Support de cours BTS Comment définir une génération ?

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Comment définir une logo-bts.1286101599.jpggénération ?

De nombreux sociologues et historiens se sont interrogés sur le concept de génération. Comme l’ont remarqué avec pertinence Dominique Labbé et Maurice Croisat, si « le mot « génération » connaît une grande vogue […] l’historien l’utilise avec plus de méfiance. Outil commode mais sans doute trop polysémique, le concept doit être défini et délimité avec soin pour éviter les contresens ». De fait, il n’est pas facile de définir une génération. Je vous invite pour commencer à lire le début de ce chapitre, « De la question sociologique des générations », dans lequel Pierre Favre (1) rappelle les définitions communément admises et les difficultés qu’elles posent (lisez surtout les pages 283 à 285) :

Comme vous le voyez, l’auteur montre bien les difficultés liées à une définition précise de la notion de génération, au point que certains sociologues ont renoncé « à l’usage d’un terme qu’ils estiment finalement peu éclairant pour l’analyse de la dynamique sociale » (2). C’est essentiellement au vingtième siècle que l’on cherche à circonscrire la notion de génération. Des auteurs comme José Ortega y Gasset et bien sûr Karl Mannheim (que vous avez étudié en cours) ont esquissé dans les années 1920 les principes d’une « théorie générationnelle » en soulignant l’importance de l’histoire et du contexte social pour comprendre la formation d’une conscience générationnelle. À ce titre, ils ont montré combien la référence exclusive à l’année de naissance qui prévalait pour définir une génération, conduisait à un découpage arbitraire par tranche d’âge, bien souvent peu pertinent. C’est donc davantage en tant que fondement d’une identité individuelle et communautaire qu’il faut envisager le concept de génération : ainsi, la convergence de destins individuels et de l’histoire sociale permet de mieux appréhender la notion, et plus largement la dynamique des conflits inter et intragénérationnels.

Le texte ci-dessous propose une analyse très pertinente de la notion de génération et envisage plusieurs problématiques auxquelles je vous conseille de réfléchir pour le BTS :

« La notion de génération »

Dominique Labbé, Maurice Croisat, La Fin des syndicats ?, « Logiques sociales », L’Harmattan, Paris 1992, pages 60-61
Ce sont les historiens qui les premiers ont utilisé ce concept que Marc Bloch définissait comme étant « une communauté d’empreinte venant d’une communauté d’âge » (*). Vivre ensemble, au même âge, les mêmes expériences historiques serait suffisant pour conférer une empreinte commune. Dans cette perspective, le phénomène générationnel implique l’existence d’un cadre de représentations mentales, d’un système de pensée et d’action propre à chaque groupe d’âge. Malgré la diversité des situations et des trajectoires individuelles, les membres d’une même génération auraient en commun une mémoire, une conscience reposant sur des valeurs particulières. Pour la France, cette vision du phénomène générationnel est ancienne. Il est communément admis qu’au vingtième siècle quelques grandes générations se sont succédées : on parle de la « génération du feu » pour désigner les anciens combattants de 1914-18, de la « génération de la résistance » ou encore dans les années soixante, on découvre les « teenagers ». De même pour l’étude d’un groupe social, en l’occurrence les ouvriers, Gérard Noiriel utilise cette notion de préférence aux catégories de l’INSEE. Pour lui, une génération est « Un ensemble d’individus ayant vécu les mêmes expériences fondatrices et connu les mêmes formes initiales de socialisation (**) ».
[…] Plusieurs questions restent sans réponse : est-ce l’état civil qui est déterminant ou bien l’expérience vécue en commun ? Comment repérer les événements majeurs qui fondent cette empreinte commune ? Peut-on passer d’une expérience individuelle à un phénomène collectif ? Un événement a-t-il le même impact sur tous les membres de la société qui le vivent ? »
(*) Marc Bloch, Apologie pour l’Histoire, Paris, A. Colin 1961, p. 94. Cité par Jean-Pierre Azema, « La clef générationnelle », Vingtième siècle, avril-juin 1989, p. 4.
(**) Gérard Noiriel, Les Ouvriers dans la société française (XIXe-XXe siècle), Paris, Seuil 1986, p. 195-236.

L’événement générateur

Un autre élément qui mérite d’être retenu pour appréhender la notion de génération est ce qu’on a appelé « l’événement générateur ». À ce titre, une rupture socio-historique (une guerre, une crise, une révolution, etc.) constitue un phénomène fondateur ou « événement générateur » suffisamment fort pour bouleverser l’ensemble des valeurs ou modifier le destin d’un très grand nombre d’individus et fonder en retour une appartenance générationnelle qui englobe en les transcendant les destinées individuelles. Pour ne retenir qu’un exemple, la Révolution française, en tant que rupture politico-historique brutale introduite dans les institutions sociales, constitue un événement générateur essentiel pour comprendre l’apparition de ce qu’on appellera la « génération romantique ». Je vous laisse découvrir ce texte très intéressant qui pose clairement la notion d’événement générateur :

« L’événement générateur »

Pierre favre, « De la question sociologique des générations », in Jean Crête, Pierre Favre (sous la direction de), Générations et politique, Economica/Presses de L’Université Laval, 1989, page 310.

Une génération naît « à chaque événement considérable ; l’événement étant précisément considéré comme décisif parce qu’une génération y forge son identité, y éprouve sa contemporanéité, s’approprie son temps, y source sa mémoire collective. Si l’on adopte ainsi l’idée qu’il doit y avoir, pour qu’une génération se constitue, un événement politique inaugural, il est indispensable d’en précier exactement les modalités d’application. Il est nécessaire pour cela d’approfondir la notion d’exposition à un événement. Que peut signifier, s’agissant de délimiter une génération, être exposé à un événement ? […]. La définition d’une génération est, dans une telle optique, soumise à une limite matérielle […]. La limite matérielle se conçoit immédiatement de manière négative : on peut dire quels sont ceux qui ne peuvent pas appartenir à une génération, parce qu’ils n’ont pu être exposés à l’événement générateur. […] Si l’on fait l’hypothèse qu’une génération de 68 existe, on peut considérer que, sauf rares exceptions, pour tous ceux qui sont nés avant 1953-1954 (donc qui avaient moins de 14-15 ans pour prendre une limite volontairement basse), il n’y a pas pu avoir exposition suffisante à l’événement. […] On voit qu’ici, l’exposition à l’événement est considéré[e] comme impliquant une participation possible à l’événement : pour appartenir à la génération de 68, il faut, non pas être « monté sur les barricades », mais avoir été en âge de le faire, avoir été l’exact contemporain des participants les plus actifs. […].

La génération comme processus de construction symbolique

Mais allons plus loin : la notion de génération ne renvoie pas seulement à une histoire et à un temps réels : renvoyée à une mémoire commune d’événements spécifiques, la génération se constitue plutôt « après coup » dans un processus de construction symbolique. C’est le regard rétrospectif porté par les discours, les médias, les historiens, etc. qui finit donc par associer la notion de génération à une construction symbolique et sociale. Comme le remarque Claudine Attius-Donfut, « nommer une génération, n’est-ce pas produire un symbole historique et créer une mémoire ? » Elle ajoute : « la procédure qui consiste à associer un événement (mémorisé ou mythifié) à une génération relève d’une mémoire collective qui elle-même appartient à plusieurs générations » (3).

Il est donc important d’envisager la génération en tant que processus symbolique. L’appartenance à une génération relèvera moins du fait historique lui-même que de la manière dont un ensemble d’individus se représentera le fait historique en l’inscrivant dans le champ culturel et symbolique de la transmission des valeurs. C’est pourquoi l’étude du contexte est si importante pour comprendre le concept de génération. De fait, l’environnement représente une forme symbolique de médiation par laquelle l’individu, prenant conscience de sa propre existence sociale et institutionnelle, grâce à son appartenance à un ensemble générationnel, qui représente la dimension collective de son identité individuelle, se sent adhérer à un destin commun, à des valeurs collectives, etc.

Prenons l’exemple de ce qu’on a appelé la « génération Rap » : la reconnaissance publique dont jouit actuellement ce mouvement culturel tendrait à en faire un véritable phénomène de société. D’instituant et transgressif dans les années 80, il semble être devenu aujourd’hui “institué”, voire “institutionnalisé”. D’un point de vue symbolique, cette légitimation générationnelle est intéressante puisqu’elle a permis à un certain nombre d’individus qui se reconnaissaient comme porteurs d’un positionnement et d’un discours fondé sur l’altérité et le repli identitaire, de se construire progressivement une destinée symbolique ainsi qu’une mémoire collective : dès lors, on peut parler d’une véritable “nostalgie générationnelle” qui amène à se poser plusieurs questions : comment la “Génération Rap” se définit-elle dans la France en crise d’aujourd’hui, confrontée aux réalités institutionnelles et sociales de la mondialisation ? Comment se situe-t-elle par rapport au passé, dans un monde plus fragmenté que jamais ? Quelles valeurs de transmission et de partage va-t-elle véhiculer ? L’émergence d’un ”mythe du Rap” est ainsi lié à une crise de la signification identitaire.

Comme nous le voyons, le concept de génération s’inscrit largement dans la logique symbolique de l’appartenance et de la quête identitaires. Ainsi que le notait Bruno Ackermann, le concept de génération induit « la prise de conscience d’un groupe en tant que génération » (4). Mais cette prise de conscience de l’appartenance générationnelle n’est pas seulement politique, sociale, culturelle ou biologique. Elle est également prise de conscience au niveau collectif d’un temps qui s’inscrit au carrefour du vécu et du symbolique. L’une des questions qui se pose est je crois celle-ci : si l’on accepte l’idée selon laquelle se définir par rapport à une génération, c’est d’abord se situer dans le temps, comment les individus parviendront-ils à se situer dans un temps marqué de plus en plus par les processus d’accélération temporelle et la disparition de l’idée de société au sens historique du terme ?

Conclusion

Peut-on encore parler en effet d’une dynamique des générations dans un monde où les ressources qui permettaient aux individus de s’engager dans des projets font défaut ? Dans un monde où la remise en cause des modèles sociaux et idéologiques creuse les fractures générationnelles ? Dans un monde enfin où ce qui rattachait les individus à des stabilités structurelles ou des déterminations sociales a disparu ? Si réfléchir aux générations revient donc à réfléchir à la façon dont les individus inscrivent dans l’histoire et les mythes collectifs leurs propres revendications, toute la question est de savoir comment définir une génération dans des systèmes où l’accélération débridée de l’innovation, la mutation de plus en plus rapide des identités et la mondialisation ont remis en cause l’idée même de l’État-nation ? On peut formuler différemment la question : comment définir une génération quand la société décrit une histoire dans laquelle manque le problème historique ?

© Bruno Rigolt, octobre 2010 (Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, Montargis, france).
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Notes
(1) Pierre favre, « De la question sociologique des générations », in Jean Crête, Pierre Favre (sous la direction de), Générations et politique, Economica/Presses de L’Université Laval, 1989, page 310.
(2) Par Anne-Marie Dieu, Valeurs et associations : entre changement et continuité, L’Harmattan « Logiques sociales », Paris 1999, p. 69.
(3) Claudine Attias-Donfut, Sociologie des générations. L’empreinte du temps, PUF, Paris, 1988.
(4) Bruno Ackermann, Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle, volume 1, Labor & Fides, Genève 1996, p. 26.

Publié par

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).