Entraînement à l’épreuve de Culture générale et expression du BTS. Sujet type : Paris, capitale de la comédie sociale ? CORRIGÉS

BTS 2024 « Paris, ville capitale ? »
Entraînement n°1 : synthèse + écriture personnelle
→ CORRIGÉS

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① La synthèse

Les mots clés du corpus

  • Arrivisme : souvent associé à une volonté de réussite à tout prix. l’arrivisme désigne une attitude ou une tendance à rechercher avidement le succès social ou professionnel, souvent au détriment de valeurs morales ou de considérations éthiques. Cette forme d’ambition impliquant le désir de pouvoir, de richesse ou de prestige, a largement été mise en lumière par le roman d’apprentissage au XIXème siècle. Georges Duroy, le héros du roman Bel-Ami de Maupassant (1885) est le type même de l’arriviste : égocentrique, opportuniste et séducteur.
  • Segmentation sociale : la segmentation sociale désigne la division de la société en différents groupes ou catégories en fonction de divers critères tels que le revenu, l’éducation, la profession, l’origine ethnique, etc. En sociologie, l’étude de la segmentation sociale permet de mieux comprendre les inégalités et les tensions qui peuvent exister au sein d’une société. Dans le corpus, tous les documents insistent à des degrés divers sur l’idée de segmentation sociale. Par exemple, La Bruyère observe et décrit les différentes strates de la société parisienne. Il analyse avec beaucoup de finesse et d’acuité les comportements, les valeurs et les caractéristiques des différents groupes sociaux, mettant en lumière les distinctions entre les classes sociales, les habitudes et les modes de vie (y compris face au monde rural). De même, l’exploration de la segmentation sociale dans les textes d’Olivier Py, de Balzac ou dans le tableau de Caillebotte en font des observateurs aigus et critiques de la société de leur temps, offrant ainsi une analyse profonde des tensions et des dynamiques qui structurent les relations sociales.
  • Comédie sociale : la comédie sociale renvoie aux faux-semblants. Paris est ainsi un miroir tendu qui nous invite à dépasser les apparences pour mieux démasquer les faux-semblants de la société. Le corpus propose une réflexion sur les rapports humains, les normes et les codes sociaux (façons de s’habiller, de parler, de se comporter, etc.). Pour Balzac, Olivier Py, et bien entendu La Bruyère, nul doute que la société parisienne est une sorte de théâtre où chacun « joue un rôle ». La mission de l’écrivain est précisément de faire tomber les masques et de mettre à jour le simulacre de « l’inhumaine comédie »… Cette problématique est très riche dans la mesure où elle met à jour notre rapport aux autres et à nous-même. Dans une société du spectacle et de l’apparence, tout ne serait-il qu’illusion au détriment de la vérité ? Divertissement au sens pascalien, et mise en scène de soi au détriment de la morale. Comme on le voit, le terme comédie nous renvoie, au monde du simulacre et des apparences.

Présentation du corpus
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  • Document 1. Olivier Py est un homme de théâtre français né le 24 juillet 1965 à Grasse. Acteur, metteur en scène et dramaturge, il a été directeur du Festival d’Avignon de 2013 à 2019 et dirige le Théâtre du Châtelet depuis 2023. Publié en 2016 aux éditions Actes Sud, Les Parisiens se présente comme un roman « balzacien » : Aurélien, le personnage principal, sorte d’arriviste séducteur du XXIème siècle, veut subjuguer la capitale par le théâtre. Avide de plaisirs et de reconnaissance, il se lance avec arrogance à la conquête du Tout-Paris culturel et politique. Sur sa route, il croise une galerie de personnages violents socialement, moralement ou physiquement dans un monde cynique où tout n’est que simulacre et représentation. Le passage à étudier se situe au début du livre.
  • Document 2. Gustave Caillebotte (1848-1894) est un peintre impressionniste français dont les peintures urbaines très réalistes, mettent en scène des moments de la vie quotidienne à Paris. La toile montre un homme élégant, coiffé d’un chapeau haut-de-forme et en habit. Vu de dos, il contemple depuis son balcon le boulevard Haussmann, symbole du développement économique sous la IIIème République. Ce célèbre boulevard abrite toujours plusieurs grands magasins parisiens renommés, comme les Galeries Lafayette et le Printemps, qui ont contribué à renforcer l’association du boulevard avec la bourgeoisie d’affaires et le commerce haut de gamme.
  • Document 3. Rédigé entre 1837 et 1843, Illusions perdues est un roman majeur d’Honoré de Balzac, appartenant au cycle de La Comédie humaine, vaste ensemble de récits donnant à voir des personnages en quête de gloire et de réussite, mais dont les illusions se heurtent aux dures lois du monde social. Illusions perdues raconte l’histoire d’un jeune provincial désargenté, Lucien de Rubempré, ayant quitté Angoulême dans l’espoir de faire fortune à Paris grâce à son talent littéraire. Dans ce passage, le jeune homme écrit à sa sœur pour l’informer de sa nouvelle vie…
  • Document 4. Brillant moraliste du XVIIème siècle, Jean de La Bruyère a consacré sa vie à la rédaction d’une œuvre unique : Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Plusieurs fois réédité du vivant de son auteur, l’ouvrage comporte de nombreuses réflexions sociologiques réparties en seize livres. Dans le livre VII intitulé « De la ville », La Bruyère met en scène un homme du monde propulsé dans Paris. C’est l’occasion pour l’auteur de s’en prendre vivement à la capitale, vaste théâtre divisé en microsociétés éphémères et superficielles dont les habitants agissent comme des acteurs faits seulement pour la parade. 

Le tableau comparatif

Appelé également « tableau de confrontation » ou « tableau synoptique » parce qu’il donne une vue d’ensemble des différentes idées pour chacun des documents, le tableau comparatif comporte autant de colonnes que de documents. Ce tableau doit mettre en relief les arguments principaux et/ou les exemples à valeur illustrative.

Olivier Py
Roman
2016
Gustave Caillebotte
Tableau (huile sur toile)
1880
Honoré de Balzac
Roman
1843
Jean de La Bruyère
Essai
1688
voir le texte voir le texte  voir le texte  voir le texte
⇒ Vision d’une capitale dominée par l’arrivisme, les apparences et la segmentation des relations sociales.
⇒ L’homme au balcon est représenté comme un spectateur détaché de la vie urbaine qui se déroule en contrebas. ⇒ En quête de reconnaissance et de succès, le héros s’illusiuonne sur la réalité impitoyable de la vie parisienne. ⇒ À travers Paris, La Bruyère décrit l’être humain, ses passions, ses contradictions, ses faiblesses.
1. Paris, ville de tous les contrastes (« d’acier et d’or, luxe et pourriture, désenchantement ou exaltation, éveil et songe »)
2. Arrivisme du héros (« Réussir, vaincre, triompher ! » ; « envie insatiable de victoire » ; « féroce ambition » ; « Paris est fait pour que
les arrivistes arrivent… »
3. Fausse conscience du personnage « se jouant à lui-même la comédie de sa propre béatitude »
4. La capitale abrite une diversité et une richesse culturelle comparable à celle d’un bestiaire : la vie urbaine et sociale y est foisonnante.
5. Paris est une échappatoire à la mort (« Oublier la mort…Ridiculiser la mort… Chacun combat la mort comme il peut » ; « mithridatisation de la mort »).
6. Portrait de différents personnages dont les activités oscillent entre l’hédonisme, le paraître, la corruption et l’échec social. Paris apparaît comme le lieu de l’individualisme, de la solitude, de l’anonymat, de la segmentation des rapports sociaux, etc.
7. A travers tous ces personnages, le texte interroge la relation entre l’être et le paraître : à défaut de relations sociales véritables, seule compte « une vie parisienne faite d’inutilités et de paillettes ».
8. Homme élégant vu de dos qui prend la pose et contemple de son balcon le boulevard Haussmann, symbole des transformations sociales et politiques.
9. Attitude hautaine du personnage qui est « parvenu » socialement (symbole de l’ascension sociale du héros qui s’apprête à sortir .
10. Paris est le lieu de la société du paraître et de l’argent.
11. Importance du lieu : On peut voir dans l’hausmannisation de la capitale, notamment la construction des Grands boulevards, la création d’un espace dédié au spectacle et au paraître comme le suggère la peinture de cet élégant.
12. Théâtralisation de toute la scène : le balcon devient un espace de figuration pour le « personnage-acteur ».
13. « Paris sans le peuple » qui n’apparaît pas dans le tableau. La peinture semble traduire la déshumanisation en marche des grandes métropoles modernes dominées par l’anonymat et la segmentation des rapports sociaux.
14. Image du « gouffre » et des contrastes sociaux : le luxe côtoie l’extrême pauvreté. Le texte ouvre à de nombreux questionnements : Paris est une ville propice au changement, pour le meilleur ou pour le pire.
15. Le héros insiste sur ses déboires financiers : bien que menant une vie misérable, il s’illusionne sur son destin . L’auteur ironise sur la vocation artistique du héros qui rêve de rencontrer le beau monde et les grands esprits de son temps.
16. A l’opposé de la province qui ne semble ouvrir aucune perspective, Paris est la ville de tous les possibles : le héros est littralement hanté par le désir narcissique de parvenir (« Si le présent est froid,, nu, mesquin, l’avenir est bleu, riche et splendide. » ; « les écrivains deviennent riches, et je serai riche » ; « Là seulement se cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu’elle produit aujourd’hui. »)
17. La vison réelle de la capitale laisse place à une vision fantasmée où Paris cède sa place au parisianisme, au paraître et à la superficialité (importance des lieux de comédie sociale : théâtres, cafés…).
18. « effrayante rapidité » de la vie parisienne, à la fois séduisante et aliénante : exaltation du héros face à l’activité intense que permet Paris face à la province, symbole de stagnation.
19. Tout se joue à Paris : la ville apparaît comme le centre du monde (« L’on se donne à Paris… comme un rendez-vous public »).
20. La vie parisienne » est brillante et superficielle (spectacles de toutes sortes, plaisirs nocturnes). Mouvements incessants et vains des parisiens pour « paraître » : « c’est là précisément qu’on se parle sans se rien dire »… « l’on gesticule et l’on badine »… « l’on passe et l’on repasse ».
21
. Paris est un lieu de segmentation sociale (« La ville est partagée en diverses sociétés… »).
22. Accusée d’abolir les besoins de l’être, la société parisienne est celle de la vacuité exacerbée et du vide intérieur (« un peuple qui cause, bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence »).
23. Opposition Paris/monde rural : tournée vers le paraître et la vanité exacerbée, la vie parisienne a a perdu tout contact avec les choses de la nature.
24. On mène à Paris une vie anti-naturelle où domine l’esthétique de l’excès et du simulacre (satire des magistrats qui jouent une sorte de comédie sociale).

Conseil : même si le tableau comparatif est évidemment important pour réaliser votre plan, n’hésitez pas, dès les premiers repérages, à identifier spontanément des informations essentielles (quoi ? comment ? pourquoi ?) et à exploiter un plan-type au moment de formuler vos axes : cela vous aidera à percevoir de façon plus globale et spontanée la structure du corpus ainsi que le mode de relation entre les documents.

Le plan de la synthèse

1) Paris, centre du monde et des ambitions personnelles

  • La ville de tous les possibles : rêve et ambition sociale [2, 9, 15, 16, 19]
  • Paris, ville de tous les contrastes  : richesse et précarité [1, 6, 13, 14] ; segmentation sociale [4, 13, 14, 21]

2) Vie parisienne et superficialité : le paraître comme échappatoire

  • De l’être au paraître : Paris, capitale de la comédie sociale [3, 5, 10-12, 17, 20] et symbole de l’anti-province : vacuité exacerbée [4, 5, 16, 22, 23] 
  • Du triomphe de l’individualisme à la solitude et au vide intérieur [2, 7, 18, 22-24]

La synthèse rédigée

[ Introduction]

____Pôle économique, politique et culturel de rayonnement et d’influence planétaire, Paris brille de tous les prestiges que lui confère son statut de ville-monde. Le corpus qui nous est proposé infléchit pourtant cette vision idyllique en interrogeant de façon très critique la fascination qu’exerce Paris. Composé de quatre documents de genres variés (extraits d’essai, de romans, reproduction d’un tableau) publiés entre le XVIIème siècle et notre ère, le dossier explore les revers de l’ambition parisienne. Deux visions de la capitale se dégagent des documents proposés. D’un côté celle d’une ville au dynamisme intellectuel et culturel très affirmé, propice à l’ambition et à la segmentation sociale ; de l’autre une capitale fortement marquée par la comédie sociale, la superficialité et le paraître.

[ I. Paris, centre du monde et des ambitions personnelles]

____Par sa diversité, son effervescence et son rayonnement, Paris apparaît d’emblée comme une métropole culturelle dynamique et fascinante. « Monter à la capitale », c’est d’abord l’espoir d’une ascension sociale comme en témoignent les deux extraits de romans. Pour Lucien de Rubempré, le jeune héros d’Illusions perdues (1843), Paris est la capitale de tous les possibles. Balzac décrit à ce titre l’irrépressible désir de réussite et de gloire littéraire de ce jeune provincial romantique soumis aux mirages de l’illusion : dans la lettre qu’il écrit de Paris à sa soeur restée à Angoulême, le héros s’illusionne en effet sur son destin. L’auteur ironise sur la vocation artistique de ce personnage misérable qui rêve de vêtements à la mode et de restaurants chics dans l’espoir de croiser le beau monde et les esprits éclairés de son temps. S’inscrivant dans cette veine balzacienne, Olivier Py choisit également la capitale comme cadre de son roman. Aurélien, le personnage principal des Parisiens (2016) est littéralement hanté par le désir narcissique de parvenir. Avide de plaisirs et de reconnaissance, il se lance avec arrogance à la conquête d’un monde où l’argent et l’ambition sociale rêgnent en maître.
____Le tableau de Gustave Caillebotte « Homme à son balcon » (1880) semble résumer à lui seul les rêves de gloire et d’ascension décrits par les romans : la toile présente un homme élégant vu de dos qui prend la pose et contemple de son balcon le boulevard Haussmann, symbole des transformations sociales et politiques sous le Second Empire. Archétype de la réussite, le personnage illustre l’arrivisme d’une société projetée dans une course effrénée du pouvoir et de l’argent. En témoigne l’importance du lieu : le boulevard Haussmann. L’attitude hautaine du personnage qui est « parvenu » socialement contribue à renforcer l’association du boulevard avec la bourgeoisie d’affaires et la dynamique de l’enrichissement. A ce titre, la théâtralisation de la scène voulue par Caillebotte interroge le spectateur : tout semble en effet spectacle et mise en scène ; le balcon devenant un espace de figuration pour le « personnage-acteur ». Cette remarque prend tout son sens dans l’extrait des Caractères de La Bruyère (1688) : comme le dit l’auteur, « l’on se donne à Paris », suggérant que tout s’y joue et que la ville est le centre d’un monde des apparences, rongé par les appétits de pouvoir.

____Dès lors, il n’est guère étonnant que le corpus mette l’accent sur les contrastes sociaux. En contrepoint de l’opulence que donne à voir le tableau de Caillebotte, le petit garni de Lucien de Rubempré devient le cadre illusoire de l’ambition et des rêves du jeune provincial. Vivre à Paris, c’est pour le personnage l’espoir de la réussite et de la gloire, au côté des grands écrivains et des illustres penseurs. Pourtant il vit misérablement et sa naïveté le condamne à n’être que le faire-valoir d’une société qui l’écrase de sa toute-puissance. Comment d’ailleurs ne pas voir dans l’atitude hautaine du personnage de Caillebotte le symbole de ce monde de parvenus où seule compte la comédie des apparences, c’est-à-dire les signes de la réussite ? Le monde de Paris prend en effet tout son relief dans la confrontation qui l’oppose à celui de la province, que montre très bien Balzac : incapable de déchiffrer les codes sociaux et de percevoir le pouvoir de l’argent, son héros semble irrémédiablement condamné. Pareillement, Olivier Py et La Bruyère reviennent longuement sur les contrastes sociaux qui marquent la capitale, partagée entre l’extrême richesse et la misère.
____De même, le fait que le peuple n’apparaisse pas dans le tableau de Caillebotte, suggère que la réussite a pour corollaire la cruelle indifférence de l’homme d’argent. La peinture semble ainsi traduire la déshumanisation de la métropole, très bien montrée par Olivier Py et surtout La Bruyère qui fait porter ses observations sur l’anonymat et la segmentation de Paris. Fortement empreint de darwinisme social dans le roman d’Olivier Py, l’arrivisme va de pair avec le désir frénétique de jouissance et de possession matérielle. Cette image de perdition est parfaitement illustrée par le texte de Balzac qui fait de Paris un « gouffre » en  proie aux influences les plus délétères. Enfin, s
i pour Olivier Py, la capitale abrite une diversité et une richesse culturelle comparable à celle d’un « bestiaire merveilleux », c’est pour dénoncer ironiquement un monde de personnages dont les activités oscillent entre l’hédonisme, le paraître, la corruption et l’échec social. Paris apparaît ainsi comme le grand théâtre d’un monde en mutation qui subordonne tout à l’ambition et à l’argent. Monde dominé par l’individualisme, la solitude, l’anonymat et la segmentation des rapports sociaux, 

[ II. Vie parisienne et superficialité : le paraître comme échappatoire]

____En outre, le corpus fait de Paris le lieu d’une société où le paraître prime l’être. Jeunes et beaux, les héros de Balzac et d’O. Py mettent l’accent sur l’apparence : la lettre qu’envoie le jeune Lucien à sa sœur est en effet un modèle de narcissisme. Tourné vers le paraître, le héros se complet dans une vision artificielle de l’existence. Cet aspect est encore plus poussé chez Olivier Py : à la fausse conscience du personnage « se jouant à lui-même la comédie de sa propre béatitude » répondent les portraits des parisiens, où dominent l’anonymat et la vanité des convenances. L’auteur va même jusqu’à faire de ce monde de dissimulation une échappatoire à la mort, comme si les gens cherchaient à éviter de penser à leur propre finitude en s’immergeant dans des activités ou des expériences qui les distraient de cette réalité inéluctable. De même, l’exacerbation des valeurs matérialistes dans le tableau de Caillebotte et l’insistance sur le paraître sont à mettre en relation avec la vie parisienne brillante et superficielle décrite par La Bruyère qui insiste avec force sur les mouvements incessants et vains des parisiens pour « paraître ».
____Cette « effrayante rapidité » de la vie parisienne, à la fois séduisante et aliénante, est particulièrement bien montrée dans le texte de Balzac qui insiste sur l’exaltation du héros devant l’activité intense que permet Paris face à la province, symbole de stagnation et de déclin. La vison réelle de la capitale laisse place à une vision fantasmée marquée par le parisianisme, le paraître et la superficialité : en témoigne la fascination du jeune Lucien pour les cafés ou les théâtres. Dans le même ordre d’idées, La Bruyère revient longuement sur la misère morale d’une humanité marquée par la vanité, l’inauthenticité et qui a perdu tout contact avec les choses de la nature. Pour les deux auteurs, Paris est donc le symbole de l’anti-province : son effervescence offre certes un spectacle fascinant mais elle est aussi le miroir pessimiste d’une société individualiste et sans repères : notamment dans Les Caractères, la stigmatisation de la capitale va de pair avec la critique du libertinage. Face au naturel et à la simplicité de la campagne, Paris devient ainsi le miroir grossissant et caricatural d’une humanité en proie à la décomposition du corps social.

____ Le dossier met enfin particulièrement en valeur les crises morales subies par la société depuis le XVIIème siècle jusqu’à notre monde le plus contemporain, en passant par la Révolution industrielle en même temps qu’il reprend le mythe fécond de la ville, lieu de tous les possibles et de toutes les tentations, lieu complexe qui allie les vertus de la réussite et les dérives de l’arrivisme. A la fois humain et inhumain, Paris devient ainsi le lieu initiatique des contradictions et des faiblesses de la société toute entière. Symbole de la fragmentation sociale et de la dissolution des repères fondamentaux notamment chez La Bruyère, Paris semble marquée par le déracinement et la perte des identités qui constituaient la stabilité de la société : cet amer constat se retrouve dans tous les documents du corpus. Chez Balzac et Olivier Py, l’idéal du mérite personnel est remplacé par l’arrivisme. De même La Bruyère montre qu’on mène à Paris une vie anti-naturelle qui entraîne la disparition des valeurs au profit d’un monde où domine l’esthétique de l’excès et du simulacre. Le texte dénonce ainsi une véritable « comédie humaine », au sens balzacien du terme.
____Accusée d’abolir les besoins de l’être, la société parisienne serait donc celle de la vacuité exacerbée et du vide intérieur. Si Olivier Py s’attarde sur la diversité et la richesse culturelle de Paris, c’est pour en questionner le sens. Confronté au vide métaphysique, son héros cherche, dans un mouvement de dépassement, à se déifier lui-même pour atteindre la réussite et la victoire. Tout l’extrait met à nu le nihilisme d’une société écrasée par le trop plein des choses et la présence proliférante des biens de consommation dans un monde en crise, confronté au vide existentiel ; monde en archipel que décrit parfaitement La Bruyère où personne ne croit à rien et cherche encore à donner un sens à l’absence de sens. Comme nous le comprenons, le dossier interroge la relation entre l’être et le paraître, notamment la manière dont les individus façonnent leur représentation pour correspondre à ce qu’ils pensent être attendu d’eux : à défaut de relations sociales véritables, seuls comptent le simulacre et la comédie des apparences. En témoignent ces propos sans appel d’Olivier Py qui résument le corpus : « une vie parisienne faite d’inutilités et de paillettes ».

[Conclusion]

____Au terme de ces analyses, Paris apparaît bien comme la « capitale des capitales », mêlant étroitement deux aspects qui vont de la fascination au désenchantement. Mais si elle est présentée dans le dossier comme le symbole de l’ambition, de la cupidité, voire de la fragmentation des classes sociales ou de la comédie des apparences, il n’en demeure pas moins que la ville-lumière suscite un véritable mythe : celui d’une capitale emblématique et inspirante abritant d’éternels fantasmes à la croisée de la réalité sociale et des stéréotypes, de l’histoire et des rêves…

© Bruno Rigolt, mars 2024


② Le sujet d’écriture personnelle

  • À la différence de la synthèse qui exige une stricte neutralité, vous devez clairement affirmer votre opinion.
  • Convaincre et persuader… Quel que soit le type de sujet, il s’agit de proposer des pistes de réflexion. Pensez à mettre en valeur votre démarche argumentative : vos arguments doivent toujours être illustrés par un ou plusieurs exemples tirés du du corpus, des œuvres étudiées pendant l’année et/ou de votre culture générale (littérature, arts, actualité…).

➤ Sujet :
Le narrateur du roman d’Olivier Py déclare à propos de la vie parisienne qu’elle est « faite d’inutilités et de paillettes ». Ce jugement répond-il à votre vision de la capitale ? Vous répondrez à cette question d’une façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

Ce type de sujet amène ici à soutenir un raisonnement illustré par des exemples répondant à une problématique dans le but de convaincre un lecteur en justifiant ou en confrontant des thèses successives. La démarche dialectique (oui/non) semble tout à fait indiquée. Vous pouvez par exemple défendre un point de vue dans la thèse (votre première partie) en trouvant au moins deux arguments illustrés d’exemples, et à le nuancer dans l’antithèse (votre deuxième partie) en trouvant également deux arguments illustrés d’exemples :

  1. Certes, « la vie parisienne est faite d’inutilités et de paillettes »
  2. Néanmoins, il faut dépasser cette image assez stéréotypée 

Plan développé

I) La vie parisienne est faite d’inutilités et de paillettes…

Pistes de réflexion Exemples possibles
Idée 1 : Paris, capitale de l’illusion : la vie dans la capitale paraît souvent superficielle, désincarnée, consumériste : axée sur l’apparence ou des aspects futiles, mondains (préoccupations matérialistes, activités frivoles au détriment de valeurs plus profondes ou d’engagements plus significatifs). 

 

Doc. 1 : Jacques Dutronc : « Il est cinq heures, Paris s’éveille »

Doc. 2 : publicité de Givenchy pour le parfum « L’Interdit »

Doc. 3 : bande-annonce de la série Emily in Paris

  • Cette perception de la ville comme étant étincelante, superficielle ou glamour a été largement véhiculée à travers les médias, la culture populaire et le tourisme. La capitale française est en efffet mondialement renommée pour ses maisons de couture, de parfumerie, de cosmétique, pour ses joailliiers prestigieux, son offre hotelière et gastronomique réservée à une élité, etc. De même, un certain nombre de lieux (Champs Elysées, Faubourg Saint-Honoré, avenue Montaigne, quartier de l’Opéra, grands magasins du Boulevard Haussmann, Samartitaine, etc.) ont contribué à renforcer les stéréotypes attachés à l’argent : grandes fortunes, opulence et ostentation (L’Oréal, groupe LVMH, Chanel) par opposition à la France laborieuse.
  • Fortement associée à l’idée du luxe, la [su_tooltip title= »Voici ce que Runway Magazine écrivait à propos de la Fashion Week de Paris saison Printemps Été 2023 2024 :  » text= »‘Le monde de la mode semble désormais isolé, détaché de la vie réelle et obsédé par la superficialité. La mode, autrefois à l’avant-garde de l’expression personnelle et de l’innovation, se retrouve désormais confinée dans une minuscule bulle. Cette bulle, éloignée des préoccupations de la vie quotidienne, existe dans une branche de superficialité qui semble avoir rompu tout lien avec le monde réel et ses habitants.' »]Fashion Week[/su_tooltip] de Paris est l’un des événements les plus prestigieux de l’industrie de la mode. Elle se déroule deux fois par an, au printemps/été et à l’automne/hiver, et attire les créateurs les plus renommés du monde entier. Ce type d’événement accentue les représentations quant à la superficialité de la capitale : étalage des richesses, ostentation, etc. Référence à l’idée que l’industrie accorderait plus d’importance à l’apparence superficielle et à la tendance éphémère plutôt qu’à des valeurs plus profondes (cf. le texte de Balzac : « il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous, les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francs » ou ces propos d’O. Py : « […] cette petite robe jaune pailletée dans la vitrine d’un magasin de luxe, soleil éblouissant d’inutilité. Deux jeunes filles la regardent comme le Saint-Sépulcre […] ».
  • Jacques Dutronc : « Il est cinq heures, Paris s’éveille » [Doc. 1](paroles : Jacques Lanzmann). cette chanson est souvent associée à l’ambiance de la capitale française au lever du jour. Dutronc chante les pérégrinations d’un dandy qui termine sa nuit festive et croise sur son chemin (avec une certaine désinvolture) la France ouvrière, qui se lève tôt. A mettre en relation avec les IO : « La vie parisienne est aussi une vie nocturne, faite d’excès, avec ses codes particuliers et ses univers interdits ». On pourra par exemple exploiter la publicité de Givenchy pour le parfum « L’Interdit » [Doc. 2] (créé à l’origine en 1957 par Hubert de Givenchy pour l’actrice Audrey Hepburn) : réalisée par Todd Haynes, la publicité joue avec un certain nombre de stéréotypes attachés à la capitale : après une soirée mondaine parisienne ennuyeuse, une jeune femme (Rooney Mara) se laisse entraîner dans les couloirs du métro parisien (station désaffectée de la Porte des Lilas) jusqu’à une soirée « interdite »… Au petit matin, elle réapparaît finalement à la sortie du métro.
  • Diffusée pour la première fois sur Netflix en octobre 2020, la série Emily in Paris[Doc. 3] fait partie des contenus les plus visionnés de la plate-forme : l’héroïne débarque dans une ville de carte postale (chambre de bonne spatieuse donant sur la Tour Eiffel) qui accumule les clichés sur la capitale : obsession de la mode, liberté de moeurs, infidélité, rapport des Parisiens à l’alcool, fainéantise, café-croissant quotidien, etc. Les épisodes de la série enchaînent de nombreux stéréotypes sur la France et les Français.
Idée 2 : Importance du paraître et des apparences à Paris (vanité, snobisme) : cette vision suggère que les gens doivent jouer un rôle pour s’imposer en société.  On pourra réfléchir à l’égocentrisme dont se nourrit le parisianisme.

Doc. 4 : Marie-Paule Belle « La Parisienne »

  • Réinvestissement du texte de La Bruyère : « L’on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres […] l’on y passe en revue l’un devant l’autre : carrosse, chevaux, livrées, armoiries, rien n’échappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observé ». Dans la remarque 99 du Livre VIII des Caractères, La Bruyère utilise la métaphore du théâtre du monde : « ce sera le même théâtre et les mêmes décorations ». Cette idée d’hypocrisie, de dissimulation, de masque est bien mise en valeur par le personnage de Georges Duroy dans le roman Bel-Ami de Maupassant : refusant tout idéalisme, l’auteur décrit de façon froide une société parisienne dominée par l’argent et le chacun pour soi. En parfait arriviste, Georges Duroy, le héros du livre, gravit tous les échelons de la société grâce à la manipulation et aux complots financiers. La dernière page du roman donne à voir un personnage cynique et manipulateur. Cette vision pessimiste de l’homme et du monde dominée par le mensonge et l’hypocrisie est à mettre en relation avec le personnage d’Aurélien dans le roman d’O. Py : « Aurélien marche dans Paris les yeux au ciel. Réussir, vaincre, triompher ! Il se regarde faire, aller, siffloter, et en se jouant à lui-même la comédie de sa propre béatitude […], un grand décor dont il est le centre ».
  • Dans un registre plus léger, on pourra exploiter la chanson de Marie-Paule Belle « La Parisienne » (1976) [Doc. 4], charge sarcastique contre le snobisme parisien :
    Lorsque je suis arrivée dans la capitale
    J’aurais voulu devenir une femme fatale
    Mais je ne buvais pas, je ne me droguais pas
    Et je n’avais aucun complexe
    Je suis beaucoup trop normale, ça me vexe
    Je ne suis pas parisienne
    Ça me gêne, ça me gêne
    Je ne suis pas dans le vent
    C’est navrant, c’est navrant
Idée 3 : une ville « de paillettes » au détriment des plus pauvres et des oubliés.

 

 

« La Complainte de la Butte » est une chanson emblématique de la musique française, écrite par Jean Renoir et interprétée à l’origine par Cora Vaucaire. Elle a été composée en 1955 pour le film French Cancan réalisé par Jean Renoir. Loin des paillettes de la ville-lumière, la chanson évoque le quartier de la Butte Montmartre, misérable à l’époque…

  • La gentrification à Paris (processus par lequel un quartier autrefois défavorisé subit des changements sociaux et économiques, entraînant une augmentation des prix de l’immobilier) a provoqué l’arrivée de résidents plus aisés au détriment des classes populaires : Les bobos (contraction de bourgeois-bohèmes) désignent cette nouvelle population branchée qui s’installe dans les quartiers gentrifiés. On pourra exploiter ces propos des IO : « Derrière l’image convenue de la « Ville Lumière », la capitale est aussi le reflet des fractures et des inégalités sociales. Il est de plus en plus difficile de se loger et de vivre dans une cité en pleine gentrification qui exclut les plus pauvres, mais aussi les classes moyennes. Dans ces conditions, peut-on encore y faire société ? » Souvent perçus comme insouciants et préoccupés par leur image et leur statut social, les bobos sont souvent accusés d’altérer l’authenticité culturelle des quartiers. Le phénomène de boboïsation a accentué les tensions entre Paris et la province (à mettre par exemple en relation avec La Bruyère qui souligne comment les Parisiens de son époque sont obsédés par leur rang social, leur réputation et leur apparence extérieure.
  • Exemples possibles sur les déséquilibres (économiques, sociaux, culturels) entre Paris et la province. En 1947, le géographe et urbaniste François Gravier (1915-2005) a publié un ouvrage important intitulé Paris et le désert français. Derrière ce titre provocateur, l’auteur mettait en lumière les disparités de développement entre la région parisienne et les autres régions de France. Cette œuvre a eu un impact significatif sur la politique d’aménagement du territoire en France.
  • La « Belle Epoque » : période de prospérité, d’innovation artistique et de développement culturel caractérisée par une effervescence créative dans les arts, la littérature, la musique, la mode et l’architecture. Certains critiques ont qualifié cette époque de « superficielle » en raison de son obsession pour le luxe, les divertissements frivoles et une certaine légèreté dans les préoccupations sociales et politiques. De fait, derrière les paillettes, la réalité pour le peuple était bien différente. La misère sociale coexistait avec les paillettes de la haute société. Les inégalités économiques étaient importantes, avec une classe ouvrière confrontée à des conditions de travail difficiles et à des niveaux de pauvreté élevés.
  • Sous les paillettes se cache donc une réalité dramatique, comme en témoigne Les Misérables (1862),vaste fresque couvrant près de 20 ans d’histoire du peuple parisien : l’auteur décrit la misère et l’exclusion des plus démunis dont il se fait le porte-parole. On pourra également évoquer l’appel radiophonique de l’Abbé Pierre le 1er février 1954. Cet appel était une réaction à la crise du logement et à la terrible vague de froid qui sévissait en France à l’époque. 

II) Affirmer que la vie parisienne est faite « d’inutilités et de paillettes » s’apparente donc quelque peu à un cliché sur la capitale. Bien que Paris puisse parfois être associée aux apparences et à la superficialité, nul ne saurait contester le décisif ascendant de la capitale : par sa diversité et sa richesse, Paris offre en effet une multitude d’expériences culturelles et artistiques qui vont bien au-delà de son image superficielle. C’est par ailleurs une cité attachante à l’histoire singulière. Enfin, par son statut de « ville-monde », Paris s’impose au XXIème siècle comme une mégapole de tout premier plan, en raison des fonctions stratégiques qu’elle exerce à l’échelle internationale.

Pistes de réflexion Exemples possibles
Idée 1 : Certes, Paris vend du rêve, mais plutôt que de parler de superficialité, on peut s’intéresser à la symbolique de la ville : par delà les clichés, elle a suscité depuis des siècles tout un imaginaire émotionnel.

 

Doc. 5 : Robert Doisneau, « Le balayeur au chevet de Notre-Dame » (1954)

 

 

 

 

 

 

Doc. 6 : « Pam Pa Nam » d’Oxmo Puccino : hommage poétique à la ville de Paris et à ses habitants.

  • Paris est une ville « poétique » en ce sens qu’à la différence d’autres lieux, elle ne renvoie pas seulement à son statut d’agglomération, mais à sa connotation, c’est-à-dire à ce supplément de sens qui fait appel à l’imaginaire et au rêve. C’est ainsi que Scorsese déclarait, dans Le Nouvel Observateur du 8 décembre 2011 : « Mon Paris est une ville de rêve, une cité de cinéma ». Cet aspect n’a donc rien de superficiel car il touche au symbolique. Vous pouvez ici faire référence au nombre de peintres, d’écrivains, de paroliers, de caricaturistes, de photographes (notamment Robert Doisneau Doc. 5) ou de cinéastes qui ont contribué à influencer notre vision de la capitale, superposant souvent à la ville réelle une ville imaginaire, qui parle au coeur et à l’âme.

Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (2001)

Cette comédie romantique raconte l’histoire d’Amélie Poulain, jeune femme rêveuse et imaginative qui décide de changer la vie des gens autour d’elle pour le meilleur, tout en cherchant le bonheur pour elle-même. Le film est célèbre pour ses reconstitutions oniriques de Paris, en particulier Montmartre ou le canal Saint-Martin, avec ses cafés pittoresques, ses rues pavées et son atmosphère bohême. 

  • Dans un monde de nivellement des cultures, de massification et de déracinement, Paris est un marqueur social en offrant un ancrage identitaire fort : comme le dit [su_tooltip title= »Giulia Mensitieri, Le plus beau métier du monde. Dans les coulisses de l’industrie de la mode. » text= »Éditions La Découverte, Paris 2018. »]→Giulia Mensitieri[/su_tooltip], l’industrie du luxe (mode, parfums, haute couture, etc.) « est avant tout une industrie de production symbolique, elle fabrique un imaginaire que les médias et les institutions qui la représentent appellent communément le « rêve ». Ce rêve est matériellement lié à la confection des vêtements les plus luxueux qui se puissent concevoir. Or cette production est structurellement liée à la ville de Paris, car les créateurs souhaitant bénéficier de cette appellation doivent impérativement y disposer d’ateliers. De ce fait, la haute couture ne peut exister en dehors de Paris […]. Par un jeu d’emboîtements, aussi bien les maisons de couture que la ville de Paris et que la France produisent et bénéficient de cet apparat de dentelle, de paillettes, de beauté et de travail pour bâtir une image de luxe et de travail très rentable pour leurs économies ».
  • Il y a un lien fort entre Paris et le monde. Ainsi, l’incendie de Notre-Dame le 15 avril 2019 a provoqué une réaction de sidération et de tristesse dans le monde entier. De même, les attentats terroristes de 2015 ont déclenché une vague d’indignation, de solidarité et de deuil à l’échelle mondiale : des mémoriaux se sont formés, des centaines de milliers de messages ont été diffusés via Internet… Durant des semaines, les Archives de Paris en ont collecté le contenu qui appartient aujourd’hui au patrimoine national. Loin d’être seulement « médiatique », cette vague d’émotion témoigne du lien affectif et de l’attachement sincère du monde à Paris.
  • De même Paris porte l’empreinte de ses habitants : les arrondissements sont souvent pour eux comme un « village » avec lequel ils entretiennent une forte relation de proximité : vous pourrez exploiter bien entendu « La Bohême » (1965) de Charles Aznavour : sur le rythme mélancolique d’une valse, le chanteur évoque le Montmartre artiste du début du 20ème siècle. Pareillement, Charles Trenet dans « Ménilmontant » (1938) se souvient avec émotion de ce quartier pittoresque et populaire. 


Charles Trenet, « Ménilmontant » (1938)
Cette chanson aura d’autant plus de résonance qu’elle est écrite en 1938, dans un monde au bord d’une guerre que personne ne semble pouvoir éviter.

De façon plus contemporaine, la chanson « Pam Pa Nam » d’Oxmo Puccino (2012) Doc. 6 rend hommage aux quartiers de Paname (Paris en argot) sur le rythme lent d’une ballade, sorte d’errance lyrique et poétique mélangeant les influences musicales (notamment la chanson française et la musique rap). Le clip met en scène plusieurs destins croisés dans le Paris des « titis », notamment celui d’un voleur à la tire un peu perdu tombant amoureux de sa victime. 

Idée 2 : Une ville à l’identité culturelle complexe, loin des clichés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Doc. 7 : Mireille Mathieu, l’inoubliable interprète de la chanson « Paris en colère » (paroles : Maurice Vidalin ; musique : Maurice Jarre)

  • Paris est une capitale culturelle de premier ordre : outre son exceptionnel patrimoine artistique, c’est une ville qui a influencé les grandes avant-gardes, par exemple l’impressionnisme, le surréalisme, le cubisme ou la nouvelle vague à la fin des années 50 (mouvement de remise en question du cinéma traditionnel, notamment grâce à François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol ou Agnès Varda. Ce mouvement a eu une influence significative sur le cinéma mondial). Dans son essai intitulé Paris, « capitales » des XIXe siècles (Seuil 2021), Christophe Charle montre que Paris « est un laboratoire politique, social et surtout culturel : s’y expérimentent de nouveaux regards sur la ville devenue spectacle, des pratiques de loisirs, la mise en place du modèle de rupture dans les arts – impressionnisme, symbolisme, naturalisme… » De même c’est à Paris dans le « Quartier latin » que va se concentrer la vie éditoriale et littéraire après la guerre (théâtre de l’absurde, existentialisme sous l’influence de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir). Face à une France parfois très conservatrice et réticente à faire bouger les idées, toute une génération, celle du Jazz, de Boris Vian et de Saint-Germain-des-Prés, est avide de « refaire le monde ».
  • Par de nombreux aspects, et en dépit des vérités qu’elle pose, la satire des mœurs de La Bruyère est largement pessimiste et conservatrice. L’auteur semble stigmatiser toute idée nouvelle qui s’éloignerait de la morale traditionnelle. On peut donc légitimement questionner une telle éthique, qui paraîtrait de nos jours assez réactionnaire. De même, on ne saurait limiter la vie parisienne à une comédie sociale fondée sur les apparences. La particularité de la population parisienne est d’être largement multiethnique. Loin d’être repliée sur elle-même et de vivre dans des cercles fermés, elle est au contraire le symbole d’une ville ouverte à l’altérité : ainsi, la capitale accueille une population étrangère importante, puisque 4 immigrés sur 10 vivent à Paris et dans sa région. Un tel apport participe au dynamisme économique et culturel de la capitale.
  • Selon ce que vous avez étudié, vous pouvez centrer sur certains épisodes importants de l’histoire de Paris : Révolution française (avec le tableau [su_tooltip title= »Delacroix, ‘La Liberté guidant le peuple' » text= »La Liberté est une femme du peuple. Véritable allégorie de la Liberté, coiffée du bonnet phrygien, elle évoque la révolution de 1789 et symbolise la force et la détermination du peuple dans sa lutte pour la liberté. Delacroix utilise une composition dynamique pour capturer le mouvement et l’effervescence de cette scène révolutionnaire. La Liberté est placée en avant-plan, dominant la composition. »]d’Eugène Delacroix, « La Liberté guidant le peuple »[/su_tooltip], 1830), Commune de Paris, Discours du Général de Gaulle lors de la libération de Paris, etc. Vous pouvez également mentionner  la célèbre chanson de Mireille Mathieu « Paris en colère » (1966) [Doc. 7] qui rappelle la vocation de la capitale à s’inscrire dans le cours de l’Histoire du monde : « Et le monde tremble/Quand Paris est en danger/Et le monde chante/Quand Paris s’est libéré »… Paris apparaît ainsi comme un marqueur de la démocratie.

"Soyez réalistes, demandez l'impossible". Crédit photographique : Gérard-Aimé/Rapho-Eyedea, 1968« Soyez réalistes, demandez l’impossible ». Crédit photographique : Gérard-Aimé/Rapho-Eyedea, 1968. Mai 68 a eu un impact durable sur la société française, marquant une rupture significative avec le passé et influençant la politique, la culture et les mouvements sociaux ultérieurs en France et dans le monde entier.

Idée 3 : Un poids économique et politique de premier ordre : renforcer Paris et sa région renforce le reste du pays. 

 

 

 

  • Paris est une métropole macrocéphale de rang mondial. Avec une population de près de 13 millions d’habitants, l’Île-de-France constitue l’une des aires urbanisées les plus peuplées du continent européen. Paris et sa région concentrent 31 % du PIB nationalBassin productif et d’emplois parfaitement relié à la [su_tooltip title= »Dorsale européenne » text= »dorsale européenne ou mégalopole européenne : concept développé par le géographe français Roger Brunet pour désigner un espace densément peuplé et fortement urbanisé qui s’étend approximativement de Londres à Milan, centré sur l’Europe rhénane et connecté aux échanges mondiaux par le nord de l’Europe. À l’intérieur de cet espace, la production de richesse et les flux sont les plus importants en Europe. »]dorsale européenne[/su_tooltip] :  l’agglomération forme le pôle d’activités le plus important du pays et un centre dynamique à l’échelle nationale, européenne et mondiale. 
  • Exemple du « Grand Paris Express » dont le but est de transformer de façon durable l’agglomération parisienne en une grande métropole mondiale du XXIème siècle, afin d’améliorer le cadre de vie des habitants et de corriger les inégalités territoriales : 42 quartiers prioritaires de la politique de la ville seront ainsi desservis par le Grand Paris Express. Le Grand Paris Express permettra en outre de se déplacer facilement et rapidement de banlieue à banlieue sans passer par Paris : 200 km de voies et 68 gares vont être créées. Plus de 180 projets urbains sont d’ores et déjà engagés dans les quartiers entourant les gares qui seront mises en service en 2024 et 2025. Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, a joué un rôle important dans le développement du projet du Grand Paris (voir en particulier son discours du 26 juin 2007 lors de l’inauguration du Satellite n°3 Roissy Charles-de-Gaulle).
  • Situé à Marne-la-Vallée, Disneyland Paris ne saurait être réduit à un simple parc d’attraction : il constitue le pôle le plus visité de la capitale avec plus de 15 millions d’entrées annuelles. Il génère ainsi un impact significatif sur l’économie nationale. 

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Entraînement à l’épreuve de Culture générale et expression du BTS. Sujet type : Imaginaires portuaires. CORRIGÉS

BTS 2023-2024 « Invitation au voyage… »
Entraînement n°2 : synthèse + écriture personnelle
→ CORRIGÉS

Pour accéder au corpus, cliquez ici.


① La synthèse

Plan proposé

I) Les ports industriels sont des lieux qui attirent
a) Ils inspirent la création artistique
b) Même les ports les moins attrayants sont fascinants
II) Les ports sont une invitation au voyage
a) Ce sont des espaces à la fois clos et ouverts
b) Ils donnent envie de s’évader et de tout quitter
III) Les ports invitent à un déchiffrement symbolique
a) Il y a une forte dimension spirituelle dans les ports
b) Port et ressourcement personnel : le voyage comme révélation à soi-même.


____Terres d’accueil ou lieux d’embarquement vers des destinations lointaines, les ports ont toujours suscité l’envie de voyager. Telle est l’inspiration de ce dossier composé de quatre documents parus entre la fin du XIXème siècle et nos jours.
____Le premier document est un tableau célèbre de Claude Monet intitulé « Impressions, soleil levant » (1872). Par son travail sur les couleurs et les effets de lumière, le peintre nous fait imaginer le port industriel du Havre, un matin d’hiver. Largement dominé par l’idéalisation du réel, le document 2 est un poème intitulé « Le port de Palerme » publié en 1913 par Anna de Noailles dans le recueil Les Vivants et les morts. Quant au document 3, il reprend de larges extraits d’un article de fond, « Le port, un seuil pour l’imaginaire : la perception des espaces portuaires » publié en 1992 dans le n°55-56 des Annales de la recherche urbaine. L’architecte Aude Mathé réfléchit en particulier aux interactions entre le port, la ville et la mer et la perception des espaces portuaires par les artistes. Le dernier document est extrait d’un récit de voyage intitulé Le Goût du large (2016). Le journaliste Nicolas Delesalle y relate son voyage d’Anvers à Istanbul à bord d’un cargo porte-conteneurs. Le passage présenté décrit les sensations éprouvées au moment où le navire quitte le port d’Anvers.
____Nous étudierons à travers ces documents la fascination qu’exercent les ports industriels : non seulement ce sont des lieux qui attirent et inspirent la création artistique, mais ils sont également une invitation au voyage. Nous terminerons notre étude en montrant que le port, tel qu’il est perçu par les auteurs de ce corpus, devient matière à déchiffrement symbolique.

____En premier lieu, il ressort de ce corpus que le thème du port, particulièrement à partir de la Révolution industrielle, a constitué une puissante source d’attraction, notamment chez les artistes.
____Comme le note Aude Mathé, la peinture et la poésie nous rendent sensibles à ce qui, d’ordinaire, nous laisse indifférents : de fait, tous les ports évoqués dans ce dossier sont des lieux industriels. Ainsi, la célèbre toile de Claude Monet, « Impression, soleil levant » nous décrit le paysage portuaire du Havre. Représentation artistique d’un monde bouleversé par la société industrielle, le tableau met l’accent sur la face laborieuse du Havre : les grues, les docks et les cheminées d’usines. Cette impression se retrouve également dans le poème d’Anna de Noailles : femme de la haute aristocratie, l’autrice s’attache pourtant à retranscrire l’atmosphère populaire et industrieuse du port de Palerme. Comme dans le tableau de Monet, ce parti-pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes de l’art qui utilise généralement un cadre plus idyllique.
____De plus, même les ports les plus inhospitaliers deviennent attirants car ils font surgir une multitude d’émotions et de sentiments. Anna de Noailles se plaît à décrire le vieux port « goudronné » dans toute sa pauvreté : l’autrice évoque ainsi son attirance pour la « rade noire et sa pauvre marine ». De même, Nicolas Delesalle décrit son départ du port d’Anvers à bord d’un cargo, loin du confort des croisières : au contraire, le journaliste ancre sa description dans une topographie maritime et portuaire, comme pour mieux percevoir des sensations nouvelles : les nombreux effets de réel renforcent le sentiment de dépaysement qui assaille le journaliste. Comme le fait remarquer Aude Mathé, si les ports attirent tant, c’est qu’ils parlent aux sens et à l’imaginaire. Nous retrouvons tout à fait cette impression dans le poème d’Anna de Noailles ou dans le tableau de Claude Monet qui fait surgir, au-delà du ciel pollué par l’activité industrielle et par la marine marchande, un lieu qui semble sortir de la réalité : les lignes de fuite du tableau nous plongent en effet en pleine rêverie.

____Le deuxième aspect qui ressort de ce corpus est que les ports sont une invitation au voyage.
____Selon Aude Mathé, le port a la particularité d’être un lieu d’échange entre ville et mer, espace à la fois clos et ouvert sur l’infini, protecteur et propice au dépaysement. Selon l’autrice, c’est ce mélange de clôture et d’expansion qui fait toute la valeur symbolique du port. Le tableau de Monet illustre parfaitement cette analyse : le peintre a accentué la vue sur le bassin du port du Havre, mais en même temps par touches impressionnistes, il nous invite au dépaysement : toute la toile baigne en effet dans une douce harmonie où se mêlent le gris-bleuté, l’oranger, le rose pâle créant un monde apaisé, propice à l’évasion. Pareillement, si à première vue le poème d’Anna de Noailles est une sorte de carte postale pittoresque centrée sur les activités manufacturières et marchandes quotidiennes, progressivement, le texte nous invite vers un au-delà de la réalité concrète : le réalisme laisse place au thème du voyage. Il n’est guère étonnant également que tous les termes techniques qui jalonnent le récit de Nicolas Delesalle nous fassent progressivement basculer du côté du dépaysement et de l’ailleurs.
____Comme le montre très bien le dossier, la particularité du port, c’est qu’il est en soi déjà voyage : sorte de passeport pour le rêve, le port donne envie de tout quitter sans forcément bouger. Ce paradoxe est longuement analysé par Aude Mathé : selon elle, on peut s’évader en imagination rien qu’en regardant les activités portuaires ou en admirant les bateaux dont les noms évoquent des destinations lointaines. Cette impression se retrouve dans le poème d’Anna de Noailles qui se laisse aller à l’évocation des « vaisseaux délabrés » : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion vers l’imaginaire. Le port apparaît ainsi comme une sorte de voyage immobile. Aude Mathé explique cette attirance des artistes par un besoin d’idéalisation du réel. Qu’il s’agisse du Havre, de Palerme ou d’Anvers, le réel cède sa place à un ailleurs virtuel et fantasmé, porteur de rêves et d’aventure : la description des bateaux, des bâtiments et des quais est comme une invitation au voyage selon un axe allant du concret à l’immatériel.

____Enfin, les ports industriels invitent à un voyage qui est surtout un voyage spirituel.
____Tout d’abord, ainsi que le remarque Aude Mathé à partir d’une citation de Joseph Conrad, le port témoigne d’une forte dimension symbolique qui apparaît comme une métaphore de la quête de la pureté. Prélude à une sorte de ressourcement spirituel, le voyage entrepris par Nicolas Delesalle apparaît ainsi comme une échappatoire au monde consumériste pour rechercher seulement « l’océan, le silence et le vent… l’horizon infini ». Pareillement, il ne faut pas regarder le tableau de Claude Monet comme une simple peinture d’un lieu industriel : toute l’organisation de la toile invite à la transfiguration du réel et l’idéalisation du banal. Cette impression est plus nette encore dans le poème d’Anna de Noailles où de simples citernes deviennent des « citernes du rêve » : par cet oxymore, l’autrice passe de la dimension réaliste à la dimension onirique, sorte d’alchimie poétique qui transfigure l’univers le plus matériel en univers spirituel.
____En outre, tous les textes mettent l’accent sur le voyage comme révélation à soi-même. Aude Mathé note le déchiffrement spirituel qui est à la base de la symbolique portuaire. De même, chez Anna de Noailles, le port invite à une forte dimension de ressourcement intime. Plus qu’un lieu, c’est un moment de départ et d’accomplissement « ineffable » permettant de goûter une plénitude intérieure. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est donc transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête existentielle. Nicolas Delesalle évoque également son besoin de renaissance à travers une expression frappante : « je vais bientôt naître à la mer », qui signifie tout à la fois le ressourcement spirituel et la célébration d’une quête du sens. La description du port s’élargit ainsi à la construction d’un paysage métaphysique qui doit amener à une nouvelle naissance grâce à la mer.

____Pour conclure, le corpus que nous avons synthétisé invite à interroger à travers la symbolique du port le sens du voyage dans le monde moderne. Entre réel, imaginaire et symbolique, les ports apparaissent bien comme des lieux de passage de l’espace urbain vers des horizons lointains. En définitive, comme le suggère Aude Mathé, le voyage imaginaire que l’on rêve en regardant les bateaux dans le port ne serait-il pas supérieur au voyage que l’on pourrait faire réellement ?

© Bruno Rigolt, février 2023.

BTS 2023-2024. Migrants, exilés, réfugiés : de l’invitation au voyage à l’errance

Entraînement n°3
Thème au programme : Invitation au voyage
Sujet complet conforme au BTS

Migrants, exilés, réfugiés :
de l’invitation au voyage à l’errance

Bruno Catalano, « Les Voyageurs » (bronze).
Statue exposée en 2013 au port de Marseille.

___Les progrès des modes de locomotion depuis la Révolution industrielle ont mis le voyage à la portée de tous. Les chemins de fer, les grands paquebots, l’aviation ont ainsi entraîné des expériences inédites du voyage. Pourtant, à côté de cette dimension artistique et touristique marquée par le dépaysement et le désir d’aventure, le voyage a pris, particulièrement à partir de la deuxième moitié du XXème siècle, un caractère nouveau.

___Le recours à l’immigration massive, liée aux nécessités du développement économique, l’appel à la main d’œuvre étrangère, la destruction des équilibres traditionnels et la question du droit d’asile entraînent, particulièrement en ce début du XXIème siècle, un nouveau rapport à la frontière et au territoire. Chassés par la tragédie des guerres et de la misère, des milliers de réfugiés et de demandeurs d’asile entreprennent le voyage vers l’Europe pour obtenir aide et protection.

___Migrations, exils, errances : par leur ampleur et leur durée, ces flux migratoires en provenance du Moyen-Orient et des pays subsahariens bouleversent et inquiètent : les récits de voyage entrepris au XIXème siècle ont laissé place à une réalité dramatique qui fait la Une de l’actualité : tel est l’enjeu de ce corpus, centré sur les rapports entre voyage, immigration et clandestinité ; entre déracinement, nostalgie du pays natal et quête d’un impossible Eldorado…

Activités d’écriture : 

♦ Synthèse : Vous réaliserez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  1. Document 1 : Marguerite Yourcenar, « Gares d’émigrants : Italie du sud », 1934
  2. Document 2 : Laurent Gaudé, Eldorado, 2006
  3. Document 3 : Valérie de Graffenried, « Voyage avec des migrants », Le Temps, 23 janvier 2015
  4. Document 4 : Nash Paresh, « Human trafficking », 2015

♦ Écriture personnelle (sujet au choix) :

  1. Dans quelle mesure notre expérience du voyage change-t-elle notre représentation du monde ?
  2. Selon vous, quel rôle joue le voyage dans la connaissance de l’autre ?

Vous répondrez d’une façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

 

Document 1 : Marguerite Yourcenar, « Gares d’émigrants : Italie du sud », 1934.

Gares d’émigrants : Italie du sud

[su_tooltip text= »lanterne, signal. »]Fanal[/su_tooltip] rouge, œil sanglant des gares ;

Entre les ballots mis en tas,
Longs [su_tooltip text= »appels d’une voix forte »]hélements[/su_tooltip], sanglots, bagarres ;
Emigrants, fuyards, [su_tooltip text= »apostat : celui qui trahit une cause, un parti. Ici le mot désigne ceux qui, étant émigrés, semblent avoir renié leur pays d’origine et sont abandonnés de toute part. »]apostats[/su_tooltip],
Sans patrie entre les états ;
Rails qui se brouillent et s’égarent.

Buffet : trop cher pour y manger ;
Brume sale sur la portière ;
Attendre, obéir, se ranger ;
Douaniers ; à quoi sert la frontière ?
Chaque riche a la terre entière ;
Tout misérable est étranger.

Masques salis que les pleurs lavent,
Trop las pour être révoltés ;
Etirement des faces [su_tooltip text= »hâve : amaigri, blafard, maladif et pâle. »]hâves[/su_tooltip] ;
Le travail pèse ; ils sont [su_tooltip text= »bâté : qui porte un bât, c’est-à-dire un dispositif que l’on attache sur le dos de certaines bêtes de somme pour leur faire porter une charge. Ici, les réfugiés sont comparés à des animaux qu’on aurait bâtés. « ]bâtés[/su_tooltip] ;
Le vent disperse ; ils sont jetés.
Ce soir la cendre. À quand les laves ?

Tantôt l’hiver, tantôt l’été ;
Froid, soleil, double violence ;
L’accablé, l’amer, l’hébété ;
Ici plainte et plus loin silence ;
Les deux plateaux d’une balance.
Et pour fléau la pauvreté.

Express, lourds, sectionnant l’espace,
Le fer, le feu, l’eau, les charbons
Traînent dans la nuit des wagons
Des dormeurs de première classe.
Ils bondissent, les vagabonds.
Peur, stupeur ; le rapide passe.

Bétail fourbu, corps épuisés,
Blocs somnolents que la mort rase,
[su_tooltip text= »‘ils se signent’ : ils font le signe de croix. »]Ils se signent[/su_tooltip], terrorisés.
Cri, juron, œil fou qui s’embrase ;
Ils redoutent qu’on les écrase,
Eux, les éternels écrasés.

Marguerite Yourcenar, 1934. Les Charités d’Alcippe, Gallimard NRF, 1956, 1984. 

  • Document 2 : Laurent Gaudé, Eldorado, 2006.

Laurent Gaudé (né en 1972) raconte dans Eldorado (Prix des lycéens de l’Euregio 2010) l’épopée dramatique de migrants africains épris de paix et de liberté qui rêvent de meilleures conditions de vie en Europe. Dans ce passage, Soleiman et Jamal, deux frères soudanais, font route vers la Libye afin de tenter la traversée pour l’Europe…

[Actes Sud, 2006, « J’ai lu », p. 88-91. De : « Dans ce paysage que nous ne connaissions pas », p. 88 à « Elles blessent toutes », p. 91]

____Dans ce paysage que nous ne connaissions pas, le guide nous mène jusqu’à une route. Une voiture nous y attend. J’aurais voulu qu’elle ne soit pas là. J’aurais voulu qu’il faille marcher pendant des heures, des jours même, pour parvenir à l’atteindre. Mais elle est là.

____Notre guide a salué le conducteur. Mon frère s’approche. Il parle à l’homme. Je n’entends pas ce qu’ils disent mais je vois mon frère sortir de l’argent et le lui tendre. C’est mon passage qu’il paie. Cet argent qu’il donne est celui qui lui manquera pour s’acheter des médicaments. Je voudrais lui crier de reprendre les billets mais je ne le fais pas. Je suis épuisé. C’est comme un peu de sa vie qu’il donne à cet homme. Il se condamne à la douleur pour moi. ·

____Je sais que maintenant les choses vont aller très vite. C’est ce que veut Jamal. Que je sois happé par le rythme du voyage. Le conducteur va vouloir que j monte et il démarrera sans attendre. Je veux un peu de temps. Je repense au thé que nous avons bu chez Fayçal. Je croyais que nous faisions nos adieux à la ville mais Jamal savait, lui, qu’il reviendrait. C’est à moi qu’il disait adieu. Cette tristesse dans ses yeux, c’était celle d’avoir à quitter son frère.

____Notre guide vient me saluer. Il me recommande à Dieu et ajoute, avant de faire trois pas en arrière : « Si tout va bien, tu seras à Al-Zuwarah dans deux jours. » Je regarde mon frère. Je suis perdu.
____— Où est-ce que je vais, Jamal ?
____Je ne sais même pas où je pars. Il voit mon trouble. Alors, encore une fois, il s’approche de moi et m’entoure de son calme. Il m’explique qu’il a payé pour tout, que je n’ai plus à me soucier de rien, simplement me concentrer sur mes forces et aller jusqu’au bout. La voiture m’emmène à Al-Zuwarah, sur la côte libyenne. Elle me déposera dans un appartement où les passeurs viendront me cher¬cher. Je paierai la deuxième moitié à ce moment-là, pour la traversée. Jamal parle lentement. Il a tout calculé. Tout prévu. Il me demande si j’ai bien compris. Je ne parviens pas à penser que je vois mon frère pour la dernière fois. La tête me tourne. J’ai besoin d’appui. […] Je me remplis de lui pour ne jamais oublier le visage qu’il a à cet instant.

____Je monte à l’arrière de la voiture qui démarre d’un coup, Jamal et le guide me font signe, un temps, de la main, puis me tournent le dos et reprennent leur marche en sens inverse. Je suis loin de chez moi. Cette voiture poussiéreuse m’arrache à ma vie. Ce sera ainsi désormais. Je vais devoir faire confiance à des gens que je ne connais pas. Je ne suis plus qu’une ombre. Juste une ombre qui laisse derrière elle un petit filet de poussière.

____Nous roulons sans cesse. De jour comme de nuit. Toujours vers la mer. Je me perds dans des terres que je ne connais pas. J’imagine Jamal en train de faire la route dans l’autre sens. li repasse la frontière, sans joie cette fois, sans embrassade, retrouvant sa vie laide d’autrefois. Comme une bête qui, après s’être échappée, retourne de son propre chef à l’étable.

____Je me suis trompé. Aucune frontière n’est facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi. Nous avons cru pouvoir passer sans sentir la moindre difficulté, mais il faut s’arracher la peau pour quitter son pays. Et qu’il n’y ait ni fils barbelés ni poste frontière n’y change rien. J’ai laissé mon frère derrière moi, comme une chaussure que l’on perd dans la course. Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes.

Laurent Gaudé, Eldorado, Actes Sud, 2006, « J’ai lu », p. 88-91.
Edition numérique : https://www.google.fr/books/edition/Eldorado/C_QJL_AA3OwC?hl=fr&gbpv=1&dq=Laurent+Gaud%C3%A9+Eldorado&printsec=frontcover

Document 3 : Valérie de Graffenried, « Voyage avec des migrants », Le Temps*, 23 janvier 2015.
https://www.letemps.ch/voyage-clandestins-syriens-echoues-europe
* Le Temps est un quotidien suisse édité à Genève.

[…] Gagner l’Allemagne, c’est le vœu de Tariq. Mais pas seul : il voyage avec son bout de chou de neuf ans, Maher, qui trotte menu derrière lui malgré les dangers, le froid et la précarité. Ensemble, ils ont quitté la Syrie il y a plus de deux mois et ont rallié d’autres réfugiés syriens, migrants clandestins, qui tous veulent rejoindre le nord de l’Europe, par n’importe quel moyen.

Après l’enfer de la guerre, ils sont tombés aux mains de trafiquants sans scrupules qui les ont entassés à fond de cale pour traverser la Méditerranée, ont été secourus par les garde-côtes italiens, placés dans des camps de fortune, puis ils ont repris leur progression obstinée vers le nord, en s’arrêtant à Milan, le passage obligé vers lequel toutes les routes, légales et illégales, convergent.
[…]
Deux ou trois volontaires, selon l’heure, accueillent, conseillent et orientent les exilés syriens. Chaque matin, ils disposent une table à l’entresol du hall central […]. Les Syriens ne manquent pas d’arriver, petit à petit en fin de matinée, pour ce qui est devenu le rendez-vous informel des clandestins.
[…]
Tariq et Samir ont déboursé 6000 dollars chacun pour traverser la Méditerranée. Ils sont désormais à sec. Trois jours plus tôt, ils ont payé 400 dollars la place à un passeur pour qu’il les conduise en voiture jusqu’à Munich. «Tout était réglé, nous devions payer une partie au départ, le solde à l’arrivée.» Les détails sont arrangés par un compatriote syrien, un intermédiaire. Le conducteur, un Égyptien résidant en Allemagne, les pousse dans son minibus. « Après huit heures de route, il nous a débarqués précisant que nous étions à Munich », raconte Tariq. Ils étaient en fait retournés à la case départ, la gare de Milan.

En plus de Tariq et d’Afran, quatre autres passagers avaient pris place à bord du van. Tous ont été floués.
Aucun des pigeons n’osera porter plainte, explique Tariq: « Que dire au commissariat ? Que j’essayais de passer illégalement en Allemagne ? Je dois récupérer mon argent pour continuer le voyage ! » Tariq n’a pas perdu espoir, il reste en contact téléphonique avec son voleur qui, jour après jour, lui promet de le rembourser.
[…]
La nuit est tombée depuis longtemps, mais ce n’est encore que le début de la soirée. Pour Tariq, Afran, Samir, Moncef, Abou Leyla et Maher, c’est l’heure du couvre-feu : ils logent dans un centre d’hébergement d’urgence situé en périphérie et doivent rentrer avant 20 heures. Le trajet prend une heure. Dans la zone industrielle où se trouve l’abri, via Corelli, le paysage devient gris et l’éclairage public anémique. Le centre se trouve derrière murs et grillages, en contrebas d’une bretelle d’autoroute. « Il y a une majorité de Syriens», explique le directeur: « Ils se répartissent dans six centres, dont celui-ci. En automne, il y en avait quatre de plus. Les réfugiés ne restent pas longtemps. Ils filent rapidement vers d’autres cieux.»

L’Italie ne figure pas au rang des pays d’accueil que choisissent, quand ils le peuvent, les réfugiés, commente Samir: « Il n’y a rien pour nous ici. Pas de travail, ni de perspectives. Les Italiens ne veulent pas de Syriens chez eux. En revanche, en Allemagne, en Suède et en Norvège, c’est facile d’obtenir un permis de résidence. En Suède, tu reçois même de l’argent.» Abdallah tient cela de contacts, cousins et amis, qui ont fait le voyage avant lui. Il a fait son choix: Stockholm. Est-il sûr de l’accueil qui lui sera réservé ? « Après ce qu’on a traversé, tout semblera doux comme du miel. En plus, j’ai de la famille là-bas. »

Le lendemain, un mercredi, dès le matin les trafics s’organisent à la gare de Milan. A l’entrée, un rabatteur a réuni une demi-douzaine de candidats au voyage, probablement aussi des Syriens. Le Tunisien rencontré la veille apparaît et récolte discrètement des billets de banque, un rendez-vous est pris. Malgré les filouteries, la voiture est réputée plus sûre que le train où les contrôles des douaniers sont de plus en plus stricts.

Le petit groupe de migrants avec quelques sacs pour tout bagage est ramené vers une salle d’attente à l’intérieur. La pièce est chauffée, mais l’odeur d’urine et de relents d’alcool infâme. Une heure d’attente avant qu’un comparse ne rapplique pour prendre en charge la troupe, qui quitte les abords de la gare en faisant de prudents détours puis disparaît dans un immeuble.

Retour à la gare. Tariq, que nous avons quitté la veille, arrive le premier, vers midi. Il a veillé une partie de la nuit, pour imaginer une solution, en vain: il est tributaire d’un virement hypothétique. Samir suit, il veut partir au plus vite, et pourrait avancer une partie de l’argent du voyage à Tariq et à Afran, qui refusent d’abord. Sur les bancs de marbre de l’entresol, la discussion bat son plein. L’impatience et la peur alternent : partir ou attendre encore ? Afran et Tariq penchent pour différer le départ, Samir et Abou Leyla ont tranché, ils partent. Moncef ne sait pas. […]

  • Document 4 : Nath Paresh*, « Human trafficking »** (2015). 

* Nath Paresh est un dessinateur travaillant pour le quotidien Khaleej Times, publié en anglais à Dubaï et aux Emirats Arabes Unis depuis 2005. Il a également dessiné dans le Herald Tribune en Inde de 1990 à 2005. Il a remporté le prix de l’ONU en 2000 et 2001. Ses dessins sont publiés dans diverses publications internationales à travers le monde : le New York Times, International Herald Tribune (Paris ), Los Angeles Times, World Press Review, The Guardian, Ouest France, Time, Courrier International… 

** Traite d’êtres humains. « Reach Europe at a low price » : « Rejoignez l’Europe à faible coût ».

« Human trafficking » publié le 27 avril 2015 par Nath Paresh dans The Khaleej Times (Émirats Arabes Unis).
(https://politicalcartoons.com/cartoon/163161/human-trafficking)
Dessin de presse reproduit dans l’ouvrage Tous migrants, 60 dessins de presse (préface de Benjamin Stora), Gallimard 2017, page 40.
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Entraînement à l’épreuve de Culture générale et expression du BTS. Sujet type : la route, une invitation au voyage. CORRIGÉS

BTS 2023-2024 « Invitation au voyage… »
Entraînement n°1 : synthèse + écriture personnelle
→ CORRIGÉS

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① La synthèse

Les mots clés du corpus

  • vagabondage : le vagabondage désigne un certain style de vie caractérisé par le goût de l’aventure. Il est souvent associé à une vie errante, au fait d’aller çà et là, sans destination précise. Dans un sens plus général, le vagabondage caractérise le fait de voyager beaucoup, sans se fixer sur un territoire.
  • nomadisme : le nomadisme désigne à l’origine les peuples sans habitat fixe, dont la vie itinérante était dictée prioritairement par la recherche de territoires cultivables (nomadisme géographique). Par extension, le nomadisme est la tendance comportementale à ne pas se fixer dans un territoire. Ainsi, dans  le monde moderne, l’appel de la route et la multiplication des voyages sont une réponse à un mode de vie de plus en plus sédentaire.
  • road trip : cette expression d’origine nord-américaine caractérise un voyage d’agrément sur les routes, parfois à pied mais le plus souvent à moto ou en voiture (notamment en camping-car, en van, etc.). Le road trip est souvent associé à une vie d’aventure, de nomade et de bohême, sans contrainte sociale.
  • Beat Generation : symbole de l’Amérique des années 50 et 60, la Beat Generation est un mouvement de contre-culture, protestataire et libertaire, né de l’amitié entre Jack Kerouac et le poète Allen Ginsberg. Le qualificatif de « beat » renvoie à la fois au rythme trépidant du jazz et à la quête de la « béatitude » comme voyage intérieur. Le « beatnik » est donc un marginal revendiquant un mode de vie assez utopique. Par son pouvoir de subversion, la Beat Generation a largement influencé les Hippies et le mouvement de Mai 68.

Présentation du corpus
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Le corpus présente la route comme une composante essentielle du voyage. Partir sur les routes, c’est en effet choisir de rompre avec l’enracinement sédentaire et ses normes pour une quête de la vie authentique.

  • Document 1. Isabelle Eberhardt (Genève, 1877 – Aïn-Sefra, Algérie, 1904) est une écrivaine et exploratrice qui a rompu très jeune avec les valeurs occidentales pour adopter la culture arabe et la civilisation islamique. Elle a mené une vie de nomade, mêlant son existence à celle des peuples de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie auxquels elle vouait une véritable admiration. Dans ce texte, le vagabondage est présenté comme un processus salutaire d’individualisation et d’affranchissement des normes sociales. Paria moderne, le vagabond est celui qui peut goûter vraiment la beauté du monde.
  • Document 2. Chef de file de la « Beat Generation », Jack Kerouac (1922-1969) est un écrivain américain d’origine canadienne-française. Rédigé en 1951 mais publié en 1957, Sur la route est considéré comme le récit fondateur du mythe de la route : à la fois errance antisystème et voyage intérieur. Dans le passage présenté, la route elle-même devient intrigue et le voyage cheminement spirituel, moyen de s’emparer, en le parcourant, du monde qui nous entoure.
  • Document 3. La chanson « On ira » célèbre autant les routes de l’exil que l’envie d’ailleurs. Mais si désir de fuite il y a, ce désir est surtout une quête de vérité : la route fonctionne en effet comme territoire identitaire. Loin d’être une fuite dans le monde fantasmatique, l’errance apparaît dans sa double nature : à la fois transgressive et quête idéale d’authenticité, loin du factice et du simulacre du monde.
  • Document 4. Adeptes de la vanlife, Éric Bournot et Joana Boukhabza exposent dans ce récit de voyage leur attachement aux road trips. Le passage présenté constitue l’introduction de l’ouvrage : les auteurs expliquent leur fascination pour la route qui les a conduits à quitter leur quotidien tout tracé d’architectes pour s’adonner aux vibrations de la route, entre envie de nature et quête d’authenticité.

Le tableau comparatif

Appelé également « tableau de confrontation » ou « tableau synoptique » parce qu’il donne une vue d’ensemble des différentes idées pour chacun des documents, le tableau comparatif comporte autant de colonnes que de documents. Ce tableau doit mettre en relief les arguments principaux et/ou les exemples à valeur illustrative.

Isabelle Eberhardt
Essai
1902
Jack Kerouac
Roman/autofiction
1957
J.-J. Goldman
Chanson
1997
E. Bournot, J. B.
Récit de voyage
2022
voir le texte voir le texte  voir le texte  voir le texte
⇒ Paria moderne, le vagabond est celui qui peut goûter vraiment la beauté du monde.
⇒ Le mythe de la route, comme désir d’affranchissement et source de béatitude. ⇒ L’exil ou la quête idéale du bonheur, loin de la fausse conscience aliénante. ⇒ Ce qui motive le mode de vie nomade est le désir de liberté et de connaissance. 
1. Le vagabondage procure un sentiment de totale liberté et d’affranchissement.
2. Le vagabondage est par essence solitaire : il permet de goûter un « égoïste bonheur » fait de pauvreté matérielle (« être pauvre de besoin ») et de richesse spirituelle.
3. La marginalité permet la quête de la vraie vie et des vraies valeurs.
4. Le vagabondage permet de s’affranchir des normes sociales et institutionnelles (la « machine sociale ») qui sont un véritable esclavage humain.
5. Le monde ordinaire et sédentaire est fait d’ennui, de conformisme et de servitude. À l’inverse, le vagabondage permet de se donner entièrement à la magie du voyage (« la route toute blanche »).
6. Le voyage procure un indéfinissable sentiment de mystère et de liberté (plaisir de la vitesse et de tout quitter).
7. Le vagabondage sur les routes permet de s’affranchir de la triste absurdité de la vie.
8. La traversée des Etats-Unis en direction du sud est vécue comme un renouveau spirituel libéré de toutes les conventions sociales.
9. Être ensemble permet de ressentir des émotions fortes (osmose et harmonie).
10. L’errance procure au narrateur un sentiment de plénitude existentielle et de ressourcement (« pureté de la route »… « Tout seul dans la nuit »… « route sacrée »).
11. L’arrivée dans le sud est vécue comme une renaissance spirituelle. Le « pèlerinage » s’achève près de la mer : le fait d’enlever les vêtements a une signification symbolique forte.
12. Le départ s’accompagne d’un sentiment de libération « loin des villes soumises ».
13. Affranchissement des contraintes et des codes imposés par la société.
14. Le voyage équivaut à une prise de conscience existentielle face au simulacre du monde (« Tous ces gens qu’on voit vivre comme s’ils ignorent… »).
15. Peu importe la destination : seule compte l’errance à la recherche de l’idéal.
16. Le voyage est envisagé comme quête fondamentale de la vérité.
17. Cette quête ininterrompue (« Quand on se pose on est mort »… « On s’arrêtera jamais… ») est vécue comme un moyen d’échapper à l’aliénation sociale et à la fausse conscience (« On prendra les froids, les brûlures en face… »).
18. Idée d’harmonie universelle (« On sera des milliers dans ce cas ») grâce à la route (« Y’a que les routes qui sont belles » = recherche de l’idéal et de la pureté).
19. La vanlife est une véritable passion.
20. Ce mode d’existence nomade permet de quitter un « schéma de vie » conformiste socialement et  professionnellement.
21
. La vanlife prône un mode de vie plus authentique, fait de découvertes, de rencontres et de surprises.
22. La « nécessité d’être toujours en mouvement » et de vouloir aller toujours plus loin est inhérente au road trip.
23. La vanlife apprend à s’ouvrir à la diversité du monde et à se découvrir soi-même.

Conseil : même si le tableau comparatif est évidemment important pour réaliser votre plan, n’hésitez pas, dès les premiers repérages, à identifier spontanément des informations essentielles (quoi ? comment ? pourquoi ?) et à exploiter un plan-type au moment de formuler vos axes : cela vous aidera à percevoir de façon plus globale et spontanée la structure du corpus ainsi que le mode de relation entre les documents.

Le plan de la synthèse

I) Se perdre…
a) La route comme rupture : s’affranchir du connu et des conventions sociales [1, 7, 13, 20]
b) La recherche de l’inattendu, de l’inconnu, de sensations nouvelles grâce à l’errance [1, 6, 12, 21]
c) La communion avec la nature, la fusion avec le monde [2, 8-9-10, 16, 23]

II) … Pour mieux se retrouver.
a) La quête d’une vie authentique, la quête de sens [3, 8-9, 14, 19-20]
b) la route comme nécessité intérieure : pas de retour en arrière [5, 10, 17, 22]
c) le vagabondage, métaphore de la quête de la pureté [4, 11, 15-16-18, 23]


La synthèse rédigée

[ Introduction]

____On a souvent tendance à caractériser l’errance sur les routes comme une sorte d’égarement, d’absence de but qui ne mènerait nulle part. Le corpus soumis à notre examen infléchit pourtant cette vision négative du voyage. Il comporte quatre documents publiés entre le début du XXe siècle et notre époque.

____Le premier document signé Isabelle Eberhardt est extrait d’un essai fondateur intitulé Vagabondages (1902). L’autrice y fait l’éloge du vagabond, paria moderne qui peut goûter vraiment la beauté du monde en s’affranchissant des normes sociales. Ce point de vue se retrouve dans l’autofiction de Jack Kerouac, Sur la route (1957). Chef de file de la Beat Generation, l’auteur y raconte son périple sur les routes américaines, à la fois errance antisystème et voyage intérieur. Le troisième document est une célèbre chanson composée en 1997 par Jean-Jacques Goldman : « On ira ». Loin de la fausse conscience aliénante, la route y fonctionne comme territoire identitaire, à la fois éloge de l’exil et quête idéale du bonheur. Publié très récemment (2022), le dernier document est extrait d’un récit de voyage, Road trips en van : Itinéraires sauvages et bucoliques sur les plus belles routes de nos régions. Eric Bournot et Joana Boukhabza expliquent leur fascination pour la vanlife, entre envie de nature et désir de connaissance.

____Nous allons voir en quoi le corpus présente la route comme une composante essentielle du voyage : à la fois rupture avec l’enracinement sédentaire et les normes sociales, et quête d’une vie authentique qui est aussi une quête de sens.

[ I. Se perdre…]

____Parce qu’elle s’inscrit dans l’imaginaire des grands espaces, la route permet d’ouvrir son regard sur le monde : telle est la première impression qui ressort à la lecture du corpus De fait, le mythe fondateur de la route, c’est l’exploration de l’inconnu, le désir d’aventure, qui permet une autre relation au monde et à la réalité des choses.

[a. La route comme rupture : s’affranchir du connu et des conventions sociales]

____En premier lieu, partir sur les routes c’est souvent renoncer au confort de la vie sociale. L’errance s’accompagne en effet d’une volonté de rupture avec le bien-être de la vie sédentaire. Eric Bournot et Joana Boukhabza justifient leur choix de la vanlife comme l’occasion de quitter un schéma de vie stéréotypé et conformiste. Les trois autres documents accentuent ce constat au point de présenter le vagabondage comme une véritable philosophie de vie. Isabelle Eberhardt en fait même le ferment de son itinéraire existentiel : selon elle, s’en aller constitue un affranchissement, véritable liberté qui permet de rompre les entraves de la vie sociale. On retrouve cette impression dans la chanson de Jean-Jacques Goldman pour qui la route est l’occasion de laisser derrière soi les codes imposés par la société. Ce constat est également partagé par Jack Kerouac : selon lui, le vagabondage est un affranchissement de la triste absurdité de la vie. À l’opposé, le voyage procure un indéfinissable sentiment de mystère et de liberté.

[b. La recherche de l’inattendu, de l’inconnu, de sensations nouvelles grâce à l’errance]

____Le vagabondage sur les routes est par ailleurs présenté dans tous les documents comme une recherche de l’inconnu et de l’inattendu. Dans sa chanson, Jean-Jacques Goldman montre très bien comment l’errance s’accompagne d’abord d’incertitude et de mystère : « on partira de nuit loin des villes soumises ». Cet affranchissement que nous relevions précédemment est en effet la condition d’une véritable quête de la vraie vie et des valeurs authentiques. Isabelle Eberhardt montre à ce titre que renoncer à l’ennui, à l’immobilité du conformisme social, c’est appréhender le monde dans sa nouveauté, son dénuement et son mystère. On retrouve très bien cette impression dans le roman de Jack Kerouac : le long périple entrepris s’accompagne de plusieurs notations qui constituent un atlas surprenant et fascinant des lieux traversés. De ce point de vue, l’errance est à l’opposé des certitudes du monde. Eric Bournot et Joana Boukhabza évoquent ainsi le plaisir d’une vie « faite d’ailleurs, d’inattendu et de rencontres ».

[c. La communion avec la nature, la fusion avec le monde]

____Enfin, l’un des points essentiels du vagabondage sur les routes est qu’il permet une totale communion avec le monde. Ainsi, vivre en harmonie avec la nature est l’un des principes de la vanlife qui prône un mode de vie plus authentique. De même, on perçoit bien chez Jack Kerouac la façon dont le voyage devient un véritable mode de connaissance et de déchiffrement : véritable voyage de formation, le périple à travers les États-Unis est l’occasion de percevoir le mystère du monde et de ressentir des émotions fortes entre réalité intérieure et extérieure. La chanson de Goldman met également en évidence cet aspect : être en quête « d’étoiles » et de « chercheurs d’or », n’est-ce pas vouloir bâtir un monde plus idéal ? Comme le rappelle Isabelle Eberhardt, face à l’existence ordinaire et sédentaire faite d’ennui, de conformisme et de servitude, le vagabondage permet au contraire de se donner entièrement à la magie du voyage, qu’elle interprète comme un état de fusion sans limites avec le monde, dans sa vérité la plus profonde.

[ II. … Pour mieux se retrouver.]

____Si le corpus fait du voyage par la route un besoin physique de fuite en avant et de découvertes, c’est surtout pour l’interpréter comme un état d’esprit permettant de réfléchir sur le sens de la vie. Voyager permet donc de se perdre, mais pour mieux se retrouver. 

[a. La quête d’une vie authentique, la quête de sens]

____La quête d’une vie authentique est en effet la raison première qui pousse à partir sur les routes. Pour Eric Bournot et Joana Boukhabza, c’est l’occasion de se découvrir soi-même en s’ouvrant à l’altérité du monde. Plus fondamentalement Jean-Jacques Goldman fait du cheminement sur les routes la condition essentielle d’un accès aux dimensions fortes de l’existence : « on interdira les tiédeurs », manière de revendiquer une recherche des vraies valeurs à l’opposé des simulacres du monde. On comprend pourquoi cette quête est présentée comme ressourcement de tout l’être. « Tout seul dans la nuit », le narrateur du roman de Kerouac en fait même une recherche fondamentale du sens de la vie. L’errance lui procure un tel sentiment de plénitude existentielle et de ressourcement que l’auteur n’hésite pas à évoquer la « pureté de la route… sacrée ». Isabelle Eberhard va encore plus loin en n’hésitant pas à interpréter le vagabondage comme une véritable quête philosophique et spirituelle basée sur le renoncement aux illusions du matérialisme.

[b. la route comme nécessité intérieure : pas de retour en arrière]

____En outre, le voyage sur les routes est présenté dans tous les documents comme une véritable nécessité intérieure : le retour en arrière n’est en effet pas possible. Chez  Jack Kerouac ou dans la chanson de Jean-Jacques Goldman, l’errance est vécue comme nécessité de porter le voyage plus loin : « on s’arrêtera pas dans les ports » chante Goldman pour signifier cette quête de l’absolu à travers le voyage de la vie qui marque tout l’univers de la chanson. De même, dans le roman de Kerouac, la traversée vers le sud apparaît comme la condition d’une sorte de quête ininterrompue : le retour serait vécu comme l’échec du voyage. Eric Bournot et Joana Boukhabza confessent à ce titre leur nécessité d’être toujours en mouvement. Cette impression prend tout son sens sous la plume d’Isabelle Eberhardt qui fait du vagabondage la condition fondamentale d’un affranchissement de ce qu’elle nomme la « machine sociale ». Elle est sans doute la seule à mettre à ce point l’accent sur la marginalité, comme condition fondamentale de l’accès à l’être.

[c. le vagabondage, métaphore de la quête de la pureté]

____Enfin il faut comprendre d’après les documents analysés combien la route apparaît comme l’allégorie d’une quête de la pureté. Pour Isabelle Eberhardt, partir sur les routes c’est se défaire du nihilisme du monde et de ses fausses valeurs : ainsi fait-elle de sa vie nomade une véritable quête d’absolu, à l’opposé des artifices et de la fausse conscience qui résulte du système. De même Jean-Jacques Goldman, dans sa quête d’une impossible Terre promise rejoint par plusieurs aspects les propos de Jack Kerouac qui n’hésite pas à qualifier son périple sur les routes de « pèlerinage ». D’ailleurs à la fin de l’extrait on peut interpréter le fait de se défaire des vieux vêtements comme une mise à nu de soi-même, loin des conventions sociales : en ce sens le voyage permet, en allant au bout du monde, d’aller au bout de soi-même. Eric Bournot et Joana Boukhabza rappellent à ce titre combien leurs road trips sont une quête quasi existentielle : à travers la vanlife, il s’agit de chercher à se découvrir afin de se construire pour atteindre la vérité.

[Conclusion]

____Comme nous l’avons vu à travers l’étude de ce corpus, l’errance sur les routes apparaît comme une quête multiple : à la fois quête de l’affranchissement, quête incessante d’un ailleurs, d’une identité, et surtout quête de sens. Loin des bonheurs superficiels, la route est ainsi le miroir d’un ailleurs fantasmé, qui passe plus ou moins par le rejet de la terre-mère, le rêve de liberté et la volonté d’échapper à l’ordre établi, aux préjugés et à l’hypocrisie d’un monde de compromis. 

© Bruno Rigolt, octobre 2022


② Les deux sujets d’écriture personnelle

  • À la différence de la synthèse qui exige une stricte neutralité, vous devez clairement affirmer votre opinion.
  • Convaincre et persuader… Quel que soit le type de sujet, il s’agit de proposer des pistes de réflexion. Pensez à mettre en valeur votre démarche argumentative : vos arguments doivent toujours être illustrés par un ou plusieurs exemples tirés du du corpus, des œuvres étudiées pendant l’année et/ou de votre culture générale (littérature, arts, actualité…).

➤ Sujet 1 :
Dans quelle mesure le dépaysement permet-il de réfléchir différemment sur soi ?

Un plan thématique est souhaitable : ce type de plan n’amène pas à une discussion mais à étayer la validité d’une thèse donnée : (le dépaysement permet de réfléchir différemment sur soi). Les différents paragraphes de votre travail abordent chacun un aspect particulier du sujet.

Plan  possible

Pistes de réflexion Exemples possibles
Idée 1 : Le dépaysement invite à un changement de lieu, de pays et donc à élargir notre horizon, à modifier notre mode de vie et nos habitudes. La condition itinérante procure également un sentiment de liberté et d’affranchissement des normes qui invite à la formation de soi.
  •  Réinvestissement du corpus : surtout Isabelle Eberhardt (doc. 1) ou Eric Bournot et Joana Boukhabza (doc. 4).
Idée 2 : Le voyage comme « dé-paysement » : en tant que confrontation à l’altérité, il nous oblige à mettre en question nos préjugés. Ainsi, le dépaysement est inséparable d’une réflexion humaniste marquée par l’appétit de savoir et le relativisme culturel. Cet état d’esprit signifie d’abord une
profonde remise en cause de l’individualisme et des repères culturels et sociaux. Voyager oblige à s’émanciper de
l’ethnocentrisme et s’affranchir des préjugés. 
  • La période de la Renaissance a été marquée par de nombreux voyages et découvertes (par exemple l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique en 1492) qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. La rencontre avec les cultures amérindiennes oblige ainsi les Européens à se confronter au problème du rapport à une altérité radicalement différente.
  • Vous pouvez exploiter cette célèbre citation de Montaigne : (« De la vanité », Essais, Livre III, chapitre 9) : « On dit bien vrai qu’un honnête homme, c’est un homme mêlé ». L’honnête homme est celui qui se mêle aux autres : l’ouverture de son esprit l’aide à aller vers autrui, à le connaître et l’accepter. Autre citation de Montaigne à exploiter : « J’observe en mes voyages cette pratique, pour apprendre, toujours quelque chose par la communication d’autrui. » (Livre I des Essais, ch. 17).
  • Le thème du voyage est un motif central du conte philosophique Candide (1759) de Voltaire : chassé d’un endroit connu et rassurant, Candide doit faire l’apprentissage de lui-même en se confrontant au monde (réflexion sur le voyage comme apprentissage de l’esprit critique).
Idée 3 : Le dépaysement est indissociable d’un cheminement intérieur, d’un « voyage en soi » qui nous invite à ouvrir « le livre de nous-même » pour apprendre à s’améliorer et à s’élever (le voyage transforme l’homme en « pèlerin » (idée de la vie comme voyage).
  • Le dépaysement proposé par Isabelle Eberhardt est par essence solitaire : il permet de goûter un « égoïste bonheur » fait de pauvreté matérielle (« être pauvre de besoin ») et de richesse spirituelle.
  • La marche à pied (trek, randonnée, pèlerinage ou simple flânerie) permet de se soustraire aux impératifs d’immédiateté imposés par le monde. Cette déconnexion (plus d’ordinateur portable, de smartphone, etc.) est également spirituelle. Vous pouvez exploiter cette citation du sociologue David Le Breton : « ce qui se joue [dans la marche, c’est] l’intériorité, le plaisir de flâner, […] c’est exister ; tout simplement, et le sentir » (Éloge de la marche, 2000) : ainsi le dépaysement permet de se libérer pour un temps des contraintes, et d’apprendre à mieux se connaître : retrouver son propre corps,  retrouver les joies simples de la vie : manger, boire, se reposer… 
  • Citation à exploiter (pour amener la conclusion par exemple) : « Le seul véritable voyage, […] ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres […] » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, La Prisonnière (tome 2 (1923).

➤ Sujet 2 :
Vous est-il arrivé de vouloir tout quitter pour partir sur les routes ? 

Ce type de sujet amène ici à soutenir un raisonnement illustré par des exemples répondant à une problématique dans le but de convaincre un lecteur en justifiant ou en confrontant des thèses successives. La démarche dialectique (oui/non) semble tout à fait indiquée. Vous pouvez par exemple défendre un point de vue dans la thèse (votre première partie) en trouvant au moins deux arguments illustrés d’exemples, et à le nuancer dans l’antithèse (votre deuxième partie) en trouvant également deux arguments illustrés d’exemples :

  1. Oui, il m’est arrivé de vouloir tout quitter pour partir sur les routes
  2. Non, pour être « heureux » il faut aussi revenir/rester chez soi 

Un plan thématique est également envisageable : ce type de plan n’amène pas à une discussion mais à étayer la validité d’une thèse donnée : oui ou non. Les différents paragraphes de votre travail abordent chacun un aspect particulier du sujet. Dans ce cas, trois arguments (donc trois paragraphes) sont attendus.

Plan développé

I) Oui, il m’est arrivé de vouloir tout quitter pour partir sur les routes.

Pistes de réflexion Exemples possibles
Idée 1 : La vie quotidienne esquisse un univers routinisé, normalisé, souvent dominé par la banalité et l’ennui. L’envie de partir sur les routes répond à un besoin de s’affranchir du connu et des conventions sociales strictes et sérieuses.
  • Citation du philosophe français Vladimir Jankelevitch à exploiter : « on s’ennuie faute de soucis, faute d’aventures et de dangers […] : un avenir sans risques ni aléas, une carrière de tout repos, une quotidienneté exempte de toute tension sont parmi les conditions les plus ordinaires de l’ennui ». V. Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui et le sérieux (Aubier-Montaigne 1963, p. 71).
  • Exemple des rêveurs, des vagabonds, des forains, des saltimbanques qui préfèrent vivre leur vie sur les routes plutôt que rester à la maison : Rimbaud, « Ma bohême » ; Apollinaire, « Dans la plaine des baladins » ; Van Gogh : « Les Roulottes, Campement de bohémiens« . Le vagabond de Rimbaud est libre : il dort à la belle étoile (« Mon auberge était à la Grande Ourse », il rêve « d’amours splendides », sans aucun bien matériel (« poches crevées », souliers blessés », etc.).
  • En faisant le choix de la vanlife, Eric Bournot et Joana Boukhabza ont privilégié un mode d’existence nomade leur permettant de quitter un « schéma de vie » conformiste socialement et  professionnellement.
Idée 2 : Partir sur les routes procure une incroyable sensation de liberté. L’itinérance permet de faire halte ici et là, au gré de ses envies, de s’endormir chaque soir en un lieu différent, et de partir chaque matin vers une vie nouvelle.
  • Le grand poète américain Walt Whitman (1819-1892) sublime l’esprit de liberté dans son poème « Song of the Open Road » (« Chanson de la grand-route ») :
    __Debout et le cœur léger je pars sur la grand-route,
    __En pleine santé, libre, le monde est devant moi,
    __Le long sentier brun devant moi me mène où bon me semble.
  • Sur la route de Jack Kerouac se présente comme une ode audacieuse à la liberté. L’écrivain a parfaitement mis en valeur l’appel de la route. Dans un autre roman intitulé Les Clochards célestes (1958), Kerouac retrace librement la vie de quelques beatniks américains, écrivains et poètes, en guerre contre les conventions, grands voyageurs désargentés vivant en communion avec la nature.
Idée 3 : L’envie de partir répond à un besoin fondamental d’affranchissement et de libération. Partir n’est pas seulement synonyme d’aventure mais de refondation : tout quitter et se reconstruire ailleurs, à des milliers de kilomètres parfois de son domicile. Ainsi le voyage change notre regard sur le monde, il ébranle nos certitudes.
  • A la fin du roman Claudine s’en va, Colette évoque le personnage d’Annie, jeune femme soumise jusqu’alors à son mari Alain, et qui fait le choix de tout quitter, pour vivre une nouvelle existence, quitte à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même :  « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte. Devant moi, c’est le trouble avenir. […] Je me résigne à tout ce qui viendra ». [voir le texte].
  • À mettre en relation avec Isabelle Eberhardt qui fait du vagabondage un processus salutaire d’individualisation et d’affranchissement des normes sociales. 
  • Dans son introduction à L’Usage du monde (récit de voyage, 1963), Nicolas Bouvier écrit : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », manière de dire que le voyage nous construit ou au contraire nous déconstruit, nous « défait » de nos préjugés, de nos certitudes.

II) Mais faut-il condamner pour autant le désir de sédentarité ?

Pistes de réflexion Exemples possibles
Idée 1 : Nous idéalisons bien souvent la vie de bohême qui apparaît parfois sous un angle tragique : marginalité, exclusion. 
  • Tout quitter pour partir sur les routes relève surtout d’une vision fantasmée du voyage. Les réfugiés sur les routes nous rappellent combien l’exil est difficile : loin d’être une errance positive, il s’apparente à une marche forcée. Voyez ce texte de Marguerite Yourcenar : « Gares d’émigrants : Italie du sud » ou Laurent Gaudé, « Regardez-les« . 
Idée 2 : Plutôt que de vouloir « tout quitter », n’est-il pas plus judicieux de partir sur les routes de l’imaginaire ? L’art invite à un voyage métaphorique par sa puissance transfiguratrice : les routes imaginaires apparaissent ainsi plus vraisemblables que la vie elle-même. Porteuses de rêve, elles suscitent des sensations qui nous invitent l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu.
  • Rimbaud a proposé dans « Ma bohême » une sublimation poétique de l’errance. Mais cette errance est trop littéraire et idéalisée pour être réelle : il s’agit davantage d’un conte merveilleux qui invite au voyage imaginaire.
  • Vous pouvez exploiter ces propos du célèbre sculpteur américain Carl André : « Je conçois la sculpture comme une route. […] la plupart de mes œuvres […] sont d’une certaine façon des chaussées, elles poussent le spectateur à les longer, les contourner, les parcourir : à ouvrir une voie » [Phyllis Tuchman, « An interview with Carl André », Artforum, juin 1970, p. 55.
  • Anna de Noailles dans son poème « Le port de Palerme » (voir le doc. 2 de l’entraînement n°2 « Imaginaires portuaires« ) invite à partir, mais il s’agit davantage d’un voyage immatériel que d’un voyage réel.
  • Pensez aux contes : par exemple Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (1906-1907), savoureux périple dans l’inconnu. 
Idée 3 : Un voyage sans but, sans destination a-t-il du sens ? Vouloir tout quitter apparaît comme une fuite, une échappatoire. La sédentarité n’est pas forcément condamnable : on peut ainsi voyager sans quitter sa chambre. Rester chez soi est aussi l’occasion de profiter de la douceur du foyer.
  • Citation de Chateaubriand à exploiter : « L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité. […] Asseyez-vous sur le tronc de l’arbre abattu au fond des bois : si dans l’oubli profond de vous-même, dans votre immobilité, dans votre silence vous ne trouvez pas l’infini, il est inutile de vous égarer aux rives du Gange. » (Mémoires d’Outre-Tombe). Chateaubriand (qui fut lui-même un grand voyageur) ne condamne pas le voyage mais davantage le manque d’imagination. 
  • Le poème de Joachim Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse » (1558) est intéressant à exploiter : dans ce célèbre sonnet, Du Bellay se nourrit de son séjour à Rome pour évoquer  l’éloignement et la nostalgie du pays natal :
    __Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
    __Fumer la cheminée, et en quelle saison
    __Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
    __Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

    La description méliorative du village natal en accentue le caractère rassurant et chaleureux (« petit », « cheminée », « clos », etc.). La nostalgie de la terre natale évoque l’enracinement familial ainsi qu’un bonheur simple et raisonnable, loin de l’agitation des hommes.

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