Support de cours et entraînement BTS… Objets cultes, culte des objets : la moto Harley-Davidson

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

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En cette période de révolution technologique permanente, et face au « trop plein » des objets qui nous envahissent de toute part, certains objets oscillant entre l’unique et la reproductibilité industrielle, possèdent néanmoins un caractère singulier, qui les fait échapper aux effigies stéréotypées du consumérisme : tel est le cas des motos Harley-Davidson, source d’une inépuisable fascination. L’objet de ce support de cours sera d’étudier dans quelle mesure la possession souvent ostentatoire de ces « machines de série et de rêve »*, est fortement liée au champ émotionnel et à une dimension connotative essentielle qui relève du sacré.

* J’emprunte à Jim Lensveld le titre de son ouvrage (traduit par Jean-Bernard Gouillier) : Harley-Davidson, Machines de série et de rêve, Rebo Publishers 2010.

→ Prochain support de cours (dimanche 21 septembre 2014)
Posséder de l’inutile : gadgets, objets kitsch, ready-made, Pop Art… L’inutilité comme source de valeur.


logo_bts_entete1Harley-Davidson :

de l’objet culte au lien tribal

Dans un célèbre article intitulé « Des fonctions de l’objet » et qui sert d’introduction au  numéro 13 (« Les objets », 1969) de la revue Communications|1|Abraham Moles explique : « […] il existe une véritable sociologie de l’objet […] [car] en fait celui-ci est vecteur de communication au sens socio-culturel du terme : élément de culture, il est la concrétisation d’un grand nombre d’actions de l’homme dans la société et s’inscrit au rang des messages que l’environnement social envoie à l’individu ou, réciproquement, que l’Homo Faber apporte à la société globale. Plus précisément, [les] objets sont porteurs de formes, d’une Gestalt au sens précis de la psychologie allemande […]. L’objet est donc communication […]. À cet égard s’applique remarquablement la formule de Mac Luhan « the medium is the message », l’objet porteur de forme est message en dehors même, en plus de ces matérialités »|2|.

 Les Harley-Davidson comme objets cultes

Cette dimension connotative qui se greffe sur la fonction de l’objet a été particulièrement mise en avant par la sémiologie : les travaux de Barthes ou de Baudrillard|3| sont à ce titre éclairants, et c’est dans cette perspective que je voudrais ici me pencher sur les célèbres motos Harley-Davidson, « objets sacrés, patrimoniaux, objets cultes » (Instructions Officielles). De fait, elles articulent à une pure fonction (leur propriété matérielle : le fait de se déplacer rapidement sur un véhicule automoteur à deux roues) un signifié symbolique, imaginaire, émotionnel et affectif en corrélation avec un certain âge d’or de la modernité américaine. Cette signification plus idéologique qui se greffe sur le pur usage se définit donc par une valeur abstraite et symbolique qui détourne l’objet de son usage habituel, pour en faire un objet de rêve fonctionnant comme attribut social : objet-mémoire, objet statutaire, objet de collection.

Easy_Rider_1969Emblématique de la génération hippie, le film Easy Rider (Dennis Hopper, 1969)
a fait de la Harley-Davidson un objet culte, à la fois « mystérieux, fascinant et terrifiant ».

Isabelle Paresys faisait à ce titre remarquer : « la relation à l’objet peut être révélatrice des relations sociales et l’objet devient un véritable véhicule identitaire »|4|. En ce sens, une Harley-Davidson n’est pas une simple machine : véritable œuvre d’art pour certains, objet de culte « qui parle aux yeux, en impose à l’imagination »|5|, elle « incarne le mythe des grands espaces, sous-tendu par la figure archétypale du rebelle, guidé par son rêve de liberté et la volonté d’échapper à l’ordre établi »|6|. Ces propos de Nicolas Riou suggèrent bien qu’il y a projection sur l’objet d’une valeur ajoutée qui n’appartient pas intrinsèquement à l’objet mais s’objective en lui ; l’objet cesse d’être lui-même en devenant un objet culte : « mystérieux, fascinant et terrifiant », pour reprendre les termes de Rudolf Otto à propos du sacré|7|, rempli de puissance extraordinaire et interdit au contact des « profanes », un aspect particulièrement mis en valeur par les Hell’s Angels Motorcycle Club et sa horde des anges de l’enfer, parfois proche du crime organisé.

D’un point de vue ethnologique, on pourrait dire que ces grandes cérémonies collectives des gangs de motards criminalisés, en mêlant à la mort symbolique la renaissance, permettent aux participants de quitter leur statut, leur rang social, pour endosser une nouvelle identité qui culmine dans l’acte meurtrier. La route devient ainsi, dans ces moments de marginalité,  un chemin rituel et initiatique. Je renvoie le lecteur à ces remarques très enrichissantes de Sandra Gorgievski : « Dans les road-movies des années 1970, la moto n’est plus le simple avatar du destrier chevaleresque, mais un instrument de mort, d’où les titres évocateurs de la série produite par Roger Corman, Les Anges de l’enfer à moto (1967). […] Les motards appartiennent au symbole du cheval infernal […]. Ils s’apparentent aux anges exterminateurs, aux démons que sont les combattants à cheval de l’Apocalypse. Dévorant les kilomètres comme des démons hippomorphes, la vitesse de ces monstres, alliée au bruit assourdissant des moteurs, modernise le symbole de l’étalon infernal […] »|8|.

« Harley-Davidson »
(Serge Gainsbourg, 1967)

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
J’appuie sur le starter,
Et voici que je quitte la terre,
J’irai p’t-être au Paradis
Mais dans un train d’enfer.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Et si je meurs demain,
C’est que tel était mon destin,
Je tiens bien moins à la vie
Qu’à mon terrible engin.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Quand je sens en chemin,
Les trépidations de ma machine,
Il me monte des désirs
Dans le creux de mes reins.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Je vais à plus de cent,
Et je me sens à feu et à sang,
Que m’importe de mourir
Les cheveux dans le vent.


Cette intégration de l’objet dans un paradigme symbolique et mythique est particulièrement intéressante à étudier dans la fameuse chanson de Serge Gainsbourg (1967) qui met bien en avant, à travers tout un imaginaire du risque et de l’aventure, la dimension cultuelle, terrifiante et fascinante de la Harley-Davidson. Celle-ci donne en effet à son possesseur le sentiment d’être et d’exister vraiment :

Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
J’appuie sur le starter,
Et voici que je quitte la terre,
J’irai p’t-être au Paradis
Mais dans un train d’enfer.

Comme on le voit à travers les paroles, la chanson mêle au fantasme de puissance une sorte de pulsion primitive mortifère, de plaisir narcissique et auto-érotique, qui fait de la Harley-Davidson un objet de jouissance et de violence sacrificielle, tiraillé entre des forces contraires (terre et ciel, paradis et enfer). Cette relation narcissique à l’objet pourrait à ce titre évoquer la définition que propose en 1757 Charles de Brosses à propos du fétichisme, qu’il considère comme le premier sentiment religieux. De Brosses avait en effet utilisé le terme fétiche pour indiquer une sorte d’excès symbolique des choses qui étaient devenues objets de vénération et de culte. À ce titre, la Harley-Davidson est véritablement un fétiche, c’est-à-dire, pour reprendre les propos de Charles de Brosses, une « forme de religion dans laquelle les objets du culte sont des […] êtres inanimés que l’on divinise ».

Cette croyance en des « choses douées d’une vertu divine » est bien exprimée par exemple dans le film Easy Rider de Dennis Hopper (1969), œuvre mythique de toute une génération. Ainsi, d’un point de vue anthropologique, l’objet-culte cristallise une certaine manière de se rapporter aux objets proche de l’animisme ou de l’idolâtrie. La valeur prend ainsi le pas sur l’utilité puisque l’objet se trouve investi d’une dimension symbolique et d’un coefficient de religiosité dont la finalité est de préserver dans la conscience collective, et plus encore dans l’inconscient collectif, le caractère sacré de l’objet. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1917), Durkheim définit la religion comme un ensemble de croyances et de rites dont la finalité est de distinguer le sacré du profane.

Dès lors, l’objet sacré n’accomplit pas seulement une fonction sociale, mais renvoie à ce que Mircea Eliade dans son Traité d’histoire des religions (1949) nomme une hiérophanie, c’est-à-dire un acte de manifestation du sacré. Rattachée à des valeurs, une histoire, des rites et une hiérarchie très codifiée|9|,
Brigitte Bardot Harley Davidsonla Harley Davidson devient ainsi un objet mythique isolé du profane, séparé du monde ordinaire et commun des « masses ».

Pochette du 45 tours
« Harley Davidson » (1967) →

 Fonction médiatique
et lien tribal

Il y a en outre toute une gestuelle, voire une exhibition du corps, propre à la conduite d’une Harley assez proche du faire voir et du paraître. Ainsi le corps, dans toutes ses attitudes, est concerné, et devient, au même titre que l’objet, communiquant : à la fois motif plastique et support de signification. De là une certaine théâtralité médiatique qui obéit à une véritable mise en scène. Il faut même des habits particuliers|10| pour accéder à la communauté Harley-Davidson, lieu de véritables rites communautaires selon des rôles et une scénographie codifiés qui consacrent l’accomplissement d’une mythologisation de l’objet. Georges Lewi et Jérôme Lacoeuilhe notent à ce sujet : « La marque Harley-Davidson est particulièrement représentative de ce que l’on nomme le lien tribal ou communautaire. En effet, elle s’appuie sur la tribu des « bikers » aux yeux desquels la moto Harley-Davidson est un objet-culte, pour créer un lien particulièrement fort entre les adeptes de la marque »|11|.

Harley Davidson_2En faisant émerger des figures d’idoles ou d’aventuriers qui modèlent notre représentation d’un certain idéal, les Harley-Davidson influencent fortement le rapport à l’apparence et au corps…
Source de l’image : hogeuropegallery.com

C’est ainsi que chaque année, les possesseurs d’une Harley se retrouvent : ces rites à récurrence périodique hypertrophiant la camaraderie virile et la figure légendaire du vétéran, tête brûlée, casse-cou et volontiers macho, suscitent d’une part une intégration identitaire de l’individu au sacré collectif et à l’épique du groupe, et confèrent d’autre part une dimension cérémonielle et quasiment dramaturgique à l’objet. Ainsi les motos Harley-Davidson ont-elles une signification sociale identifiante constitutive du mythe du biker, ce bad boy avec son blouson noir, en quête de grandeur, de transcendance et d’extase. Il y a en effet tout un aspect liturgique, épique et dionysiaque dans ces rassemblements collectifs qui permettent, en revenant à intervalles réguliers, de garantir la cohésion émotionnelle et symbolique du groupe : exaltés comme un acte héroïque, ils sont pour les bikers autant de façons de célébrer la proximité d’une communauté très sélective et d’échapper à la monotonie de la vie moderne en attribuant une valeur rituelle et quasi apologétique à l’objet.

En cela, la possession de l’objet fonde l’existence d’identités selon le subjectivisme le plus absolu, puisqu’elle sépare ceux qui le possèdent des « profanes ». Elle participe ainsi à la mise en scène de soi en faisant de son propriétaire une sorte d’initié, de démiurge conscient de sa puissance transgressive et capable d’un pouvoir ambivalent, à la fois protecteur et destructeur, oscillant entre la fraternité et l’absence de loi. Mais cette transfiguration du sujet débouche aussi sur une transfiguration de l’objet lui-même, puisqu’elle le dote « d’une double existence le faisant exister simultanément sur le mode de l’être et du paraître »|12|. Comme nous l’avons vu, le référentiel et le symbolique s’interpénètrent en effet toujours dans l’objet : la possession de l’objet réel et objectif débouche donc sur la possession de l’objet symbolique et connotatif. Dans cette perspective, la fonction de l’objet n’est plus tant mécanique que sémiotique : une Harley-Davidson n’ayant de signification qu’en vertu de cette dimension hiérophanique|13| qui, en transformant subjectivement l’objet en icône, lui confère un rôle identitaire et sublimé.

© Bruno Rigolt, août 2014

NOTES

1. Ce numéro est consultable en ligne en cliquant ici.
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 2. 
3. Voyez à ce sujet le chapitre intitulé « Sémantique de l’objet » dans L’Aventure sémiologique de Roland Barthes (1985) et l’ouvrage de  Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe (1972), dont quelques extraits sont consultables en ligne.
4. Isabelle Paresys, Paraître et apparences en Europe occidentale : du Moyen Âge à nos jours, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq 2008,  page 125.
5. Définition de l’adjectif « spectaculaire » dans Le Petit Robert.

6. Nicolas Riou, Marketing anatomy : Les nouvelles tendances du marketing passées au scanner, Eyrolles, Paris 2009, page 63.
7. Rudolf Otto, Le Sacré (1917)
8. Sandra Gorgievski, Le Mythe d’Arthur : de l’imaginaire médiéval à la culture de masse, Éditions du Céfal, Liège (Belgique) 2002, page 149.
9. Lire à ce propos : Léo Marie, « Bikers dans l’Ouest. 20 ans de lutte… » in : Le Télégramme (27 mai 2012) ; uniquement la partie intitulée « Des règles, des codes et une hiérarchie très stricts », depuis « Le cœur du chapitre est composé d’officiers et de membres » jusqu’à « signe en voie de disparition, discrétion oblige) ».
10. Alain Bauer, dans son Dictionnaire amoureux du crime (Paris, Plon 2013) note à ce sujet : « [Les Hell’s Angels] possèdent une sorte d’uniforme formé le plus souvent d’une jaquette en cuir (ou d’un blouson). Dans le dos se trouve leur emblème particulier, surmonté d’un demi-cercle en haut, mentionnant le nom du club, souligné d’un autre en bas indiquant la localisation. La face avant du blouson mentionne le « grade » et le nom du club. L’ensemble est dénommé « couleurs ». »
11. Georges Lewi, Jérôme Lacoeuilhe, Branding management : La marque, de l’idée à l’action, Pearson France Paris 2012, page 181.
12. A. J. Greimas, « Pour une sociologie du sens commun », in Du Sens I, Essais sémiotiques, Éd. du Seuil, Paris 1971, page 99.
13. Hiérophanique : suscitant l’expérience du sacré.

Harley-Davidson Harlista CampaignPublicité pour Harley-Davidson Motor Company (Carmichael Lynch), 2009

 Entraînement à la synthèse :
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

 Écriture personnelle

Dans quelle mesure selon vous la possession de certains objets influe-t-elle sur le comportement social ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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Harley Davidson_3Une tribu de « bikers » Harley-Davidson…
Source de l’image : hogeuropegallery.com

The Harley-Davidson Reader, Motorbooks 2006
Plusieurs passages de cet ouvrage sont consultables en ligne.

 

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© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

La citation de la semaine… Gloria Anzaldúa…

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« Pour survivre à la Frontière, il te faut vivre sans frontières, être un croisement de chemins… »

To survive the Borderlands you must live sin fronteras be a crossroads…

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha¹, eres mestizamulata, half-breed ni blanche¹, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,
Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;
moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet²
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra³ aux points de contrôle ;
Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta
gorge ;

In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

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Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

NOTES

1. gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
2. tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
3. la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

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Gloria Anzaldúa ou la « mestiza consciousness »… 

Poète, essayiste, féministe convaincue et militante homosexuelle, Gloria Evangelina Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004)|1| a fortement marqué la vie intellectuelle outre-Atlantique. Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, elle a fait partie des pionnières de la culture Chicana|2| et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse »|3|. Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza. Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. 

Ada Savin montre très bien que « l’œuvre de Gloria Anzaldúa est une tentative de transcender les bipolarités : son homosexualité fait pendant à son sang métissé, sa langue n’est ni l’espagnol ni l’anglais mais un permanent va-et-vient entre les deux idiomes. Sa voix se situe dans l’interstice entre les deux pays, dans le no-man’s-borderlands qui est aussi le site d’une kinesis linguistique. Si l’anglais est une langue acquise, que les écrivains chicanos ne possèdent pas vraiment, l’espagnol porte la marque de leur aliénation culturelle, de la perte douloureuse de la langue d’origine »|4|

Le passage présenté ici est très caractéristique de ce déchirement, de cette blessure ouverte :

Vivre à la frontière ça veut dire
que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole

ni blanche, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
prise dans le feu croisé des camps ennemis
tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;

Mais ce clivage structurel, loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, est riche au contraire d’une « pensée frontalière », nomade et hybride, qui est la prise de conscience de la mestiza, c’est-à-dire prise de conscience de la frontière pensée au féminin. Dénonçant l’ethnocentrisme, l’homophobie et le sexisme aussi bien dans la culture dominante des États-Unis que dans les communautés d’origine mexicaine, Gloria Anzaldúa propose de faire de l’identité métisse (mestizaje identity) la base d’une nouvelle archéologie du savoir, assumant ses différences et ses particularités. Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands« la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis, vers une perspective plus globale, qui inclut plutôt que d’exclure […] [La métisse] possède une personnalité plurielle, elle fonctionne de manière pluraliste »|5|

D’une logique territoriale
à une pensée frontalière trans-territoriale…

Cette « personnalité plurielle », « inspirée par la réalité quotidienne de la Frontera, faite d’hybridité ethnique, de mélanges interlinguistiques et d’appartenance géopolitique incertaine »|6| qui transcende bien évidemment les catégories d’identité, de citoyenneté, de territoire national, puisqu’elle appelle à la solidarité, est très bien exprimée dans le texte par le « Spanglish » qui oblige à une lecture bilingue dont il est difficile de rendre compte en français : « Cuando vives en la frontera / people walk through you, the wind steals your voice ». Matière première du lien social, le langage pour Anzaldúa est donc une enclave de liberté puisqu’il témoigne de la possibilité la plus concrète de dépasser les valeurs normalisatrices pour promouvoir l’identité plurielle d’une « mestiza consciousness ». De fait, toute sa vie et son œuvre se sont construites dans cette conscience d’une subjectivité hybride et métissée : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures — aussi bien des cultures de l’Amérique latine, des gens de couleur et aussi des Européens »|7|.

Comme le montre très bien Carolina Meloni, « sa propre identité est déjà un croisement de frontières. Anzaldúa se définit par sa condition d’étrangère située entre des cultures qui ne la reconnaissent pas comme une égale ; elle se définit aussi par sa condition de femme autre, d’intruse située entre les frontières. Moitié-moitié. Anzaldúa décrit cette scène liminaire comme le non-lieu de la femme d’origine immigrante, lesbienne et de classe sociale pauvre qui habite au sein d’une Amérique blanche, hétérosexuelle et bourgeoise. Géographiquement, Anzaldúa se situe à la frontière, celle qui sépare le Mexique des États-Unis, mais elle possède aussi d’autres frontières beaucoup plus profondes, telles que les frontières identitaires, linguistiques, épistémologiques et sexuelles. Son corps même est un croisement de chemins, une sorte de carrefour. Ni complètement mexicaine, mais pas non plus américaine ; traversée par les deux langues du colonisateur :
Gloria_Anzaldua l’espagnol et l’anglais ; rejetée par la culture traditionnelle mexicaine, et vue comme une étrangère par la culture anglo-saxonne, Anzaldúa revendique une identité hybride, un sujet métis et non homogène »|8|.

Gloria Anzaldúa © →

Repenser le féminisme…

C’est ainsi qu’en défendant une conception relationnelle du monde célébrant la différence et la mixité culturelle, Borderlands a contribué à renouveler le champ épistémologique du féminisme. De fait, à partir des années 70 et surtout dans les années 80, sous l’influence par exemple de Monique Wittig|9|, des écrivaines antillaises francophones ou des mouvements féministes noir-américains, un vaste questionnement beaucoup plus ouvert à d’autres catégories identitaires voit le jour dans le monde quant à l’influence des facteurs de classe et des structures sociales sur la condition des femmes de couleur. Au sein même du féminisme, ces courants de pensée progressistes ont en effet repensé les interrelations entre sexisme et racisme. Dans cet ordre d’idée, citons l’ouvrage édité en collaboration avec Cherrie Moraga, This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color, qui a marqué la littérature féministe dès sa parution, en 1981. Gloria Anzaldúa « y dénonce avec force la marginalisation des femmes et des féministes « de couleur » au sein des théorisations féministes et confronte les féministes « blanches » à leur propre racisme »|10|. En ce sens, le Black Feminism ou le Chicana Feminism se sont définis comme une « minorité dans la minorité », stigmatisant la prétention d’un « féminisme blanc » —hégémonique, occidental et bourgeois, héritier malgré lui du racisme institutionnalisé des sociétés anciennement esclavagistes— à l’universalisme en matière d’oppression sexiste.

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Comme vous le voyez, toute l’originalité de l’écriture migrante et plurielle d’Anzaldúa est de nous amener non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité de genre et de culture, mais aussi à une nouvelle conception des notions de frontière, beaucoup plus subjectives et fictionnelles que géographiques : de fait, une culture ne peut rester vivante que lorsqu’elle est hétérogène et qu’elle met l’accent sur l’altérité. Comment ne pas évoquer pour terminer le nom d’Édouard Glissant|11| dont le questionnement autour du concept de Créolité|12| et de métissage pourrait être rapproché de plusieurs préoccupations d’Anzaldúa relatives à l’hybridation intertextuelle, et tout particulièrement
Gloria_Anzaldua_3au plurilinguisme et à la transculturalité. Pour tous ces auteurs, la manière dont la langue s’hybridise et se cherche dans l’expérience du différent est un vecteur décisif de tolérance, de rencontre des cultures et de compréhension entre les peuples…

© Bruno Rigolt, août 2014

← Gloria Anzaldúa ©

NOTES

1. Pour une biographie très complète (en anglais), voyez cet ouvrage : AnaLouise Keating (ed.), The Gloria Anzaldúa Reader, 2009 Duke University Press, page 325 et s. Une bibliographie est consultable en cliquant ici (University of Minnesota).
2. Chicanos :  Américains d’ascendance mexicaine vivant à la frontière entre le 
Mexique et les Etats-Unis.
3. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222.
4. Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis : Étrangers dans leur propre pays ?, Paris L’Harmattan 1998, page 149.
5. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par 
Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1
6. Salah el Moncef bin Khalifa, op.cit. section 2.
7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15).
8. Carolina Meloni (Universidad Europea de Madrid), « Corps/Texte/Genre : Gloria Anzaldúa et l’écriture organique », in : 
Lectures du genre n° 9, « Dissidences génériques et gender dans les Amériques », page 124. → Lire en ligne.
9. Monique Wittig, The Straight Mind and Other Essays, Boston, Beacon Press, 1992 (compte-rendu de lecture). Édition française : La Pensée straight, Paris, Balland 2001.
10. Julie Depelteau, Subjectivité, différence, interconnexion et affiliation : les théorisations de Gloria E. Anzaldúa contre l’exclusion, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en Science Politique, Université du Québec à Montréal, mars 2011 (« Résumé« ).
11. Édouard Glissant,  Le Discours antillais, Paris, Seuil 1989.
12. Le « linguiste Jean Bernabé et deux romanciers Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant […] définissent la Créolité comme étant « l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol ». Danielle Dumontet, « Le meurtre du père dans la littérature antillaise ou l’émancipation d’une littérature » in Immaculada Linares éd., Littératures francophones, Universitat de València, 1996, pp. 86-87.

→ Les internautes intéressé/es par cet article pourront lire également de très riches contributions dans le n°18 (2011) des Cahiers du CEDREF : « Théories féministes et queers décoloniales. Interventions Chicanas et Latinas états-uniennes » (Sous la direction de Paola Bacchetta, Jules Falquet et Norma Alarcón).

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : André Suarès (fin de l’exposition 2014)


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  André Suarès ♂
Paris, 1936 — Paris, 1995 FRANCE

Hier, jeudi 21 août : Amrita Pritam… INDE
Avec ce poème d’André Suarès s’achève l’édition 2014 d’Un été en poésie…

     

NAVIGATION

___Seul absolument seul.
___Tous, ils dorment. Je veille. Je suis responsable du navire et de la marche. Je sors de la bourrasque ; j’échappe à la gueule du cataclysme : derrière moi encore, le ciel et la mer se mordent jusqu’aux dents, l’émail vole, et en leur rage le fou haineux, le vent, les excite. Tel j’ai été dans la tempête qu’au plein mol¹ des grands calmes : Seul, irréparablement seul.
___À présent, je vais dans le vent. Je me laisse porter, au point mort du cyclone.
___Je ne vois que devant moi. Je laisse le brouillard à l’horizon qui ceinture la poupe, et de tous bords les mornes flottes du passé. Mais je sens ma trace battre, comme si la mer était mon flanc : un sillage de temps ! L’éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée.

___Seul. Absolument seul.
___Le cercle du monde est pour moi ce qu’il est : c’est un zéro de nuit, en vain je suis au centre. Il marche avec moi qui crois marcher. Une lueur brûle au contour : le coucher de la lune, ou le premier regard de telle étoile, ou l’aube quand l’éternel devoir la réveille insupportablement.
___N’étais-je pas un voyageur comme tous, que j’ai, ici, ce souci de la route et de l’équipage ?
___Seul. Absolument seul.

1. mol : caractère de ce qui est mou. Ici, allusion à la mer étale et tranquille.

André Suarès (1868-1948), 1906*
Bouclier du zodiaque, éd. Bibliothèque de l’Occident, Paris 1907.

* Ce poème est souvent daté de 1907, mais avant de paraître dans Bouclier du zodiaque, signalons qu’il a été publié en 1906 dans la revue trimestrielle de littérature Vers et Prose, tome VII (septembre-novembre 1906), pages 102103.

Georges_Rouault_Miserere« Tel j’ai été dans la tempête qu’au plein mol des grands calmes :
Seul, irréparablement seul
… »

Georges Rouault (1871-1958), « Qui ne se grime pas ?» (aquatinte), 1922
Planche VIII du Miserere

Georges_Rouault_paysage_3« … un sillage de temps !
L’éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée…. »

Georges Rouault, « Paysage biblique» (huile sur toile, détail), 1935
Saint-Tropez, musée de l’Annonciade © ADAGP, Paris 2009

Georges_Rouault_paysage_modifié-1« Le cercle du monde est pour moi ce qu’il est :
c’est un zéro de nuit, en vain je suis au centre… »

Georges Rouault, « Paysage » (huile sur toile, coll. partic.)

Georges_Rouault_portrait_Suares« N’étais-je pas un voyageur comme tous…
Seul. Absolument seul. »

Georges Rouault, « Portrait intime d’André Suarès» (lithographie), 1926

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Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Amrita Pritam


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Amrita Pritam 
Gujranwala (Pakistan), 1919 — Delhi (Inde), 2005 INDE

Hier, mercredi 20 août : André Laude… FRANCE
Demain, vendredi 22 août : André Suarès… FRANCE

Une ville…

Une ville
Le grain semé par les étoiles
Est revendu au marché noir ;
Je secoue un sac de nuages,
Le marché ce soir va fermer.
La lune est un veau affamé
Qui tète des tétons taris.
Liée à un pieu la terre-mère
Lèche la mangeoire du ciel.

À la porte de l’hôpital
Combien de mots gisent malades,
Tels vérité, justice, foi,
— toute la foule de valeurs.
Quelqu’un peut-être prescrira
Un médicament salutaire,
Mais il semble pour le moment
Que le terme ait été atteint.

En cette ville il est des lieux
Où vivent des sans-feu-ni-lieu.
Ils sont tout à fait démunis
et leur vie doucement s’en va.
La première nuit de vieillesse
Est venue leur dire à l’oreille
Qu’en cette ville leur jeunesse
Éternelle a été volée.

La nuit a été froide, à l’aube on a trouvé
Dans la rue un corps non identifié.
Le feu du bûcher brûle et personne ne pleure.
Un philosophe est mort, un poète, un mendiant.

Dans les bras d’un homme une fille
A crié, s’est mordue au sang :
Au poste de police on rit,
Dans les cafés on se goberge ;
Des camelots dans les rues passent
Vendant un païsa¹ les nouvelles
Et mettant son corps en lambeaux.

Sous un gulamohar² des gens
Se rencontrent et rient et chantent.
Ils voudraient cacher qu’ils sont morts.
Chacun porte une pierre blanche,
Chacun veille sur son cadavre.

On entend le bruit des machines.
La ville est une imprimerie
Et chaque homme un mot isolé,
Chaque prophète un typographe
Qui veut les faire aller ensemble,
Mais jamais ne naît une phrase.

Cette ville a pour nom Delhi,
Mais ce pourrait en être une autre :
Quelle importance un nom a-t-il ?

Dans les draps sales du présent
La nuit l’on rêve d’avenir,
Ou bien l’on veille, on imagine,
Avant de prendre un somnifère.

Amrita Pritam (1919-2005)
Traduit du panjabi par Denis Matringe.
Revue Europe, « Littératures de l’Inde », (n° 864, avril 2001). Pour voir la présentation de cette parution, cliquez ici.

Poème cité  par Fabienne Shanti Desjardins, « Amrita Pritam, l’un des plus grands écrivains  indiens du XXe siècle », in : La nouvelle Revue de l’Inde, n°2, septembre 2009, « numéro spécial : femmes indiennes », Paris L’Harmattan page 69.

NOTES

1. païsa (païse au pluriel) : centième de roupie indienne (1 roupie = 100 païse).
2. gulamohar (ou gulmohar ) : arbre ornemental à floraison rouge spectaculaire plus connu sous le nom de flamboyant (delonix regia). Au Népal, en Inde et au Pakistan, le flamboyant prend le nom de gulmohar (plus rarement orthographié comme ici gulamohar).

Hema Upadhyay_Dream a wish, wish a dream_2006« Dans les draps sales du présent/La nuit l’on rêve d’avenir… »

Hema Upadhyay (artiste indienne), « Dream a wish, wish a dream » (2006)
Maquette de bidonville réalisée à partir de matériaux de récupération
(cartons, plaques d’aluminium, morceaux de bois, bouts de tuyaux, châssis de voitures…) 

source de l’image : © chemould prescott road – contemporary art gallery

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : André Laude


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  André Laude ♂
Paris, 1936 — Paris, 1995 FRANCE

Hier, mardi 19 août : Jeanne Dortzal… FRANCE
Demain, jeudi 21 août : Amrita Pritam… INDE

     

Le mot n’est pas l’amour…

Le mot n’est pas l’amour
l’amour n’est pas la rue quotidienne
avec ses poissons crevés Ses rats squelettiques
la rue n’est pas le delta des gestes fiévreux
Les gestes fiévreux ne sont pas
le matin du monde
et l’aube des femmes des hommes des vieillards et des enfants
n’est pas cette flaque d’urine au bas du mur de l’usine
l’usine n’est pas la forêt
la forêt n’est pas l’oiseau
qui chante malgré sa gorge rouge
le chant du sang n’est pas la sève d’avril
Un jour peut-être
nous ferons en sorte tous unis
de donner des ailes
au pauvre langage des habitants des limbes.

André Laude (1936-1995)
Poème cité dans C’était hier et c’est demain : anthologie.
Le Printemps des poètes/Seghers « Poésie d’abord », Paris 2004, page 126.

Picasso_Le visage de la Paix« … nous ferons en sorte tous unis
de donner des ailes
au pauvre langage des habitants des limbes
… »

Pablo Picasso, « Le visage de la paix», crayon graphite sur papier, 1951
Paris, Musée national Picasso

Crédit photographique : © Succession Picasso 2008 ; © Réunion des musées nationaux
Source de l’image

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Jeanne Dortzal


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jeanne Dortzal (pseudonyme de Jeanne-Françoise Thomasset) 
Djemaa el Ghazaouet (Algérie), 1878 — (lieu inconnu) 1943 FRANCE

Hier, lundi 18 août : René Char… FRANCE
Demain, mercredi 20 août : André Laude… FRANCE

Le large

J’ai vécu sous un ciel si jeune et si vorace,
La lumière du Sud eut un tel déploiement,
Qu’il me semble avoir bu aux sources de l’espace,
Comme ces condamnés qui marchent dans le vent.

Ma bouche fut la pulpe où l’été qui chavire
Retrouva sa chaleur. Notre sang virginal
Fut le pollen qui danse et féconde et respire,
La terre s’est faite homme et fut l’amant pascal.

Nous avons chevauché dans l’humus et la flore,
Les parfums souterrains charriant des soleils,
Et sous nos pieds géants, entraînés vers l’aurore,
S’accrochait la toison des pays sans pareils.

Rêve apocalyptique où la pensée appelle,
Spasme vers l’inconnu qui vous couche vivant
Dans ce ciel qu’on emporte et qui vous écartèle,
Avec sa croix de sable et son oubli mouvant.

J’ai tenu sous mes poings, la saison démontée,
La lumière qui saoule a jailli sur mes flancs;
Mon vin à moi, celui qui verse, par bolée,
Le jour-dieu qui vendange et saigne au fond des temps.

Corps sculpté par l’absence et dont la ligne fière
N’est qu’un prolongement du désert parcouru.
Ô chair en solitude, ayant fait sa litière
Dans l’azur qui fuyait et que j’ai maintenu.

Ô large, sois ma proie et que tes ailes claquent!
Je t’ai voulu semblable à ce que j’ai rêvé,
Musical et profond comme une nuit de Pâques,
Dans la toute-puissance où l’esprit s’est lavé.

Je t’offre, pour rançon, mes plus riches minutes,
Ma soif émerveillée et mon accouplement
Avec l’herbe, le feu, les sables où je bute,
Et ma cabane d’ange où j’endormais le vent.

Jeanne Dortzal (1878-1943)
La Croix de sable, Aux Éditeurs Associés, Paris 1927, pages 31-32.
Pour accéder au recueil, cliquez ici (ressource proposée par poetesses.fr)

Nuit dans le désert du Sahara_Bruno Rigolt_e« La lumière du Sud eut un tel déploiement,
Qu’il me semble avoir bu aux sources de l’espace
… »

Bruno Rigolt, « Nuit dans le désert au Sahara »
Composition graphique originale
Photographie panoramique retouchée. © Bruno Rigolt, 2014