Chroniques d’élèves… Première L2 : Lettre ouverte à la grisaille du quotidien… Nicolas B

La classe de Première L2 du Lycée en Forêt (Promotion 2010) a eu l’occasion de défendre haut et fort la Poésie à travers une écriture d’invention intitulée « Lettre ouverte à la grisaille du quotidien »… 
Parmi tous les textes rédigés, toujours de grande qualité, quelques uns m’ont paru suffisamment remarquables pour être publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif.
Le premier est le texte de Nicolas B… Je vous le laisse découvrir :
                     

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« Le poète apparaît en ce monde ennuyé », ainsi débutait Spleen et Idéal de Baudelaire, le poète maudit. Aujourd’hui, dans une société où plus que jamais le consumérisme se développe à l’insu de l’identité humaine, un retour aux sources s’impose. Le moyen le plus efficace d’y arriver : la poésie.

Les maux…

Le siècle premier du troisième millénaire s’annonce comme étant celui des néo-Lumières, ayant pour seul dieu le progrès technique et pour seule motivation le pétrodollar ! Face à cette véritable ingurgitation de l’homme par la machine, la question se pose de savoir si la personne à maudire est bien Charles Baudelaire, ou si ce ne serait pas plutôt Vous, chère grisaille du quotidien, vous qui menez lentement la société à l’autodestruction !

Vous avez fait de notre monde celui du télévisuel qui se veut prophète ! La réflexion personnelle y est purement et simplement annihilée et notre civilisation est, en somme, celle du « prêt à consommer » cérébral, où l’on sert au peuple des pseudo stimulations intellectuelles, visant à lui laisser croire qu’il est conscient pour mieux l’endormir. Petit à petit, la société de consommation dans laquelle nous vivons et le poids que vous pesez sur nos épaules finiront par nous tuer. La mort ne sera peut-être pas physique, mais l’Homme mourra, son esprit, ses pensées et ses émotions si merveilleuses disparaîtront, et notre planète s’en trouvera peuplée de robots organiques, endoctrinés depuis des dizaines de générations, programmés pour avoir comme seuls objectifs la compétitivité et le rendement. Victor Hugo, lui, l’avait compris, et il affirme sans honte dans « Le poème éploré se lamente » (1834), que « l’esprit, c’est le cœur » ; ces paroles sont précédées d’une très pertinente entrée en matière : « la foule a tort »…

Pertinente en effet car voilà bien le problème : la foule. Finalement, l’homme n’existe plus à vos yeux. Seuls « les gens », « la majorité » comptent. L’individu est effacé, caché derrière une masse difforme et dépourvue d’âme. Vous en êtes la responsable. À affubler chaque citoyen du monde des mêmes fardeaux, vous avez nécessairement créé six milliards cinq cents millions de fois le même être triste et idiot, et c’est cet être triste et idiot qui est à l’origine de tous les problèmes du monde. Il oublie ce qu’il a pour se concentrer sur ce que l’autre possède. Plus grave : il oublie ce qu’il est pour se disperser dans ce que l’Autre pense qu’il est. Et c’est votre faute : vous agissez à la manière d’un cultivateur qui pulvériserait des tonnes de pesticide depuis un avion sans se soucier du cycle de destruction qu’il entraîne, sauf que pour vous, l’insecte nuisible à exterminer, c’est le moi, chose absolument catastrophique s’il en est car c’est cette dernière petite lueur d’âme qui empêche l’humanité de sombrer dans une bêtise aussi grande que la vôtre !

Finissons par le meilleur ! La merveilleuse « norme sociale »… Superbe invention : il faut être comme tout le monde pour ne pas passer pour un ahuri. Le fait que tout le monde, par exemple, regarde un show télévisé dépourvu de la plus petite once d’intérêt consistant à s’enfermer dans un bocal en se mentant en permanence pendant plus de trois mois importe peu. Ce qu’il faut, c’est faire comme la majorité. Car c’est bien là la définition de norme : « règle ou loi à laquelle on doit se conformer, état habituel conforme à la moyenne des cas, a la normale » (Dictionnaire Hachette encyclopédique). Ici, le terme réellement important est « encyclopédique », car il prouve sans équivoque que c’est bien vous, par le biais de vos sbires adeptes du lumiérisme, qui êtes la responsable et l’instigatrice de cet endoctrinement. Vous, madame, êtes un danger pour l’humanité. Vous essayez par tout les moyens de maintenir dans la population mondiale un climat de peur pour mieux contrôler les badaud crédules qui voient alors en vous le grand sauveur. Vous êtes un bien triste gourou, un gourou sadique et diabolique. Mais tout espoir n’est pas perdu, car si l’on en croit Hölderlin, « là où grandit le danger croît aussi ce qui sauve ».

… et le remède.

Tout d’abord un constat s’impose : même si la lutte est inégale, il y a eu, depuis votre plus « tendre enfance », des personnes pour se rendre compte de votre dangerosité, et s’opposer à vous. La plus célèbre est sans doute Victor Hugo. Père fondateur du « Romantisme social », il fera dans ses écrits —Les Misérables par exemple, ou encore Les Châtiments— un portrait tristement fidèle de votre œuvre. Car voyez-vous, les artistes, poètes en tête, depuis toujours, aiment les mots et ceux qui ont du talent les utilisent pour retranscrire les sentiments. C’est d’ailleurs là le but premier du Verbe : exprimer l’âme. L’écriture, elle, n’est jamais que la mémoire de ces sentiments. Ce sont donc les mots qui donnent son pouvoir à la poésie : elle offre à qui sait la comprendre la clairvoyance et à qui sait la pratiquer le privilège d’expurger ses sentiments. J’ose dire que la poésie est votre antimatière. Un opposé clair et complet de ce que vous êtes. Contrairement à vous, la poésie appelle à l’expression personnelle, et par là même au refus de toute norme sociale. L’homme redevient véritablement humain et cesse d’être cet atome composant un ensemble virtuel et invisible.

Deuxième point plus fondamental encore : la poésie offre à ses adeptes une autre vision du monde. Ainsi les usines puantes et les rues sales des villes pleines de péchés qui constituent votre vision du paradis apparaissent au poète pareilles à des immondices sortis tout droit de l’enfer. Celui qui se revendique poète se doit de préférer la nature. À la manière d’un Rimbaud, et aussi « ivre » que son bateau, l’homme qui aime la poésie peine à vivre dans votre monde et il « sait ». Il sait que ce que vous offrez n’a rien de bon, et il sait que c’est de la terre que vient l’inspiration : Orientalisme, Primitivisme… Qu’iimporte ! Seul compte l’aller simple vers un lieu loin de vous, un lieu vers le retour aux sources : quelle vision jubilatoire que d’imaginer votre monde déserté par des milliers de personnes ayant enfin pris conscience de ce que le poète a toujours su !

Et que ce soit dans dix ans ou dans mille ans, soyez assurée que cela arrivera. La machine est en marche, et le jour où chaque citoyen du monde prendra conscience qu’il existe une autre voie que celle que vous avez ouverte, c’est en place publique que se fera votre exécution !

© Nicolas B., élève de Première L2 (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France. Novembre 2010)
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Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).