Le BTS 2009… Premiers éléments d’analyse…

C’est donc la question du détour qui a été posée à la session 2009 du BTS, et ce choix constitue sans nul doute le plus grand démenti qu’on puisse opposer aux rumeurs qui voulaient que l’épreuve ne porte systématiquement que sur le thème reconduit…
Vous avez été un très grand nombre à vous connecter sur ce site les 13 et 14 mai (4968 connexions en deux jours !), et j’espère de tout cœur que vous aurez eu la sagesse de relire les articles que j’ai consacrés tout au long de l’année au détour, d’autant plus que dans deux supports de cours (le hasard faisant bien les choses), j’avais abordé explicitement deux textes du corpus (Balandier et Brisseau). Pour les autres, plus malchanceux, quelles que soient vos appréhensions, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même pour les épreuves orales qui sont évidemment déterminantes.
Je profite de cet article pour adresser un remerciement très chaleureux à toutes mes étudiantes de deuxième année : que de chemin parcouru ensemble ! Que soient également remerciés les très nombreux visiteurs qui m’ont adressé des messages de sympathie pour le travail accompli dans ce blog.

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arrow.1242450507.jpg Analyse du corpus

Le corpus ne comportait pas de document iconographique. On pourra déceler dans ce parti pris un recentrage, perceptible depuis quelque temps, sur la dimension proprement textuelle et littéraire de l’épreuve.

arrow.1242450507.jpg Le document 1 était extrait d’un essai de Georges Balandier, le Détour, Pouvoir et modernité que j’avais d’ailleurs largement évoqué dans l’article intitulé Vers une sociologie du détour. Paru en 1985, cet ouvrage en appelle à une rupture épistémologique qui pose le détour comme nouveau « contrat social », seule réponse valable aux errements de notre modernité. Dans le passage présenté, le regard anthropologique de Georges Balandier suggère la méthode : voir ailleurs, connaître différemment, et ne pas juger le détour de façon réductrice et forcément sclérosante du fait de nos représentations. S’inspirant d’exemples fameux de la Grèce antique ou de la pensée militaire dans la Chine ancienne (peut-être avez-vous pensé à l’article consacré à la stratégie du détour chez Sun Tzu…) l’auteur se livre à un véritable plaidoyer de la ruse. S’il rappelle qu’elle constitue certes une « tromperie », c’est pour saluer aussitôt le pragmatisme, la raison et finalement l’intelligence de celui qui sait en faire usage. Par définition, la stratégie est donc à situer au premier plan d’une réflexion qui se fonde sur la ruse, le contournement de l’obstacle, la médiation par opposition à la violence guerrière.

arrow.1242450507.jpg Le document 2 était un article de Denis Boisseau, « Ne vaut pas le voyage » paru en 2000 (la référence exacte est celle-ci : Le Détour, collectif, revue La Licorne, UFR Langues Littératures Poitiers, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société). Si vous êtes un lecteur attentif de ce cahier de texte, il ne vous aura pas échappé que j’avais cité le même passage de cet article en introduction de mon support de cours sur la stratégie du détour chez Sun Tzu. Dans cet extrait, assez court mais dense, Denis Boisseau met à mal les définitions négatives du détour : le détour en effet signerait l’échec d’une volonté droite ; le plus sommaire serait d’y voir un aveu de faiblesse, une preuve d’impuissance ». L’auteur explique pourquoi une telle considération repose en fait sur l’illusion : « Si l’homme efficace va droit au but, ce n’est pas parce qu’il est surpuissant mais bien parce qu’il […] sait choisir le meilleur détour -et donc aussi le « meilleur » raccourci-, il invente une meilleure réponse, il ne va pas tout droit, mais il bifurque à temps ». Le détour est donc une ruse intelligente contre l’ordre appauvrissant et sclérosant du monde, constitué d’utilitarisme et de vue à court terme.

arrow.1242450507.jpg La fable de La Fontaine, « Le Renard et le Bouc » opposait précisément à la courte vue du bouc, le stratagème du renard. Cet apologue classique était donc très illustratif de la ruse. Si la morale finale, aussi courte que sèche (« En toute chose il faut considérer la fin »), stigmatise le manque d’expérience, la naïveté voire la bêtise du bouc, elle ne légitime pas pour autant la tromperie du renard. Ce serait en effet se méprendre sur les intentions du fabuliste que d’interpréter le texte comme une légitimation du cynisme. Il faut plutôt voir dans la morale (peu édifiante) de la fable un appel à la lucidité et à la raison : si les plus hauts placés dans la hiérarchie de l’intelligence abusent ainsi des plus faibles et des plus démunis, c’est qu’ils en connaissent la vulnérabilité. La fable a donc valeur d’avertissement. L’immaturité, le manque de discernement, la crédulité sont autant de défauts des dupés et des sots ! Leur ignorance et leur bêtise sont à stigmatiser autant, sinon plus, que la malignité des trompeurs qui invite d’abord à la prudence et à la réflexion.

arrow.1242450507.jpg C’était d’ailleurs tout le sens du texte de Jacques Attali, extrait de l’essai Chemins de Sagesse, Traité du Labyrinthe (1996). Le passage présenté proposait une analyse intéressante et relativement simple à comprendre sur la symbolique du labyrinthe. Pour l’auteur en effet, se perdre c’est se retrouver à la condition de faire preuve de sagacité, d’intelligence, de perspicacité. Comme le chasseur aux aguets, celui qui veut sortir du labyrinthe commence par en apprivoiser l’environnement. Les trous d’ombre, les pièges, le mouvant, l’imprévu sont autant de signes qu’il faut savoir écouter et déchiffrer pour se repérer. On aura compris qu’il s’agit évidemment pour Jacques Attali d’une métaphore pour mieux appréhender notre modernité. Dans le « labyrinthe » de la société moderne, l’homme raisonnable doit réapprendre l’intelligence de la ruse. Loin d’être une faiblesse et un mensonge, la ruse est au contraire au cœur même d’une démarche initiatique confrontant l’homme d’aujourd’hui aux illusions de la modernité : pour trouver le bon chemin, il lui faut montrer la sagesse rusée de sa volonté.

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Concernant cette première analyse des documents, je me garderai bien pour le moment de suggérer un quelconque corrigé (*), tant les propositions peuvent différer et rassurer autant qu’inquiéter inutilement. Au niveau de la problématisation de ce corpus, il fallait évidemment rapprocher le thème du détour de son usage par la ruse. Par rapport aux illusions du rationalisme qui se satisfait aveuglément du chemin direct, le détour amène à une dimension beaucoup plus pragmatique et subtile. Les exemples du corpus, empruntés souvent à la mythologie, à la stratégie militaire, ou à l’histoire de la pensée n’avaient d’autre but que de conduire progressivement le candidat à une réflexion critique sur les dérives de notre modernité qui, abusée par la course à la performance, en oublie la réflexion et le discernement. En marge de ce questionnement, les textes soulevaient implicitement la question morale de l’éthique personnelle face aux consignes sociales, à commencer par la légitimité des moyens utilisés pour parvenir à un but. C’était d’ailleurs le sens même du travail d’écriture personnelle qui vous était ensuite proposé.

arrow.1242450507.jpg L’écriture personnelle

Le sujet posé était le suivant : « Selon vous, l’important est-il d’arriver à ses fins, quel que soit le détour utilisé ? » Par rapport à la synthèse, le sujet était sensiblement plus abordable : il amenait en effet à un problème d’ordre moral connu : la « fin » justifie-t-elle les moyens ? Si « l’honnête homme » semble par définition désintéressé, il n’en demeure pas moins qu’il peut se faire gruger par excès de faiblesse, par manque de lucidité ou de perspicacité. Comme le suggère La Fontaine, l’innocence n’est pas forcément une qualité suffisante. Toute la question réside dans le jugement que nous portons alors sur une action : faut-il prendre en compte les moyens pour juger la fin ? Doit-on en effet condamner la ruse, la dissimulation, la tromperie par exemple, sous prétexte qu’elles ne sont pas compatibles avec l’éthique et la morale ? Le sujet invitait cependant à faire preuve d’une certaine retenue : au machiavélisme il fallait préférer la sagesse de Confucius, ou « l’art de la guerre » de Sun Tzu par exemple. Comme le suggéraient Attali ou Balandier, la ruse n’a de sens que dans la mesure où elle satisfait aux exigences d’une éthique comportementale, qui porte sur des valeurs, et particulièrement des valeurs humanistes permettant à l’homme, par la raison et l’intelligence, de donner un sens légitime à ses actes.

(*) pour accéder au corrigé de la synthèse, cliquez ici.

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De nouveau, je vous rappelle qu’il ne s’agit que de remarques personnelles, formulées « à chaud » quelques heures seulement après l’examen. Les jurys de correction savent très bien que les difficultés éprouvées par certain(e)s  face au thème choisi ne sauraient sous-estimer d’autres indices d’appréciation, tout aussi déterminants. Une attention particulière sera évidemment portée à des critères comme les efforts de méthode, la présentation et la problématisation du corpus, la construction d’un plan acceptable, le travail sur l’expression et le style, l’exploitation des documents et de la culture générale dans l’écriture personnelle, etc. Donc surtout pas de découragement, quels que soient vos sentiments, par définition subjectifs sur ce qu’il aurait fallu faire… ou ne pas faire ! Poursuivez avec sérieux vos entraînements pour l’épreuve orale.
Une fois encore, bon courage à toutes et à tous !
Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)

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arrow.1242450507.jpg En annexe : les textes du corpus

arrow.1242450507.jpg Document 1 : Georges Balandier, Le Détour, Pouvoir et modernité (1985)

arrow.1242450507.jpg Document 2 : Denis Boisseau, « Ne vaut pas le voyage », Revue La Licorne (2000)

arrow.1242450507.jpg Document 3 : La Fontaine, « Le Renard et le Bouc », Fables (1668-1694)

arrow.1242450507.jpg Document 4 : Jacques Attali, Chemins de Sagesse – Traité du Labyrinthe (1996)

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arrow.1242450507.jpg Document 1 : Georges Balandier, Le Détour, Pouvoir et modernité (1985)

La ruse cachée
La ruse est toujours tapie dans les entreprises humaines. Les grandes constructions symboliques et les mythologies la montrent à l’œuvre sous des figures multiples. Elle domine l’univers culturel de la Grèce ancienne : Metis la symbolise. La metis est une forme de l’intelligence impliquant un ensemble d’attitudes mentales « qui combinent le flair, la sagacité, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise ». Elle s’applique aux situations
mouvantes et ambiguës, elle mène son jeu à leur occasion ; elle fait que le tricheur vainqueur ne souffre pas du discrédit ; elle donne un emploi aux « puissances de la tromperie ». La ruse intervient au royaume des dieux ; Zeus lui doit l’existence et il l’ « épouse », il allie le pouvoir de simulation à son propre pouvoir ; Athéna marie la raison à la ruse, et les diverses puissances divines en ont chacune une part, investie dans les savoirs dont elles sont titulaires. Son expression mythique la constitue servante de
l’intelligence. Sa réalisation humaine est Ulysse¹ qui ne recherche qu’une chose et partout : « la victoire ». Par tous les moyens, ceux des pièges, des subterfuges, ceux des mots y compris. Ulysse a été vu comme le « modèle du comportement manipulatif » qui conduit à se plier aux circonstances, à tourner les forces naturelles contre la nature elle-même afin de la dominer ; pour le philosophe, il illustre la ruse de la raison. Il apparaît toujours comme celui qui combine au mieux la ruse et l’intelligence ; G. Audisio² l’a montré en soulignant qu’Ulysse n’est pas le héros le plus fort de l’armée grecque, mais celui dont la vaillance se renforce de la possession du savoir-faire. La force a besoin d’être aidée.

Les plus anciens traités militaires consacrent tous une place à la ruse. Dans la tradition de l’ancienne Chine, la guerre est considérée avec de nombreuses restrictions (on n’en vient à cette extrémité qu’après avoir épuisé toutes les autres possibilités) et les vertus militaires ne sont reconnues qu’avec modération. Selon Confucius³, « un général vraiment grand n’aime pas la guerre et n’est ni vindicatif (4) ni passionné ». La violence guerrière est « chose mauvaise en soi », elle doit se trouver contenue dans ses effets — les morts et les ruines — et dans sa durée, même si la paix ne peut être acquise qu’à « prix d’argent ». La Chine, s’estimant porteuse de la plus haute civilisation, tente de l’accorder à la guerre, et c’est en cette exigence que la ruse trouve son emploi. Les ouvrages techniques et philosophiques, composés par des généraux chinois plusieurs siècles avant notre ère, considèrent celle-ci comme le moyen le mieux adapté aux luttes entre princes, alors que la conquête sans bornes reste la seule issue dans les guerres conduites par les Chinois contre les Barbares du dehors. L’intelligence des situations, le savoirfaire aidé par la ruse, d’un côté, la violence uniquement soucieuse de vaincre et de réduire, d’un autre côté, marquent la séparation tracée entre l’ordre civilisé et l’ordre barbare […].

Dans toutes les circonstances, la ruse révèle une façon d’appliquer l’intelligence à une situation et à un objectif : le recours à des procédés indirects, à des apparences destinées à faire croire et agir, à la dissimulation et au secret — à un point tel que son degré extrême ou son état de perfection est atteint lorsqu’elle fait oublier sa présence. La force contraint directement, la ruse contraint par un détour, et souvent en emportant le consentement ou la conviction. Il n’est donc pas surprenant qu’elles soient l’une et l’autre, en des dosages variables selon les situations, au coeur du phénomène politique.

Georges Balandier,
Le Détour, Pouvoir et modernité (1985)

1 héros de l’Odyssée d’Homère, Ulysse apparaît également dans l’IIiade qui raconte la guerre entre Grecs et Troyens. C’est grâce à une ruse d’Ulysse que les Grecs, après dix ans de guerre, parvinrent à vaincre les Troyens. Ulysse feint d’abandonner le combat laissant le cheval de bois construit par les Grecs dissimulant une partie des guerriers. Les Troyens introduisirent ainsi leurs ennemis dans leurs murs.
2 romancier, poète et essayiste (1900-1978).
3 philosophe de l’Antiquité chinoise (Kung Fu Tzu) qui vécut autour de -550 à -480 et dont l’influence sur la civilisation chinoise a été considérable.
4 porté à se venger.

  

arrow.1242450507.jpg Document 2 : Denis Boisseau, « Ne vaut pas le voyage », Revue La Licorne (2000)

Nous sommes accoutumés à penser le détour comme un autre circuit dans l’espace, nous posons qu’il y aurait chaque fois un plus court chemin, et que le détour serait un écart relativement à ce trajet idéal. Il faut aussitôt remarquer ce qu’une telle considération a de sommaire. Elle repose sur cette idée que tout trajet doit s’accomplir par le plus court chemin, et que le détour est une dépense superflue, au mieux une coquetterie, au pire l’aveu d’une faiblesse. L’homme efficace, le héros, c’est bien connu, va droit au but, il écrase l’obstacle, il arrache l’entrave, il écrabouille l’importun. C’est pourtant une parfaite illusion: si l’homme efficace va droit au but, ce n’est pas parce qu’il est surpuissant, mais bien parce qu’il sait choisir la solution la meilleure relativement aux impératifs qu’il privilégie, il choisit ce qui lui est le meilleur détour — et donc aussi le « meilleur » raccourci —, il invente une meilleure réponse, il ne va pas tout droit, mais il bifurque à temps. Il y a une illusion de l’efficacité, conçue communément selon le schéma de l’idéologie mercantile¹ dominante: le moindre coût apparent, le délai le plus court nous paraissent meilleurs, mais rien ne nous impose ce choix, et rien ne le valide, sinon les exigences de la plus ravageuse voracité, celle qui nous fait « gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim »², et nous épuise à rivaliser avec la nécessité du monde. Choisir un autre trajet, engager un autre détour, c’est introduire dans le monde la proposition d’une autre efficace³, d’un autre sens, et d’autres valeurs […].

Denis Boisseau,
« Ne vaut pas le voyage ! », Revue La Licorne (2000)

1 Idéologie qui adopte comme valeurs celles d’une société marchande.
2 A. Artaud, Le Théâtre et son double (1938)
3 efficacité.

  

arrow.1242450507.jpg Document 3 : La Fontaine, « Le Renard et le Bouc », Fables (1668-1694)

Capitaine Renard allait de compagnie
Avec son ami Bouc des plus haut encornés (1).
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;
L’autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
Là chacun d’eux se désaltère.
Après qu’abondamment tous deux en (2) eurent pris,
Le Renard dit au Bouc: Que ferons-nous, compère?
Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi:
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
Je grimperai premièrement;
Puis sur tes cornes m’élevant,
A l’aide de cette machine (3),
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t’en tirerai.
– Par ma barbe (4), dit l’autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n’aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l’avoue.
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l’exhorter à patience.
Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n’aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors (5).
Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts:
Car pour moi, j’ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.

La Fontaine, Fables, Livre troisième, fable V (1668)

1 muni de cornes.
2 de l’eau.
3 ce moyen, ce procédé.
4 formule de jugement parodique.
5 dehors.

  

arrow.1242450507.jpg Document 4 : Jacques Attali, Chemins de Sagesse – Traité du Labyrinthe (1996)

Ruser
Comment trouver le chemin
A priori, aucune intelligence n’est requise pour traverser un labyrinthe : il suffit d’avancer. S’il comporte des impasses, il y faut de la chance, de la persévérance et de la mémoire. Mais rien n’indique a priori comment raisonnablement choisir un parcours plutôt que d’autres. L’enchevêtrement de ses bifurcations et de ses impasses n’obéit à aucune loi, si ce n’est à la fantaisie de son auteur.

Tout dépend de ce qu’on peut deviner de sa structure: ses parois sont-elles lisses ? n’y a-t-il aucun signe, même involontaire, laissé sur le sol ? la forme des virages est-elle significative ? le bon choix est-il plus souvent à gauche qu’à droite?

Pour répondre à ce genre de questions, on peut tenter de procéder à une exploration systématique de tous les choix possibles, comme on trace des algorithmes¹ évaluant toutes les hypothèses avant de prendre une décision. C’est le plus souvent un exercice vain. Mieux vaut utiliser son intelligence à deviner le bon chemin. Mais quelle intelligence ? La raison est inutile : le labyrinthe n’est en rien relationnel. Il faut voir, toucher, sentir.

Écouter, aussi : l’oreille n’est-elle d’ailleurs pas un labyrinthe, une spirale de deux octaves et demie ? les deux notes extrêmes de la gamme ne sont-elles pas, comme deux points d’un labyrinthe, à la fois très loin et très proches l’une de l’autre ?

Être malin
Il faut plus encore : tous les sens en éveil, apprendre à naviguer, avec à la fois le sens de l’instant et le regard posé sur le long terme. La forme d’intelligence requise ne fait plus appel à la logique, mais à l’intuition, celle du marin, du chasseur, du nomade. On peut la nommer malice ou ruse.

Les Grecs avaient déjà défini cette intelligence qu’ils opposaient à la raison; ils la nommaient mètis, du nom de la première femme de Zeus, mère d’Athéna, qu’il dévora pour l’intégrer à ses pouvoirs et qui lui permit de prévoir les ruses des autres dieux.

Science du mouvant, de l’imprévu, la ruse est recherche de l’efficacité pratique, du succès dans l’action. Elle exige coup d’oeil et intelligence immédiate des situations les plus inattendues. Le rusé est aux aguets, sans cesse à imaginer et évaluer les diverses voies possibles, à soupeser les chances et les risques de chacune; il sait défaire des noeuds, démêler des ambiguïtés, prévoir les coups, vaincre les labyrinthes; il possède rapidité du geste et justesse du coup d’oeil. Son savoir tâtonnant sait utiliser
indices trompeurs et fausses nouvelles.

Ruser n’est pas mentir; c’est chercher à lire dans les arrière-pensées des autres afin de jouer plusieurs coups d’avance (encore les échecs); c’est aussi chercher à débusquer les leurres, à arracher les masques, à déjouer les mensonges, à s’écarter des fausses pistes, à trouver un guide, à dévoiler des secrets et découvrir et déchiffrer un plan.

Quant au menteur, Thésée² et Ulysse démontrent le sort qui l’attend : Minos est puni pour avoir refusé de sacrifier le taureau promis à Poséidon ; les Troyens sont détruits pour avoir eux aussi manqué à leur parole vis-à-vis de Poséidon qui les avait aidés à élever une muraille. Poséidon, dieu de la mer, aida les rusés Ulysse et Thésée à le venger des menteurs.

Jacques Attali,
Chemins de Sagesse — Traité du Labyrinthe (1996)

1 calculs, enchaînement des actions nécessaires à l’accomplissement d’une tâche.
2 fils d’Egée roi d’Athènes, aide son père à mettre fin à la demande de Minos, roi de Crète, vainqueur des Athéniens : ce dernier exige que la ville lui envoie un tribut de sept jeunes gens et de sept jeunes filles donnés en pâture au Minotaure, monstre à tête d’homme et corps de taureau. Thésée décide de mettre fin à ce carnage et se rend en Crête afin de tuer le monstre dans le labyrinthe de Dédale.

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).