Ecrire « édition 2010″… par les classes de Seconde 7 et Seconde 18… la suite !

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Pour la deuxième année consécutive (*), les élèves de mes classes sont fiers de vous présenter le fruit de leurs réflexions sur le rôle que revêt à leurs yeux l’écriture. Après avoir mené un important travail de recherche sur la fonction de l’écrivain, les jeunes ont souhaité mettre en ligne leur propre vision de l’écriture. Les propos, d’une grande densité intellectuelle parfois, résument non seulement leurs recherches précédentes, mais en redéfinissent les enjeux à la lumière d’un travail introspectif sur eux-mêmes : “c’est quoi écrire, pour un adolescent européen du vingt-et-unième siècle?”
(*) Voir en particulier les textes publiés le 21 janvier 2009  et le 29 janvier 2009 par la classe de Seconde 12 (année scolaire 2008-2009).
Pour voir les autres textes déjà publiés en 2010, cliquez ici.

              

Tiffany J*** (Seconde 7)

“En parlant, on dit tellement de paroles inutiles que les mots importants finissent par être noyés parmi tant d’autres… »

Le rôle premier de l’écriture, bien au-delà de sa fonction de communication, est d’échapper à un quotidien qu’on ne contrôle pas toujours. Le temps de quelques lignes et les problèmes s’en vont : on s’invente alors un univers nouveau : on rend réel des personnages. Chacun d’eux devient une facette du moi le plus intime, et l’on crée des mondes qui sont le reflet de nous-mêmes : alors nos problèmes et nos peurs disparaissent, et l’on prend du recul face aux difficultés de la vie. L’écriture me permet ainsi de m’évader dans mon propre univers, dont je détiens seule la clé. Il est parfois difficile de parler de ce que l’on ressent, au fond de nous. Tandis qu’avec l’écriture, je me retrouve dans ma bulle, coupée du monde et de ses peurs.

Je peux alors poser des mots sur la feuille : cela me permet d’éclaircir la situation. Il ne s’agit pas forcément pour moi d’écrire un journal intime ; non une histoire suffit, à travers des personnages fictifs et leur vie qui s’invente et se réinvente sous ma plume. Quand j’écris, je m’identifie à mes personnages, en les faisant évoluer : à travers la narration, j’essaie de les aider à résoudre leurs problèmes : en fait, on cherche des réponses à ses propres questions… Mais il y a un point qui me semble essentiel : quand on écrit, on doit se concentrer pour trouver le juste mot, celui qui exprime exactement ce que l’on veut dire. En parlant, on dit tellement de paroles inutiles que les mots importants finissent par être noyés parmi tant d’autres. L’écriture, elle, marque le mot d’une empreinte qui ne s’oublie jamais.

             

Émilie S*** (Seconde 7)

« C’est un peu comme si la pièce dans laquelle nous nous trouvons était aussi blanche que la feuille : sans fenêtre ni porte… »

Quand on écrit, on ne fait qu’un avec sa feuille, tout ce qu’il y a autour disparaît. Les sons, les bruits, les personnes, les objets … tout semble s’effacer, on est seul avec sa page blanche : on ne voit plus que la feuille et le crayon. C’est un peu comme si la pièce dans laquelle nous nous trouvons était aussi blanche que la feuille, sans fenêtre ni porte. Et puis, tout en écrivant, notre feuille prend de la couleur : le blanc du papier se colore de mots et de signes. La pièce se peuple d’objets, de personnages, de paysages qui en redessinent les murs à la mesure de notre imaginaire.

On est comme prisonnier dans notre histoire, on ne peut pas en sortir, mais c’est une capture stimulante : notre main ne s’arrête plus d’écrire, elle est en relation directe avec notre imagination ; elle semble écrire tout ce que peut lui dicter le cerveau. On est absorbé par ce qu’on raconte, par les personnages que l’on crée, on ressent même tous les sentiments que nos personnages éprouvent dans l’histoire. On s’invente ainsi un monde à soi, pour soi. On part en voyage dans des pays de signes et de lettres, à l’autre bout du monde… sans même bouger !

              

Angélique M*** (Seconde 7)

« C’est dans le silence de l’écriture que les sens du mot se réinventent, et qu’ils nous réinventent… »

Tout d’abord, l’écriture me permet d’exprimer mon côté créatif, moi qui serais bien incapable de peindre ou de sculpter, je peux grâce à l’écriture peindre des sentiments, sculpter des mots, des phrases ou des idées. Il n’y a pas de règles alors : je suis comme déconnectée, j’ai le pouvoir de créer un monde où rien n’est impossible. Je m’invente alors des personnages et dans leur virtualité je mets un peu de moi-même, de mon vécu et de mon réel. Mais ce voyage immobile est aussi plus facile à faire grâce aux mots écrits : la feuille est là, comme une confidente quand les mots seraient trop difficiles à prononcer.

Je peux aussi relire et corriger mon texte ! Alors les mots se réinventent, contrairement à la parole qui, une fois prononcée, ne peut plus être modifiée, tout juste déformée. De plus, un mot écrit contient souvent plus de mots que toutes les paroles réunies : c’est dans le silence de l’écriture que les sens du mot se réinventent donc, et nous réinventent : quand les choses sont confuses dans ma tête, je livre mes souvenirs à la feuille, je lui confie mes incompréhensions et mes doutes, mes émotions, mes manques : l’écriture donne un sens à la vie…

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Clémentine G*** (Seconde 7)

« Une écriture «à soi-même», «pour soi-même», serait dénuée d’intérêt : l’écriture est d’abord une forme de partage… »

Écrire, c’est refus d’oublier… L’oubli me fait peur, c’est pourquoi je ressens le besoin de mettre mes souvenirs sur le papier, pour qu’ils existent vraiment : le papier ne connaît pas l’oubli : il devient ma mémoire et mon esprit, en plus simple et plus compréhensible. Les pensées sont souvent un labyrinthe difficile à cerner, à expliquer, à comprendre. Mais les mots eux, sont visibles. Quand ils sont bien placés, ils expriment tellement d’émotions ! Et puis l’écriture, c’est l’évasion : cette écriture si simple, et pourtant si belle quand elle est maîtrisée : même la fiction peut nous amener d’ailleurs à des questionnements ; on s’identifie par exemple à un personnage, celui qui nous ressemble le plus, celui qu’on aurait aimé être.

Cette écriture qui se passe ailleurs, dans un autre monde, permet à chacun de voir différemment ce monde, puisque c’est un monde différent pour chacun : le monde de notre imaginaire. Là où sont « stockés » nos rêves et nos secrets, un monde que jamais personne ne saurait expliquer. Personnellement, j’aime écrire cet imaginaire et le confier aux autres, ce qui m’amène à l’idée de partage : une écriture « à soi-même », « pour soi-même », serait dénuée d’intérêt, tant il est vrai que l’écriture est d’abord une forme de partage : on invite les autres à sa table : on partage des sentiments, des émotions, on donne ses impressions, et on attend ainsi celles des autres en retour. Sans cet échange, l’écrit perd de son sens.

        

Samuel B*** (Seconde 7)

« L’écrivain est un bâtisseur de rêve… Chaque livre est un millier de rêves, un millier de départs, d’exils et de retours… »

L’écrivain est un bâtisseur de langage. Tout comme le bâtisseur choisit ses matériaux, l’écrivain choisit ses personnages qu’il situe dans un temps, un lieu, des actions. Son chantier est immense : il les modèle pour bâtir une histoire. Parfois, l’écriture peut naître d’un rêve : le rêve est fugitif alors que l’écriture permet de le construire : elle élève les fondations du rêve pour en garder la trace, elle construit les murs de l’histoire, et ouvre des fenêtres sur le monde pour partager avec les lecteurs.

Mais l’écrivain est aussi un bâtisseur de rêve. Il ouvre au lecteur la porte de l’évasion en l’emmenant au cœur de son imaginaire : chaque livre est un millier de rêves, un millier de départs, d’exils et de retours. Car l’écriture permet aussi un retour à la réalité : c’est-à-dire dans le monde que l’auteur s’est créé, mais cette réalité inventée par l’auteur, le lecteur la fera sienne : alors elle n’appartiendra plus à l’auteur. Il aura bâti la maison, et d’autres l’habiteront…

           

Johanna H*** (Seconde 7)

« Écrire, en prenant conscience qu’on écrit, est essentiel : l’écriture est une pensée. »

Tout a commencé avec de la terre et des pierres… Ces dessins sur les parois des cavernes ou des grottes sont la base même de l’écriture. Ou plutôt des écritures : la diversité des alphabets est telle selon les civilisations et les situations géographiques que de simples mots : lettres, dessins, symboles, idéogrammes… nous aident à comprendre notre propre histoire. L’évolution des langues nous a ainsi permis de découvrir la diversité de notre monde, c’est-à-dire son sens. Écrire, c’est donner du sens, sans ça, le monde serait profondément nihiliste : il ne se baserait que sur une seule et même façon de voir, de penser.

Les variations de l’écriture au fil des âges ont également un sens profond : on écrit d’abord pour montrer qu’on existe, pour se rappeler aussi d’où nous venons. Si la parole a un pouvoir indéniable, l’écriture est encore plus puissante parce qu’elle est une justification de notre présence aux autres, mais aussi à soi-même : écrire pour soi-même, c’est aussi écrire pour se soulager et se découvrir « autre ». Il y a tellement de façons d’écrire que cela pourrait presque en devenir banal : nous écrivons tellement « sans réfléchir » ! Sauf qu’il n’y a pas de banalité dans l’écriture : écrire, en prenant conscience qu’on écrit —par le seul fait de se sentir vivant— est essentiel : l’écriture est une pensée. Le simple fait d’écrire relève d’un acte conscient. Mais une fois posée la question « Pourquoi écrire », en vient une autre : « comment écrire » ? La réponse est enfouie au plus profond de nous…

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Aurélie V*** (Seconde 7)

« L’écriture détruit les barrières de la vie. Il n’y a plus de classes sociales avec les mots… Écrire est une délivrance. »

Écrire ce que l’on a sur le cœur, au plus profond de soi, écrire nos espoirs, nos désespoirs… Voilà le sens premier de l’écriture. Paradoxalement, il est parfois plus facile d’écrire que de parler : l’écriture est une parole différée. À l’oral par exemple, on ne réfléchit pas toujours, alors que l’écrit nous oblige à un travail sur les mots, sur la phrase, sur la syntaxe… Et ce travail amène à partager ses émotions : l’écriture détruit ainsi les barrières de la vie. Il n’y a plus de classes sociales avec les mots.

Mais pour bien écrire, il faut prendre du plaisir au mots et au texte. Écrire sous la contrainte, c’est ne pas donner du sens à l’écriture, et alors le récit sera mauvais. Mais si l’on aime écrire, alors le voyage commence : si le travail ne nous plait pas, ce n’est pas grave, on recommence : il y a d’infinis possibles dans l’écriture. Écrire, c’est ainsi réinventer les mots, et au-delà des mots, c’est réinventer la vie, donc se réinventer. Écrire est une délivrance…

         

Florian C*** (Seconde 7)

« Écrire, c’est s’inventer des mondes, créer la vie, faire évoluer tout un univers comme Dieu qui pendant six jours créa la terre… »

S’inventer des mondes, voilà le sens profond de l’écriture : s’inventer des mondes, créer la vie, faire évoluer tout un univers comme Dieu qui pendant six jours créa la terre, les mers et océans ainsi que les animaux et les végétaux : on est presque Dieu par l’écriture, on fait vivre nos personnages ou on les fait mourir, tuer, aimer, évoluer. On a ainsi un vrai pouvoir sur eux comme un roi sur ses terres en son royaume. Écrire permet ainsi de réinventer la vie réelle : je peux inventer une ou plusieurs vies, dans une ou plusieurs époques, dans un ou plusieurs lieux…

          

Lucie L*** (Seconde 7)

« L’écrivain doit immortaliser par les mots tous ces moments qui sans lui seraient perdus dans l’oubli… »

Écrire est la clé pour accéder à limaginaire. C’est un moyen de changer le monde, de le façonner selon ses désirs. Comme un peintre qui exposerait sa toile, ou un musicien qui chercherait à traduire ses sentiments avec des notes, l’écrivain crée son univers et le fait partager au lecteur. Il l’amène ainsi à se libérer des contraintes, des peurs et des dangers de la vie, en réinventant son monde : choisir un livre dans une bibliothèque ou une librairie, c’est ainsi choisir une destination, un univers.

Et c’est découvrir un nouveau monde : le lecteur se retrouve parfois sur une planète lointaine à vivre des aventures fantastiques créées de toutes pièces par la magie du langage, l’entrechoquement des mots et des phrases. L’écriture est donc pour moi un moyen de graver des événements, de sculpter des pensées. Comme l’artiste, il lui appartient d’immortaliser par les mots tous ces moments qui sans lui seraient perdus dans l’oubli…

Les autres textes seront publiés prochainement.
© Les auteur(e)s, LEF/EPC (mars 2010)

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Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).