Ecriture contributive… « Et moi, et moi, et moi » de Dutronc : l’analyse de Sandrine D.

Images de l’autre, identité et différence…
Analyse de la chanson « Et moi, et moi, et moi »
de Jacques Dutronc
Paroles : Jacques Lanzmann, musique : Jacques Dutronc (1966)

Je publie cette belle analyse de la chanson « Et moi, et moi, et moi » (1966),analyse que j’ai supervisée et que m’a proposée Sandrine D., brillante élève de Seconde 6 (promotion 2010-2011).

Sept cents millions de Chinois
Et moi, et moi, et moi
Avec ma vie, mon petit chez-moi
Mon mal de tête, mon point au foie
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie
 Cinquante millions de gens imparfaits
Et moi, et moi, et moi
Qui regarde Catherine Langeais
A la télévision chez moi
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie
 Quatre-vingt millions d’Indonésiens
Et moi, et moi, et moi
Avec ma voiture et mon chien
Son Canigou quand il aboie
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie
 Neuf cents millions de crève-la-faim
Et moi, et moi, et moi
Avec mon régime végétarien
Et tout le whisky que je m’envoie
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie […]
 Trois ou quatre cents millions de Noirs
Et moi, et moi, et moi
Qui vais au brunissoir
Au sauna pour perdre du poids
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie
Cinquante millions de Vietnamiens
Et moi, et moi, et moi
Le dimanche à la chasse au lapin
Avec mon fusil, je suis le roi
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie 
 Trois cents millions de Soviétiques
Et moi, et moi, et moi
Avec mes manies et mes tics
Dans mon petit lit en plume d’oie
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie
 Cinq cents milliards de petits martiens
Et moi, et moi, et moi
Comme un con de parisien
J’attends mon chèque de fin de mois
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie

acques Dutronc a indéniablement marqué de son empreinte la scène musicale française : mêlant au détachement et à la désinvolture du playboy, un goût non moins prononcé pour la provocation, il signe en 1966 la chanson « Et moi, et moi, et moi » (paroles de Jacques Lanzmann ; musique de Jacques Dutronc), chanson composée dans un contexte culturel et politique particulier : celui des Trente Glorieuses.

Le contexte des « Trente Glorieuses »

De fait, après des années de vache maigre, les Français peuvent prétendre au plein essor économique et s’abandonner à l’euphorie du consumérisme. Cette « révolution invisible » (¹), pour reprendre le sous-titre du célèbre ouvrage de Jean Fourastié, s’accompagne d’une politique de relance de la consommation, d’une évolution du niveau d’existence, et d’une transformation sans précédent des genres de vie.

Si la chanson de Dutronc évoque d’ailleurs très explicitement ces évolutions qui sont à l’origine de la croissance, du développement et de ce qu’on appellera la société des loisirs, elle pose toutefois en contrepoint à cette prospérité la crise de civilisation, tant morale, sexuelle, qu’idéologique, qui va bouleverser le monde à cette époque : société d’abondance, voire d’opulence en Europe et aux États-Unis ; régimes autoritaires, communisme étatique, famines, misère, conflits de décolonisation dans le reste du monde.

Sortie deux ans avant « Mai 68 », cette chanson est tout à fait caractéristique de la contestation sociale qui se développera tant en France qu’aux USA, et qui passe à la fois par une émancipation sociale forte et par une contestation de l’ordre établi. Le message de « Et moi, et moi, et moi » est on ne peut plus clair : notre société, plongée dans son confort et plaisir personnels, réalise-t-elle les graves problèmes que le monde traverse ?

Dans chacune des strophes, Jacques Lanzmann n’hésite pas à mettre subtilement en parallèle l’égoïsme des baby-boomers drogués à l’État-providence, et campant sur leurs avantages et leurs privilèges, uniquement préoccupés d’eux-mêmes, et les nouvelles donnes politiques et idéologiques (revers américain au Vietnam, fissures du bloc soviétique, regain des tensions internationales, génocides, etc.) qui mettent le monde à feu et à sang. Comme on le dira plus près de nous, les « Trente Glorieuses » deviennent les « Trente Piteuses » (²) !

Un constat accablant

Il est évident que la chanson refuse de donner foi  à un quelconque hypothétique progrès durant les Trente Glorieuses : au contraire, c’est par un constat accablant que le texte s’en prend à la croissance du monde occidental, en la mettant en parallèle avec l’explosion démographique du tiers-monde : « Sept cent millions de Chinois [..], Quatre-vingt millions d’Indonésiens [..], trois ou quatre cent millions de Noirs », etc. ». Les paroles mettent donc bien en évidence les inégalités géographiques de la croissance.

Par opposition avec la suralimentation ou les comportements irresponsables qui caractérisent les sociétés d’opulence (« Avec mon régime végétarien/Et tout le whisky que je m’envoie »), persuadées que le bonheur réside dans la consommation et la recherche hédoniste du plaisir, la malnutrition et la dénutrition sont le lot quotidien de ces « neuf cents millions de crève-la-faim ». Remarquez combien l’expression de « crève-la-faim », quelque peu vulgaire dans son réalisme sordide, accentue encore plus la réalité pesante de la misère et de la pauvreté.

Mais cette réalité est traitée avec une sorte de légèreté et d’insouciance qui en atténue le caractère insoutenable : l’expression « trois ou quatre cent millions de Noirs » introduit à ce titre une imprécision (« trois ou quatre cents millions ») qui semble dire qu’on n’est pas à 100 millions près : cette évaluation vague et désinvolte semble confirmer que pour ce Pangloss qu’est le narrateur, la misère n’est pas si choquante que cela, et se réduit à un vague décompte des victimes !

Cette euphémisation de la misère, qui ajoute à la déshumanisation des hommes en les transformant en simple objets imparfaitement comptabilisés d’ailleurs (« ou« ), nous renvoie évidemment à notre propre responsabilité, et à notre désintérêt pour un problème qui ne nous touche que de loin, malgré notre prétention cosmopolite de « citoyens du monde ». À ce titre, toute cette accumulation de chiffres, qui dépassent le million, semble donner un effet de réelle importance mais paradoxalement cette échelle de grandeur est bien relative, et accrédite l’idée qu’il ne faut pas s’en faire, que l’on n’est pas à un million près, qu’un de plus ou de moins ne changerait rien.

Les drames de la guerre

Le drame de la guerre est ensuite évoqué à deux reprises. Tout d’abord, sur un mode allusif, en faisant référence à la Guerre Froide avec « trois cent millions de Soviétiques » puis une deuxième fois, par l’expression « cinquante millions de Vietnamiens ». Mais c’est en fait la bipartition du monde imposée par les Super-grands dont il est question ici, et ses répercutions idéologiques : impérialisme américain, expansionnisme russe. On pourrait voir ici une référence en effet au spectre d’un conflit nucléaire entre blocs de l’Est et de l’Ouest.

Face à ces tragédies de l’Histoire, le narrateur se contente d’aller « le dimanche à la chasse au lapin » : cette phrase est d’autant plus ironique que le narrateur n’est en fait qu’un « petit » roi. Son pouvoir ne va pas très loin : avec une carabine, il tue des animaux sans défense le dimanche… Mais derrière l’antiphrase, on peut percevoir un très net blâme à l’encontre des grandes puissances qui n’ont utilisé leur pouvoir militaire que dans le but d’assujettir les nations les plus faibles.

Enfin, face aux « cinquante millions de gens imparfaits » qui constituent la population française à l’époque, l’auteur glisse une touche d’humour assez provocatrice en évoquant, dans la dernière strophe, la course à l’espace dans les années Soixante : les « cinq cents milliards de petits martiens » sont bien une référence directe à l’affrontement sans commune mesure des deux camps dans la conquête de l’espace, véritable substitut à l’affrontement militaire. Mais quelle est l’utilité de cette compétition technologique acharnée entre les États-Unis et l’URSS où chacun tente de démontrer sa supériorité, si elle ne s’accompagne d’un véritable progrès moral et humain ?

L’originalité du parcours argumentatif

Comme nous l’avons souligné précédemment, toute la chanson met en évidence un parcours argumentatif subtil qui oppose à l’instabilité du monde l’égoïsme individuel du narrateur, qui va de pair avec une croyance dans la sécurité collective promise par l’État-providence. Le titre de la chanson est on ne peut plus explicite : « Et moi, et moi, et moi ». En fait, le narrateur ne se soucie que de sa propre personne. De là son individualisme arrogant, teinté de fatalité : « J’y pense et puis j’oublie/C’est la vie, c’est la vie ».

Cette confrontation des problèmes d’ordre mondial aux petits soucis personnels du narrateur, très représentatif de la classe moyenne salariée, tout entière tournée vers la modernité consumériste des Trente Glorieuses, finit par créer un effet de malaise : la société de consommation n’impose-t-elle pas dès lors le culte des objets (télévision, avec laspeakerine Catherine Langeais, confort douillet du « petit lit en plume d’oie », etc.), l’uniformisation des modes de vie (« Moi/Qui vais au brunissoir/Au sauna pour perdre du poids »), et enfin le culte de l’immédiateté, et finalement de l’individualisme le plus égoïste ?

De fait, un vers par strophe est consacré aux grandes tragédies de l’après-guerre, alors qu’à l’inverse tout le reste étale les petits tracas quotidiens du narrateur dans un épanchement abusif qui ignore finalement l’autre : tout n’est que repli sur soi, contemplation de sa propre personne, jouissance matérielle soumise à la force déterminante de l’immédiateté et de l’utilitarisme. Mais que sont le « mal de tête », le « point au foie », ou ces petits « bobos » de tous les jours, face aux populations souffrant de malnutrition ?

Société de consommation, société du nihilisme passif…

Au terme de cette brève analyse, il convient de s’interroger avec Lanzmann et Dutronc : la société de consommation, telle qu’elle est décrite ici, semble plonger l’homme moderne dans une profonde crise existentielle et nihiliste. Tourné seulement vers les loisirs, et complètement dominé par l’argent, il en oublie le sens même de la vie. En effet, ce qu’il attend impatiemment en fin de mois est son « chèque », triomphe de l’hédonisme matérialiste d’une société soumise à une sorte de « devoir de bonheur », alors qu’elle devrait avoir le « devoir de mémoire », et peut-être plus encore le « devoir du cœur »…

Qu’en déduire sinon que le narrateur fait un peu « comme tout le monde » : il ne pense pas aux autres, aux problèmes du monde, ou du moins « [il] y pense, puis [il] oublie » dans une sorte de nihilisme passif. Dès lors, une question se pose : la société des Trente Glorieuses n’a-t-elle pas entraîné le « village planétaire » (³) à une sorte de société du vide et de l’information-spectacle, au flash de ces « neuf cent millions de crève-la-faim », aussitôt oublié et remplacé par d’autres flashes… C’est en ce sens que cette chanson (même si elle est un peu facile et populiste par certains aspects) pose de façon originale la question de l’individualisme moderne, dominé tout entier par le repli sur soi, le zapping, l’émotionnel plus que l’émotion, et finalement la perte d’identité…

© Sandrine D…S, Classe de Seconde 6 (promotion 2010-2011), mai 2011. EPC, août 2011.

(Coordination et relecture : Bruno Rigolt. Le manuscrit original a été parfois modifié pour correspondre davantage aux principes éditoriaux de ce blog de Lettres).
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(1) Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, éd. Hachette, Paris 1979.

(2) Nicolas Baverez, Les Trente piteuses, Flammarion coll. « Champs Flammarion Sciences », Paris 1999.

(3) « Village planétaire » ou « village global », selon l’expression célèbre de Marshall McLuhan.

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).