Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Jorge de Lima


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jorge de Lima ♂
União dos Palmares, Alagoas, 1895 — Rio de Janeiro 1953… BRÉSIL

Hier, mardi 5 août : Hélène Cixous… FRANCE
Demain, jeudi 7 août : Christina Rossetti…  ANGLETERRE

História

Era princesa.
Um libata a adquiriu por um caco de espelho.
Veio encangada para o litoral,
arrastada pelos comboieiros
Peça muito boa: não faltava um dente
e era mais bonita que qualquer inglesa.
No tombadilho o capitão deflorou-a.
Em nagô elevou a voz para Oxalá.
Pôs-se a coçar-se porque ele não ouviu.
Navio negreiro? não; navio tumbeiro.
Depois foi ferrada com uma âncora nas ancas,
depois foi possuída pelos marinheiros,
depois passou pela alfândega,
depois saiu do Valongo,
entrou no amor do feitor,
apaixonou o Sinhô,
enciumou a Sinhá,
apanhou, apanhou, apanhou.
Fugiu para o mato.
Capitão do campo a levou.
Pegou-se com os orixás:
fez bobó de inhame
para Sinhô comer,
fez aluá para ele beber;
fez mandinga para o Sinhô a amar.
A Sinhá mandou arrebentar-lhe os dentes:
Fute, Cafute, Pé-de-pato, Não-sei-que-diga,
avança na branca e me vinga.
Exu escangalha ela, amofina ela,
amuxila ela que eu não tenho defesa de homem,
sou só uma mulher perdida neste mundão.
Neste mundão.
Louvado seja Oxalá.
Para sempre seja louvado.

Jorge de Lima (1895-1953)
Poemas negros, 1947

Histoire

C’était une princesse
Un commerçant l’acheta pour un morceau de verre.
Elle vint sous le joug jusqu’au littoral
tirée par les convoyeurs.
C’était une belle pièce : pas une dent ne lui manquait
et elle était plus jolie qu’une anglaise.
Sur le pont le capitaine la viola.
En nagô elle éleva sa voix vers Oshala.¹
Elle se mit à se gratter parce qu’il ne l’entendit point.
Navire guerrier ? non, navire funéraire.
Puis elle fut marquée d’une ancre à la hanche,
puis possédée par les marins,
puis passa par la douane,
puis sortit de l’entrepôt,
entra dans l’amour du régisseur,
rendit amoureux le Maître,
jalouse la Maîtresse,
fut battue, battue, battue.
Elle prit le maquis.
Un capitaine la reprit.
Elle implora les orishas :
fit un gâteau d’igname
pour le Maître,
fit un breuvage pour qu’il boive,
fit un sortilège pour qu’il aime.
La Maîtresse ordonna qu’on lui brise les dents :
Fute, Cafute, Pied-d’oie, l’Innommé,²
prends la blanche et venge-moi.
Eshu³ brise-la, blesse-la, 
effraie-la, car je n’ai pas la protection d’un homme,
je ne suis qu’une femme perdue dans cette fin de monde.
Dans cette fin de monde.
Loué soit Oshala.
À jamais loué.

Jorge de Lima (1895-1953)
Poèmes afro-brésiliens, 1947

1. Oshala. Le grand Orisha maître du ciel. 
2. Fute, Cafute, Pied-d’oie (Pé de pato en portugais) sont des surnoms populaires du Diable, dont le nom est souvent tabou, ce qui justifie la multiplicité des appellations et son dernier surnom dans le poème, l’Innommé (celui qui n’a pas de nom). 
3. Eshu, le maître des carrefours, est, chez les Yoruba, l’intermédiaire entre les hommes et les orishas, celui qui jette des ponts entre les concepts opposés, celui qui « ouvre » la porte au bien comme au mal. Il correspond au Legba du Vaudou. Les missionnaires partout en Amérique l’ont identifié (à tort) au diable.

Traduction et notes : Lilian Pestre de Almeida
« Jorge de Lima : quelques poèmes afro-brésiliens« , in Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien,
n°30, 1978. Numéro consacré au Brésil, pages 23-38.

Pour télécharger l’article ; PDF  (869 Ko)

Arago_le_châtiment_des_esclaves« Elle vint sous le joug jusqu’au littoral
tirée par les convoyeurs.
C’était une belle pièce »

Illustration : « Châtiment des esclaves (Brésil) », 1817-1818 (détail)
in Jacques Arago, Souvenirs d’un aveugle. Voyage autour du monde, Paris, Hortet et Ozanne, 1839, vol. 1, face à la p. 119
São Paulo, Museu Afro Brasil

Cette gravure publiée dans l’ouvrage d’Arago a été progressivement associé dans l’inconscient collectif brésilien à l’esclave Anastácia : femme bantou déportée d’Afrique et mise en esclavage. L’histoire d’Anastácia est très célèbre au Brésil car elle marque la résistance des déportés. Elle s’est en effet révoltée contre sa condition. Victime de nombreux viols et sévices, et de la jalousie des autres femmes en raison de sa beauté, elle fut condamnée à porter ce masque dégradant qui ne lui était retiré que pour s’alimenter. De nos jours, Anastácia est vénérée par de nombreux Brésiliens. On peut voir deux statues et quelques photographies de la martyre dans l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos à Salvador de Bahia, bâtie par les esclaves noirs à partir de 1704.

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Hélène Cixous


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Hélène Cixous 
Oran (Algérie), 1937 — … FRANCE

Hier, lundi 4 août : Émile Nelligan… CANADA (QUÉBEC)
Demain, mercredi 6 août : Jorge de Lima… BRÉSIL

« Délicatesse du silence »¹

Délicatesse à deux c’est : être d’accord pour ne jamais parler d’une chose secrète que nous partageons — parce qu’elle est si fragile. Mais être d’accord sans un mot ; l’accord aussi est silencieux.
Parce que l’entente sublime c’est de s’accorder le plein silence : le don du sans-mot.
Délicatesse du silence plein de ce que l’on pourrait dire. Parce que le bonheur ce n’est pas de dire : c’est de pouvoir dire…
Penser : chacune nous pensons : mais un jour à la fin nous nous dirons tous les signes que nous nous sommes adressés sans dire mot ? Le dernier jour ? Nous nous dirons tout : d’un seul sourire. Ne dirons rien tant qu’un seul sourire ne suffira pas ?
En pensée nous nous disons tout cela, tout ce que nous ne disons pas, et aussi le silence, silencieusement nous en parlons…
Je déclare : presque tous les livres que j’ai lus ou écrits sont livres de commencements et cheminements. Avec phrases errantes, livres d’erreurs non coupables d’erreurs. A travers tous les livres jusqu’au vrai ? Peut-être ? Je veux la simplicité au-delà des erreurs. C’est peut-être l’erreur suprême. À la fin je le saurai ? Peut-être.

Hélène Cixous (1937-_)
Limonade tout était si infini (fiction), Paris éd. Des femmes,1982, page 265.

1. Le passage ne comporte pas de titre. J’ai choisi à dessein cette expression tirée d’un fragment du texte, parce qu’elle est particulièrement indicatrice du thème.

Pour une présentation de l’ouvrage, voyez ce passage 
(Claudine Guégan Fisher,  La Cosmogonie d’Hélène Cixous, Amsterdam Rodopi 1982, page 336).

Odilon_Redon_Réflexion « mais un jour à la fin nous nous dirons tous les signes
que nous nous sommes adressés sans dire mot ?… »

Odilon Redon (1840-1916), «Réflexions » (pastel ; c. 1900-1905)
Komaki City (Japon), Menard Art Museum

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Émile Nelligan


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  Émile Nelligan ♂
Montréal (Québec), 1879 — 1941… CANADA (QUÉBEC)

Hier, dimanche 3 août : Joyce Mansour… ÉGYPTE
Demain, mardi 5 août : Hélène Cixous… FRANCE

Soir d’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où-vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

Émile Nelligan (1879-1941)
c. 1898
Poésies complètes 1896-1899 (édition Lacourcière), Montréal, Paris, 1952

Bruno_Rigolt_Paysage-dhiver_bords_du_Loing_7« Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre…
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « Soir d’hiver sur les bords du Loing »
Photographie retouchée et peinture numérique (© Bruno Rigolt, 2010, 2014)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Joyce Mansour


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

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Aujourd’hui… Joyce Mansour (née Joyce Patricia Adès) 
Bowden (Angleterre), 1928 — Paris, 1986… ÉGYPTE (auteure d’expression française)

Hier, samedi 2 août : Henri Michaux… FRANCE
Demain, lundi 4 août : Émile Nelligan… CANADA (QUÉBEC)

Qu’il te souvienne

Qu’il te souvienne
L’heure du soir
Où nageaient au loin
Les îles riantes
De notre amour
Qu’il te souvienne
Le chien blanc
Les yeux crayeux
Le mufle flamand
Assoiffé de puissance
Sous le pansement de sa peur
Qu’il te souvienne
Les perles du soleil
Jetées sur le sable
Comme autant de fosses profondes…

Joyce Mansour (1928-1986)
Trous noirs, Bruxelles, La Pierre d’Alun,1986
Prose & Poésie, Paris, Actes Sud, 1991, page 599

Cité dans Voi(es)x de l’autre : Poètes femmes, XIXe-XXIe siècles,
Études réunies et présentées par Patricia Godi-Tkatchoux, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal 2010, page 151.

paysage_mauve_2 « Qu’il te souvienne l’heure du soir où nageaient au loin
les îles riantes de notre amour… »

© Bruno Rigolt, paysage virtuel, 2010

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Henri Michaux


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Aujourd’hui…  Henri Michaux ♂
Namur (Belgique), 1899 — Paris, 1984… FRANCE (naturalisé)

Hier, vendredi 1er août : Monique Wittig… FRANCE
Demain, dimanche 3 août : Joyce Mansour… ÉGYPTE

Dans la nuit

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplis de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.

Henri Michaux (1899-1984)
Un certain Plume, 1930

Pierre Kuentz a publié une remarquable analyse de ce texte : « Clés sans serrure. Analyse de Dans la nuit de Michaux ». In Littérature, n°6, 1972, mai 1972. pp. 56-65.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1972_num_6_2_1954

Worthing Pier_modifié-1« Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « Worthing Pier », Angleterre (West Sussex), 2008
Photographie retouchée et dessin numérique (© Bruno Rigolt, 2008, 2014)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Monique Wittig


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Monique Wittig ♀
1935, Dannemarie (France) — Tucson (Arizona, États-Unis), 2003… FRANCE

Hier, jeudi 31 juillet : Georges Rodenbach…  BELGIQUE
Demain, samedi 2 août : Henri Michaux… FRANCE

TOUT GESTE EST RENVERSEMENT¹

URSULE OBI ANTIGONE
ANTIGONE AGNETHE
NON—SIGNES DÉCHIRANT
SURGIS VIOLENCE DU BLANC
DU VIVACE DU BEL AUJOURD’HUI
D’UN GRAND COUP D’AILE IVRE²
TROUÉ DÉCHIRÉ LE CORPS
(INTOLÉRABLE)
ÉCRIT PAR DÉFAUTS

SURGIS NON—SIGNES ENSEMBLE
ÉVIDENTS—DÉSIGNÉ LE TEXTE
(PAR MYRIADES CONSTELLATIONS)
QUI MANQUE

LACUNES LACUNES LACUNES
CONTRE TEXTES
CONTRE SENS
CE QUI EST À ÉCRIRE VIOLENCE
HORS TEXTE
DANS UNE AUTRE ÉCRITURE
PRESSANT MENAÇANT
MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT.

Monique Wittig (1935-2003)
Les Guérillères, 1969 (fin du livre)
Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, page 205

Sonia_Delaunay« MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT »

Sonia Delaunay (1885-1979), « Rythme Couleur 1076 »
Lille, Palais des Beaux-Arts

NOTES

1. « TOUT GESTE EST RENVERSEMENT » : bien que ce poème qui clôt Les Guérillères ne comporte pas de titre, il m’a paru opportun d’exploiter cette phrase : elle apparaît en effet au début du roman de Monique Wittig et fait écho aux derniers mots du texte : « SANS RELÂCHE/GESTE RENVERSEMENT ».
Pour mieux comprendre certains des symboles de ce poème, le lecteur pourra lire utilement :
– Catherine Écarnot, « Des milliers de sphères, « l’univers » de Monique Wittig »
– Anaïs Frantz, « Faire et défaire le mythe dans Les Guérillères de Monique Wittig »
– Pour découvrir d’autres extraits des Guérillères, l’internaute pourra feuilleter : Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire. Anthologie du Moyen-Âge à nos jours, 2006, Yale University Press, volume 2, page 308 et s.

2. Allusion au célèbre sonnet de Stéphane Mallarmé « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui  » :
_Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
_Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
_[…]