EAF Écrit d’invention : « Il faut réinventer l’Homme ! », par Roxane C. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


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Il faut réinventer l’Homme !

____

 

____Mesdames, Messieurs,

D

epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

____

C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

____

C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

___

Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Écrit d'invention : "Il faut réinventer l'Homme !", par Roxane C. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


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Il faut réinventer l’Homme !

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____Mesdames, Messieurs,

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epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

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C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

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C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

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Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Philippine L. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

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→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


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e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

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ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

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C

omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

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C

ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

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insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Philippine L. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


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e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

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D

ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

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omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

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ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

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insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Ilana A. (Classe de Première S1)

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Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


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e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

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D’

emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

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P

ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

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À

bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

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Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
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EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Ilana A. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


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e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

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emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

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ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

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bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

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Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Les internautes intéressés pourront consulter le Corrigé Professeur en cliquant ici.


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EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page.

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN


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uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

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R

emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

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C

omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

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ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

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ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s'en va (1903), dernière page.

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

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uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

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emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

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omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

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ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

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ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

Corpus EAF : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

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Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture

Questions (4 points) :

Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 

TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 

TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 

TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Corpus EAF : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

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Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture
Questions (4 points) :
Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 
TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 
TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 
TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Pierre Perret

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui dimanche 6 août : Pierre Perret
Hier, samedi 5  août : Sapho
Demain,  lundi 7 août : Rose

Pierre Perret :
« Femmes battues »

(2010)

Paroles et musique : Pierre Perret
Album : La Femme grillagée, 2010
Label : Naïve Records /Éditions Adèle

Site web : http://pierreperret.fr/

abassée à mort par amour
Paraît qu’ c’est courant de nos jours
Le métier d’épouse n’est pas sûr
Quand on est la femme d’un vrai dur
Mais celle qu’il appelle sa traînée
D’infidélité soupçonnée
A pourtant aimé ce débris
Qui la frappe à bras raccourcis

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

Au commissariat du quartier
La femme tuméfiée et l’époux
Sont debout devant l’brigadier
Qui soupire et dit encore vous
Vot’ mari présent chère madame
Prétend qu’ vous l’avez bien cherché
Pourquoi faire alors tout un drame
Vous n’êt’s pas tell’ment amochée

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

Il prétend qu’ vous êtes économe
Du tissu qui cache vos rondeurs
En vous corrigeant c’est en somme
Qu’il apaise un peu sa rancœur
Rentrez tous les deux vous coucher
Ça va s’ régler sur l’oreiller
Les voisins n’ vont pas protester
En d’vinant pourquoi vous criez

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

Tant qu’ les voies de fait sont bénignes
Des blessures ouvertes ou des bleus
Pour nous policiers la consigne
C’est de n’ pas sévir pour si peu
S’il vous étouffait sous la couette
S’il vous étranglait de ses mains
Nous pourrions ouvrir une enquête
Vous n’ seriez pas morte pour rien

Oui c’est à toutes les femmes battues
Qui jusqu’à présent se sont tues
Frappées à mort par un sale con
Que je dédie cette chanson

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Copyright © 2010, Pierre Perret / Naïve Records / Éditions Adèle
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Crédit iconographique (lettrine) : © août 2017, Bruno Rigolt (photomontage, peinture numérique)

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Sapho

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui samedi 5 août : Sapho (Danielle Ebguy). France/Maroc
Hier, vendredi 4 août : Raphael
Demain,  dimanche 6 août : Pierre Perret

Sapho :
« Petite fille veut le monde »

(2009)

Paroles et musique : Sapho (Danielle Ebguy)
Album : El Sol y la Luna, 2009
Label : EPM Musique

Site web : http://www.sapho.org/

 

 

a petite fille veut le monde
Mais son avenir est tout tracé.
On prépare un mari pour elle
Une maison pour l’encercler.
Lui il ira voir les filles
Et puis il boira du mescal.
Elle préparera les quésadilles
Et puis ce qu’il mange en général.

Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

 

Ça, les filles elles sont très libres
Mais on les regarde de travers.
Elles ont que leurs fesses pour vivre,
Elles n’ont plus ni père ni mère.
Leurs familles ne veulent plus d’elles,
Elles rient des hommes dans les bars,
Mais personne personne qui les aime.
C’est une autre misère noire.

Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ouah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

La petite fille veut le monde
Mais son avenir est tout tracé.
Sa mère va faire des ménages
C’est chez des touristes français.
Elle revient avec de la viande
Et des récits très luxueux.
La Señora est un peu folle,
Elle fait rien, elle dessine un peu.

Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

La petite fille veut le monde
Elle regarde la Señora.
Elle qui a l’air de l’avoir, le monde,
Elle est née ailleurs c’est pour ça.
La petite fille veut le monde
Son avenir est-il tout tracé ?
On prépare une maison pour elle,
Son temps sera encerclé.

Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop
Ah, la petite fille veut le monde
Ouh, c’est trop

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Copyright © 2009, Sapho (Danielle Ebguy) / EPM Musique
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Crédit iconographique (lettrine) : © août 2017, Bruno Rigolt

Un été en chansons… Auteurs et compositeurs francophones… 12 juillet-10 août 2017. Aujourd’hui : Jean Ferrat

 

Auteurs et compositeurs francophones

Le millésime 2017 d’« Un été en Poésie » rend hommage à la chanson d’expression française. D’une richesse poétique inégalée, cet héritage exprime à la fois un certain nombre d’enjeux identitaires et culturels ainsi que l’exceptionnel pluralisme linguistique et musical de la francophonie.
À suivre du 12 juillet au 10 août.


Aujourd’hui samedi 29 juillet : Jean Ferrat (Jean Tenenbaum, dit)
Hier, vendredi 28 juillet : Loane
Demain, dimanche 30 juillet : Christine and the Queens

Jean Ferrat :
« La femme est l’avenir de l’homme* »

(1975)

Paroles et musique : Jean Ferrat 
Album : « La femme est l’avenir de l’homme », 1975
Label : Teney / Barclay

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e poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume
Face à notre génération
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
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Entre l’ancien et le nouveau
Votre lutte à tous les niveaux
De la nôtre est indivisible
Dans les hommes qui font les lois
Si les uns chantent par ma voix
D’autres décrètent par la Bible
_
Le poète a toujours raison
Qui détruit l’ancienne oraison
L’image d’Ève et de la pomme
Face aux vieilles malédictions
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
_
Pour accoucher sans la souffrance
Pour le contrôle des naissances
Il a fallu des millénaires
Si nous sortons du Moyen âge
Vos siècles d’infini servage
Pèsent encor** lourd sur la terre
_
Le poète a toujours raison
Qui annonce la floraison
D’autres amours en son royaume
Remet à l’endroit la chanson
Et déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
_
Il faudra réapprendre à vivre
Ensemble écrire un nouveau livre
Redécouvrir tous les possibles
Chaque chose enfin partagée
Tout dans le couple va changer
D’une manière irréversible
_
Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume
Face aux autres générations
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme
_
Copyright © 1975, Jean Ferrat / Teney / Barclay
_
 _
* Dans Le Fou d’Elsa (Paris Gallimard, 1963), Aragon (1897-1982) écrit (dans le poème « Zadjal de l’avenir ») :
L’avenir de l’homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n’est qu’un blasphème
Il n’est qu’un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit
_
Je vous dis que l’homme est né pour
la femme et né pour l’amour
Tout du monde ancien va changer
D’abord la vie et puis la mort
Et toutes choses partagées
Le pain blanc les baisers qui saignent
On verra le couple et son règne
Neiger comme les orangers.
** Encor : licence poétique pour encore. L’adverbe encore est en effet suivi d’une consonne, ce qui porterait atteinte à la régularité des octosyllabes.

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Annie Leclerc, "Parole de femme" : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire
Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)
Bruno Rigolt


 

Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

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Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

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1

 

UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)
Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

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L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


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Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.
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B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.
Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.
L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.

2

 

LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

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De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

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B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes » : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau ».

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.
Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire » ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.

3

 

LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)
Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.


B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x ». Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 
Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹
L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est existerS’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21
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NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, ParisLe Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Annie Leclerc, « Parole de femme » : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire

Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)

Bruno Rigolt


 

Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

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Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

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UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

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L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


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Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.

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B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.

Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.

L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.

2

 

LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

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De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

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B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes » : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau ».

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.

Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire » ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.

3

 

LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.

B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x ». Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹

L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est existerS’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21

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Annie Leclerc_1

NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, ParisLe Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Travaux dirigés BTS… Le corps objet : la femme entre déification et réification



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets

logo BTS_TDLe corps objet

la femme
entre déification 
et réification*

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« La publicité est injuste pour les femmes ainsi que pour les hommes,
en les exploitant comme des objets. »
Michèle Martin
Communication et médias de masse. Culture, domination et opposition, 1991

« Dans notre société de consommation […], le corps se doit d’être jeune, performant
et excitant. Pour parvenir à cet idéal, il n’est guère de sacrifices —et en particulier
chez les femmes— auxquels on ne consente. Des plus bénignes aux plus douloureuses,
ces modifications du corps signifient qu’on l’appréhende comme un objet […]. »
Elisabeth Badinter
Fausse route, Odile Jacob, Paris 2003, page 133.
_

SUJET
La femme comme objet de consommation

C’est dans un essai mondialement connu, Le Deuxième sexe (1949), que Simone de Beauvoir a montré combien la société participait à la construction des identités sexuées|1| au point de réduire la femme à l’état de pur objet. Selon l’auteure, c’est en répandant des mythes —mythes que les femmes ont fini par intérioriser— sur sa prétendue infériorité, que la société des hommes a « fabriqué » l’éternel féminin : « Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athénée, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres, elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge […] »|2|. Autant de mythes selon Simone de Beauvoir qui ont permis aux civilisations patriarcales de maintenir la situation de la femme à l’état d’objet et de bien consommable.

Prisonnière de cette immanence, et reléguée à la contemplation d’elle-même, contrainte de « choisir entre l’affirmation de sa transcendance et son aliénation* en objet »|3|, la femme serait ainsi définie par sa « condition de femme objet, être de chair et de beauté, interdite de penser sous peine de perdre son charme au regard des hommes »|4|. C’est cette femme comme signe, dont la corporalisation et la séduction apparaissent comme la forme ultime de sa propre dévalorisation en tant qu’être social, qu’interroge le présent corpus : en cantonnant la femme dans un environnement d’objets, la culture de masse ne l’a-t-elle pas soumise à un mode de vie purement instrumental ? Et la femme elle-même n’aurait-elle pas adopté dans une certaine mesure un mode d’être semblable au mode d’être des objets ? Le titre bien connu de l’essai de Claude Alzon La Femme potiche, la femme bonniche, (1977), serait l’exemple le plus parlant de cette réification*.

Nombreux sont les analystes qui ont à juste titre montré que ce statut objectal de la femme lui faisait en effet perdre son être-sujet : elle devient femme-objet, dont le « corps idéalisé, stylisé par la science »|5|, reconfiguré par les médias, est dépossédé de son identité. Instrumentalisée, elle est reléguée au rang d’objet de consommation, objet de luxe ou objet sexuel dont la futilité et l’ignorance n’ont d’égal que le paraître. La chanson de Gilbert Laffaille, « La Femme image » (document 5), est caractéristique de ces dérives : davantage rattachée au futile qu’à l’utile, la femme engendre une représentation ; soumise à la tyrannie de l’image, elle devient, au sens propre du terme, l’objet de tous les regardsComme le notait Daniela Roventa-Frumusani, « la grande quantité d’images de femmes disponibles sur les panneaux publicitaires dans les rues, les magasins, les métros… transmet de façon subliminale la vision hégémonique masculine de la féminité regardée, achetée, appropriée »|6|

Ravalée au rang d’objet préfabriqué, manipulable et interchangeable, la femme-objet est donc la représentation du désir masculin dans l’économie de marché. Produite en série ad libitum, —que l’on songe au mannequinat—, élevée au rang de machine à rêver si elle rentre dans les canons de la mode, elle représente de façon métaphorique la société de consommation-consumation dans sa vaine quête de l’extra-ordinaireMais paradoxalement cette omniprésence de la femme est également le signe de son absentement social et plus encore culturel|7| dans une société qui l’a vouée à l’infériorisation. Simone de Beauvoir faisait ainsi remarquer qu’à l’opposé du garçon qu’on incite à l’indépendance, la fille est traitée comme une « poupée vivante » à qui l’on apprend que « pour plaire, il faut chercher à plaire, il faut se faire objet »|8|. Le document 3, « Femme-objet » de Peter Klasen, évoque remarquablement cette instrumentalisation de la figure féminine.

Entre la femme, muse des poètes et de l’amour, et la femme comme allégorie du consumérisme en passant par la femme instrument de musique de Man Ray (documents 4 et 5), la femme apparaît tout autant déifiée que réifiée* par l’homme, c’est-à-dire dépossédée de son moi comme sujet identitaire : élevée au rang d’objet symbolique, elle disparaît comme réalité d’une identité subjective. Le sociologue Edgar Morin faisait à ce titre remarquer que « si dans la grande presse magazine la femme éclipse […] l’homme, c’est qu’elle y est […] sujet identificateur pour les lectrices tandis qu’elle apparaît en objet de désir pour les lecteurs »|9|. Dès lors, une remarque fondamentale s’impose : à savoir que l’homme a souvent recherché dans la femme l’Autre comme nature et non l’Autre comme semblable : or la nature est faite pour être dominée, exploitée. Elle s’oppose à l’esprit : elle est donc objet tandis qu’il se pose comme sujet

L’essor spectaculaire de la société de consommation grâce au boom économique des Trente Glorieuses a paradoxalement renforcé cette objectivation. Changée en marchandise, en bien de consommation, —témoin le fameux sketch de Pierre Tchernia en 1965 « Achetez une femme ! » (document 6)— exhibée dans les magazines|9| ou à la télévision sous forme d’une féminité parfaite et idéalisée, ou rabaissée au statut d’échange, la femme est objet de représentation : elle est au sens propre du terme une « nature morte », retouchée et bricolée à l’infini, confinée dans ce que Laura Mulvey nomme à propos du cinéma le to-be-looked-at-ness (« le-fait-d’être-regardée »)|10|. Réduite trop souvent encore à cette fonction purement récréative et ornementale, elle n’existe que comme réplique de l’homo faber démiurge de la nature et du monde, pour échapper dans l’objectal et le paraître à l’angoisse de disparaître. Et cette femme-nature-morte sonne comme l’échec de notre modernité : c’est une étoile filante du marché…

© Bruno Rigolt

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Aliénation et réification : en philosophie, le concept d’aliénation renvoie à l’idée d’une perte de liberté. Le concept de réification fait référence, particulièrement chez les philosophes marxistes, à une idée similaire : avec le capitalisme, le travailleur est réifié, c’est-à-dire « chosifié », réduit à l’état d’objet puisque la finalité de son travail lui échappe. Ici, ce terme évoque l’objetisation de la femme.

1. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II (L’expérience vécue), 1949. Gallimard, Folio « Essais » 2000, page 13 : « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ».
2. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I (Les faits et les mythes), op. cit. p. 193
3. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I, op. cit. page 93.
4. Claudine Monteil, Simone de Beauvoir, modernité et engagement, L’Harmattan Paris 2009. Source.
5. Isabelle Queval, »L’Hypercorps contemporain », Revue des deux mondes, mai 2005, page 139.
6. Daniela Roventa-Frumusani, Concepts fondamentaux pour les études de genre, Éditions des archives contemporaines/Agence Universitaire de la Francophonie, Paris 2009, page 70.
7. J’en veux pour preuve la sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés.
8. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II, op. cit. page 27.
9. Edgar Morin, L’Esprit du temps, Paris, Armand Colin/INA 2008.
10. Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema« , Screen 16.3, Autumn 1975, pages 6-18. Voir aussi : Monique Lebrun, Jean-François Boutin, Nathalie Lacelle (dir.), La Littératie médiatique multimodale : de nouvelles approches en lecture-écriture à l’école et hors de l’école, Presses de l’Université du Québec 2012, page 195.


À lire aussi → Sandrine Bazile, « Femme objet, œuvre en liberté : le mythe de la femme mécanique », in : Les Mythes des avant-gardes (collectif). Études rassemblées et présentées par Véronique Léonard-Roques et Jean-Christophe Valtat, Presses Universitaires Blaise Pascal, collection « Littératures », Clermont-Ferrand 2003, page 269 et suivantes.

women_legs_object_chair« Are you sitting uncomfortably? »
Pharell Williams, Chair with legs of woman|Source|

 

Document 1. Gilbert Laffaille, « La Femme image », 1978

Elle s’habille, elle se déshabille, se rhabille au fil des photos
Se maquille ou se remaquille, mascara tonique, eye-shadow.
Elle s’avance, elle se tourne, elle s’assied et sourit quand il faut.
Elle est tendre, agressive, libérée, tout dépend, tout dépend des journaux.

C’est une drôle de poupée sur du papier glacé.
C’est une drôle de poupée comme on n’en voit jamais.
Son monde est fait de mousse, de nacre et d’opaline
Loin du bruit des machines.

Elle s’habille, elle se déshabille, un tailleur, un slip, un manteau
Se maquille ou se remaquille, rouge désir, corail, coquelicot.
Elle est brune, elle est blonde, elle est rousse.
Marie-Claire, Jour de France.
Elle est sage, elle est stable, elle est douce.
Tout dépend, tout dépend de l’agence.

C’est une drôle de poupée qui fait vendre et rêver.
C’est une drôle de poupée, on dirait qu’elle est vraie.
Son monde est fait de flash, de luxe et de coton, loin du gris des corons.

Elle s’habille, elle se déshabille, change de pull, de style et de peau
Se maquille ou se démaquille, bleu profond, turquoise, abricot.
Elle est jeune, elle est belle et heureuse, c’est une femme d’aujourd’hui.
Lolita, bonne épouse, amoureuse, tout dépend, tout dépend du produit.

C’est une drôle de poupée, une image, un objet.
C’est une drôle de poupée, une étude de marché.
Son monde est fait de bluff, de poudre et de satin.
Loin des boules du matin.

Elle s’habille, elle se déshabille, jeu de glace, de face ou de dos
Se maquille ou se remaquille, mascara, faux cils… Clic, photo.

Paroles et musique : Gilbert Laffaille
(Prod. Budde Music France)

 Questions de lecture

1. Comment est évoqué et illustré dans ce texte le thème de la femme-objet ?
2. Expliquez l’identification de cette femme à une poupée.
3. Comparez ces paroles avec les chansons suivantes : « Poupée de cire, poupée de son » (Serge Gainsbourg, interprète France Gall, 1965) et « La poupée qui dit non » (Michel Polnareff, 1966). Dans quelle mesure la chanson de Gainsbourg et celle de Polnareff donnent-elles à voir deux femmes différentes ?

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Document 2. Florence Montreynaud, L’Aventure des femmes, XXe-XXIe siècle, Nathan, Paris 2006. |Accès au document|

 Questions de lecture

1. Quel modèle de féminité la poupée Barbie donne-t-elle à voir ?
2. Dans quelle mesure cet objet est-il emblématique d’un certain modèle de consommation et de vie ?
3. En quoi la poupée Barbie vous paraît-elle illustrer les propos de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » ?

Document 3. Peter Klasen (1935- ), « Femme-objet », 1967. Peinture acrylique sur toile.
Paris, musée national d’Art moderne – Centre Georges Pompidou

« Peter Klasen rassemble sur le même support de la toile des représentations hétéroclites. Il associe volontairement des clichés – une voiture de luxe et une femme glamour ou lascive, allusion à la publicité et à l’instrumentalisation de la figure féminine -, qui sont les symboles de la réussite. La confrontation suscite un malaise dont on ne peut se détacher, désignant la violence du rapprochement entre l’image stéréotypée d’une femme et l’univers de la machine. Peter Klasen est un artiste qui a fait de la condition féminine, dès ses débuts, le sujet de nombreuses œuvres. » Source : Centre Pompidou, « La figuration narrative« 

Peter Klasen_Femme objetCrédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI. © ADAGP
Source de l’image

 Questions de lecture

1. Comment sont présentés dans cette image les stéréotypes de la femme-objet ?
2. Pourquoi Peter Klasen a-t-il associé la femme à l’univers de la machine ?
3. Sur Internet, faites une recherche d’images afin de trouver d’autres œuvres de Peter Klasen dénonçant l’instrumentalisation de la femme.

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Document 4. Man Ray, « Le Violon d’Ingres », 1924
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-________Man Ray_Le_Violon_d'Ingres   ____________- Man Ray, Le Violon d’Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou
                                                                            © (diffusion RMN) © Man Ray Trust / Adagp, Paris

Document 5. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

« Cette femme unique, à la fois charnelle et artificielle, naturelle et humaine a le même sortilège que les objets équivoques aimés des surréalistes : elle est pareille à la cuiller-soulier, à la table-loup, au sucre de marbre que le poète découvre à la foire aux puces ou invente en rêve ; elle participe au secret des objets familiers soudain découverts dans leur vérité ; et à celui des plantes et des pierres. Elle est toutes les choses. »

Simone de Beauvoir
Le Deuxième sexe, tome I ( Les faits et les mythes), 1949
Gallimard, Folio « Essais » 2000, page 370

 Questions de lecture

1. Qu’est-ce qu’un « violon d’Ingres » ? En vous aidant de Wikipedia, expliquez le titre et l’inspiration de cette photographie.
2. Montrez que la femme oscille entre le rôle de muse inspiratrice et celui d’objet au service de l’œuvre.
3. Simone de Beauvoir fait allusion à d’autres objets surréalistes… En vous aidant de l’exposition en ligne « Le Surréalisme et l’objet » organisée par le Centre Pompidou, montrez que ces objets reposent sur un fonctionnement symbolique.
4. Par le trouble qu’elle suscite, la poupée de Hans Bellmer figurant dans l’exposition du Centre Pompidou apparaît comme un objet ambigu. Expliquez en justifiant votre point de vue.

Document 6. Pierre Tchernia au 34ème salon des Arts Ménagers (1965) :
« Achetez une femme ! »

 Questions de lecture

1. Dans la première partie de ce sketch, quels éléments du texte dénoncent avec humour une course toujours plus effrénée à la performance de l’objet ?
2. Dans quelle mesure la femme cherche-t-elle à imiter l’homme dans cette course à la performance ? Pourquoi la comparaison établie est-elle particulièrement dévalorisante pour les femmes ?
3. Dans la dernière partie du sketch, la femme est assimilée à un objet. Relevez-en les caractéristiques principales. Quelle vision stéréotypée de la femme se dégage de ce sketch ?

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Document 7. Sophie Cheval, Belle, autrement ! En finir avec la tyrannie de l’apparence, A. Colin, coll. « Expérience de soi », Paris 2013.  |Accès au document|

[N]ous vivons, en Occident, l’ère du « corps post-industriel » […]. Autrefois, le corps était un outil de travail et de production, aux champs, à l’usine… À présent, ce sont surtout nos cerveaux qui produisent. Maintenant que nous avons cessé de travailler avec nos corps, travaillons donc sur eux ! Le corps, auparavant force de travail, est devenu l’objet d’un travail forcené. Le corps-instrument produisait de la valeur économique et collective, le corps-ornement produit de la valeur esthétique et individuelle. En libérant nos corps de l’esclavage de la production économique, nous les avons asservis à l’injonction esthétique. Puisque notre corps n’a plus d’utilité fonctionnelle, qu’il ne sert plus à rien, nous le regardons comme une parure, une décoration. Il faut donc qu’il soit beau.

Cette vision du corps-parure s’applique d’abord aux femmes […]. Depuis des siècles, les femmes sont valorisées pour leur beauté : leur corps possède ce statut d’objet des regards, notamment masculins. Elles ont donc intériorisé cette perspective sur leur corps. Le prisme de la beauté conduit les femmes à se regarder être regardées ! Elles évaluent leur corps par la lorgnette des autres (en particulier des hommes). Elles se perçoivent ainsi comme devant être les « jolies choses » […] qu’on attend qu’elles soient.

 Questions de lecture

1. Dans le premier paragraphe, l’auteure oppose deux conceptions du corps : lesquelles ?
2. Expliquez cette expression et illustrez-la d’exemples précis : « En libérant nos corps de l’esclavage de la production économique, nous les avons asservis à l’injonction esthétique ».
3. En vous aidant des pages 58 à 60 de cet ouvrage, trouvez plusieurs exemples dans la vie quotidienne montrant que la femme est impitoyablement jugée sur son apparence.

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© Bruno Rigolt, EPC septembre 2014__

La citation de la semaine… Gloria Anzaldúa…

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« Pour survivre à la Frontière, il te faut vivre sans frontières, être un croisement de chemins… »

To survive the Borderlands you must live sin fronteras be a crossroads…

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha¹, eres mestizamulata, half-breed ni blanche¹, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,
Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;
moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet²
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra³ aux points de contrôle ;
Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta
gorge ;

In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

Gloria_Anzaldua_signature_4

Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

NOTES

1. gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
2. tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
3. la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

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Gloria Anzaldúa ou la « mestiza consciousness »… 

Poète, essayiste, féministe convaincue et militante homosexuelle, Gloria Evangelina Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004)|1| a fortement marqué la vie intellectuelle outre-Atlantique. Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, elle a fait partie des pionnières de la culture Chicana|2| et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse »|3|. Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza. Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. 

Ada Savin montre très bien que « l’œuvre de Gloria Anzaldúa est une tentative de transcender les bipolarités : son homosexualité fait pendant à son sang métissé, sa langue n’est ni l’espagnol ni l’anglais mais un permanent va-et-vient entre les deux idiomes. Sa voix se situe dans l’interstice entre les deux pays, dans le no-man’s-borderlands qui est aussi le site d’une kinesis linguistique. Si l’anglais est une langue acquise, que les écrivains chicanos ne possèdent pas vraiment, l’espagnol porte la marque de leur aliénation culturelle, de la perte douloureuse de la langue d’origine »|4|

Le passage présenté ici est très caractéristique de ce déchirement, de cette blessure ouverte :

Vivre à la frontière ça veut dire
que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole

ni blanche, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
prise dans le feu croisé des camps ennemis
tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;

Mais ce clivage structurel, loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, est riche au contraire d’une « pensée frontalière », nomade et hybride, qui est la prise de conscience de la mestiza, c’est-à-dire prise de conscience de la frontière pensée au féminin. Dénonçant l’ethnocentrisme, l’homophobie et le sexisme aussi bien dans la culture dominante des États-Unis que dans les communautés d’origine mexicaine, Gloria Anzaldúa propose de faire de l’identité métisse (mestizaje identity) la base d’une nouvelle archéologie du savoir, assumant ses différences et ses particularités. Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands« la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis, vers une perspective plus globale, qui inclut plutôt que d’exclure […] [La métisse] possède une personnalité plurielle, elle fonctionne de manière pluraliste »|5|

D’une logique territoriale
à une pensée frontalière trans-territoriale…

Cette « personnalité plurielle », « inspirée par la réalité quotidienne de la Frontera, faite d’hybridité ethnique, de mélanges interlinguistiques et d’appartenance géopolitique incertaine »|6| qui transcende bien évidemment les catégories d’identité, de citoyenneté, de territoire national, puisqu’elle appelle à la solidarité, est très bien exprimée dans le texte par le « Spanglish » qui oblige à une lecture bilingue dont il est difficile de rendre compte en français : « Cuando vives en la frontera / people walk through you, the wind steals your voice ». Matière première du lien social, le langage pour Anzaldúa est donc une enclave de liberté puisqu’il témoigne de la possibilité la plus concrète de dépasser les valeurs normalisatrices pour promouvoir l’identité plurielle d’une « mestiza consciousness ». De fait, toute sa vie et son œuvre se sont construites dans cette conscience d’une subjectivité hybride et métissée : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures — aussi bien des cultures de l’Amérique latine, des gens de couleur et aussi des Européens »|7|.

Comme le montre très bien Carolina Meloni, « sa propre identité est déjà un croisement de frontières. Anzaldúa se définit par sa condition d’étrangère située entre des cultures qui ne la reconnaissent pas comme une égale ; elle se définit aussi par sa condition de femme autre, d’intruse située entre les frontières. Moitié-moitié. Anzaldúa décrit cette scène liminaire comme le non-lieu de la femme d’origine immigrante, lesbienne et de classe sociale pauvre qui habite au sein d’une Amérique blanche, hétérosexuelle et bourgeoise. Géographiquement, Anzaldúa se situe à la frontière, celle qui sépare le Mexique des États-Unis, mais elle possède aussi d’autres frontières beaucoup plus profondes, telles que les frontières identitaires, linguistiques, épistémologiques et sexuelles. Son corps même est un croisement de chemins, une sorte de carrefour. Ni complètement mexicaine, mais pas non plus américaine ; traversée par les deux langues du colonisateur :
Gloria_Anzaldua l’espagnol et l’anglais ; rejetée par la culture traditionnelle mexicaine, et vue comme une étrangère par la culture anglo-saxonne, Anzaldúa revendique une identité hybride, un sujet métis et non homogène »|8|.

Gloria Anzaldúa © →

Repenser le féminisme…

C’est ainsi qu’en défendant une conception relationnelle du monde célébrant la différence et la mixité culturelle, Borderlands a contribué à renouveler le champ épistémologique du féminisme. De fait, à partir des années 70 et surtout dans les années 80, sous l’influence par exemple de Monique Wittig|9|, des écrivaines antillaises francophones ou des mouvements féministes noir-américains, un vaste questionnement beaucoup plus ouvert à d’autres catégories identitaires voit le jour dans le monde quant à l’influence des facteurs de classe et des structures sociales sur la condition des femmes de couleur. Au sein même du féminisme, ces courants de pensée progressistes ont en effet repensé les interrelations entre sexisme et racisme. Dans cet ordre d’idée, citons l’ouvrage édité en collaboration avec Cherrie Moraga, This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color, qui a marqué la littérature féministe dès sa parution, en 1981. Gloria Anzaldúa « y dénonce avec force la marginalisation des femmes et des féministes « de couleur » au sein des théorisations féministes et confronte les féministes « blanches » à leur propre racisme »|10|. En ce sens, le Black Feminism ou le Chicana Feminism se sont définis comme une « minorité dans la minorité », stigmatisant la prétention d’un « féminisme blanc » —hégémonique, occidental et bourgeois, héritier malgré lui du racisme institutionnalisé des sociétés anciennement esclavagistes— à l’universalisme en matière d’oppression sexiste.

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Comme vous le voyez, toute l’originalité de l’écriture migrante et plurielle d’Anzaldúa est de nous amener non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité de genre et de culture, mais aussi à une nouvelle conception des notions de frontière, beaucoup plus subjectives et fictionnelles que géographiques : de fait, une culture ne peut rester vivante que lorsqu’elle est hétérogène et qu’elle met l’accent sur l’altérité. Comment ne pas évoquer pour terminer le nom d’Édouard Glissant|11| dont le questionnement autour du concept de Créolité|12| et de métissage pourrait être rapproché de plusieurs préoccupations d’Anzaldúa relatives à l’hybridation intertextuelle, et tout particulièrement
Gloria_Anzaldua_3au plurilinguisme et à la transculturalité. Pour tous ces auteurs, la manière dont la langue s’hybridise et se cherche dans l’expérience du différent est un vecteur décisif de tolérance, de rencontre des cultures et de compréhension entre les peuples…

© Bruno Rigolt, août 2014

← Gloria Anzaldúa ©

NOTES

1. Pour une biographie très complète (en anglais), voyez cet ouvrage : AnaLouise Keating (ed.), The Gloria Anzaldúa Reader, 2009 Duke University Press, page 325 et s. Une bibliographie est consultable en cliquant ici (University of Minnesota).
2. Chicanos :  Américains d’ascendance mexicaine vivant à la frontière entre le 
Mexique et les Etats-Unis.
3. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222.
4. Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis : Étrangers dans leur propre pays ?, Paris L’Harmattan 1998, page 149.
5. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par 
Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1
6. Salah el Moncef bin Khalifa, op.cit. section 2.
7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15).
8. Carolina Meloni (Universidad Europea de Madrid), « Corps/Texte/Genre : Gloria Anzaldúa et l’écriture organique », in : 
Lectures du genre n° 9, « Dissidences génériques et gender dans les Amériques », page 124. → Lire en ligne.
9. Monique Wittig, The Straight Mind and Other Essays, Boston, Beacon Press, 1992 (compte-rendu de lecture). Édition française : La Pensée straight, Paris, Balland 2001.
10. Julie Depelteau, Subjectivité, différence, interconnexion et affiliation : les théorisations de Gloria E. Anzaldúa contre l’exclusion, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en Science Politique, Université du Québec à Montréal, mars 2011 (« Résumé« ).
11. Édouard Glissant,  Le Discours antillais, Paris, Seuil 1989.
12. Le « linguiste Jean Bernabé et deux romanciers Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant […] définissent la Créolité comme étant « l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol ». Danielle Dumontet, « Le meurtre du père dans la littérature antillaise ou l’émancipation d’une littérature » in Immaculada Linares éd., Littératures francophones, Universitat de València, 1996, pp. 86-87.

→ Les internautes intéressé/es par cet article pourront lire également de très riches contributions dans le n°18 (2011) des Cahiers du CEDREF : « Théories féministes et queers décoloniales. Interventions Chicanas et Latinas états-uniennes » (Sous la direction de Paola Bacchetta, Jules Falquet et Norma Alarcón).

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© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Christina Rossetti


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Christina Rossetti 
Londres, 1830 — 1894… ANGLETERRE

Hier, mercredi 6 août : Jorge de Lima… BRÉSIL
Demain, vendredi 8 août : Edmond Jabès… FRANCE

Sappho¹

I sigh at day-dawn, and I sigh
When the dull day is passing by,
I sigh at evening, and again
I sigh when night brings sleep to men.
Oh! It were better far to die
Than thus for ever mourn and sigh,
And in death’s dreamless sleep to be
Unconscious that none weep for me;
Eased from my weight of heaviness,
Forgetful of forgetfulness,
Resting from pain and care and sorrow
Thro’ the long night that knows no morrow;
Living unloved, to die unknown,
Unwept, untended and alone.

Christina Rossetti (1830-1894)
Poème composé en 1846

Christina Rossetti, Poems and Prose, New York 2008, Oxford University Press, page 3.

Sappho¹

Je soupire à l’aube, et je soupire
Quand le jour morne est passé
Je soupire au couchant, et je soupire encore
Quand la nuit apporte le sommeil aux hommes.
Oh ! Qu’il vaudrait mieux mourir
Que d’ainsi pleurer et toujours soupirer
Et dans le sommeil sans rêve de la mort
Ne pas me soucier qu’aucun ne pleure mon sort ;
Être délivrée de mon poids de pesanteur
Et dans l’oubli de l’oubli
Me reposer des peines, des soucis et des larmes
À travers la longue nuit qui ne connaît pas de lendemain
Vivre sans amour, mourir inconnue,
Oubliée, abandonnée et seule.

Christina Rossetti (1830-1894)
Poème composé en 1846

Traduction française inédite : Bruno Rigolt.
À ma connaissance, ce très beau poème n’a jamais été traduit en français.

Pour écouter ce poème en anglais, cliquez ici.

1. Christina Rossetti est une poète majeure de l’ère victorienne. Morte prématurément d’un cancer du sein qui s »est déclaré en 1892, elle n’en a pas moins laissé une œuvre dense et très riche d’un point de vue littéraire.  Pour une analyse (en anglais) de ce poème, voyez cette page. Alison Womble explique en particulier le choix du titre, qui se veut un hommage autant qu’une identification personnelle à la poète grecque. Comme Sappho*, Rossetti utilise en effet l’écriture à la fois comme moyen d’affranchissement, de remise en cause des préjugés sexistes (elle s’est engagée en particulier pour le suffrage des femmes), et comme expression des sentiments personnels et des émotions, ce qui était inhabituel pour une femme, surtout dans la société victorienne, régie par des codes sociaux très stricts. L’hommage à Sappho, écrivaine souvent réduite au silence et au renoncement, débouche donc sur un poème assez paradoxal, entre affirmation et négation de soi. De même que Christina Rossetti, d’autres femmes poètes comme Felicia Hermans ou Caroline Norton ont exploité l’idéal de féminité et le modèle d’indépendance exprimé par Sappho.
* Nous écrivons Sappho avec deux « p » (et non « Sapho »), cette orthographe se rapprochant le plus de la graphie antique.

Dante Gabriel Rossetti_The_Day_Dream_1872-1878_3« Et dans l’oubli de l’oubli
Me reposer des peines, des soucis et des larmes
À travers la longue nuit qui ne connaît pas de lendemain… »

Christina Rossetti a servi souvent de modèle à son frère, le célèbre peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), comme dans cette étude « The Day Dream » (1872-1878)
Oxford, Ashmolean Museum (University of Oxford). Cliché retouché.

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Monique Wittig


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Monique Wittig ♀
1935, Dannemarie (France) — Tucson (Arizona, États-Unis), 2003… FRANCE

Hier, jeudi 31 juillet : Georges Rodenbach…  BELGIQUE
Demain, samedi 2 août : Henri Michaux… FRANCE

TOUT GESTE EST RENVERSEMENT¹

URSULE OBI ANTIGONE
ANTIGONE AGNETHE
NON—SIGNES DÉCHIRANT
SURGIS VIOLENCE DU BLANC
DU VIVACE DU BEL AUJOURD’HUI
D’UN GRAND COUP D’AILE IVRE²
TROUÉ DÉCHIRÉ LE CORPS
(INTOLÉRABLE)
ÉCRIT PAR DÉFAUTS

SURGIS NON—SIGNES ENSEMBLE
ÉVIDENTS—DÉSIGNÉ LE TEXTE
(PAR MYRIADES CONSTELLATIONS)
QUI MANQUE

LACUNES LACUNES LACUNES
CONTRE TEXTES
CONTRE SENS
CE QUI EST À ÉCRIRE VIOLENCE
HORS TEXTE
DANS UNE AUTRE ÉCRITURE
PRESSANT MENAÇANT
MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT.

Monique Wittig (1935-2003)
Les Guérillères, 1969 (fin du livre)
Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, page 205

Sonia_Delaunay« MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT »

Sonia Delaunay (1885-1979), « Rythme Couleur 1076 »
Lille, Palais des Beaux-Arts

NOTES

1. « TOUT GESTE EST RENVERSEMENT » : bien que ce poème qui clôt Les Guérillères ne comporte pas de titre, il m’a paru opportun d’exploiter cette phrase : elle apparaît en effet au début du roman de Monique Wittig et fait écho aux derniers mots du texte : « SANS RELÂCHE/GESTE RENVERSEMENT ».
Pour mieux comprendre certains des symboles de ce poème, le lecteur pourra lire utilement :
– Catherine Écarnot, « Des milliers de sphères, « l’univers » de Monique Wittig »
– Anaïs Frantz, « Faire et défaire le mythe dans Les Guérillères de Monique Wittig »
– Pour découvrir d’autres extraits des Guérillères, l’internaute pourra feuilleter : Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire. Anthologie du Moyen-Âge à nos jours, 2006, Yale University Press, volume 2, page 308 et s.

2. Allusion au célèbre sonnet de Stéphane Mallarmé « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui  » :
_Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
_Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
_[…]

Image de la femme et stéréotypes de genre… par Manon, Oscar et Slimane…

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

8mars_toutelannéeÀ l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Après le très bel exposé de Sybille consacré à l’écrivaine Colette (« Colette ou le féminisme humaniste« ), voici une non moins remarquable contribution : Manon, Oscar et Slimane, tous trois élève de Première S, ont choisi d’aborder la question des stéréotypes de genre…

La question du genre
rôles et stéréotypes
Socio-anthropologie de l’image de la femme

Fernand Léger

par Manon B., Oscar P. et Slimane H.-M. (*)
Classe de première S2 
Promotion 2013-2014

Illustration : Fernand Léger, « Les Acrobates en gris », 1942-1944. Paris, Musée national d’Art moderne/Centre Georges Pompidou © Centre Pompidou, MNAMCCI,Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservés. Service presse / LaM. © Adagp Paris, 2013

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* Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt. Certains passages de cette étude ont été modifiés ou réécrits pour correspondre davantage au Cahier des charges éditorial de cet Espace Pédagogique. B. R.

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 « On ne naît pas femme, on le devient. »
Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

« L’homme doit être élevé pour la guerre,
et la femme pour le délassement du guerrier. »
Friedrich Nietzsche, 
Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)

 

Introduction générale

Les rôles de la femme et de l’homme dans la société ont été, depuis des millénaires, fortement déterminés, ancrés et intériorisés par des normes patriarcales et hiérarchiques qui ont traversé les siècles sans subir de modifications significatives : au sexe dit faible il a été attribué la tenue de la maison et l’éducation des enfants, autrement dit la sphère domestique. À l’homme, le travail à l’extérieur, la charge de nourrir la famille et la prise de décision.

À partir du dix-neuvième siècle pourtant, sous l’impact intellectuel de l’Europe, la masculinité hégémonique a été quelque peu contestée. Mais c’est au vingtième siècle que le féminisme est devenu particulièrement en occident une contre-culture, consacrant l’émancipation et l’autonomisation des femmes, et revendiquant un modèle égalitariste qui a bouleversé le fonctionnement multiséculaire de la société. C’est ainsi qu’aux images de mère de famille modèle, et de maîtresse de maison accomplie, s’est progressivement superposée celle d’une dynamique égalitariste et carriériste.

Certes, à l’heure actuelle, quand on aborde les relations « hommes/femmes », il est souvent question dans les médias que les femmes seraient devenues « des hommes comme les autres »… Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence : l’image de la femme est toujours victime de nombreux stéréotypes ; de nos jours encore au vingt-et-unième siècle, de nombreux préjugés, y compris de l’éducation, renforcent les rôles sexospécifiques traditionnels |1|. De façon plus générale, il arrive quotidiennement que la femme soit, dans les médias ou plus simplement dans les mentalités, rabaissée à un objet de désir ou de fantasme.

Cette objetisation qui s’exprime en particulier par une focalisation sur le corps et les apparences nous a amenés à réfléchir plus spécifiquement sur les rôles et les représentations de la femme dans la société de consommation. Quelle est par exemple l’influence des modèles sociaux ? Dans quelle mesure l’arrivée massive des appareils électroménagers sous l’influence du boom économique des Trente Glorieuses a-t-elle créé une image de la femme en ménagère et en maîtresse de maison ? En contrepoint, comment cette même société de consommation, en favorisant l’entrée massive des femmes dans la vie active, a-t-elle aussi contribué à changer l’image et le statut des femmes ?

Autant de questionnements qui nous amèneront à aborder l’image de la femme dans la société de consommation selon une double perspective. Après avoir étudié en quoi les femmes sont prédisposées à devenir Femme, nous élargirons ces questions liées à la sexospécificité à quelques remarques sur l’image de la femme dans la publicité : nous aborderons ainsi les préjugés et idées reçues sur les femmes mais également l’utilisation de leur image à des fins économiques, voire  idéologiques. Nous verrons ainsi qu’aux images de mère de famille modèle et de maîtresse de maison accomplie se superpose désormais celle d’une dynamique carriériste, qui n’est pas exempte non plus de représentations stéréotypées…


« Depuis les années 80, les femmes sont des hommes à temps plein.
Fini les revendications, C’qu’elles ont voulu maintenant elles l’ont… »

Paroles extraites de la chanson interprétée par Michel Sardou, « Être une femme » (2010)

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La femme et l’homme dans la société :
des rôles sexospécifiques

Comme le faisait judicieusement remarquer un rapport de la Commission européenne en 2008, « Les stéréotypes constituent des barrières à la réalisation des choix individuels tant des hommes que des femmes. Ils contribuent à la persistance des inégalités en influant sur les choix des filières d’éducation, de formation ou d’emploi, sur la participation aux tâches domestiques et familiales et sur la représentation aux postes décisionnels. Ils peuvent également affecter la valorisation du travail de chacun » |2|.

Ces premières remarques sont riches d’enseignement. De fait, les stéréotypes de genre ont créé de toute pièce un discours sur la femme qui amène en premier lieu à s’interroger sur la notion d’homme-humanité. Pourquoi par exemple désigner la pluralité humaine par le seul nom d’Homme dont l’effet homogénéisateur a pu être légitimement contesté ? Alors que l’Universel-Homme semble accepté, il ne viendrait à l’esprit de personne d’évoquer un « Universel-Femme »…

Même la philosophie des Lumières dans sa fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, rattache l’homme à une faculté de raison dont la femme, en tant que sujet de droit, est exclue politiquement et juridiquement : « L’universalisme abstrait défendu [dans] la Déclaration […] prétendait parler de l’homme en tant qu’être humain alors qu’en fait il ne s’adressait véritablement qu’à l’homme, en tant que représentant du genre masculin » |3|. Comme le notait Jacqueline Feldman à propos des Lumières, « la rationalité est avant tout le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir » |4|.

Autant de remarques qui nous amènent à nous interroger sur la question du « genre » et sur le caractère éminemment discriminatoire et inégalitaire de la distribution traditionnelle des rôles masculin et féminin |5|. Comme le notait Sophie Bailly, « Dans le modèle d’organisation sociale qui semble dominer dans la plupart des cultures, les femmes tiennent donc souvent un rôle maternant et les hommes un rôle protecteur et nourricier. […] Ces rôles sont censés déterminer des comportements de façon suffisamment prévisible pour pouvoir distinguer les femmes et les hommes : une dimension communautaire pour les femmes et une dimension agentive* pour les hommes. […] On voit que ces traits de personnalité reflètent |…] des visions fortement stéréotypées, comme celle de La Femme tournée vers autrui et de L’Homme affirmé qui détient ou recherche le pouvoir » |6|.

* agentivité : Capacité d’une personne à intervenir sur les autres et le monde. Ici le terme désigne la capacité à être un acteur dans l’interaction sociale.

Nous retiendrons de ces propos que la distribution des rôles sexués est liée à de nombreux stéréotypes de genre qui sont à l’origine d’une socialisation très différenciée et souvent arbitraire. Dès le plus jeune âge par exemple, il existe un code couleur selon le sexe du bébé renforcé par les représentations familiales et les pressions industrielles et commerciales : rose pour les petites filles et bleu pour les petits garçons.

Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas : comme le rappelle  l’historienne américaine Jo B. Paoletti, à partir de l’exemple étasunien, « les vêtements des enfants n’ont commencé à changer et devenir spécifique à un sexe qu’à partir des années 1940. Les vêtements unisexes étaient autrefois la norme : les garçons portaient en effet les mêmes robes blanches que les petites filles jusqu’à l’âge de 6 ans. […] Alors que les couleurs comme le rose et le bleu ont été introduites dans la garde-robe des bébés au milieu du 19è siècle, il a fallu attendre la Première Guerre mondiale pour qu’elles acquièrent une spécificité à un sexe » |7|.

Un véritable « formatage » comportemental…

Ainsi, ces codes de couleur ont déterminé des rôles spécifiques sur le plan social et comportemental qui relèvent d’un marquage sexué : le rose par exemple possède de nombreuses connotations affectives associées très arbitrairement à la fragilité, à la vulnérabilité, à la maternité. Par opposition, le bleu connoterait la force, l’assurance, la ours_bleu_rosemaîtrise de soi… Comme on le voit, ces assignations identitaires en fonction de la couleur n’ont rien de biologique ou de scientifique.

Elles sont bien davantage le résultat d’un produit social qui va fortement infléchir les modèles éducatifs. « Les garçons sont ainsi renforcés vers une compréhension physique, logique et conflictuelle du monde, et les filles encouragées à s’engager dans le monde social et impersonnel » |8|. Ce formatage souvent influencé par les impératifs commerciaux, influe largement dans la manière dont les enfants vont appréhender leur identité sexuelle et s’approprier un positionnement vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis des autres |9|.

« Vous voulez un jeu pour garçon ou pour fille ? »

Une fois passé le premier âge, les enfants reproduisent donc ces « rôles » féminins et masculins conventionnels en jouant à des jeux stéréotypés tels que les jeux de patience, la dînette, la petite cuisine ou le bébé pour les filles afin d’éveiller leur sentiment maternel et leur rôle de femme au foyer. Le garçon quant à lui, joue à des jeux de construction, de guerre ou d’action qui lui permettent  d’approfondir sa réflexion et son imagination, et d’exprimer sa force ou de légitimer la violence.

On peut constater en effet que les jeux masculins tendent à développer l’aptitude du jeune garçon de s’affranchir du rapport aux normes et de transgresser impunément l’ordre établi. Quant à la petite fille, elle ne fait que répéter dans des jeux à vocation sociale des gestes quotidiens et des postures affectives qui ne lui laissent guère d’autre choix que jouets fille_stéréotypes maternels_2d’être passive et de reproduire de façon presque redondante l’espace autorisé de la sphère domestique et ménagère : aux garçons la liberté, aux filles la sociabilité et la domesticité.

← Ci contre (en bas à droite), une publicité de Berjuan Toy pour son produit « The Breast Milk Baby », une poupée pour apprendre à allaiter…

Ces conditionnements se retrouvent ensuite dans l’inégal partage des tâches ménagères. Même encore de nos jours, la disparité liée à une répartition très archaïque des rôles hommes-femmes accrédite la thèse selon laquelle les corvées de ménage seraient dégradantes pour un homme. Cette difficulté à participer aux activités domestiques trouve ses origines dans l’histoire politique et religieuse qui a souvent associé la féminité à la souillure et à la faute.

Cherchez la femme…

Toutes les spéculations sur le péché originel font volontiers remonter le malheur qui accable l’humanité à la femme, dont le pouvoir de séduction « suffit à la rendre suspecte lorsque l’on cherche l’origine du mal dans une faute originelle » |10|. De tels déterminismes, en enlevant toute valeur morale à la femme, ne lui proposent en fait de se « racheter » une conduite et une moralité qu’en acceptant sa domesticité : elle doit payer le prix du péché originel. Ainsi lui dit-on dès son plus jeune âge : « Non, ce n’est pas pour les filles ». Si en apparence, une telle phrase ne fait que reproduire des stéréotypes culturels, elle cache en fait une attitude discriminatoire qui associe la réclusion de la femme dans l’univers de la faute et de la culpabilité, au repentir, au mea culpa et au rachat.

Pourquoi donc un garçon se sent-il insulté lorsqu’on le traite de fille ? C’est justement parce qu’il perd tout à coup son statut, sa puissance et sa légitimité : l’homme, c’est d’abord la caractérisation implicite de « Dieu » ; voilà pourquoi il entend se maintenir au sommet de l’échelle sociale. Voilà pourquoi il revendique pour lui-même un pouvoir de sanction, une puissance où se mêlent la force du droit et la légitimité divine : en aucun cas il n’accepte que la femme conquière ce droit |11|.

Comme nous le suggérions en début d’analyse, même si l’émancipation de la femme s’est inscrite implicitement comme idéal dans le libéralisme politique des Lumières, ce mouvement n’a en aucun cas imaginé accorder explicitement une quelconque effectivité juridique à la femme : l’exemple d’Olympe de Gouges qui a déconstruit —et avec quelle verve— dans sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, les présupposés des Lumières, est sur ce point « éclairant » : tant que les Droits de l’Homme ont légitimé un usage de la loi consacrant la soumission de la femme à l’homme, ils n’ont pas été les Droits de la moitié de l’Humanité.

Tous ces schémas se retrouvent donc, même encore de nos jours, dans les attitudes socioculturelles. Ainsi, dans beaucoup de pays et de cultures qui ont fait de la masculinisation de la société une valeur idéologique, avoir une fille est souvent perçu comme une charge, un embarras, un fardeau. Mais est-ce à ce point si « nul » d’être une fille qu’on doive abandonner un bébé ? Pourquoi même de nos jours il semble parfois à ce point honteux d’avoir une fille qu’on apparente sa naissance à une véritable « malédiction », à un véritable mauvais coup du sort ?

Même en occident, si une fille agit comme un « garçon manqué » cela fait sourire… Mais si le jeune garçon est efféminé cela devient alors inquiétant, comme si l’édifice sur lequel s’étaient bâties les qualités masculines de force, de courage et d’ambition, s’était tout à coup écroulé. Comme nous avons pu le constater, les filles (et les garçons) sont conditionnées depuis l’enfance. Nous ne nous rendons peut-être pas compte de ces mécanismes de conditionnement, mais les préjugés et les opinions toutes faites en la matière régissent souvent nos propres jugements de valeur.

Façonnés depuis la naissance, ils reflètent notre éducation, et semblent tellement aller de soi qu’il ne nous viendrait jamais à l’esprit de les remettre en question. Ainsi, concernant la femme, le nombre d’idées reçues et de préjugés véhiculés par la société est  impressionnant. Ceux-ci existent d’ailleurs depuis des millénaires : Euripide, dramaturge de la Grèce antique déclare par exemple dans Les Suppliantes (v. 110-1103) : « Pour un père, il n’est rien de plus doux qu’une fille ; l’âme d’un fils est plus haute, mais moins tendre et caressante ». De tels propos, pour élogieux qu’ils semblent, assimilent la femme à un luxe quelque peu futile, voire inutile, et reflètent la prétention des hommes à se croire supérieurs à la femme.

La femme, objet de tous les regards

« La raison tient au fait que le garçon est considéré comme « utile » : il bâtit, il construit, il est force de proposition : à lui le rendement et la productivité, le rapport intéressé au monde, les besoins vitaux. Non que la femme ne puisse pas avoir de telles qualités mais le mieux est de lui assigner les « bonnes manières » qui conviennent à son sexe : le jeu, la gratuité, le rapport désintéressé aux choses : la femme potiche est ainsi l’archétype du « bel objet » ornemental, dépourvu de toute utilité et de toute substance.

Entre Cunégonde « fraîche, grasse, appétissante » de Candide et une femme actuelle dont un homme pourrait  dire qu’elle est « à croquer », quelle différence au fond ? C’est toujours la métaphore alimentaire qui est utilisée pour représenter la dépendance sociale de la femme. Instrumentalisée, elle est reléguée au rang d’objet de consommation, objet de luxe ou objet sexuel dont la futilité et l’ignorance n’ont d’égal que le paraître. Ainsi, davantage rattachée au futile qu’à l’utile, la femme engendre une représentation : au sens propre du terme, elle devient l’objet de tous les regards ». (Bruno Rigolt)

Man Ray, Le Violon d'Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou
Man Ray, Le Violon d’Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou

La femme comme objet de consommation

La femme est en effet un objet de consommation dont certains ont pu dire qu’elle l’était au même titre que le réfrigérateur, le fer à repasser, le poste de télévision, la voiture, etc. Dès lors, une remarque fondamentale s’impose : entre la femme, muse des poètes et de l’amour, et la femme comme allégorie du consumérisme en passant par la femme « instrument de musique » de Man Ray, « la femme a toujours été réifiée, c’est-à-dire dépossédée de son moi comme sujet identitaire : élevée au rang d’objet symbolique, elle disparaît comme réalité d’une identité subjective » (Bruno Rigolt). Ainsi apparaît le type de la femme futile, de la blonde idiote et séductrice, incapable de penser par elle-même.


Pierre Tchernia au 34ème salon des Arts Ménagers (1965) :
« Achetez une femme ! »

Simone de Beauvoir en 1972 lors d'un rassemblement pour la légalisation de l'avortement. Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis
Simone de Beauvoir en 1972 lors d’un rassemblement pour la légalisation de l’avortement. Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis

Cette femme réifiée, c’est-à-dire ravalée au rang d’objet, et soumise aux représentations des hommes, a été longuement analysée en 1949 par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. Comme il a été dit, « l’originalité du point de vue de Simone de Beauvoir a consisté à distinguer les données biologiques (le sexe) des données sociales (le genre) en montrant que le « féminin » est en fait le produit d’un conditionnement social, culturel et politique hérité d’une vision patriarcale […] : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». Réfutant toute idéalisation de la féminité, Simone de Beauvoir affirme au contraire que l’«éternel féminin» reflète avant tout l’aliénation de la femme au désir masculin, qui cloisonne le sujet féminin dans des rôles et des stéréotypes représentatifs du machisme et de l’hypocrisie sociale : pour l’auteure, la femme serait surtout considérée par la société comme un « objet social soucieux de paraître ». Seule une véritable « libération » par le travail et l’autonomie financière doit donc permettre aux femmes de « s’affirmer comme sujet » |12|.

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Comme nous avons essayé de le montrer, les bouleversements de la conquête de l’égalité des sexes et de la libération des femmes, particulièrement depuis la deuxième moitié du vingtième siècle, n’ont pas toujours réussi à casser nombre de clichés, ancrés depuis des millénaires dans l’inconscient collectif. Si beaucoup d’interdits moraux, sous l’influence des mouvements de contre-culture en particulier, se sont estompés, et s’il est vrai qu’aux images de mère de famille modèle et de maîtresse de maison accomplie se superpose désormais celle d’une dynamique carriériste, force est néanmoins de reconnaître que nombreux restent les clichés.

« Moulinex libère la femme ! »

Intéressons-nous à ce titre à l’image de la femme dans l’imaginaire social véhiculé par la publicité. Sous les Trente Glorieuses en particulier, la publicité a créé la femme-objet affichée en public pour promouvoir la consommation de toutes sortes de biens. La surmédiatisation dont elle fait l’objet est en soi un fait hautement significatif : à l’image traditionnelle et sexiste de la femme, la publicité, particulièrement dans la seconde moitié du vingtième siècle, a été en adéquation avec l’évolution des mentalités et des modes de vie.

Moulinex a ainsi inventé un slogan qui a fait sa fortune : « Moulinex libère la femme ». Mais, sous couvert d’émancipation et de libération, un tel slogan ne fausse-t-il pas quelque peu la règle en véhiculant une image d’autant plus stéréotypée des femmes qu’elle les présente comme moyen et comme fin : l’émancipation n’étant pas une fin en soi mais un moyen de faire vendre le produit. Dans ces conditions, la femme est également assimilée au produit lui-même, donc objetisée et marchanidsée « selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée » |13|.

C’est ainsi que l’historien Michel Winock reproche à la presse féminine de véhiculer des stéréotypes contenant une image dévalorisante de la femme parce que la mettant en scène comme objet de désir et de consommation : « Toute cette littérature critique vise les femmes. On montre à quel point elles exercent le rôle d’agent d’aliénation généralisée, dans la mesure où elles assurent les achats du ménage et tombent inévitablement sous l’empire de la publicité. […] L’émancipation par le lave-linge, l’aspirateur ou le chauffe-eau, c’est de la réclame pour les grandes firmes » |14|.

Publicité sexiste_1extrait de Michèle Sarde, De l ‘alcôve à l’arène : Nouveau regard sur les Françaises
Paris, Robert laffont 2007, 
page 160.

Il faut quand même admettre que cette question de la femme dans la publicité a fait couler beaucoup d’encre et suscite des débats contradictoires et quelque peu stériles parfois, ce dont témoigne l’essoufflement de la lutte contre le publisexisme. Nécessité de reconnaître également que de nombreuses avancées ont été obtenues : à cet égard, la création du mouvement de la Meute, émanation des Chiennes de garde a permis de légiférer en matière de lutte contre les stéréotypes sexistes. La vraie question qui se pose à la société selon nous, est donc d’accompagner au niveau des mentalités, les évolutions juridiques qui ont aidé à l’émancipation des femmes.

Ainsi l’on parle beaucoup de la femme dans la publicité, peut-être à tort car des évolutions explicites en France notamment sont perceptibles, mais le cinéma de masse et les médias audiovisuels à destination en particulier d’un public souvent jeune ont également leur part de responsabilité dans la persistance des comportements discriminatoires et la reproduction sociale de la domination masculine. En montrant souvent des jeunes femmes libres de leur corps, infidèles, ou objets de désir, etc. ces médias contribuent paradoxalement à véhiculer une image d’autant plus passive et stéréotypée de la femme que c’est une image essentiellement fantasmée, et non conforme à la réalité.

Ces images fantasmées induisent une attitude souvent sexiste puisqu’elles oscillent entre l’archétype de la femme mûre qui n’est valorisée qu’à travers sa fonction de génitrice, et la femme jeune, quant à elle présentée uniquement à travers sa fonction de séductrice hypersexualisée, consentante et soumise, dont le corps se réduit au statut de chose. Comme nous le voyons, ce rôle imparti à la femme lui dénie son statut de citoyenne à part entière, pour n’en faire plus qu’un beau sexe faible, objet de séduction et d’échange, réduit à sa valeur esthétique et monétaire.

Conclusion générale 

Les représentations ont certes changé mais on attribue aux femmes toujours des tâches, on leur inculque des fausses valeurs sans leur laisser la liberté de décider qui elles veulent devenir vraiment, tant les préjugés et les archaïsmes sont ancrés dans l’inconscient collectif, au point qu’on ne les remarque même plus. Ainsi que l’écrivait Danielle Jonckers, « Alors que dans les sociétés occidentales contemporaines rien ne s’oppose —en théorie— à ce que les femmes soient les égales des hommes, les modes de pensée ne semblent pas au diapason des potentialités féminines » |15|. La raison vient que la révolution des mœurs ne s’est pas vraiment faite : le droit va plus vite que les mentalités.

À l’image moderne et progressiste de notre législation qui fait de la femme l’égale de l’homme, répond trop souvent encore sa soumission comme pratique sociale et culturelle dans la réalité des faits. Soumission étayée par des représentations qui légitiment la perpétuation des modèles machistes, sous couvert parfois d’émancipation. Tel est le paradoxe de notre société dans laquelle l’emprise du vertige de la séduction fait encore trop souvent de la femme une marchandise et un objet de plaisir.  C’est donc un changement des mœurs qui doit s’opérer. Comme nous le comprenons, le Féminisme doit être l’accomplissement de l’humanisme…

Les études de genre ont montré que les stéréotypes, aussi bien du masculin que du féminin, en tant que systèmes de valeurs, dégradaient les véritables relations entre les hommes et les femmes. Aussi, à la question « La femme est-elle un homme comme les autres ? », avons-nous envie de répondre par une autre question : « L’homme peut-il être une femme comme les autres ? » Peut-il accepter cette refonte morale de se remettre en question ? Tel était le sens du magnifique ouvrage d’Annie Leclerc, Parole de femme, publié en 1974 et qui amenait à repenser le sens de l’Histoire autant que l’éthique de notre civilisation :

« Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive.

Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. […]

Inventer, est-ce possible ? »

© Manon B., Oscar P. et Slimane H.-M. avril 2014
(Classe de Première S2, promotion 2013-2014)

Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt Certains passages de cette étude ont été modifiés ou réécrits pour correspondre davantage au Cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres. B. R.

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NOTES

1. Voir à ce sujet, Naila Kabeer, Intégration de la dimension Genre à la lutte contre la pauvreté et objectifs du millénaire pour le développement. Manuel à l’intention des instances de décision et d’intervention, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan/Centre de recherches pour le développement international (CRDI),  page 224.
2. Commission européenne, Rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes, 2008, page 11.
3. Sarah Scholl, L’Apprentissage du pluralisme religieux : le cas genevois au XIXe siècle, Genève (Suisse), Labor et Fides 2013, page 265.
4. Jacqueline Feldman « Le savant et la sage-femme », Impact, Unesco (volume 25, n°1, 1975). Cité dans Bruno Rigolt, « La femme et ses représentations dans Candide : Stéréotypes et Sexisme« . Voir aussi l’article « Olympe de Gouges« .
5. Sur les notions de genre et de rôles sexospécifiques, voyez cette page :
6. Sophie Bailly, Les Hommes, les femmes et la communication. Mais que vient faire le sexe dans la langue ?, Paris L’Harmattan 2008, page 111.
7. Propos rapportés par le site Alantico.fr. Pour lire l’intégralité de l’article, cliquez ici. Voir aussi cette page.
8. Christian Baudelot, Roger Establet, Quoi de neuf chez les filles ?  : Entre stéréotypes et libertés, Paris, Nathan 2007.
9. Voir à ce propos : Christine Guionnet, Erik Neveu, Féminins/Masculins : Sociologie du genre (Paris, Armand Colin 2009 Collection U), notamment cette page.
10. Georges Minois, Les Origines du mal : Une histoire du péché originel, Paris, Fayard 2002. Voir cette section en particulier : « La femme, le serpent et l’arbre« .
11. Cf. ces propos très intéressants de Jorunn J. Buckley : « Dans un système monothéiste, où les hommes s’identifient naturellement au seul Dieu, capacité dont les femmes sont dépourvues, les hommes peuvent être à l’image de Dieu, mais pas les femmes. La Création et la procréation sont liées, si bien que la procréation devient le moyen par lequel les humains imitent Dieu au plus près. L’un des dogmes les mieux gardés du monothéisme est la nécessité d’empêcher les femmes d’affirmer leur propre autonomie à cet égard ». Cité par Edith Sizoo, Par-delà le féminisme, Paris, éd. Charles Léopold Mayer 1984, page 60.
12. Bruno Rigolt, citation de la semaine : « Simone de Beauvoir »
13. Jean Baudrillard, « Le plus bel objet de consommation : le corps », dans La Société de consommation : ses mythes, ses structures (1997). Cité par Claude Raisky (dir.), Les Valeurs du corps dans la société contemporaine, Educagri Editions 2003, page 145.
14. Michel Winock, Jeanne et les siens. Propos cités par Vincent Soulier, Presse féminine : la puissance frivole.
15. Danielle Jonckers, Femmes plurielles : les représentations des femmes, discours, normes et conduites (sous la direction de Danielle Jonckers, Renée Carré, Marie-Claude Dupré), Paris, Édition de la Maison des sciences de l’homme 1999, page 1.

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Colette, ou le féminisme humaniste… Par Sybille M.

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Voici la première contribution proposée par Sybille, brillante élève de Première S…

Colette
ou le féminisme humaniste

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par Sybille M.
Classe de première S2 

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« — Elle est en acier !
Elle est « en femme », simplement, et cela suffit. »
Colette, La Vagabonde, 1910

 

Introduction

Colette et ses chats, Colette danseuse légère qui scandalise la Belle Époque par ses amours féminines et ses tenues d’homme, Colette séquestrée par Willy, ou encore Colette féministe… On a beaucoup écrit sur la « Vagabonde », mais derrière tous ces clichés, que pouvons-nous retenir de son œuvre et que savons-nous même de la femme ? De fait, toute sa vie, l’auteure du Blé en herbe a joué avec son image, elle s’est créé un personnage, un mythe qui semble, aujourd’hui encore, avoir pris le dessus sur la réalité. Comme le notent avec une grande justesse Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, « Colette est tout entière dans [le] paradoxe […]. Elle pose nue […], mais d’abord elle pose, et ne laisse voir d’elle-même qu’une image organisée. Jamais elle ne se laisse surprendre »|1|.

Colette_lauthentiqueExtrait de Colette l’authentique, par Nicole Ferrier-Caverivière
PUF « Écrivains », Paris 1998, page 181

Cette auteure énigmatique publie son premier roman, au côté de son mari Willy, en 1900 : Claudine à l’école. C’est un grand succès commercial qui lancera la fameuse série des Claudine et propulsera la carrière littéraire et journalistique de Colette. Vingt-trois ans plus tard, elle écrit le Blé en herbe qui sera controversé dès sa sortie car il Colette_Claudine_a_lécoleaborde le thème de la découverte de l’amour, de la désillusion sentimentale et des rapports physiques entre un adolescent et une femme plus âgée. Entre la Claudine effrontée et la « dame en blanc » séduisant Phil, Colette scandalise parce que son œuvre est d’abord un affranchissement des normes et des hiérarchies sociales, une objectivation et une appropriation du corps de la femme par une femme en tant que sujet narratologique, et non plus en tant qu’objet. Revenons par exemple sur le Blé en herbe : bien plus qu’une bouleversante histoire sur le trouble des passions naissantes, certes quelque peu surannée, mettant en scène un couple d’adolescents à l’aube de leur vie d’adulte, ce roman d’apprentissage constitue surtout une critique des conventions morales de l’époque et Colette y exprime implicitement son féminisme. Tel sera l’objet de la présente étude. Nous verrons tout d’abord comment Colette a toute sa vie durant, cultivé son image et combattu les conventions, ensuite nous étudierons dans quelle mesure le Blé en herbe illustre si bien le « féminisme paradoxal » de Colette…

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Colette : une certaine image et un combat

Sidonie-Gabrielle Colette naît le 28 janvier 1878 dans une famille cultivée de la petite bourgeoisie provinciale. Ses premières lectures vont marquer son style d’écriture. Ainsi, sa passion pour Balzac se retrouve dans ses descriptions, si poétiques quand elle évoque les paysages, les parfums et les sens. Mais l’auteur de la Comédie humaine se retrouve en Colette_Sido_Copyright_RuedesArchivesfiligrane dans les aphorismes qui abondent dans l’œuvre de Colette et dans son style d’écriture qui fait alterner si souvent le présent gnomique dans les passages narratifs|2|. Elle grandit aux côté de sa mère, Sido, qu’elle présente dans Journal à rebours (1941) comme « le personnage principal de toute [sa] vie » |3|. En 1893, elle se marie à Henry Gauthier Villars dit « Willy ».

Sido, la mère de Colette →
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Il la pousse à raconter ses souvenirs et l’introduit bien malgré elle dans les mondanités de la vie parisienne |4|. Il l’emmène dans les salons littéraires à la mode qui fleurissent alors à Paris : c’est là par exemple qu’elle rencontre Marcel Proust qui exercera sur elle une influence considérable. Mais Colette ne publiera pas sous son propre nom. Loin s’en faut ! « Willy affirme qu’il a reçu [Claudine à l’école] d’une jeune fille dont il couvre l’anonymat en faisant figurer son propre nom sur la couverture. En réalité, c’est Colette, sa femme, qui a écrit à sa demande ce roman fabriqué à partir de souvenirs d’enfance » |5|. Suivront Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902) et enfin Claudine s’en va (1903) dont les dernières pages peuvent se lire comme la préfiguration du divorce de Colette avec Willy en 1910.

Comme nous le voyons, la vie de Colette influe considérablement sur son œuvre. C’est ainsi qu’en 1905 par exemple, elle rencontre Mathilde de Morny, dite Missy avec qui elle entretiendra une relation sulfureuse.

Mathilde de Morny (1862-1944), a scandalisé et fasciné la « Belle Époque ». Dernière fille du duc de Morny et de son épouse la princesse Sophie Troubetzkoï, elle était donc par la main gauche arrière petite-fille de Talleyrand et petite-fille de la reine Hortense, mère légitime de Napoléon III et officieuse de Morny.  Elle fut élevée par le duc de Sesto, grand d’Espagne, second mari de sa mère, tuteur d’Alphonse XII et gouverneur de Madrid. Mariée à dix-huit ans à Jacques, marquis de Belbeuf, elle s’en sépara rapidement, affichant ses préférences pour les femmes. Sa conduite extravagante en fait une célébrité parisienne, les adolescentes imitent ses tenues et, sur les boulevards, on boit une marquise, cocktail qu’elle a lancé. Belle et follement riche, elle entretient Liane de Pougy, la courtisane la plus chère d’Europe, puis, pendant dix ans, Colette. Elle s’exhibe avec celle-ci sur la scène du Moulin-Rouge, déchaînant une tempête. En 1900, elle adopte définitivement le costume masculin, se fait appeler « Monsieur le Marquis » et « Oncle Max » par ses intimes. Colette l’a immortalisée au masculin dans Max de La Vagabonde et au féminin dans la chevalière du Pur et l’ImpurColette_3Extrait de : Claude Francis, Fernande Gontier, Mathilde de Morny : la scandaleuse marquise et son temps, Perrin 2000.

← Colette jouant le rôle d’un faune (1906) dans le mimodrame « L’Amour, le Désir et la Chimère » de Francis de Croisset et Jean Houguès.

C’est en effet au côté de Missy que Colette, tout en se consolant de la dureté et de l’inconstance des hommes, prend goût au scandale. « Au fil des spectacles […], elle n’hésite pas à apparaître nue sous des robes de voile »|6|. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette image à la fois choquante et fascinante, libre et mystérieuse est en fait le témoignage d’une émancipation, d’un affranchissement, d’une libération des dogmatismes et des tabous. Lors d’une fameuse représentation du mimodrame Rêve d’Egypte au Moulin Rouge en 1907, Missy qui joue le rôle d’un archéologue rend la vie par un long baiser, à une momie (Colette) : traitées par le public du Moulin-Rouge de « sales gousses », Colette_La_Chairelles devront prendre la fuite et le spectacle est interdit. Quelques mois plus tard, Colette exhibe un sein nu dans la pantomime La Chair ce qui lui vaut de nombreuses critiques et caricatures.

À la fois exploratoires et ludiques, ces frasques, comme nous le suggérions, ont un rapport étroit avec la pensée de Colette. Des œuvres comme l‘Ingénue libertine (1909) ou la Vagabonde (1910) sont d’abord des œuvres de libération dans la recherche d’un vécu du corps différent : on peut y voir une véritable mutation de même qu’une affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte. Nous pourrions citer ici Julia Kristeva qui, dans le Génie féminin, écrit ces lignes pleines de sens et de profondeur : « C’est par son cantique de la jouissance féminine [que Colette] domine la littérature de la première moitié du XXe siècle. Détestant les féministes, fréquentant les homosexuelles […], elle impose néanmoins une fierté de femme qui n’est pas étrangère, en profondeur, à la révolution des mentalités qui verra s’amorcer lentement l’émancipation économique et sexuelle des femmes. […] Affrontant avec courage la nécessité de gagner sa vie, âpre au gain autant que dépensière, Colette parvient à conquérir son indépendance économique, sachant d’instinct que celle-ci préconditionne toute autre forme de liberté : « Je suis guidée par l’ambition folle de gagner ma vie moi-même, tant au théâtre que dans la littérature et je vous réponds qu’il y faut de l’entêtement » (Lettre à Claude Farrère, 1904) |7|.

C’est pendant sa collaboration avec le journal Le Matin que Colette rencontre son second mari Henry De Jouvenel. Ils se marient en 1912 et un an plus tard, Colette accouche d’une fille baptisée Colette et surnommée « Bel Gazou ». Colette ne sera pas une « mère » exemplaire : sa maternité revêt même un « caractère accidentel » pour reprendre l’une de ses expressions dans le Fanal bleu. Elle reprend activement l’écriture et abandonne sa carrière d’actrice, son talent désormais est reconnu : les roman Mitsou (1919) et Chéri (1920) lui valent la Légion d’Honneur qu’elle reçoit au côté de l’écrivain Marcel Proust qui dira avoir été « fier d’être décoré en même temps que l’auteure du génial Chéri ».

Il est intéressant de s’attarder sur ces deux romans : avec le Blé en herbe publié après la guerre, ces textes proposent un dénouement faussement ouvert comme l’a remarqué Paula Dumont : « […] le contexte historique de Mitsou et la logique interne de Chéri et du Blé en Herbe ne poussent pas les personnages de ces œuvres vers un avenir heureux » |8|. En 1921, lors de vacances en Bretagne, Colette a une aventure avec le fils de son mari, Bertrand de Jouvenel. Cet événement l’inspire pour l’écriture du Blé en Herbe, premier livre signé « Colette » qui parait en 1923. La place me manque pour évoquer l’extraordinaire carrière journalistique de Colette, mais c’est une période fascinante à étudier, et ses chroniques journalistiques |9| ont représenté une activité de près de trente ans !

Je vous conseille de lire cette remarquable étude de Philippe Goudey, « Colette, l’écriture du reportage »
publiée dans Littérature et reportage, coll. sous la direction de Myriam Boucharenc et Joëlle Deluche, Presses Universitaires de Limoges,
page 59 et s.

Elle publie peu après plusieurs romans tels que La Fin de Chéri (1926) et Sido (1930). En 1933, elle épouse Maurice Goudeket son troisième mari, dont elle dira : « Je crois qu’il est la perle, le joyau des voisins de campagne? Présent et absent quand on le souhaite. C’est un homme que j’aurais dû adopter vingt ans plus tôt… »|10|. La relation que Colette entretiendra avec Maurice est plus apaisée que lors de ses unions précédentes. Comme le note Josette Rico, « avec Maurice Goudeket, Colette manifeste, contrairement aux préjugés qui prévalaient au siècle précédent, qu’une femme peut être écrivain et vivre de sa plume sans avoir à sacrifier le lien sentimental avec un homme. L’indépendance acquise par la plume se double pour elle désormais d’un relatif épanouissement affectif » |11|.

Cette période voit le triomphe de l’auteure et sa reconnaissance institutionnelle ; en 1936, elle succède à Anna de Noailles à l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique, et en 1945 elle est reçue à l’Académie Goncourt et y sera élue présidente en 1949. Parallèlement à cela, elle écrit Gigi (1944), L’Étoile Vesper (1946) et Le fanal Bleu (1949). Colette aimait également le cinéma, elle a écrit pendant la Première guerre mondiale des articles sur le cinéma muet, elle avait des projets avec l’actrice Musidora et souhaitait voir ses romans portés à l’écran. Ce fut le cas de plusieurs d’entre eux : ainsi, sur l’image ci-contre, elle rencontre les acteurs de l’adaptation du Blé en herbe (réal. Claude Autant-Lara) qui sort quelques mois avant sa mort.

Colette meurt le 4 août 1954 et reçoit des obsèques nationales, mais l’Église lui refuse les obsèques religieuses à cause de sa vie trop libre qui a scandalisé les mœurs de l’époque ! Assurément, « libre », Colette l’a été, jusque dans l’expression et la revendication du désir féminin. Nous pourrions citer ici ces propos de Jean Cocteau, tout à fait éclairants quant à notre sujet : « Sans doute faut-il saluer en madame Colette la libératrice d’une psychologie féminine […] ». Comme nous l’avons analysé précédemment, cette libération du corps est surtout une libération sociale permettant à la femme de se débarrasser de la souffrance causée par l’homme et de sa soumission. Colette était une femme à la fois belle et intelligente, reconnue par ses pairs : le très misogyne Montherlant confiera même : « C’est la seule femme à propos de qui j’ai parlé de génie ».

Colette a joué de cette ambiguïté toute sa vie en restant toujours indépendante et émancipée : entre ses trois mariages, sa fille, ses scandales d’actrices, ses relations et son comportement masculin, l’auteure de la Vagabonde est à la fois un symbole de liberté et de féminité. Comme le rappelle à juste titre Rachel Prizac, « une part de la fascination qu’exerce encore aujourd’hui celle qu’Aragon qualifiait de “plus grand écrivain français”, tient à la liberté de ton et de comportement qu’elle manifesta tout au long de sa vie » |12|.

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Colette, féministe ?

Colette n’était certes pas une militante. Elle était féministe à sa manière, au quotidien et ne se préoccupait pas des mouvements de masse ou bien de politique : Aragon l’a qualifiée « d’étrangère à l’histoire ». De fait, elle n’a jamais participé à aucun mouvement féministe, au contraire, elle les rejetait et les dénigrait : en 1910, elle critique le mouvement des suffragettes en affirmant d’un ton péremptoire : « Les suffragettes ? Elles méritent le fouet et le harem ». La vie de Colette est donc faite d’un principe d’unité et de contradiction, voilà pourquoi on peut parler d’un féminisme paradoxal : Colette_cheveux_1Colette était une sorte d’hermaphrodite mentale : que ce soit dans son œuvre ou dans sa vie, elle n’était pas féministe mais revendiquait son indépendance, elle n’était pas anticonformiste mais n’était pas non plus conforme, elle était scandaleusement sage ! À la fois moderne dans sa manière de vivre, quand elle défendait l’émancipation de la femme comme sujet et non comme objet, et hors de la scène, « étrangère à l’histoire ».

Selon Alain Brunet, Colette « admettait aisément que des individus ayant une physiologie différente aient des rôles différents. Elle estimait ridicule qu’une femme s’intéresse à la politique ou revendique le droit de vote, domaine, à ses yeux, réservé aux hommes ». Ce féminisme, que l’on qualifiera de différentialiste avec Annie Leclerc, assume cette part de différence entre les hommes et les femmes, et revendique haut et fort l’identité féminine. Colette revendiquait sa liberté en temps qu’individu : elle considérait qu’il ne devait pas y avoir de hiérarchie entre les êtres vivants et s’insurgeait contre les conventions morales et le mariage qui pousse la femme au rang d’objet. De fait, elle luttait contre les stéréotypes et les clichés qui régissaient la vie des femmes. Le critique littéraire Benjamin Crémieux qualifie son féminisme de « philosophie de la vie, des rapport entre Femme et Homme ». Si nous osions l’expression, nous dirions que cette « étrangère à l’histoire » pour reprendre les propos d’Aragon à été une remarquable « faiseuse d’Histoire » par sa vie même, et par sa plume.

Il suffit de se pencher sur sa biographie pour voir que Colette défendait la cause des femmes. Elle était très libre dans ses actes : le divorce était encore très mal vu à l’époque mais cela ne l’a pas empêché de se marier trois fois. De plus, elle a toujours cherché à être financièrement indépendante, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle écrivait et, dans sa jeunesse, jouait sur scène.

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Le féminisme dans Le Blé en Herbe

D’après Frédéric Maget, l’œuvre de Colette est une « longue et lente quête de soi et la plupart de ses fictions ont été forgées à partir des événements de sa vie ». La majorité de ses romans peuvent en effet se lire comme des autofictions. « Tout en refusant l’écriture autobiographique, [Colette] a su injecter assez d’elle-même et de sa vie dans ses œuvres pour se dire de manière biaisée, et forger dans le même temps, consciemment ou non, l’image qu’elle laisserait à la postérité » |13|. Lire Colette, c’est donc découvrir, derrière les personnages féminins la face cachée de Colette : dans les Claudine, on lit la vie d’une jeune provinciale qui va s’émanciper et devenir une femme. Dans Claudine s’en va, Annie, de femme soumise qu’elle était, apprend ce qu’est la vie. Le texte s’achève sur le départ vers la liberté et vers une vie nouvelle. Dans le Blé en herbe, Vinca ressemble physiquement à la jeune Colette : très fine, petite, et féminine. Colette dit elle-même à ses lecteurs : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle ». Quant à la conquérante et dominante « dame en blanc », maîtresse de son corps et de Phil, n’est-elle pas aussi un double de l’auteure ?

Ce roman a fait couler beaucoup d’encre : Colette y raconte l’histoire d’amour de Phil et Vinca, respectivement 16 et 15 ans, lors de leurs vacances en Bretagne. Cependant, ce qui n’aurait été qu’une banale romance est perturbé par l‘arrivée de « la dame en blanc » une femme mystérieuse d’une trentaine d’année qui va séduire Phil. Ce sera pour les adolescents une sorte de révélation douloureuse de la vie. Cette histoire est librement inspirée d’une relation qu’entretient Colette avec son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, lors de vacances en Bretagne en 1920 (l’aventure se passe en effet dans le même cadre). Bertrand, âgé de 17 ans, avait à cette époque une relation avec une jeune fille de son âge « Pam », cependant, il cède à la séduction de Colette qui avait à ce moment presque 50 ans. On peut donc faire une comparaison entre l’idylle adolescente de Phil et Vinca et celle de Bertrand et Pam qui est dérangée par l’arrivée de Mme Dalleray/Colette. Quand Bertrand parle de cette relation, l’analogie avec le roman parait évidente : « Elle avait apparemment décidé de me former […]. Devant la maison juchée s’étendait une large plage de sable désertique ; je prenais plaisir à y courir. Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. […] Colette entreprit mon éducation sentimentale ».

Mais ce roman est surtout le roman de la « douleur d’aimer ». Dans l’œuvre de Colette, d’ailleurs, si ce thème est récurent, il prend dans le Blé en herbe une connotation plus pathétique : lorsque Vinca se rend compte de la tromperie, elle ne cède pas à la douleur ou au désespoir ; désillusionnée, elle continue d’adorer l’illusion en refusant de se séparer de Phil. Mais les derniers mots du livre sont comme un aveu d’échec. Après son union avec Vinca qu’il qualifie de « plaisir mal donné, mal reçu», Philippe constate amèrement: «Ni héros ni bourreau… Un peu de douleur, un peu de plaisir… Je ne lui aurai donné que cela… que cela… » Les dernières lignes du roman sont sans équivoque : « Il ne songea pas non plus que dans quelques semaines l’enfant qui chantait pouvait pleurer, effarée, condamnée, à la même fenêtre ». « Effarée », « condamnée »… Ces termes sont essentiels car ils font ressentir toute la difficulté d’être femme.

Plus que la « douleur d’aimer » et la trahison, Colette aborde un thème très délicat et inhabituel à l’époque : la découverte de l’amour physique. Encore une fois, Colette scandalise. Même si aujourd’hui, cela ne choque plus guère, l’auteure du roman a dû ruser pour publier ce récit controversé à l’époque.

Le blé en Herbe est publié en feuilleton dans Le Matin : chaque chapitre a son propre titre et rien ne les relie entre eux car il n’apparaît pas de mention « à suivre ». Le lecteur pense qu’il lit une suite d’épisodes de la vie adolescente de Vinca et de Phil. Colette en profite pour que le lecteur doute, ce n’est que dans l’avant dernier chapitre qu’il apprend les relations physiques entre Mme Dalleray et Phil cependant, les derniers mots de ce chapitre
sont censurés pour que rien ne soit explicite. Le dernier chapitre annonce la fin de la supercherie de Colette, Colette_Le Blé en herbeelle révèle la relation physique entre Phil et Vinca, les lecteurs, choqués, réagissent et la publication est interrompue le 31 mars 1923.

← Colette avec les comédiens du Blé en herbe (1953)

Malgré la censure, Colette réussi à publier son roman dans son entièreté en juillet 1923. La censure a compliqué cette publication par rapport aux thèmes abordés et au fait que les relations physiques soient explicites bien que l’écriture soit très pudique. Cependant, les lecteurs du Matin n’ont pas reproché à Colette l’expression de son féminisme dans le Blé en Herbe, en effet, les personnages féminins du roman ont un caractère très affirmé qui, lorsqu’on y porte attention, n’est pas anodin.

Les personnages féminins 

Dans ce roman, les personnages de femmes prennent une grande importance et sont le centre du roman. C’est un parfait exemple de la volonté de Colette de montrer des femmes-sujets, et non des femmes-objets (qui n’ont aucune maîtrise de la narration mais sont plutôt à l’histoire ce que seraient des meubles à une pièce).

D’un côté, Colette nous présente le personnage de Vinca, une jeune fille de quinze ans qui sort tout juste de l’enfance. Son corps n’est pas encore celui d’une femme mais sa force morale et physique est surprenante, elle est vive et malgré son aspect de jeune fille futile, loin de tous les problèmes d’adulte, elle se révèle un personnage profond et grave et parfois, le lecteur a l’impression d’être confronté à une jeune femme plutôt qu’à une adolescente.

De l’autre côté, le personnage de Mme Dalleray est bien plus troublant et mystérieux. Son identité n’est pas immédiatement révélée ce qui la rend énigmatique, en effet, elle séduit Phil mais aussi le lecteur qui veut connaitre cette femme détachée et sensuelle, qui semble contrôler tous ce qui se trouve autour d’elle. Ainsi elle séduit Phil comme un chat qui jouerait avec sa proie, féline et maligne, il ne peut pas s’en défaire, il devient dépendant de
Colette_femme_écrivain_Agence_Mondial_détailcette femme qui lui semble parfaite dans sa féminité et qui est pour lui comme un maître. Mme Dalleray semble être l’incarnation de la femme fatale, séductrice et féline dont la féminité et donc, « l’identité féminine », est pleinement assumée.

Colette en 1932 (détail) → 
Agence de presse Mondial. Source : Gallica bnf.fr Bibliothèque nationale de France

Ces deux personnages, opposés qu’ils sont en apparence, renvoient une même image de la femme : qu’elle soit fragile ou conquérante, elle souffre car elle s’engage, elle donne tout d’elle-même, à la différence de Philippe qui est un personnage plus malléable, moins franc, plus dissimulateur. Toujours indécis, Phil fait souffrir Vinca pour profiter du peu de temps qu’il peut passer avec Mme Dalleray et faire son « éducation sentimentale ». L’expression du féminisme de Colette dans le Blé en Herbe joue principalement sur ce point : Phil, le seul personnage masculin agit lâchement alors que Vinca et Mme Dalleray sont fortes et ne s’effacent pas en présence d’un homme, au contraire, elles sont le sujet narratologique de l’histoire, le centre du roman.

Cette masculinisation de la femme représente une inversion des rôles dans les relations de pouvoir femme/homme, Colette affirme donc ses idées et critique ainsi la hiérarchie imposée par la société entre mâle et femelle, mais elle montre aussi son refus des conventions morales où l’homme dirige les actions de sa femme qui doit lui obéir. Ici les femmes sont indépendantes dans leurs actes et c’est Phil qui subit les actions de ces deux femmes. Leur force et leur virilité sont montrées à la fois sur le plan physique mais aussi sur le plan moral :

Lors de sa première visite chez Camille Dalleray, Phil la décrit d’une manière assez surprenante : elle possède une « douce voix virile » et un « sourire aisé et presque masculin », plus tard dans le roman elle est décrite avec « l’air d’un beau garçon ». Tous ces qualificatifs sont très étranges pour une femme qui semble pourtant si séductrice. Mme Dalleray dirige l’action, elle séduit très facilement Phil. Ce rôle de domination est traditionnellement celui de l’homme, ce qui rend l’inversion plus forte, Colette_expo_4elle guide les gestes du jeune garçon à chaque moment comme si elle était une marionnettiste. Phil va jusqu’à la nommer son « maître », cette marque de soumission montre bien l’importance et le pouvoir de la femme dans ce roman.

Mais si pouvoir il y a, c’est d’abord le droit pour une femme de décider de son corps. C’est aussi la recherche de la franchise : l’amour total apparaît ainsi dans le roman comme lieu conflictuel et sacrificiel en ce sens qu’il est un don de soi :

– Dites-moi, monsieur Phil… Une question… Une simple question… Ces beaux chardons bleus, vous les avez cueillis pour moi, pour me faire plaisir ? 
– Oui… 
– C’est charmant. Pour me faire plaisir. Mais avez-vous pensé plus vivement à mon plaisir de les recevoir – comprenez-moi bien ! – qu’à votre plaisir de les cueillir pour moi et de me les offrir ?

Il l’écoutait mal, et la regardait parler comme un sourd-muet, l’esprit attaché à la forme de sa bouche et au battement de ses cils. Il ne comprit pas, et répondit au hasard : 

– J’ai pensé que ça vous serait agréable… Et puis vous m’aviez offert de l’orangeade…Elle retira sa main, qu’elle avait posée sur le bras de Phil, et rouvrit tout grand le battant à demi fermé de la grille. 
– Bien. Mon petit, il faut vous en aller, et ne plus revenir ici. 
– Comment ?… 
– Personne ne vous a demandé de m’être agréable. Quittez donc l’obligeant souci
qui vous amène, aujourd’hui, à me bombarder de chardons bleus. Adieu, monsieur Phil. À moins que…

Ce renversement du statut traditionnel de la femme est essentiel. Ainsi qu’il a été dit, « c’est
à la femme qu’appartiennent la lucidité et la force, tandis que l’homme demeure le plus souvent la victime de ses obsessions |14|.

Vinca est elle aussi masculine mais d’une manière différente. La jeune fille à l’apparence fragile doit s’endurcir face aux agissements et à la trahison de Phil dont elle se rend vite compte. Ainsi, fait-elle preuve d’un « mépris, tout viril pour la faiblesse suspecte du garçon qui pleurait». Un épisode est particulièrement illustratif de ce renversement des rôles :

Ils capturèrent un homard et Vinca fourgonna terriblement le « quai » où habitait un congre. 
– Tu vois bien qu’il y est !cria-t-elle en montrant le bout du crochet de fer, teint de sang rose. 
Phil pâlit et ferma les yeux. 
– Laisse cette bête ! dit-il d’une voix étouffée. 
– Penses-tu ! Je te garantis que je l’aurai… Mais qu’est-ce que tu as ? 
– Rien. 

Il cachait de son mieux une douleur qu’il ne comprenait pas. Qu’avait-il donc conquis, la nuit dernière, dans l’ombre parfumée, entre des bras jaloux de le faire homme et victorieux ? Le droit
de souffrir ? Le droit de défaillir de faiblesse devant une enfant innocente et dure ? Le droit de trembler inexplicablement, devant la vie délicate des bêtes et le sang échappé à ses sources ?…

Il aspira l’air en suffoquant, porta les mains à son visage et éclata en sanglots. Il pleurait avec une violence telle qu’il dut s’asseoir, et Vinca se tint debout, armée de son crochet mouillé de Kertesz_Colette-bsang, comme une tortionnaire. […] Puis elle ramassa avec soin son cabas de raphia où sautaient des poissons, son havenet, passa son crochet de fer à sa ceinture comme une épée, et s’éloigna d’un pas ferme, sans se retourner.

← André Kertesz (1894-1985), Colette (1930). Détail.

Dans cet épisode, la femme forte qui est représentée par Vinca est mise en valeur par la faiblesse du personnage masculin qui subit l’action. Il est « tout à coup fatigué, penchant et faible » en présence de son « maître », et son visage qui est décrit comme celui d’un beau jeune homme, a parfois « les traits plaintifs, et moins pareils à ceux d’un homme qu’à ceux d’une jeune fille meurtrie ». Dans son impuissance, il regarde Vinca en l’admirant avec « une sorte de crainte » : l’homme est soumis à la femme, les inversions sont nombreuses mais lors de la lecture, cela ne saute pas aux yeux de prime abord. Colette cache ses indices discrètement et la force des personnages féminins par rapport au personnage masculin s’impose progressivement comme une évidence, comme quelque chose de normal.

Toute la question est de comprendre l’enjeu : pour Colette, le « blé en herbe », c’est d’abord pour une femme faire l’apprentissage de la vie. Comme nous le notions, la fin apparemment ouverte du roman peut se lire comme une condamnation sans appel : en fait de plaisirs, la femme colettienne mange son « blé en herbe »…

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Conclusion

Ainsi que nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance, elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond Annie, le double de Colette dans Claudine s’en va : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Tel est le féminisme de Colette : en s’affranchissant des règles de la bienséance attendue du deuxième sexe, l’auteure a fasciné autant qu’elle a choqué, mais si cause féministe il y a dans son œuvre, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur. D’ailleurs, toute sa vie, « elle oscillera entre soumission et rébellion à l’ordre établi. Ainsi Colette a-t-elle pu être jugée comme d’avant-garde par certains, et rétrograde par d’autres : elle se situe en fait au cœur même de ce paradoxe qui la rend plus subtile, et peut-être la mieux représentative des femmes » |15|.

Voici pourquoi j’ai tant aimé travailler sur Colette et lire le Blé en Herbe, parce qu’au-delà de l’histoire, l’auteure en donnant naissance à des personnages qui ordonnent symboliquement le récit, a profondément renouvelé les thèmes et la manière dont la femme est porteuse d’une nouvelle vision du monde, apte à repenser le lien social et, pour reprendre ces belles remarques de Julia Kristeva, à « s’immerger dans un orgasme singulier avec la chair du monde. Lequel la fragmente, la naufrage et la sublime. Et où il n’y a plus ni moi ni sexe, mais des plantes, des bêtes, des monstres et des merveilles : autant d’éclats de liberté » |16|. Si le féminisme de Colette milite, c’est donc en faveur de la vie, de l’amour : c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

© Sybille M., mars 2014 (Classe de Première S2, promotion 2013-2014)
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)
Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt

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NOTES

1. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004
2. Témoin, ce passage du Blé en herbe, très représentatif : « Ils nageaient côte à côte, lui plus blanc de peau, la tête noire et ronde sous ses cheveux mouillés, elle brûlée comme une blonde, coiffée d’un foulard bleu. Le bain quotidien, joie silencieuse et complète, rendait à leur âge difficile la paix et l’enfance, toutes deux en péril. »
3. Cité par Paula Dumont dans L
es Convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 134.
4. Voir à ce sujet : Beïda Chikhi, L’Écrivain masqué, « La légende Willy », page 142.

5. Jean-Joseph Julaud, Petit livre des Grands écrivains, First.
6. Dominique Marny, Les Belles de Cocteau, Paris, J-C Lattès 1995. Voir la page.
7. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, Paris, Fayard 2002, page 24.
8. Paula Dumont, Les convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 115.
9. Voir à ce titre, Colette journaliste : Chroniques et reportages (1893-1955).
10. Cité par Josette Rico, dans Colette ou le désir entravé, Paris, L’Harmattan 2004, page 247.
11. ibid. page 243.
12. Voir cette page.
13. Stéphanie Michineau, L’Autofiction dans l’œuvre de Colette, Thèse de Doctorat (Univ. du Maine, Le Mans 2007). Pour accéder à l’ouvrage en version pdf, cliquez ici.
14. Gabriella Tegyey, Treize récits de femmes (1917-1997) de Colette à Cixous : voix multiples, voix croisées, Paris, L’Harmattan page 239.
15. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, op. cit.
16. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, op. cit. p. 25.

BIBLIOGRAPHIE

Outre les ouvrages cités plus haut, j’ai consulté :

  • Colette, Le Blé en herbe, texte intégral. Édition de Frédéric Maget. Paris : Flammarion 2013.
  • Texte intégral du roman mis en ligne ; téléchargeable en version pdf.
  • TDC n°880 (15/09/2004), p3 à 54. Dossier par Frédéric Maget ; interview d’Alain Brunet, biographe de Colette ; article « l’alphabet de Colette » par Julia Kristeva.
  • Florence Tamagne, « Colette l’Insoumise », L’Histoire n°277 (06/2003), p. 50-51.
  • Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller, Dictionnaire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays, Paris : R. Laffont, 1992
  • J.P. de Beaumarchais, D. Couty et A. Rey, Dictionnaire des écrivains de langue française, Paris : Larousse 1999
  • L’Herne, Cahier Colette, dirigé par Gérard Bonal et Frédéric Maget, ainsi que cette page et celle-ci.

Crédit iconographique :

TDC n°880 (15/09/2004)
Image du film le Blé en Herbe de Claude Autant-Lara sorti en 1954
Gallica-BnF
De nombreuses photographies ont été retouchées, colorisées et recadrées numériquement (Bruno Rigolt)

Quelques illustrations nous ont été inspirées par ce très beau livre : Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004. Merci par avance aux auteures et à l’éditeur de nous avoir permis ces modestes emprunts.

passion_colette

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