EAF Bac de Français éléments de corrigé Séries ES et S Correction de la question

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Corrigé de la question

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arrow.1242450507.jpg Rappel de la question :

Ces textes cherchent-ils seulement à nous dépayser ou ont-ils une autre visée ? Votre réponse se fondera sur quelques exemples précis. Elle devra être organisée et synthétique.

                 

La fin du Classicisme marque une crise de la conscience européenne, qui aboutira au mouvement des Lumières, remise en cause essentielle du « Grand Siècle » et de l’ethnocentrisme occidental. Le corpus présenté est caractéristique de cette mutation des idées : derrière l’atmosphère de rêverie exotique et de conte orientaliste qui marque les textes, peut se percevoir le principe d’une réhabilitation de la nature, ainsi qu’une profonde réflexion sur l’image et la conception du bonheur au dix-huitième siècle. Publiées en 1699, les Aventures de Télémaque est le titre d’un roman épique et didactique de Fénelon. Dans ce passage du septième livre, l’auteur met à profit les récits de voyageurs, pour entraîner ses lecteurs dans un rêve exotique : à bord du vaisseau qui le ramène en Ithaque, au sortir de l’île de Calypso, Télémaque écoute le Tyrien Adoam lui conter le voyage qu’il fit dans la Bétique. Ce pays utopique, qui « semble avoir conservé les délices de l’âge d’or », permet à Fénelon de livrer un profond message moral et politique, qui condamne implicitement la politique de guerres et de conquêtes menée par la France louis-quatorzienne. Les deux autres extraits présentés obligent également le lecteur à un décentrement de pensée : en situant son récit dans un cadre oriental, Montesquieu se livre à une savoureuse satire des mœurs et des jugements de son temps. Dans le passage présenté, l’auteur développe l’histoire du peuple des Troglodytes : c’est l’occasion pour lui de célébrer une société fondée sur les principes de vertu, de travail et de conscience communautaire. On retrouve sensiblement la même idée dans le chapitre trente par lequel s’achève le Candide de Voltaire : les héros, cherchant à s’organiser pour mener une vie heureuse, sont en admiration devant le bonheur simple d’un vieillard, qui travaille sa terre entouré de ses enfants. C’est l’occasion pour Voltaire de célébrer une vie simple et naturelle, fondée sur le travail et les valeurs de la terre, et où chacun pourra « cultiver son jardin ».

                     

Tous les textes se présentent d’abord comme une réhabilitation de la nature. La description entreprise par Fénelon semble en effet préfigurer ce que Rousseau appellera la « jeunesse du monde ». De fait, derrière les clichés pittoresques (« L’ardeur de l’été y est toujours tempérée par des zéphyrs rafraîchissants », « toute l’année n’est qu’un heureux hymen du printemps et de l’automne, qui semblent se donner la main », etc.), c’est fondamentalement l’idée d’une communion des hommes avec  la nature qui est mise en avant. On pourrait tout aussi bien évoquer ici la façon dont Montesquieu fait l’éloge d’une vie pastorale, à la fois simple et naturelle : l’auteur de l’Esprit des lois déploie ces aspects de façon très poétique, mais derrière le romanesque et l’épistolaire se cache surtout une profonde réflexion sur l’altruisme et le sens du partage (« ensuite des festins où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. C’était dans ces assemblées que parlait la nature naïve ; c’est là qu’on apprenait à donner le cœur et à le recevoir… »). De même, nous comprenons que les descriptions exotiques du texte voltairien (« plusieurs sortes de sorbets […], du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka… ») n’ont d’autre but que d’amener le lecteur à s’interroger sur la dénaturation des hommes par la civilisation.

Cette deuxième idée est essentielle. Fénelon par exemple s’attarde sur « les habitants, simples et heureux dans leur simplicité, [qui] ne daignent pas seulement compter l’or et l’argent parmi leurs richesses : ils n’estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l’homme ». Ainsi, les valeurs sont inversées : s’il y a bien des mines d’or et d’argent, elles ne sont pas considérées comme richesse, puisque ces minerais sont employés aux mêmes usages que le fer, pour fabriquer des socs de charrue. Comme nous le voyons, le refus de la propriété privée, la disparition de la monnaie et du luxe permet aux habitants de l’idéale Bétique d’échapper à la servitude de l’argent, et de tirer leur sagesse de la nature, dans une sorte de communisme agraire originel, caractéristique de la littérature utopique. Ce texte est aussi l’occasion pour Fénelon, avant tout théologien et moraliste, de faire réfléchir le lecteur à ses propres actions : les hommes « ne sont-ils pas « rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l’ambition, par la crainte, par l’avarice, incapables des plaisirs purs et simples, puisqu’ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur » ? Hostiles à toute forme de commerce, les habitants de la Bétique, échappant ainsi aux besoins artificiels, célèbrent une sorte de retour à « l’âge d’or » de l’innocence primitive.

Comme Fénelon et Voltaire, Montesquieu insiste  sur la valeur du travail : « Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s’assemblaient, et, dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs [… ], ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur d’une condition toujours parée de l’innocence. Bientôt ils s’abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n’interrompaient jamais. La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu’à leurs besoins. » Comment ne pas comparer le passage avec cet extrait du chapitre trente de Candide, par lequel se clôt le conte philosophique éponyme. Le « bon vieillard turc » affirme en effet que « le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, et le besoin », seuls remèdes contre l’ennui ou le mal. On peut voir tout d’abord dans cet extrait un éloge du travail, à la fois comme facteur de production, mais surtout comme moyen d’aspiration individuelle, d’accomplissement de soi et corollairement d’épanouissement collectif. Le texte est porteur d’une charge culpabilisante nettement perceptible, à l’encontre du système monarchique, accusé implicitement de ne pas valoriser les vertus philosophiques et sociales du travail.

Le texte voltairien, qui est sans doute le moins utopique des trois, agit ainsi comme une espèce d’anti Eldorado puisqu’il amène le lecteur à une sorte de philosophie morale pratique :  l’homme qui sait s’écarter du monde, de ses tentations et de ses dangers (« ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent »), peut vivre paisiblement des produits de la terre (« Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants »). Il lui appartient de refuser le « superflu » et les « fausses nécessités » qu’évoquait Fénelon dans son texte. Nous aurions pu tout aussi bien rappeler combien chez Montesquieu la vie naturelle et responsable des Troglodytes l’amenait à célébrer les vertus des Lumières : c’est par le travail et le partage équitable que l’homme peut prétendre au bonheur. Ainsi, derrière ces récits de voyage peut se lire un message politique : les textes recèlent un enseignement qui consacre le triomphe de l’action sur la parole. Voltaire ne disait-il pas d’ailleurs qu’il écrivait « pour agir » ? À l’opposé de la curiosité vaine de Pangloss (« aussi curieux que raisonneur »), la sagesse du vieillard conduit à s’interroger sur la véritable fonction de l’utopie : loin de valoriser le repli sur soi, l’irréalité et l’égoïsme, elle célèbre davantage un jardin symbolique à cultiver.

          

Comme nous l’avons vu, derrière l’idéale Bétique, derrière le cadre oriental des Lettres persanes ou l’utopie du jardin turc, peuvent se lire une recherche du bonheur, et plus largement les fondements d’une société idéale qui passe par la remise en cause profonde de la « chose publique », et des valeurs traditionnelles. Loin de cantonner le lecteur à un optimisme béat, ces utopies narratives fonctionnent davantage comme des apologues : tantôt figuration du rêve de communion harmonieuse avec la nature, tantôt figuration d’une société idéale, placée sous le signe de l’altruisme, du partage et de la quête de l’accomplissement de soi.

© Bruno Rigolt, juin 2010
Voyez aussi cette proposition de corrigé sur Études littéraires.

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).