10 citations clés de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne à exploiter pour la dissertation et l’essai au Bac :
Si vous travaillez sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, voici 10 citations clés expliquées et commentées. Elles vous aideront à enrichir vos démonstration (dissertation sur programme). Si vous êtes en Première technologique, ces citations vous aideront également à étayer vos raisonnements dans l’essai argumentatif.
Pourquoi apprendre et utiliser des citations ? Une citation bien choisie vient renforcer un argument en s’appuyant sur l’oeuvre au programme. Cela montre au correcteur votre connaissance de l’oeuvre et donne plus d’intérêt à votre raisonnement.
Comment bien utiliser une citation ? Pour être pertinente, la citation doit être en lien direct avec l’argument développé et ne doit pas être placée au hasard. Pensez également à l’introduire correctement : vous pouvez l’amener par une phrase comme : Selon…, D’après…, À ce sujet, Olympe de Gouges affirme que «…» ; Comme le dit si bien OdG, «…»).
Conseil : une citation ne doit pas être placée sans commentaire. Il faut toujours l’expliquer et montrer comment elle illustre votre propre raisonnement.
I) « Préambule » de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne :
« Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? ». DDFC, Préambule
Dans ce passage, Olympe de Gouges dénonce l’injustice de la domination masculine en soulignant son absence de fondement légitime. Elle apostrophe violemment les hommes en posant plusieurs questions rhétoriques mettant en cause les fondements du pouvoir masculin, et suggérant qu’il repose sur la force physique ou les préjugés, plutôt que sur une véritable légitimité morale ou intellectuelle : « Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? ». Olympe de Gouges emploie le champ lexical de la tyrannie pour renforcer cette idée avec les mots : « souverain », « empire » et « opprimer ».
L’autrice remet ainsi en cause l’équité des hommes en matière de droits et d’égalité, en soulignant que la question vient d’une femme, ce qui souligne son droit à la parole. En mettant en avant l’injustice de cette oppression , elle invite à une réflexion sur les droits des femmes et leur accès à la justice et à la citoyenneté.
Dans ce passage, l’emprise de l’homme sur la femme est assimilée aux formes les plus contestables du pouvoir, que la Révolution prétendait pourtant abattre. Le registre employé est le registre polémique et satirique. L’homme est ici violemment attaqué et ridiculisé : interpellation directe, ton accusateur, questions rhétoriques forçant l’interlocuteur à se justifier.
« Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il [l’homme] veut commander en despote » […]. DDFC, Préambule
Dans cet extrait du Préambule, Olympe de Gouges critique violemment l’attitude des hommes face à la domination qu’ils exercent sur les femmes. D’emblée, l’autrice souligne l’incohérence entre l’époque des Lumières, censée être marquée par le progrès et la raison (« ce siècle de lumières et de sagacité »), et l’ignorance persistante des hommes quant à l’égalité des sexes. Elle brosse un portrait dévalorisant de l’arrogance intellectuelle des hommes à travers une accumulation de qualificatifs péjoratifs (bizarre, aveugle, boursouflé),
L’image du despote souligne l’injustice et l’abus de pouvoir, mettant en parallèle la domination des hommes sur les femmes avec les tyrannies politiques combattues par les Lumières. L’extrait met donc en évidence l’hypocrisie des Révolutionnaires qui prônent la raison et la liberté, tout en maintenant les femmes dans la soumission
Le registre dominant est le registre polémique, renforcé par une tonalité satirique : le portrait caricatural de l’homme (boursouflé de sciences et dégénéré) le ridiculise, soulignant son incohérence et son ignorance malgré son savoir apparent. La tonalité satirique dénonce avec force l’obscurantisme des hommes dans un siècle qui se prétend « éclairé ».
« Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en Assemblée nationale ». DDFC, Préambule
Dans cet extrait du Préambule, Olympe de Gouges revendique explicitement la participation des femmes à la vie politique. En reprenant le vocabulaire institutionnel de la Révolution française, l’autrice réclame pour les femmes les mêmes droits de représentation que les hommes. L’énumération « Les mères, les filles, les sœurs » souligne que les femmes, en tant que citoyennes et membres de la société, doivent bénéficier des mêmes droits politiques que les hommes. Le parallèle avec la Révolution est explicite2: En les désignant comme représentantes de la nation, Olympe de Gouges insiste sur l’appropriation par les femmes d’un rôle jusqu’alors réservé aux hommes, contestant ainsi leur exclusion du pouvoir.
Ce passage s’inscrit dans une logique d’émancipation féminine et constitue une critique implicite de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), qui n’accordait aucun droit politique aux femmes. Il permet en outre à l’autrice d’affirmer avec force l’exigence d’une reconnaissance politique des femmes, en l’inscrivant dans les idéaux de liberté et d’égalité portés par la Révolution française.
Le registre dominant ici est le registre argumentatif : la démonstration repose sur une logique d’égalité, en s’appuyant sur les principes révolutionnaires pour justifier la légitimité des revendications féminines. L’usage de verbes d’action forts (demandent d’être constituées) illustre une volonté de changement et une prise de parole directe.
II) Articles de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne :
« La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits ». DDFC, art. 1
L’article 1 de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne reprend presque mot pour mot l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), mais en y intégrant explicitement les femmes. En reprenant la formulation de la déclaration de 1789, Olympe de Gouges met en évidence les insuffisances d’un texte qui prône l’égalité tout en excluant la moitié de l’humanité.
Cette affirmation du principe d’égalité pose donc un principe fondamental : les femmes ont, dès leur naissance, les mêmes droits que les hommes. Cet article est particulièrement marquant car il constitue un manifeste politique en faveur de l’émancipation des femmes, en réclamant pour elles un statut juridique et citoyen équivalent à celui des hommes. Ce premier article fixe donc le cadre de toute la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : une réhabilitation des droits des femmes dans un contexte révolutionnaire qui les a laissées de côté.
Le registre dominant est didactique et juridique : l’énoncé adopte un ton solennel, propre aux textes fondateurs, et pose par l’emploi du présent de vérité générale un principe universel et intemporel relevant du droit naturel1. La tonalité est par ailleurs revendicative : Il s’agit d’un acte politique fort qui défie directement l’ordre établi et demande une refonte constitutionnelle.
« […] l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison. » DDFC, art. 4
Dans cet article, Olympe de Gouges dénonce les limites arbitraires imposées aux femmes et réclame une réforme fondée sur des principes universels relevant du « droit naturel »1. L’autrice affirme tout d’abord que les seules restrictions aux droits des femmes résultent d’une « tyrannie perpétuelle » exercée par les hommes. Elle met ainsi en lumière l’injustice de la Révolution qui entrave la liberté des femmes.
Cet article constitue par ailleurs un appel à une réforme législative : en proposant que ces limites injustes soient corrigées, Olympe de Gouges s’appuie sur « les lois de la nature et de la raison », principes chers aux philosophes des Lumières. Cela suggère que l’égalité entre les sexes est une exigence rationnelle et naturelle, et non une construction sociale. En invoquant la raison, l’autrice rejette par ailleurs les arguments traditionnels (force physique, coutumes, religion) qui justifieraient l’infériorisation des femmes. Ce passage s’inscrit donc dans une démarche révolutionnaire et juridique, visant à inscrire l’égalité des sexes dans le droit naturel et non dans un système de domination arbitraire.
Le registre dominant est le registre polémique. L’expression « tyrannie perpétuelle » souligne la violence et l’injustice de la domination masculine. La dimension argumentative est également essentielle : l’autrice ne se contente pas de dénoncer, elle propose une réforme fondée sur la nature et la raison : valeurs universelles qui renforcent la légitimité de sa revendication.
« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune […] ». DDFC, art. 10
Cet article est essentiel : Olympe de Gouges revendique la liberté d’expression pour les femmes et met en évidence l’injustice de leur exclusion des droits politiques. En reprenant le principe révolutionnaire de liberté d’opinion, Olympe de Gouges souligne que ce droit doit s’appliquer à tous, y compris aux femmes.
Par ailleurs, cet article met en évidence une contradiction : les femmes subissent les peines les plus lourdes (comme la peine de mort) mais sont privées de droits politiques. Si « la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » : par cette antithèse frappante, l’autrice dénonce les insuffisances du système révolutionnaire qui prône l’égalité, mais qui continue à exclure les femmes des droits citoyens. La Tribune, symbole du pouvoir et de la prise de parole publique, représente ici l’accès des femmes aux débats et à la vie politique.
Le registre dominant est le registre polémique et didactique. Polémique car l’opposition entre l’échafaud et la tribune est particulièrement provocante et force à une prise de conscience quant à l’incohérence du système. D’un point de vue argumentatif, l’autrice s’appuie sur un principe fondamental de la Révolution française (liberté d’opinion) pour revendiquer l’égalité des droits entre hommes et femmes, notamment en matière de participation politique.
« La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration ». DDFC, art. 15
Ce passage de l’article 15 de la Déclaration d’Olympe de Gouges revendique le droit des femmes à participer à la vie politique et à exiger des comptes des dirigeants, tout comme les hommes. En s’appuyant sur le principe fondamental de la souveraineté du peuple, l’autrice dénonce l’exclusion des femmes de la citoyenneté active et affirme qu’elles contribuent à la société (par le travail, les impôts, etc.), et doivent donc bénéficier des mêmes droits politiques, notamment celui de contrôle des affaires publiques (« a le droit de demander compte à tout agent public, de son administration »).
Ce passage est porteur d’une forte dimension revendicative. L’expression « la masse des femmes » souligne leur exclusion massive du pouvoir. De même, l’idée de « demander compte » est largement polémique face aux injustices du régime politique. Sur le plan argumentatif, le raisonnement est imparable : si les femmes contribuent à l’État, elles doivent avoir un droit de regard sur son administration. La tournure impersonnelle de la phrase cherche à convaincre, en plaçant les femmes dans un cadre collectif et légitime, qui ne peut être ignoré.
« Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ; la Constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la nation, n’a pas coopéré à sa rédaction. » DDFC, art. 16
Cet article affirme un principe démocratique essentiel : une société ne peut être considérée comme légitime et conforme aux principes de justice que si les droits fondamentaux de tous sont garantis et que la séparation des pouvoirs est clairement définie. Inspirée par Montesquieu, Olympe de Gouges rappelle que sans séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), une Constitution n’a aucune valeur réelle et ne peut être considérée comme valide.
L’originalité du texte d’Olympe de Gouges réside en outre dans l’ajout d’une condition essentielle à la légitimité d’une Constitution : la participation de la majorité des individus qui composent la nation à sa rédaction. Olympe de Gouges souligne donc implicitement que les femmes sont exclues de ce processus, alors qu’elles constituent une part essentielle de la population. Elle dénonce ainsi le caractère illégitime d’une constitution qui ne prendrait pas en compte les droits des femmes et ne serait élaborée que par les hommes. Olympe de Gouges défend ainsi un véritable principe d’égalité et de souveraineté populaire, soulignant que la démocratie ne peut exister sans la participation de tous. Cette vision anticipe les revendications féministes modernes en faveur du droit de vote et de l’égalité politique.
Le registre didactique et polémique domine largement : Olympe de Gouges utilise tout d’abord un raisonnement logique (« garantie des droits » pour tous et « séparation des pouvoirs ») pour établir la légitimité d’une Constitution. L’affirmation « n’a point de Constitution » et « la Constitution est nulle » pose un principe absolu, renforcé par l’utilisation du présent de vérité générale qui donne une dimension universelle à son raisonnement. Le registre polémique est également très marqué : la phrase « si la majorité des individus qui composent la nation, n’a pas coopéré à sa rédaction » comporte une critique implicite des Révolutionnaires qui excluent les femmes du processus législatif. L’emploi du qualificatif « nulle » est particulièrement polémique : il ne s’agit pas seulement d’un manquement, mais d’une invalidation complète de la Constitution si les femmes ne sont pas impliquées.
III) Postambule de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne :
« Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits ». DDFC, Postambule
Olympe de Gouges lance ici un appel vibrant aux femmes pour qu’elles prennent conscience de leur oppression et revendiquent leurs droits. On notera tout d’abord l’appel à la prise de conscience : l’impératif « Femme, réveille-toi ! » constitue une injonction directe. Il suggère que les femmes ont été maintenues dans une forme de passivité et qu’il est temps pour elles de s’émanciper.
Les références aux Lumières sont par ailleurs nombreuses : l’image du « tocsin », évoque une alarme ou un appel à la mobilisation, qui rappelle les grands événements de la Révolution française et donne à ce discours une dimension combative. De même, la référence à la raison est essentielle : la raison et la lutte pour l’égalité sont en effet l’arme des philosophes dans leurs combats contre l’obscurantisme. C’est en effet au nom de la raison qu’Olympe de Gouges dénonce les inégalités hommes-femmes. La raison évoque donc l’idée d’éclairer les hommes par la connaissance et l’accès au savoir. L’expression « se fait entendre dans tout l’univers » suggère enfin que la lutte pour l’égalité dépasse le cadre français et concerne toutes les femmes du monde. Ce passage s’inscrit donc dans une logique d’éveil et d’émancipation des femmes, les incitant à revendiquer activement leurs droits au même titre que les hommes l’ont fait lors de la Révolution.
Le registre dominant est le registre oratoire dont le but est de convaincre par la parole : recours à l’apostrophe, à la métaphore et à l’hyperbole, amplification rythmique de la phrase, ton emphatique, etc. L’usage d’impératifs et d’images fortes donne par ailleurs au texte un ton solennel destiné à frapper le lecteur autant qu’à satisfaire la logique. Le champ lexical de l’alerte (« tocsin ») et de la revendication (« reconnais tes droits ») rappelle les appels à la mobilisation du peuple pendant la Révolution.
« Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir ». DDFC, Postambule
Dans cet extrait du Postambule, Olympe de Gouges adresse un message d’espoir et d’émancipation aux femmes, en les incitant à agir pour leur liberté. L’expression « Quelles que soient les barrières » montre que l’oppression des femmes est réelle et multiple, mais pas insurmontable : l’autrice insiste sur le fait que ces obstacles ne doivent pas être acceptés comme une fatalité. Le passage souligne en effet que la clé de l’émancipation des femmes réside dans leur propre volonté : « il est en votre pouvoir de les affranchir ». Cette phrase renforce l’idée que les femmes ne sont pas condamnées à subir, mais qu’elles peuvent agir et se libérer elles-mêmes. Le verbe « vouloir » est une exhortation à l’action : il met l’accent sur la prise de conscience et la détermination individuelle et collective nécessaires pour atteindre l’égalité. Ce passage traduit donc une vision volontariste et engagée de la lutte féministe, insistant sur la nécessité pour les femmes de s’impliquer activement dans leur propre libération.
Le registre dominant est le registre exhortatif (exhortatif : qui incite à agir et pousse à l’action) et engagé. Olympe de Gouges lance un appel aux femmes dans le but de les sensibiliser, les inciter, les mobiliser pour qu’elles se révoltent contre leur condition. Ce texte constitue donc un appel à l’action et à l’engagement.
1. Le droit naturel désigne une théorie essentielle de la philosophie du droit selon laquelle il existe des droits fondamentaux inhérents à la nature humaine, indépendants des lois créées par les sociétés humaines. Ces droits sont considérés comme universels, inaliénables et intemporels. Ils sont souvent associés à des principes éhiques et moraux, et se trouvent au-delà du « droit positif » (créé par les autorités humaines et variable dans le temps). 2. Le « Serment du Jeu de Paume » : le 20 juin 1789, les députés du Tiers-État, se voyant empêchés de se réunir dans la salle des États généraux, font le serment de ne pas se séparer avant d’avoir rédigé une constitution pour le royaume. Ce serment marque le début de l’Assemblée nationale constituante. Par la suite, cette Assemblée a travaillé sur l’élaboration de textes fondateurs, dont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui sera adoptée le 26 août 1789. Ce texte fondamental pose les principes de liberté, d’égalité, de fraternité, et affirme les droits naturels et imprescriptibles de l’homme, notamment la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.
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Contraction de texte et Essai (sujet inédit)
Parcours : « Écrire et combattre pour l’égalité »
Texte de la contraction : discours d’Isabelle Lonvis-Rome* prononcé le 30 janvier 2023 : « présentation du Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine : 2023-2026 »(extraits).
* Ministre déléguée auprès de la Première ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances.
Cette année, ils ont été un million deux cent mille à se taire.
Un million deux cent mille à subir des insultes, des discriminations, des actes racistes ou antisémites, et à ne pas déposer plainte. Un million deux cent mille, c’est la population du Val d’Oise.
Un million deux cent mille, ce sont autant de femmes, d’hommes et d’enfants qui sont marginalisés, exclus, empêchés, raillés, violentés en raison de leur couleur de peau, origine, religion.
Ce sont autant de femmes et d’hommes obligés de changer leurs enfants d’école, de déménager, avant d’en venir à douter de leur présence en France, leur pays, tant les intimidations, la crainte, les agressions sont devenues invivables.
C’est à elles, c’est à eux que ce plan s’adresse. C’est à toutes et tous que ce plan s’adresse.
Ce plan, vous venez de le découvrir. Il est une réponse concrète à ce qui fait la honte de notre Nation. C’est le geste rassurant d’une République qui leur dit qu’ils doivent garder la tête haute. C’est aussi, et surtout, un avertissement aux auteurs de ces actes nauséabonds : nous ne transigerons pas.
Ce que nous réaffirmons, avec ce plan ambitieux, c’est qu’ici, sur le territoire de la République, chacun jouit des mêmes droits. Quelles que soient son origine, sa culture, sa religion ou sa couleur de peau. Il nous faut le répéter pour que personne ne perde foi en la République, en notre destinée commune.
Car oui, nous avons une destinée commune, un contrat social à façonner et à respecter. C’est aussi cela, faire Nation.
Faire Nation, c’est prôner l’universalisme.
Un universalisme républicain, et donc humaniste.
Pas un universalisme dévoyé.
Pas l’universalisme conquérant, qui veut que chacun se ressemble, qui nie l’existence d’un monde pluriel.
[…] L’universalisme auquel il nous faut aspirer est celui qui offre à chacun la dignité qui lui revient. Une société où chacun est l’égal de l’autre, comme le prône la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Car c’est bien sur l’État de droit que repose cet universalisme. Il nous faut être les garants de cet État de droit, le plus solide rempart contre la haine. Garants, aussi, de la liberté d’expression qui ne doit jamais piétiner la dignité humaine. NON, jamais la liberté d’expression ne sera prétexte à la haine raciste, antitsigane et antisémite. Tolérance zéro. […] Personne, dans la mise en place de ce plan, ne devra se sentir laissé pour compte. J’y veillerai. Je resterai à l’appui des autorités locales qui auront à décliner ces mesures, et sillonnerai le pays pour le porter à leurs côtés.
La lutte contre le racisme, l’antisémitisme, l’antitsiganisme et les discriminations liées aux origines doit d’abord concerner notre jeunesse. En ouvrant des écoles, nous fermerons des prisons, pour paraphraser Victor Hugo. C’est en formant des citoyens conscients et responsables que nous nous débarrasserons de ce mal dont notre société souffre depuis trop longtemps. La transmission mémorielle en est la clé. C’est pourquoi, plusieurs mesures ciblent l’éducation de tous les enfants et adolescents, et la formation de ceux qui les encadrent. Parmi les mesures ambitieuses qui vous ont été présentées, la visite d’un lieu de mémoire à destination des plus jeunes est essentielle. C’est par la connaissance de l’Histoire que l’on évitera la répétition des heures les plus sombres de l’humanité. Pour lutter aussi contre les stéréotypes liés à l’antitsiganisme, un travail mémoriel sera élaboré autour de l’Histoire des populations Roms et des Gens du voyage.
L’Histoire alerte trop souvent le présent.
Rien n’est plus éloigné que le jour passé ; et rien n’est plus proche que le jour qui vient.
Il est aussi impératif de ne jamais céder à la banalisation du racisme de l’antisémitisme et de l’antitsiganisme. À ce propos, Charles Péguy écrivait « Il y a quelque chose de pire qu’une âme perverse, c’est une âme habituée ».
Les discours haineux que certains proclament fièrement sur des plateaux de télévision comme s’ils étaient respectables, dans des vidéos sur internet à plusieurs millions de vues, dans des livres à gros tirage ou pendant une campagne électorale ne doivent pas devenir une habitude, une sale habitude.
Nous ne pouvons être la nation qui a fait entrer Simone Veil au Panthéon, tout en banalisant de tels propos. La politique est un combat, la haine n’y a pas sa place.
[…]
Je l’ai dit, l’éducation est le premier outil à notre disposition pour éradiquer ces fléaux. Le second est le traitement judiciaire.
Nous devons renforcer la confiance des citoyens dans les institutions de la République.
La Justice est une réponse clé au racisme, à l’antitsiganisme et à l’antisémitisme.
C’est pour cela que la prise de plainte sera améliorée, les forces de l’ordre seront outillés pour mieux qualifier les faits, les peines seront exécutées pour que les auteurs condamnés ne pensent plus pouvoir y échapper en fuyant à l’étranger. Le sentiment d’impunité doit cesser.
[…]
Les racistes, les antisémites, les antitsiganes, ceux qui distinguent les êtres selon ou en raison d’une couleur de peau, d’une religion, ou d’une nationalité, sont nos ennemis les plus redoutables. Ils sont les ennemis de la République.
Lorsque je pense à cet ennemi commun que nous avons, ce sont souvent les mots de Tahar Ben Jelloun, dans Le racisme expliqué à ma fille qui s’imposent à moi. « Très souvent, le raciste s’aime beaucoup. Il s’aime tellement qu’il n’a plus de place pour les autres, d’où son égoïsme ».
C’est ce qui fait que nous gagnerons cette bataille : nos cœurs républicains, eux, ne manqueront de place pour personne.
Je vous remercie.
[Discours d’Isabelle Lonvis-Rome : présentation du Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine 2023-2026. Pour accéder à l’intégralité du discours, cliquez ici.]
Nombre de mots : 920 environ.
Activités d’écriture
CONTRACTION (10 points) Vous résumerez ce texte en 230 mots. Une tolérance de +/– 10 % est admise : votre travail comptera au moins 205 mots et au plus 255 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots.
Vous indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
ESSAI (10 points) Dans son discours, Isabelle Lonvis-Rome affirme : « L’Histoire alerte trop souvent le présent ». Selon vous, en quoi les leçons du passé concernant les luttes pour l’égalité aident-elles à construire notre présent ? Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, sur le texte de l’exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre du parcours « Ecrire et combattre pour l’égalité ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Vous allez présenter la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne à l’oral de l’EAF… Comment préparer et réussir l’entretien ?
Le choix de l’oeuvre d’Olympe de Gouges pour la deuxième partie de l’oral (entretien) peut s’avérer très intéressant : la Déclaration est en effet un texte bref, rédigé dans un style juridique et direct, ce qui en facilite la lecture. Chaque article énonce de manière explicite une revendication, que ce soit pour le droit de vote, l’égalité devant la loi, ou l’accès aux fonctions publiques et aux biens. Loin d’être théorique, le texte est également un appui à l’action politique et un appel au changement social : même si l’oeuvre se lit assez rapidement, la portée des revendications soulevées dans cette Déclaration est donc très importante puisque Olympe de Gouges défend des principes d’égalité et de justice sociale qui résonnent encore aujourd’hui.
Cela dit, votre présentation peut rapidement devenir maladroite si vous la préparez mal et si vous limitez votre réflexion à quelques textes déjà présentés pour l’exposé oral. N’oubliez pas que plus un livre est bref, plus la densité du texte demande donc une attention accrue pour saisir pleinement la portée des idées exprimées, ainsi que les subtilités et les nuances que l’œuvre cherche à transmettre.
❶ Tout d’abord, soyez clair et structuré. Élaborez obligatoirement un plan pour que votre présentation soit logique et fluide le jour de l’examen. C’est d’autant plus important que votre présentation doit être très brève : 2 minutes 1/2 à 3 minutes maximum pour réaliser un exposé qui « impacte », vous devez donc être organisé. Le moyen le plus simple de faire une présentation bien construite est de mentionner clairement au brouillon chaque point que vous allez aborder au cours de votre exposé, et la façon dont vous allez l’aborder. Structurez votre intervention du début jusqu’à la fin de celle-ci.
Votre prestation orale doit être scénarisée, c’est-à-dire qu’elle doit obéir à un scénario. Le scénario, c’est l’itinéraire suivi dans l’exposé. Donc sur votre brouillon pensez à noter les grandes étapes qui doivent conduire votre démonstration : vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées si possible de repères temporels (minutage par exemple), de mots clés, de notions ou de données importantes. Mettez-les en évidence sur votre feuille afin de les visualiser immédiatement : ainsi, vous éviterez les trous de mémoire qui sont particulièrement pénalisants à l’oral.
❷Avant l’oral, entraînez-vous à parler de l’œuvre, sans lire vos notes, afin de ne pas trop dépendre de votre feuille. Soignez également votre diction : prenez le temps de bien articuler et de justifier vos idées de manière concise.
❸Enfin, le plus important : n’oubliez pas que votre opinion personnelle est fondamentale. Vous devez obligatoirement apporter un éclairage personnel sur ce que vous ressentez ou comprenez dans l’œuvre. L’entretien en effet n’est pas un questionnaire de lecture mais bien plus un dialogue constructif permettant d’apprécier comment le candidat s’est approprié personnellement le texte et comment sa lecture prolonge les réflexions menées en classe sur l’œuvre intégrale et le parcours associé. Cette appropriation personnelle peut prendre plusieurs formes :
Réflexion critique : il ne faut surtout pas accepter passivement le contenu de l’œuvre, mais en discuter les implications, poser des questions voire même être en désaccord avec certains points.
Relation avec l’œuvre : vous devez montrer en quoi cette œuvre vous a touché ou comment elle résonne avec votre expérience personnelle, vos valeurs ou votre propre vécu.
Exemple de présentation (dans cet exemple, la durée de l’exposé est d’environ 2 minutes ½)
« L’œuvre que j’ai choisi de vous présenter est la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Il s’agit d’un texte publié le 14 août 1791 par Olympe de Gouges, femme des Lumières et militante abolitionniste, en réponse à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Dans ce texte fondateur de la cause féministe, Olympe de Gouges revendique l’égalité des sexes en matière de droits civils et politiques. Rédigée pendant la Révolution française, La Déclaration d’Olympe de Gouges condamne l’exclusion des femmes des droits proclamés en 1789 et défend leur participation à la vie publique.
Plusieurs points de cette Déclaration m’ont paru particulièrement importants.
En premier lieu, l’égalité hommes-femmes : Olympe de Gouges estime que les femmes doivent avoir les mêmes droits que les hommes, notamment le droit de vote, le droit d’accéder aux fonctions publiques et de participer à l’élaboration des lois. De plus, Olympe de Gouges aborde la question des libertés fondamentales : elle montre que la liberté, la propriété, la sécurité et la résistance à l’oppression doivent être garanties pour tous, indépendamment du genre. En prolongement de cette réflexion, l’autrice pose la question de la responsabilité des femmes : elle souligne que les femmes, tout comme les hommes, doivent assumer leurs devoirs civiques et légaux. Enfin, la réflexion autour du mariage et de l’égalité est un aspect important de cette œuvre. Olympe de Gouges s’en pred souvent au mariage, qu’elle dénonce comme un instrument d’inégalité : à la place, elle n’hésite pas à proposer un « contrat social » garantissant l’équité entre conjoints.
Mal accueillie à son époque, cette Déclaration est aujourd’hui reconnue comme un texte pionnier du féminisme, affirmant des idées novatrices pour l’égalité des genres. Depuis 2016, un buste est même installé à l’Assemblée nationale pour honorer le rôle d’Olympe de Gouges dans l’histoire des droits des femmes et de la Révolution française. J’ai choisi de lire et de présenter ce livre pour le Baccalauréat car il m’a permis, en tant qu’adolescent, de réfléchir à mon rôle dans la société et à mes propres convictions. Ce texte m’a amené par exemple à me poser de nombreuses questions : pourquoi des droits qui semblent évidents de nos jours ne l’étaient pas à son époque ? Comment cette oeuvre met-elle en lumière plusieurs inégalités qui perdurent de nos jours, comme l’écart salarial ou les violences faites aux femmes ? C’est donc une œuvre qui encourage une réflexion critique sur les discriminations encore présentes dans le monde moderne. Il est important de se rappeler par exemple que les droits ne sont jamais acquis sans effort et qu’ils doivent être défendus. Toutes ces questions éclairent des débats comme l’accès des femmes à des postes de pouvoir, ou encore l’éducation des filles dans le monde.
Enfin, j’ai choisi l’œuvre d’Olympe de Gouges car je pense qu’elle peut susciter l’engagement et la réflexion citoyenne. Ainsi, Olympe de Gouges incarne le courage et l’action politique : elle a osé s’attaquer aux stéréotypes de genre et défier les préjugés obscurantistes de son époque pour défendre des convictions, au péril de sa vie. Cette lecture m’a donc montré combien il était important de défendre ses idées et de s’investir dans des causes importantes, comme l’égalité ou les droits humains. Bien que rédigée en 1791, cette Déclaration résonne encore au XXIème siècle : comme je l’évoquais, de nombreuses inégalités subsistent dans plusieurs domaines. Lire ce texte m’a donc aidé à comprendre qu’être féministe ou défendre l’égalité est un acte universel et intemporel, et pas seulement réservé aux femmes. D’ailleurs, Olympe de Gouges dépasse la question des femmes dans son texte, en posant la question de la dignité et des droits de tous.
Quelques questions (parmi tant d’autres…) que l’examinateur pourrait vous poser (il s’agit bien sûr de suggestions… Mais plus vous vous entraînerez, et plus vous serez préparé le jour J).
Examinateur : Êtes-vous rentré·e facilement dans l’œuvre ou vous a-t-elle déstabilisé ? Candidat : Personnellement, je suis entré assez facilement dans ce texte. J’ai apprécié en particulier la structure claire inspirée de la Déclaration des Droits de l’homme. Le texte suit en effet une logique simple et reconnaissable, avec un préambule, un postambule et 17 articles numérotés, ce qui facilite la circulation dans le livre. J’ai également apprécié la forme de l’argumentation directe grâce à un langage percutant qui permet à chacun de faire des liens avec son propre vécu. Certains passages m’ont malgré tout déstabilisé lors de ma lecture : Olympe de Gouges consacre par exemple une partie importante à ce qu’elle appelle « Forme du contrat social de l’homme et de la femme ». Ce contrat s’inscrit avant tout dans le cadre du droit privé et aborde des questions liées au mariage, à la filiation et à la justice dans les relations conjugales. C’est une partie parfois très juridique, et j’ai eu davantage de mal à entrer dans le texte.
Examinateur : Justement, pouvez-vous m’en dire davantage sur ce « contrat social » ? Candidat : J’ai été très intéressé par le contenu et les enjeux de ce contrat conjugal, à commencer par l’égalité dans le mariage : Olympe de Gouges n’hésite pas à aborder la question de l’indépendance économique et juridique des femmes : elle évoque des principes qui rappellent les débats modernes sur le régime matrimonial, en demandant par exemple que la femme conserve une autonomie financière et des droits égaux dans la gestion des biens du couple. De même, en proposant un contrat basé sur l’équité, elle anticipe des notions modernes comme le divorce équitable ou la répartition juste des responsabilités parentales en cas de séparation. Enfin, le « contrat » que propose Olympe de Gouges inclut des dispositions sur la filiation, comme le devoir des parents de reconnaître leurs enfants, qu’ils soient légitimes ou non : Olympe de Gouges estime ainsi que les femmes doivent pouvoir forcer un père inconstant « à tenir ses engagements » envers un enfant naturel. Cette vision novatrice remet en question les discriminations envers les enfants nés hors mariage. Ce « contrat » est donc très novateur car il préfigure les évolutions du droit matrimonial moderne, comme la reconnaissance de l’égalité entre époux, la protection des enfants nés hors mariage ou l’accès au divorce.
Examinateur : Vous êtes-vous renseigné sur la vie de l’autrice ? Y a-t-il par exemple des aspects de sa vie personnelle qui se retrouvent dans le texte ? Candidat :Oui en effet, la vie d’Olympe de Gouges est étroitement liée aux idées qu’elle défend dans sa Déclaration. D’abord, c’est une femme d’origine modeste et autodidacte : Olympe de Gouges (née Marie Gouze) est issue d’une famille de Montauban. Mariée à 17 ans contre sa volonté, elle devient veuve très tôt et décide de ne jamais se remarier. Cette expérience traumatisante explique sa critique virulente du mariage, qu’elle considère comme une institution oppressive pour les femmes ainsi que sa défense de l’union libre. Par exemple, sa proposition d’un « contrat social » dans le mariage repose sur son rejet du modèle patriarcal, fondé sur la soumission des femmes, qu’elle a elle-même subie très jeune. Par ailleurs, dans la vie d’Olympe de Gouges, l’affirmation d’une indépendance financière et intellectuelle sont fondamentales : ainsi, après avoir quitté Montauban, Olympe de Gouges s’installe à Paris, où elle s’engage dans la littérature et la politique. Elle devient une femme de lettres indépendante, vivant de ses écrits, ce qui était très rare à son époque. Cette indépendance se reflète dans son appel à une égalité économique et juridique dans le couple. Elle défend la capacité des femmes à être autonomes et à participer pleinement à la vie publique. Olympe de Gouges a également milité pour les opprimés : elle s’est toujours battue pour les droits des minorités et des exclus. Elle a même milité contre l’esclavage dans sa pièce Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage et s’est battue pour l’égalité des droits, qu’il s’agisse des femmes ou des enfants illégitimes. Tous ces combats se retrouvent dans la Déclaration : elle insiste en particulier sur la reconnaissance des enfants nés hors mariage. Enfin, Olympe de Gouges a osé tenir tête aux autorités de son temps : elle s’est notamment opposée frontalement à Robespierre, ce qui a conduit à son arrestation et à son exécution en 1793. Dans le texte, son ton provocateur et direct, notamment envers les hommes et les autorités, reflète son caractère intrépide. Elle interpelle directement ses contemporains, les poussant à repenser la place des femmes dans la société.
Examinateur :Connaissez-vous un autre livre d’Olympe de Gouges que vous pourriez recommander ? Candidat : Deux textes m’ont personnellement intéressé : tout d’abord Zamore et Mirza ou l’Heureux Naufrage (1784) : l’action de cette pièce de théâtre se déroule dans une colonie et met en scène Zamore et Mirza, deux esclaves amoureux qui tentent d’échapper à leur condition. Par le biais de cette intrigue, Olympe de Gouges plaide pour l’abolition de l’esclavage : elle aborde par exemple une question morale audacieuse et profondément polémique pour son époque : celle du pardon accordé à un esclave vertueux pour avoir commis un crime, en réaction à l’injustice d’un maître corrompu. Au XVIIIème siècle, c’était un véritable affront : la société coloniale de l’époque reposait en effet sur une hiérarchie stricte où les esclaves étaient considérés comme des biens, dépourvus de toute moralité ou légitimité juridique face à leurs maîtres. En pardonnant le crime d’un esclave, Olympe de Gouges renverse cette hiérarchie : elle humanise l’esclave en lui attribuant des vertus comme la justice et la dignité morale, tout en dénonçant la corruption et la cruauté des esclavagistes. J’ai eu l’occasion de regarder l’exposition « Notre matrimoine » réalisée par Clara magazine en partenariat avec l’association « Femmes Solidaires » au CDI de mon lycée : une femme m’a beaucoup touché et m’a permis de réfléchir différemment à la pièce Zamore et Mirza : il s’agit de « Solitude », née Rosalie en Guadeloupe vers 1772 et morte le 29 novembre 1802 : Solitude était une femme noire, née esclave en Guadeloupe, à une époque où l’esclavage était légalement pratiqué dans les colonies françaises. Elle a vécu sous l’oppression de l’esclavage, mais son nom reste gravé dans l’histoire pour sa résistance et son courage. Solitude a participé à la révolte de 1802, menée contre les troupes françaises de Napoléon, qui cherchaient à rétablir l’esclavage en Guadeloupe après son abolition par la Première République. Après la défaite de l’armée insurgée et la répression violente de la révolte, Solitude a été capturée et condamnée à la peine de mort.
Examinateur : Vous me parliez d’une autre oeuvre d’Olympe de Gouges que vous connaissez… Candidat : Oui, il s’agit de l’affiche intitulée « Les Trois Urnes, ou le Salut de la Patrie ». Olympe de Gouges fait imprimer cette affiche le 20 juillet 1793 : elle propose en particulier un référendum national permettant aux citoyens français de choisir le régime politique qui guidera la nation : monarchie, fédéralisme ou République. Ce texte, très novateur pour son époque, est une démonstration de son engagement pour la souveraineté populaire et la démocratie directe. À une époque où les luttes de pouvoir entre factions révolutionnaires dominent la scène politique, Olympe de Gouges place sa confiance dans le peuple. Elle estime que les citoyens eux-mêmes doivent décider du régime qui les gouvernera, plutôt que de laisser cette décision entre les mains des élites ou des factions politiques. En prônant un choix pacifique par voie de référendum, Olympe de Gouges s’oppose aux violences révolutionnaires et aux luttes fratricides qui divisent la France. Son affiche m’a beaucoup marqué car elle reflète une volonté de réconciliation entre les différentes visions politiques. Mais En pleine Terreur, alors que les Jacobins dominent la Convention nationale, toute critique de la République ou des révolutionnaires était perçue comme une trahison. En proposant la monarchie comme l’une des options des urnes, Olympe a donc pris un risque considérable : Cette affiche, perçue comme un acte contre-révolutionnaire par les Jacobins, a contribué à son arrestation et à sa condamnation à mort.
Examinateur : Y a-t-il un passage que vous avez particulièrement apprécié dans la Déclaration? Candidat : il s’agit de l’article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune […] ». Ce que j’ai partoiculièrement apprécié dans cet article, c’est le fait qu’Olympe de Gouges affirme que chaque individu, homme ou femme, a le droit d’exprimer ses idées sans crainte de persécution, même lorsque ces idées remettent en question des principes établis. Personnellement, le passage de cette citation qui m’a le plus interpellé est celui-ci : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » : Olympe de Gouges pointe une contradiction flagrante : si les femmes sont jugées égales aux hommes lorsqu’il s’agit de subir des punitions (comme la peine de mort), elles doivent l’être aussi pour exercer des droits politiques et accéder aux responsabilités publiques. Cette phrase souligne l’hypocrisie d’une société qui reconnaît l’égalité dans la condamnation, mais pas dans les droits. La mort tragique d’Olympe de Gouges donne à cette citation une résonance particulièrement forte. Monter à la tribune symbolise donc l’accès à la parole publique et au pouvoir politique. Cette citation est donc selon moi emblématique de la pensée d’Olympe de Gouges : elle revendique non seulement l’égalité entre les sexes, mais aussi une société plus juste, où chacun peut s’exprimer et participer librement.
Examinateur : Par quels aspects cette phrase que vous venez de commener peut-elle être mise en relation avec l’article 9 de la Déclaration qui stipule : « Toute femme étant déclarée coupable, toute rigueur est exercée par la loi » ? Comment comprenez-vous cette phrase ? Candidat : Je pense que cette phrase dénonce une application plus sévère de la justice à l’égard des femmes, souvent sans égard pour les circonstances ou les causes profondes des actes. Olympe de Gouges a d’ailleurs souvent déploré les discriminations auxquelles les femmes étaient confrontées dans tous les aspects de la société, y compris dans la justice. Cette phrase est donc un appel à l’égalité devant la loi. En insistant sur l’idée que la loi doit être appliquée de manière équitable, sans tenir compte du sexe, Olympe de Gouges appelle à une réforme du système juridique, dans lequel les femmes, tout comme les hommes, devraient être jugées en fonction de leurs acre.
Examinateur : Vous avez situé Olympe de Gouges par rapport au contexte culturel des Lumières… Pouvez-vous étayer cet aspect ? Candidat : La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges s’inscrit pleinement dans l’héritage des Lumières à travers la défense des droits humains, la critique des inégalités et l’engagement en faveur de la raison et du progrès social. Ce texte réinterprète et étend les principes des Lumières, souvent pensés exclusivement pour les hommes, afin d’y inclure les femmes. Par exemple, dans le Postambule de la Déclaration, Olympe de Gouges n’hésite pas à faire de la lutte pour l’émancipation des femmes un élément essentiel de la raison et du progrès : « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation ». Olympe de Gouges s’appuie ainsi sur la raison pour remettre en question l’obscurantisme. Elle montre que les inégalités entre hommes et femmes ne sont pas naturelles, mais le produit de préjugés, et qu’elles peuvent donc être déconstruites par la connaissance et l’accès au savoir. Elle demande que les femmes aient accès à l’éducation, condition nécessaire pour leur pleine participation à la vie publique, ce qui rejoint les idées de Condorcet sur l’éducation des femmes. Enfin, j’ai particulièrement apprécié l’appel fait aux femmes de sortir de leur pssivité pour revendiquer leur place dans la société, en particulier dans ces propos célèbres du Postambule : « Femme, réveille-toi ». Cette phrase m’a rappelé qu’Olympe de Gouges partage avec Emmanuel Kant une vision commune sur l’importance de penser par soi-même. En associant les idées d’Olympe de Gouges à la célèbre notion de « minorité » et de « majorité » développée par Kant dans son texte Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), on peut comprendre comment leurs pensées se rejoignent et se complètent dans une quête commune pour la liberté et l’autonomie intellectuelle. Pour Kant, l’état de minorité désigne une condition dans laquelle l’individu ne pense pas par lui-même et dépend d’autrui pour guider sa conduite. Pareillement, Olympe de Gouges a bien montré qu’une femme qui ne pense pas par elle-même ne peut pas accéder à sa « majorité », ni se libèrer de la tutelle des hommes pour exercer son propre jugement.
Examinateur : Comment comprenez-vous l’aticle 15 de la Déclaration : « La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration » ? Candidat : Je pense que cet article met l’accent sur le droit des femmes à participer à la vie politique et à exiger des comptes de ceux qui détiennent le pouvoir public. En disant que la « masse des femmes est coalisée pour la contribution », Olympe de Gouges reconnaît et revendique la contribution économique, sociale et politique des femmes à la société, qui est souvent ignorée ou minimisée. De même, L’expression « droit de demander compte » fait référence à la responsabilité des représentants publics envers les citoyens. Olympe de Gouges revendique ainsi le droit pour les femmes de contrôler les actions de l’État. Elle soutient que les autorités publiques doivent rendre des comptes de leurs actions et décisions, notamment en ce qui concerne la gestion des affaires publiques, la distribution des ressources, et l’organisation sociale. L’article 15 n’est pas seulement un appel à la transparence gouvernementale, mais aussi une revendication pour l’égalité politique. Olympe de Gouges affirme que les femmes, en tant que citoyennes, doivent avoir le même droit que les hommes de participer au contrôle des affaires publiques.
Examinateur : Si vous deviez inventer la couverture du livre, que feriez-vous ? Candidat : Je pense que je choisirais une mise en page qui reflète à la fois l’audace intellectuelle d’Olympe de Gouges, son engagement pour l’égalité, et le contexte historique de l’œuvre. Concernant le fond et les couleurs, je privilégierais une palette de rouge, blanc et noir : le rouge car c’est une couleur emblématique de la Révolution : elle évoque l’engagement, le courage, et la justice. Le blanc, pour représenter la pureté de ses idéaux et la quête d’une société plus juste. Enfin, le noir, en écho à la tragédie de son exécution. Pour l’image centrale, je m’inspirerais d’un Portrait d’Olympe de Gouges : peut-être le Portrait d’Olympe réalisé par Alexandre Kucharski (voir ci-contre) qui est reproduit dans mon livre, mais j’aimerais le moderniser : par exemple en faisant un portrait numérique afin d’insister sur la modernité de son œuvre. En arrière-plan, je représenterais une image de la tribune et de l’échafaud, deux éléments symboliques rappelant l’article 10 que j’évoquais précédemment. La tribune pourrait être représentée par une silhouette féminine, debout, prête à s’exprimer. L’échafaud, en arrière-plan, serait plus abstrait : forme sombre, presque floue, pour évoquer l’idée du sacrifice et de la répression.
Examinateur : Est-ce que ce livre a influencé certains jugements que vous portez sur le monde ? Candidat : Ce qui m’a le plus marqué dans la Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges concerne les questions d’égalité, de justice sociale, et de droits humains. Bien que le texte ait été écrit en 1791, ses principes sont encore actuels et résonnent dans de nombreux aspects des sociétés contemporaines. Cette oeuvre m’a poussé à adopter un regard critique sur les systèmes en place et à défendre des principes d’égalité et de liberté qui sont plus que jamais nécessaires dans le monde actuel. Olympe de Gouges a été une des premières femmes à défendre l’égalité des droits entre les femmes et les hommes dans un contexte où la soumission des femmes était profondément enracinée dans les sociétés européennes. Cette influence se retrouve dans les débats modernes sur la parité, la lutte contre les violences faites aux femmes. Cet ouvrage m’a donc aidé à comprendre que l’égalité n’est pas simplement un principe abstrait, mais un droit fondamental à garantir dans chaque sphère de la société. Cette idée d’une justice égalitaire et universelle trouve également un écho dans les luttes pour les droits humains dans le monde, qu’il s’agisse des droits des réfugiés, des populations précaires, ou des droits à l’éducation et à la santé.
Astuce :lors de l’entretien oral, n’hésitez pas à valoriser votre culture générale : par exemple, exploiter votre culture artistique peut être un atout pour enrichir vos démonstrations. Ainsi, le tableau de Turner intitulé « Tempête de neigne », qu’il a peint en 1842 est intéressant à exploiter : Turner est en effet célèbre pour ses représentations tumultueuses des éléments naturels, notamment les tempêtes en mer. Cette toile par exemple capture la violence et la grandeur de l’océan, tout en évoquant l’atmosphère enivrante du « Bateau ivre » qui affronte des flots déchaînés, tout en se laissant emporter par eux dans une sorte d’ivresse poétique et de « dérèglement de tous les sens », pour reprendre une image célèbre de la « Lettre du voyant »..
« Le bateau ivre » raconte l’histoire d’un bateau qui se détache de toute ancre et part à l’aventure, emporté par les flots. C’est l’un des poèmes les plus célèbres d’Arthur Rimbaud. Écrit à la fin de l’été 1871, ce poème de 100 vers organisés en 25 quatrains représente par ailleurs l’une des œuvres majeures du mouvement symboliste. « Le Bateau Ivre » est écrit à un moment où Rimbaud traverse une crise existentielle et artistique profonde : dès l’adolescence, il manifeste en effet une personnalité rebelle et anticonformiste, ainsi qu’un goût prononcé pour l’aventure. À peine âgé de 16 ans, il est en rébellion contre la société bourgeoise et les valeurs de son époque. Ce poème naît donc dans un contexte de révolte intérieure et extérieure : révolte contre la famille, les conventions sociales, mais aussi contre la poésie traditionnelle (voir plus loin : la « Lettre du voyant »). Rimbaud cherche en effet à renverser les codes littéraires et à exprimer son désir d’affranchissement et d’émancipation, d’où l’aspect transgressif et novateur du poème.
L’allégorie du bateau : un symbole de la révolte et de l’émancipation créatrice
Dès la première strophe, Rimbaud introduit le thème central : l’abandon total du poète à la liberté et à l’inconnu, symbolisés par le bateau qui échappe à tout contrôle :
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
Cette première strophe est une évocation très suggestive de la rupture.Le bateau, métaphore du poète, se libère des « haleurs » : les haleurs, c’est-à-dire ceux ceux qui tiraient les bateaux le long des canaux ou des fleuves, symbolisent les forces traditionnelles qui dirigent et maîtrisent le cours du bateau. Ils symbolisent ici la soumission, la contrainte exercée par la société. Leur disparition marque ainsi une rupture avec l’ordre établi, les contraintes sociales, morales ou littéraires. Symboles de l’ordre et de la tradition, les haleurs sont « pris pour cible » par les Peaux-Rouges et leur violence barbare : « Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,/Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs ». Ce passage illustre la quête d’absolu de Rimbaud : un voyage audacieux où le rejet des conventions et l’abandon à l’inconnu deviennent les conditions nécessaires à la création poétique. Le bateau, vaisseau sans gouvernail, devient ici une allégorie de la révolte adolescente. En perdant le contrôle et en se laissant emporter par les vagues, le bateau symbolise un individu qui cherche à s’affranchir des restrictions sociales, des limites et des conventions.
Le bateau est un moyen de transport, mais il devient également le symbole d’une exploration plus profonde, une métaphore d’une quête intérieure et spirituelle :
J’étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Le bateau est présenté ici comme libéré des contraintes, notamment de la logique utilitaire des « équipages ». Les équipages imposaient une direction, une organisation et une finalité au voyage maritime. Leur absence signifie une rupture avec l’autorité et les structures imposées. Par opposition, le terme « insoucieux » traduit un état d’esprit libre, détaché des responsabilités ou des attentes liées à des fonctions définies. Cela renvoie à l’idée de Rimbaud de s’affranchir des codes traditionnels et de rejeter les cadres imposés par la société. Ainsi, le bateau se souvient d’un passé où il était un simple outil économique, transportant des marchandises (« blés », « cotons »). Ces images évoquent la société marchande : le bateau était alors soumis à une fonction précise : privé de liberté, entièrement au service de l’ordre économique. Sur un plan poétique, cette fonction « domestiquée » du bateau reflète une poésie conventionnelle et utilitaire, confinée dans des cadres rigides et incapable de transcender la banalité (cf. l’image des « fleuves impassibles » dans la première strophe).
L’autonomie et la quête de liberté
« Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. » : dans ce vers, le bateau affirme sa libération totale. Les fleuves, qui jusque-là représentaient un cadre limité et dirigé, deviennent des espaces d’affranchissement et de liberté. Le bateau n’est plus contraint par un chemin tracé : ivre de bonheur, de liberté et d’espoir, il n’écoute plus que son désir d’aventures : ce vers illustre également l’idée que le poète, après s’être libéré des conventions, peut enfin explorer des territoires inédits, inventer de nouveaux langages, de nouvelles formes poétiques comme le suggère la troisième strophe du texte :
La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
Cette strophe exprime un moment de jubilation et d’exaltation dans l’expérience de dérive et de liberté absolue. Elle met en scène le bateau désormais affranchi des contraintes terrestres, vivant une aventure initiatique où la tempête, loin d’être une menace, devient une alliée qui « sanctifie » ce voyage poétique (« la tempête a béni »). Traditionnellement associée à une force destructrice dans la littérature, la tempête est décrite ici de manière méliorative. En « bénissant » les « éveils maritimes » du bateau, elle devient une force initiatique, presque sacrée, qui accompagne la métamorphose du bateau. Le terme d’ « éveils maritimes » suggère un moment de prise de conscience initiatique et de révélation : au caractère utile du langage brut s’oppose le caractère sacré du poème. La dérive du bateau apparaît dès lors comme une aventure spirituelle. Non seulement une libération mais plus fondamentalement une purification, une « émancipation créatrice » propice à la renaissance et à la connaissance. Le bateau, et par extension le poète, entre dans un nouvel état, marqué par la liberté, l’expérimentation et l’exploration. La tempête symbolise également la violence nécessaire à toute transformation. Elle efface l’ordre ancien (les contraintes des haleurs, l’asservissement à la marchandisation) pour ouvrir un chemin vers l’inconnu.
Cette image illustre la vision rimbaldienne de la poésie comme bouleversement nécessaire, rupture violente pour accéder à un « éveil » vers de nouvelles perceptions et réalités : « Je courus ! Et les Péninsules démarrées/N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants ». Ces vers marquent un moment d’exaltation dans le voyage symbolique du bateau, qui représente à la fois la quête de liberté, l’effervescence créatrice et la révolte adolescente. Le mouvement, la démesure et le triomphe de l’émancipation sont au cœur de ces images percutantes : le verbe « courus », utilisé ici à la première personne, donne une impression de vitesse, d’élan irrésistible. Ce mouvement est spontané, presque impulsif, traduisant une urgence et une exaltation dans la quête d’ailleurs. En attribuant une action humaine au bateau, Rimbaud personnifie le navire, qui devient un alter ego du poète. Cette identification accentue l’idée d’un voyage spirituel ou poétique. Le « je » est également celui du poète en quête d’absolu. Il court vers l’inconnu, porté par une énergie créatrice débordante, refusant tout ancrage ou toute limite.
Les « Péninsules démarrées » accentuent cette image de rupture dans une sorte d’effondrement géographique : les « Péninsules démarrées » évoquent des terres arrachées à leur socle géographique, qui se détacheraient des continents pour être emportées par les flots. Cette métaphore représente une libération totale, un rejet des attaches ou des contraintes imposées par le monde terrestre. Ce bouleversement des structures naturelles peut également être lu comme une critique de l’ordre social, politique ou poétique, source de toutes les aliénations de l’individu. Le poète, comme le bateau, revendique une rupture avec les cadres établis pour accéder à une liberté sans bornes, comme le suggère le terme de « tohu-bohu » : ce terme hébreu, tiré de la Genèse dans l’Ancien Testament, désigne le chaos primordial, l’état informe du monde avant la création. Ici, il évoque une désorganisation totale, un bouleversement d’une intensité prodigieuse. Contrairement à une vision négative du chaos, Rimbaud le dépeint ici omme « triomphant ». Ce tohu-bohu est une force libératrice et féconde, qui permet au bateau (et au poète) de s’affranchir de l’ordre pour atteindre un état supérieur de liberté et de création. L’idée que même les « Péninsules démarrées » n’ont pas connu de tohu-bohu plus triomphants illustre une amplification spectaculaire. Ce dépassement des limites témoigne de l’ivresse ressentie par le bateau dans son expérience de liberté totale. Cette exaltation traduit également l’expérience poétique : en abandonnant les cadres traditionnels, le poète s’aventure dans un chaos de sensations et d’images, mais ce chaos est jubilatoire, porteur d’une créativité triomphante.
Cette légèreté reflète l’état d’esprit du poète, qui s’abandonne totalement aux forces naturelles et créatrices, sans crainte ni regret : « Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots ». Cette comparaison du bateau avec un bouchon flottant sur l’eau traduit une absence totale de contraintes. Cette image souligne une nouvelle insouciance et une communion parfaite avec les flots, comme si le bateau s’abandonnait au mouvement libérateur des éléments. La métaphore de la danse traduit une expérience exaltante et joyeuse : le bateau ne lutte pas contre les vagues, mais épouse leur mouvement, symbolisant une acceptation de la liberté absolue, aussi imprévisible soit-elle. La mer apparaît donc comme un espace de violence et de liberté qu’on peut interpréter comme un rejet du passé et des repères terrestres : « Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! ». Le poète exprime son indifférence à la sécurité matérielle en qualifiant les lumières des ports si réconfortantes pour les marins d’ « œil niais des falots ». Les falots désignent les lanternes de signalisation maritimes qui guident les bateaux. Qualifiés de « niais », ils incarnent une vision étriquée, une sécurité illusoire, et plus largement, les conventions et les limites du monde adulte. Par opposition, le « bateau ivre » exprime une rupture totale avec ce passé de dépendance et de soumission. Loin de regretter les falots, il les méprise, préférant l’aventure incertaine de la mer infinie.
Hokusai, « La Grande Vague de Kanagawa », c. 1830. Cette célèbre estampe japonaise représente une immense vague prête à engloutir des bateaux. L’énergie dynamique et l’immensité de l’océan illustrent parfaitement l’idée d’une mer puissante et dominante, que le « bateau ivre » traverse.
Le voyage vers l’inconnu ou la quête de l’infini
Dans la suite du poème, le bateau est emporté par des forces qui échappent à son contrôle. Ballotté par les éléments, il dérive comme un adolescent perdu dans ses envies de liberté et son désir d’émancipation. Ce voyage sans destination claire représente la quête d’un idéal : voyage intérieur à la fois chaotique et libérateur. Mais ce refus de toute destination précise peut aussi symboliser la révolte contre la notion même de but ou de finalité imposée par la société adulte : le bateau perd toute maîtrise de lui-même, à l’image de l’adolescent qui, « plus sourd que les cerveaux d’enfants » (v. 10), rejette la raison et les valeurs classiques, laissant place à une expérience de dérive totale. Cette perte de contrôle peut aussi être vue comme une métaphore du désir de détruire les anciennes structures et de se construire une nouvelle identité plus libre et plus authentique qui l’amène à une véritable rencontre avec l’inconnu : tout au long du poème, le bateau traverse une série de paysages fabuleux et de scènes qui semblent préfigurer le surréalisme. Ce voyage mène le narrateur à des visions hallucinées et déroutantes, où les éléments naturels sont déformés, comme si l’environnement était une projection de l’état mental du poète.
Les paysages visionnaires que parcourt le bateau reflétent l’expérience de déréalisation de l’adolescent révolté qui traverse des mers mythologiques, des décors fantastiques et des scènes totalement oniriques :
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
Le monde semble se transformer littéralement, comme si la perception de la réalité s’en trouvait modifiée. Cette rupture avec le réel peut symboliser la quête d’une autre réalité, un monde parallèle dans lequel le poète maudit cherche à échapper à l’ordinaire et à s’élever au-dessus de la réalité. Rimbaud crée ainsi une écriture totalement libérée des contraintes classiques grâce à une poésie de la quête et du déchiffrement, mettant en correspondance le réel et l’inconnu . Les métaphores sont débridées, l’imaginaire s’épanouit sans limite. Les sensations visuelles, sonores et tactiles se mêlent et se confondent dans un vertige sensoriel :
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
Il y a ici une libération du langage et une volonté d’explorer la poésie sous un angle déroutant et transgressif, en brisant les codes traditionnels et en expérimentant la fusion des sensations. De fait, les synesthésiesdans « Le bateau ivre » occupent une place essentielle dans la construction de l’imaginaire poétique. Ce procédé stylistique, qui consiste à associer des perceptions relevant de sens différents (vue, ouïe, toucher, odorat, goût), permet à Rimbaud d’exprimer une réalité intensifiée et visionnaire, en accord avec son idéal poétique formulé dans la Lettre du Voyant. Les synesthésies dans « Le bateau ivre » ne se limitent pas à la description du réel ; elles traduisent une expérience poétique où les frontières entre les sens s’effacent, ouvrant sur une perception élargie et visionnaire :
« J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur » (v. 85-86)
Plus le voyage avance, et plus les images deviennent surprenantes, voire incohérentes : fusionnant plusieurs sensations et dépassant les limites de la perception ordinaire pour ouvrir un champ visionnaire. En fusionnant les sens, Rimbaud fait éclater les frontières entre l’homme et la nature, entre le tangible et l’intangible, pour proposer une expérience unique, à la fois exaltante et bouleversante. Par son utilisation du langage et des images, Rimbaud crée un poème qui est tout sauf conformiste : la recherche de la beauté passe ainsi par la rupture, l’excès, l’insoumission :
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Le poème, par son intensité sensorielle et son langage débridé, incarne parfaitement l’affranchissement des traditions : l’utilisation d’images presque surréalistes et de métaphores surprenantes marque une volonté de renverser les conventions poétiques et de mettre en avant une liberté d’expression totale. Beaucoup d’œuvres surréalistes se sont d’ailleurs inspiré de l’esprit visionnaire et révolutionnaire de Rimbaud : bien qu’il précède ce mouvement, son écriture a profondément influencé les surréalistes qui ont cherché à explorer les méandres de l’inconscient et l’étrangeté du monde dans des paysages où se mêlent abstraction et figuration.
La désillusion et l’échec de la quête
La fin du poème traduit une forme de désenchantement : après avoir vécu des expériences extrêmes et eu des visions extraordinaires, le bateau se retrouve comme usé, vidé : « Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes./Toute lune est atroce et tout soleil amer ». Il aspire à une forme de repos ou de retour à une simplicité perdue. Faut-il y voir l’échec partiel de la quête de l’absolu ? La liberté totale entraîne une forme d’épuisement et de solitude.
Après l’immensité des flots océaniques et la liberté des espaces infinis, le poète évoque une « eau d’Europe », cadre beaucoup plus restreint et contingent. Cette évocation marque une rupture avec la grandeur et l’exaltation qui caractérisaient les strophes précédentes. Ce désir d’une « eau d’Europe » peut être interprété comme un aveu de fatigue ou de lassitude face à l’infini. L’expérience du voyage initiatique, si exaltante au départ, finit par confronter le poète à la réalité plus déceptive et plus sombre de la « flache noire et froide » : la « flache » dans le dialecte des Ardennes et du nord de la France évoque une simple flaque d’eau, une petite mare, par opposition à l’immensité des océans. Ce choix souligne un retour à une expérience terre-à-terre, loin des horizons grandioses. De même, les adjectifs « noire et froide » confèrent une atmosphère lugubre et désenchantée à la scène. L’eau ici, n’a plus rien de vivifiant ni de lumineux : elle est obscure, sombre, et désolante, symbole d’une désillusion ou d’une mélancolie profondes.
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
La fin du texte est profondément mélancolique : cet « enfant accroupi, plein de tristesse », est une image autobiographique qui renvoie au jeune Rimbaud lui-même, rêveur et solitaire, en quête d’évasion dans un monde étriqué qui le limite. La mention explicite de la « tristesse » contraste fortement avec les moments de jubilation vécus dans les strophes précédentes. Elle marque une impression d’échec et d’incomplétude, comme si le rêve d’ivresse échouait à se matérialiser dans le monde réel : l’émerveillement de l’ailleurs fait place à une mélancolie douloureuse qui pourrait aussi être interprétée comme une réflexion sur les limites de l’art lui-même et de sa capacité à atteindre une vérité pure et totale.
Toute cette scène suggère également une forme de regret ou de nostalgie : après avoir exploré les horizons les plus lointains, le poète revient à un souvenir d’enfance empreint de désillusion. Le « bateau frêle » et le « papillon de mai » expriment ici la fragilité des rêves. Le « bateau frêle » contraste avec le « bateau ivre », audacieux et triomphant des premières strophes. Il représente une fragilité, voire même une impuissance face aux rêves d’évasion. De même, la comparaison avec un « papillon de mai » accentue la fragilité et le caractère quelque peu illusoire du rêve. Le papillon est une créature délicate, symbole de beauté passagère, mais aussi de vulnérabilité face aux éléments.
L’enfant qui lâche ce bateau dans la « flache noire et froide », c’est bien sûr Rimbaud lui-même, qui accomplit un geste empreint de simplicité et de tristesse. Ce bateau miniature pourrait connoter les rêves de voyage et d’évasion du jeune poète, ici rétrécis à un cadre insignifiant, éphémère et désenchanté. Ces derniers vers expriment un moment de recul et de mélancolie : après les exaltations maritimes, le retour à une scène d’enfance intimiste symbolise un profond désenchantement, mais aussi une méditation douloureuse sur la fragilité des rêves. Cette « eau d’Europe » marque ainsi un contraste saisissant avec les horizons infinis explorés plus tôt, et rappelle que cette poétique de l’insoumission qui est à la base de l’œuvre de Rimbaud a un prix : celui de la perte d’innocence dans un contexte de crise de l’écriture elle-même.
Écrite en 1871 par Arthur Rimbaud à l’âge de 16 ans, la « Lettre du Voyant » est un texte fondateur dans lequel Rimbaud prône la rupture avec les conventions établies et expose sa vision novatrice de la poésie et du rôle du poète. Ce texte s’articule autour de l’idée que le poète doit devenir un « voyant » grâce à un « dérèglement de tous les sens ». Rimbaud y évoque une quête de l’absolu, une exploration de territoires inconnus à travers la poésie :
« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. »
Cette poétique de l’insoumission s’incarne pleinement dans son poème « Le bateau ivre », écrit peu de temps après. Les deux œuvres se nourrissent mutuellement et sont profondément liées.
Le poète voyant : une quête d’absolu
Dans la « Lettre du Voyant » Rimbaud affirme que le poète doit « se faire voyant », c’est-à-dire percevoir des vérités et des réalités qui échappent à l’homme ordinaire.Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, passe par un « dérèglement de tous les sens », c’est-à-dire une rupture avec les conventions et une immersion totale dans l’inconnu. Le poète-voyant n’est pas un simple artisan des mots, mais un être capable de capter l’invisible et de transmettre des visions nouvelles. Rimbaud écrit à ce titre : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens […]. Car il arrive à l’inconnu ! ». Dans « Le bateau ivre », cette émancipation est symbolisée par le bateau qui se libère de ses haleurs (l’autorité, la tradition) et navigue librement : le bateau représente ainsi symboliquement le poète en quête d’absolu : abandonné à lui-même et aux forces naturelles, il devient un symbole de la liberté créatrice.
Tout comme le « poète voyant », le bateau s’éloigne des voies tracées (les règles, les conventions), partant à la découverte de territoires inexplorés, qu’ils soient géographiques, spirituels ou poétiques, comme le suggère ce vers célèbre : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! ».
Le bateau, dans son voyage hallucinatoire, accède à des visions qui dépassent l’entendement humain, illustrant l’idée que la poésie doit explorer l’inconnu et briser les limites du langage et de la perception. Dans la « Lettre du Voyant », Rimbaud rejette violemment la poésie classique et les normes bourgeoises : l’auteur dresse en effet un sévère réquisitoire contre les adeptes de la poésie traditionnelle, accusés de n’être que des « versificateurs ». Rimbaud parle même « d’innombrables générations idiotes ». Pour lui, le poète doit rompre avec les traditions et inventer un langage nouveau, capable de traduire l’indicible. Dans « Le bateau Ivre », le bateau s’affranchit des contraintes : il n’a plus de capitaine ni de gouvernail, symbolisant un rejet des cadres imposés, qu’ils soient sociaux ou littéraires.
Cette révolte contre les conventions est indissociable de la vision rimbaldienne de la poésie comme exploration radicale : « aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, »archipels sidéraux », « incroyables Florides / Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux / D’hommes ! » ou même « l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs » : ces dérèglements de la réalité traduisent une perception exacerbée du monde, au-delà de ce qui est accessible à l’homme ordinaire. La dérive du bateau devient donc une allégorie, à la fois exaltante et périlleuse, de la liberté absolue. La poésie représente ainsi un espace infini et anarchique, où se mêlent des images surréalistes et des sensations extrêmes :
« J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : »
Le bateau, à l’instar du poète, devient un explorateur de l’inconnu en quête d’un au-delà, d’une vérité transcendante. Cette recherche de l’abstraction, de l’ambiguïté, du mystère, amène à une forme d’idéalisation stupéfiante : les images, par leur hermétisme même, concourent à la création d’un univers dont le contenu réel nous échappe. Ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Dans la « Lettre du Voyant », ce dérèglement de tous les sens est un processus nécessaire pour le poète, qui doit s’ouvrir à des perceptions nouvelles, même si cela implique une souffrance ou une perte de contrôle. Rimbaud insiste sur le fait que cette quête est à la fois exaltante et dangereuse. Elle demande de rompre avec la rationalité et d’accepter l’expérience de l’extrême. Rimbaud écrit à ce titre :
Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu !
« Le bateau ivre » est donc une véritable mise en pratique des idées exposées dans la « Lettre du Voyant ». Le poème illustre la quête d’absolu par le « dérèglement de tous les sens », la révolte contre les conventions, et l’exploration de l’inconnu. Arthur Rimbaud est ainsi l’incarnation même de l’émancipation créatrice grâce au pouvoir de suggestion qui confère à la poésie une dimension presque surnaturelle et prophétique. Brève mais révolutionnaire, son œuvre se distingue, au-delà de ses provocations verbales, par sa volonté de briser les conventions, de réinventer la langue et de proposer une « poétique de l’insoumission », libérée de toutes les normes traditionnelles.
Comprendre l’intitulé du parcours « Émancipations créatrices »
dans l’œuvre de Rimbaud
La notion d’émancipations créatrices désigne l’idée selon laquelle un auteur s’affranchit des normes, des contraintes ou des traditions pour créer librement et de manière innovante. Cette idée est particulièrement pertinente dans l’œuvre de Rimbaud, où elle incarne la quête de liberté d’expression, de renouvellement des formes et de remise en question des cadres établis. Chez Rimbaud, l’émancipation créatrice implique un rejet des modèles conventionnels (cf. la « Lettre du voyant »), L’acte créateur est ainsi présenté comme une revendication de la subjectivité, de la différence et de l’altérité : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. » (« Lettre du voyant ») ; « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » (« Le bateau ivre », v. 32) Cette dimension subversive débouche sur la recherche d’un idéal : quêteuse d’absolu et d’indéchiffrable, la poésie de Rimbaud s’inscrit ainsi dans une quête visant à transcender les limites de l’expérience humaine ou artistique : l’écriture poétique devient une manière de « voir » au-delà des apparences.
Pour le Bac, je vous conseille d’approfondir ces thématiques :
La libération des formes poétiques : même si Rimbaud utilise souvent le sonnet, il en rejette fréquemment les structures rigides (sonnets irréguliers).
L’émancipation par la langue : montrez comment Rimbaud a cherché à réinventer l’expression poétique, par exemple en s’écartant des cadres classiques pour façonner une poésie visionnaire et novatrice, même si elle reste traditionnelle dans la forme.
La création de néologismes et d’images nouvelles : Rimbaud invente des mots, explore des associations d’idées audacieuses et forge des métaphores inédites.
Le langage visionnaire : dans sa célèbre « Lettre du Voyant » (1871), Rimbaud explicite son projet poétique : le poète doit « se faire voyant » par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Rimbaud vise une poésie qui transcende le réel pour atteindre une perception totale, presque mystique.
L’exploration de l’inconnu : Rimbaud s’affranchit des thèmes poétiques traditionnels pour explorer des sujets audacieux et transgressifs (cf. par exemple « Vénus anadyomène »)
La révolte sociale et spirituelle : dans des poèmes comme « Le Mal », il dénonce les inégalités sociales, la guerre, et les hypocrisies religieuses. Il remet en question les valeurs de son époque, rejetant les dogmes et célébrant une liberté totale.
L’exploration de l’absolu : son écriture s’aventure dans les limites de l’inconnu, du rêve et de l’imaginaire. « Le Bateau Ivre » est une odyssée poétique où le poète, libéré des contraintes, dérive vers des territoires inexplorés, symboles de l’infini.
L’introspection psychologique : Rimbaud ne se limite pas à décrire le monde extérieur ; il plonge dans les méandres de la conscience, explorant ses propres émotions et visions. Dans la « Lettre du voyant », il affirme : « Car Je est un autre. […]. Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! […]. La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. » Tout d’abord, en affirmant que « je est un autre », Rimbaud fortement influencé par la découverte de l’inconscient, pense que le poète doit s’ouvrir à la richesse du monde ainsi qu’à la complexité du « moi ».
Le refus des institutions : Rimbaud est devenu le symbole de l’artiste qui refuse de se soumettre, vivant pour créer selon ses propres envies. Cet idéal de liberté prend sa source dans le refus du monde étriqué qui caractérise le Second Empire, et trouve sa résolution dans la création poétique d’un autre monde, à l’opposé des cadres imposés par la société et les conventions littéraires.
La célébration du vagabondage : plusieurs poèmes célèbrent les plaisirs modestes mais intenses de l’adolescence et du vagabondage : « Sensation » ; « Au Cabaret-Vert » ; « Ma Bohème »).
Le refus de l’école et de la famille : très jeune, il fuit la maison familiale et rejette l’autorité parentale. Ses fugues, notamment en Belgique et à Paris, sont autant de tentatives d’évasion de la société bourgeoise de Charleville. Après son aventure poétique, il devient marchand en Afrique, voyageant et découvrant des réalités totalement étrangères à sa vie d’adolescent.
Le rejet des institutions littéraires : Rimbaud ne cherche pas à entrer dans les cercles littéraires traditionnels et méprise l’idée de « carrière », comme en témoigne son abandon de la poésie à seulement 21 ans.
Le refus des normes religieuses, politiques et sociales : dans des poèmes comme « Le Mal » ou « Le Châtiment de Tartufe », Rimbaud s’en prend à l’Église, dénonçant son hypocrisie et son rôle dans la domination sociale. Beaucoup de textes critiquent également ouvertement la justice (« Bal des pendus », « Rages de Césars », « L’Éclatante Victoire de Sarrebruck » ; « A la musique » : satire des bourgeois et de leur étroitesse d’esprit).
Rimbaud, précurseur des avant-gardes : voulant faire du rêve et du « dérèglement de tous les sens » les concepts clés du processus de création, Rimbaud, par ses innovations formelles et thématiques, annonce le surréalisme (André Breton considérait Rimbaud comme un modèle). Son influence se retrouve également dans la musique, les arts visuels et la littérature moderne (Rimbaud influencera par exemple les écrivains de la Beat Generation, tels que Jack Kerouac ou Allen Ginsberg qui ont vu en lui une figure emblématique de la quête de liberté absolue, d’une écriture débridée et de la transgression des normes établies.
Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres, L’eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants. – Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds. Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : – Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Annexe 2 : « Le bateau ivre » lu par Gérard Philipe
Je vous recommande d’écouter très attentivement la lecture magistrale qu’a effectuée Gérard Philippe de ce poème :
Annexe 3 : Arthur Rimbaud : Lettre à Paul Demeny, datée du 15 mai 1871, dite « Lettre du voyant » (extraits)
À Douai. Charleville, 15 mai 1871.
J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. […]
— Voici de la prose sur l’avenir de la poésie -Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement romantique, — moyen-âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans ! […]
Car Je est un autre. […]. Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! […]
La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend.
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu !