Un été en Poésie… 20 juillet-12 août 2022… Aujourd’hui Lucien Fabre

« Un été en Poésie »… du mercredi 20 juillet 2022 au vendredi 12 août inclus.

Cette année, « Un été en Poésie » a pour thème le voyage : voyages réels ou voyages extraordinaires qui laissent la porte ouverte à l’imaginaire, au fantasme ou au mythe… L’écriture poétique, parce qu’elle est une terre d’exploration, permet de prendre le large, s’ouvrir au monde et « faire l’expérience de soi-même face aux autres, face à l’inconnu »¹. Comme l’écrivait justement le philosophe Vladimir Jankélévitch, « l’aventure n’est pas sans l’ouverture »² : la lecture d’un poème est d’abord un voyage : voyage à travers soi et à travers l’autre… 

Entre errances et partances, frontières et rencontres, dépaysement et quête d’humanité, le voyage, parce qu’il défie la vision figée de l’existence, débouche dans l’océan infini de la vie…

1. Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de BTS, session 2023 « Invitation au voyage » : https://www.education.gouv.fr/bo/22/Hebdo7/ESRS2201905N.htm
2. Vladimir Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui, le sérieux, Flammarion, Champs Essais, 2019, p. 195

Aujourd’hui… Lucien Fabre
(1889
, Pampelonne [Tarn, France] — 1952, Paris) France

Samedi 23 juillet : Anna de Noailles

Le Poëte¹ à l’île dormant

L’âme claire veloute aux vapeurs d’un nuage
Le délice moelleux du songe et les rinceaux
Du lieu surnaturel surgi parmi les eaux ;
Que nos mots soient trop vieux pour des songes nouveaux

Et trop dense la nue, et l’étoile des mages
Lointaine, puisque l’île a des soleils si beaux
Qu’importe ! Et la langueur des antiques berceaux
Et des vieux mots usés par la grâce des âges…

Qu’importe ! si je cueille au vent de ses roseaux
La parole inouïe… Ah ! son vague visage
Varie au vol rêvant sur le voile de l’eau

Et vers les voluptés, arrivés au mirage,
Les souffles favoris de l’image volage
Font virer vainement l’azur de quelque oiseau.

Or, dévidé le songe où s’effile un délice,
Cette parole, issue au cœur de son azur,
Pour fixer l’éphémère et cet instant si pur
Que figure un oiseau tremblant sur un calice,

Palpite insaisissable aux roseaux du futur.
Ah ! Cette aile mobile… et cette fleur qui glisse,
Ces songes… Mais, les traits de ton visage obscur,
Qui les pénétrera, ô parole propice ?

Tant de fois pressentie aux vagues du sommeil,
Mais non ravie à l’âme amollie, évasive,
D’être enfin délivrée espérant et craintive

Des noirs roseaux, piège mouvant près de ta rive,
La parole ineffable épie un beau réveil…
La saisir ! se risquer hors l’île et le soleil ?…

Lucien Fabre, Vanikoro, poëmes1 (Paris, Éditions de la NRF), 1923.

1. Poëme, poëte : variante orthographique de poème, poète en usage avant la réforme de l’orthographe française de 1878 (septième édition du Dictionnaire de l’Académie française).

« Tant de fois pressentie aux vagues du sommeil,
Mais non ravie à l’âme amollie, évasive,
D’être enfin délivrée espérant et craintive
 »…

Crédit iconographique : Madeleine Mirbeau, « Le songe du poète » (détail), 1980
(huile sur toile, collection particulière)

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brunorigolt

- Agrégé de Lettres modernes - Docteur ès Lettres et Sciences Humaines (Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris) - Diplômé d’Etudes approfondies en Littérature française - Diplômé d’Etudes approfondies en Sociologie - Maître de Sciences Politiques