Culture générale BTS « Thème 2 » : Romantisme et détour

bts2009.1232872062.jpgLa crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme. Cette véritable « école du désenchantement » selon l’expression de Paul Bénichou n’est rien d’autre qu’un immense détour, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. L’idée de cette étude est de montrer, à travers quelques exemples représentatifs, de quelle façon le Romantisme permet de mieux appréhender le concept de détour.

Romantisme et Détour

(Rousseau, Friedrich, Baudelaire, Lautréamont)

Les « Rêveries » de Rousseau

Publiées à titre posthume en 1782, les Rêveries du Promeneur solitaire de Rousseau me paraissent très représentatives de ce refus du référentiel, rps.1233770976.jpgqui marquera tout le Romantisme européen, et particulièrement français au dix-neuvième siècle. De fait, on peut considérer qu’en se laissant aller complaisamment au lyrisme, à l’évocation de la nature (qui participe d’ailleurs grandement à cette expression du sentiment), à la fusion du passé et du présent, les Rêveries instituent un rapport différent au temps et à l’espace. Regardez ce passage, à juste titre célèbre, de la « Cinquième Promenade » : la rhétorique émotive du style de Rousseau, fait d’indétermination et d’attente, reconstitue la modulation de la rêverie à travers une synesthésie de perceptions visuelles ou auditives qui n’ont d’autre but, en renvoyant à l’idée d’un « texte-promenade« , que d’instituer le détour et la digression dans le référentiel.

« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. »

L’évocation du bonheur dans l’île Saint-Pierre récuse donc la norme référentielle en privilégiant le détour comme métaphore spatiale autour de laquelle l’auteur construit son « excursio » : course au-dehors, mais aussi incursion dans le moi profond. La phrase préromantique de l’auteur des Confessions tente ainsi d’analyser rétrospectivement la digression (spatiale, temporelle) comme un mode nouveau d’unité et de cohésion du moi. De fait, aux fluctuations temporelles, fortement liées au clapotis de l’eau, vient s’ajouter la mise en place d’un rapport subjectif au réel qui le détourne bien de sa fonction référentielle.

Le Romantisme comme poétique du détour

On comprend pourquoi la description de la nature chez Rousseau, comme plus tard chez de nombreux Romantiques, ne se sépare jamais d’une réflexion sur l’intériorité, le détour dans l’imaginaire et le refus social, qui s’épanouira dans le « culte du moi » et la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et l’exil vers l’ailleurs une réponse au vide existentiel. Toute conscience à l’écoute d’elle-même ne peut s’envisager en effet qu’en termes de contournement et de rupture identitaire. À cet égard, la définition du Romantisme, telle qu’on la trouve par exemple dans l’encyclopédie en ligne Wikipedia, met à juste titre l’accent sur la volonté de discontinuité et de rupture qui caractérise « les extases et les tourments » du Romantisme. « Il est ainsi une réaction du sentiment contre la raison, exaltant le mystère et le fantastique et cherchant l’évasion et le ravissement dans le rêve, le morbide et le sublime, l’exotisme et le passé. Idéal ou cauchemar d’une sensibilité passionnée et mélancolique »…

Autant d’expressions qu’on peut rapprocher de la définition du détour : tout détour instaure en effet une déviation, une rupture par rapport à la voie directe, une mise en question. Comme on l’a vu, on ne peut comprendre le Romantisme que dans le cadre d’une remise en cause du rationalisme des siècles précédents.friedrich.1233772457.jpg C’est cette tension qui fera d’ailleurs éclater l’unité du discours et de la pensée en  introduisant les contre-modèles : le détour vers le passé, la nostalgie des mythes anciens, etc. Regardez ces deux tableaux du peintre allemand Friedrich : ils établissent parfaitement le lien entre la représentation de la nature et l’expression de l’intériorité. On peut ici faire remarquer combien le concept de détour est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel : Le tableau « L’abbaye dans un bois » peint en 1809, envisage le détour comme message existentiel dans la mesure où il privilégie le symbolique, le mystérieux, le secret et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le morbide, symptôme de ce qu’on appellera le mal du siècle, et l’appel voué à l’échec de l’idéal. On peut ainsi remarquer combien, à travers la thématique du détour, se lisent les métaphores du dépassement du temporel, de l’élévation mystique et de l’envol vers la mort.

friedrich1.1233772562.jpgDétour, marginalité, transgression

Il n’est donc pas étonnant que la thématique du détour renvoie symboliquement à un certain rejet social. Prenons par exemple le « Voyageur contemplant une mer de nuages » de Friedrich (1818) : le personnage représenté ici de dos, évoque une volonté de rupture avec le monde qu’il contemple, selon un point de vue très distancié. Le voyageur en effet regarde le monde, mais « de haut », à la manière d’un exclu qui savourerait son anticonformisme. Tout semble ici métaphore : le refus social, le dandysme propres au personnage romantique semblent privilégier une « métaphysique du paraître » qui instaure le détour comme règle.

Les poèmes de Baudelaire « l’Étranger » ou « l’Albatros », archi connus, mériteraient d’être rappelés ici :

L’Étranger
Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est restée jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
L’Albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Comme on le voit, la signification allégorique des deux textes implique transgression, provocation, asocialité. S’ils se fondent sur une réflexion quant à la condition malheureuse du « poète maudit » dans la société, ces deux poèmes renvoient plus fondamentalement à la conscience exacerbée de l’altérité, si fortement imprégnée du refus de tout lien et du désir de fuite. Baudelaire met en effet en relief ces notions d’exil, et d’anti-modèle, qui caractérisent explicitement le Romantisme. En ce sens, si elle participe à l’élévation spirituelle, la métaphore du détour débouche sur la déception de l’homme de ne pouvoir atteindre cet idéal : le détour, dans sa définition négative, est donc une résistance au monde, à la nécessité, au rationnel, à la marche même de l’Histoire.

Que le Romantisme se soit emparé du rêve, de l’irréel, du fantastique, du macabre, du satanique est éclairant : le détour n’existe que dans une configuration de paternité avec la mort sociale et l’affirmation d’une trans-descendance, complémentaire à l’impossible quête de l’élévation et de la trans-ascendance. On pourrait évoquer ici ce manifeste surréaliste avant la lettre qu’ont été les Chants de Maldoror. Publiée à titre posthume en 1920, l’œuvre sulfureuse de Lautréamont incarne l’écart et le détour poussé à leur paroxysme :

« Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. »

L’extrait est saisissant : il y a d’une part dans le personnage de Maldoror l’incandescence de la transgression faite de déchirement et de conflit intérieur, et d’autre part la recherche d’un ailleurs vécu comme échappatoire et libération. Le thème du détour se repère dans le texte par la décadence, le désordre, la déviation morale, la provocation qu’il instaure dans la norme. Même le langage se désolidarise de la syntaxe pour la détourner contre elle-même : en s’écartant volontairement du sens commun, le poème donne en effet l’impression d’une discontinuité sémantique empreinte de dérision et de violence : brisée, la trame de l’écriture est celle d’un poète marginal pour qui le détour se vit comme volonté de se perdre pour mieux se retrouver, fût-ce dans la mort. Détour de conduite, renversement esthétique, détours verbaux sont ici vécus comme nihilisme convulsif, vertige du néant et de l’inhumain.

Il faut ici concevoir le détour comme détournement du référentiel, du semblant, du « jeu des rôles », du simulacre social, du « faire voir » qui gouvernent la « Comédie humaine »… Il pourrait être intéressant en effet de mettre en relation les deux thèmes proposés à la session 2009.

Bruno Rigolt, février 2009 (Lycée en Forêt, Montargis)

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).