Document 5.
    Aimé CésaireCahier d’un retour au pays natal (extrait), 1946.

Aimé Césaire (Basse-Pointe, 1913 − Fort-de-France, 2008) est un écrivain et homme politique français. Résolument anticolonialiste, il est avec Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude. Dans ce passage célèbre du Cahier d’un retour au pays natal, le poète s’interroge sur son engagement identitaire : il aperçoit dans un tramway parisien un homme noir victime des préjugés raciaux. Le corps de cet homme est ici le symbole d’un marquage d’exclusion (« un nègre »), par opposition à un marquage d’inclusion (« Ma lâcheté retrouvée ! »).

Et moi, et moi,
Moi qui chantais le poing dur
Il faut savoir jusqu’où je poussai la lâcheté.
Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.
C’était un nègre grand comme un pongo
¹ qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d’abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l’avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l’action d’une inlassable mégie. Et le mégissier² était la Misère. […] On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef d’oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création.

C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure.
Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.
Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers.
La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever.
Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardée d’un fard de poussière et de chassie mêlées.
Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos.
Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.
Il était COMIQUE ET LAID,
COMIQUE ET LAID pour sûr.
J’arborai un grand sourire complice…
Ma lâcheté retrouvée !

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1946
© Présence africaine, 1971.

1 Pongo : grand singe.
2 Mégissier : Ouvrier qui transforme les peaux en cuir fin et souple par tannage (Mégir : tanner une peau).

Problématiques possibles :

  • Dans quelle mesure cet épisode tragique est-il révélateur du marquage social du corps ?  
  • Comment la description « donne-t-elle corps » à l’imagerie de l’altérité de l’étranger ?
  • Qu’est-ce qui caractérise notre rapport au corps ?

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Entraînement BTS « Corps naturel, corps artificiel » Synthèse + écriture personnelle

 


Sujet inéditCorps humain et corps « déshumain » :
entre identité et altérité


Niveau de difficulté des exercices :  moyen à difficile 

Support de cours et présentation du corpus

H

éphaïstos, alias Vulcain façonnant des servantes d’or en tout point semblables à des êtres vivants ; Talos, le gigantesque robot d’airain gardien de la Crète pour le compte du roi Minos, se chauffant à rouge pour étouffer les envahisseurs ; Galatée sortant des mains de Pygmalion lui insufflant la vie… L’homme a toujours rêvé de construire des machines à son image : la mythologie de l’imaginaire abonde ainsi en corps artificiels et autres Golems, depuis les mythes et légendes les plus reculés jusqu’à la littérature fantastique ou le cinéma de science-fiction. Mais cette part de rêve — ou de cauchemar — est devenue insensiblement réalité, notre réalité.

Le monde de la science a en effet largement supplanté l’imaginaire des contes. Depuis la fin du vingtième siècle avec le déploiement de l’ingénierie génomique, Il ne fait guère de doute désormais que l’abolition de la frontière entre vivant et artificiel ouvrira la voie au remplacement du corps naturel. À la frontière du tranhumanisme, cette décorporéisation du corps est en fait étroitement associée à une quête pour l’homme de son corps utopique. Marionnettes, automates, androïdes, avatars, robots humanoïdes, cyborgs… Toutes ces figures d’altérité et de contradiction n’ont cessé de hanter l’être humain, comme si la vie artificielle* constituait l’aveu frappant de sa finitude.

Quête d’une illusion absolue, déni du déterminisme physiologique, recherche d’une nouvelle identité… Que l’on songe à la créature de Frankenstein douée d’émotions, aux androïdes de Philip K. Dick indifférenciés des humains ou aux cyborgs réparés et augmentés de RoboCop… Mais derrière la chair numérique des androïdes, se cache l’humaine volonté d’engendrer un organisme vivant, ayant pour vocation à devenir un double protecteur, éprouvant des émotions, de la compassion, des sentiments, la capacité de penser. C’est dans cette infinie transcendance du corps artificiel que l’homme s’éprouve lui-même et fait désormais l’expérience de sa propre altérité.

Si Pinocchio rêvait de remplacer son corps en bois par le corps d’un vrai petit garçon, l’homme du troisième millénaire ne rêve que de transgresser la frontière de son propre corps : prisonnier de ses avatars surnaturels, pourra-t-il se réapproprier un corps qui lui échappe toujours davantage ? Des premiers automates (doc. 1) aux corps sans limite des cyborgs de l’ère postmoderne (doc. 4) en passant par la belle « Andréide » imaginée par Villiers de L’Isle-Adam (doc. 2) ou l’être humain-machine du Metropolis de Fritz Lang (doc. 3)le présent corpus amène ainsi à s’interroger sur les rapports toujours plus complexes entre les systèmes naturels vivants et la vie artificielle*.

© septembre 2017, Bruno Rigolt

* Concernant une définition de la vie artificielle, on a coutume de se référer au texte fondateur de Christopher Langton, « Artificial Life » (Addison-Wesley, 1988) : « Artificial Life is the study of man-made systems that exhibit behaviors characteristic of natural living systems. It complements the traditional biological sciences concerned with the analysis of living organisms by attempting to synthesize life-like behaviors within computers and other artificial media. […] Artificial Life can contribute to theoretical biology by locating life-as-we-know-it within the larger picture of life as-it-could-be ». |Texte complet en Américain|
« La Vie Artificielle est l’étude des systèmes conçus par l’homme qui présentent des comportements caractéristiques des systèmes vivants naturels. Elle complète l’approche traditionnelle de la biologie, dont le mode de fonctionnement est l’analyse des organismes vivants, en essayant de synthétiser des comportements dits vivants sur ordinateur et sur d’autres supports artificiels. […] La Vie Artificielle peut contribuer à la biologie théorique en plaçant la vie telle que nous la connaissons dans le contexte plus vaste de la vie telle qu’elle pourrait être ».

-Villiers de L’Isle-Adam

Corpus

  1. Jean d’Alembert, article « Androïde », L’Encyclopédie, 1751.
  2. Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, L’Ève future, 1886.
  3. Image tirée du film Metropolis de Fritz Lang, 1927.
  4. Pierre-Marie Lledo, « Femme, homme, robot : vivre ensemble », 2015.

Synthèse |40 points|  Pour accéder au corrigé, cliquez ici.

Vous réaliserez une synthèse objective, concise et ordonnée des documents contenus dans le présent corpus.

Écriture personnelle |20 points| 

  • Sujet 1 : Pensez-vous que l’avenir de l’humanité puisse résider dans un futur où le corps humain fusionnerait avec les machines ? Corrigé
  • Sujet 2 : le corps artificiel est-il l’ennemi du corps naturel ?

Vous répondrez à cette question de façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année ainsi que vos connaissances personnelles.

  • Document 1.
    Jean d’Alembert, article « Androïde », L’Encyclopédie, 1751.

S. m. (Mécanique) automate ayant figure humaine et qui, par le moyen de certains ressorts, etc. bien disposés, agit et fait d’autres fonctions extérieurement semblables à celles de l’homme. Voyez AUTOMATE. Ce mot est composé du Grec ἀνὴρ, génitif ἀνδρός, homme, et de εἶδος, forme.

Albert le Grand avait, dit-on, fait un androïde. Nous en avons vu un à Paris en 1738, dans le Flûteur automate de M. Vaucanson, aujourd’hui de l’académie royale des Sciences.

L’auteur publia cette année 1738, un mémoire approuvé avec éloge par la même Académie : il y fait la description de son Flûteur, que tout Paris a été voir en foule. Nous insérerons ici la plus grande partie de ce Mémoire, qui nous a paru digne d’être conservé.

« […] À la face antérieure du bâti à gauche, est un autre mouvement qui, à la faveur de son rouage, fait tourner un cylindre de deux pieds et demi de long sur soixante-quatre pouces de circonférence. Ce cylindre est divisé en quinze parties égales d’un pouce et demi de distance. A la face postérieure et supérieure du bâti est un clavier traînant sur ce cylindre, composé de quinze leviers très-mobiles, dont les extrémités du côté du dedans sont armées d’un petit bec d’acier, qui répond à chaque division du cylindre. À l’autre extrémité de ces leviers sont attachés des fils et chaînes d’acier, qui répondent aux différents réservoirs de vent, aux doigts, aux lèvres et à la langue de la figure. Ceux qui répondent aux différents réservoirs de vent sont au nombre de trois, et leurs chaînes montent perpendiculairement derrière le dos de la figure jusque dans la poitrine où ils sont placés, et aboutissent à une soupape particulière à chaque réservoir : cette soupape étant ouverte, laisse passer le vent dans le tuyau de communication qui monte, comme on l’a déjà dit, par le gosier dans la bouche. Les leviers qui répondent aux doigts sont au nombre de sept, et leurs chaînes montent aussi perpendiculairement jusqu’aux épaules, et là se coudent pour s’insérer dans l’avant-bras jusqu’au coude, où elles se plient encore pour aller le long du bras jusqu’au poignet ; elles y sont terminées chacune par une charnière qui se joint à un tenon que forme le bout du levier contenu dans la main, imitant l’os que les Anatomistes appellent l’os du métacarpe, et qui, comme lui, forme une charnière avec l’os de la première phalange, de façon que la chaîne étant tirée, le doigt puisse se lever. Quatre de ces chaînes s’insèrent dans le bras droit, pour faire mouvoir les quatre doigts de cette main, et trois dans le bras gauche pour trois doigts, n’y ayant que trois trous qui répondent à cette main. Chaque bout de doigt est garni de peau, pour imiter la mollesse du doigt naturel, afin de pouvoir boucher le trou exactement. Les leviers du clavier qui répondent au mouvement de la bouche sont au nombre de quatre : les fils d’acier qui y sont attachés forment des renvois, pour parvenir dans le milieu du rocher en-dedans ; et là ils tiennent à des chaînes qui montent perpendiculairement et parallèlement à l’épine du dos dans le corps de la figure ; et qui passant par le cou, viennent dans la bouche s’attacher aux parties, qui font faire quatre différents mouvements aux lèvres intérieures : l’un fait ouvrir ces lèvres pour donner une plus grande issue au vent ; l’autre la diminue en les rapprochant ; le troisième les fait retirer en-arrière ; et le quatrième les fait avancer sur le bord du trou.

[…]

Il ne reste plus qu’à faire voir comment tous ces différents mouvements ont servi à produire l’effet qu’on s’est proposé dans cet automate, en les comparant avec ceux d’une personne vivante.

Est-il question de lui faire tirer du son de sa flûte, et de former le premier ton, qui est le ré d’en-bas ? On commence d’abord à disposer l’embouchure ; pour cet effet on place sur le cylindre une lame dessous le levier qui répond aux parties de la bouche, servant à augmenter l’ouverture que font les lèvres. Secondement, on place une lame sous le levier qui sert à faire reculer ces mêmes lèvres. Troisièmement, on place une lame sous le levier qui ouvre la soupape du réservoir du vent qui vient des petits soufflets qui ne sont point chargés. On place en dernier lieu une lame sous le levier qui fait mouvoir la languette pour donner le coup de langue ; de façon que ces lames venant à toucher dans le même temps les quatre leviers qui servent à produire les susdites opérations, la flûte sonnera le ré d’en-bas.

Par l’action du levier qui sert à augmenter l’ouverture des lèvres, on imite l’action de l’homme vivant, qui est obligé de l’augmenter dans les tons bas. Par le levier qui sert à faire reculer les lèvres, on imite l’action de l’homme, qui les éloigne du trou de la flûte en la tournant en-dehors. Par le levier qui donne le vent provenant des soufflets qui ne sont chargés que de leur simple panneau, on imite le vent faible, que l’homme donne alors, vent qui n’est pareillement poussé hors de son réservoir que par une légère compression des muscles de la poitrine. Par le levier qui sert à faire mouvoir la languette, en débouchant le trou que forment les lèvres pour laisser passer le vent, on imite le mouvement que fait aussi la langue de l’homme, en se retirant du trou pour donner passage au vent, et par ce moyen lui faire articuler une telle note. Il résultera donc de ces quatre opérations différentes, qu’en donnant un vent faible, et le faisant passer par une issue large dans toute la grandeur du trou de la flûte, son retour produira des vibrations lentes, qui seront obligées de se continuer dans toutes les particules du corps de la flûte, puisque tous les trous se trouveront bouchés, et par conséquent la flûte donnera un ton bas ; c’est ce qui se trouve confirmé par l’expérience ».

[…]

Combien de finesses dans tout ce détail ! Que de délicatesse dans toutes les parties de ce mécanisme ! Si cet article, au lieu d’être l’exposition d’une machine exécutée, était le projet d’une machine à faire, combien de gens ne le traiteraient-ils pas de chimère ? […] alors gardons-nous bien d’accuser cette machine d’être impossible […]. »

L’Encyclopédie, première édition.
Texte établi par Diderot et d’Alembert, 1751 (Tome 1, pages 448-451).

  • Document 2.
    Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, L’Ève future, 1886.

Considérée comme l’une des œuvres fondatrices de la Science-fiction, L’Ève future raconte la création d’une femme artificielle, Hadaly, par l’ingénieur Edison. Ayant une dette de reconnaissance à l’égard de Lord Ewald, son ancien bienfaiteur acculé au suicide par un amour impossible, Edison lui propose de remplacer la très belle —mais avec peu d’esprit— Alicia Clary dont le jeune homme était amoureux, par cette « Andréide ». Réplique exacte de son modèle humain, elle se révélera spirituellement bien supérieure…

Lord Ewald, à cette révélation, considérant aussi l’effrayant physicien dans les yeux, parut se demander s’il avait bien entendu.

― Je vous affirme, reprit Edison, que ce métal qui marche, parle, répond et obéit, ne revêt personne, dans le sens ordinaire du mot.

Et comme lord Ewald continuait de le regarder en silence :

― Non, personne, reprit-il. Miss Hadaly n’est encore, extérieurement, qu’une entité magnéto-électrique. C’est un Être de limbes, une possibilité. Tout à l’heure, si vous le désirez, je vous dévoilerai les arcanes de sa magique nature. Mais, continua-t-il, en priant d’un geste lord Ewald de le suivre, voici quelque chose qui pourra mieux vous éclairer sur le sens des paroles que vous venez d’entendre.

Et, guidant le jeune homme à travers le labyrinthe, il l’amena vers la table d’ébène, où le rayon de lune avait brillé avant la visite de lord Ewald.

― Voulez-vous me dire quelle impression produit sur vous ce spectacle-ci ? ― demanda-t-il en montrant le pâle et sanglant bras féminin posé sur le coussin de soie violâtre.

Lord Ewald contempla, non sans un nouvel étonnement, l’inattendue relique humaine, qu’éclairaient, en ce moment, les lampes merveilleuses.

― Qu’est-ce donc ? dit-il.

― Regardez bien.

Le jeune homme souleva d’abord la main.

― Que signifie cela ? continua-t-il. Comment ! cette main… mais elle est tiède, encore !

― Ne trouvez-vous donc rien de plus extraordinaire dans ce bras ?

Après un instant d’examen, lord Ewald jeta une exclamation, tout à coup.

― Oh ! murmura-t-il, ceci, je l’avoue, est une aussi surprenante merveille que l’autre, et faite pour troubler les plus assurés ! Sans la blessure, je ne me fusse pas aperçu du chef-d’œuvre !

L’Anglais semblait comme fasciné ; il avait pris le bras et comparait avec sa propre main la main féminine.

― La lourdeur ! le modelé ! la carnation même !… continuait-il avec une vague stupeur.

― N’est-ce pas, en vérité, de la chair que je touche en ce moment ? La mienne en a tressailli, sur ma parole !

― Oh ! c’est mieux ! ― dit simplement Edison. La chair se fane et vieillit : ceci est un composé de substances exquises, élaborées par la chimie, de manière à confondre la suffisance de la « Nature ». ― (Et, entre nous, la Nature est une grande dame à laquelle je voudrais bien être présenté, car tout le monde en parle et personne ne l’a jamais vue !) ― Cette copie, disons-nous, de la Nature, ― pour me servir de ce mot empirique, ― enterrera l’original sans cesser de paraître vivante et jeune. Cela périra par un coup de tonnerre avant de vieillir. C’est de la chair artificielle, et je puis vous expliquer comment on la produit ; du reste, lisez Berthelot.

― Hein ? vous dites ?

― Je dis : c’est de la chair-artificielle, ― et je crois être le seul qui puisse en fabriquer d’aussi perfectionnée ! répéta l’électricien.

Lord Ewald, hors d’état d’exprimer le trouble où ces mots avaient jeté ses réflexions, examina de nouveau le bras irréel.

― Mais, demanda-t-il enfin, cette nacre fluide, ce lourd éclat charnel, cette vie intense !… Comment avez-vous réalisé le prodige de cette inquiétante illusion ?

― Oh ! ce côté de la question n’est rien ! répondit Edison en souriant. Tout simplement avec l’aide du Soleil.

― Du Soleil !… murmura lord Ewald.

― Oui. Le Soleil nous a laissé surprendre, en partie, le secret de ses vibrations !… dit Edison. Une fois la nuance de la blancheur dermale bien saisie, voici comment je l’ai reproduite, grâce à une disposition d’objectifs. Cette souple albumine solidifiée et dont l’élasticité est due à la pression hydraulique, je l’ai rendue sensible à une action photochromique très subtile. J’avais un admirable modèle. Quant au reste, l’humérus d’ivoire contient une moelle galvanique, en communion constante avec un réseau de fils d’induction enchevêtrés à la manière des nerfs et des veines, ce qui entretient le dégagement de calorique perpétuel qui vient de vous donner cette impression de tiédeur et de malléabilité. Si vous voulez savoir où sont disposés les éléments de ce réseau, comment ils s’alimentent pour ainsi dire d’eux-mêmes, et de quelle manière le fluide statique transforme sa commotion en chaleur presque animale, je puis vous en faire l’anatomie : ce n’est plus ici qu’une évidente question de main-d’œuvre. Ceci est le bras d’une Andréide de ma façon, mue pour la première fois par ce surprenant agent vital que nous appelons l’Électricité, qui lui donne, comme vous voyez, tout le fondu, tout le moelleux, toute l’illusion de la Vie !

― Une Andréide ?

― Une Imitation-Humaine, si vous voulez. L’écueil désormais à éviter, c’est que le fac-similé ne surpasse, physiquement, le modèle. Vous rappelez-vous, mon cher lord, ces mécaniciens d’autrefois qui ont essayé de forger des simulacres humains ? ― Ah ! ah ! ah ! ― ah !…

Edison eut un rire de Cabire dans les forges d’Eleusis.

― Les infortunés, faute de moyens d’exécution suffisants, n’ont produit que des monstres dérisoires. Albert le Grand, Vaucanson, Maëlzel, Horner, etc., etc., furent, à peine, des fabricants d’épouvantails pour les oiseaux. Leurs automates sont dignes de figurer dans les plus hideux salons de cire, à titre d’objets de dégoût d’où ne sort qu’une forte odeur de bois, d’huile rance et de gutta-percha. Ces ouvrages, sycophantes informes, au lieu de donner à l’Homme le sentiment de sa puissance, ne peuvent que l’induire à baisser la tête devant le dieu Chaos. Rappelez-vous cet ensemble de mouvements saccadés et baroques, pareils à ceux des poupées de Nuremberg ! ― cette absurdité des lignes et du teint ! ces airs de devantures de perruquiers ! ce bruit de la clef du mécanisme ! cette sensation du vide ! Tout, enfin, dans ces abominables masques, horripile et fait honte. C’est du rire et de l’horreur amalgamés dans une solennité grotesque. L’on dirait de ces manitous des archipels australiens, de ces fétiches des peuplades de l’Afrique équatoriale : et ces mannequins ne sont qu’une caricature outrageante de notre espèce. Oui, telles furent les premières ébauches des Andréidiens.

Le visage d’Edison s’était contracté en parlant : son regard fixe semblait perdu en d’imaginaires ténèbres ; sa voix devenait brève, didactique et glaciale. 

― Mais aujourd’hui, reprit-il, le temps a passé !… La Science a multiplié ses découvertes ! Les conceptions métaphysiques se sont affinées. Les instruments de décalque, d’identité, sont devenus d’une précision parfaite. En sorte que les ressources dont l’Homme peut disposer en de nouvelles tentatives de ce genre sont autres ― oh ! tout autres ― que jadis ! Il nous est permis de RÉALISER, désormais, de puissants fantômes, de mystérieuses présences-mixtes dont les devanciers n’eussent même jamais tenté l’idée, dont le seul énoncé les eût fait sourire douloureusement et crier à l’impossible ! ― Tenez, ne vous a-t-il pas été, tout à l’heure, difficile de sourire à l’aspect de Hadaly ? ― Cependant, ce n’est encore que du diamant brut, je vous assure. C’est le squelette d’une ombre attendant que l’Ombre soit ! La sensation que vient de vous causer un seul des membres d’un andréide féminin ne vous a point semblé, n’est-il pas vrai, tout à fait analogue à celle que vous eussiez ressentie au toucher d’un bras d’automate ? ― Une expérience encore : voulez-vous serrer cette main ? Qui sait ? elle vous le rendra peut-être.

Lord Ewald prit les doigts, qu’il serra légèrement.

Ô stupeur ! La main répondit à cette pression avec une affabilité si douce, si lointaine, que le jeune homme en songea qu’elle faisait, peut-être, partie d’un corps invisible. Avec une profonde inquiétude, il laissa retomber la chose de ténèbres.

― En vérité !… murmura-t-il.

― Eh bien, continua froidement Edison, tout ceci n’est rien encore ! Non ! rien ! (mais ce qui s’appelle rien ! vous dis-je) en comparaison de l’œuvre possible. ― Ah ! l’Œuvre possible ! Si vous saviez !  […]

Auguste de Villiers de L’Isle-Adam
L’Ève future, chapitre IV « Préliminaires d’un prodige », 1886.
Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur, 1909.
Texte consultable sur
Wikisource et téléchargeable au format PDF.
_

  • Document 3.
    Image extraite du film Metropolis de 
    Fritz Lang (1927). 

Obsédé par la création d’un « homme-machine », Rotwang, le savant fou de Metropolis met au point une androïde et lui donne les traits de la jeune Maria, une ouvrière pauvre et rebelle…

  • Document 4.
    Pierre-Marie Lledo
    *
    , « Femme, homme, robot : vivre ensemble », 2015.
    In : APM (collectif), Renaissance[s] : le plaisir d’entreprendre, Eyrolles, Paris 2015, pages
    174176.
    * Pierre-Marie Lledo est chef du département Neurosciences de l’Institut Pasteur.

Nous sommes actuellement les spectateurs de la naissance d’une nouvelle espèce (ou créature) qui, peu à peu, envahit, colonise nos espaces vitaux, nos lieux de travail jusqu’à nos espaces de loisir : je veux parler ici des machines androïdes, dites aussi humanoïdes.

Ces machines que nous créons à notre image seront-elles demain la nouvelle espèce venant poursuivre, depuis l’australopithèque, la lente transformation de l’humanité entamée il y 6 millions d’années ? Si tel est le cas, aimerions-nous vraiment qu’une machine puisse nous ressembler ? L’invention de ces outils humanoïdes, faits à notre image, n’est pas sans soulever de véritables questions éthiques et enjeux philosophiques. Ils en posent aussi en neurobiologie. En effet, l’un des problèmes cruciaux de la neurobiologie est de définir l’altérité (alter, « l’autre »). Cette altérité, base de la citoyenneté, de l’acceptation de la différence, de la solidarité, est aussi source de désir, de haine ou de violence. Nous découvrons ici l’un des premiers dilemmes que nous devons résoudre lorsqu’il s’agit de définir le monde des androïdes semblables à l’humain.

[…]

Le concept d’androïde ne peut être dissocié de celui d’anthropomorphisme ; c’est-à- dire la projection de l’image de l’être humain (de traits hominidés) sur un objet réel ou imaginaire. Le but ultime de ces machines est de pouvoir nous assister. Pour garantir cette fonction, ces machines doivent pouvoir satisfaire deux critères : d’abord nous comprendre, puis pouvoir accomplir à notre place toutes nos fonctions motrices, sensitives et cognitives pour nous porter assistance.

[…]

Autre question, celui du cerveau social, celui des neurones miroirs. Quand vous déjeunez avec quelqu’un et que vous plantez votre fourchette dans la viande, la personne qui est face à vous activera le même programme neuronal, même si elle n’est pas en train de savourer son déjeuner. Elle est dans l’imitation, certains diront même dans l’empathie. L’existence de ce pouvoir imitateur pose la question vis-à-vis de notre androïde. Avons-nous la même sensation et la même empathie avec un androïde ?

Puisque nous sommes placés sous le signe de la Renaissance, il nous faut rendre ici hommage à la première machine androïde construite par Léonard de Vinci. Ce génie avait conçu un chevalier qui ressemblait à un être humain que l’on pouvait placer sur un cheval.

Après la Renaissance est venu le monde des automates. Ce sera le temps de la philosophie réductionniste, mécanique et matérialiste, illustrée par la fameuse machine de Vaucanson. À cette époque, c’est-à-dire au XVIIIe siècle, on verra ces automates mimer des comportements humains comme jouer de la flûte ou du tambour. Pourtant, il ne faut pas confondre les automates capables de reproduire des gestes, automatiquement, avec les robots qui reproduisent des gestes mais avec autonomie et un certain degré de liberté, dans la mesure où ils sont capables de s’adapter à leur environnement.

La dernière étape dans cette série de transformations sera celle de l’apparition de la machine androïde ou humanoïde. […] Pour augmenter la production, on remplacera les humains sur des chaînes de montage par des robots, mais très vite les robots capables de s’adapter à leur environnement vont s’effacer devant des machines qui deviennent encore plus performantes car inspirées des règles du monde biologique.

Il n’y a pas que les êtres humains qui peuvent bénéficier des prouesses technologiques. La bio-inspiration, c’est aussi l’affaire de robots qui reçoivent des neurones issus de cerveaux de rongeurs. Aujourd’hui, la synthèse de la biologie et de la robotique constitue une piste sérieuse pour améliorer nos conditions de vie. C’est ce qu’on appelle les robots hybrides. […] Il existe ainsi un robot fonctionnant avec un véritable petit cerveau biologique. Ses neurones sont capables d’apprendre des comportements relativement simples, comme ceux qui permettent d’éviter un obstacle. Ce robot a été mis au point à l’université de Reading en Grande-Bretagne par l’équipe de Kevin Warwick. Dénommé Gordon, ce robot possède un cerveau biologique formé de cellules nerveuses prélevées chez un rat. Après biopsie, les cellules nerveuses ont été dissociées puis disposées sur un substrat comportant une soixantaine d’électrodes. En quelques heures, les cellules nerveuses établissent de nouveaux contacts entre elles, et en vingt-quatre heures, un réseau complexe de circuits nerveux s’est formé in vitro. Sept jours après avoir été maintenu de façon artificielle dans cet environnement, les neurones déchargent des impulsions électriques spontanées identiques à celles que l’on observe naturellement dans un cerveau éveillé, en quête d’informations.

Pour aller plus loin…

  • Libre adaptation d’un roman de Philip K.Dick (Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? 1966), le film Blade Runner (1982) de Ridley Scott est considéré à juste titre comme une magistrale réflexion sur les rapports entre humains et androïdes. L’inoubliable scène finale met en scène Roy Batty, un réplicant, face à Rick Deckard, chargé d’exterminer les androïdes qui s’infiltrent sur terre. Toute la scène amène à penser la conscience d’un point de vue non humain. En réinvestissant la célèbre dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, le film fait de l’homme-machine la projection démiurgique de l’homme et amène à s’interroger sur la possible conscience d’un androïde.
  • Je vous conseille en outre, notamment pour l’écriture personnelle, de lire les premières pages (Introduction, consultable librement) du stimulant essai de Luc Ferry, La Révolution transhumaniste (Éditions Plon, Paris 2016).
  • À consulter également :
    – Matthias Beaufils-Marquet, « Le Transhumanisme, nouvelle chimère du XXIème siècle ».
    – Bruno Jacomy, « Automates et hommes-machines, de la Renaissance à nos jours ». In : Jean-Pierre Changeux (sous la direction de), L’Homme artificiel, Collège de France, colloque annuel, éd. Odile Jacob, Paris 2006, page 27 et suivantes.
    – Daniel Ichbiah, Robots : genèse d’un peuple artificiel, Minerva 2005. Les premières pages, consacrées à l’histoire des robots, sont très utiles.
  • Sans doute vous rappelez-vous de la campagne Renault French Touch conçue par Publicis en 2014 : on y voyait l’acteur « Nicolas Carpentier et son double enfantin se donne[r] la réplique à jeu égal dans un échange fluide et subtil, pour démystifier le véhicule électrique en démontrant qu’il est simple de brancher sa Zoé et encore plus simple de passer à l’électrique » |source : Packshotmag|. Signe des temps, l’enfant a été remplacé par Pepper*, le robot humanoïde qui détecte les émotions…

* « Conçu en France par SoftBank Robotics, Pepper est la star internationale des robots avec plus de 10 000 exemplaires vendus aux entreprises, une véritable référence de la French Tech ». |source|

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Entraînement BTS "Corps naturel, corps artificiel" Synthèse + écriture personnelle

 


Sujet inéditCorps humain et corps « déshumain » :
entre identité et altérité


Niveau de difficulté des exercices :  moyen à difficile 

Support de cours et présentation du corpus

H

éphaïstos, alias Vulcain façonnant des servantes d’or en tout point semblables à des êtres vivants ; Talos, le gigantesque robot d’airain gardien de la Crète pour le compte du roi Minos, se chauffant à rouge pour étouffer les envahisseurs ; Galatée sortant des mains de Pygmalion lui insufflant la vie… L’homme a toujours rêvé de construire des machines à son image : la mythologie de l’imaginaire abonde ainsi en corps artificiels et autres Golems, depuis les mythes et légendes les plus reculés jusqu’à la littérature fantastique ou le cinéma de science-fiction. Mais cette part de rêve — ou de cauchemar — est devenue insensiblement réalité, notre réalité.

Le monde de la science a en effet largement supplanté l’imaginaire des contes. Depuis la fin du vingtième siècle avec le déploiement de l’ingénierie génomique, Il ne fait guère de doute désormais que l’abolition de la frontière entre vivant et artificiel ouvrira la voie au remplacement du corps naturel. À la frontière du tranhumanisme, cette décorporéisation du corps est en fait étroitement associée à une quête pour l’homme de son corps utopique. Marionnettes, automates, androïdes, avatars, robots humanoïdes, cyborgs… Toutes ces figures d’altérité et de contradiction n’ont cessé de hanter l’être humain, comme si la vie artificielle* constituait l’aveu frappant de sa finitude.

Quête d’une illusion absolue, déni du déterminisme physiologique, recherche d’une nouvelle identité… Que l’on songe à la créature de Frankenstein douée d’émotions, aux androïdes de Philip K. Dick indifférenciés des humains ou aux cyborgs réparés et augmentés de RoboCop… Mais derrière la chair numérique des androïdes, se cache l’humaine volonté d’engendrer un organisme vivant, ayant pour vocation à devenir un double protecteur, éprouvant des émotions, de la compassion, des sentiments, la capacité de penser. C’est dans cette infinie transcendance du corps artificiel que l’homme s’éprouve lui-même et fait désormais l’expérience de sa propre altérité.

Si Pinocchio rêvait de remplacer son corps en bois par le corps d’un vrai petit garçon, l’homme du troisième millénaire ne rêve que de transgresser la frontière de son propre corps : prisonnier de ses avatars surnaturels, pourra-t-il se réapproprier un corps qui lui échappe toujours davantage ? Des premiers automates (doc. 1) aux corps sans limite des cyborgs de l’ère postmoderne (doc. 4) en passant par la belle « Andréide » imaginée par Villiers de L’Isle-Adam (doc. 2) ou l’être humain-machine du Metropolis de Fritz Lang (doc. 3)le présent corpus amène ainsi à s’interroger sur les rapports toujours plus complexes entre les systèmes naturels vivants et la vie artificielle*.

© septembre 2017, Bruno Rigolt

* Concernant une définition de la vie artificielle, on a coutume de se référer au texte fondateur de Christopher Langton, « Artificial Life » (Addison-Wesley, 1988) : « Artificial Life is the study of man-made systems that exhibit behaviors characteristic of natural living systems. It complements the traditional biological sciences concerned with the analysis of living organisms by attempting to synthesize life-like behaviors within computers and other artificial media. […] Artificial Life can contribute to theoretical biology by locating life-as-we-know-it within the larger picture of life as-it-could-be ». |Texte complet en Américain|
« La Vie Artificielle est l’étude des systèmes conçus par l’homme qui présentent des comportements caractéristiques des systèmes vivants naturels. Elle complète l’approche traditionnelle de la biologie, dont le mode de fonctionnement est l’analyse des organismes vivants, en essayant de synthétiser des comportements dits vivants sur ordinateur et sur d’autres supports artificiels. […] La Vie Artificielle peut contribuer à la biologie théorique en plaçant la vie telle que nous la connaissons dans le contexte plus vaste de la vie telle qu’elle pourrait être ».

-Villiers de L’Isle-Adam

Corpus

  1. Jean d’Alembert, article « Androïde », L’Encyclopédie, 1751.
  2. Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, L’Ève future, 1886.
  3. Image tirée du film Metropolis de Fritz Lang, 1927.
  4. Pierre-Marie Lledo, « Femme, homme, robot : vivre ensemble », 2015.

Synthèse |40 points|  Pour accéder au corrigé, cliquez ici.
Vous réaliserez une synthèse objective, concise et ordonnée des documents contenus dans le présent corpus.
Écriture personnelle |20 points| 

  • Sujet 1 : Pensez-vous que l’avenir de l’humanité puisse résider dans un futur où le corps humain fusionnerait avec les machines ? Corrigé
  • Sujet 2 : le corps artificiel est-il l’ennemi du corps naturel ?

Vous répondrez à cette question de façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année ainsi que vos connaissances personnelles.

  • Document 1.
    Jean d’Alembert, article « Androïde », L’Encyclopédie, 1751.

S. m. (Mécanique) automate ayant figure humaine et qui, par le moyen de certains ressorts, etc. bien disposés, agit et fait d’autres fonctions extérieurement semblables à celles de l’homme. Voyez AUTOMATE. Ce mot est composé du Grec ἀνὴρ, génitif ἀνδρός, homme, et de εἶδος, forme.

Albert le Grand avait, dit-on, fait un androïde. Nous en avons vu un à Paris en 1738, dans le Flûteur automate de M. Vaucanson, aujourd’hui de l’académie royale des Sciences.

L’auteur publia cette année 1738, un mémoire approuvé avec éloge par la même Académie : il y fait la description de son Flûteur, que tout Paris a été voir en foule. Nous insérerons ici la plus grande partie de ce Mémoire, qui nous a paru digne d’être conservé.

« […] À la face antérieure du bâti à gauche, est un autre mouvement qui, à la faveur de son rouage, fait tourner un cylindre de deux pieds et demi de long sur soixante-quatre pouces de circonférence. Ce cylindre est divisé en quinze parties égales d’un pouce et demi de distance. A la face postérieure et supérieure du bâti est un clavier traînant sur ce cylindre, composé de quinze leviers très-mobiles, dont les extrémités du côté du dedans sont armées d’un petit bec d’acier, qui répond à chaque division du cylindre. À l’autre extrémité de ces leviers sont attachés des fils et chaînes d’acier, qui répondent aux différents réservoirs de vent, aux doigts, aux lèvres et à la langue de la figure. Ceux qui répondent aux différents réservoirs de vent sont au nombre de trois, et leurs chaînes montent perpendiculairement derrière le dos de la figure jusque dans la poitrine où ils sont placés, et aboutissent à une soupape particulière à chaque réservoir : cette soupape étant ouverte, laisse passer le vent dans le tuyau de communication qui monte, comme on l’a déjà dit, par le gosier dans la bouche. Les leviers qui répondent aux doigts sont au nombre de sept, et leurs chaînes montent aussi perpendiculairement jusqu’aux épaules, et là se coudent pour s’insérer dans l’avant-bras jusqu’au coude, où elles se plient encore pour aller le long du bras jusqu’au poignet ; elles y sont terminées chacune par une charnière qui se joint à un tenon que forme le bout du levier contenu dans la main, imitant l’os que les Anatomistes appellent l’os du métacarpe, et qui, comme lui, forme une charnière avec l’os de la première phalange, de façon que la chaîne étant tirée, le doigt puisse se lever. Quatre de ces chaînes s’insèrent dans le bras droit, pour faire mouvoir les quatre doigts de cette main, et trois dans le bras gauche pour trois doigts, n’y ayant que trois trous qui répondent à cette main. Chaque bout de doigt est garni de peau, pour imiter la mollesse du doigt naturel, afin de pouvoir boucher le trou exactement. Les leviers du clavier qui répondent au mouvement de la bouche sont au nombre de quatre : les fils d’acier qui y sont attachés forment des renvois, pour parvenir dans le milieu du rocher en-dedans ; et là ils tiennent à des chaînes qui montent perpendiculairement et parallèlement à l’épine du dos dans le corps de la figure ; et qui passant par le cou, viennent dans la bouche s’attacher aux parties, qui font faire quatre différents mouvements aux lèvres intérieures : l’un fait ouvrir ces lèvres pour donner une plus grande issue au vent ; l’autre la diminue en les rapprochant ; le troisième les fait retirer en-arrière ; et le quatrième les fait avancer sur le bord du trou.

[…]

Il ne reste plus qu’à faire voir comment tous ces différents mouvements ont servi à produire l’effet qu’on s’est proposé dans cet automate, en les comparant avec ceux d’une personne vivante.

Est-il question de lui faire tirer du son de sa flûte, et de former le premier ton, qui est le ré d’en-bas ? On commence d’abord à disposer l’embouchure ; pour cet effet on place sur le cylindre une lame dessous le levier qui répond aux parties de la bouche, servant à augmenter l’ouverture que font les lèvres. Secondement, on place une lame sous le levier qui sert à faire reculer ces mêmes lèvres. Troisièmement, on place une lame sous le levier qui ouvre la soupape du réservoir du vent qui vient des petits soufflets qui ne sont point chargés. On place en dernier lieu une lame sous le levier qui fait mouvoir la languette pour donner le coup de langue ; de façon que ces lames venant à toucher dans le même temps les quatre leviers qui servent à produire les susdites opérations, la flûte sonnera le ré d’en-bas.

Par l’action du levier qui sert à augmenter l’ouverture des lèvres, on imite l’action de l’homme vivant, qui est obligé de l’augmenter dans les tons bas. Par le levier qui sert à faire reculer les lèvres, on imite l’action de l’homme, qui les éloigne du trou de la flûte en la tournant en-dehors. Par le levier qui donne le vent provenant des soufflets qui ne sont chargés que de leur simple panneau, on imite le vent faible, que l’homme donne alors, vent qui n’est pareillement poussé hors de son réservoir que par une légère compression des muscles de la poitrine. Par le levier qui sert à faire mouvoir la languette, en débouchant le trou que forment les lèvres pour laisser passer le vent, on imite le mouvement que fait aussi la langue de l’homme, en se retirant du trou pour donner passage au vent, et par ce moyen lui faire articuler une telle note. Il résultera donc de ces quatre opérations différentes, qu’en donnant un vent faible, et le faisant passer par une issue large dans toute la grandeur du trou de la flûte, son retour produira des vibrations lentes, qui seront obligées de se continuer dans toutes les particules du corps de la flûte, puisque tous les trous se trouveront bouchés, et par conséquent la flûte donnera un ton bas ; c’est ce qui se trouve confirmé par l’expérience ».

[…]

Combien de finesses dans tout ce détail ! Que de délicatesse dans toutes les parties de ce mécanisme ! Si cet article, au lieu d’être l’exposition d’une machine exécutée, était le projet d’une machine à faire, combien de gens ne le traiteraient-ils pas de chimère ? […] alors gardons-nous bien d’accuser cette machine d’être impossible […]. »

L’Encyclopédie, première édition.
Texte établi par Diderot et d’Alembert, 1751 (Tome 1, pages 448-451).

  • Document 2.
    Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, L’Ève future, 1886.

Considérée comme l’une des œuvres fondatrices de la Science-fiction, L’Ève future raconte la création d’une femme artificielle, Hadaly, par l’ingénieur Edison. Ayant une dette de reconnaissance à l’égard de Lord Ewald, son ancien bienfaiteur acculé au suicide par un amour impossible, Edison lui propose de remplacer la très belle —mais avec peu d’esprit— Alicia Clary dont le jeune homme était amoureux, par cette « Andréide ». Réplique exacte de son modèle humain, elle se révélera spirituellement bien supérieure…

Lord Ewald, à cette révélation, considérant aussi l’effrayant physicien dans les yeux, parut se demander s’il avait bien entendu.

― Je vous affirme, reprit Edison, que ce métal qui marche, parle, répond et obéit, ne revêt personne, dans le sens ordinaire du mot.

Et comme lord Ewald continuait de le regarder en silence :

― Non, personne, reprit-il. Miss Hadaly n’est encore, extérieurement, qu’une entité magnéto-électrique. C’est un Être de limbes, une possibilité. Tout à l’heure, si vous le désirez, je vous dévoilerai les arcanes de sa magique nature. Mais, continua-t-il, en priant d’un geste lord Ewald de le suivre, voici quelque chose qui pourra mieux vous éclairer sur le sens des paroles que vous venez d’entendre.

Et, guidant le jeune homme à travers le labyrinthe, il l’amena vers la table d’ébène, où le rayon de lune avait brillé avant la visite de lord Ewald.

― Voulez-vous me dire quelle impression produit sur vous ce spectacle-ci ? ― demanda-t-il en montrant le pâle et sanglant bras féminin posé sur le coussin de soie violâtre.

Lord Ewald contempla, non sans un nouvel étonnement, l’inattendue relique humaine, qu’éclairaient, en ce moment, les lampes merveilleuses.

― Qu’est-ce donc ? dit-il.

― Regardez bien.

Le jeune homme souleva d’abord la main.

― Que signifie cela ? continua-t-il. Comment ! cette main… mais elle est tiède, encore !

― Ne trouvez-vous donc rien de plus extraordinaire dans ce bras ?

Après un instant d’examen, lord Ewald jeta une exclamation, tout à coup.

― Oh ! murmura-t-il, ceci, je l’avoue, est une aussi surprenante merveille que l’autre, et faite pour troubler les plus assurés ! Sans la blessure, je ne me fusse pas aperçu du chef-d’œuvre !

L’Anglais semblait comme fasciné ; il avait pris le bras et comparait avec sa propre main la main féminine.

― La lourdeur ! le modelé ! la carnation même !… continuait-il avec une vague stupeur.

― N’est-ce pas, en vérité, de la chair que je touche en ce moment ? La mienne en a tressailli, sur ma parole !

― Oh ! c’est mieux ! ― dit simplement Edison. La chair se fane et vieillit : ceci est un composé de substances exquises, élaborées par la chimie, de manière à confondre la suffisance de la « Nature ». ― (Et, entre nous, la Nature est une grande dame à laquelle je voudrais bien être présenté, car tout le monde en parle et personne ne l’a jamais vue !) ― Cette copie, disons-nous, de la Nature, ― pour me servir de ce mot empirique, ― enterrera l’original sans cesser de paraître vivante et jeune. Cela périra par un coup de tonnerre avant de vieillir. C’est de la chair artificielle, et je puis vous expliquer comment on la produit ; du reste, lisez Berthelot.

― Hein ? vous dites ?

― Je dis : c’est de la chair-artificielle, ― et je crois être le seul qui puisse en fabriquer d’aussi perfectionnée ! répéta l’électricien.

Lord Ewald, hors d’état d’exprimer le trouble où ces mots avaient jeté ses réflexions, examina de nouveau le bras irréel.

― Mais, demanda-t-il enfin, cette nacre fluide, ce lourd éclat charnel, cette vie intense !… Comment avez-vous réalisé le prodige de cette inquiétante illusion ?

― Oh ! ce côté de la question n’est rien ! répondit Edison en souriant. Tout simplement avec l’aide du Soleil.

― Du Soleil !… murmura lord Ewald.

― Oui. Le Soleil nous a laissé surprendre, en partie, le secret de ses vibrations !… dit Edison. Une fois la nuance de la blancheur dermale bien saisie, voici comment je l’ai reproduite, grâce à une disposition d’objectifs. Cette souple albumine solidifiée et dont l’élasticité est due à la pression hydraulique, je l’ai rendue sensible à une action photochromique très subtile. J’avais un admirable modèle. Quant au reste, l’humérus d’ivoire contient une moelle galvanique, en communion constante avec un réseau de fils d’induction enchevêtrés à la manière des nerfs et des veines, ce qui entretient le dégagement de calorique perpétuel qui vient de vous donner cette impression de tiédeur et de malléabilité. Si vous voulez savoir où sont disposés les éléments de ce réseau, comment ils s’alimentent pour ainsi dire d’eux-mêmes, et de quelle manière le fluide statique transforme sa commotion en chaleur presque animale, je puis vous en faire l’anatomie : ce n’est plus ici qu’une évidente question de main-d’œuvre. Ceci est le bras d’une Andréide de ma façon, mue pour la première fois par ce surprenant agent vital que nous appelons l’Électricité, qui lui donne, comme vous voyez, tout le fondu, tout le moelleux, toute l’illusion de la Vie !

― Une Andréide ?

― Une Imitation-Humaine, si vous voulez. L’écueil désormais à éviter, c’est que le fac-similé ne surpasse, physiquement, le modèle. Vous rappelez-vous, mon cher lord, ces mécaniciens d’autrefois qui ont essayé de forger des simulacres humains ? ― Ah ! ah ! ah ! ― ah !…

Edison eut un rire de Cabire dans les forges d’Eleusis.

― Les infortunés, faute de moyens d’exécution suffisants, n’ont produit que des monstres dérisoires. Albert le Grand, Vaucanson, Maëlzel, Horner, etc., etc., furent, à peine, des fabricants d’épouvantails pour les oiseaux. Leurs automates sont dignes de figurer dans les plus hideux salons de cire, à titre d’objets de dégoût d’où ne sort qu’une forte odeur de bois, d’huile rance et de gutta-percha. Ces ouvrages, sycophantes informes, au lieu de donner à l’Homme le sentiment de sa puissance, ne peuvent que l’induire à baisser la tête devant le dieu Chaos. Rappelez-vous cet ensemble de mouvements saccadés et baroques, pareils à ceux des poupées de Nuremberg ! ― cette absurdité des lignes et du teint ! ces airs de devantures de perruquiers ! ce bruit de la clef du mécanisme ! cette sensation du vide ! Tout, enfin, dans ces abominables masques, horripile et fait honte. C’est du rire et de l’horreur amalgamés dans une solennité grotesque. L’on dirait de ces manitous des archipels australiens, de ces fétiches des peuplades de l’Afrique équatoriale : et ces mannequins ne sont qu’une caricature outrageante de notre espèce. Oui, telles furent les premières ébauches des Andréidiens.

Le visage d’Edison s’était contracté en parlant : son regard fixe semblait perdu en d’imaginaires ténèbres ; sa voix devenait brève, didactique et glaciale. 

― Mais aujourd’hui, reprit-il, le temps a passé !… La Science a multiplié ses découvertes ! Les conceptions métaphysiques se sont affinées. Les instruments de décalque, d’identité, sont devenus d’une précision parfaite. En sorte que les ressources dont l’Homme peut disposer en de nouvelles tentatives de ce genre sont autres ― oh ! tout autres ― que jadis ! Il nous est permis de RÉALISER, désormais, de puissants fantômes, de mystérieuses présences-mixtes dont les devanciers n’eussent même jamais tenté l’idée, dont le seul énoncé les eût fait sourire douloureusement et crier à l’impossible ! ― Tenez, ne vous a-t-il pas été, tout à l’heure, difficile de sourire à l’aspect de Hadaly ? ― Cependant, ce n’est encore que du diamant brut, je vous assure. C’est le squelette d’une ombre attendant que l’Ombre soit ! La sensation que vient de vous causer un seul des membres d’un andréide féminin ne vous a point semblé, n’est-il pas vrai, tout à fait analogue à celle que vous eussiez ressentie au toucher d’un bras d’automate ? ― Une expérience encore : voulez-vous serrer cette main ? Qui sait ? elle vous le rendra peut-être.

Lord Ewald prit les doigts, qu’il serra légèrement.

Ô stupeur ! La main répondit à cette pression avec une affabilité si douce, si lointaine, que le jeune homme en songea qu’elle faisait, peut-être, partie d’un corps invisible. Avec une profonde inquiétude, il laissa retomber la chose de ténèbres.

― En vérité !… murmura-t-il.

― Eh bien, continua froidement Edison, tout ceci n’est rien encore ! Non ! rien ! (mais ce qui s’appelle rien ! vous dis-je) en comparaison de l’œuvre possible. ― Ah ! l’Œuvre possible ! Si vous saviez !  […]

Auguste de Villiers de L’Isle-Adam
L’Ève future, chapitre IV « Préliminaires d’un prodige », 1886.
Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur, 1909.
Texte consultable sur
Wikisource et téléchargeable au format PDF.
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  • Document 3.
    Image extraite du film Metropolis de 
    Fritz Lang (1927). 

Obsédé par la création d’un « homme-machine », Rotwang, le savant fou de Metropolis met au point une androïde et lui donne les traits de la jeune Maria, une ouvrière pauvre et rebelle…

  • Document 4.
    Pierre-Marie Lledo
    *
    , « Femme, homme, robot : vivre ensemble », 2015.
    In : APM (collectif), Renaissance[s] : le plaisir d’entreprendre, Eyrolles, Paris 2015, pages
    174176.
    * Pierre-Marie Lledo est chef du département Neurosciences de l’Institut Pasteur.

Nous sommes actuellement les spectateurs de la naissance d’une nouvelle espèce (ou créature) qui, peu à peu, envahit, colonise nos espaces vitaux, nos lieux de travail jusqu’à nos espaces de loisir : je veux parler ici des machines androïdes, dites aussi humanoïdes.

Ces machines que nous créons à notre image seront-elles demain la nouvelle espèce venant poursuivre, depuis l’australopithèque, la lente transformation de l’humanité entamée il y 6 millions d’années ? Si tel est le cas, aimerions-nous vraiment qu’une machine puisse nous ressembler ? L’invention de ces outils humanoïdes, faits à notre image, n’est pas sans soulever de véritables questions éthiques et enjeux philosophiques. Ils en posent aussi en neurobiologie. En effet, l’un des problèmes cruciaux de la neurobiologie est de définir l’altérité (alter, « l’autre »). Cette altérité, base de la citoyenneté, de l’acceptation de la différence, de la solidarité, est aussi source de désir, de haine ou de violence. Nous découvrons ici l’un des premiers dilemmes que nous devons résoudre lorsqu’il s’agit de définir le monde des androïdes semblables à l’humain.

[…]

Le concept d’androïde ne peut être dissocié de celui d’anthropomorphisme ; c’est-à- dire la projection de l’image de l’être humain (de traits hominidés) sur un objet réel ou imaginaire. Le but ultime de ces machines est de pouvoir nous assister. Pour garantir cette fonction, ces machines doivent pouvoir satisfaire deux critères : d’abord nous comprendre, puis pouvoir accomplir à notre place toutes nos fonctions motrices, sensitives et cognitives pour nous porter assistance.

[…]

Autre question, celui du cerveau social, celui des neurones miroirs. Quand vous déjeunez avec quelqu’un et que vous plantez votre fourchette dans la viande, la personne qui est face à vous activera le même programme neuronal, même si elle n’est pas en train de savourer son déjeuner. Elle est dans l’imitation, certains diront même dans l’empathie. L’existence de ce pouvoir imitateur pose la question vis-à-vis de notre androïde. Avons-nous la même sensation et la même empathie avec un androïde ?

Puisque nous sommes placés sous le signe de la Renaissance, il nous faut rendre ici hommage à la première machine androïde construite par Léonard de Vinci. Ce génie avait conçu un chevalier qui ressemblait à un être humain que l’on pouvait placer sur un cheval.

Après la Renaissance est venu le monde des automates. Ce sera le temps de la philosophie réductionniste, mécanique et matérialiste, illustrée par la fameuse machine de Vaucanson. À cette époque, c’est-à-dire au XVIIIe siècle, on verra ces automates mimer des comportements humains comme jouer de la flûte ou du tambour. Pourtant, il ne faut pas confondre les automates capables de reproduire des gestes, automatiquement, avec les robots qui reproduisent des gestes mais avec autonomie et un certain degré de liberté, dans la mesure où ils sont capables de s’adapter à leur environnement.

La dernière étape dans cette série de transformations sera celle de l’apparition de la machine androïde ou humanoïde. […] Pour augmenter la production, on remplacera les humains sur des chaînes de montage par des robots, mais très vite les robots capables de s’adapter à leur environnement vont s’effacer devant des machines qui deviennent encore plus performantes car inspirées des règles du monde biologique.

Il n’y a pas que les êtres humains qui peuvent bénéficier des prouesses technologiques. La bio-inspiration, c’est aussi l’affaire de robots qui reçoivent des neurones issus de cerveaux de rongeurs. Aujourd’hui, la synthèse de la biologie et de la robotique constitue une piste sérieuse pour améliorer nos conditions de vie. C’est ce qu’on appelle les robots hybrides. […] Il existe ainsi un robot fonctionnant avec un véritable petit cerveau biologique. Ses neurones sont capables d’apprendre des comportements relativement simples, comme ceux qui permettent d’éviter un obstacle. Ce robot a été mis au point à l’université de Reading en Grande-Bretagne par l’équipe de Kevin Warwick. Dénommé Gordon, ce robot possède un cerveau biologique formé de cellules nerveuses prélevées chez un rat. Après biopsie, les cellules nerveuses ont été dissociées puis disposées sur un substrat comportant une soixantaine d’électrodes. En quelques heures, les cellules nerveuses établissent de nouveaux contacts entre elles, et en vingt-quatre heures, un réseau complexe de circuits nerveux s’est formé in vitro. Sept jours après avoir été maintenu de façon artificielle dans cet environnement, les neurones déchargent des impulsions électriques spontanées identiques à celles que l’on observe naturellement dans un cerveau éveillé, en quête d’informations.


Pour aller plus loin…

  • Libre adaptation d’un roman de Philip K.Dick (Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? 1966), le film Blade Runner (1982) de Ridley Scott est considéré à juste titre comme une magistrale réflexion sur les rapports entre humains et androïdes. L’inoubliable scène finale met en scène Roy Batty, un réplicant, face à Rick Deckard, chargé d’exterminer les androïdes qui s’infiltrent sur terre. Toute la scène amène à penser la conscience d’un point de vue non humain. En réinvestissant la célèbre dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, le film fait de l’homme-machine la projection démiurgique de l’homme et amène à s’interroger sur la possible conscience d’un androïde.
  • Je vous conseille en outre, notamment pour l’écriture personnelle, de lire les premières pages (Introduction, consultable librement) du stimulant essai de Luc Ferry, La Révolution transhumaniste (Éditions Plon, Paris 2016).
  • À consulter également :
    – Matthias Beaufils-Marquet, « Le Transhumanisme, nouvelle chimère du XXIème siècle ».
    – Bruno Jacomy, « Automates et hommes-machines, de la Renaissance à nos jours ». In : Jean-Pierre Changeux (sous la direction de), L’Homme artificiel, Collège de France, colloque annuel, éd. Odile Jacob, Paris 2006, page 27 et suivantes.
    – Daniel Ichbiah, Robots : genèse d’un peuple artificiel, Minerva 2005. Les premières pages, consacrées à l’histoire des robots, sont très utiles.
  • Sans doute vous rappelez-vous de la campagne Renault French Touch conçue par Publicis en 2014 : on y voyait l’acteur « Nicolas Carpentier et son double enfantin se donne[r] la réplique à jeu égal dans un échange fluide et subtil, pour démystifier le véhicule électrique en démontrant qu’il est simple de brancher sa Zoé et encore plus simple de passer à l’électrique » |source : Packshotmag|. Signe des temps, l’enfant a été remplacé par Pepper*, le robot humanoïde qui détecte les émotions…

* « Conçu en France par SoftBank Robotics, Pepper est la star internationale des robots avec plus de 10 000 exemplaires vendus aux entreprises, une véritable référence de la French Tech ». |source|

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