Chroniques d’élèves… Première L2 : Lettre ouverte à la grisaille du quotidien… Honorine B

La classe de Première L2 du Lycée en Forêt (Promotion 2010) a eu l’occasion de défendre haut et fort la Poésie à travers une écriture d’invention intitulée « Lettre ouverte à la grisaille du quotidien »… 
Parmi tous les textes rédigés, toujours de grande qualité, quelques uns m’ont paru suffisamment remarquables pour être publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif.
Le deuxième est le texte d’Honorine B… Je vous le laisse découvrir :

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« Dans la poésie, la vie est plus que la vie elle même…»
Vissarion Bielinski, La Poésie de M. Lermontov

          

honorine_b_1l2_lettrine_b.1289640407.jpgielinski avait tout compris. Contrairement à ce monde, devenu aveugle. Et contrairement à toi, Grisaille du quotidien : le voyage t’effraie, la nature te fait peur, l’inconscient te dépasse, et le vrai te terrifie. Tu ne peux concevoir l’individu. C’est pour ça que tu n’aimes pas la poésie. Tu ne saurais percevoir sa valeur immatérielle, mille fois plus importante que le prix de tous tes gadgets réunis. D’ailleurs, c’est à cause d’eux que tu ne peux plus voir la beauté des choses. Alors je vais essayer de t’ouvrir les yeux.

Premièrement, surmonte ton angoisse de l’inconnu. Baudelaire nous a fait une invitation, et quelle invitation ! « L’invitation au Voyage« . Suis-le !  Cette promenade, c’est avec ton cœur que tu la feras. Laisse tes oripeaux au placard. Certes, tu ne pourras prendre aucune photographie au cours de ce voyage… Mais c’est ton âme qui gardera ces précieux souvenirs. Tu n’aimes pas ? Tu n’as pas l’air de comprendre ? Lis-tu entre les lignes ? Non. Tu n’y arrives pas. Ou plutôt, tu ne veux pas. Tu refuses d’apporter un peu de couleur à ta monotonie. Ce « pays de Cocagne » ne semble pas assez concret pour toi. Et pourtant il est bien plus réel que tout ce qui t’entoure. Certes, tu ne pourras rien acheter, rien vendre, rien toucher, rien prendre. Mais les apparences sont trompeuses. Tes sophismes l’illustrent parfaitement. Car ce voyage est réel. Ce voyage est concret. Simplement pas dans le sens où tu l’entends.

honorine_b_1l2_lettrine_f.1289648309.jpginalement, Baudelaire n’est peut-être pas approprié à ton cas : tu es devenue trop nihiliste pour ressentir la magnificence de  ses textes. Mais n’abandonne pas ! Peut-être les haïkus Japonais te parleront-ils davantage ? Puisses-tu les lire, et te projeter dans les îles de ton inconscient. Mais la poésie est un lieu difficile d’accès, et tu en as tellement peur que tu le bloques… Alors rappelle-toi simplement d’une île qui existe. C’est un début. Imaginer. Ressentir. Penser.

         

Mystique mirage dont découlent d’exquises perditions… (¹)

Car la poésie est un exil : tu peux toujours essayer de la suivre ! En vain. Contente-toi, si tu le peux, de suivre Bernard Weber : son Livre du voyage n’est pas de la poésie au sens commun et banal du terme, mais dans son acception la plus noble. Si le texte est simple, en revanche la pensée est profonde : pour Bernard Weber, entrer en poésie contribue à imaginer son propre monde. C’est bien là le sens du Poétique, non ? Le poème aide à s’évader de son quotidien. Lis de la poésie, et ta grisaille « s’arc-en-cièlisera ». Ton quotidien « s’exceptionnalisera » : peut-être apprendras-tu à penser par toi-même. Car lire est en soi une chose charmante, mais écrire libère encore plus. Ce monde ne néglige-t-il pas la puissance des mots ? Car avoue-le : tu négliges la puissance des mots. Et pourtant c’est par eux que tout passe. C’est par eux que tout à commencé… Écrire est un véritable mirage. Un « mystique mirage dont découlent d’exquises perditions » (¹)…

honorine_b_1l2_lettrine_t.1289649969.jpgTu dois te dire peut-être que la poésie est élitiste. Et pourtant elle ne l’est pas. Elle peuple ton quotidien : tu peux la retrouver dans des chansons. Tu peux la retrouver dans des tableaux, et dans l’harmonie même de la nature. La nature n’est-elle pas ce qu’il y a de plus beau, et de plus pur en ce monde ? Il n’y a qu’à regarder les actualités pour voir ce tu en as as fait. Le monde se meurt par ta faute. Si tu faisais plus attention à ses besoins, elle t’en remercierait. Gaïa est belle. Et tu l’as corrompue. Il serait tant maintenant de la vénérer, comme tant d’autres l’ont fait avant toi. Mais tu as démoli tout ce qui leur était cher. Tu essayes d’analyser leurs écrits, mais tu le fais de façon tellement linéaire que tu passes à côté de l’essentiel. Tu fais des commentaires et autres analyses de textes, tu te laisses aveugler par des procédés stylistiques et tu en oublies le principal : le Verbe. Je reviens à Baudelaire : quand il rédige « Correspondances« , il a pourtant essayé de t’expliquer à quel point le monde matériel correspondait au monde spirituel : « La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles »… Ne chante-t-il pas ici les mystérieuses synesthésies du monde ?

L’art peut emmener vers l’Inconnu le plus ultime…

honorine_b_1l2_lettrine_s.1289650776.jpgSi tu n’entend toujours pas, essaie d’autres horizons : en traçant ces mots, je repense à ce voyageur qui friedrich4.1244031330.jpgsemble marcher au dessus d’une mer de nuages… Comme le suggère le titre du tableau de Friedrich, l’art peut emmener vers l’Inconnu le plus ultime. Ne te contente pas de classer ce tableau dans tes cases préconçues. Ressens ce tableau. Perds-toi dans les pensées de l’artiste comme la brume se perd dans le ciel. Vois-tu avec ses yeux ? L’art, tu peux le voir, le toucher, et l’entendre. La musique aussi est poétique. Je peux te proposer quelques auteurs, compositeurs et autres interprètes, qui se battent pour cette terre que tu abandonnes lâchement. Par exemple, Tryo, avec son « Air du plastique« , te somme d’arrêter de recouvrir notre Mère avec ce film de pétrole :

Quand de la terre le plastique, devient malgré elle son engrais
Main de l’homme sur le monde, redessine les paysages.

Tu te sens coupable ? C’est sûrement ton inconscient qui travaille ! Mais au fond de moi, je sais que tu n’aimes pas l’idée de ne pouvoir toujours tout contrôler.  Tu as la  phobie de ne pouvoir toujours être rationnelle. Eh bien, la poésie peut t’aider à accepter tes passions, tes pulsions. Tu es  tellement  raisonnable. Tellement moralisatice, toi, Grisaille du Quotidien. Tu  adules les Lumières, Voltaire, Diderot ou encore d’Alembert, car ils sont les fondateurs de ta pensée utilitariste et de ton pragmatisme. Pourtant, il y a des écrivains, tels Rousseau, qui ont osé te tenir tête. L’auteur des Rêveries n’a-t-il pas écrit que « c’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire » ? Lui au moins n’avait pas peur de l’inconscient ! Ce à quoi tu opposerais Voltaire en clamant que « l’étude a cela de bon […] qu’elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté, et qu’elle nous empêche de courir hors de chez nous, pour aller dire et écouter des riens, d’un bout de la ville à l’autre »… Travailler, étudier, rationaliser… Tes discours moralisateurs enlèvent tout le charme qu’a la vie. Nous n’en avons qu’une, alors pourquoi la gâcher avec ta monotonie et tes codes ?

honorine_b_1l2_lettrine_p.1289652020.jpgPrécédemment, je te parlais d’artistes de la chanson française. Mais tu sais, d’autres cultures ont également parsemé leurs textes de poésie. Par exemple, le chanteur jamaïcain Damian Marley nous invite à entreprendre le voyage vers Sion, la cité souterraine des humains rescapés de Matrix, vivant dans le « monde réel » :

I got to keep on walking on the road to Zion land…

Pour moi, vois-tu, ce monde « bien réel » est celui de l’imaginaire. Oui, ce mythe de l’Éden Perdu peut devenir réalité. Mais tu empêches la concrétisation de ce rêve, avec ta rationalité. À cause de ton Spleen, Baudelaire n’a pu atteindre son Idéal. Es-tu consciente de ce que tu as fait, et de ce que tu fais endurer à des âmes sans défense aucune ? À propos, tu connais Rimbaud, j’en suis sûre. Et aussi sa fameuse « Lettre du voyant« . Mais oui, ce texte est de la poésie ! Mais oui, il défend tout ce que tu abjures. Quand il dit à son professeur de Français que « Je est un autre », cela t’inquiète n’est-ce pas ? Cela te fait peur ? Mais accepte de prendre des risques ! Regarde les choses sous un autre angle. Sous plusieurs angles différents. En fait, je pense que c’est simplement le fait de découvrir ta vraie nature qui t’épouvante. La poésie romantique a prôné le retour au réel, au vrai, au naturel. Primitivisme ne veut pas dire régression, il veut dire essentiel : tu commences peut-être à comprendre que ce romantisme dont je te parle depuis le début s’oppose entièrement à toi !

J’en appelle aussi au Symbolisme, ce vaste mouvement de déchiffrement du sens ! Claude Debussy dans « La mer« , une des œuvres orchestrales les plus originales de la musique contemporaine, a peint parfaitement cette poésie idéaliste dont tu as horreur. Ses trois mouvements vont crescendo. Comme si tu montais de plus en plus haut, de plus en plus vite, de plus en plus loin en toi. Laisse-toi emporter par cette symphonie naturelle. Elle te rappellera les plaisirs purs dont tu as oublié de jouir. Pourquoi es-tu toujours pressée, toujours à la recherche de quelque chose de nouveau, alors que le vrai t’attend, juste devant toi ? Tu le fuis comme on fuit la peste. Sens les réminiscences de tes émotions perdues… Apprends à chanter les paroles de cet hymne au réel. C’est ce que l’homme recherche depuis toujours. Déjà Horace le préconisait :

« Carpe Diem »

honorine_b_1l2_lettrine_o.1289653663.jpgui ! Profite de l’instant présent. Tu es toujours à te projeter dans un espace-temps et dans un lieu où tu n’es pas. Tu gâches le peu de temps qui t’es imparti dans des prévisions, ou dans des souvenirs, ainsi que dans des idées préconçues. Et cela depuis toujours. Tu as formé des bataillons en marche vers une société déshumanisée, qui ne se connait pas, qui ne se voit plus, où le factice est roi. Bientôt, les paroles des poètes ne seront que de l’art abstrait, juste jolies pour décorer une chambre ou les couloirs du métro. Mais il est encore temps de changer tout ça. Il est encore temps de laisser à la poésie la place qu’elle a toujours méritée ! Encore une fois, je vais reprendre l’exemple de Rimbaud. Dans son « Bateau ivre« , il nous explique son voyage vers lui-même, vers le profond de lui-même : oui, il a « vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » Il a vu ce que tu te donnes tant de mal à enfouir bien profondément dans nos cerveaux : nous faire oublier le rêve, pour nous préparer à accepter ton « idéal », ta fausse sensibilité…

Tu as probablement remarqué que le « moi » est une chose essentielle pour le poète. Mais comme tout comme le reste, tu le renies, car tu en as peur. Certes, être en groupe a un effet rassurant : nous ne sommes pas seuls. Illusion du social ! Illusion de l’homme uniformisé ! Il faut de tout pour faire un monde. Notre monde… Pour moi, le premier à avoir rejeté cette illusion unanimiste fut véritablement Rousseau, avec ses Confessions. Il a osé se démarquer et avouer toutes ses fautes, même les plus abominables. Et comment fut-il remercié ? À coups de pierre. Nous n’étions pas prêts à recevoir tant d’honnêteté. TU n’étais pas prête. Toi qui pensais que l’Homme est entier et rationnel, voilà toutes tes théories envolées, grâce à UN homme qui a eu le courage de se dévoiler entièrement. Je repense aussi à Mallarmé : n’a-t-il pas, dans ce monologue découragé qu’est « Brise Marine« , révélé au grand jour toutes ces choses qu’il abandonnerait pour entreprendre le « grand voyage » ? Bien sûr, ce n’est absolument pas conventionnel. Et ça te dérange. Au lieu de le blâmer pour son courage, tu ferais mieux de devenir moins hypocrite. Car c’est grâce à des gens qui osent écrire avec une franchise sans limites que la poésie est tellement importante et que « le monde est réel ».

honorine_b_1l2_lettrine_j.1289654780.jpg‘en arrive au dernier point, le plus essentiel peut-être. Ce qui te gène dans la poésie, c’est qu’elle n’a aucune valeur marchande. La poésie ne s’achète pas. Tu ne peux pas acheter du lyrisme, pas plus que les mots, pas plus que le langage. De plus, elle n’a aucune utilité physique. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle t’est étrangère. Dans le film American Beauty réalisé par Sam Mendes, Lester Burnham est ta personnification. Et Ricky Fitts représente la poésie elle-même. La plus belle chose jamais filmée était un sac plastique dansant avec le vent. Tu trouves probablement ça idiot. Mais regarde comment tu finis. C’est vers cette voie que tu nous emmènes. Je terminerai par un livre : Voyage au bout de la solitude, relatant l’histoire réelle de Christopher McCandless, et dont Sean Penn a tiré le film bouleversant Into the Wild. Christopher t’a fui comme tu fuyais la Vérité. Il a compris une chose plus qu’essentielle. Si l’argent contribue au bonheur, il ne le fabrique pas. C’est dans sa gratuité que réside le secret de la poésie… McCandless a vécu sa vie poétiquement. Avec tous les défauts que cela comporte. Il est allé plus haut et plus loin que la majorité d’entre nous…

Alors, si tu as retenu que la poésie était belle et importante, et qu’elle pouvait t’aider à changer, alors j’aurai réussi. Et peut-être même que toi, grisaille du quotidien, tu deviendras couleur de l’exceptionnel.

La poésie est en toute chose. Il suffit de chercher…

          
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Notes
(1) Honorine B « Anarchitecture de l’ombre« .
(2) Voltaire, Lettre à Madame du Deffand (17 février 1766). Correspondance de Mme du Deffand, t. I, p. 338.
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© Honorine B., élève de Première L2 (Espace pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, Montargis, France. Novembre 2010)
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Retrouvez sur la playlist « Lettre ouverte d’Honorine » les références citées dans l’article !

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).