Objet d’étude : Le théâtre du XVIIè au XXIè siècle

Œuvre intégrale : Molière (1622-1673), Le Malade imaginaire (1673)

Parcours : Spectacle et comédie

Illustration : Charles-Antoine Coypel (1694-1752), « Molière à sa table de travail » (vers 1730)
Paris, Comédie française

Les 4 textes présentés à l’oral du Bac :
Le Malade imaginaire (4 textes) :
1. Acte I, scène 1 |accéder au texte|
2. Acte II, scène 5 |accéder au texte|
3. Acte III, scène 4 |accéder au texte|
4. Acte III, scène 10 |accéder au texte|

Explication de texte n°1 : Le Malade imaginaire, acte I, scène 1

ARGAN, seul dans sa chambre, assis, une table devant lui, compte des parties d’apothicaire[1] avec des jetons[2] ; il fait, parlant à lui-même, les dialogues suivants : Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. « Plus, du vingt-quatrième[3], un petit clystère insinuatif[4], préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. » Ce qui me plaît, de Monsieur Fleurant mon apothicaire, c’est que ses parties sont toujours fort civiles[5]. « Les entrailles de Monsieur, trente sols[6]. » — Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n’est pas tout que d’être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement, je suis votre serviteur[7], je vous l’ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu’à vingt sols, et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. « Plus, dudit jour, un bon clystère détersif[8], composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat et autres, suivant l’ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, trente sols. » Avec votre permission, dix sols. « Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif[9] et somnifère, composé pour faire dormir monsieur, trente-cinq sols. » Je ne me plains pas de celui-là ; car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize, et dix-sept sols six deniers. « Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine[10] purgative et corroborative[11], composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l’ordonnance de monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de monsieur, quatre livres[12]. » Ah ! monsieur Fleurant, c’est se moquer : il faut vivre avec les malades.

[1] Parties d’apothicaire : factures de pharmacien.
[2] Jetons : petites pièces plates utilisées pour faire les comptes.
[3] Du 24 du mois.
[4] Clystère insinuatif, […]et rémollient : lavement pour ramollir les selles.
[5] Civiles : polies, courtoises.
[6] Sol : unité monétaire de l’ancien régime. Trente sols : 15€ environ.
[7] Je suis votre serviteur : je vous suis obligé. La formule est employée ici ironiquement : Argan, trouvant le lavement trop cher, n’est pas disposé à payer une telle somme.
[8] Détersif : qui nettoie
[9] Soporatif : qui endort.
[10] Médecine : traitement, remède.
[11] Corroborative : fortifiante.
[12] Quatre livres : 80 sols, env. quarante euros (une livre équivaut à 20 sols).

 

Explication de texte n°2 : Le Malade imaginaire, acte II, scène 5

Monsieur Diafoirus. Il se retourne vers son fils et lui dit : – Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

Thomas Diafoirus est un grand benêt nouvellement sorti des Écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps. – N’est-ce pas par le père qu’il convient commencer ?

Monsieur Diafoirus. – Oui.

Thomas Diafoirus. – Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré 1 ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation 2, dont je viens aujourd’hui vous rendre par avance les très humbles et très respectueux hommages.

Toinette. – Vivent les collèges, d’où l’on sort si habile homme !

Thomas Diafoirus. – Cela a-t-il bien été, mon père ?

Monsieur Diafoirus. – Optime 3.

Argan, à Angélique. – Allons, saluez monsieur.

Thomas Diafoirus. – Baiserai-je ? 4

Monsieur Diafoirus. – Oui, oui.

Thomas Diafoirus, à Angélique. – Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on…

Argan. – Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.

Thomas Diafoirus. – Où donc est-elle ?

Argan. – Elle va venir.

Thomas Diafoirus. – Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?

Monsieur Diafoirus. – Faites toujours le compliment de Mademoiselle.

Thomas Diafoirus. – Mademoiselle, ni plus ni moins que la statue de Memnon 5 rendait un son harmonieux, lorsqu’elle venait à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés. Et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant 6 tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j’appende 7 aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur qui ne respire et n’ambitionne autre gloire que d’être toute sa vie, Mademoiselle, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et mari.

Toinette, en le raillant. – Voilà ce que c’est que d’étudier, on apprend à dire de belles choses. 

Thomas Diafoirus, il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu’il présente à Angélique.– J’ai contre les circulateurs 8 soutenu une thèse, qu’avec la permission de Monsieur, j’ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit 9.

Angélique. – Monsieur, c’est pour moi un meuble 10 inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.

Toinette. – Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l’image ; cela servira à parer notre chambre.

Thomas Diafoirus. – Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.

Toinette – Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.

[1] Engendré : donné la vie.
[2] Filiation : lien de parenté unissant le gendre et le beau-père.
[3] Optime : « très bien » en latin
[4] Baiserai-je ? : Ferai-je un baisemain ?
[5] statue de Memnon : statue antique qui produisait un bruit sous l’effet de la chaleur et du soleil. La statue de Memnon est un lieu commun de la tradition rhétorique, elle servait de comparaison dans de nombreux textes du XVIIe siècle. Ici, la comparaison est évidemment comique.
[6] Dores-en-avant : dorénavant. Cette expression qui appartient au vieux langage est ici employée par Molière dans un but ironique.
[7] Que j’appende : que je déploie, que je présente.
[8] Les circulateurs : médecins qui défendaient la théorie selon laquelle le sang circule dans l’organisme. Molière se moque ici de l’attachement borné des médecins aux pratiques rétrogrades, Louis XIV a pris fait et cause pour les circulateurs qui, à la suite du médecin britannique William Harvey, avaient prouvé que le sang circule dans l’organisme.
[9] Prémices de mon esprit : premières manifestations de mon intelligence.
[10] Un meuble : un objet, une chose

Molière, Le malade imaginaire, acte II, scène 5 (passage présenté à l’oral : allez à 0.46)
Mise en scène de Jacques Charon, réalisation de Max de Rieux, 1959)

 

Explication de texte n°3 : Le Malade imaginaire, acte III, scène 4

MONSIEUR FLEURANT, une seringue à la main, ARGAN, BÉRALDE.

ARGAN – Ah ! mon frère, avec votre permission.

BÉRALDE – Comment ? Que voulez-vous faire ?

ARGAN – Prendre ce petit lavement-là : ce sera bientôt fait.

BÉRALDE – Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.

ARGAN – Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.

MONSIEUR FLEURANT, à Béralde. – De quoi vous mêlez-vous, de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d’empêcher monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d’avoir cette hardiesse-là !

BÉRALDE – Allez, monsieur ; on voit bien que vous n’avez pas accoutumé[1] de parler à des visages.

MONSIEUR FLEURANT – On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance ; et je vais dire à monsieur Purgon comme on m’a empêché d’exécuter ses ordres, et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez…

ARGAN – Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur.

BÉRALDE – Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon frère, est-il possible qu’il n’y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans leurs remèdes ?

ARGAN – Mon Dieu ! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine, quand on est en pleine santé.

BÉRALDE – Mais quel mal avez-vous ?

ARGAN – Vous me feriez enrager. Je voudrais que vous l’eussiez, mon mal, pour voir si vous jaseriez tant[2]. Ah ! voici monsieur Purgon.

[1] Vous n’avez pas accoutumé : vous n’avez pas l’habitude.
[2] Jaseriez tant : parleriez à tort et à travers.

Explication de texte n°4 : Le Malade imaginaire, acte III, scène 10

TOINETTE – Je suis médecin passager 1, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands, et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras 2 de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et défluxions 3, à ces fiévrottes, à ces vapeurs 4, et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées 5, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies 6, avec des inflammations de poitrine, c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’aurais de vous rendre service.

ARGAN – Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

TOINETTE – Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l’impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?

ARGAN – Monsieur Purgon.

TOINETTE – Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi, dit-il, que vous êtes malade ?

ARGAN – Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.

TOINETTE – Ce sont tous des ignorants, c’est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN – Du poumon ?

TOINETTE – Oui. Que sentez-vous ?

ARGAN – Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE – Justement, le poumon.

ARGAN – Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

TOINETTE – Le poumon.

ARGAN – J’ai quelquefois des maux de cœur.

TOINETTE – Le poumon.

ARGAN – Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE – Le poumon.

ARGAN – Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’était des coliques.

TOINETTE – Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?

ARGAN – Oui, Monsieur.

TOINETTE – Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?

ARGAN – Oui, Monsieur.

TOINETTE – Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?

ARGAN – Oui, Monsieur.

TOINETTE – Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?

ARGAN – Il m’ordonne du potage.

TOINETTE – Ignorant.

ARGAN – De la volaille.

TOINETTE – Ignorant.

ARGAN – Du veau.

TOINETTE – Ignorant.

ARGAN – Des bouillons.

TOINETTE – Ignorant.

ARGAN – Des œufs frais.

TOINETTE – Ignorant.

ARGAN – Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.

TOINETTE – Ignorant.

ARGAN – Et surtout de boire mon vin fort trempé.

TOINETTE – Ignorantus, ignoranta, ignorantum 7. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil 8, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies 9, pour coller et conglutiner 10. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

[1] Passager : ambulant, passager
[2] Fatras : amas confus
[3] Défluxions : écoulements de liquide dans les organes.
[4] Vapeurs : sensations de chaleurs dues à des troubles circulatoires.
[5] Fièvres pourprées : rougeoles
[6] Pleurésies : inflammations des poumons.
[7] Formes incorrectes de ignorans, ignorantis, adjectif latin qui signifie « ignorant ».
[8] Subtil : fluide.
[9] Oublies : sortes de gaufres épaisses.
[10] Conglutiner : épaissir.

Molière, Le malade imaginaire, acte II, scène 5 (passage présenté à l’oral : allez à 0.48)
Mise en scène de Jacques Charon, réalisation de Max de Rieux, 1959)