Entraînement BTS… Culture Générale… Génération Rap : crise identitaire et nostalgie générationnelle

bts2010b.1253099275.jpgEntraînement BTS : Génération(s)

                     

Génération Rap

Crise identitaire et nostalgie générationnelle

           

En ira-t-il du Rap comme de l’art moderne dont Octavio Paz, dans une conférence de 1972, déclarait qu’il commençait à « perdre ses pouvoirs de négation » ? L’auteur ajoutait : « Ses négations sont des répétitions rituelles : la rébellion est devenue procédé, la critique iam_2.1266678931.JPGrhétorique, la transgression cérémonial. La négation a cessé d’être créatrice ». Ces propos me semblent intéressants pour aborder ce qu’il convient d’appeler maintenant la « génération Rap ». De fait, entre le Rap des années 90, dénonciateur, revendicatif et engagé, et le Rap d’aujourd’hui, plus soucieux « de travailler le matériau sonore de la langue, de faire se répondre les sons, de décomposer les mots en syllabes et en lettres » (*) s’est creusé un fossé générationnel. Les valeurs originelles de la culture hip-hop, largement conditionnées par les luttes sociales et le refus des règles, semblent ainsi s’être affaiblies au profit d’un rap dont la composante artistique et poétique est indéniable.

En témoignent deux chansons (au demeurant vraiment réussies : vous pouvez les écouter grâce au lecteur intégré ci-dessous) qui figurent dans ce corpus : « Nos heures de gloire » d’IAM et « Rap français » (La Fouine). J’ai choisi ces textes parce qu’ils me semblent caractéristiques d’une mutation autant artistique que sociologique : si le Rap d’IAM et de La Fouine semblent avoir perdu d’une certaine façon la force d’opposition ainsi que le sens de la critique ou de la revendication tel qu’on l’entendait dans les années 1990 par exemple, force est de reconnaître que les textes expriment de façon profonde le sentiment identitaire complexe d’une génération qui, ayant perdu l’enthousiasme du début, se tourne sur son passé et porte un regard rétrospectif sur elle-même. D’où un sentiment de relatif échec et de douloureuse résignation. Plus se sont accentuées en effet les discontinuités la-fouine_2.1266666303.JPGsociales et historiques depuis les années 2000 et plus le mouvement a cherché son inscription identitaire dans la nostalgie d’un passé révolu (le lyrisme poétique et les réseaux lexicaux des textes illustrent bien cette nouvelle esthétique du « désenchantement »).

Dès lors, on peut parler d’une véritable « nostalgie générationnelle » qui amène à se poser plusieurs questions : comment la « Génération Rap » se définit-elle dans la France en crise d’aujourd’hui, confrontée aux réalités institutionnelles et sociales de la mondialisation ? Comment se situe-t-elle par rapport au passé, dans un monde plus fragmenté que jamais ? Quelles valeurs de transmission et de partage va-t-elle véhiculer ? Et, au-delà même de cette génération, ne pourrait-on parler d’un nouveau « mal du siècle » : celui d’une société orpheline des Trente Glorieuses et confrontée à l’échec de ses modèles d’intégration et de socialisation ? De fait, cette confrontation a mis à jour ce que j’appellerai la « solitude identitaire » d’une génération : solitude existentielle avant tout, propice à l’émergence d’un « mythe du Rap ». Mythe lié à une crise de la signification identitaire. Car ce qui est en cause aujourd’hui, c’est le « je » lui-même de cette génération, soucieuse d’avoir une légitimité et une reconnaissance.

Bruno Rigolt
(*) Julien Barret, Le Rap, ou, L’artisanat de la rime : stylistique de l’egotrip, L’Harmattan, Paris 2008, p. 21

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Corpus

  • Document 1 : Pierre-Antoine Marti, Rap 2 France : les mots d’une rupture identitaire
  • Document 2 : Stéphanie Molinero, « Rap et jeunesse »
  • Document 3 : IAM, « Nos heures de gloire »
  • Document 4 : La Fouine « Rap français »

Sujet : vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée. Pour accéder au corrigé, cliquez ici.

Écriture personnelle : les relations entre générations sont-elles nécessairement de l’ordre du conflit?

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Un sujet difficile…

Malgré les apparences (trompeuses !), cet entraînement est particulièrement ardu car il amène à formuler objectivement une synthèse, qui se heurte à l’absence d’un recul historique. Or, sans ce recul temporel, nous sommes souvent tentés de nous en remettre à nos propres représentations, faussant ainsi l’objectivité nécessaire de la synthèse. Si les deux premiers documents ne posent pas de problème particulier, en revanche les textes des chansons réclament un traitement différencié et nous confrontent à un double travail critique : ils plongent tout d’abord dans un quotidien verbal, culturel et identitaire conflictuel, qui en complique la lecture. Sans prendre la distance nécessaire, les risques de contresens, ou de jugement personnel sont nombreux.

Ainsi est-il impératif, pour aborder sereinement cette synthèse, de prendre du recul, en se gardant bien (là est le piège) de rentrer dans un quelconque débat, quel que soit par ailleurs notre jugement personnel. Dès lors, comment « bien lire » les paroles des chansons ? Il faut évidemment les réinterpréter. Comme pour un poème par exemple, faire un résumé des chansons n’aurait aucun sens. Il convient au contraire de concevoir l’analyse sous l’angle d’une réinterprétation textuelle (bien comprendre l’outil symbolique du langage) en regard de la problématique posée : la génération Rap envisagée à la fois dans sa dimension rétrospective (les titres des chansons orientent l’interprétation) et comme vecteur critique d’une crise plus globale de l’identité nationale.

Synthèse difficile donc, pour laquelle je proposerai un corrigé complet mercredi 3 mars.

             

                              

 

             

  • Document 3 : IAM, « Nos heures de gloire » (Album, Saison 5, 2008)

Nos heures de gloire

Allez assieds toi près d’moi
J’viens t’conter mes heures au firmament des étoiles
Ni dans les geôles, ni dans les prétoires
Encore moins à braquer les équipes rivales avec une pétoire
C’t’ un livre ouvert, de mes rêves, de ma rage, de mes mémoires
De mes emmerdes, de mes cris et d’mes déboires
La vie réserve des surprises
Moi la lumière du soleil je la vois décomposée sur prisme
Eh ! tu t’souviens ? Nos soirées sangria
Sans liasses, j’pouvais pas faire un pas d’vant l’autre sans pillave (*)
Les Ham à six heures, ça grimpait au grillage
Ennemi avec le monde c’taient tous des putains d’frères Diaz
ANPE, J’avais ma file, en moi, ma foi, ma vie
Voir nos affiches sur les murs de la ville
Entre cris d’civils, sirènes d’ambulance
Voici une épaisse bible, du Hip Hop ambulante
Et si on s’moquait des cavés (**) en tiag, on travaillait le standing
Pour briller en soirée Manjacque
Tout n’est qu’une histoire d’image
Comme les condés (***) arrivent et nous parlent comme s’ils s’adressaient
À des primates, alors ça part en mauvais ping pong
Chuis plus un ouistiti maintenant, comme Veust, j’suis devenu King Kong
Et j’marche sur leurs buildings
Le stylo et la feuille représentent pour eux la frayeur ultime
Plus rien m’étonne d’puis qu’ils ont assassiné Ibrahim
Ils veulent ma peau quand j’dis : « Bismillah alrahman-i-rahim »
Ils traitent ça comme le pire des outrages
Puis ont mis du kaki dans nos bouches et nos visages camouflages
Les pages puis les livres, les marches puis l’élite
Du béton gris à des parterres d’Iris et de Lys
La chance a tourné comme un barillet
Et le quartier m’a tendu les bûches et les flammes comme à Galilée
Refrain
Nos heures de rage, nos heures de poisse, désert de calme
Nos heures de crasse, nos heures de classe
Nos heures d’amour, nos heures de haine, nos heures de mal
Erreur de jeunesse voilà nos heures de gloire
Freeman :
Quand j’ai commencé, j’portais l’son, sur l’épaule pour mon crew (****)
On vivait qu’pour la zik, inconscients, de c’qu’on allait devenir
On vivait au jour le jour, et les nuits étaient courtes
J’avais seize piges, et les conseils, d’ma mère passaient outre
Tu sais, j’ai jamais connu l’argent d’poche mon pote
Donc, j’allais le chercher, dans les poches des autres
On s’protégeait, comme on pouvait, avec bagarres, et coups d’pression
Entre bières, ham et trahisons
Aujourd’hui, j’suis fier, d’c’qu’on est dev’nus, moins du passé
Lassé d’sentir, l’mal, qui s’est jamais tassé
À présent, c’est l’retour d’manivelle qui s’produit
Mais je regrette rien, car j’ai eu des frères, et pas des amis
Refrain
Shurik’n :
Nos pas sur les dalles, 5 du mat, soirée chargée comme d’hab
Je nous revois les mains dans les poches, qu’est ce qu’on avait du mal
Entre l’alcool et la danse, KO technique, le retour était fatal
Pendant que le monde s’en allait au travail,
Nous on posait les doigts sur les bras des platines,
Le stylo frémissant sentant venir de nouveaux styles,
À l’heure où l’embouteillage embrassait la ville
Nous on caressait nos feuilles jusqu’à ce que sommeil s’en suive
L’encre coulait à flots de minuit à minuit, juste par amour
Alors on mangeait pas tous les midis, les pâtes ou le riz c’était les soirs de fêtes
Sinon c’était donër, cousin, sauce blanche sans oignons deux canettes
Sans pognon, d’accord, mais des rêves plein la tête,
Intrus dans le décor, c’était rare de porter une casquette
La gueule beaucoup trop grande, pour y mettre une sourdine
Pendant les heures creuses, on allait esquinter du skin (*****)
Je me souviens du jour, où on a pris des noms de guerre
C’est bizarre, à partir de là on a prôné l’inverse, déjà dérangeant
Dans nos versets, nos gooses matelassées
Nos cœurs et nos esprits mentalité Fat Lacet
Refrain

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(*) sans pillave : sans boire (**) cavés : ceux qui n’appartiennent pas au milieu (du Rap), qui n’en connaissent pas les codes. (***) condés : policiers (****) crew : groupe (de rap) (*****) skin : abbréviation de skinhead

Document 4 : La Fouine « Rap français » (Album Mes repères, 2009).

Rap français

Yeah yeah
J’ai de la force pour les frères
Où est mon trône ?
Retour aux pyramides, nique les clones
Un joint, une bougie, ce soir je force l’écriture
On est en 87, je rappe français pour les murs
La darone râle un peu, la fin du mois va être pire
Mais les couplets d’idées d’Arsenic me font tenir
Et les posters de Dady Lorksi, NTM ou Ro-K
J’ai mon survêt Lacoste et puis ma paire de Requins.
J’rêve d’interview, j’rêve d’Olympia, de quitter Trappes
J’ai quinze ans, j’suis dans ma chambre et ma vie c’est le rap
J’casse les c… aux voisins, j’suis bon qu’à me casser la voix
Chez les keufs, j’garde la furie et la foi
Musique rap-rap, musique que j’aime, j’aime ton parfum
J’taffe mal en classe, ma tête est dure comme un parpaing
Un minidisque, une platine, j’m’en vais poser
Mes meilleurs fans restent mes lits superposés
Refrain
Bon Dieu, qu’est-ce qu’on a enduré
Qu’est ce qu’on a sacrifié
Les meilleures années
(Rap Français )
On ne courait pas derrière le succès
On était passionnés
Les meilleures années
(Rap Français, mes meilleures années)
(Rap Français, mes meilleures années)
Mon esprit est déjà parti en yeucou
Ils disent de moi, ils disent de moi que je suis devenu fou
J’suis dans ma chambre et mon marqueur me sert de mike
J’suis défoncé, je kick avec mes Nike
J’ai trop de pulsions, d’envie lyrical
Et comme Bike, j’rêve d’être à l’affiche dans Radical
J’ai les pieds sur terre, et la tête dans le rap français
Et jamais en vacances, faute de moyens financiers
Quand j’suis pas en prison, en cavale ou en foyer,
J’suis dans ma chambre et j’gribouille des bouts de papier.
J’aimerais signer chez *** ; ou Secteur A
Faire des classiques comme Mama Lova
La vie est comme un labyrinthe négro
Et quand ça charbonne, j’ai le calibre qu’il te faut
98 toujours dans ma chambre en train de poser
Et mes fans sont toujours mes lits superposés
Refrain
Aéroport de Bogota, paré au top
C’est Lunatic pit
Départ dans dix minutes,
Tocado planque la cam dans le cockpit.
Y’a les feu-keu,
Veski 22 22
Dans mon walkman, j’ai toujours L 432
On est en 2000, y’a de la poussière sur mes posters,
Les jours se répètent
Car le maton me guette
Dans la salle, j’vois les grands qui font la coupole
Et moi j’déchire sur une phase B de format people
Yeah, le rap c’est toute ma vie
Et quand on me prive de liberté, je rappe toute la nuit.
Les parents divorcent, le daron part, on reste seuls
C’est la merde, on veut la vie de rêve comme troisième œil
J’suis bon qu’à per-ra
Qu’à causer du tort au code pénal
La darone pleure et ça m’la fout mal
J’suis sûr que dans dix ans, je serai toujours là en train de poser
Est-ce que ce sera toujours devant des lits superposés ?
Refrain
On n’avait rien dans le ventre rien !
On aura tout donné, tout sacrifié
On aura tout donné pour ce p… de rap français…

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Documents complémentaires

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).