Classes de Première Séries technologiques Le corrigé de l’EAF 2012 (1/2) : les questions

Voici la première partie du corrigé de l’épreuve écrite du Baccalauréat technologique, consacrée aux deux questions. Les éléments de corrigé pour les travaux d’écriture (commentaire, dissertation, invention) seront mis en ligne prochainement.

  • Pour accéder au sujet ainsi qu’au corpus de textes, cliquez ici.

EAF Technologique : corrigé (1/2)

Rappel des questions :

I – Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique. (6 points)

  • Question 1 : Quels pronoms personnels désignent l’adolescent dans ces trois poèmes ? Comment interpréter ces choix différents ? (3 points)
  • Question 2 : Quelles expériences vécues par les adolescents évoquent ces poèmes ? Que leur apportent-elles ? (3 points)

Remarques préliminaires
Chacune des deux questions comportait pour plus de clarté deux sous-questions : elles abordaient les textes sous des angles divers allant du repérage et de l’observation à l’interprétation textuelle plus globale. L’une des difficultés, que vous avez sans doute ressentie, était de répondre « de façon […] synthétique » alors que la diversité des situations d’énonciation pouvait amener à considérer les textes de manière singulière. Il fallait essayer cependant de confronter les écrits afin de mieux mettre en perspective les expériences d’adolescents relatées dans le corpus.

En outre, même si le libellé ne le précisait pas, il est toujours valorisant comme vous le savez, de rédiger quelques propos introductifs, même très brefs, permettant de présenter le corpus : certains d’entre vous ont ainsi peut-être contextualisé historiquement les textes, ou abordé la thématique de l’adolescence. Plus finement, on pouvait remarquer que le groupement se caractérisait sur le plan de la forme par une grande diversité : le poème d’Arthur Rimbaud par exemple obéit à une structure régulière (huit quatrains d’alexandrins à rimes croisées), alors que le poème de Blaise Cendrars, rédigé en vers libres, ne respecte pas une forme définie ni une rythmique fixe. Enfin, le texte de René Char, non versifié, contribue à l’esthétique du poème en prose, qui répond bien à un souci de brièveté et d’intensité d’effet.

Question 1

• Les poèmes présentés dans le corpus évoquent trois formes singulières d’expériences d’adolescents, comme en témoignent les personnes grammaticales différentes : le pronom Je dans le poème de Cendrars, le On et le Vous dans la poésie de Rimbaud, et enfin les pronoms Il et l’ chez René Char.

• Le poème de Blaise Cendrars est le seul à privilégier la première personne du singulier : « […] j’étais en mon adolescence/J’avais à peine seize ans […] ». Comme nous le voyons, le locuteur adresse directement au lecteur, sous forme biographique, l’image qu’il a construite de lui-même et qu’il veut transmettre directement. Le Je  introduit donc très explicitement la notion de texte autobiographique sur un mode rétrospectif qui s’efforce de raconter une histoire vécue intensément. À ce titre, le paratexte rappelle que « ce récit d’un jeune narrateur » est « nourri de références à l’histoire de Cendrars ».

Les deux autres textes impliquaient quant à eux une certaine mise à distance du sujet énonciateur. Ainsi, le pronom personnel On dans le poème de Rimbaud confère une universalité à sa pensée dans laquelle tout lecteur peut se reconnaître : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ». Cette maxime d’ordre général, qui est presque une définition de l’adolescence (remarquez la valeur du présent) cible également le lecteur par l’emploi du pronom Vous, un peu comme si Rimbaud nous prêtait en quelque sorte ses propres sentiments.

Enfin, le texte de René Char relate à travers la figure d’un enfant meurtri, une douloureuse expérience personnelle. À cet égard, l’absence de paratexte pouvait induire en erreur tant l’emploi de la troisième personne (Il ; l’), caractéristique du récit, confère un certain recul du sujet énonciateur : ainsi l’auteur semble-t-il se mettre à distance de son propre vécu pour lui donner une portée plus générale : « l’adolescent souffleté » devenant ainsi le symbole dramatique d’un adolescent anonyme, plongé dans son drame le plus secret mais aussi le plus universel.

Question 2

Les expériences vécues par les adolescents vont de la légèreté désinvolte et insouciante évoquée dans le poème de Rimbaud à la violence subie comme en témoigne le récit dramatique de René Char.

Tous les textes présentent d’abord l’adolescence comme une période d’émancipation individuelle et d’affranchissement identitaire. Chez Rimbaud, cette soif de liberté se fait grâce à la découverte des premiers émois amoureux : « On se laisse griser » (v. 13) ; « La sève est du champagne et vous monte à la tête » (v. 14) ; « On divague » (v. 15) : « Le cœur fou Robinsonne » (v. 17). Ce néologisme, construit sur le titre du roman d’aventure Robinson Crusoé, évoque plus particulièrement l’envie d’évasion ainsi que les escapades légères et quelque peu futiles d’un adolescent fugueur en mal d’aventure.

Dans le poème de Blaise Cendrars, l’émancipation de l’enfance est plus encore suggérée par l’éloignement géographique. Ainsi le titre Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France peut-il se lire comme une invitation au voyage. Comme chez Rimbaud, la figure de l’adolescent aventurier est présentée à travers les motifs de la fugue et de l’insoumission : « mon adolescence était alors si ardente et si folle » (v. 6). En outre, le lexique du désir (« J’avais soif » v. 17 ; « J’avais faim » v. 26) ainsi que les tournures anaphoriques (« Et ») traduisent bien la fougue et l’emportement du jeune homme, incapable d’ « aller jusqu’au bout » des choses (v. 25). Sans doute convient-il de noter ici le champ lexical de la violence : « et tous les verres/J’aurais voulu les boire et les casser » (v. 27, 28) ; « fournaise de glaives » (v. 32) ; « j’aurais voulu broyer tous les os/Et arracher toutes les langues » (v. 33, 34) : comme le Rimbaud du « Bateau Ivre », on a l’impression que tout anéantir et tout briser est pour le jeune Cendrars l »unique moyen de vivre pleinement sa vie.

Enfin, le texte de René Char, s’il évoque comme les autres écrits une fugue (« il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux »), se singularise d’abord par l’évocation dramatique de l’enfance maltraitée : « souffleté » ; « les mêmes coups qui l’envoyaient au sol » ; « saignerait » : « l’iniquité d’un seul ». Toutefois, il convient de noter que ce récit poignant met en avant, comme les autres poèmes du groupement, la construction de l’adolescence en tant que processus d’affirmation de soi : « Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût résistant » : ces propos donnent en effet l’impression que la violence subie rend l’adolescent plus fort (« fût résistant »), et plus à même de se construire.

Dépassant l’anecdote, tous ces textes à forte valeur autobiographique présentent ainsi l’adolescence comme une expérience de crise et de rupture identitaires. Mais cette volonté d’affranchissement est aussi vécue comme un processus de passage et de revendication existentielle qui nous amène à mieux percevoir, à travers le regard introspectif et rétrospectif que les auteurs portent sur eux-mêmes, le rôle de la poésie qui est de sublimer les désillusions de la vie par la recherche d’un idéal.

NB : ce corrigé est un peu plus développé afin que chacune et chacun puisse retrouver dans les réponses des éléments de son propre travail. Bien entendu, on n’attendait pas de la part des candidats des remarques aussi exhaustives.

Bruno Rigolt

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).