Classe de Première 5
année scolaire 2019-2020

Espace étudiants
Bienvenue à toutes et à tous dans cet Espace pédagogique offrant un support d’accès libre pour assimiler et enrichir l’enseignement du Français et de la littérature en classe de Première. Vous y trouverez de nombreuses ressources consultables en ligne qui compléteront le cours, ainsi qu’un descriptif des activités menées pendant l’année scolaire. Ce descriptif des activités est semblable à votre liste d’oral.

Descriptif des activités et ressources…

Méthodologie


L’épreuve anticipée de français au Baccalauréat :

L’épreuve écrite
    • 4 heures
    • Notée sur 20 points
    • Coefficient 5
    • Dissertation ou commentaire
      Dissertation : elle consiste à conduire une réflexion personnelle organisée sur une question littéraire portant sur l’une des œuvres et sur le parcours associé figurant dans le programme d’œuvres. Le candidat choisit l’un des trois sujets de dissertation, chacun étant en rapport avec l’une des œuvres du programme et son parcours associés. Pour développer son argumentation, le candidat s’appuie sur sa connaissance de l’oeuvre et des textes étudiés dans le cadre de l’objet d’étude concerné, ainsi que sur ses lectures et sa culture personnelles.
      Commentaire : il porte sur un texte littéraire, en lien avec un des objets d’étude du programme de la classe de première. Le candidat compose un devoir qui présente de manière organisée ce qu’il a retenu de sa lecture et justifie par des analyses précises son interprétation et ses jugements personnels. Le texte proposé pour le commentaire n’est pas extrait d’une des œuvres au programmes.

L’ÉPREUVE orale ->Tout savoir sur l’oral du Bac de français

    • 20 minutes : 12 minutes + 8 minutes (temps de préparation : 30 minutes)
    • Notée sur 20 points
    • Coefficient 5

Accueil du candidat :

Après avoir accueilli le candidat, l’examinateur lui indique :
le texte et le passage du texte retenu, avec une éventuelle sélection du passage à expliquer si le texte excède le format d’une vingtaine de lignes de prose continue;
la question de grammaire posée, qui ne peut concerner qu’un passage de l’extrait faisant l’objet de l’explication de texte.

Première partie : exposé sur un texte du descriptif : 12 minutes ; 12 points

Lecture de l’extrait à voix haute : 2 points
Explication linéaire : 8 points
– Réponse à une question de grammaire relative au texte : 2 points

Ces éléments sont indiqués par écrit au candidat, au moyen d’une fiche qui lui est remise et qu’il signe avant de commencer sa préparation.

Deuxième partie : présentation de l’oeuvre choisie en lecture cursive et entretien : 8 minutes ; 8 points

– Le candidat commence d’abord par justifier ses choix de lecture
– Il répond aux questions de l’examinateur portant sur l’œuvre. 


Les quatre objets d’étude pour la classe de Première et les parcours associés :
  1. La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
    – Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal / parcours : Alchimie poétique : la boue et l’or.
  2. La littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
    – Montaigne,  Essais, « Des Cannibales », I, 31 ; « Des Coches », III, 6 [translation en français moderne autorisée] / parcours : Notre monde vient d’en trouver un autre.
  3. Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
    – Stendhal, Le Rouge et Noir / parcours : Le personnage de roman, esthétiques et valeurs.
  4. Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
    – Samuel Beckett, Oh ! Les Beaux jours / parcours : Un théâtre de la condition humaine.

Chacun des objets d’étude associe une œuvre (ou une section substantielle et cohérente d’une œuvre) et un parcours permettant de la situer dans son contexte historique et générique. Le programme national de douze œuvres, renouvelé par moitié tous les ans, définit trois œuvres par objet d’étude, parmi lesquelles le professeur en choisit une et son parcours associé. Ce programme est paru au Bulletin Officiel du 4 avril 2019

 

PROGRESSION

Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle

Œuvre intégrale : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal *

Parcours associé : Alchimie poétique : la boue et l’or

* Les références de page renvoient à l’édition Hachette « Bibliolycée », 2019.

Baudelaire photographié par Nadar. Crédits : Wikimedia Commons – Getty. Source

Citations utiles (pour mieux comprendre l’œuvre et le thème) :

  • Victor HugoLes Misérables,t. 2, 1862

« Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde. Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est ? C’est de la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte, … […] »

  • Baudelaire, « Alchimie de la douleur » (FM, 234)

Alchimie de la douleur
L’un t’éclaire avec son ardeur,
L’autre en toi met son deuil, Nature !
Ce qui dit à l’un : Sépulture !
Dit à l’autre : Vie et splendeur !

Hermès* inconnu qui m’assistes
Et qui toujours m’intimidas,
Tu me rends l’égal de Midas**,
Le plus triste des alchimistes ;

Jean Veber, Préface des Fleurs du mal de Baudelaire (1896) →
Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, FOL-EF-490 (1)

Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages.

* Hermès : dieu grec, patron de la magie, de l’occultisme et des alchimistes.
** Midas : roi de Phrygie. Dans la mythologie grecque, Midas, passionné par l’argent et les plaisirs, avait reçu du dieu Dionysos (Bacchus chez les Romains), l’apparent privilège de changer en or tout ce qu’il touchait :
« Midas souhaitait que tout ce qu’il touche se transforme en or. Et le dieu lui accorda cet étrange privilège.
Dès lors, Midas fut entouré d’or : les vases, les tables et les chaises, mais aussi les arbres et les fruits Tout se transformait, tout avait la même couleur, le même toucher. Midas ne pouvait plus goûter aux aliments, il ne pouvait plus étancher sa soif. Désespéré, Midas supplia Dionysos de lui retirer ce don. Alors le dieu ordonna au roi de plonger dans le fleuve appelé Pactole, et l’étrange pouvoir de Midas disparut. Mais, depuis, l’eau du Pactole est chargée d’une multitude de paillettes d’or».(Légende du roi Midas,
adaptée des Métamorphoses d’Ovide).

 

Commentaire

Alors que dans le projet d’épilogue (voir ci-dessous), la poésie présente cette vertu alchimique de transfigurer la « boue » en « or », c’est-à-dire le spleen en idéal, dans « Alchimie de la douleur », la douleur se change, non en or, mais en images funèbres :

« Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer ».

Sorte d’anti-Midas, le poète transforme l’or en mort. Comme l’a très bien dit Max Milner * :

« Cet Hermès inconnu, qui, à la différence de l’Hermès Trismégiste sur lequel s’appuyaient les alchimiste, ne favorise les transmutations que dans le mauvais sens, est évidemment le même que le Satan trismégiste du Prologue Au lecteur… Baudelaire a donc l’impression d’être lui-même l’objet, ou la matière première, d’une alchimie maléfique qui opère à contre-courant de l’art, puisque non seulement elle transforme tout ce qu’il touche ou contemple en matière vile, mais encore elle le prive de cette volonté qui lui est si nécessaire pour créer ».

* Baudelaire, Les Fleurs du mal, texte présenté et commenté par Max Milner, illustrations de Paul Kallos, Les Lettres françaises, 1978.

  • « Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal » (1861).

Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
…j’ai dit : Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
Que de fois…
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
Ton goût de l’infini
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame, Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
Tes faubourgs mélancoliques,
Tes hôtels garnis,
Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,
Tes temples vomissant la prière en musique,
Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,
Tes découragements; Et tes jeux d’artifice, éruptions de joie,
Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux. Ton vice vénérable étalé dans la soie,
Et ta vertu risible, au regard malheureux,
Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie… Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes.
Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
Tes magiques pavés dressés en forteresses, Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

Entre « Alchimie de la douleur » publié en 1857 et « Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal » (1861), on note une très nette évolution : manière de rendre à la poésie son pouvoir transfigurateur, inspiré par la nostalgie d’un paradis à jamais perdu : faire de l’or avec de la boue. Le rôle du poète est alors de métamorphoser le monde vil et médiocre en le libérant de la corruption.

  • Baudelaire, première version de « La mort des artistes »

« Il faut user son corps en d’étranges travaux,
Pétrir entre ses mains plus d’une fange impure,
Avant de rencontrer l’idéale figure
Dont le sombre désir nous remplit de sanglots »


Source : Baudelaire journaliste, Articles et chroniques choisis et présentés par A. Vaillant, GF Flammarion 2011.


« Au lecteur »

Troisième strophe :

Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.


Explications de textes pour l’oral du Bac :

 

1. « L’albatros » (p. 209)

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme, qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, « L’albatros »
Les Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal », 1857

 

2. « Spleen » n°78 |*| (p. 119)

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (1857/1861)

|*| Dans la première partie des Fleurs du Mal, intitulée « Spleen et Idéal », Baudelaire a centré ses poèmes sur me triomphe du Spleen et la détresse du poète. Quatre textes portent le titre de « Spleen » : « Pluviôse, irrité contre la ville entière » (Spleen 75), « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » (Spleen 76), « Je suis comme le roi d’un pays pluvieux » Spleen 77) et « Quand le ciel bas et lourd… » (Spleen 78).

A consulter utilement (en complément de l’étude de texte faite en cours) :

 

3. « À une passante » |*| (p. 251)

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car, j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

|*| Extrait de la seconde partie des Fleurs du mal, intitulée « Tableaux parisiens », ce sonnet ne figure pas dans l’édition de 1857, mais dans celle de 1861.

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (1861)

 

Parcours de lecture : Alchimie poétique : la boue et l’or
Explications de textes pour l’oral du Bac :

  • 4. Stéphane Mallarmé, « Brise marine », 1865
  • 5. Anna de Noailles, « Le port de Palerme », 1913
  • 6.Paul Valéry, « Le cimetière marin », 1920 : non présenté à la session 2020

 

4. Stéphane Mallarmé, « Brise marine », 1865 (poème expliqué sous forme de commentaire de texte)

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

5. Anna de Noailles, « Le port de Palerme », 1913 (→ Poème expliqué pour l’oral)

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

Anna de Noailles, Les Vivants et les morts, 1913

Anna de Noailles à Palerme (photomontage)

6. Paul Valéry, « Le cimetière marin », 1920
(extrait : strophes 1-4)
Paul Valéry « Le Cimetière marin » : étude suivie

(Texte non présenté à la session 2020)

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Paul Valéry, Charmes, 1922

Documents complémentaires (non présentés à l’oral)

  • Arthur Rimbaud, « Lettre du voyant », 1871
  • Arthur Rimbaud, « Alchimie du verbe », 1873
  • Renée Vivien, « Sonnet », 1903

J’aime la boue humide et triste où se reflète
Le merveilleux frisson des astres, où le soir
Revient se contempler ainsi qu’en un miroir
Qui découvre à demi son image incomplète.

J’aime la boue humide où la Ville inquiète
Détache ses lueurs, blondes sur un fond noir,
La Ville qui gémit sous un masque d’espoir
Parmi le vin, les chants et les cris de la fête.

Elle endure la foule aux pieds traînants et las.
Elle subit l’empreinte anonyme des pas :
Stagnante, elle croupit sur la route inféconde.

Mais elle est l’Avenir des moissons, et les pleurs
Du printemps en feraient une terre profonde,
D’où jaillirait la grâce irréelle des fleurs.

Renée Vivien, Évocations, Alphonse Lemerre, éditeur, 1903

  • André Kertézs, « La fourchette », 1928

D’origine hongroise puis naturalisé américain, André Kertész (1894 Budapest — 1985 New York) est un représentant majeur de l’avant-garde photographique à Paris durant l’entre-deux guerres. Considéré par Henri Cartier-Bresson comme l’un de ses maîtres, il a magistralement montré dans son œuvre combien le choix des sujets les plus banals ou les plus banalisés correspond à une nouvelle approche du réel qui, si elle confère à l’ordinaire la prééminence sur l’extraordinaire, oblige à redécouvrir les choses et à réévaluer le banal.

Kertesz_la_fourchette

André Kertész, « La fourchette » (épreuve gélatino-argentique), 1928 Paris, Musée national d’Art Moderne

  • Rembrandt, Soutine, « Le bœuf écorché »
  • Francis Bacon, « Autoportraits »

Lecture cursive possible : Francis Ponge, Le Parti-pris des choses, 1942. Edition conseillée : Belin – Gallimard (2011) Collection ClassicoLycée

Francis Ponge et l’éloge de l’ordinaire

L’ordinaire et l’extraordinaire ne s’opposent pas forcément : bien au contraire ! Comme l’a montré le poète Francis Ponge (1899-1988), les choses renferment « un million de qualités inédites » [source], une profusion de richesses insoupçonnées qu’il s’agit de mettre en lumière. Dans Le Parti-pris des choses publié en 1941, il s’est employé à restituer la présence du réel ; un peu comme si la « grande » poésie s’effaçait pour s’inscrire dans le quotidien et l’éloge de l’ordinaire.

« Le Cageot »

À mi-chemin de la cage au cachot, la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.

À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit encore de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

La poésie selon francis ponge

La poésie telle que l’envisage Ponge refuse donc toute spéculation intellectuelle. Elle suppose au contraire une opération de transfiguration et de transgression des valeurs, des codes artistiques et des habitudes, afin d’atteindre le factuel, le banal, l’ordinaire. Comme l’auteur l’affirme dans Le Carnet du bois de pins, « mon dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner moi-même quelque chose ».

Annick Fritz-Smead * remarquait justement : « il y chez Ponge une grande méfiance de ce qui sort de l’ordinaire. Le ravissement que l’extraordinaire impose à notre esprit est une distraction pour une vision objective et une compréhension claire des choses. La banalité est reposante ; elle ne donne aucunement lieu à une explosion de sensations envahissantes qui nous feraient perdre le contrôle de nos sens […] ».

* Annick Fritz-Smead, Francis Ponge : De l’écriture à l’œuvre, Peter Lang, 1997, p. 63

Rendre extraordinaire l’ordinaire

Si traditionnellement, le sublime est élévation d’esprit, le « parti-pris des choses » est de tendre vers une compréhension métaphorique de l’ordinaire et du banal. Dès lors, l’extraordinaire n’est plus ce qui est hors de l’ordinaire, de l’ordre commun ou de la mesure commune : il est dans l’ordinaire même, dans ce qu’on ne remarque plus, tant on y est habitué, c’est-à-dire l’infra-ordinaire, pour reprendre le néologisme de Georges Pérec |Georges Pérec, l’Infra-ordinaire, Paris Seuil 1989|.

Rendre extraordinaire l’ordinaire afin d’en exprimer le sens symbolique : tel est le but de la poésie selon Francis Ponge. La poésie devient ainsi une des sources possibles d’une nouvelle forme d’art, qui réhabilite une écriture de la quotidienneté et de l’immédiateté, apte à exprimer l’extraordinaire en des termes ordinaires. Mais cette transgression, par laquelle le non-artistique pénètre le domaine de l’art, ce retour aux choses, se révèle sensible à la dimension métaphysique de l’ordinaire : poésie du banal et de l’habituel consistant à renouveler le regard porté sur l’environnement le plus prosaïque afin d’éclairer sa beauté propre, son identité.

Le poète doit ainsi chercher à extraire l’extraordinaire de l’ordinaire, tant il est vrai que l’extraordinaire fait partie de l’ordinaire. Cette alchimie du Verbe amène à une réflexion sur le statut de l’Art : « Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »… déclare ainsi Baudelaire dans Les Fleurs du mal : l’artiste est celui qui procède à une transmutation du langage, qui vivifie les lieux communs : c’est une sorte de voyage extraordinaire, enivrant et fantastique dans « l’épaisseur des choses ».


Objet d’étude : La littérature d’idées du XVIè au XVIIIè siècle 

Œuvre intégrale : Montaigne, Essais
« Des Cannibales » (I, 31) ; « Des Coches » (III, 6)

Parcours associé : Notre monde vient d’en trouver un autre

Illustration : Portrait présumé de Montaigne (anonyme), vers 1608 (détail). Château de Chantilly, Musée Condé

 

Citations utiles
(Les références de page renvoient à l’édition Flammarion « Étonnants classiques », 2019. Les citations en italiques indiquent un texte adapté en français moderne. Les citations en bleu renvoient aux textes présentés à l’oral de l’EAF).

« Des Cannibales » 

    • Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent. (p. 49)
    • Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. (p. 56)
    • Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que la nature […]  a produits. (p. 56)
    • Ces peuples me semblent donc ainsi barbares, dans la mesure où ils ont été fort peu façonnés par l’esprit humain, et sont encore très proches de leur naïveté originelle. (p. 59, 61)
    • Nous pouvons donc bien les appeler barbares, si nous jugeons d’eux par rapport aux règles de la raison, mais non par rapport à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. (p. 73)
    • Il y a une distance étonnante entre leur façon d’être et la nôtre. (p. 83)
    • Ils avaient remarqué qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté […]. p. 86)

« Des Coches »

    • Notre monde vient d’en trouver un autre (p. 124)
    • Nous aurons, je le crains, très fortement hâté son déclin et sa ruine par notre contagion […] (p. 125)
    • C’était un monde enfant. (p. 126)
    • ils se sont perdus par cet avantage, et vendus, et trahis eux-mêmes. (p. 126)
    • […] nous nous sommes servis de leur ignorance et de leur inexpérience pour les tourner plus facilement vers la trahison, la débauche, la cupidité et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et sur le modèle de nos mœurs. (p. 131)
    • Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de gens passés au fil de l’épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée pour le négoce des perles et du poivre : vulgaires victoires. (p. 131)
    • […] une boucherie indistincte, comme sur des bêtes sauvages, universelle, autant que le feu et le fer l’ont permis […] (p. 141)

Textes consultables en ligne avec Wikisource (cliquez sur le lien pour accéder au texte) :

Explications de textes pour l’oral du Bac :

Texte 1 : Michel de Montaigne, Essais, Livre I , chapitre 31 « Des cannibales »

___Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare ni de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a dit ; sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; et en vérité, il semble que nous n’avons d’autre critère de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, le parfait gouvernement, la façon la plus parfaite et la plus complète de tout faire. Ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que la nature a produits, d’elle-même et par sa marche ordinaire : tandis que, en vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice, et détournés de l’ordre commun que nous devrions plutôt appeler sauvages. Dans les premiers demeurent vivantes et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant, la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente, à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées là sans culture. Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons du tout étouffée. Si est-ce que, partout où sa pureté reluit, elle fait merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises. […]

___Ces peuples me semblent donc ainsi barbares, dans la mesure où ils ont été fort peu façonnés par l’esprit humain, et sont encore très proches de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres ; mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelquefois déplaisir de quoi la connaissance n’en soit venue plutôt du temps qu’il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous. […] C’est une nation […] en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic ; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul usage de service, de richesse ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives ; nul respect de parenté que commun ; nul vêtement ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé. Les paroles même qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la détraction, le pardon leur sont inconnues.

 

Texte 2 Michel de Montaigne, Essais, Livre I , chapitre 31 « Des cannibales »

___Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de ce côté-ci de l’océan, et que de cette fréquentation naîtra leur ruine (comme je présuppose qu’elle est déjà avancée, bien malheureux qu’ils sont de s’être laissé piper par le désir de la nouveauté, et d’avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre), se trouvèrent à Rouen, au moment où le roi Charles IX y était. Le Roi leur parla longtemps ; on leur fit voir nos manières, notre faste, l’aspect extérieur d’une belle ville. Après cela, quelqu’un leur demanda à leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, dont j’ai oublié la troisième -et en suis bien marri-, mais j’en ai encore deux en mémoire.

___Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisissait plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de ­commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

___Je parlai à l’un deux fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer guère de plaisir. Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient Roi), il me dit que c’était marcher le premier à la guerre ; de combien d’hommes il était suivi, il me montra un espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en un tel espace, ce pouvait être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise.

___Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses !

 

Texte 3 Michel de Montaigne, Essais (III, 6), « Des Coches »

___Notre monde vient d’en trouver un autre [1] (et qui nous garantit que c’est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles et nous, avons ignoré celui-ci jusqu’à cette heure ?) non moins grand, plein et peuplé que lui, toutefois si nouveau et si enfant qu’on lui apprend encore son a, b, c ; il n’y a pas cinquante ans qu’il ne savait ni lettre, ni poids, ni mesures, ni vêtements, ni céréales, ni vignes. Il était encore tout nu dans le giron de sa mère nourricière et ne vivait que par les moyens qu’elle lui fournissait. Si nous concluons bien quand nous disons que nous sommes à la fin de notre monde, et si ce poète fait de même au sujet de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne fera qu’entrer dans la lumière quand le nôtre en sortira. L’univers tombera en paralysie ; l’un des deux membres sera perclus, l’autre en pleine vigueur.

___Nous aurons très fortement hâté, je le crains, son déclin et sa ruine par notre contagion et nous lui aurons fait payer bien cher nos opinions et nos arts [2]. C’était un monde enfant ; pourtant nous ne l’avons pas fouetté et soumis à notre enseignement en nous servant de l’avantage de notre valeur et de nos forces naturelles ; nous ne l’avons pas non plus séduit par notre justice et notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité [3]. La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux témoignent qu’ils ne nous devaient rien en clarté d’esprit naturelle et pertinence. La merveilleuse magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce roi, où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en un jardin, étaient excellemment façonnés en or, comme, dans son cabinet, tous les animaux qui naissaient dans son État et dans ses mers ; et la beauté de leurs ouvrages en pierreries, en plume, en coton, dans la peinture, montrent qu’ils ne nous étaient pas non plus inférieurs en habileté. Mais, quant à la dévolution, l’observance des lois, la bonté, la libéralité, la loyauté, la franchise, il nous a bien servi de n’en avoir pas autant qu’eux ; ils se sont perdus par cet avantage, et vendus et trahis eux-mêmes.

  • [1] Allusion à la découverte de l’Amérique
  • [2] Nos opinions et nos arts : nos idées et nos techniques
  • [3] Magnanimité : grandeur d’âme


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Parcours de lecture
« Notre monde vient d’en trouver un autre »

Texte 4 Voltaire, Candide, chapitre 18, 1759

___Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer sa majesté : si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

___En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

___Après avoir parcouru toute l’après-dînée à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

 

Texte 5 Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1772 (posth. 1796)

___Puis s’adressant à Bougainville, il ajouta :

___« Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? 0rou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi-même, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t’es récrié, tu t’es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l’être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère.

Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières.

« Vue de la Nouvelle Cythère découverte par Mr de Bougainville… »
Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811), 1768
(BnF, Cartes et plans), © Bibliothèque nationale de France

Lectures complémentaires pour approfondir le thème (non présentées à l’oral)

Rousseau, Discours sur les fondements et l’origine de l’inégalité parmi les hommes, 1755 (note ajoutée au discours)

C’est une chose extrêmement remarquable que depuis tant d’années que les Européens se tourmentent pour amener les sauvages des diverses contrées du monde à leur manière de vivre, ils n’aient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à la faveur du christianisme ; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l’invincible répugnance qu’ils ont à prendre nos moeurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sont aussi malheureux qu’on le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer à notre imitation ou d’apprendre à vivre heureux parmi nous ; tandis qu’on lit en mille endroits que des Français et d’autres Européens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entière, sans pouvoir plus quitter une si étrange manière de vivre, et qu’on voit même des missionnaires sensés regretter avec attendrissement les jours calmes et innocents qu’ils ont passés chez ces peuples si méprisés ? Si l’on répond qu’ils n’ont pas assez de lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre, je répliquerai que l’estimation du bonheur est moins l’affaire de la raison que du sentiment. D’ailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore ; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d’esprit où il faudrait être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages à leur manière de vivre que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets, savoir, pour soi les commodités de la vie, et la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d’imaginer la sorte de plaisir qu’un sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois ou à la pêche, ou à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton et sans se soucier de l’apprendre ?

On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris, à Londres et dans d’autres villes ; on s’est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses et tous nos arts les plus utiles et les plus curieux ; tout cela n’a jamais excité chez eux qu’une admiration stupide, sans le moindre mouvement de convoitise.

Paul Claudel, Le Livre de Christophe Colomb, 2ème partie, 4 « La conscience de Christophe Colomb », 1933
Dans cette œuvre novatrice créée à Berlin le 30 juin 1930, le poète et dramaturge Paul Claudel imagine les ombres qui hantent la conscience de Christophe Colomb et pose de façon magistrale la question de la conquête coloniale entreprise par les conquistadors.

LE CUISINIER. — Nous sommes à l’intérieur de ta conscience
Des ombres passent à toute vitesse sur l’écran.
CHRISTOPHE COLOMB I. —Je ne distingue rien.
LE CUISINIER. —Fais attention.
On voit une foule qui passe comme le vent. Des têtes emplumées de sauvages. Des sauvages avec leurs arcs et leurs flèches.
CHRISTOPHE COLOMB I.—Quelles sont ces ombres fugitives, pareilles à des flocons de fumée ?
LE CUISINIER. —Tout un peuple, toute une vaste multitude que tu as exterminée.
CHRISTOPHE COLOMB I. —Tant pis pour le brouillard si le rude rayon du soleil levant suffit à le dissiper.
On voit paraître sur l’océan des esclaves noirs chargés de chaînes.
CHRISTOPHE COLOMB I. —Qui sont ces Ethiopiens chargés de chaînes ?
LE CUISINIER. —L’esclavage a disparu du monde et c’est toi qui l’as rétabli.
CHRISTOPHE COLOMB I. —Tu parles de ces pauvres Indiens que j’ai essayé de vendre comme esclaves à Séville ?
LE CUISINIER. —Salut au restaurateur de l’esclavage !
CHRISTOPHE COLOMB I. —J’ai péché. Mais je n’avais pas d’or, je revenais de l’Ouest sans or, il me fallait payer avec quelque chose mes avides créanciers.
LE CUISINIER. —Tu as payé avec des âmes d’hommes.
CHRISTOPHE COLOMB I. —J’ai promis d’arracher le monde aux ténèbres, je n’ai pas promis de l’arracher à la souffrance.
LE CUISINIER. —Je vois les hommes vendus comme des animaux. Je vois l’Afrique qui envoie au Nouveau Monde des cargaisons de chair.
CHRISTOPHE COLOMB I. —Ainsi ce n’est pas ce Nouveau Monde seulement, c’est l’Afrique que j’ai rendue nécessaire à l’Humanité.
LE CUISINIER. —Nécessaire par sa souffrance ?
CHRISTOPHE COLOMB I. —Par sa souffrance s’il n’y a pas d’autre moyen.
On voit sur l’écran tout un groupe d’ombres confuses.
LA FEMME DE CHRISTOPHE COLOMB. —Christophe Colomb, je suis ta femme, je t’aimais, pourquoi m’as-tu abandonnée ?
LA MÈRE DE CHRISTOPHE COLOMB. —Christophe Colomb, je suis ta mère, je t’aimais, pourquoi m’as-tu abandonnée ?
CHRISTOPHE COLOMB I. —Je suis Christophe Colomb !
UN JEUNE HOMME. —Pourquoi m’as-tu fait quitter Gênes ?
CHRISTOPHE COLOMB I. —Je suis Christophe Colomb !
UN HOMME FAIT. —Pourquoi m’as-tu fait quitter Lisbonne ?
CHRISTOPHE COLOMB I. —Ce n’est pas vrai ! il n’y a personne ! je ne vois que mon ombre sur l’écran.
L’OMBRE, —II est vrai. Je suis toi-même, pourquoi ne me laisses-tu pas de repos ?
CHRISTOPHE COLOMB I. —Laisse-moi ! je ne veux pas te regarder !
L’OMBRE DE CHRISTOPHE COLOMB. —Je t’accuse ! où m’as-tu conduit ? Est-ce là ce que tu m’avais promis ?
CHRISTOPHE COLOMB I.—Sale carcasse, je ne t’ai rien promis ! Et quant à tout ce qu’il y a en toi qui n’est pas capable de faire une ombre sur le mur, j’ai tenu ma promesse ! Je lui avais promis l’univers et je le lui ai donné !

Paul Claudel, le Livre de Christophe Colomb, 2e partie, 4, « La conscience de Christophe Colomb », Gallimard « Folio Théâtre », 2005.

Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952

Il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés ; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n’a pas tellement consisté à dissiper cette illusion au profit d’une vue plus exacte qu’à l’accepter ou à trouver le moyen de s’y résigner.

L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

Ce point de vue naïf, mais profondément ancré chez la plupart des hommes, n’a pas besoin d’être discuté puisque cette brochure en constitue précisément la réfutation. Il suffira de remarquer ici qu’il recèle un paradoxe assez significatif. Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait en effet que la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n’est nullement certain – l’histoire récente le prouve – qu’elle soit établie à l’abri des équivoques ou des régressions. Mais pour de vastes fractions de l’espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie les « hommes » (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion – les « bons », les « excellents », les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus – ou même de la nature – humaines, mais sont tout au plus composés de « mauvais », de « méchants », de « singes de terre » ou d’ « œufs de pou ». On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition ». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blanc prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Lectures cursives conseillées : 

  • Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, 1552. La Découverte « Poche Littérature », 2004. Religieux catholique, Bartolomé de Las Casas est le premier à dénoncer les atrocités commises au nom de la foi. Un témoignage bouleversant contre l’évangélisation forcée des Indiens d’Amérique du sud et leur extermination par les conquérants espagnols, mais aussi un ouvrage essentiel à la compréhension de la violence coloniale.
  • Michel Tournier, Vendredi ou la Vie sauvage, 1971. Gallimard, « Folio Junior », 2012. Un roman d’aventure désormais classique et facile de lecture. L’histoire renverse complètement le mythe de Robinson Crusoé, puisque « ce n’est plus Robinson qui apprend la civilisation à Vendredi, c’est Vendredi qui apprend la vie sauvage à Robinson » (Tournier). Il n’y a plus un dominant et un dominé mais deux égaux, deux frères. Une très belle histoire d’amitié et un hymne à la nature.
  • Patrick Chamoiseau, LʼEmpreinte à Crusoé, 2012. Gallimard, Folio 2013. Écrivain français d’origine martiniquaise, Patrick Chamoiseau interroge dans son œuvre notre rapport à l’autre. Il imagine dans ce récit une incroyable histoire : après vingt ans de solitude dans son île déserte, Robinson découvre lors d’une promenade sur la plage une empreinte de pas. Il s’élance alors à la recherche de cet Autre, recherche qui s’apparentera à une véritable quête de soi…

Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXIè siècle

Œuvre intégrale : Stendhal (1783-1842), Le Rouge et le Noir (1831)

Parcours : Le personnage de roman, esthétiques et valeurs

Illustration : Le Rouge et le Noir, Éd. Levasseur, tome II, Paris 1831

 

Explication de texte n°1 La première rencontre entre Julien et Mme. de Rênal

Extrait du chapitre 6 (1ère partie) 

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Mme de Rênal s’approcha, distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille :
— Que voulez-vous ici, mon enfant ?

Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question.

— Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite ; ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme Rênal regardait les grosses larmes qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ; elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

— Quoi ! monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin.

Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu’il réfléchit un instant.

— Oui, madame, dit-il timidement. — Mme de Rênal était si heureuse, qu’elle osa dire à Julien :
— Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?
— Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ?
— N’est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d’une voix dont chaque instant augmentait l’émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ?

S’entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien : dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s’était dit qu’aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Rênal, de son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu’à l’ordinaire, parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine publique. A sa grande joie, elle trouvait l’air timide d’une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et l’air rébarbatif. Pour l’âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes et de ce qu’elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui.

Entrons, monsieur, lui dit-elle d’un air assez embarrassé.


« Mme de Rênal resta interdite ; ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder… »

Eau-forte originale d’Henri Joseph Dubouchet, Librairie L. Conquet, Paris 1884

Explication de texte n° 2 Les ambitions de Julien

Extrait du chapitre 10 (1ère partie)

Julien prenait haleine un instant à l’ombre de ces grandes roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert seulement au gardien de chèvres, il se trouva debout sur un roc immense et bien sûr d’être séparé de tous les hommes. Cette position physique le fit soutire, elle lui peignait la position qu’il brûlait d’atteindre au moral. L’air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ; mais Julien sentait que la haine qui venait de l’agiter, malgré la violence de ses mouvements, n’avait rien de personnel. S’il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l’eût oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l’ai forcé, je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi ! Plus de cinquante écus par an ! Un instant auparavant je m’étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour ; la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches.
Julien, debout, sur son grand rocher, regardait le ciel, embrasé par un soleil d’août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher, quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L’œil de Julien suivait machinalement l’oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force ; il enviait cet isolement. C’était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne ?

Antoine-Jean Gros (Paris, 1771-Meudon, 1835), « Bonaparte au pont d’Arcole »
Huile sur toile, 1796
Château de Versailles

Explication de texte n° 3 Épilogue

Extrait du chapitre 45 (2ème partie : dernière page du roman)

__— Je veux le voir, lui dit-elle.
__Fouqué n’eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé ce qui restait de Julien.
__Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.

__Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder, elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front…

__Mathilde suivit son amant jusqu’au tombeau qu’il s’était choisi. Un grand nombre de prêtres escortaient la bière et, à l’insu de tous, seule dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l’homme qu’elle avait tant aimé.

__Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d’une des hautes montagnes du Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement illuminée d’un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne traversés par le convoi l’avaient suivi, attirés par la singularité de cette étrange cérémonie.

__Mathilde parut au milieu d’eux en longs vêtements de deuil, et, à la fin du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs.

__Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.

__Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres sculptés à grands frais, en Italie.

__Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants.


Parcours de lecture
« Le personnage de roman, esthétiques et valeurs »

Le personnage face à son destin

 

Texte 4 Balzac, Le Père Goriot, quatrième partie (explicit), 1834 |texte complet|

Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées 1, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu’au Père-Lachaise 2. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l’argent de l’étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l’un d’eux, s’adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n’y trouva rien, il fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe 3. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d’horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d’un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.

__Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : « A nous deux maintenant ! »

__Et pour premier acte du défi qu’il portait à la Société, Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen.

1. armoriées : ornées d’armoiries (emblèmes qui distinguaient les familles nobles).
2. Le Père Lachaise : célèbre cimetière situé à Paris dans le vingtième arrondissement. Ce cimetière doit son nom au Père de la Chaise, confesseur de Louis XIV.
3. Christophe : domestique de la pension Vauquer.

  • Lecture complémentaire : Balzac, Le Père Goriot, deuxième partie, 1834 |texte complet|

Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez déjà choisi vous êtes allé chez notre cousine de Bauséant, et vous y avez flairé le luxe. Vous êtes allé chez madame de Restaud, la fille de Goriot, et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous êtes revenu avec un mot écrit sur votre front, et que j’ai bien su lire : Parvenir! parvenir à tout prix. Bravo ! ai-je dit, voilà un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l’argent. Où en prendre ? Vous avez saigné vos sœurs. Tous les frères flouent plus ou moins leurs sœurs. Vos quinze cents francs arrachés, Dieu sait comme ! dans un pays où l’on trouve plus de châtaignes que de pièces de cents sous, vont filer comme des soldats à la maraude. Après, que ferez-vous? vous travaillerez ? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce moment, donne dans les vieux jours, un appartement chez maman Vauquer, à des gars de la force d’un Poiret. Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l’acharnement du combat. II vous faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu’il n’y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin ici ? par l’éclat du génie-ou par l’adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d’hommes comme un boulet de canon, ou s’y glisser comme une peste. L’honnêteté ne sert à rien.

 

Texte 5 Maupassant, Bel-Ami (1885), première partie, chapitre 2 |texte complet|

– Monsieur Forestier, s’il vous plaît ?

– Au troisième étage, la porte de gauche.

Le concierge avait répondu cela d’une voix aimable où apparaissait une considération pour son locataire. Et Georges Duroy monta l’escalier. Il était un peu gêné, intimidé, mal à l’aise. Il portait un habit pour la première fois de sa vie, et l’ensemble de sa toilette l’inquiétait. Il la sentait défectueuse en tout, par les bottines non vernies, mais assez fines cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la chemise de quatre francs cinquante achetée le matin même au Louvre, et dont le plastron trop mince se cassait déjà. Ses autres chemises, celles de tous les jours, ayant des avaries plus ou moins graves, il n’avait pu utiliser même la moins abîmée. Son pantalon, un peu trop large, dessinait mal la jambe, semblait s’enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripée que prennent les vêtements d’occasion sur les membres qu’ils recouvrent par aventure. Seul, l’habit n’allait pas mal, s’étant trouvé à peu près juste pour la taille.

Il montait lentement les marches, le coeur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule et, soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il n’aurait cru. N’ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n’avait pu se contempler entièrement, et comme il n’y voyait que fort mal les diverses parties de sa toilette improvisée, il s’exagérait les imperfections, s’affolait à l’idée d’être grotesque.

Mais voilà qu’en s’apercevant brusquement dans la glace, il ne s’était même pas reconnu ; il s’était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu’il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d’œil. Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que, vraiment, l’ensemble était satisfaisant. Alors il s’étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments : l’étonnement, le plaisir, l’approbation ; et il chercha les degrés du sourire et les intentions de l’oeil, pour se montrer galant auprès des dames, leur faire comprendre qu’on les admire et qu’on les désire.

Une porte d’ouvrit dans l’escalier. Il eut peur d’être surpris et il se mit à monter plus vite et avec la crainte d’avoir été vu, minaudant ainsi, par quelque invité de son ami. En arrivant au second étage, il aperçut une autre glace et il ralentit sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment élégante. Il marchait bien. Et une confiance immodérée en lui-même emplit son âme. Certes, il réussirait avec cette figure-là et son désir d’arriver, et la résolution qu’il se connaissait et l’indépendance de son esprit. Il avait envie de courir, de sauter en gravissant le dernier étage.

Texte complémentaire : Maupassant, Bel-Ami, explicit (1885) |texte complet|

Lorsque l’office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l’interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. »
[…]
D’autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s’éclaircit. Les derniers assistants partirent.
Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église.
Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de légers frissons, ces frissons froids que
donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui.
Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait.
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.
Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.

 

Activité complémentaire : parcours de lecture n° 2 (non présenté à l’oral)
« Le personnage de roman, esthétiques et valeurs »

Le héros condamné à mort

 

  • Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un condamné, 1829. Chapitre 1 |texte complet|

Bicêtre.

Condamné à mort !
Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu’il y a plutôt des années que des semaines, j’étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s’amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d’inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C’étaient des jeunes filles, de splendides chapes d’évêques, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumières, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C’était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j’étais libre.
Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n’ai plus qu’une pensée, qu’une conviction, qu’une certitude : – condamné à mort !
Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu’on m’adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot, m’obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d’un couteau.
Je viens de m’éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : – Ah ! ce n’est qu’un rêve ! – Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s’entr’ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l’horrible réalité qui m’entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : – Condamné à mort !

  • Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1831. Deuxième partie, chapitre 41 « Le jugement » |texte complet|

Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut obligé de s’interrompre ; au milieu du silence de l’anxiété universelle, le retentissement de la cloche de l’horloge remplissait la salle.

Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il se sentit enflammé par l’idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler ; mais quand le président des assises lui demanda s’il avait quelque chose à ajouter, il se leva. Il voyait devant lui les yeux de madame Derville qui, aux lumières, lui semblèrent bien brillants. Pleurerait-elle, par hasard ? pensa-t-il.

____« Messieurs les jurés,

__L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contre la bassesse de sa fortune.

__Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m’attend : elle sera juste. J’ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Madame de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J’ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société.

__Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés… »

  • Albert Camus, L’Etranger, 1942. Deuxième partie, chapitre 5

Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent.

Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un «fiancé», pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.


Objet d’étude : Le théâtre du XVIIè au XXIè siècle

Oh les beaux jours" de Samuel Beckett avec Madeleine Renaud et ...Œuvre intégrale : Oh les beaux jours (Beckett, 1963)

Parcours : Un théâtre de la condition humaine

Illustration : Madeleine Renaud (Winnie) dans une mise en scène de Roger Blin au théâtre de l’Odéon à Paris en 1963

 

Explication de texte n°1 : Beckett, Oh les beaux jours (acte I)

Winnie – Ah oui, si seulement je pouvais supporter d’être seule, je veux dire d’y aller de mon babil sans âme qui vive qui entende. (Un temps.) Non pas que je me fasse des illusions, tu n’entends pas grand’chose Willie, à Dieu ne plaise. (Un temps.) Des jours peut-être où tu n’entends rien. (Un temps.) Mais d’autres où tu réponds. (Un temps.) De sorte que je peux me dire à chaque moment, même lorsque tu ne réponds pas et n’entends peut-être rien, Winnie, il est des moments où tu te fais entendre, tu ne parles pas toute seule tout à fait, c’est-à-dire dans le désert, chose que je n’ai jamais pu supporter – à la longue. (Un temps.) C’est ce qui me permet de continuer, de continuer à parler s’entend.

Tandis que si tu venais à mourir – (sourire) – le vieux style ! – (fin du sourire) – ou à t’en aller en m’abandonnant, qu’est-ce que je ferais alors, qu’est-ce que je pourrais bien faire, toute la journée, je veux dire depuis le moment où ça sonne, pour le réveil, jusqu’au moment où ça sonne, pour le sommeil ? (Un temps.) Simplement regarder droit devant moi, les lèvres rentrées ? (Temps long pendant qu’elle le fait. Elle s’arrête de tirer sur l’herbe.) Plus un mot jusqu’au dernier soupir, plus rien qui rompe le silence de ces lieux. (Un temps.) De loin en loin un soupir dans la glace. (Un temps.) Ou un bref… chapelet de rire, des fois que l’aventure je la trouverais encore bonne. (Un temps. Elle a un sourire qui semble devoir culminer en rire lorsque soudain il cède à une expression d’inquiétude.) Mes cheveux ! (Un temps.) Me suis-je coiffée ? (Un temps.) Je l’ai fait peut-être. (Un temps.) Normalement je le fais. (Un temps.) Il y a si peu qu’on puisse faire (Un temps.) On fait tout. (Un temps.) Tout ce qu’on peut. (Un temps.) Ce n’est qu’humain. (Elle commence à inspecter le mamelon, lève la tête.) Que nature humaine. (Elle se remet à inspecter le mamelon, lève la tête.) Que faiblesse humaine. (Elle se remet à inspecter Je mamelon, lève la tête.) Que faiblesse naturelle. (Elle se remet à inspecter Je mamelon.) Pas trace de peigne. (Elle inspecte.) Pas trace de brosse. (Elle lève la tête. Expression perplexe. Elle se tourne vers Je sac, farfouille dedans.) Le peigne est là. (Elle revient de face. Expression perplexe. Elle se tourne vers le sac, farfouille.) La brosse est là. (Elle revient de face. Expression perplexe.) J’ai pu les rentrer, après m’en être servie. (Un temps. De même.) Mais normalement je ne rentre pas mes choses, après m’en être servie, non je les laisse traîner là, çà et là, et les rentre toutes ensemble, en fin de journée.

Samuel Beckett, Oh les beaux jours (1963), © Éditions de Minuit.

 

 

Parcours de lecture
« Un théâtre de la condition humaine »


Explication de texte n°2

Samuel Beckett, En attendant Godot, scène d’exposition (extrait)
De : « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » jusqu’à « ESTRAGON : Il n’y à rien à voir. »

Route à la campagne, avec arbre. Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence.
Même jeu.
Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau). – Rien à faire.

VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées). – Je commence à le croire. (il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant. Vladimir, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (il se recueille, songeant au combat).
À Estragon. – Alors, te revoilà, toi.

ESTRAGON. – Tu crois ?

VLADIMIR. – Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

ESTRAGON. – Moi aussi.

VLADIMIR. – Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (Il tend la main à Estragon.)

ESTRAGON (avec irritation). – Tout à l’heure, tout à l’heure. Silence.

VLADIMIR (froissé, froidement). – Peut-on savoir où Monsieur a passé la nuit ?

ESTRAGON. – Dans un fossé.

VLADIMIR (épaté). – Un fossé ? Où ça ?

ESTRAGON (sans geste). – Par là.

VLADIMIR. – Et on ne t’a pas battu ?

ESTRAGON. – Si… Pas trop.

VLADIMIR. – Toujours les mêmes.

ESTRAGON – Les mêmes ? Je ne sais pas. Silence.

VLADIMIR. – Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision.) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.

ESTRAGON (piqué au vif). – Et après ?

VLADIMIR (accablé). – C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

ESTRAGON. – Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

VLADIMIR. – La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant Il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu‘est-ce que tu fais ?

ESTRAGON. – Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?

VLADIMIR. – Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.

ESTRAGON (faiblement). – Aide-moi !

VLADIMIR. – Tu as mal ?

ESTRAGON. – Mal ! Il me demande si j’ai mal !

VLADIMIR (avec emportement). – Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi, je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.

ESTRAGON. – Tu as eu mal ?

VLADIMIR. – Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !

ESTRAGON (pointant l’index). – Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.

VLADIMIR (se penchant). – C’est vrai. (il se boutonne.) Pas de laisser aller dans les petites choses.

ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

VLADIMIR (rêveusement). – Le dernier moment. (il médite.) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

ESTRAGON. – Tu ne veux pas m’aider ?

VLADIMIR. – Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.)

Comment dire ? Soulagé et en même temps-. (Il cherche) épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure.

Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) – Alors ?

ESTRAGON. – Rien.

VLADIMIR. – Fais voir.

ESTRAGON. – Il n’y a rien à voir.

En attendant Godot
(réalisation : Walter D. Asmus, 1989. Estragon : Jean-François Balmer ; Vladimir : Rufus)

 

Lecture complémentaire : Samuel Beckett, En attendant Godot, scène finale (extrait)
Depuis « Comme la veille et sans doute les jours précédents, Godot a envoyé un messager à Vladimir et Estragon pour leur annoncer sa venue du lendemain… »  jusqu’à « ESTRAGON : Allons-y. Ils ne bougent pas. »

Comme la veille et sans doute les jours précédents, Godot a envoyé un messager à Vladimir et Estragon pour leur annoncer sa venue du lendemain…

Estragon : Qu’est-ce que tu as ?
Vladimir
: Je n’ai rien.
Estragon
: Moi je m’en vais.
Vladimir
: Moi aussi.
Silence.
Estragon : Il y avait longtemps que je dormais ?
Vladimir : Je ne sais pas.
Silence.
Estragon : Où irons-nous ?
Vladimir
: Pas loin.
Estragon : Si si, allons-nous-en loin d’ici !
Vladimir : On ne peut pas.
Estragon : Pourquoi ?
Vladimir : Il faut revenir demain.
Estragon : Pour quoi faire ?
Vladimir : Attendre Godot.
Estragon : C’est vrai. (Un temps.) Il n’est pas venu ?
Vladimir : Non.
Estragon : Et maintenant il est trop tard.
Vladimir : Oui, c’est la nuit.
Estragon : Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ?
Vladimir : Il nous punirait. (Silence. Il regarde l’arbre.) Seul l’arbre vit.
Estragon : (regardant l’arbre): Qu’est-ce que c’est ?
Vladimir : C’est l’arbre.
Estragon : Non, mais quel genre?
Vladimir : Je ne sais pas. Un saule.
Estragon : Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l’arbre. Ils s’immobilisent devant. Silence.) Et si on se pendait ?
Vladimir : Avec quoi ?
Estragon : Tu n’as pas un bout de corde ?
Vladimir : Non.
Estragon : Alors on ne peut pas.
Vladimir : Allons-nous-en.
Estragon : Attends, il y a ma ceinture.
Vladimir : C’est trop court.
Estragon : Tu tireras sur mes jambes.
Vladimir : Et qui tirera sur les miennes ?
Estragon : C’est vrai.
Vladimir : Fais voir quand même. (Estragon dénoue la corde qui maintient son pantalon. Celui-ci, beaucoup trop large, lui tombe autour des chevilles. Ils regardent la corde.) A la rigueur ça pourrait aller. Mais est-elle solide ?
Estragon : On va voir. Tiens.
Ils prennent chacun un bout de la corde et tirent. La corde se casse. Ils manquent de tomber.
Vladimir : Elle ne vaut rien.
Silence.
Estragon : Tu dis qu’il faut revenir demain ?
Vladimir : Qui.
Estragon : Alors on apportera une bonne corde.
Vladimir : C’est ça.
Silence.
Estragon : Midi.
Vladimir : Oui.
Estragon : Je ne peux plus continuer comme ça.
Vladimir : On dit ça.
Estragon : Si on se quittait ? Ça irait peut-être mieux.
Vladimir : On se pendra demain. (Un temps) A moins que Godot ne vienne.
Estragon : Et s’il vient.
Vladimir : Nous serons sauvés.
Vladimir enlève son chapeau – celui de Lucky – regarde dedans, y passe la main, le secoue, le remet.
Estragon : Alors on y va ?
Vladimir : Relève ton pantalon.
Estragon : Comment ?
Vladimir :- Relève ton pantalon.
Estragon : Que j’enlève mon pantalon
Vladimir : Relève ton pantalon.
Estragon : C’est vrai.
Il relève son pantalon. Silence.
Vladimir : Alors on y va?
Estragon : Allons-y.
Ils ne bougent pas.