Corrigé BTS Synthèse Génération(s) Les âges de la vie perturbés… L’interminable adulescence

logo-bts-generations-epc-corrige_1.1291133190.jpgEntraînement BTS :

Devenir adulte… Rester jeune…

« Génération(s), les âges de la vie perturbés »

                  

Corrigé de la synthèse

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[Le corpus, très fourni (5 documents), et particulièrement dense, explique la longueur inhabituelle de cette synthèse].

Dans le contexte de crise et d’instabilité sociétales (¹) qui est le nôtre, la réflexion sur la signification du devenir dans les sociétés modernes a pris une dimension essentielle : tel est l’enjeu de ce corpus qui nous invite à réfléchir aux conditions d’accession à l’âge adulte des générations actuelles. C’est en sociologue qu’Olivier Galland aborde cette réflexion en montrant que la jeunesse est avant tout un passage dont les frontières et la définition ont évolué au cours de l’histoire. Cécile van De Velde quant à elle, soumet à une lecture comparative la question du traitement de la jeunesse dans différentes sociétés européennes. Mais il revient aux philosophes Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot de mettre l’accent sur les difficultés à devenir adulte dans un monde où les repères générationnels se sont brouillés. Enfin, c’est sur un mode plaisant mais non moins essentiel que la célèbre affiche du film Tanguy et que la campagne publicitaire pour la marque « Petit Bateau » (documents 4 et 5) réinvestissent ces questionnements que nous nous proposons d’aborder selon une triple perspective : si tous les documents renvoient à l’importance de la jeunesse dans les sociétés actuelles, ils soulignent corrélativement les difficultés à définir cette jeunesse, en fonction des modèles culturels, économiques ou sociaux dominants. Enfin, toute la question sera de savoir comment devenir adulte et aspirer à grandir dans des systèmes où le jeunisme semble être devenu une axiologie (²) dominante.

                   

Un constat s’impose d’emblée : si la jeunesse est devenue un enjeu capital pour comprendre les facteurs qui régissent notre modernité, elle a aussi entraîné un certain « brouillage générationnel » et discrédité la notion même d’adulte, particulièrement dans nos sociétés où l’allongement des études et les difficultés d’insertion retardent le passage de l’enfance à la maturité. Tel est le sens de l’article d’Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot intitulé « Une crise de l’âge adulte ? » et paru en mai 2008 dans le numéro 193 de la revue Sciences Humaines. Pour les auteurs, non seulement le passage à la maturité est source d’interrogation et d’incertitude chez les jeunes, mais aussi d’appréhension et de crainte pour les adultes eux-mêmes, au point que personne ne semble plus vouloir assumer son âge. L’affiche du film Tanguy réalisé par Étienne Chatiliez en 2001 est illustrative de ce refus de grandir par peur d’affronter le monde. Le personnage principal, Tanguy, a vingt-huit ans et vit toujours chez ses parents. Sur l’affiche du film, nous le voyons radieux et assis en costume entre son père et sa mère, qui eux, en pyjama dans leur lit, arborent une mine plutôt contrariée. Si ce film est devenu un véritable phénomène de société, c’est que l' »adulescence » est le signe tangible d’une génération pour qui l’âge adulte symbolise d’abord le spectre du vieillissement et de la mort. Comme le faisaient remarquer Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, refuser de grandir, c’est conséquemment refuser l’identité adulte.

Cette exaltation de la jeunesse caractéristique des dernières décennies a fini par répandre dans les esprits la conviction que passer de l’enfance à l’âge adulte était forcément un déclin. La mercatique a d’ailleurs exploité opportunément ce phénomène de société. Ainsi, la campagne publicitaire « Les mois » pour la marque « Petit Bateau » (2009), par son aspect intergénérationnel, se joue avec espièglerie du jeunisme de notre époque qui a fini par envahir les rapports parents-enfants : on y voit des bébés, des adultes, des jeunes et des seniors présentés deux par deux (« Elodie 216 mois, Evan 13 mois » par exemple ou bien encore « Chantal 241 mois, Robert 888 mois ») et le slogan résonne comme une promesse en clin d’œil : « Petit Bateau pour toujours ». Néanmoins, la publicité pourrait prêter à une certaine confusion, voire à de la complaisance en faisant de la jeunesse une valeur en soi, en l’érigeant en valeur suprême : le fait que les âges soient évoqués en mois ne relève-t-il pas, au delà de l’humour évident, d’une démagogie flatteuse ? Dès lors, n’est-il pas permis de parler d’une « confusion des âges » pour reprendre les propos d’Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot ? Alors que les jeunes rêvent de devenir adultes, les adultes redoutent de vieillir et aspirent à retomber en enfance : ne « surtout pas faire son âge » semble donc être devenu l’unique credo des sociétés contemporaines. Une telle approche complique encore davantage l’acquisition des attributs du statut d’adulte.

Dès lors, un premier constat s’impose : il est très difficile d’aborder objectivement la jeunesse. Olivier Galland, directeur de recherche au CNRS analyse ainsi dans un entretien publié en 2008 par France Diplomatie la notion de jeunesse en tant que catégorie sociale et culturelle spécifique, qu’il conviendrait d’étudier selon lui en se gardant de toute représentation par trop idéologique. L’auteur montre bien comment, particulièrement dans notre pays, les débats n’ont fait souvent qu’alimenter la stigmatisation de la jeunesse alors qu’il faudrait l’aborder « comme un passage entre d’autres âges de la vie, comme une portion du cycle de vie ». Ces propos sont à mettre en relation avec l’analyse proposée par Cécile Van de Velde. Dans « Jeunesses d’Europe, trajectoires comparées » (revue Projet n° 305, juillet 2008), l’auteure souligne combien le modèle français, essentiellement corporatiste et cloisonné, a pu favoriser une approche rigide des jeunes au détriment par exemple de l’approche scandinave où domine une vision de la jeunesse inscrite dans une logique de développement personnel et de cheminement exploratoire, qui légitime au sein même de la société l’émancipation individuelle.

            

Comme nous le comprenons, si la question de la jeunesse est un enjeu prospectif majeur pour aborder les formes de passage à l’âge adulte, les modèles d’analyse existants n’ont pas toujours pris en considération la spécificité de cette jeunesse. À ce titre, Olivier Galland rappelle combien l’idéal d’émancipation et de citoyenneté développé par les Lumières, et corrélativement la montée des processus d’individualisation et de confrontation sociale, ont favorisé l’émergence de modèles d’intervention étatique n’envisageant la jeunesse que sous un aspect conflictuel : les « jeunes » qu’il faut cadrer pour éviter tout débordement, s’opposant aux « vieux ». En fait, plus qu’une période de déviance ou de contestation de l’ordre établi, l’auteur estime que la jeunesse est d’abord « un âge de grande fragilité ». Fragilité qui résulte de facteurs sociaux comme les inégalités intergénérationnelles ou de facteurs économiques comme la restructuration industrielle qu’a connue la France ces dernières décennies. Ces facteurs ont non seulement accentué les incertitudes mais ils ont été source d’une angoisse face à l’avenir. Le spectre de la précarité, voire de la marginalisation sociale, proportionnel à la non qualification de certains jeunes, est en effet devenu l’un des facteurs les plus discriminants aujourd’hui, et explique en partie la montée de la violence et des communautarismes auprès des non-diplômés, particulièrement dans des sociétés où l’opulence consumériste et les valeurs libertaires ont été érigées en modèle social.

Sa réflexion rejoint l’analyse de Cécile van De Velde à propos de la jeunesse française : d’après elle, l’entrée dans l’âge adulte, vécue comme un engagement solennel, tend à faire de la jeunesse une période de construction identitaire et professionnelle qui catégorise hiérarchiquement les individus selon une logique trop déterministe. La difficulté d’un retour à la formation dans la vie active tend par exemple à ériger le niveau initial de poursuite d’études en critère unique de réussite sociale et d’intégration professionnelle. Cette approche de la jeunesse ne va donc pas sans difficultés : comme nous l’avons vu, les pays scandinaves, où domine également une forme de jeunesse longue, l’inscrivent plus judicieusement dans une logique de développement personnel et de cheminement exploratoire, qui légitime au sein même de la société l’émancipation individuelle et la socialisation extrafamiliale. Comme le dit l’auteure, « rester chez ses parents est associé à une « perte de temps », un « isolement » néfaste, voire « dangereux » empêchant de « devenir adulte », et freinant la construction d’une « vie à soi ». Il n’est pas besoin de faire de nouveau référence au film Tanguy pour s’en convaincre.

De nos remarques précédentes ressort une vérité essentielle : à savoir que les modèles classiques d’entrée dans la vie adulte ne semblent plus suffire pour aborder la diversité grandissante que vivent les jeunes aujourd’hui. L’étude comparative menée par Cécile van De Velde montre bien que la multiplicité des destins au sein de la nouvelle génération européenne empêche tout traitement global. Si en France par exemple, la jeunesse est en proie à l’adultisation précoce et à l’autonomisation, elle reste confrontée à une absence de statut et condamnée à dépendre, au moins financièrement, des parents. Au Royaume-Uni au contraire, l’accès au statut social et familial d’adulte est d’autant plus rapide que l’État n’intervient pas financièrement dans l’accompagnement vocationnel des jeunes, selon une logique libérale qui prône avant tout l’autofinancement, la responsabilité individuelle et l’autonomisation. Enfin, en Espagne, les facteurs culturels mais aussi la crise et la précarité professionnelle conditionnent largement le maintien tardif des jeunes au sein de la sphère familiale. De fait, le foyer parental n’est quitté que très tardivement. L’intérêt de cette approche comparative est bien de montrer que d’un pays à l’autre, le chemin pour devenir adulte s’inscrit largement dans des logiques culturelles et des déterminismes historiques profondément ancrés dans l’inconscient collectif.

            

En fait, tous les textes du corpus montrent que l’idéal adulte d’aujourd’hui est d’autant plus douloureux et difficile à atteindre qu’il exigerait une réconciliation avec l’idée de société, au sens historique du terme, tâche exigeante, et idéal difficile à acquérir car il est en contradiction avec le modèle social de l’individualisme occidental, qui pousse les adultes à ne pas assumer leur âge. Pour Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot en effet, une telle attitude amène l’individu à entrer en contradiction non seulement avec les autres mais plus encore avec soi-même par peur d’affronter sa propre singularité face au monde. Les deux philosophes mais aussi le sociologue Olivier Galland montrent donc qu’il est devenu plus compliqué de devenir adulte pour des raisons culturelles et structurelles, mais aussi conjoncturelles liées à l’incertitude économique et enfin parce que la transmission des valeurs est devenue plus difficile dans le monde d’aujourd’hui où les jeunes doivent de plus en plus se trouver seuls des modèles normatifs. L’affiche du film Tanguy est d’ailleurs illustrative de cette faillite du modèle éducatif parental. On pourrait tout aussi bien évoquer la campagne publicitaire « Petit Bateau » qui, en brouillant les repères générationnels et normatifs, propose une vision fragilisée de l’état adulte, et plus globalement de la société dans son ensemble.

Comme nous le comprenons, ce qu’on appelait autrefois les rites de passage est au cœur même du débat. Comme le remarquent avec justesse  Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, même de nos jours, le long chemin pour devenir adulte s’organise en étapes rythmées par des crises et qui préparent à affronter la maturité, qui est toujours considérée comme le but ultime de la vie. Non seulement, pour les auteurs, le fait de vouloir accéder à l’âge adulte reste encore un objectif marquant de l’existence, mais, malgré l’apparent jeunisme de notre société, chacun aspire à cet idéal de maturité, qui peut être défini par l’expérience, qui est le rapport au monde, la responsabilité qui est le rapport aux autres, et l’authenticité qui est le rapport à soi-même. Mais comment atteindre cet idéal quand les conditions d’accession à l’âge adulte ont été modifiées, tout comme la représentation du statut de l’adulte ? Ainsi que nous le remarquions, l’affiche du film Tanguy de même que les photographies pour la marque « Petit Bateau » sont à ce titre éclairantes. Tous les textes du corpus nous rappellent enfin explicitement ou implicitement combien la multiplication des rites de passage dans les sociétés modernes a eu pour effet d’étaler et de fragmenter à l’infini les attributs sociaux de la maturité. 

Au terme de ce travail, interrogeons-nous : la question de la jeunesse est l’un des problèmes de société les plus importants qui se posent à notre modernité. Cécile Van de Velde montre bien qu’être adulte aujourd’hui coïncide avec de multiples représentations en fonction des cultures. Mais comme l’indique Olivier Galland, ces représentations sont plus fragmentées que par le passé. De même, « les autres phases, qui marquaient auparavant le passage à l’âge adulte, sont devenues plus floues ». C’était également l’intérêt de la réflexion d’Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot de montrer que l’instabilité de la construction sociale de l’adulte s’explique en partie par l’échec de la formation identitaire dans une culture occidentale bouleversée, qui se cherche de nouvelles valeurs, mais qui a perdu ses repères et qu’il est devenu plus difficile d’appréhender. Au-delà de la question de l’effacement des frontières entre le monde de l’enfance et le monde de l’âge adulte, c’est donc tout le problème de notre modernité qui se trouve ici posé : La désorganisation des repères symboliques et culturels commande en effet d’aborder différemment les questions intergénérationnelles et plus largement les pratiques de l’intervention sociale.

                

Bruno Rigolt

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Notes
(1) Sociétal : qui est relatif aux valeurs et aux normes instituées d’une société.
(2) axiologie : qui se réfère aux valeurs éthiques et morales.

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© Bruno Rigolt, (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), novembre 2010

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).