BTS Corrigé de l’entraînement Sport et Sacralisation

Corrigé de l’entraînement BTS Sessions 2012>13

 

Les valeurs du sport : Excellence ou sacralisation ?

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Corpus :

  1. Pierre de Coubertin, « Les assises philosophiques de l’olympisme moderne », 1935
  2. Vidéo de l’INA « Nuit de fête sur les Champs-Élysées », 1998
  3. Michel Caillat, Sport et civilisation : histoire et critique d’un phénomène social de masse, 1996
  4. Jean-Marie Brohm, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006

Sujet : Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.

 


[Introduction]

Particulièrement depuis le vingtième siècle, le sport s’est imposé comme une activité sociale et une pratique de masse qui amène à en questionner les valeurs. Tel est l’objet de ce corpus. Le premier document présente un extrait du message radiodiffusé le 4 août 1935 depuis Berlin par Pierre de Coubertin. Selon lui, le sport doit être investi d’un idéal humaniste promoteur d’exigences morales fortes. Mais cette conception idéalisée de l’Olympisme peut à l’inverse alimenter un certain nombre de dérives populistes : issu des archives de l’INA, le deuxième document qui présente un extrait du journal télévisé après la victoire de la France lors du Mondial de football en 1998 est caractéristique de cette ambiguïté. Enfin, la vision socio-anthropologique que proposent Michel Caillat et Jean-Marie Brohm met définitivement à mal l’idéologie sportive : pour les auteurs, elle constituerait davantage un vecteur d’aliénation sociale qu’un outil d’émancipation. Nous nous proposons d’aborder ces questionnements selon une triple perspective : si tous les documents amènent à réfléchir sur l’importance du sport dans la construction des identités collectives, ils divergent sensiblement dans l’interprétation des valeurs associées au sport, ainsi que dans les principes et les finalités idéologiques dont il est porteur.

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[Première partie : l’importance du sport dans la construction des identités collectives]

Le corpus fait tout d’abord apparaître combien le sport est un élément clé de la construction de l’identité collective. Prononcé au début de la rénovation des Jeux olympiques en 1935, le discours de Pierre de Coubertin est ainsi l’occasion de rappeler d’abord les origines profondément sacrées du sport dans l’Antiquité et de les rattacher à l’idéal de pureté et d’équité qui sous-tend l’Olympisme moderne. Ainsi, l’auteur considère-t-il le sport comme une dimension significative de la culture, apte à fédérer les peuples : selon lui, le sport de haut niveau peut et doit faire la promotion de la compréhension mutuelle entre les nations, de la paix et de la démocratie universelles. N’est-ce pas sensiblement le même ordre d’idée que le reportage télévisé proposé par l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) met en valeur ? En insistant en effet sur le patriotisme si particulier « black blanc beur » qui s’est forgé le 12 juillet 1998 au terme d’une épopée devenue mythique, le journaliste rappelle combien le football peut constituer un vecteur essentiel de la diversité culturelle et de l’intégration sociale.

De fait, il y a une forte dimension collective dans le sport, à tel point qu’il peut être considéré à plein titre comme partie constituante de la culture et de l’identité des nations : espace de principes éthiques et de valeurs morales comme la compréhension mutuelle entre les peuples et les liens pacifiques pour Coubertin, échappatoire aux pesanteurs sociales et métissage par le football comme on le voit sur la vidéo. Quant à Michel Caillat, dans son essai Sport et Civilisation : histoire et critique d’un phénomène social de masse (1996), il montre très bien que le sport peut être inclus dans une approche sociologique rapprochant l’identité collective et la socialisation. Jean-Marie Brohm, dans La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple (2006), insiste en outre sur le fait que le sport, particulièrement de compétition, peut devenir un instrument de fabrication du consensus national et de renforcement de l’ordre social existant. Dans le même ordre d’idée, Michel Caillat montre que le sport est devenu un enjeu majeur des politiques nationales.

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[Deuxième partie : les interprétations divergentes des valeurs du sport]

On perçoit ici nettement une approche très contrastée du phénomène sportif et de son mythe selon les auteurs et les époques. Pour le baron de Coubertin, le sportif est celui qui par son engagement et son exemplarité honore « sa patrie, sa race, son drapeau ». Cette approche culturelle et symbolique, si elle s’enracine dans l’idéal chevaleresque, véhicule néanmoins une dérive nationaliste qui n’a pas échappé à Jean-Marie Brohm. Dans cette perspective, le spectacle sportif est en effet moins une occasion d’ouverture que de repli et de manipulation des masses ; l’essayiste n’hésite pas à parler d’ « unanimisme » pour stigmatiser les spectacles sportifs, investis dangereusement comme instruments de « canalisation émotionnelle ». Quant à Michel Caillat, il s’en prend très sévèrement aux dérives actuelles des pratiques d’entraînement, qui ont eu selon lui pour conséquence d’encourager les effets pervers de l’élitisme sportif : la performance, la compétition, le risque excessif au détriment des valeurs traditionnelles du sport.

De fait, tout le problème tient dans la conception même de ces valeurs : pour Pierre de Coubertin, l’olympisme est le lieu d’un rapport étroit entre l’art et le sport. L’auteur va même plus loin en rattachant les valeurs sportives à l’ascétisme religieux. Mais cette sacralisation des pratiques sportives pose en soi un problème éthique : Michel Caillat n’hésite pas à parler de « sacralisation mortifère du dépassement et du risque ». Quant à Jean-Marie Brohm, commentant des propos d’Umberto Eco, il rappelle combien nos spectacles sportifs ne sont pas si éloignés des « circenses » des Romains, c’est-à-dire des jeux du cirque. L‘articulation du sport autour d’un véritable culte dont le spectacle inspire les foules est en fait une manipulation des masses en leur faisant miroiter un imaginaire illusoire et mystificateur. Les démocraties modernes utiliseraient ainsi le sport comme instrument de contrôle social. La vidéo proposée par l’INA est à ce titre porteuse d’une profonde ambiguïté : cette « communion de tout un peuple » autour des Bleus présentés comme de véritables idoles, et apparentés aux Libérateurs de la France en 1945 ne fait-elle pas prévaloir un certain nombre de dérives identitaires au détriment de l’idéal sportif ?

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[Les principes et finalités idéologiques dont le sport est porteur]

Comme nous le comprenons, ces visions et approches très différentes recouvrent plusieurs sens selon les finalités sociales que chacun attribue au sport. Pierre de Coubertin milite à ce titre pour une reconnaissance du sport comme support des politiques éducatives. Sa vision de la pédagogie sportive est celle du dépassement de soi : « toujours plus vite, plus haut, plus fort ». Selon cette conception, la pédagogie olympique repose sur le culte de l’effort, qui n’est autre qu’un modèle de perfection humaine. L’approche coubertinienne s’insère en fait dans une vision révélatrice d’un idéal altruiste et humaniste : selon lui, la participation sportive peut être vue  comme le moyen le plus sûr d’éviter la violence en s’y adonnant symboliquement. La nuit de fête sur les Champs Elysées après la victoire des Bleus semblerait donner raison à cette approche : le commentateur n’hésite d’ailleurs pas à parler du « même drapeau pour tous ». Mais cet aspect collectif et festif fondé sur l’homogénéisation des masses n’est-il pas quelque peu trompeur ?

C’est ce que tend à démontrer la vision socio-anthropologique que proposent Michel Caillat et Jean-Marie Brohm. Selon eux, les situations nouvelles générées par l’environnement économique, politique et social ont perverti les finalités du sport. Loin de souscrire à un quelconque mythe rédempteur ou salvateur du sport, qui n’est pas exempt d’un certain populisme, ils montrent au contraire qu’il faut analyser les pratiques sportives selon une perspective critique : il n’y a pas de sport sans questionnement épistémologique de la société et de ses valeurs. Cette approche d’inspiration marxiste les amène à insister sur le lien entre le sport et l’économie capitaliste : le sport peut ainsi favoriser l’émergence ou le maintien de ce que Jean-Marie Brohm appelle une « mercantilisation généralisée ». Quant à Michel Caillat, il dénonce les similitudes entre les dures lois des entraînements ou des championnats sportifs, faites de concurrence, et celles du processus capitaliste, qui repose sur la méritocratie et l’objectivation à tout prix des résultats.

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[Conclusion]

Au terme de ce travail, il convient de s’interroger. Entre l’idéal d’excellence prôné par Pierre de Coubertin et le sacre des Bleus en 1998, que de chemin parcouru ! Que de dérives aussi. S’il est convenu d’admettre que l’idéal olympique est le symbole du sport moderne, il faut également questionner la capacité des politiques nationales à préserver dans le sport des valeurs qui ne sont plus celles des systèmes actuels. Tel est le paradoxe fondamental posé par Michel Caillat et Jean-Marie Brohm. Fondé sur l’évaluation quantitative, la méritocratie et la manipulation des masses, le sport moderne n’a-t-il pas perdu ce qui faisait tout l’enjeu de ses fondements humanistes ? C’est précisément dans sa capacité à promouvoir un impératif éthique visant à rassembler les femmes et les hommes dans leurs différences et leur diversité, que le sport peut aider à mieux appréhender l’idéal démocratique dans un monde de plus en plus fragmenté…

© Bruno Rigolt, octobre 2011 (Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif)

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Publié par

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).