Culture générale BTS : Sun Tzu et la stratégie du détour

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Thème BTS 2009-2010 : le Détour  

La stratégie du détour selon Sun Tzu

Cet article est destiné prioritairement à la section BTS PME-PMI deuxième année.

Dans un travail universitaire consacré au détour (*), Denis Boisseau remarque : « Le plus banal est de dire que faire un détour, c’est ne pas aller droit au but. Définition négative, le détour signerait l’échec d’une volonté droite ; le plus sommaire serait d’y voir un aveu de faiblesse, une preuve d’impuissance. » L’auteur explique un peu plus loin pourquoi une telle considération repose en fait sur l’illusion : « Si l’homme efficace va droit au but, ce n’est pas parce qu’il est surpuissant mais bien parce qu’il […] sait choisir le meilleur détour -et donc aussi le « meilleur » raccourci-, il invente une meilleure réponse, il ne va pas tout droit, mais il bifurque à temps. » Ces propos sont utiles pour comprendre ce qu’il convient de nommer la « stratégie du détour ».

Détour et stratégie militaire chez Sun Tzu

Empruntée au vocabulaire militaire, la notion de stratégie consiste à planifier, coordonner et conduire des actions en vue d’atteindre un objectif. Elle repose essentiellement sur la prise en considération, dans un même raisonnement, de variables comme l’anticipation ou la gestion de l’incertitude. Par définition, la stratégie est donc à situer au premier plan d’une réflexion qui se fonde sur la ruse, detour.1289662556.jpgle contournement de l’obstacle, la médiation et bien sûr le détour. A ce titre, on a beaucoup parlé de l’Art de la guerre du chinois Sun Tzu (ou Sun Zi selon les transcriptions, Cinquième siècle av. J.C.). Il s’agit du premier traité de stratégie militaire rédigé au monde (**). L’auteur y aborde la notion de stratégie indirecte, de discours de séduction et de tactique de détour. Lisez ce passage (article 1, « De l’évaluation ») :

« Si vos ennemis sont plus puissants et plus forts que vous, vous ne les attaquerez point, vous éviterez avec un grand soin ce qui peut conduire à un engagement général ; vous cacherez toujours avec une extrême attention l’état où vous vous trouverez. Il y aura des occasions où vous vous abaisserez, et d’autres où vous affecterez d’avoir peur. Vous feindrez quelquefois d’être faible afin que vos ennemis, ouvrant la porte à la présomption et à l’orgueil, viennent ou vous attaquer mal à propos, ou se laissent surprendre eux-mêmes et tailler en pièces honteusement. Vous ferez en sorte que ceux qui vous sont inférieurs ne puissent jamais pénétrer vos desseins. […] Toute campagne guerrière doit être réglée sur le semblant ; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser ».

Le détour comme médiation symbolique

L’extrait est particulièrement éclairant : plutôt que d’attaquer directement l’ennemi, Sun Tzu montre que ruser, biaiser, inventer, piéger, bref éviter l’affrontement direct est le but de tout stratége. Au face-à-face, l’auteur privilégie plus subtilement d’aborder de biais les problèmes grâce à un changement de code. C’est encore lui qui affirme dans l’Art de la guerre : « La meilleure stratégie est celle qui permet d’atteindre ses objectifs sans avoir à se battre ». De fait, alors que le réflexe immédiat serait celui de l’attaque directe, Sun Tzu suggère qu’elle serait vouée à l’échec du fait même qu’elle n’offre aucun recul. C’est donc sur le mode de l’indirect qu’il convient d’analyser le thème du détour. « D’un point de vue communicationnel par exemple, on peut affirmer de toute stratégie indirecte qu’elle est une relation dérivée du système guerrier à l’égard duquel elle se pose dans un rapport de métaconflictualité » (***). Par « métaconflictualité », il faut entendre une pratique de la guerre qui consiste à substituer la stratégie indirecte à l’attaque directe. Le métaconflit constitue en cela un terrain d’investigation privilégié, puisqu’à la base, il y a écart, déviance, transgression, contournement.

Il serait judicieux à ce titre de s’intéresser à la négociation, comme stratégie du détour. « Négocier signifie qu’entre systèmes de représentation peut prendre place le rapport de parole qui, introduisant le tiers fondateur du discours, se substitue au rapport de meurtre. Il s’agit en somme de déménager les enjeux de violence vers des métaphores de substitution, moyennant le sacrifice d’une part de soi, comme l’exige toute stratégie du détour (***) ». Comme on le voit ce thème introduit une autre sémiotique : la stratégie militaire, telle que la conçoit Sun Tzu par exemple, privilégie le métaconflit au sens où nous l’entendions, c’est-à-dire un rapport de médiation vis-à-vis du réel et de l’attaque directe en détournant la guerre vers des stratégies de substitution : la digression, l’oblique, l’attente, le semblant, le contretemps désiré… sont non seulement des moyens de cerner l’ennemi, mais des représentations figuratives du conflit, qui paradoxalement, ont permis de sauver l’essence même de la guerre en favorisant son déplacement métonymique dans l’ordre symbolique. Ainsi, le détour doit-il être analysé d’abord comme médiation symbolique, d’ailleurs assez proche de certaines figures de l’art littéraire ou pictural :

L’arabesque plutôt que la ligne droite ; le jeu, le « faire comme si », la mise en scène plutôt que l’attaque ; le figuré plutôt que le littéral, la métaphore, la périphrase ou l’euphémisme plutôt que la réalité, l’écart plutôt que la règle, la digression plutôt que la norme, le connoté plutôt que le dénoté, le style plutôt que le banal…

En ce sens, on peut parler d’une véritable esthétique du détour (****)…

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(*)  Le Détour, collectif, éd. La Licorne, UFR Langues Littératures Poitiers, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société, 2000.

(**) Sun Tzu, L’Art de la guerre, Flammarion « Champs, Essais » 2008. Il existe par ailleurs quelques éditions électroniques de l’ouvrage de Sun Tzu, disponibles en ligne gratuitement.

(***) Bruno Rigolt, Les Négociations soviéto-américaines dans la phase nucléaire et leurs implications pour la sécurité européenne (1990). Thèse de Doctorat couronnée par le Prix de la Chancellerie des Universités de Paris.

(****) Voir l’article intitulé Langage et Sémiotique du détour” : mise en ligne mercredi 25 février, 21:00

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).