BTS Entraînement n°7… Détour et déviance…

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°7. Thème 2 : « Le détour »

Je vous propose dans ce septième entraînement un sujet inédit qui s’inscrit dans le thème du détour. C’est plus précisément la problématique de la norme et de la déviance qui est abordée ici.
Pour traiter le sujet, vous pouvez vous aider de ces supports de cours, disponibles sur le site :
Niveau de difficulté : *** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)

Corpus

  • Document n°2, Lautréamont, Les Chants de Maldoror (extrait du Chant I, 1869)
Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne…je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Etre suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée,dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant je sens que ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant je sens que je respire ! Comme un condamné … qui va bientôt monter à l’échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je tourne lentement mon col de droite à gauche, pendant des heures entières ; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment […] je regarde subitement l’horizon, à travers les rares interstices laissés par les broussailles qui recouvrent l’entrée : je ne vois rien ! Rien … si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau… Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume ?
  • Document n°3 Le Corbusier, Vers une architecture,1923 (“La ville comme jeu des formes sous la lumière”). Texte reproduit dans Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
“La ville est un outil de travail.
Les villes ne remplissent plus normalement cette fonction. Elles sont inefficaces : elles usent le corps, elles contrecarrent l’esprit.
Le désordre qui s’y multiplie est offensant : leur déchéance blesse notre amour-propre et froisse notre dignité.
Elles ne sont pas dignes de l’époque : elles ne sont plus dignes de nous.
Une ville !
C’est la mainmise de l’homme sur la nature. C’est une action humaine contre la nature, un organisme humain de protection et de travail. C’est une création.
Conséquence des tracés réguliers, la série.
Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types).
[…] Le terrain biscornu absorbe toutes les facultés créatrices de l’architecte et épuise son homme. L’œuvre qui en résulte est biscornue -par définition- avorton bancal, solution hermétique…”
  • Document n°4 René Huyghe « Un incroyable dressage » (Dialogues avec le visible, éd. Flammarion, Paris 1955)

Hier, on expliquait à l’individu le sens du geste qui était requis de lui; l’avis, la pancarte l’énonçaient intelligiblement; il s’y résolvait parce qu’il le comprenait. Aujourd’hui, on l’entraîne à répondre par un réflexe rapide et escompté à une sensation convenue. Il n’y a pas si longtemps qu’à l’entrée de chaque village, l’automobiliste pouvait apprendre en vertu de quel arrêté municipal il lui était prescrit de ne point dépasser une vitesse déterminée, et d’ailleurs modeste ! Ailleurs, le silence était sollicité et le motif – un hôpital, une clinique – en était expliqué. Depuis, le Code de la route n’a plus voulu connaître et faire connaître que des lignes, des silhouettes condensées tenant lieu d’injonctions: un S dressé comme un serpent ? Le tournant est proche ! Deux ombres chinoises simplifiées se tenant par la main ? Attention à l’école ! Le signe fait balle sur la rétine. Notre vie s’organise autour de sensations élémentaires, sonnerie, feu rouge, ou vert, barre sur un disque coloré, etc., qui, par un incroyable dressage, commandent des actes appropriés.
Domaine de la rue, collectif par destination, dira-t-on. Qu’à cela ne tienne ! Franchissons le mur de la vie privée, de la vie la plus privée, celui du cabinet de toilette. Il n’y a pas si longtemps que le confort «victorien» prévoyait deux robinets, où se lisaient les mots «chaud» et «froid », correspondant à une idée fort indigente, mais enfin à une idée. L’homme pressé entend en faire l’économie. C’est alors que le mot devient signe, en s’abrégeant : deux lettresC et F suffisent. Cet appel même modéré aux facultés raisonnantes était sans doute encore excessif, car, depuis quelques années, deux taches, une rouge et une bleue, l’ont supplanté. Leur compréhension ne passe plus par les mêmes voies; elle emprunte désormais celles de la sensation : le rouge, lié à l’apparence du feu, du métal en fusion, est couleur chaude; le bleu est couleur froide, celle de l’eau, de la glace. Ces indicatifs n’ont que faire de la pensée : un audacieux court-circuit leur permet de ne plus l’emprunter et d’établir une connexion directe entre la sensation perçue et l’action conséquente.
Les mots, les mots tout-puissants de la civilisation du livre cèdent au vertige général : ils abdiquent, ils se recroquevillent, ils passent à l’ennemi. Il appartenait au vingtième siècle de créer la compression artificielle du texte dans ces revues spécialisées que sont les « Digests », où les originaux sont livrés à des équipes non plus de rédacteurs, mais de réducteurs. Depuis, la grande presse a répandu l’usage des “pictures” où l’adjonction d’images permet de ne garder que quelques phrases ramenées à leur simple expression, procédé jusque-là réservé aux journaux d’enfants. L’exposé de la pensée, parallèlement, perd ses caractères discursifs pour produire des effets plus soudains, plus proches de la sensation; il vise davantage au concentré pour parvenir à cette forme moderne, le slogan, où la notion incluse, à force de se ramasser, en arrive à imiter l’effet d’un choc sensoriel et son automatisme. La phrase glisse au heurt visuel. Stéréotypée, elle ne demande plus à être comprise, mais seulement reconnue.

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  • Vous ferez une synthèse concise… (vous connaissez la suite, non ?)
  • Travail d’écriture personnelle : « faire un détour », est-ce toujours dévier du droit chemin ?

Quelques conseils pour la synthèse

Le corpus est diffcile. Les auteurs en effet définissent de façon très subjective leur rapport à la norme : le détour pour l’un sera la norme pour l’autre. Comment dans ces conditions organiser la réflexion ?
  1. Vous avez intérêt dans un premier temps à partir de la notion communément admise de norme (une règle à suivre). C’est par rapport à la définition de celle-ci qu’il faudra problématiser les documents (Le texte de Le Corbusier, d’inspiration fonctionnaliste, propose une vision très explicite non seulement de la norme en architecture mais aussi de la norme sociale ; la photographie suggère également bien l’idée d’une règle prescriptive qui s’impose à tous. De même, c’est par rapport à des systèmes de valeur qu’il faut situer la marginalité de Lautréamont ou la réflexion de Huyghe, qui en appelle très explicitement au rejet du conditionnement social).
  2. Dans une deuxième partie, privilégiez l’idée selon laquelle la société, le « système », et plus particulièrement la vie moderne nous auraient peut-être « détournés » de la valeur des choses (c’est le détour au sens négatif) : la photographie (très neutre : donc vous pouvez l’interpréter comme vous voulez) peut être située dans cette perspective de critique du conformisme, de même que le texte de Lautréamont ou de René Huyghe (à confronter avec la réflexion de Le Corbusier, influencée par un certain « eugénisme » social, très répandu dans les années 1930).
  3. Dans une troisième partie, vous pouvez réfléchir à la signification « positive » du détour comme appel à d’autres valeurs (refus de l’hypocrisie « bourgeoise », recherche de la vérité, de l’authenticité chez Lautréamont, appel à un retour au « sens » pour Huyghe (refus de la société de consommation et de son nihilisme), réflexion (implicite) sur d’autres « voies », d’autres « chemins » possibles à partir de la photographie. On peut en déduire que le détour est par définition « individualiste » et « transgressif » par opposition à la vision très idéologique (en fait favorable au  collectivisme) chez Le Corbusier pour qui le détour s’apparente à une déviance.
Bon courage. Vous pouvez m’envoyer par courriel vos propositions.

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).