Aujourd’hui, samedi 17 juin, la contribution de Célia (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, samedi 17 juin, la contribution de Célia L. (Première S-2)

 Samedi 17 juin : Cassandre P. (Première STMG-2)

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« ROSSO − ROUGE »

par Célia L.
Classe de Première S-2

Étoile rouge, fort tintillement de cette nuit, noirceur omniprésente
La fleur de mon stylo plonge dans un rouge impur
En rentrant cette nuit, nous ramenions les morts que nous allégions
De cette fleur. Fuse le deuil, le rouge mais surtout le noir.

Un giorno, un anno, un tempo non posso credereche questo è arrivato
Nella testa della gente, la morte schiaccia la vità di ciascuno.
Un momento difficile mai evocato, espero tanto del futuro
Dovè c’é sara la gioia, la felicità e non un mondo diviso.

Vedo un mondo sensa guerra, senza odio e senza disgrazia
Voglio un bello mondo come l’amore negli occhi della mamma
Vedo la morte davanti te come un granata davanti gli soldati.

Les rives du combat sont rouges de sang, d’amour et de danger.
Les corps éparpillés d’hommes inconnus errent comme des naufragés.
Mais te voilà, prête à les accueillir dans ton foyer.

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Traduction de l’Italien :

Un jour, une année, un temps je ne peux croire que ceci est arrivé
Dans la tête des gens, la mort écrase la vie de chacun
Un moment difficile jamais évoqué, j’espère tant du futur
Où il y aura la joie, le bonheur et non un monde divisé.

Je vois un monde sans guerre, sans haine et sans malheur
Je veux un beau monde comme l’amour dans les yeux d’une maman
Je vois la mort devant toi comme un obus devant les soldats.

Illustration : © juin 2017, Bruno Rigolt (peinture numérique).
(D’après un texte de Célia L.)

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Le point de vue de l’auteure…

Tout d’abord, ce poème traite d’un thème commun en poésie et toujours, hélas, d’une brûlante actualité. La guerre appelle la mort, d’où le choix du titre : « Rosso-rouge ». À cet égard, pratiquant l’Italien qui est une langue que j’aime beaucoup, j’ai souhaité rédiger ce texte dans les deux langues : le métissage linguistique comme il se pratique par exemple dans les Antilles ou aux États-Unis avec le Spanglish me paraissent aptes à enrichir les signifiés connotatifs.

Au niveau du titre par exemple, la répétition crée une redondance voulue : « Rosso-Rouge », c’est le rouge sang de la guerre, c’est le rouge de l’amour anéanti, c’est la colombe poignardée d’Apollinaire, les larmes de sang, c’est l’étoile rouge de la déportation, des morts, du deuil. Mais c’est aussi le rouge « impur » de l’ennemi : l’homme lui-même. Ces nombreux parallélismes lexicaux sont mis en valeur par un style assez éclaté, expression du rythme de la guerre moderne : style proche de la rupture, entraînant parfois l’abandon de la syntaxe habituelle comme en témoignent les vers 3 et 4 :

En rentrant cette nuit, nous ramenions les morts que nous allégions
De cette fleur. Fuse le deuil, le rouge mais surtout le noir.

De plus, ayant travaillé sur quelques auteurs futuristes, et plus particulièrement les tableaux-poèmes de Marinetti, il m’a paru très intéressant d’exploiter la langue de Dante : l’Italien et le Français se combinent ainsi dans une chaîne d’assonances et d’allitérations, mais aussi comme je le notais un peu plus haut, de réseaux de sens, apte à créer une dynamique émotionnelle et à provoquer ainsi davantage l’imaginaire du lecteur. Un peu comme si les deux langues s’expliquaient mutuellement :

Vedo la morte davanti te come un granata davanti gli soldati.
Les rives du combat sont rouges de sang, d’amour et de danger.

Nos pays qui étaient en guerre en 1940 se retrouvent soudainement mêlés dans la même boue et le même champ de bataille, partageant les mêmes souffrances : ce choix de la double écriture est donc essentiel d’un point de vue symbolique.

Il était en effet important pour moi de rendre compte de l’horreur de la guerre, de l’horreur commise : voici pourquoi le texte propose en outre un constant va-et-vient entre le présent de l’écriture, présent de l’énonciation et l’évocation des combats à l’imparfait : 

« La fleur de mon stylo plonge dans un rouge impur
En rentrant cette nuit, nous ramenions les morts que nous allégions […] »

À ce titre la confusion des voix narratives, très caractéristique dans ces deux vers, sert à montrer que l’engagement est plus que jamais nécessaire au XXIe siècle : le je qui écrit est le même que le je qui ramenait les morts pendant la guerre. Ainsi l’écriture poétique s’enrichit-elle d’une conscience mémorielle, c’est-à-dire d’une responsabilité qui confère à l’acte d’écrire une valeur essentielle et à la poésie une responsabilité morale dont on ne saurait s’affranchir. 

J’ajouterai aussi que la forme du sonnet, au-delà des règles d’organisation strophiques ou du système des rimes dont je me suis libérée pour ce travail, m’a paru s’imposer : d’une part j’ai pu travailler grâce au sonnet sur la mise en relation de deux thèmes : ici la mort et la guerre. Mais j’ai pu également mettre en valeur une progression constante du poème orientée vers la chute :

Mais te voilà, prête à les accueillir dans ton foyer.

L’image du dernier vers, si elle rappelle ainsi le caractère tragique de la guerre, enracine surtout le texte dans une dimension céleste qui est comme un message de paix montrant que ceux que la mort emporte ne nous quittent pas…

Pour terminer je voudrais dire combien ce travail poétique a été pour moi le fruit d’une recherche intellectuellement stimulante mêlant à l’écriture automatique des Surréalistes, propre à susciter l’expression des émotions les plus spontanées, une écriture plus conventionnelle propre à faire travailler sur la combinaison des mots, leur disposition et leur mise en forme. 

© Célia L.
Classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).