Dossier Culture générale/BTS… Modernité et architecture : l’impossible détour

Dans le support de cours intitulé « Le détour : thème et variations » (à lire impérativement avant d’aborder cet article, plus difficile d’approche) je terminais sur ces mots : « Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour. »

  
 

L’idée du présent article est d’étayer ces remarques par une réflexion approfondie sur l’architecture moderne, en particulier à partir des travaux de Le Corbusier, en passant par l’architecture des pays totalitaires et l’architecture virtuelle des sociétés postmodernes. Mon interprétation de ces nouveaux paradigmes architecturaux est de montrer qu’ils participent d’une tentation utopique : supprimer au-delà du détour, par définition transgressif, l’Histoire elle-même…

Modernité et architecture :

L’impossible détour

Les nouveaux paradigmes architecturaux : supprimer le détour

Dans son livre phare intitulé Vers une architecture (1923), Le Corbusier énonce la notion de « machine à habiter ». Une maison selon lui est une « machine à habiter ». Par sa prétention à l’universalité inspirée des Lumières et la rationalité de ses formes, elle doit soumettre de facto le beau à l’utile : « Quand une chose répond à un besoin elle est belle » explique Le Corbusier. Mais les besoins dont parle l’architecte sont-ils vraiment des besoins humains ? Ne s’agirait-il pas davantage de « besoins idéologiques » s’inscrivant dans une conception fonctionnaliste de la société ? Stéréotypes d’une époque certes, mais qui a profondément modifié les valeurs de notre monde. C’est à la Libération face à la crise du logement que Le Corbusier pourra mettre en œuvre des principes architecturaux novateurs en réalisant des cités bâties sur ce nouveau modèle, unitedhabitation.1240769019.jpget qui ont largement légitimé l’éventrement des centres historiques entrepris en France pendant les Trente Glorieuses.

Construite entre 1947 et 1952, « l’unité d’habitation » de Marseille est à ce titre conçue comme une ville dans la ville : autosuffisante, elle est inspirée du phalanstère fouriériste et des « maisons communes » expérimentées en URSS à partir des années 1920. L’unité se présente comme un immense bloc de béton. À l’intérieur, outre les appartements (Le Corbusier parle de « cellules d’habitation »), on trouve une rue commerçante, d’autres rues intérieures, un restaurant, des salles de réunion… Et sur le toit un « centre civique » composé d’une crèche, d’un théâtre en plein air, d’une piscine, d’une salle de gymnastique…

Comme on le voit, le concept architectural du Corbusier enferme un concept idéologique empreint certes d’idéaux de fraternité et de partage (édification d’un modèle social), mais aussi d’une forte dimension systémique. unitedhabitation1.1240769223.jpgDans ses Principes fondamentaux d’urbanisme moderne, il aborde l’individu à partir du tout, l’homme à partir du système. En tant qu’espace clos et infini, sa cité idéale illustre une société rationaliste dominée par la ligne droite et l’angle droit. Implicitement, en troublant l’harmonie, la courbe devient un élément du superflu : d’ailleurs Le Corbusier n’hésite pas à interpréter le détour comme une marque antisociale d’individualisme qui paralyse le système.

Reconnaissons-le : supprimer le détour en rationalisant l’espace revenait à déshumaniser la construction ; l’architecture fonctionnaliste n’a-t-elle pas du même coup déshumanisé la société ? On pourrait à ce titre s’interroger sur la légitimité du projet de « ville contemporaine pour trois millions d’habitants » conçu en 1922 (image ci-dessous). Le Corbusier le justifiera par ces mots : « La ville se meurt d’être non géométrique. Bâtir à l’air libre c’est remplacer le terrain biscornu, insensé qui est le seul existant aujourd’hui, par un terrain régulier. Hors de cela pas de salut«  (1). De fait, son plan de ville n’est pas sans suggérer les dangers d’un rationalisme qui irait jusqu’au bout de sa logique : ce n’est pas une ville, c’est une société de la finitude. Dominée par la ligne droite, cette géographie d’angle impose des archétypes architecturaux rigides, impersonnels.

Vers un « eugénisme architectural »…

La ville nouvelle, telle que l’imagine Le Corbusier est donc l’expression même du fonctionnalisme appliqué à l’architecture. Il a été dit à cet égard : « Dans le monde du travail, être « fonctionnel » est un impératif par rapport auquel être « courtois », « intelligent » ou « flegmatique » apparaissent comme des qualités secondes » (2). Cette recherche de la « pureté » parfaite qui revient sans cesse sous la plume du Corbusier dans ses textes, s’articule autour d’une obsession de la décadence et d’une peur de la dégénérescence. La fondation d’un nouvel ordre architectural et idéologique va promouvoir chez lui une sorte « d’eugénisme architectural », fortement lié à la construction d’un « homme nouveau » et à la recherche d’un ordre social parfait.

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Le Corbusier, Ville contemporaine pour trois millions d’habitants (1922)
© FLC / VG Bild-Kunst, Bonn, 2007

Je vous laisse découvrir ce texte qui en dit long :

La ville est un outil de travail.
Les villes ne remplissent plus normalement cette fonction. Elles sont inefficaces : elles usent le corps, elles contrecarrent l’esprit.
Le désordre qui s’y multiplie est offensant : leur déchéance blesse notre amour-propre et froisse notre dignité.
Elles ne sont pas dignes de l’époque : elles ne sont plus dignes de nous.
Une ville !
C’est la mainmise de l’homme sur la nature. C’est une action humaine contre la nature, un organisme humain de protection et de travail. C’est une création.
Conséquence des tracés réguliers, la série.
Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types).
[…] Le terrain biscornu absorbe toutes les facultés créatrices de l’architecte et épuise son homme. L’œuvre qui en résulte est biscornue -par définition- avorton bancal, solution hermétique… » (3)

Supprimer le « biscornu », « l’insensé », « l’avorton bancal » et rechercher la « Perfection » : les mots du Corbusier sont édifiants et caractéristiques de ce que j’ai appelé l’eugénisme architectural. Entre l’architecte et l’idéologie, les liens sont étroits : le détour relèverait avant tout du domaine de l’anormalité, du pathologique, de l’imparfait, de la marginalité. Contre le désordre, l’ordre. Contre le pluralisme démocratique, la pensée unitaire posée comme fondement et comme fin en soi. alainfarel.1240768049.jpgComme le dit Alain Farel (4), « dans un tel contexte, l’efficacité reliée à la sérialité, à l’économie, à l’objectivité devient le but prioritaire pour répondre de la meilleure façon aux besoins sociaux ». D’où cette obsession de la ligne droite aseptisée et cette volonté de supprimer « la flânerie, le détour, l’arrêt improvisé, la surprise qui illumine l’instant » (ibid.). Henri Gaudin (La Cabane et le labyrinthe, éd. Mardaga, Liège 1989) voit à cet égard qu’en posant « la droite comme vérité absolue d’une géographie urbaine », on a nié l’obstacle, le détour, l’improviste.

Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des cités modernes, l’avènement d’un « Big Brother » architectural comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard. Hasard et détour sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant le sanctuaire, le « paradis » de la cité, qui devient une sorte de projection sacrée du cosmos. Victor I. Stoichita dans une étude intitulée « La cité idéale, Préhistoire du texte utopique » (5) écrivait : « La tentation utopique est la tentation de vivre dans un symbole ». Il ajoutait : « De là découle l’ambiguïté de tout projet utopique, qui s’offre en tant que manifestation parfaite de l’idée de structure. Chaque cité idéale est, premièrement, un plan [… qui] suit un symbolisme lié au mouvement de centrer et de concentrer. Par rapport au « manque de structure » de l’espace profane, l’espace utopique offre un excès de structure« . Mais si la cité idéale de Thomas More était une utopie humaniste, la cité idéale du Corbusier est une utopie fonctionnaliste, qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices.

Un discours sur la fin des temps

À côté de son orientation fonctionnaliste, la ville utopique du Corbusier a aussi une origine eschatologique et philosophique : elle est un discours sur la fin des temps. Largement influencée par l’idéologie communiste, elle préfigure une sorte de « fin de l’histoire », autrement dit une évolution de l’histoire qui trouverait son terme dans une structure architecturale totale (totalitaire ?) ouverte aux archétypes universels de la fin des temps : un monde conservateur, sans évolution majeure, refusant le détour, les crises, du fait même du caractère égalitaire de son organisation sociale. Il y aurait ainsi un « sens » à l’histoire marqué par la « fin de la lutte des classes » et l’avènement d’une société qui serait enfin réconciliée avec elle-même.

Voici comment Le Corbusier décrit cette « esthétique de la ville » nouvelle : « Un nouveau module vaste (400 mètres) l’anime toute. Le quadrillage régulier de ses rues recoupées à 400 mètres et 200 mètres est uniforme (orientation facile du voyageur) » (1). Ce monde de maillage, de « quadrillage » de l’espace public, ce monde « uniforme » qui veut contribuer au bien-être de l’homme en lui imposant une cohérence sociale et un ordre nouveaux, ce monde dont rêve le père de la « Cité radieuse » et qui prétend lutter contre le libéralisme et l’individualisme, ne peut que générer une architecture totalitaire, à l’opposé des sinuosités de la ville ancienne. « Aux détours obligés qui contrarient tout parcours […] répond le plan parfaitement net. Et le parcours direct. Car tourner, dévier du chemin rectiligne, présuppose un repère référentiel par rapport auquel se situer ; et un tel système de positionnement n’existe pas sur une surface à l’abstraction nivelante. On est donc contraint d’avancer sur une ligne droite » (A. Farel, op. cit.). Dans un tel monde, l’homme ne peut plus se perdre… Le complexe, le tortueux, le secret, la cachette n’ont plus cours.

Drancy (Seine-Saint-Denis), Cité de la Muette
Eugène Beaudouin, Marcel Lods (Architectes) ; Eugène Mopin (Ingénieur)
Construite de 1931 à 1935, la cité de la Muette occupe une place particulière dans l’histoire de l’architecture : elle est en effet le premier grand ensemble d’habitation (1200 logements) à être construit à partir d’éléments standardisés préfabriqués en série…

 Je voudrais revenir sur le terme de « quadrillage » utilisé par Le Corbusier. Il faut ici faire référence à la critique de la société disciplinaire et plus globalement du contrôle social qu’avait formulée Michel Foucault au cours des années 1970 dans Surveiller et punir. La « pénalisation du social » amènera à ce que Foucault appelle le « quadrillage disciplinaire » : en ce sens, le quadrillage qu’évoque Le Corbusier n’est-il pas à l’image du panoptique de Bentham ? Nous verrons en terminant cet article combien l’informatique a créé à son tour un quadrillage panoptique, encore plus insidieux et plus efficace du fait même de son invisibilité. Si Bentham croyait que la société devait être organisée avec des réseaux d’observateurs, d’informateurs et une délation populaire institutionnalisée, le panoptique postmoderne va recréer d’autres réseaux : l’informatique amène en effet de plus en plus les individus à se contrôler et à se surveiller mutuellement via les réseaux sociaux.

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Bucarest, l’ancienne « Maison du Peuple » 
aujourd’hui siège du parlement roumain →
Image tirée du film Casa Cea Mare (La Grande Maison)

L’architecture fasciste

Pour en revenir à notre propos, comment ne pas évoquer ici l’architecture fasciste ? Comme approche globalisante de l’État, elle recouvre une réalité urbanistique conçue à la fois comme une théorie unificatrice de la société et comme un dispositif structural de normalisation idéologique. Monumentalité, axialité, centralité : ces trois notions sont, sans conteste, applicables à l’architecture totalitaire. De fait, la cité fasciste ou stalinienne accentuera plus encore cette impression de déterminisme et de refus du détour que nous constations. Maria Rosa Chiapparo rappelle que « l’urbanisme fut alors un instrument privilégié donnant à voir immédiatement l’action du régime, frappant aisément les imaginaires, imposant sournoisement la nouvelle conception de l’État et un contrôle généralisé du territoire. En cela le régime affichait une tendance à l’esthétisation de la politique. La population se retrouva encadrée dans un vaste système autoréférentiel, qui donnait corps et sens à la mise en place du fascisme. […] Cette uniformisation des masses était une mesure de protection contre l’individualisme libéral et moderne, cause présumée de la crise de valeurs du monde occidental. Si ces interventions urbanistiques donnent visibilité au régime, en même temps elles attestent le lien chongqing.1240765820.jpgintrinsèque entre création artistique et idéologie au cœur de la société de masse » (6).

© Reuters. Voir aussi cette page du journal Libération dont est tirée la photographie.

C’est bien la raison pour laquelle les sociétés totalitaires ont à ce point lutté contre l’idée même de mouvement, associée à un risque de déviance et de transgression. Uniformiser, c’est conséquemment refuser l’individualisme, c’est niveler, normaliser. Par définition, le détour appartient à l’ordre de l’individuel. L’image de la maison de Wu Ping et de son mari, Yang Wu, couple d’expropriés rebelles de Chongqing a fait le tour du monde… Cette précaire bicoque d’un étage sans eau ni électricité, dans laquelle le couple tenait une gargote au rez-de-chaussée, incarne à elle seule cette idée du détour que j’évoquais à l’instant. Elle symbolise en effet un refus de la structure, de la norme référentielle : l’individualisme contre l’uniformité collectiviste, l’histoire, la liberté contre le déterminisme, le désordre contre l’ordre normatif. Dans un article intitulé « L’urbanisme du quotidien face au totalitarisme » (7), Véronique Germain n’hésite pas à dire par exemple de l’idéologie totalitaire qu’elle s’est « attachée à transformer l’homme en « homme nouveau » dans ses gestes journaliers, sa vie de tous les jours, ambition commune aux mouvements et régimes politiques apparentés au fascisme. […] « L’homme nouveau » apparaît très vite comme un facteur d’hygiène, d’ordre et de cohérence sociale nouvelle, comme une cause pour lutter contre l’urbanisation désordonnée du libéralisme du dix-neuvième siècle ». L’architecture dans ces conditions n’aurait d’autre but que de supprimer l’individualisme en l’absorbant dans le collectif, et plus largement dans la perfection fantasmée d’une structure pure et parfaite.

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L’Université d’État de Moscou, symbole de l’architecture stalinienne (Wikimedia Commons)

Le refus de l’histoire et de la temporalité…

Un art de l’éternité… Tel est le titre d’un ouvrage d’Éric Michaud (Gallimard, Paris 1996) consacré aux arts à l’époque du troisième Reich. Cette expression d' »art de l’éternité » résume très bien la volonté de suppression, d’annihilation du temps propre aux régimes totalitaires. Ils se donnent ainsi l’illusion de se dégager du temps en niant ce qui en fait l’essence : l’inattendu, l’imprévisible et le hasard. Du même coup, l’histoire est supprimée. Voilà comment Michel Makarius interprète l’art totalitaire : « Les postures figées des corps, les visages inexpressifs et stéréotypés, la répétition du même modèle ad nauseam et les architectures monolithiques dégagent un climat mortifère ». Yannis Tsiomis (« Architecture totalitaire ou discours totalitaires sur l’architecture ? ») ajoute quant à lui : « En effet cette posture est dérisoire et morbide. Dérisoire parce que simpliste, prétentieuse et anhistorique » (8). Le fantasme d’un art de l’éternité hante donc la modernité. Elle est fondée sur le refus de l’histoire et de la temporalité.

Comment ne pas évoquer ici le film d’anticipation Minority Report réalisé en 2002 par Steven Spielberg ? Adapté de la nouvelle éponyme de Philip K. Dick, le film place le spectateur dans un futur proche (2054) où des mutants doués de « précognition », anticipent les crimes et font condamner ceux qui s’apprêtent à les commettre. Entre la ville idéale du Corbusier et cette contre-utopie déterministe, se dessine une sorte d’État providence qui vise à abolir le hasard et le détour, c’est-à-dire l’homme lui-même. L’histoire de l’architecture moderne serait ainsi celle de l’identité perdue. Si elle tire son origine des crises institutionnelles du dix-neuvième siècle, elle précipite le monde du vingt-et-unième siècle vers une fin de l’histoire marquée par l’abolition du hasard, et donc de la temporalité.

Les architectures virtuelles : les nouveaux « panoptiques »

En poussant plus loin, ne peut-on pas dire qu’avec les nouvelles architectures en réseau propres à l’informatique et aux nouveaux systèmes de fichage biométrique, la modernité n’a fait que renforcer les contrôles de type orwellien en supprimant les dimensions existentielles de l’espace et du temps humains ? Il n’est donc pas étonnant que ces utopies fonctionnent comme une forteresse paranoïaque de surveillance dont le « firewall » de nos ordinateurs est la meilleure image : hantée par la peur du hasard, des pandémies informatiques, la société de la transparence et du partage informatique est aussi celle de l’obstacle et de l’enfermement dédaléen : la virtualisation des réseaux accentuée par le développement vertigineux des flux de circulation d’information aboutit paradoxalement à une sorte d’univers concentrationnaire marqué par l’obsession sécuritaire, et une surveillance panoptique d’autant plus insidieuse qu’elle est devenue immatérielle et invisible.

Philip Milburn (9) écrit justement : « Le quadrillage disciplinaire semble laisser la place à une forme plus subtile de surveillance et de punition. Elle repose principalement sur la souveraineté du sujet et sur un quadrillage réticulaire, où l’imposition laisse la place au consentement et à la persuasion, où le caractère hiérarchique et vertical de la discipline s’efface au profit de l’enchâssement horizontal du réseau. » Ce passage d’une architecture réelle à une architecture virtuelle préfigure évidemment un nouveau monde dont nous ne faisons qu’entrevoir la toute-puissance… Complètement « spectacularisée » (pensez au rapprochement avec le thème « Faire voir »), la société de l’hyper-communication serait aussi une société de l’hyper-solitude, dépourvue d’échanges véritables : dans leurs maisons-murs, mis en visibilité permanente, des individus communiquent à travers des écrans interposés dans un monde de résolution de problèmes via des réseaux…

En libérant l’architecture de sa pesanteur matérielle par la transparence totale et l’immatériel, la postmodernité a du même coup créé une architecture supprimant les barrières qui définissaient par le passé les rapports entre l’espace privé et l’espace public. Y a-t-il encore des frontières entre le réel et le virtuel, le naturel et l’artificiel ? La création de décors entièrement virtuels pour  la télévision et le cinéma (pensez au film The Truman Show) fait percevoir les enjeux de la maison du futur : un individu (appelons-le Dédale), après le travail arrive chez lui : une cellule de 3m². Devant lui, la mer, immense, infinie apparaît sur le mur écran de sa cellule d’habitation. Puis il mange et le décor reconfigure soudain l’espace en trois dimensions : Dédale est maintenant à l’intérieur de la Galerie des Glaces de Versailles. Il croit oublier sa misère en effleurant les lambris d’or et les stucs qui s’offrent insidieusement à lui. Après le repas Dédale parle à des tas d’autres Dédale comme lui, éparpillés dans d’autres cellules d’habitation, au hasard des mondes. Il croit se détourner de son existence misérable, vivre des rencontres, des aventures, partir en voyage grâce à l’architecte des mondes virtuels qui a bâti la cellule. Mais il n’y a qu’un mur instable devant Dédale, pas la mer. Pourtant il ne voit pas le mur, il y croit… Avant de se coucher, Dédale se promène sur la plage… C’est bien là qu’est le problème…

Conclusion

C’est sur cette vision que j’achèverai mon article : comme nous l’avons vu, toute réflexion sur les rapports entre architecture et détour est d’abord une réflexion sur l’Etat, le pouvoir, la société et l’histoire elle-même : envisager le détour est-il encore possible dans un monde qui tend à supprimer l’idée même de société au sens historique du terme ? Dans un autre support de cours (« Vers une sociologie du détour« ), je citais ces propos d’Abraham Moles : « La société est remplacée par un “système social”, car le terme même de “société” impliquait un contrat social entre l’Individu et les Autres, avec un échange réciproque d’obligations, contrat non signé mais contrat de fait ; celui-ci disparaît du champ de conscience des membres. Il est remplacé par la perception du système, un système que l’on doit considérer comme cadre matériel de l’existence de l’individu, il obéit aux lois que la cybernétique et la théorie des réseaux nous proposent, mais son élément fondamental est la relation avec l’environnement, un sans-retour.1241014951.jpgenvironnement constitué bien plus par des organismes et des institutions, des appareillages de communication et des structures, que par des individus humains au sens traditionnel” (10).

En vérité, la nouvelle architecture numérique qu’est en train d’élaborer notre modernité amène à une réflexion épistémologique majeure : le hasard a-t-il sa place dans un monde où l’idée d’une prédictibilité des comportements humains ou artificiels préfigure ? Le détour est-il un luxe encore possible ? Alain Farel (op. cit.) rapporte ces propos d’Henri Atlan (À tort et à raison, éd. du Seuil, Paris 1986) qui appelle de ses vœux la création de « modèles d’organisation capables de se modifier eux-mêmes et de créer des significations imprévues et surprenantes même pour le concepteur ». Car c’est bien là que réside le drame de la modernité : en supprimant le hasard, l’imprévu, l’indéterminé, elle a du même coup rationalisé mais aussi fragilisé l’homme, au point de ne pas lui permettre d’intégrer le hasard et l’imprévu dans sa vie. Et si Henri Atlan milite en faveur d’une « certaine quantité d’indétermination, de hasard dans l’évolution du modèle qui permet à du nouveau, non déterminé par le programme, de se produire », le tout est de savoir quelle serait la part de hasard de ces « indéterminations » : qu’en sera-t-il si le programme précisément est prévu pour être imprévisible…

Il n’est de hasard que l’Homme…

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

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Notes

(1) Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
(2) L’Atelier d’esthétique (nom du collectif d’auteurs), Esthétique et philosophie de l’art. Repères historiques et thématiques (De Boeck 2002)
(3) Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » (op. cit.)
(4) Alain Farel, Architecture et complexité. Le troisième labyrinthe (éd. Parenthèses, Marseille 2008)
(5) Victor I. Stoichita, « La cité idéale, Préhistoire du texte utopique » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
(6) Maria Rosa Chiapparo, « La città ideale » : modèle ou reflet d’une vision téléologique de la politique » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation. Collectif sous la direction de Ioana Iosa. éd. L’Harmattan (voir aussi http://www.louest.cnrs.fr/louest_programmes/journeesdetude/fionaiosa/programme3-4nov.pdf)
(7) Véronique Germain, « L’urbanisme du quotidien face au totalitarisme » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation (op.cit.)
(8) Yannis Tsiomis, « Architecture totalitaire ou discours totalitaires sur l’architecture ? » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation
(9) Philip Milburn « Le panoptisme nouveau est-il arrivé ? Les politiques sociales et sécuritaires actuelles à l’épreuve de la théorie de Foucault » (Le Portique, Numéro 13-14). Version électronique : http://leportique.revues.org/document621.html
(10) Abraham Moles, Théorie structurale de la communication et société (Masson, Paris 1986)

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Bibliographie

  • Alain Farel, Architecture et complexité. Le troisième labyrinthe (éd. Parenthèses, Marseille 2008)
  • Éric Michaud, Un art de l’éternité, l’image et le temps du national-socialisme (Gallimard, Paris 1996).
  • Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Le Système totalitaire (The Origins of Totalitarianism), 1951. Édition française : Gallimard, collection « Quarto », Paris 2002
  • Michel Foucault, Surveiller et Punir (Gallimard, Paris 1975)
  • Franco Borsi, L’Ordre monumental, Europe 1929-1939 (Hazan, Paris 1986)

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).