Célébrer l’Ordinaire : retrouver l’Émerveillement

Corpus
- Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, éd. Albin Michel, Collection « Essais clés », 2010.
- Charles Trénet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
- Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
- Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).
Le corpus réuni autour de la thématique « La célébration du monde : s’émerveiller de l’ordinaire » explore la capacité humaine à trouver du merveilleux dans le quotidien. Les documents présentés mettent en lumière l’importance de savoir s’émerveiller de la simplicité du monde. Le philosophe Bertrand Vergely, dans Retour à l’émerveillement, explique que s’émerveiller est un acte fondamental qui nous relie au monde et aux autres. Dans le même esprit, Charles Trenet, avec Le Jardin extraordinaire, célèbre un lieu banal en le transfigurant grâce à un regard poétique. Le texte de Marie Rouanet approfondit cette idée en montrant comment l’attention aux détails transforme le quotidien en une aventure pleine de découvertes. Enfin, Johannes Vermeer, avec La Laitière, sublime un geste simple pour en révéler toute la beauté et la richesse.
Document 1. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, 2010.
Dans cet essai, l’auteur affirme la nécessité de retrouver l’émerveillement même lorsqu’il a été perdu, ce qui est selon lui un impératif pour reconnecter l’être humain à la beauté du monde et à la richesse de la vie. Comprendre la beauté de l’existence, c’est ainsi retrouver la capacité de s’émerveiller des choses les plus simples, et donc de se reconnecter à ce qui donne véritablement du sens à notre existence. De fait, l’émerveillement est une vertu essentielle, un lien vital avec le monde, qui donne à la vie sa richesse et sa profondeur. L’auteur plaide pour une éducation à l’émerveillement, en soulignant que, sans lui, l’homme se prive de l’essentiel, de la beauté de l’existence et de la possibilité de relations authentiques avec les autres et avec lui-même.
Il est beau de s’émerveiller. Il est tragique de ne pas en être capable. Qui s’émerveille n’est pas indifférent. Il est ouvert au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend possible un lien à ceux-ci. Qui ne sait pas s’émerveiller est fermé au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend impossible un quelconque lien à ceux-ci. On comprend donc que la faculté de s’émerveiller soit jugée comme la chose la plus précieuse au monde. On peut être pauvre mais si l’on sait s’émerveiller, on est riche. On peut être riche mais si l’on ne sait pas s’émerveiller, on est pauvre. On passe à côté de l’essentiel, on manque la beauté du monde, la richesse des êtres humains, la profondeur de l’existence. Cet essai voudrait pouvoir montrer comment il est possible de retrouver son émerveillement devant l’existence quand on l’a perdu. Il y a pour cela un certain nombre de choses qu’il importe de comprendre. La première d’entre elles est que tout part de la beauté. Le monde est beau, l’humanité qui fait effort pour vivre avec courage et dignité est belle, le fond de l’existence qui nous habite est beau.
Beauté du monde, nous en avons tous fait l’expérience, nous la faisons. Plus que nous ne le pensons. Le monde est très matériel. Et pourtant il est très spirituel. Une montagne l’hiver a beau être un tas de cailloux avec de la neige comme le dit un matérialiste ordinaire, ce n’est pas un tas de cailloux avec de la neige, c’est de la beauté. On fait un avec le monde quand on vit cette beauté. On expérimente le réel comme le Tout vivant. On se sent vivre et l’on s’émerveille de vivre. Mystère du monde, parfois si muet, parfois si parlant. Un village morne sous la pluie dans une fin de journée triste comme un jour de Toussaint, une odeur de bûche qui brûle dans une cheminée, et soudain le miracle. Non plus le vide. Non plus le vide et la tristesse, mais un sentiment de vie qui résonne dans les profondeurs de l’intime. « Il y a des moments où la lumière pense », dit Gilles Deleuze. Beauté du monde. Les Anciens voyaient la Nature comme Logos. L’émerveillement nous fait remonter à cette intuition première, source de vitalité, on ne vit pas dans un univers vide et muet, on vit parce que l’univers est saisissant. Erik Sablé en rend bien compte dans son Petit manuel d’émerveillement lorsqu’il écrit : « J’ai plein mes tiroirs des mots expliquant la vie, le temps, l’espace, la formation de l’univers, mais le mystère est là, dans ce passage d’automne qui se fane et se froisse avant la grande immobilité de l’hiver » ; « S’émerveiller, c’est oublier tous les savoirs, tous les systèmes […]. C’est être là, face au monde, comme au premier jour, comme au premier instant, pur, neuf, nu et regarder, regarder jusqu’au moment où les apparences basculent. Alors, on est foudroyé par ce simple fait. Il y a de l’être. J’existe. Je suis. »
Moment ultime, moment bouleversant parce que moment de découverte : il y a une vie qui vit en nous, il y a une vie qui appelle en nous. On vit une étonnante libération de soi quand on répond à cet appel, on souffre quand on l’étouffe. Beauté du dialogue avec la vie que l’on sent vivre en soi. Beauté d’écouter cette vie, d’en faire son maître, de se laisser guider, inspirer par elle. Beauté de sentir qu’elle est l’écho intérieur de la beauté rencontrée à l’extérieur dans le monde, dans les visages des hommes, dans le courage de vivre. Beauté de sentir à cette occasion ce que l’on est venu faire sur terre. La vie a un sens, elle a plus que du sens. Nous ne sommes pas là pour rien, nous avons un rôle à jouer dans ce monde. Un rôle lié à la beauté, un rôle de témoin d’une vie venue de la beauté pour la beauté.
Ce texte a été repris dans le n°22 de la revue Art sacré sous le titre « Une révolution appelée émerveillement » (pages 21-22).
Document 2. Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
Charles Trenet, né le 18 mai 1913 à Narbonne et mort le 19 février 2001 à Créteil, est un poète auteur-compositeur-interprète français. Surnommé « le Fou chantant », il est l’auteur de près de mille chansons, dont certaines, comme La Mer, Y’a d’la joie, L’Âme des poètes, ou encore Douce France, demeurent des succès populaires intemporels, au-delà même de la francophonie. |Source : Wikipedia|
C’est un jardin extraordinaire,
Il y a des canards qui parlent anglais.
J’leur donne du pain, Ils remuent leur derrière
En m’disant « Thank you very much, Monsieur Trenet ! »
On y voit aussi des statues
Qui se tiennent tranquilles tout le jour, dit-on.
Mais moi je sais, que dès la nuit venue,
Elles s’en vont danser sur le gazon.
Papa, c’est un jardin extraordinaire,
Il y a des oiseaux qui tiennent un buffet.
Ils vendent du grain, des petits morceaux de gruyère.
Comme clients ils ont monsieur l’maire et l’sous-préfet.
Il fallait bien trouver, dans cette grande ville maussade
Où les touristes s’ennuient au fond de leurs autocars,
Il fallait bien trouver un lieu pour la promenade.
J’avoue que ce samedi-là, j’suis entré par hasard
Dans, dans, dans…
Ce jardin extraordinaire,
Loin des noirs buildings et des passages cloutés,
Y avait un bal qu’donnaient des primevères.
Dans un coin d’verdure, des petites grenouilles chantaient
Une chanson pour chanter la lune,
Dès qu’cell’-ci parut, toute rose d’émotion,
Elles entonnèrent, je crois, la valse brune.
Une vieille chouette me dit : « Quelle distinction ! »
Maman, dans ce jardin extraordinaire,
J’vis soudain passer la plus belle des filles.
Elle vint près d’moi, et là m’dit sans manières :
« Vous m’plaisez beaucoup, j’aime les gens dont les yeux brillent ! »
Il fallait bien trouver, dans cette grande ville perverse,
Une gentille amourette, un p’tit flirt de vingt ans
Qui me fasse oublier que l’amour est un commerce
Dans les bars de la cité,
Oui mais, oui mais, pas dans,
Dans, dans, dans…
Mon jardin extraordinaire.
[…]
Pour ceux qui veulent savoir où le jardin se trouve,
Il est, vous le voyez, au cœur d’ma chanson.
J’y vole parfois quand un chagrin m’éprouve.
Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !
Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !
[…] Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !
Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
La chanson « Le Jardin extraordinaire » de Charles Trenet est une véritable célébration de l’ordinaire, car elle transforme des éléments simples et familiers de la vie quotidienne en sources de plaisir et de merveilleux. Trenet nous invite à apprécier la beauté cachée dans les petites choses, à trouver l’extraordinaire dans ce qui semble banal.
Dès le début de la chanson, Trenet présente un jardin qui, à première vue, semble être un lieu ordinaire, mais il le décrit avec des images fantaisistes et poétiques, en lui conférant une dimension extraordinaire. Ce jardin devient un lieu magique, non parce qu’il est exotique ou lointain, mais parce qu’il est perçu à travers un regard émerveillé qui voit la beauté et l’exceptionnel dans l’ordinaire.Trenet transforme une simple scène en un lieu d’émerveillement. Il change notre perception de la réalité en nous montrant comment une situation apparemment ordinaire – ici, un jardin – peut être perçue comme un univers fantastique, simplement par un changement de perspective.
Enfin, la chanson souligne l’importance de vivre pleinement l’instant présent, en savourant les moments présents, en découvrant la magie qui réside dans l’ordinaire. Le jardin est une sorte de métaphore du bonheur où chaque petite chose – même la plus banale – a sa place et mérite d’être célébrée.
Document 3 : Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
Dans ce texte, Marie Rouanet met en lumière la nouveauté du regard qui transforme les éléments les plus familiers en des objets d’émerveillement. Les lieux du quotidien, comme la rue ou la maison de la vieille Jalade, deviennent aux yeux de l’autrice des pays exotiques, chargés de mystère et d’aventure. Cette vision transforme l’ordinaire en quelque chose de réellement extraordinaire, où chaque détail est une découverte. Le regard porté sur les objets et les lieux familiers ne se limite pas à leur fonction première : ils deviennent des souvenirs précieux, des « bibelots ramenés du bout du monde ». Ce changement de perspective permet à l’autrice de donner de la valeur à ce qui semble insignifiant et de révéler la magie de l’ordinaire. L’écriture de Marie Rouanet met en évidence le pouvoir de la perception, capable de révéler la magie cachée dans le quotidien, et invite à voir le monde avec un regard neuf, sans avoir à chercher l’exotisme ou l’inédit. C’est une invitation à redécouvrir la beauté de ce qui nous entoure et à cultiver une forme de voyage intérieur, où le quotidien devient un véritable terrain d’aventure.
Dès que je quittais la portion de rue où j’habitais, j’étais frappée par la totale nouveauté du monde. Il avait suffi d’un pas pour créer une distance radicale entre mon univers familier et l’étranger alors aussi étrange qu’un lointain situé à des kilomètres.
De ce boulevard d’Angleterre qui passait au bas de ma rue, de la place de la Poste guère plus éloignée, j’ai le souvenir d’un exotisme total. Si bien que dans ma mémoire, ils ont les couleurs des pays les plus lointains. Les vitres de la salle des sports « La Vigilante » brillent d’un éclat cinématographique, la maison de la vieille Jalade et son linge lumineux on des allures d’Italie, le talus inculte sous les remparts est un tel ailleurs que je n’eusse pas été surprise d’en voir sortir des singes et que les pies et les écureuils qui y logeaient étaient autant d’animaux d’au-delà des mers. Lorsque je pense à Canterelle, cette rue très pentue qui descend tout droit jusqu’au bord de la rivière évoque l’aventure dangereuse. Un jour mon doigt fut pris dans la porte de fer d’un magasin. Longtemps je pleurai assise sur le trottoir bordé de granit, la main dans une cuvette d’eau salée que le commerçant prépara pour me soulager. Le cœur au bout du doigt, les yeux pleins de larmes, je perçus le couchant éblouissant, le pavage de la rue, les gens qui passaient comme la plus dangereuse des expéditions africaines.
Ces impressions m’ont suivie longtemps et demeurent toujours.
Les objets qui me restent de ces lieux – si proches et pourtant si neufs, seulement par la nouveauté du regard – me sont bibelots ramenés du bout du monde. Ils ne sont jamais pourtant que des objets de pacotille, de ces souvenirs que l’on pouvait acquérir dans les boutiques à Carcassonne, Lamalou ou Valras-la-Plage. Il y a un canif branlant totalement inutilisable, une vierge de métal haute d’un demi-doigt logée dans un étui de buis, un centimètre de ruban qu’on enroulait dans un tonneau d’os à l’aide d’une manivelle en miniature – il y était inscrit « Cité de Carcassonne » –, une coquille Saint-Jacques ornée d’une barque à voile.
Il me suffit parfois de marcher sur un trottoir dans une rue archiconnue pourtant, pour que le monde soit naissant. À explorer donc. […] Tout est mystère à déchiffrer, découverte à ne pas manquer. Chaque détail, chaque seconde deviennent remarquables. […]
C’est ma façon de voyager. C’est celle que j’aime et dont je retire une jubilation d’usage ordinaire sans avoir à attendre les moments de ce que l’on nomme d’habitude le dépaysement. Me dé-payser, changer de pays, me dé-saisonner, changer de saison, vivre l’été à l’autre bout du monde alors que le lieu où je vis est pétrifié par l’hiver, ne m’intéresse pas. De la même façon, j’aime les vêtements de tous les jours, la cuisine du quotidien, les êtres du vécu. Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires.
Document 4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, c. 1658.

Document 4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).
Crédit iconographique : https://artsandculture.google.com/partner/rijksmuseum?hl=fr
Le texte de Marie Rouanet, qui célèbre la beauté cachée dans l’ordinaire, s’applique très bien à la toile de Johannes Vermeer, Dans ce tableau, le peintre élève une scène de la vie quotidienne à une véritable œuvre d’art. La Laitière représente une femme effectuant une tâche domestique simple – verser du lait dans un pot. Cette action banale, que l’on pourrait considérer comme insignifiante, est ici immortalisée par la précision et la beauté de la peinture. Vermeer invite le spectateur à voir l’extraordinaire dans l’ordinaire, en capturant l’instant d’une manière qui révèle toute sa grâce. De même que Marie Rouanet évoquait la capacité à voir la banalité « comme un mystère à déchiffrer », dans la Laitière de Vermeer, les détails les plus simples contribuent à révéler la beauté cachée dans cette scène apparemment banale. Les gestes quotidiens, tels que verser du lait, deviennent des moments de grâce, et ce réalisme dans les détails, à la fois délicat et précis, fait ressortir l’importance et la dignité de la scène, exactement comme Rouanet célèbre la « jubilation d’usage ordinaire ».
Entraînement à la dissertation :
Marie Rouanet affirme (doc. 3) : « Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires ». Ces propos s’accordent-ils avec votre propre lecture des deux œuvres de Colette au programme ?
