Entraînement BTS n°2 Thème 2 Le rire : absurde et non-sens

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Entraînement 2010-2011 n°2. Thème 2 (”Le rire”) : Absurde et non-sens

logo_entrainement_bts_rire.1287841841.jpgJe vous propose dans cet entraînement de réfléchir à ce qui unit le rire à l’absurde. L’absurde en effet permet la déformation et l’hyperbolisation du réel jusqu’à provoquer le rire. Mais derrière l’absurde résonne souvent le pathétique de la condition humaine : ainsi, le rire est-il imprégné de tragique. Par la transcription d’un univers où le grotesque envahit la banalité de l’Histoire et désordonne le réel, la Métamorphose de Kafka (document 4) ou les Temps modernes de Chaplin (document 1) apparaissent comme la préfiguration angoissante de la condition humaine dont les impératifs finissent par avilir les individus, au point de les transformer symboliquement en cloportes (Kafka) ou en pantins (Chaplin).

À ce titre, comme l’ont bien montré les auteurs de l’antithéâtre (ou théâtre de l’absurde), de la tragédie au rire, il n’y a qu’un pas… Le texte de Ionesco (document 2) est évidemment à mettre en relation avec En attendant Godot (document 3) : publiée en 1952, la pièce nous présente deux clochards, Vladimir et Estragon, qui attendent un personnage nommé Godot qui leur est inconnu, dont ils ne savent même pas ce qu’ils attendent de lui, et dont ils ne sont pas sûrs de sa venue. C’est dans ce contexte absurde que s’engage entre les deux vagabonds une pseudo-conversation qui ne mène à rien, au sens propre comme au sens figuré : ainsi qu’il est écrit, il n’y a « rien à faire » et « rien à voir » ; les personnages ne font rien, ils attendent.

Cette condition humaine tournée en dérision finit donc par faire rire : rire de dérision, rire d’angoisse face à l’insignifiance de nos actions : la tragédie, c’est l’existence même. Chez Kafka et Beckett particulièrement, mais aussi chez Chaplin, le fantastique absurde et grotesque entre en résonance avec des préoccupations métaphysiques qui révèlent surtout le non-sens social et la solitude de l’homme. C’est dans ce vide existentiel que réside précisément le sens du rire confronté à l’absurde : l’intérêt principal du corpus présenté est ainsi de nous amener à une réflexion morale sur un monde condamné par l’absurdité de ses guerres, de ses injustices, de ses massacres, un monde où l’humanité tente de survivre dans l’attente, ou l’oubli, de la fin…

Niveau de difficulté : ***  (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
Prérequis : avoir lu obligatoirement le support de cours : « Antithéâtre et absurde » pour bien interpréter les documents 2 et 3)
    
  • Document 1, Charlie Chaplin, Les Temps modernes, 1936
  • Document 2, Eugène Ionesco, Notes et Contre-notes (extrait), Paris, Gallimard 1962
  • Document 3, Samuel Beckett, En attendant Godot, scène d’exposition, 1953
  • Document 4, Franz Kafka, La Métamorphose, chapitre 1 (extraits), 1915, éd. Librio, 1988 (traduction : Bernard Lortholary)

Consignes

  • Première partie (synthèse) : Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée en confrontant les documents du corpus.
  • Deuxième partie (écriture personnelle) : L’absurdité vous fait-elle rire ?

                  

  • Document 1, Charlie Chaplin, Les Temps modernes, 1936

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  • Document 2, Eugène Ionesco, Notes et Contre-notes (extrait), Gallimard 1962

« Je n’ai jamais compris, pour ma part, la différence que l’on fait entre comique et tragique. Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. Le comique est tragique, et la tragédie de l’homme dérisoire. Le comique n’offre pas d’issue. Je dis « désespérant », mais, en réalité, il est au-delà ou en deçà du désespoir ou de l’espoir. Pour certains, le tragique peut paraître, en un sens, réconfortant, car, s’il veut exprimer l’impuissance de l’homme vaincu, brisé par la fatalité par exemple, le tragique reconnaît, par là même, la réalité d’une fatalité, d’un destin, de Lois régissant l’univers, incompréhensibles parfois, mais objectives. Et cette impuissance humaine, cette inutilité de nos efforts peut aussi, en un sens, paraître comique. J’ai intitulé mes comédies antipièces, drames comiques, et mes drames pseudo-drames ou farces tragiques, car, me semble-t-il, le comique est tragique, et la tragédie de l’homme est dérisoire ».

  • Document 3, Samuel Beckett, En attendant Godot, scène d’exposition, 1953

Route à la campagne, avec arbre. Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence.
Même jeu.
Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau). – Rien à faire.
VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées). – Je commence à le croire. (il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant. Vladimir, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (il se recueille, songeant au combat. À Estragon.) – Alors, te revoilà, toi.
ESTRAGON. – Tu crois ?
VLADIMIR. – Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.
ESTRAGON. – Moi aussi.
VLADIMIR. – Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (il tend la main à Estragon.)
ESTRAGON (avec irritation). – Tout à l’heure, tout à l’heure. Silence.
VLADIMIR (froissé, froidement). – Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?
ESTRAGON. – Dans un fossé.
VLADIMIR (épaté). – Un fossé Où ça ?
ESTRAGON (sans geste). – Par là.
VLADIMIR. – Et on ne t’a pas battu ?
ESTRAGON. – Si… Pas trop.
VLADIMIR. – Toujours les mêmes.
ESTRAGON – Les mêmes ? Je ne sais pas. (Silence).
VLADIMIR. – Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision.) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.
ESTRAGON (piqué au vif). – Et après ?
VLADIMIR (accablé). – C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON. – Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR. – La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant Il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu‘est-ce que tu fais ?
ESTRAGON. – Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?
VLADIMIR. – Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.
ESTRAGON (faiblement). – Aide-moi !
VLADIMIR. – Tu as mal ?
ESTRAGON. – Mal ! Il me demande si j’ai mal !
VLADIMIR (avec emportement). – Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi, je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.
ESTRAGON. – Tu as eu mal ?
VLADIMIR. – Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !
ESTRAGON (pointant l’index). – Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR (se penchant). – C’est vrai. (il se boutonne.) Pas de laisser aller dans les petites choses.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR (rêveusement). – Le dernier moment.. (il médite.) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
ESTRAGON. – Tu ne veux pas m’aider ?
VLADIMIR. – Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet). Comment dire ? Soulagé et en même temps-. (Il cherche) épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) – Alors ?
ESTRAGON. – Rien.
VLADIMIR. – Fais voir.
ESTRAGON. – Il n’y a rien à voir.

  • Document 4, Franz Kafka, La Métamorphose, chapitre 1 (1915),  éd. Librio, 1988 (traduction : Bernard Lortholary)

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce -, on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique, « Et si je redormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position. Quelque énergie qu’il mit à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter, et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.

« Ah, mon Dieu », songea-t-il, « quel métier fatigant j’ai choisi ! Jour après jour en tournée. Les affaires vous énervent bien plus qu’au siège même de la firme, et par-dessus le marché je dois subir le tracas des déplacements, le souci des correspondances ferroviaires, les repas irréguliers et mauvais, et des contacts humains qui changent sans cesse, ne durent jamais, ne deviennent jamais cordiaux. Que le diable emporte tout cela ! » Il sentit une légère démangeaison au sommet de son abdomen ; se traîna lentement sur le dos en se rapprochant du montant du lit afin de pouvoir mieux redresser la tête ; trouva l’endroit qui le démangeait et qui était tout couvert de petits points blancs dont il ne sut que penser ; et il voulut palper l’endroit avec une patte, mais il la retira aussitôt, car à ce contact il fut tout parcouru de frissons glacés.

Il glissa et reprit sa position antérieure. « À force de se lever tôt », pensa-t-il, « on devient complètement stupide. L’être humain a besoin de son sommeil. D’autres représentants vivent comme des femmes de harem. Quand, par exemple, moi je rentre à l’hôtel dans le courant de la matinée pour transcrire les commandes que j’ai obtenues, ces messieurs n’en sont encore qu’à prendre leur petit déjeuner. Je devrais essayer ça avec mon patron ; je serais viré immédiatement. Qui sait, du reste, si ce ne serait pas une très bonne chose pour moi. Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, il y a longtemps que j’aurais donné ma démission, je me serais présenté devant le patron et je lui aurais dit ma façon de penser, du fond du cœur. De quoi le faire tomber de son comptoir ! Il faut dire que ce ne sont pas des manières, de s’asseoir sur le comptoir et de parler de là-haut à l’employé, qui de plus est obligé d’approcher tout près, parce que le patron est sourd. Enfin, je n’ai pas encore abandonné tout espoir ; une fois que j’aurai réuni l’argent nécessaire pour rembourser la dette de mes parents envers lui – j’estime que cela prendra encore de cinq à six ans -, je ferai absolument la chose. Alors, je trancherai dans le vif. Mais enfin, pour le moment, il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. »

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Documents complémentaires

 

Publié par

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).