Classe de Première S4
année scolaire 2014-2015

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Dernière mise à jour : dimanche 21 juin 2015 07:12

Espace étudiants
Bienvenue à toutes et à tous dans cet Espace pédagogique offrant un support d’accès libre pour assimiler et enrichir l’enseignement du Français et de la littérature en classe de Première S. Vous y trouverez de nombreuses ressources consultables en ligne qui compléteront le cours, ainsi qu’un descriptif des activités menées pendant l’année scolaire.

Descriptif des activités et ressources…

Fiches-méthode


 

Séquence 1

Chemins de l’Humanisme, chemins de la connaissance : de la démystification de la pensée unique à la défense du droit à la différence

Objet d’étude : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation du XVIème siècle à nos jours

Problématique : Pourquoi écrire ? L’humanisme à l’épreuve de l’altérité : qu’est-ce que l’écriture nous apprend sur l’homme et sur le monde ?

 

Première partie : exposé 

Seconde partie : entretien 

Textes ayant fait l’objet d’une lecture analytique (groupement de textes) :

  1. François Rabelais, Gargantua, « Prologue », 1534
    Version modernisée (extrait). Depuis : « Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux » jusqu’à « ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait. »
  2. Jean de La Fontaine, « L’enfant et le maître d’école », Fables, Livre I, 1668
  3. Voltaire, Candide ou l’optimisme, 1759, chapitre 30 (extrait)
    Depuis « Candide, en retournant dans sa métairie…. » jusqu’à « — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. » (fin).
  4. Annie Leclerc, Parole de femme (extrait), 1974
    Depuis « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme » jusqu’à « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit. »
Textes ayant fait l’objet d’une lecture cursive :

Activités complémentaires :

  • Recherches documentaires sur le mouvement humaniste ou le contexte culturel des Lumières
  • Le comique et son expression dans Candide
  • Voltaire contre Leibniz : la critique de l’optimisme

frise_1

Lecture de l’image (Histoire des arts : Renaissance et humanisme) :

Pour lire l’analyse, cliquez ici ou sur l’image ci-dessus

– Lecture analytique n°1 : François Rabelais, Gargantua, prologue, 1534 (version modernisée) : l’appétit de la vie et la passion de la connaissance
Seul le passage apparaissant en bleu sera présenté à l’oral de l’EAF.

Problématique

Rédigé en 1534, le Prologue de Gargantua donne son sens à l’humanisme tel que le conçoit Rabelais : pour lui en effet, « rire est le propre de l’homme ». L’auteur attire d’abord l’attention du lecteur par une analogie surprenante : Socrate, l’un des philosophes les plus prestigieux de l’antiquité grecque est comparé à des silènes, petites boîtes grossières extérieurement mais renfermant en réalité de véritables trésors. Ce raisonnement inductif (exemple ->idée générale) permet en fait à Rabelais de rappeler la démarche qu’il va suivre tout au long de son roman : de même que Socrate, extérieurement très laid, possédait une sagesse extrême, de même derrière l’aspect grotesque et carnavalesque des aventures de Gargantua, il faut chercher ce que Rabelais appelle la « substantifique moelle », c’est-à-dire une leçon de sagesse. Ainsi le rire est-il pour l’auteur un humanisme porteur de valeurs : une intention sérieuse et un sens profond se cachent toujours sous le comique.

TEXTE

Aux lecteurs

Amis lecteurs qui lisez ce livre,
Dépouillez-vous de tout tourment;
Et, le lisant, ne soyez pas scandalisés ;
Il ne contient ni mal ni infection.
Il est vrai qu’ici vous apprendrez
Peu de perfection, sinon en matière de rire;
Mon cœur ne peut élire d’autre argument,
Voyant la douleur qui vous mine et vous consume.
Mieux vaut traiter du rire que des larmes,
Parce que rire est le propre de l’homme.

Prologue

Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux (c’est à vous, à personne d’autre que sont dédiés mes écrits), dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre autres propos, semblable aux Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires ; au-dessus étaient peintes des figures amusantes et frivoles : harpies (1), satyres (2), oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés et autres semblables figures imaginaires, arbitrairement inventées pour inciter les gens à rire, à l’instar de Silène, maître du bon Bacchus. Mais à l’intérieur, on conservait les fines drogues comme le baume (3), l’ambre gris (4), l’amome (5), le musc (6), la civette (7), les pierreries et autres produits de grande valeur. Alcibiade disait que tel était Socrate, parce que, ne voyant que son physique et le jugeant sur son aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon tant il était laid de corps et ridicule en son maintien : le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fol, ingénu dans ses mœurs, rustique en son vêtement, infortuné au regard de l’argent, malheureux en amour, inapte à tous les offices de la vie publique ; toujours riant, toujours prêt à trinquer avec chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant une telle boîte, vous auriez trouvé au-dedans un céleste et inappréciable ingrédient : une intelligence plus qu’humaine, une force d’âme prodigieuse, un invincible courage, une sobriété sans égale, une incontestable sérénité, une parfaite fermeté, un incroyable détachement envers tout ce pour quoi les humains s’appliquent tant à veiller, courir, travailler, naviguer et guerroyer.

A quoi tend, à votre avis, ce prélude et coup d’essai ? C’est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous oisifs (8), en lisant les joyeux titres de quelques livres de notre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fesse pinte (9), La Dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire, etc., vous pensez trop facilement qu’on n’y traite que de moqueries, folâtreries (10) et joyeux mensonges, puisque l’enseigne extérieure (c’est le titre) est sans chercher plus loin, habituellement reçue comme moquerie et plaisanterie. Mais il ne faut pas considérer si légèrement les œuvres des hommes. Car vous-mêmes vous dites que l’habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d’un froc qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu d’une cape espagnole qui, dans son courage, n’a rien à voir avec l’Espagne. C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaitrez que la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boite : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait.

Et en admettant que le sens littéral vous procure des matières assez joyeuses et correspondant bien au titre, il ne faut pourtant pas s’y arrêter, comme au chant des sirènes, mais interpréter à plus haut sens ce que le hasard vous croyiez dit de gaieté de cœur.

Avez-vous jamais crocheté une bouteille ? Canaille ! Souvenez-vous de la contenance que vous aviez. Mais n’avez-vous jamais vu un chien rencontrant quelque os à moelle ? C’est, comme dit Platon au livre II de la République, la bête la plus philosophe du monde. Si vous l’avez vu, vous avez pu noter avec quelle dévotion il guette son os, avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient, avec quelle prudence il entame, avec quelle passion il le brise, avec quel zèle il le suce. Qui le pousse à faire cela ? Quel est l’espoir de sa recherche ? Quel bien en attend-il ? Rien de plus qu’un peu de moelle. Il est vrai que ce peu est plus délicieux que le beaucoup d’autres produits, parce que la moelle et un aliment élaboré selon ce que la nature a de plus parfait, comme le dit Galien au livre 3 Des Facultés naturelles et IIe de L’Usage des parties du corps.

À son exemple, il vous faut être sages pour humer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers à la poursuite et hardis à l’attaque. Puis, par une lecture attentive et une méditation assidue, rompre l’os et sucer la substantifique mœlle, c’est-à-dire —ce que je signifie par ces symboles pythagoriciens avec l’espoir assuré de devenir avisés et vaillants à cette lecture. Car vous y trouverez une bien autre saveur et une doctrine plus profonde, qui vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant sur notre religion que sur l’état de la cité et la gestion des affaires.

NOTES
(1) Harpies : divinités de la dévastation et de la vengeance divine à tête de femme et corps ailé d’oiseau.
(2) Satyres : créatures hybrides de la mythologie grecque, mi-hommes, mi-chevaux.
(3) Baume : Substance résineuse et odorante qui coule de certains végétaux.
(4) Ambre gris : ingrédient rare et précieux au parfum somptueux.
(5) Amome : plante aromatique d’Asie.
(6) Musc : matière naturelle animale entrant dans la composition des parfums de prix.
(7) Civette : petit carnivore d’Afrique et d’Asie. Son musc sécrété par les glandes anales, est particulièrement recherché.
(8) Oisif : qui est désœuvré, inactif.
(9) Fesse-pinte : buveur, ivrogne.
(10) Folâtreries : amusements légers et badins (antonyme : sérieux).


Le prologue de Gargantua en ancien Français
Gargantua, édition enrichie (introduction, notes et bibliographie), Le Livre de Poche, 1976

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Lectures fortement recommandées de Rabelais :

  1. « L’abbaye de Thélème », 1534 : l’éducation et la sagesse
  2. « Lettre de Gargantua à son fils« , 1532 : la foi dans l’homme et la passion de la connaissance
  3. « La guerre contre les andouilles« , 1548-1552 : parodie, burlesque et satire des institutions

Pour aller plus loin…
La Renaissance en France (Wikipedia)
– Bernard Tocanne (Université de Bordeaux III, 2e année) : L’humanisme 1/3 (L’encyclopédie sonore).
– Bernard Tocanne (Université de Bordeaux III, 2e année) : L’humanisme 2/3 (L’encyclopédie sonore)
– Bernard Tocanne (Université de Bordeaux III, 2e année) : L’humanisme 3/3 (L’encyclopédie sonore)

– Claude-Gilbert Dubois « Qu’est-ce que la Renaissance ? » 1/2 (L’encyclopédie sonore)
– Claude-Gilbert Dubois « Qu’est-ce que la Renaissance ? » 2/2 (L’encyclopédie sonore)
L’humanisme (Wikipedia)
– Cours en ligne du CNED : « Qu’est-ce que l’Humanisme ? » Voyez en particulier la section 4 : « Aspects de l’Humanisme dans Gargantua de Rabelais ».
Le mouvement humaniste (BNF)
– Victoria Charles, L’Art de la Renaissance, Parkstone International, 2007 (Google-livres)

Véronique Zaercher, Gargantua, « Connaissance d’une œuvre »
éditions Bréal, Paris 2003

Je ne saurais trop vous conseiller de feuilleter ce petit ouvrage qui présente des analyses très accessibles et non moins remarquables.

Lectures cursives :

  1. « L’abbaye de Thélème », 1534 : l’éducation et la sagesse
  2. « Lettre de Gargantua à son fils« , 1532 : la foi dans l’homme et la passion de la connaissance
  3. « La guerre contre les andouilles« , 1548-1552 : parodie, burlesque et satire des institutions

– Lecture analytique n° 2 : Jean de La Fontaine, « L’enfant et le maître d’école »
Fables, Livre I, fable 19

Dans  ce récit je prétends faire voir
D’un  certain Sot la remontrance vaine.
Un  jeune Enfant dans l’eau se laissa choir,
En  badinant sur les bords de la Seine.
Le  Ciel permit qu’un saule se trouva
Dont  le branchage, après Dieu, le sauva.
S’étant  pris, dis-je, aux branches de ce saule,
Par  cet endroit passe un Maître d’école ;
L’enfant  lui crie : Au secours, je péris.
Le  Magister, se tournant à ses cris,
D’un  ton fort grave à contretemps s’avise
De  le tancer : Ah  le petit Babouin¹ !
Voyez,  dit-il, où l’a mis sa sottise !
Et  puis, prenez de tels fripons le soin.
Que  les parents sont malheureux, qu’il faille
Toujours  veiller à semblable canaille !
Qu’ils  ont de maux ! et que je plains leur sort !
Ayant  tout dit, il mit l’Enfant à bord.
Je  blâme ici plus de gens qu’on ne pense.
Tout babillard, tout censeur, tout pédant,
Se  peut connaître au discours que j’avance :
Chacun  des trois fait un peuple fort grand ;
Le  Créateur en a béni l’engeance.
En  toute affaire ils ne font que songer
Aux moyens d’exercer leur langue.
Hé  mon ami, tire-moi de danger ;
Tu feras après ta harangue².

1. Garnement, enfant qui mérite des réprimandes (dict. du français  classique : XVIIème). Enfant étourdi, folâtre et mal élevé. C’est un petit babouin, allons donc petit babouin (Ac. 1878, 1932). Source.
2. Discours fait selon des règles, selon un protocole et dont on attend un résultat. Discours ennuyeux. Source.

Intertextualité : « L’Écolier, le Pédant et le Maître d’un jardin »,  Livre IX, fable 5 :

Certain enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon,
Par le jeune âge, et par le privilège
Qu’ont les Pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut :
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre Ecolier
Qui grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance.
Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au Maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants.
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
Se souvînt à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
Et ne sais bête au monde pire
Que l’Ecolier, si ce n’est le Pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.


– Lecture analytique n° 3 : Voltaire, Candide ou l’optimisme, chapitre XXX (extrait), 1759

TEXTE

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez… — Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât, ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. — Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »


Support de Cours :
Candide ou le combat des Lumières

Introduction

Publié anonymement à Genève en janvier 1759, Candide ou l’optimisme de Voltaire a emblématisé depuis sa parution le genre du conte philosophique. S’il prend la forme d’un violent réquisitoire contre la théorie leibnizienne de l’harmonie préétablie, force est d’admettre cependant que la critique voltairienne de la pensée de Leibniz se place davantage au niveau de la caricature que sur le plan du débat de concepts ou d’idées. C’est à juste titre qu’André Julliot faisait remarquer combien « nulle part dans ce roman il n’est question d’une pensée philosophique digne de ce nom […]. Les inepties proférées par Pangloss et les doutes non moins ridicules de Candide ne sauraient, en effet, concerner les thèses de Leibniz et encore moins leur ressembler » (¹). Ces propos d’un philosophe illustrent à eux seuls la difficulté d’appréhender le texte voltairien selon l’acception conventionnelle du mot « philosophie » : savoir totalisant et questionnement abstrait visant à une interprétation globale du monde et de l’existence humaine.

C’est donc davantage sur le terrain politique et idéologique que celui de l’idéalisme philosophique qu’il faut envisager l’œuvre. En ce sens, Voltaire serait davantage un philosophe au sens moderne que le terme va prendre à partir des Lumières : dans cette perspective, le philosophe est celui qui par le développement du savoir et de la rationalité scientifique doit permettre une amélioration des conditions sociales et politiques. Il est essentiel de bien comprendre ce renouveau épistémologique à partir du dix-huitième siècle pour saisir à sa juste valeur la révolution sans précédent qu’a amenée le système de pensée de Voltaire. Aussi je vous propose dans ce support de cours de réfléchir à Candide selon une double perspective : la destruction d’un système métaphysique, et la justification d’une morale critique de la société.

Le système philosophique de Leibniz et son discrédit par Voltaire

Exposée en 1710 dans ses Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, la théorie de Leibniz se fonde sur le concept d’optimisme (« doctrine du meilleur »). Au dix-huitième siècle, il s’agit d’un néologisme dérivé du terme « optimum », superlatif de « bonum ». Philosophiquement parlant, l’optimisme se fonde sur une conception de la vie et de l’univers d’après laquelle tout est bien, ou le mieux possible grâce à une « harmonie préétablie » par Dieu : dans sa « sagesse », « l’auteur des choses […] ne fait rien sans harmonie et sans raison ». La question que pose Leibniz est donc la suivante : « Pourquoi Dieu, par définition parfait, a-t-il créé un monde imparfait ? » La réponse proposée dans la Théodicée valorise le libre-arbitre des hommes : c’est en effet parce que Dieu les a voulus libres qu’ils peuvent faire le mal. Mais ces « mauvaises » actions vont pourtant contribuer au perfectionnement du monde. Comme le dit Leibniz, « la limitation ou l’imperfection originale des créatures fait que même le meilleur plan de l’univers ne saurait être exempté de certains maux, mais qui y doivent tourner à un plus grand bien. Ce sont quelques désordres dans les parties, qui relèvent merveilleusement la beauté du tout ; comme certaines dissonances, employées comme il faut, rendent l’harmonie plus belle. » Le mal est donc un moindre mal en vue d’un mieux : telle est la définition de l’optimisme. Chez Leibniz, la Théodicée constitue ainsi une réponse au débat philosophique sur l’origine du mal, le libre-arbitre de l’homme et l’idée d’harmonie universelle voulue par Dieu.

En délaissant intentionnellement cette grande question, éminemment philosophique, Voltaire a inscrit Candide dans un contexte beaucoup plus contingent et fantaisiste qui ne pouvait que discréditer, de par la simplification excessive et l’anticléricalisme implicite du texte, le concept d’optimisme. Faire de Pangloss le double de Leibniz, ce serait en effet se méprendre sur les intentions de Voltaire, ou tout au moins sur la portée de sa « philosophie ». Quelques mots ou expressions pris au hasard (« bien », « mieux », « meilleur des mondes possibles », « cause », « effet », « raison suffisante », etc.) et répétés à l’envi particulièrement dans les premiers chapitres, sont autant d’effets de rhétorique qui inscrivent la démonstration métaphysique de Leibniz dans la parodie. Plus fondamentalement, sa réflexion sur la causalité porte Voltaire à vouloir changer le monde par une pensée de l’engagement et de l’action, qui discrédite les systèmes de pensée a priori, les postulats idéalistes, et plus généralement ce qu’on pourrait appeler « l’intellectualisme ».

S’il dénonce aussi sévèrement la philosophie optimiste, c’est que derrière son apparence rationnelle, elle serait responsable selon Voltaire d’une illusion métaphysique qui légitime le mal et l’injustice. Ce que l’auteur réfute dans les absolus spéculatifs, c’est bien leur prétention à imposer au monde un dogmatisme d’autant plus arbitraire qu’il est énoncé sans preuves et sans rationalité. Comme vous l’avez vu à de nombreuses reprises, Pangloss est à ce titre le type même de l’intellectuel qui a réponse à tout (d’où son nom) et qui philosophe dans le vide. Son systématisme le porte à croire que « tout est au mieux » :

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles. « Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Comme on le remarque ici (mais l’on aurait pu évoquer tant d’autres passages sur la légitimation de la guerre, de l’Inquisition, des fanatismes religieux, de l’esclavage, etc.), la faute morale de Pangloss tient à une erreur de départ : l’inspiration métaphysique de sa doctrine accrédite en effet des présupposés qui ne découlent d’aucune expérience. En fait, même si Voltaire ne l’a jamais vraiment avoué et a préféré se faire le porte-parole d’un certain déisme, il y a chez lui un rejet implicite de Dieu qui explique en partie l’antipathie répétée pour l’auteur de la Théodicée, le manichéisme de l’œuvre, et plus fondamentalement le rejet de toutes les doctrines métaphysiques, à commencer par la preuve cosmo-théologique de l’existence de Dieu chère à Leibniz. Mais en fait, comme nous allons le voir, c’est moins le philosophe allemand qui est visé que l’Occident judéo-chrétien dans son ensemble.

La spécificité du conte voltairien :
de l’idéalisme métaphysique à l’idéalisme rationaliste

Qu’il s’agisse du paradis ethnocentriste et chimérique de Thunder-ten-Tronckh ou de l’optimisme aveugle de Pangloss, l’erreur de l’idéalisme métaphysique pour Voltaire est de réduire la réalité à une dimension illusoire et close sur elle-même qui subvertit le sens de l’histoire. Cette thèse nourrit dans le livre une vaste réflexion sociale à travers laquelle Voltaire ébranle les fondements idéologiques de l’Occident chrétien en le soumettant à une lecture politique. Les mots bien connus de Candide au chapitre dix-neuf expriment à cet égard le cri de révolte de Voltaire lui-même face au système de l’optimisme : « Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. -Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. -Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

En contrepoint de l’idéalisme métaphysique, c’est donc l’idéalisme rationaliste qui apporte le plus grand démenti à l’optimisme de Candide, et traduit le mieux le point de vue de Voltaire. Même le bonheur de l’Eldorado, trop utopique, ou l’apologue du derviche, trop spéculatif sans doute, ne sauraient pour l’auteur constituer une fin en soi de par leur présupposé idéaliste ou transcendantal. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime. La fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide (« Il faut cultiver notre jardin ») ébauche à la fois un principe de sagesse et de modération, et un principe d’économie politique très proche de « l’ordre naturel » des Physiocrates, basé sur le travail, l’échange et les lois de la nature. « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique redéfinit la place des hommes dans le monde selon une nouvelle vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain.

Une telle prise de conscience, nourrie de la pensée des Lumières, ne peut dès lors se comprendre qu’en replaçant Candide dans sa spécificité historique et idéologique : l’ouvrage reprend sur le plan narratif l’une des principales revendications de la bourgeoisie : accorder aux mérites personnels de l’individu plus d’importance qu’à la noblesse de naissance et aux spéculations métaphysiques, sources de dérives en tout genre. Cet aspect est essentiel pour appréhender la visée didactique de l’œuvre comme roman d’apprentissage. Si les malheurs de la vie font l’éducation de Candide, le héros en ressort sans doute meurtri mais plus sage, au terme d’un parcours initiatique qui le révèle à lui-même, suivant la pédagogie habituelle des contes philosophiques voltairiens. C’est donc en fonction de cette acception qu’il convient de situer la « philosophie » de Voltaire du fait qu’elle marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde.

Conclusion

Plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque Providence théologique, l’auteur de L’Ingénu invite davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire ; et s’il n’a pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, Voltaire en a cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi.

© Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)
______________
(1) André Julliot, « Candide, un roman philosophique? » in Analyses et réflexions sur Candide, Collectif, Ellipses, Paris 1995

Textes complémentaires sur Candide :

1) Extrait du chapitre 1 « Thunder-ten-tronckh » : l’ouverture d’un conte… philosophique (Depuis « Il y avait en Westphalie » jusqu’à « la meilleure des baronnes possibles »).

Vous pouvez consulter utilement une lecture analytique de ce passage en cliquant ici.

TEXTE :

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes. Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère. Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

2) Extrait du chapitre 3 « La guerre » : de l’harmonie au chaos (Depuis « Rien n’était si beau » jusqu’à « et les héros abares l’avaient traité de même »).

Commentaire en ligne : vous trouverez sur le site etudes-litteraires.com quelques pistes de commentaire sur ce passage, qui se révèleront très utiles pour vos révisions.

TEXTE :

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l’avaient traité de même.

Culture générale : Je vous conseille vivement de réfléchir à l’analogie (la comparaison) proposée ironiquement par Voltaire entre la guerre et le spectacle (”Rien n’était si beau…”). Cette problématique des rapports entre la guerre et la fête a souvent été reprise lors des concours ou des examens post-bac. Par exemple, vous lirez avec un très grand profit pour améliorer vos performance à l’oral (exposé et entretien) et pour approfondir votre culture générale cette page destinée à des BTS.

3) Extrait du chapitre 6 « l’auto-da-fé » : le réquisitoire contre l’Inquisition (Depuis « Après le tremblement de terre qui avait détruit » jusqu’à « la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable »).

TEXTE :

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler. On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour avoir écouté avec un air d’approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

4) Extrait du chapitre 8 « Histoire de Cunégonde : la parodie de l’amour romanesque et la critique de l’optimisme (Depuis « Un capitaine bulgare entra » jusqu’à « l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine »).

TEXTE :

« Un capitaine bulgare entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je faisais sa cuisine ; il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer ; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce ; d’ailleurs peu d’esprit, peu de philosophie : on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent et s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issacar, qui trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher ; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare. Une personne d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh ; j’ai été détrompée.

« Le grand inquisiteur m’aperçut un jour à la messe, il me lorgna beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à son palais ; je lui appris ma naissance ; il me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don Issacar de me céder à monseigneur. Don Issacar, qui est le banquier de la cour et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un marché, par lequel la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun : que le Juif aurait pour lui les lundis, mercredis et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine ».

5) Extrait du chapitre 18 « L’utopie d’Eldorado » : idéaux et valeurs des Lumières

TEXTE :

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématique et de physique.

Après avoir parcouru, toute l’après-dînée, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

6) Extrait du chapitre 19 « Le nègre de Surinam » : la dénonciation de l’esclavage et la révolte de Candide (Depuis « En approchant de la ville » jusqu’à « et en pleurant, il entra dans Surinam »).

TEXTE :

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? — J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait :  » Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.  » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.

— Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. — Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.

 

Ressources :

Candide appartenant au domaine public, vous pouvez le télécharger sans problème (par exemple sur le site de l’ABU en cliquant ici).

Sachez aussi qu’il existe une version audio de Candide téléchargeable gratuitement en cliquant ici.

Par ailleurs, le texte étant archi connu, vous trouverez sans difficulté sur la toile de nombreuses ressources. Voici quelques aides méthodologiques en ligne (cliquez sur les hyperliens pour accéder aux ressources).


 

Annie Leclerc : le Féminisme comme condition de l’Humanisme

Problématique : dans quelle mesure l’émergence d’une conscience féministe est-elle de nature à éclairer la réflexion sur les Droits de l’Homme ?

Le texte d’Annie Leclerc pose la question de l’engagement ou de la prise de position. En favorisant le renouvellement du regard porté sur les femmes, il débouche sur une analyse de la conscience dominée et sur une réflexion quant à la légitimité des normes dominantes.

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… annie_leclerc_1.1288599295.JPGJe les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974. 2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes.

C’est dans la mouvance des mouvements féministes des années 70 qu’Annie Leclerc (1940-2006), professeure de Philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme. De fait, l’auteure y exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme « égalitariste » par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé « différentialiste » car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes : en somme, ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ».

Approche originale s’il en est mais qui ne va pas sans difficulté : de nombreuses féministes égalitaristes (Élisabeth Badinter entre autres) ont en effet reproché à Annie Leclerc de défendre implicitement une certaine « répartition des tâches » au nom de données biologiques. Rappelez-vous la fameuse affirmation de Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe (1949) : « On ne naît pas femme, on le devient », autrement dit, la « féminité » de la femme ne serait que le produit de déterminismes et de conditionnements idéologiques que seule l’égalité entre sexes peut remettre en cause.

En réfutant cette indifférenciation des genres, Annie Leclerc montre au contraire que l’égalitarisme n’est qu’un mythe élaboré par la société : croyant être l’égale des hommes, la femme bien souvent ne fait qu’en reproduire le discours, et la virilité de la pensée. Or, sa vraie supériorité est ailleurs : c’est en elle-même, dans sa féminité même, que la femme doit la chercher. Et c’est précisément cette « inscription du corps » dans le débat féministe qui rend le livre d’Annie leclerc si touchant, si poétique et si profondément humain…

Lectures brèves mais utiles (tous les textes présentés sont analysés et commentés) :

À regarder aussi :


Séquence 2

Meursault, un personnage paradoxal

Objet d’étude : Le personnage de roman du XVIème siècle à nos jours.

Problématique : dans quelle mesure ce roman du quotidien le plus trivial finit-il par faire de Meursault un personnage tragique, coupable de ne pas « jouer le jeu » ?

Première partie : exposé

Seconde partie : entretien

Œuvre intégrale : Albert Camus, L’Etranger (1942) Analyse d’extraits :

  1. Incipit (extrait du chapitre 1, 1ère partie
    Depuis « Aujourd’hui, maman est morte » (début du roman) jusqu’à « J’ai dit ‘oui’ pour n’avoir plus à parler. » Ecoutez une lecture de cet extrait
  1. Extrait du chapitre 5, 1ère partie
    Depuis « Le soir, Marie est venue me chercher » jusqu’à « un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche. » Ecoutez une lecture de cet extrait
  1. Extrait du chapitre 6, fin de la 1ère partie
    Depuis « Au bout d’un moment, je suis retourné vers la plage » jusqu’à « quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » Ecoutez une lecture de cet extrait
  1. Extrait du chapitre 4, 2ème partie
    Depuis « L’après-midi, les grands ventilateurs » jusqu’à « parce que j’étais trop fatigué. » Ecoutez une lecture de cet extrait
  1. Excipit (extrait du chapitre 5, 2ème partie
    Depuis « Lui parti, j’ai retrouvé le calme » jusqu’à « qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » (fin du roman) Ecoutez une lecture de cet extrait
Textes ayant fait l’objet d’une lecture cursive :

  • Albert Camus, préface à l’édition américaine de l’Étranger, 1955
  • Baudelaire « L’Étranger » (Le Spleen de Paris, I, « Petits Poèmes en Prose »)

Médias

  • l’Étranger lu par Albert Camus (Archives INA. Réalisateur Gérard Herzog ; producteur François Régis Bastide).
  • Le comédien Vincent Barraud dans son adaptation de l’Étranger.

Activités complémentaires

  • L’évolution du personnage de roman : du héros réaliste à la mise en question du personnage
  • Le destin absurde dans l’Étranger et le Mythe de Sisyphe

Travail de recherche : l’Etranger est-il un roman « complexe » ?

Découvrez cet enregistrement exceptionnel de la première partie de l’Étranger lue par Albert Camus (Archives INA.  Réalisateur Gérard Herzog ; producteur François Régis Bastide).

Découvrez l’Étranger lu par Michael Lonsdale (audiobook + texte) :

 

Introduction à l’Étranger
d’Albert Camus

 

Moi, j’aime ceux qui vivent aujourd’hui sur la même terre que moi.
C’est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. […]
J’ai choisi d’être innocent.

Kaliayev dans Les Justes d’Albert Camus (1949)

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Albert Camus en 1947
© Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Rédigé en pleine guerre comme le Mythe de Sisyphe, L’Étranger (1) paraîtra en juin 1942. S’il fut condamné par la critique officielle du régime de Vichy pour immoralité, ce roman « qui apparaissait lui-même comme étranger« , pour reprendre une formule célèbre de Sartre, a néanmoins connu, particulièrement après la Libération, un immense succès dont la consécration d’Albert Camus sur la scène internationale (Prix Nobel de littérature en 1957) ne sera pas étrangère. Voici comment Pierre de Boisdeffre dans son Histoire vivante de la littérature (2) présente le roman : « Le mérite de [l’Étranger] n’était pas seulement d’introduire en France l’écriture impersonnelle des romanciers américains —phrases courtes et sèches, notations brèves, succession d’actes où le Je du narrateur se confond avec l’objectif d’une caméra— mais de donner au héros absurde une résonance profondément humaine ».

Meursault, un héros paradoxal

Cette « résonance profondément humaine » est très bien illustrée par Meursault. Ce qui surprend d’emblée est en effet la psychologie assez paradoxale du héros. Comme le rappelle à ce titre Pierre-Louis Rey (3), « Meursault ne répond guère aux caractéristiques du « personnage » tel qu’on le rencontre chez Balzac. S’il a un nom, il n’a pas de prénom (on ignore comment Marie l’appelle) : les deux syllabes qui suffisent à le désigner y gagnent une valeur symbolique plus forte. On sait qu’il n’a guère de « biens » : cette pauvreté contribue à faire de lui une victime de la société ».

De fait, si Meursault est une sorte de marginal, qui semble vivre en dehors des codes qui régissent le monde et les institutions, son attitude est très bien rendue par l’écriture de Camus, dont la distance consacre l’inadéquation entre le héros et l’environnement social. Comment ne pas songer, à la lecture de ce roman, au poème célèbre de Baudelaire ?

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

En premier lieu, Meursault comme l’étranger du poème de Baudelaire ne semble pas avoir d’identité ou de fonction sociale clairement marquée : chez Baudelaire par exemple, l’aspect énigmatique et anticonformiste du personnage est rendu par ses réponses, plus déroutantes les unes que les autres, et qui lui confèrent une sorte d’hermétisme. Au statut de marginal dans le poème répond l’anonymat d’un petit employé algérois sans importance : c’est là le paradoxe de ces personnages « indéchiffrables » voués au silence et à l’incompréhension.

Mais cette impression de négativité est en outre amplifiée par le parti-pris esthétique adopté dans l’ouvrage. Le style « dépouillé » de Camus, parfois si éloigné du genre romanesque, est en effet ce qui frappe immédiatement à la lecture des premières lignes :

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. alger.1243836415.jpgJ’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit :  » Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle ».

Le silence de Meursault

Comme vous le voyez, cette façon d’ouvrir le récit, volontairement neutre (alors que l’événement raconté est bouleversant d’un point de vue affectif), produit un sentiment de malaise chez le lecteur, accentué par une syntaxe très « sèche » (phrases juxtaposées, souvent très brèves) qui, refoulant l’émotion, casse la représentation traditionnelle du personnage romanesque (4). Alain Robbe-Grillet, dans Pour un nouveau roman, faisait justement remarquer : « Combien de lecteurs se rappellent le nom du narrateur dans la Nausée ou dans l’Étranger ? » Aux réponses négatives de l’étranger chez Baudelaire répond le silence de Meursault, et son refus perpétuel de parler. Dès les premières lignes, cet aspect apparaît très explicitement :

J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit  » oui  » pour n’avoir plus à parler.

Comme on le voit, Meursault reste femé, se contentant de répondre par monosyllabes pour n’avoir pas à exprimer ses sentiments. Uri Eisenzweig (5) note à ce titre qu’ « une partie considérable de l’activité de Meursault dans la première partie du texte consiste à ne pas répondre, ou à restreindre au minimum ses réponses aux propos des gens qui l’entourent. Ainsi, en ce qui concerne Raymond qui, lui, « parle souvent« , le texte abonde —au-delà de l’impression générale de mutisme de la part de Meursault— en mentions explicites du silence de ce dernier ou, à la rigueur, du caractère court et affirmatif de ses réponses : « C’était vrai et je l’ai reconnu […] Je n’ai rien dit […] J’ai dit que ça m’était égal […] Je n’ai rien répondu […] ».

Cette parole du silence, « transparente aux choses et opaque aux significations » a été remarquablement analysée par Jean-Paul Sartre (texte ci-contre) : chez Meursault en effet, l’hermétisme des émotions (au sens d’un poème hermétique) conduit le lecteur au sentiment de l’absurde, par le fait même qu’elle le contraint à prendre ses distances avec l’histoire racontée. Ce qui est en effet surprenant dans ce roman tient au fait que, si la façon d’écrire pourrait faire penser parfois à un journal intime, l’absence de toute affectivité, de toute implication émotionnelle, remet en cause l’identification du lecteur au héros et semble annoncer la crise de la littérature dans les années Cinquante. C’est d’ailleurs un aspect clef de ce qu’on appellera les « nouveaux romanciers« , désireux de faire éclater les cadres conventionnels du récit.

Meursault, un personnage de « Nouveau roman » ?

Il est essentiel ici d’évoquer le nom de Roland Barthes pour mieux saisir le parti pris adopté par Camus. D. Kunz Westerhoff (« Ecriture blanche » et Nouveau Roman), rappelle à cet égard l’importance de Barthes « qui a instauré l’expression d’ « écriture blanche », dans Le degré zéro de l’écriture (1953), pour désigner un minimalisme stylistique caractéristique de la littérature d’après-guerre » et particulièrement de l’Étranger de Camus. Barthes écrira en particulier : « Cette parole transparente, inaugurée par l’Étranger de Camus, accomplit un style de l’absence qui est presque une absence idéale de style ». À ce titre, si Barthes voit dans l’écriture de l’Étranger un « style de l’absence », c’est que le je de la narration, en échappant précisément au narrateur lui-même, libère le récit d’une emprise lyrique.

On n’imagine pas en effet Meursault en « héros romantique », au sens conventionnel du terme. Le registre élégiaque, ou les épanchements maniérés d’un Lamartine, en précipitant le texte dans le pathétique et l’émotionnel, lui auraient certainement enlevé sa force et sa valeur. Ce qui caractérise Meursault, à la différence d’autres personnages de roman, c’est de se placer dans une attitude impersonnelle qui est le propre même d’un homme qui ne s’affirmera véritablement qu’au moment de la mort. C’est dans l’absence apparente de sentiments que se révèle la présence d’une émotion d’autant plus forte qu’elle semble mettre en question la possibilité même de l’amour humain. Rappelez-vous par exemple de la demande en mariage dans le roman :

Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : « Non. » Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit : « Naturellement. »

Comme on le voit très bien à travers cet extrait, Meursault paraît indifférent, mais derrière ce silence et cette apparente froideur se cache évidemment le message humain du roman : si Meursault semble perpétuellement distant, non seulement par rapport à l’événement raconté, mais plus fondamentalement par rapport à lui-même, c’est que la seule vraie connaissance de soi pour Camus est celle qui se fait (en se détournant du monde de la fausseté et de la lâcheté qui accablent la vie) en acceptant la mort. C’est elle qui, dans le roman, donne un caractère exemplaire à la vie, en tant que jugement de l’être sur lui-même, et qui lui fait échapper à l’absurdité de sa condition en le révélant subjectivement à lui-même, selon une conception éthique de l’existence, irréductible aux critères objectifs de la vérité.

Un roman existentiel

Alors que le Caligula de Camus par exemple se présente comme un héros nihiliste, le personnage de Meursault amène au contraire à une signification existentielle et métaphysique de l’œuvre. Aucune soif d’absolu ici qui conduirait le héros à glisser comme Caligula vers la démesure et la folie. Mais plutôt un homme « dépaysé » et déraciné. Bref, au sens propre du terme, un étranger à ses actes. On pourrait parler de passivité, d’indifférence aux autres et de cynisme à propos de Meursault, mais ce serait se méprendre sur les intentions de Camus : ce qui frappe chez Meursault bien plus que son apparente indifférence aux autres, c’est son indifférence à lui-même, qui est peut-être en même temps une lucidité, une sincérité, un total oubli de soi : il apparaît en effet bien plus désintéressé qu’égoïste.

Car si le personnage semble être littéralement « étranger », c’est pour mieux être « à l’écoute des signes du monde », dans un désir de comprendre ce qui échappe à l’entendement habituel. Il y a en effet une forte dimension symbolique chez Camus (comme chez Baudelaire) qui oriente le texte vers la question du sens : l’Étranger peut se lire comme un mystère à déchiffrer, dont le lecteur découvre progressivement la clé, et qui confère au texte une profonde valeur apologétique et morale.

Je voudrais citer ici ces propos éclairants de Jacqueline Lévi-Valensi : « Quant à l’aventure de Meursault, n’est-elle pas une fable sur la vie et la mort d’un « homme comme les autres », un « privilégié » puisqu’il vit, un « condamné » puisqu’il va mourir ? Un homme qui a fondé ses seules certitudes sur le désir, la joie des sens, l’accord avec le monde, le bonheur terrestre. « Le bonheur et l’absurde sont deux fils d’une même terre » dit le Mythe de Sisyphe […] ; Meursault ne renie ni l’un ni l’autre. Par sa révolte, il dit que le véritable crime est de vivre dans l’inconscience, le mensonge, les faux-semblants » (6).

Ce que Meursault refuse, c’est tout simplement le simulacre du monde : comme l’écrira Camus dans la préface à l’édition américaine (1955), « le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge ». Meursault donc ne « joue » pas la « comédie humaine » ou plutôt « l’inhumaine comédie ». S’il assiste à l’enterrement de sa mère sans verser de larmes, s’il accepte avec indifférence la demande en mariage de Marie, s’il ne fait preuve d’aucun remords pendant les onze mois que dure l’instruction, c’est non parce qu’il est ce « monstre », ce criminel au « cœur endurci » que décrira le procureur lors du procès, mais parce qu’il refuse, dans une attitude de « défi », de se plier au « jeu » du monde.

Comme le dit encore Camus, « il refuse de mentir. Mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le coeur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée ». Par référence à Voltaire dont vous avez étudié Candide, on pourrait ajouter que Meursault refuse de dire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». C’est ainsi que l’apparente indifférence de Meursault doit être comprise avant tout comme une révolte existentielle.

La signification philosophique du roman

De fait, il faut lire d’abord l’Étranger comme un roman humaniste qui renvoie à une souffrance de l’être. Roman humaniste mais aussi roman philosophique : Camus disait justement qu’ « un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images », et il est certain qu’en montrant des comportements dépourvus de signification, l’Étranger est révélateur d’une interrogation sur le sens de la vie, déjà esquissée dans le Mythe de Sisyphe : « Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme».

Plus simplement Camus définira l’absurde comme le « divorce entre l’homme et sa vie ». C’est de cette « confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » que naît le sentiment de l’absurde. Ainsi, l’Étranger ne se réduit pas à un contenu narratif : il est d’abord un roman existentiel. Le but en effet pour Camus est de nous amener à trouver dans la vie une vérité « profondément humaine » : l’homme peut tromper les autres mais il ne peut se tromper lui-même. Dans le Mythe de Sisyphe, Camus écrivait à ce titre : « La divine disponibilité du condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube, cet incroyable désintéressement à l’égard de tout, sauf de la flamme pure de la vie, la mort et l’absurde sont ici, on le sent bien, les principes de la seule liberté raisonnable : celle qu’un coeur humain peut éprouver et vivre ».

Ces propos, on le pressent, sont de la plus haute importance : prendre conscience de l’absurde pour Camus est presque une obligation morale ; c’est ainsi sauvegarder sa liberté en retrouvant le rapport d’unité à soi-même et au monde. Meursault doit donc disparaître, seule manière pour l’homme de donner du sens à sa vie dans un monde neutre, un monde qui a cessé d’avoir un sens, où les croyances sont détruites. La mort n’étant plus vécue comme négation mais comme révolte de l’homme contre sa condition, en faisant face jusqu’au bout à l’absurde. Comme le note Arnaud Corbic, « Cette décision de faire face à l’absurde, c’est à la fois ce que Camus, revenant à l’étymologie du terme, appelle la « ré-volte » —et sa condition d’émergence. […] la révolte apparaît comme une volonté, en tant qu’elle est « confrontement perpétuel », —c’est-à-dire acte décisoire, maintenu et assumé— de l’homme et de sa propre obscurité » (7) :

Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

Ces derniers mots résonnent comme un cri de défi ! Quoique… Le roman s’achève en effet là où commence ce que Camus a toujours frôlé en la refusant : la foi, la croyance en Dieu. À cet égard, François Chavanes dans A. Camus, Un message d’espoir (les éditions du Cerf, 1996), explique : « Camus n’est pas athée, mais dans ses principaux écrits, lorsqu’il évoque le visage de Dieu, il s’agit le plus souvent d’un Dieu tout puissant […] injuste et cruel car responsable de tous les malheurs du monde ». Les derniers mots du texte pourtant infléchissent cette vision si dure. Dans la préface à l’édition américaine, Camus écrivait que « Meursault est le seul Christ que nous méritions ».

Pour provocatrice qu’elle soit, cette affirmation n’est pas dénuée d’un sous-entendu mystique : c’est en effet le caractère pathétique de la mort comme liberté qui traverse d’un souffle brûlant les dernières lignes du texte.

« Il faut imaginer Meursault heureux »…

À ce niveau, et malgré l’état de perdition dans lequel il semble se trouver, Meursault devient véritablement libre en acceptant le jugement dernier comme une « grâce » qui préfigure obscurément l’espérance et le salut du monde. Sa condamnation à mort devient ainsi une agonie spirituelle. Comme le rappelle Camus dans la préface à l’édition américaine : « On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans l’Étranger l’histoire d’un jomme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité », c’est-à-dire pour donner un sens existentiel à la vie… Le Mythe de Sisyphe s’achevait sur ces mots : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Pour paraphraser Camus, je crois qu’on peut dire qu’ « il faut imaginer Meursault heureux »…

© Bruno Rigolt (Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, Montargis, France).
Dernière révision : dimanche 11 novembre 2012

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NOTES

(1) Je vous conseille de consulter cette page que le Greenhead College (Huddersfield, Royaume Uni) a consacrée à ‘Étranger d’Albert Camus. Vous y trouverez une biographie de l’auteur, un résumé du roman, une analyse concise mais bien faite des personnages, et des remarques utiles sur la tonalité, le style, etc. Vous pouvez également écouter ce cours en ligne proposé par l’Encyclopédie sonore : J.-Y. Guérin, « La figure de l’étranger dans l’œuvre de Camus »
(2) Pierre de Boisdeffre, Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968
(3) Pierre-Louis Rey, L’Étranger, Albert Camus, « Profil d’une œuvre », Hatier Paris 1991
(4) Les plus curieux d’entre vous écouteront cet enregistrement historique d’Albert Camus, lisant les premiers chapitres de l’Étranger. Comme vous le remarquez, l’auteur garde cette tonalité « neutre » que vous devez respecter lors de votre lecture de l’extrait à l’oral du bac. Pour une fois, il serait presque déplacé de lire le passage en introduisant une implication émotionnelle et affective qui irait contre l’intention de Camus de produire un langage de « pure notation ».


(5) Uri Eisenzweig, Les Jeux de l’écriture dans l’Étranger de Camus, Archives Albert Camus n°6, Paris Lettres modernes 1983
(6) Jacqueline Lévi-Valensi, « L’Étranger : un meurtrier innocent, » in Romans et Crimes, Dostoïevski, Faulkner, Camus, Benet. Études recueillies par Jean Bessière, Honoré Champion, Paris 1998. Page 117.
(7) Arnaud Corbic, Camus : l’absurde, la révolte, l’amour, Les Éditions de l’Atelier, Paris 2003, page 65.


 

Texte 1 : Extrait du chapitre 1 (1ère partie) “Incipit” : une nouvelle approche du récit et de ses codes : comment les choix d’écriture de Camus placent le lecteur au cœur de l’absurde.

→ Ecoutez une lecture de cet extrait 

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » II n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

J’ai pris l’autobus à deux heures. II faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit: « On n’a qu’une mère ». Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.  J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler.

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Texte 2 : Extrait du chapitre 5 (1ère partie) “La demande en mariage” : le “degré zéro” de l’écriture et de la conscience.
→ Ecoutez une lecture de cet extrait

Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : « Non ». Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit: « Naturellement. »
Elle s’est demandé alors si elle m’aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point.
Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j’étais bizarre, qu’elle m’aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n’ayant rien à ajouter, elle m’a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu’elle voulait se marier avec moi. J’ai répondu que nous le ferions dès qu’elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m’a dit qu’elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j’y avais vécu dans un temps et elle m’a demandé comment c’était. Je lui ai dit: « C’est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. »
Puis nous avons marché et traversé la ville par ses grandes rues. Les femmes étaient belles et j’ai demandé à Marie si elle le remarquait. Elle m’a dit que oui et qu’elle me comprenait. Pendant un moment, nous n’avons plus parlé. Je voulais cependant qu’elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions dîner ensemble chez Céleste. Elle en avait bien envie, mais elle avait à faire. Nous étions près de chez moi et je lui ai dit au revoir. Elle m’a regardé: « Tu ne veux pas savoir ce que j’ai à faire? » Je voulais bien le savoir, mais je n’y avais pas pensé et c’est ce qu’elle avait l’air de me reprocher. Alors, devant mon air empêtré, elle a encore ri et elle a eu vers moi un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche.

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Texte 3 : Extrait du chapitre 6 (fin de la 1ère partie) “Le meurtre de l’Arabe” : le soleil comme destin tragique.
→ Ecoutez une lecture de cet extrait

Au bout d’un moment, je suis retourné vers la plage et je me suis mis à marcher.
C’était le même éclatement rouge. Sur le sable, la mer haletait de toute la respiration rapide et étouffée de ses petites vagues. Je marchais lentement vers les rochers et je sentais mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s’appuyait sur moi et s’opposait à mon avance. Et chaque fois que je sentais son grand souffle chaud sur mon visage, je serrais les dents, je fermais les poings dans les poches de mon pantalon, je me tendais tout entier pour triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu’il me déversait. A chaque épée de lumière jaillie du sable, d’un coquillage blanchi ou d’un débris de verre, mes mâchoires se crispaient. J’ai marché longtemps.
Je voyais de loin la petite masse sombre du rocher entourée d’un halo aveuglant par la lumière et la poussière de mer. Je pensais à la source fraîche derrière le rocher. J’avais envie de retrouver le murmure de son eau, envie de fuir le soleil, l’effort et les pleurs de femme, envie enfin de retrouver l’ombre et son repos. Mais quand j’ai été plus près, j’ai vu que le type de Raymond était revenu. II était seul. Il reposait sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher, tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe fumait dans la chaleur. J’ai été un peu surpris. Pour moi, c’était une histoire finie et j’étais venu là sans y penser.
Dès qu’il m’a vu, il s’est soulevé un peu et a mis la main dans sa poche. Moi, naturellement, j’ai serré le revolver de Raymond dans mon veston. Alors de nouveau, il s’est laissé aller en arrière, mais sans retirer la main de sa poche. J’étais assez loin de lui, à une dizaine de mètres. Je devinais son regard par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus souvent, son image dansait devant mes yeux, dans l’air enflammé. Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant. A l’horizon, un petit vapeur est passé et j’en ai deviné la tache noire au bord de mon regard, parce que je n’avais pas cessé de regarder l’Arabe.
J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.

Le comédien Vincent Barraud dans son adaptation de l’Etranger
(pour visionner le passage présenté à l’examen, faites défiler le curseur à 5:31)

Par son interprétation, le comédien parvient très bien à montrer à la fois la confusion de l’esprit de Meursault, son trouble, et en même temps la précision avec laquelle il cherche à se remémorer son acte.
Importance du sentiment de « déchirement » et d’absurdité, qui correspond à l’aspect « charnière » de ce passage : on voit très bien que Vincent Barraud donne la possibilité au spectateur de s’identifier à Meursault par le naturel de l’interprétation. Le jour de l’oral, insistez sur cette transposition visuelle où la force du jeu d’acteur rejoint parfaitement le style littéraire de Camus dans ce passage.
Voici ce qui avait été dit du spectacle en  2009 (dans la Presse, mais vous pouvez vous approprier ces jugements) :
« Scénographie, Décor  et Costume :
Pour accompagner Meursault dans ce voyage dans le temps et les autres : quatre chaises et un carré dessiné avec du sable.
Ce carré est la cellule, la morgue, le tribunal… le lieu où les choses arrivent, y pénétrer n’est jamais anodin pour lui… Il est scène dans la scène.
Les chaises dessinent l’espace, Meursault les utilise au gré du chemin, elles sont des restes de mémoire, les ombres du souvenir, les autres passagers de ce voyage initiatique, il leur parle, elles l’accueillent, deviennent grilles de prétoire, jurés ou vieillards.
Cette scénographie volontairement dépouillée, cisèle l’image, met en valeur les lignes, le corps, l’objet et la relation des uns par rapport aux autres…
Vincent Barraud est seul sur scène avec 4 chaises, au milieu et autour d’un carré dessiné par une ligne de sable, qui se déconstruit au fil du texte, à l’image de Meursault qui s’ouvre « à l’indifférence du monde » et accepte froidement son destin. Le texte d’Albert Camus est magnifié par la diction posée de l’acteur… Il EST Meursault… De la mort de sa mère à son procès, où tout l’accable et sa mort sur l’échafaud, face à « la haine » des hommes, on reste accrochés aux lèvres de Vincent Barraud et littéralement portés par son récit. »

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Texte 4 : Extrait du chapitre 4 (2ème partie) “La plaidoirie de l’avocat” : une caricature de la justice.
→ Ecoutez une lecture de cet extrait

L’après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l’air épais de la salle et les petits éventails multicolores des jurés s’agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. A un moment donné, cependant, je l’ai écouté parce qu’il disait: « Il est vrai que j’ai tué ». Puis il a continué sur ce ton, disant  « je » chaque fois qu’il parlait de moi. J’étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté: « Tous les avocats font ça. » Moi, j’ai pensé que c’était m’écarter encore de l’affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j’étais déjà très loin de cette salle d’audience. D’ailleurs, mon avocat m’a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m’a paru qu’il avait beaucoup moins de talent que le procureur. « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l’éminent représentant du ministère public, j’ai trouvé quelque chose et je puis dire que j’y ai lu à livre ouvert. » II y avait lu que j’étais un honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l’employait, aimé de tous et compatissant aux misères d’autrui. Pour lui, j’étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu’il l’avait pu. Finalement j’avais espéré qu’une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer. « Je m’étonne, messieurs, a-t-il ajouté, qu’on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s’il fallait donner une preuve de l’utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c’est l’Etat lui-même qui les subventionne. » Seulement, il n’a pas parlé de l’enterrement et j’ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j’ai eu l’impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige. A la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l’espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d’un marchand de glace a résonné jusqu’à moi. J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies: des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d’inutile en ce lieu m’est alors remonté à la gorge et je n’ai eu qu’une hâte, c’est qu’on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C’est à peine si j’ai entendu mon avocat s’écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d’égarement, et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel. La cour a suspendu l’audience et l’avocat s’est assis d’un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J’ai entendu: « Magnifique, mon cher. » L’un d’eux m’a même pris à témoin: « Hein? » m’a-t-il dit. J’ai acquiescé, mais mon compliment n’était pas sincère, parce que j’étais trop fatigué.

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Extrait du chapitre 5 (2ème partie) “Excipit” : la mort comme révélation de l’homme à lui-même.
→ Ecoutez une lecture de cet extrait

Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent.
Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un «fiancé», pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette
grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

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Lectures complémentaires

Baudelaire « l’Étranger »
(Le Spleen de Paris, I, Petits Poèmes en Prose)

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Albert Camus, préface à l’édition américaine de l’Étranger, 1955

« J’ai résumé l’Etranger, il y a très longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale: Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple, il refuse de mentir. Mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu’il regrette son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu’il éprouve à cet égard plus d’ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne.

Meursault pour moi n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombre. Loin d’être privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l’anime, la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi ne sera jamais possible.

On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans l’Étranger l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. »

Albert Camus, extrait du Mythe de Sisyphe (1942)

Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. Si l’on en croit Homère, Sisyphe était le plus sage et le plus prudent des mortels.

Selon une autre tradition cependant, il inclinait au métier de brigand. Je n’y vois pas de contradiction. Les opinions diffèrent sur les motifs qui lui valurent d’être le travailleur inutile des enfers. On lui reproche d’abord quelque légèreté avec les dieux. Il livra leurs secrets […].

On dit encore que Sisyphe étant près de mourir voulut imprudemment éprouver l’amour de sa femme. Il lui ordonna de jeter son corps sans sépulture au milieu de la place publique. Sisyphe se retrouva dans les enfers. Et là, irrité d’une obéissance si contraire à l’amour humain, il obtint de Pluton la permission de retourner sur la terre pour châtier sa femme. Mais quand il eut de nouveau revu le visage de ce monde, goûté l’eau et le soleil, les pierres chaudes et la mer, il ne voulut plus retourner dans l’ombre infernale. Les rappels, les colères et les avertissements n’y firent rien. Bien des années encore, il vécut devant la courbe du golfe, la mer éclatante et les sourires de la terre. Il fallut un arrêt des Dieux. Mercure vint saisir l’audacieux au collet et l’ôtant à ses joies, le ramena de force aux enfers où son rocher était tout prêt.
Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime . Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale , la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend vers la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des Dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches, et ce destin n’en est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des Dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devrait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas destin qui ne se surmonte par le mépris.

[…] Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.


 

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Séquence 3

La crise de la société et de ses valeurs à travers le personnage de théâtre

Objet d’étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIe siècle à nos jours

Problématique : Dans quelle mesure le théâtre, en tant que phénomène social, donne-t-il au personnage un statut extra-scénique de témoin de son temps ?

Première partie : exposé

Seconde partie : entretien

Textes ayant fait l’objet d’une lecture analytique (groupement de textes) :

  1. Molière, Le Tartuffe ou l’imposteur (1669), acte I, scène 5 (extrait : vers 270-300)
    Depuis : « Depuis « ORGON – Mon frère, vous seriez charmé de le connaître. » jusqu’à « Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. »
  2. Musset, Lorenzaccio (1834), acte III, scène 3 (extrait)
    Depuis « Philippe – Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie » jusqu’à « les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »
  3. Albert Camus, Caligula (1944), acte I, scène 8 (extrait)
    Depuis « Ecoute bien. Premier temps » jusqu’à « S’il le faut, je commencerai par toi. »
  4. Samuel Beckett, En attendant Godot (1952), scène d’exposition (extrait)
    Depuis « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » jusqu’à « Il n’y a rien à voir. »
  5. Samuel Beckett, En attendant Godot (1952), fin de la pièce (extrait)
    Depuis « Comme la veille et sans doute les jours précédents, Godot a envoyé un messager à Vladimir et Estragon pour leur annoncer sa venue du lendemain… » jusqu’à « ESTRAGON : Allons-y. Ils ne bougent pas. »

Textes ayant fait l’objet d’une lecture cursive :

  • Œuvre intégrale : En attendant Godot

Activités complémentaires :

  • Les élèves ont visionné le Tartuffe mis en scène par Jacques Charon (Comédie Française, 1973) et réfléchi aux choix de mise en scène
  • Recherches documentaires sur le théâtre de l’absurde en France
  • Les élèves ont travaillé sur plusieurs thèmes d’En attendant Godot: l’insignifiance, l’attente, la parole et le sens, la dérision du théâtre traditionnel.

Travaux de recherche :

Documents sonores :

Ionesco lisant La Cantatrice chauve (La Voix de l’auteur LVA 11. 33 1/3 rpm, 30cm. Les Chefs-d’œuvre du théâtre. Pièce lue par l’auteur pour ses amis. Enregistré à Paris par Véga, 1961).
Pour télécharger la pièce au format .mp3, cliquez ci-dessous :

TEXTES

Lecture analytique n°1 : Molière, Le Tartuffe ou l’imposteur (1669), acte I, scène 5
Depuis « ORGON – Mon frère, vous seriez charmé de le connaître » jusqu’à « Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer »

ORGON

Mon frère, vous seriez charmé de le connaître,
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
C’est un homme… qui… ha !… un homme… un homme enfin.
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m’en soucierais autant que de cela.

CLÉANTE

Les sentiments humains, mon frère, que voilà !

ORGON

Ha! Si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attirait les yeux de l’assemblée entière
Par l’ardeur dont au Ciel il poussait sa prière ;
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
Et baisait humblement la terre à tous moments;
Et lorsque je sortais, il me devançait vite,
Pour m’aller à la porte offrir de l’eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
Et de son indigence, et de ce qu’il était,
Je lui faisais des dons; mais avec modestie
Il me voulait toujours en rendre une partie.
« C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié. »
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.

  • Pour visionner précisément le passage présenté à l’EAF, cliquez ici ou faites défiler le curseur jusqu’à 14:24

  • Sur les mises en scène modernes de Tartuffe (Louis Jouvet, 1950 ; Roger Planchon 1962), voir cette page.

Lecture analytique n°2 : Musset, Lorenzaccio (1834), acte III, scène 3 (extrait)
Depuis « Philippe – Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, pourquoi le commets-tu ? » jusqu’à « dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »

  • Pour en apprendre davantage sur Lorenzaccio, voyez cette présentation de la pièce (Source : Magister.com).
  • Sur le passage présenté à l’EAF, vous pouvez compléter votre analyse par cette lecture analytique  (Source : etudes-litteraires.com). Voyez aussi cette page.

PHILIPPE

Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, pourquoi le commets-tu ?

LORENZO

Tu me demandes cela en face ? Regarde-moi un peu. J’ai été beau, tranquille et vertueux.

PHILIPPE

Quel abîme ! Quel abîme tu m’ouvres !

LORENZO

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno ? Veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette (Il frappe sa poitrine), il n’en sorte aucun son ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte ? Et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j’aime le vin, le jeu et les filles ; comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche ; j’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis et qui il est. Dieu merci ! C’est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire ; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Erostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête, en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre ; dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

  • Pour visionner précisément le passage présenté à l’EAF, cliquez ici (interprétation magistrale avec Gérard Philipe) ou faites défiler le curseur jusqu’à 07:54

Voyez cette page sur les mises en scène célèbres de Lorenzaccio. Intéressez-vous particulièrement à ces mises en scène :

  • mise en scène d’Armand d’Artois (Théâtre de la Renaissance : 3/12/1896), avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre : pièce tronquée, abandon de la dimension politique. L’accent au contraire est mis sur la destinée individuelle du héros.
  • mise en scène de Gérard Philipe (Palais des Papes, Avignon/Théâtre National Populaire : 15/07/1952
    + 99 représentations de 1953 à 1959), avec Gérard Philipe dans le rôle-titre : importance accordée à la fois dimension individuelle du héros romantique et à la dimension politique et collective de la pièce.
  • mise en scène de Guy Rétoré (Théâtre de l’Est parisien, 14/10/1969), avec Gérard Desarthe dans le rôle-titre : fortement influencée par le contexte idéologique de Mai 68, la mise en scène fait de Lorenzaccio un héros absurde qui n’a plus rien de romantique. Voyez cette page qui comporte de nombreuses reproductions de  documents d’époque.

Lecture analytique n°3 : Albert Camus, Caligula, acte I, scène 8 (extrait) :
Depuis « Ecoute bien. Premier temps : » jusqu’à « S’il le faut, je commencerai par toi. »

Caligula s’assied près de Caesonia.

CALIGULA
Ecoute bien. Premier temps : tous les patriciens, toutes les personnes de l’empire qui disposent de quelque fortune – petite ou grande, c’est exactement la même chose – doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en faveur de l’Etat.

L’INTENDANT
Mais, César…

CALIGULA
Je ne t’ai pas encore donné la parole. A raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement.

A l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.

CÆSONIA, se dégageant.
Qu’est-ce qui te prends?

CALIGULA, imperturbable.
L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu’elles n’en ont point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit. (Rudement, à l’intendant.) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.

L’INTENDANT
César, tu ne te rends pas compte…

CALIGULA
Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S’il le faut, je commencerai par toi.

 → Voyez cette page sur la mise en scène de Stéphane Olivié-Bisson au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet (5/2/2011).

Lecture analytique n°4 : Samuel Beckett, En attendant Godot, scène d’exposition (extrait) :
Depuis « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » jusqu’à « ESTRAGON : Il n’y à rien à voir. »

Route à la campagne, avec arbre. Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence.
Même jeu.
Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau). – Rien à faire.

VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées). – Je commence à le croire. (il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant. Vladimir, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (il se recueille, songeant au combat).
À Estragon. – Alors, te revoilà, toi.

ESTRAGON. – Tu crois ?

VLADIMIR. – Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

ESTRAGON. – Moi aussi.

VLADIMIR. – Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (Il tend la main à Estragon.)

ESTRAGON (avec irritation). – Tout à l’heure, tout à l’heure. Silence.

VLADIMIR (froissé, froidement). – Peut-on savoir où Monsieur a passé la nuit ?

ESTRAGON. – Dans un fossé.

VLADIMIR (épaté). – Un fossé ? Où ça ?

ESTRAGON (sans geste). – Par là.

VLADIMIR. – Et on ne t’a pas battu ?

ESTRAGON. – Si… Pas trop.

VLADIMIR. – Toujours les mêmes.

ESTRAGON – Les mêmes ? Je ne sais pas. Silence.

VLADIMIR. – Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision.) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.

ESTRAGON (piqué au vif). – Et après ?

VLADIMIR (accablé). – C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

ESTRAGON. – Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

VLADIMIR. – La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant Il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu‘est-ce que tu fais ?

ESTRAGON. – Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?

VLADIMIR. – Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.

ESTRAGON (faiblement). – Aide-moi !

VLADIMIR. – Tu as mal ?

ESTRAGON. – Mal ! Il me demande si j’ai mal !

VLADIMIR (avec emportement). – Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi, je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.

ESTRAGON. – Tu as eu mal ?

VLADIMIR. – Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !

ESTRAGON (pointant l’index). – Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.

VLADIMIR (se penchant). – C’est vrai. (il se boutonne.) Pas de laisser aller dans les petites choses.

ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

VLADIMIR (rêveusement). – Le dernier moment. (il médite.) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

ESTRAGON. – Tu ne veux pas m’aider ?

VLADIMIR. – Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.)

Comment dire ? Soulagé et en même temps-. (Il cherche) épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure.

Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) – Alors ?

ESTRAGON. – Rien.

VLADIMIR. – Fais voir.

ESTRAGON. – Il n’y a rien à voir.


En attendant Godot
(réalisation : Walter D. Asmus, 1989. Estragon : Jean-François Balmer ; Vladimir : Rufus)

Lecture analytique n°5 : Samuel Beckett, En attendant Godot, scène finale (extrait) :
Depuis « Comme la veille et sans doute les jours précédents, Godot a envoyé un messager à Vladimir et Estragon pour leur annoncer sa venue du lendemain… »  jusqu’à « ESTRAGON : Allons-y. Ils ne bougent pas. »

Pour visionner le passage sur Youtube, cliquez ici.

Comme la veille et sans doute les jours précédents, Godot a envoyé un messager à Vladimir et Estragon pour leur annoncer sa venue du lendemain…

Estragon : Qu’est-ce que tu as ?
Vladimir
: Je n’ai rien.
Estragon
: Moi je m’en vais.
Vladimir
: Moi aussi.
Silence.
Estragon : Il y avait longtemps que je dormais ?
Vladimir : Je ne sais pas.
Silence.
Estragon : Où irons-nous ?
Vladimir
: Pas loin.
Estragon : Si si, allons-nous-en loin d’ici !
Vladimir : On ne peut pas.
Estragon : Pourquoi ?
Vladimir : Il faut revenir demain.
Estragon : Pour quoi faire ?
Vladimir : Attendre Godot.
Estragon : C’est vrai. (Un temps.) Il n’est pas venu ?
Vladimir : Non.
Estragon : Et maintenant il est trop tard.
Vladimir : Oui, c’est la nuit.
Estragon : Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ?
Vladimir : Il nous punirait. (Silence. Il regarde l’arbre.) Seul l’arbre vit.
Estragon : (regardant l’arbre): Qu’est-ce que c’est ?
Vladimir : C’est l’arbre.
Estragon : Non, mais quel genre?
Vladimir : Je ne sais pas. Un saule.
Estragon : Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l’arbre. Ils s’immobilisent devant. Silence.) Et si on se pendait ?
Vladimir : Avec quoi ?
Estragon : Tu n’as pas un bout de corde ?
Vladimir : Non.
Estragon : Alors on ne peut pas.
Vladimir : Allons-nous-en.
Estragon : Attends, il y a ma ceinture.
Vladimir : C’est trop court.
Estragon : Tu tireras sur mes jambes.
Vladimir : Et qui tirera sur les miennes ?
Estragon : C’est vrai.
Vladimir : Fais voir quand même. (Estragon dénoue la corde qui maintient son pantalon. Celui-ci, beaucoup trop large, lui tombe autour des chevilles. Ils regardent la corde.) A la rigueur ça pourrait aller. Mais est-elle solide ?
Estragon : On va voir. Tiens.
Ils prennent chacun un bout de la corde et tirent. La corde se casse. Ils manquent de tomber.
Vladimir : Elle ne vaut rien.
Silence.
Estragon : Tu dis qu’il faut revenir demain ?
Vladimir : Qui.
Estragon : Alors on apportera une bonne corde.
Vladimir : C’est ça.
Silence.
Estragon : Midi.
Vladimir : Oui.
Estragon : Je ne peux plus continuer comme ça.
Vladimir : On dit ça.
Estragon : Si on se quittait ? Ça irait peut-être mieux.
Vladimir : On se pendra demain. (Un temps) A moins que Godot ne vienne.
Estragon : Et s’il vient.
Vladimir : Nous serons sauvés.
Vladimir enlève son chapeau – celui de Lucky – regarde dedans, y passe la main, le secoue, le remet.
Estragon : Alors on y va ?
Vladimir : Relève ton pantalon.
Estragon : Comment ?
Vladimir :- Relève ton pantalon.
Estragon : Que j’enlève mon pantalon
Vladimir : Relève ton pantalon.
Estragon : C’est vrai.
Il relève son pantalon. Silence.
Vladimir : Alors on y va?
Estragon : Allons-y.
Ils ne bougent pas.

Pour visionner le passage présenté à l’oral, faites avancer le curseur à 1:01:55


Séquence 4

La poésie, entre désillusion et engagement

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens du Moyen-Âge à nos jours

Problématique : Dans quelle mesure les poètes, en se servant des mots ou des images pour faire naître l’émotion ou transgresser l’ordre établi, établissent-ils des rapports inédits entre des réalités et modifient-ils ainsi notre vision du monde ?

Première partie : exposé

Seconde partie : entretien

Textes ayant fait l’objet d’une lecture analytique (groupement de textes) :

  1. Charles Baudelaire, « L’Albatros », 1859
  2. Stéphane Mallarmé, « Brise marine », 1865
  3. Guillaume Apollinaire, « Océan de Terre », 1915
  4. Jacques Prévert, « Barbara », 1945

Textes ayant fait l’objet d’une lecture cursive :

  • Textes et documents complémentaires :
    Apollinaire, « Lueur des tirs », in Poèmes de la paix et de la guerre, 1913-1916

 Médias :

Activités complémentaires :

Les élèves ont préparé une anthologie poétique sur le thème de leur choix.

Histoire des Arts : Caspar David Friedrich, « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » (1818).

friedrich4.1244031330.jpgCaspar David Friedrich (1774-1840), “Le voyageur contemplant une mer de nuages”, 1818
(Hambourg, Kunsthalle)

Lisez impérativement pour l’EAF les cours suivants :

  • Le Romantisme
    Présentation du support de cours : la crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une révolution générale de l’âme humaine. Cette véritable « école du désenchantement » selon l’expression de Paul Bénichou n’est rien d’autre qu’une immense rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Le but de ce support de cours est d’aider les étudiant(e)s à mieux comprendre les enjeux cruciaux de ce mouvement.
  • Esprit nouveau et Symbolisme
    Présentation du support de cours : comme le mot l’indique, la poésie symboliste puise dans l’imaginaire des symboles pour construire ses œuvres. Les sensations et les impressions sont favorisées plutôt que les descriptions trop concrètes ou trop réalistes, car la poésie symboliste proclame le pouvoir de l’Esprit sur les sens, de l’art sur la nature, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel.
    Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduira les auteurs à une volonté de recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. C’est pourquoi la poésie symboliste se plaît à déchiffrer les mystères du monde grâce à des symboles qui restent inaccessibles au non initié.

– Lecture analytique n°1 : Charles Baudelaire, « L’albatros » (1857)

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

___________

Pour aller plus loin…

  • Une excellente lecture orale de « l’Albatros » :

Intertextualité :

– “l’Étranger” de Baudelaire (Lecture analytique de ce texte en cliquant ici)

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages! »

Outre la lecture analytique proposée et distribuée en cours, il existe sur Internet plusieurs ressources consacrées à « L’Albatros » de Baudelaire. Par exemple, vous pourrez consulter ces pages :

 

– Lecture analytique n°2 : Mallarmé « Brise marine » (1865)

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Pour aller plus loin…

  • Consultez ici la lecture analytique du poème (distribuée également en cours)
  • Oral du Bac : téléchargez puis écoutez cette très belle lecture de “Brise marine” par le comédien Paul-Emile Deiber.
  • Questions possibles pour l’entretien lors de l’oral de l’EAF :
    • Expliquez le conflit entre la vie et l’art dans ce poème.
    • Rapprochez “Brise marine” de “l’Albatros” (pensez aussi à lire “l’Étranger”).
    • Que symbolisent précisément la mer et le ciel dans ce poème ?
    • Comment interprétez-vous le dernier vers du texte ?
    • Repérez et commentez les expressions qui expriment le refus du social dans le texte.
    • Pour enrichir votre troisième axe, je vous suggère de comparer les différentes versions de “Brise marine”, en montrant par exemple que les révisions successives du manuscrit sont une bonne illustration de la définition que Mallarmé a donnée de la poésie : “La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence”.
 
 

Pour aller plus loin : lire « Le Bateau ivre » de Rimbaud

  • Présentation très claire et simple du « Bateau ivre »
  • Lexique et interprétations
  • « Le Bateau ivre », de par sa structure, se prête très bien à une lecture linéaire. Il en existe de grande qualité mises en ligne sur Internet, en particulier celle-ci.
  • Je vous recommande d’écouter très attentivement la lecture magistrale qu’a effectuée Gérard Philippe de ce poème.

Lecture commentée de la “Lettre du Voyant” de Rimbaud.
Hypothèses de lecture :
Rimbaud rédige « La lettre du voyant » le 15 mai 1871. Adressée à son professeur de Français Paul Demeny, ce texte permet à Rimbaud de définir une nouvelle conception de la poésie. En premier lieu, l’auteur dresse un sévère réquisitoire contre les adeptes de la poésie traditionnelle, accusés de n’être que des « versificateurs ». Rimbaud parle même « d’innombrables générations idiotes ». Par opposition, il assigne à la poésie trois objectifs :

1) Tout d’abord, en affirmant que « je est un autre », Rimbaud fortement influencé par la découverte de l’inconscient, pense que le poète doit s’ouvrir à la richesse du monde ainsi qu’à la complexité du « moi ».

2) Selon l’auteur, le poète doit également « se faire voyant » : cette expression signifie que le poète doit dépasser les apparences afin de voir l’invisible pour avoir la révélation de l’inconnu, c’est-à-dire voir le monde comme il n’a jamais été vu. Comme il le dira dans « Le Bateau ivre » rédigé la même année : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

3) Enfin, Rimbaud estime que la véritable mission de la poésie est d’être un « raisonné dérèglement de tous les sens » : par cet oxymore, le jeune « poète maudit » veut dire qu’il faut inventer une nouvelle langue, débarrassée des contraintes poétiques traditionnelles, comme il le rappelait au début de sa lettre.

Par ses idées novatrices et son tempérament rebelle, Rimbaud influencera considérablement le mouvement surréaliste qui succédera au Symbolisme dans la première moitié du vingtième siècle.

  • Les citations suivantes sont à connaître :
    – « Car Je est un autre »
    – « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend.
    – « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. »
    – Le poète est « le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! »
  • Entraînement au BAC :  je vous conseille d’écouter cette conférence du grand poète Yves Bonnefoy dans laquelle il livre ses réflexions sur la poésie (source : Canal-U, Université de tous les savoirs. Année : 2000). Passez la présentation et faites défiler le curseur pour écouter à partir de 02:10.

Pour écouter cette conférence directement sur le site Canal-U, cliquez ici.

Lecture analytique n° 3 : Guillaume Apollinaire, « Océan de Terre » (1915)

Présentation du texte

Le contexte évoqué dans ce poème est celui de la Première guerre mondiale. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes rassemblés ultérieurement sous le titre Calligrammes. Daté de décembre 1915 et repris dans Calligrammes avec une dédicace à Giorgio de Chirico, « Océan de Terre » est sans doute le poème le plus énigmatique et le plus hermétique de la section « Lueurs des tirs » (qui en comporte 15). L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique… 

Bien que s’inscrivant dans le courant de la tradition lyrique, Apollinaire est un poète profondément original, comme en témoigne ce texte, très représentatif des mouvements artistiques qui ont renouvelé la poésie au début du vingtième siècle. En cherchant de nouvelles voies pour l’expression poétique, le jeune Apollinaire annonce le Surréalisme et décrit, derrière les images novatrices et presque « juvéniles » que la guerre lui inspire (« les avions pondent des œufs« ) la dégradation morale et physique des soldats dans les tranchées (« Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs »). 

Mais, comme il a été justement dit, Apollinaire « explore une réalité dont il tend à faire, malgré la présence constante du danger, un espace de joie, saturé de détonations, de bruissements et de frémissements, tout un monde de sensations nouvelles qui le projettent sur la scène d’un théâtre d’opérations littéralement surréelles. Témoin de l’horreur dans ces frontières mouvantes creusées à même la terre, Apollinaire en devient le poète inimitable. […]  La boue, le froid, la privation, il les voit. La peur, la promiscuité, la violence, il les connaît. Mais il fait le choix de la transfiguration. Ses Illuminations à lui, ce sont les Lueurs des tirs, dans l’éblouissement des images et des sons ». |1|

1. Dominique de Villepin, Hôtel de l’insomnie, Paris Plon 2008.

Océan de Terre
(rédigé en décembre 1915 et publié dans le numéro 12 de la revue Nord-Sud en février 1918)

À Giorgio De Chirico*

J’ai bâti une maison au milieu de l’Océan
Ses fenêtres sont les fleuves qui s’écoulent de mes yeux
Des poulpes¹ grouillent partout où se tiennent les murailles
Entendez battre leur triple cœur¹ et leur bec cogner aux vitres
______Maison humide
______Maison ardente
______Saison rapide
______Saison qui chante²
___Les avions pondent des œufs
___Attention on va jeter l’ancre
Attention à l’encre que l’on jette
Il serait bon que vous vinssiez³ du ciel
Le chèvrefeuille du ciel grimpe4
Les poulpes¹ terrestres palpitent
Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs
Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles
Autour de la maison il y a cet océan que tu connais5
Et qui ne se repose jamais

Calligrammes (Poèmes de la paix et de la guerre, 1913-1916),
Section : Lueurs des tirs, 1916
→ Pour feuilleter le recueil Calligrammes, cliquez ici.

Chirico portrait d'ApollinaireGiorgio de Chirico, « Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire » (1914)

|*| « En 1914, Chirico représenta Apollinaire sous forme de silhouette sur fond de fenêtre. Sur la tempe du poète il dessina un cercle blanc. Apollinaire partit bientôt au front et fut blessé à l’endroit indiqué d’un cercle sur la toile. Pour lui Chirico était un visionnaire, capable de voir l’avenir. Guillaume Apollinaire lui-même, bien qu’étant un fervent apôtre du cubisme, se soumit au secret romantique des toiles de Chirico. Il lui écrivit ces vers qui étaient déjà un prototype de surréalisme en littérature et les intitula Océan de terre. »
Source : Nathalia Brodskaïa, Le Surréalisme : genèse d’une œuvre, page 11. Parkstone 2009.

1. L’image du poulpe hante l’imaginaire du poète, comme l’expliquent remarquablement Anne Hyde Greet et S. I. Lockerbie dans une édition américaine de Calligrammes (University of California Press Berkeley, 1980). Voyez impérativement cette page et les suivantes (en Anglais, mais aisément traduisibles).

2. « Les vers 5-8 de « Océan de terre » […] donnent une impression de vitesse par leur rythme (quadrisyllabes et anaphores) ainsi que par leur contenu : les deux premiers vers, où pluie et soleil se succèdent soudainement, illustrent un changement de saison, changement dont la rapidité est soulignée ensuite. De même, l’antithèse des vers 5 et 6 illustre bien le contraste entre l’humidité des tranchées et le feu des tirs continus. »
Source : Philipp Rehage, « Le Cercle comme image du temps dans Calligrammes« , Que Vlo-Ve ? Série 3 No 26 avril-juin 1997  pages 49-60.

3. verbe « venir » conjugué à l’imparfait du subjonctif.

4. « le chèvrefeuille grimpe » : l’image pourrait suggérer « la fumée s’élevant après un bombardement aérien » (source).

5. « Que tu connais » : le poème a été rédigé en décembre 1915, mais ce n’est que plus tard qu’Apollinaire le dédicacera dans Calligrammes au peintre Giorgio de Chirico. Donc il s’agit plus vraisemblablement ici d’une adresse à Madeleine Pagès avec qui le poète entretiendra à partir du 15 avril 1915 une correspondance nombreuse et passionnée (voir en particulier cet article : http://crises.upv.univ-montp3.fr/files/2013/01/Guillaume-Apollinaire.pdf).

– Lecture analytique n°4 : Jacques Prévert, « Barbara »

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
É panouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Exploitez prioritairement la lecture analytique faite en classe. Vous pourrez également consulter cette page.


Eléments de corrigé : EAF 2015

Question

Le sujet comportait trois textes se situant à la fin des pièces (dénouement pour Le Roi se meurt et Le Tigre bleu de l’Euphrate), tous très denses, et se référant à un thème difficile à appréhender : la représentation de la mort sur scène. Le drame se réalisant sur scène, les choix dramaturgiques avaient donc pour but de donner l’illusion de cette réalité vraie et de faire accepter au public de toutes les époques un aspect inacceptable de la condition humaine : la mort.

Tous les extraits évoquent la mort légendaire du héros. Dans les deux premiers textes, le récit se fait par la bouche d’un confident (Théramène, ami d’Hippolyte, ou Marguerite épouse du roi), ce qui en accentue le caractère pathétique. Le dernier extrait au contraire présente un monologue particulièrement lyrique le locuteur mourant s’adresse à une figure abstraite, la Mort.

Tous les textes mettent au premier plan les sentiments (horreur, crainte, pitié, douleur) au-delà des actions épiques : l’exposé de la souffrance physique ou morale amène en effet le lecteur à éprouver de la pitié pour les personnages. Le texte de Racine, même s’il s’inscrit dans le Classicisme, est marqué par une forte exagération et se déroule sur un rythme rapide visant à rendre le spectacle impressionnant grâce au procédé de l’hypotypose : violence du combat, présence du sang. Noter le champ lexical de la souffrance (« votre malheureux fils/Traîné par les chevaux », « Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie ») : le récit d’Hippolyte s’inscrit à ce titre dans une progression dramatique où le passé composé, par sa valeur d’accompli, fait revivre ce qu’a vu le témoin (« J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils… »). Importance des verbes de mouvement + tonalité hyperbolique. Tout l’extrait donne par ailleurs au spectateur l’impression d’assister véritablement à la scène (registre fantastique, champ lexical de l’ouïe et de la vue). Le récit de Théramène se termine sur les paroles, citées au style direct, de l’agonisant qui rappelle l’injustice de la fatalité : « Le ciel m’arrache une innocente vie ». On peut noter enfin la solitude du personnage (« Hippolyte lui seul ») conformément à l’idéal classique du héros valeureux, brave et noble.

Même si le texte d’Eugène Ionesco s’inscrit dans la perspective culturelle du Théâtre de l’absurde, il introduit ici un profond lyrisme, lié à l’évocation de la mort : comprenant qu’il va mourir (alors qu’il se croyait immortel), Bérenger 1er, personnage grotesque et autoritaire, représente ici l’être humain confronté au tragique de la condition humaine. Marguerite, son épouse, l’accompagne tel un passeur (cf. le mythe antique de Charon, le nocher des enfers) dans ce chemin en lui donnant des conseils sous forme d’ordres : tout au long du passage, elle fait preuve en effet d’une grande autorité et son comportement rappelle, d’une certaine manière, celui des personnages des tragédies classiques : elle veille à ce que le roi quitte le monde en triomphant (« vas-y », « marche tout seul », « avance », « escalade la barrière ») devant les menaces (« Loup n’existe plus », « n’existez plus » « évanouissez-vous », etc.).

Enfin, Laurent Gaudé, romancier, novelliste et dramaturge contemporain, propose dans ce monologue en vers libres une réflexion sur l’homme confronté à la finitude. La narration est parcourue d’un souffle incantatoire et l’on y retrouve les caractéristiques stylistiques de l’épopée : le point de vue interne fait entendre la voix d’Alexandre le Grand, qui évoque ses ambitions démesurées. Cependant, plus que le conquérant, c’est au contraire un homme de chair et de sang qui apparaît ici devant la Mort (« Malgré les trésors de Babylone,/Malgré toutes ces victoires,/ Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère. »). A la différence des autres textes, le mourant vit sa mort tout en lui parlant.

Comme nous le voyons, tous les textes, en prenant comme sujet ce qui a trait à la mort, amènent à une réflexion sur le tragique et la question de l’homme confronté à la fatalité de sa propre condition.

Dissertation (plusieurs exemples ou questionnements avaient été abordés notamment lors des révisions du 16 juin) : il fallait avoir en tête ces exemples et centrer la réflexion sur l’émotion suscitée à la fois par la mise en scène et par le texte lui-même.

Deux types de plan possibles : thématique ou critique (dialectique) :

Dans les deux cas, il fallait réinvestir un certain nombre d’éléments précis relevant de la mise en scène. Quelques idées possibles :

  • Le théâtre mobilise des sentiments, des passions plus intenses que dans la vie : il a donc besoin de la mise en scène qui donne au texte une « présence » :
    • La pièce de théâtre est un commentaire de sensations, de sentiments et d’émotions que la mise en scène peut révéler. La tragédie, c’est d’abord une histoire qui est représentée sur la scène, qui est mise en scène : réinvestissement du corpus, notamment l’évocation du monstre sorti des enfers dans Phèdre ou des figures animales chez Ionesco.
    • La mise en scène donne au texte une profondeur : elle insère l’émotion de l’interprète dans la transmission du message : l’émotion concrète de l’acteur se manifeste à plein dans ses gestes (À toute émotion correspond un mouvement du corps), ses paroles.
    • La mise en scène crée un lien avec le public (Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine : au lieu d’être « assis dans un fauteuil », le spectateur est immergé dans l’espace théâtral et guidé par les effets de sens. Vous pouviez penser également à la mise en scène de Tartuffe par Roger Planchon : dans la salle et sur le plateau, comédiens et spectateurs mêlés se faisant face.
  • Par la mise en scène, le texte retrouve l’émotion que l’auteur n’a pu qu’esquisser
    • cf. texte de Phèdre. L’auteur recourt au registre pathétique pour susciter l’émotion et l’identification du lecteur mais grâce au metteur en scène, ces choix apparaissent mieux dans le jeu des acteurs qui ajoutent au texte l’émotion ressentie. Opposition avec le théâtre dans un fauteuil de Musset.
    • Le théâtre est indissociable de l’expérience du spectateur : cf. Molière : « les comédies ne sont faites que pour être jouées ».
    • La voix de l’acteur de théâtre a pour fonction de transmettre, par l’émotion suscitée grâce à la mise en scène, l’illusion du réel. Gérard Philipe incarnant en Lorenzaccio le héros romantique confronté au mal du siècle.
    • MAIS : la représentation ne saurait épuiser le plaisir de la lecture : Musset écrivait du théâtre destiné à la lecture et non à la représentation.
    • La mise en scène déforme parfois le texte et les intentions de l’auteur (cf. les différentes mises en scène de Lorenzaccio : héros romantique : Gérard Philipe/absurde : Guy Rétoré).
    • La mise en scène ne tient pas toujours compte de l’émotion suscitée par la lecture, qui permet de revenir sur le texte et d’en apprécier la valeur littéraire : beauté lyrique du dénouement de la pièce de Ionesco, qui fourmille de didascalies. De même, dans En attendant Godot, certaines didascalies sont explicitement destinées à la lecture et non à la représentation :  » (Vladimir […], songeant au combat).
    • etc.

Invention : il fallait tenir compte de la situation de communication imposée : une lettre [à visée évidemment explicative et argumentative] d’Eugène Ionesco à un/e metteur en scène et portant sur le dénouement uniquement. Il fallait prendre en compte la problématique du théâtre de l’absurde dans la mesure où elle pouvait orienter les choix de mise en scène : le support de cours sur le théâtre de l’absurde était essentiel (rappelez-vous ces propos commentés de Ionesco : « J’ai intitulé mes comédies anti-pièces, drames comiques et mes drames pseudo-drames ou farces tragiques, car, me semble-t-il, le comique est tragique, et la tragédie de l’homme dérisoire ». De tels propos étaient riches de sens, notamment pour amener la réflexion sur la condition humaine face à l’échéance inéluctable que constitue la mort : il fallait à ce titre insister sur les silences, la double énonciation, les apartés… Il ne fallait pas non plus oublier que la notion de « dénouement » pour Ionesco (dans la perspective de l’antithéâtre) n’a guère de sens : la lettre pouvait donc orienter la mise en scène vers la prise de  conscience par le spectateur d’une absurdité qui doit se répéter sans cesse. On pouvait enfin imaginer un travail de mise en scène sur la symbolique des costumes, l’éclairage ou le son : disparition un à un de tous les signes de la royauté et du vacarme du monde pour terminer sur le spectacle d’un homme seul, prêt à « prendre place ».

Dans tous les cas, la lettre devait être « organisée », prendre en considération les caractéristiques épistolaires habituelles, et présenter une réflexion suffisamment étayée.

Commentaire Le commentaire devait se fonder sur un projet de lecture présenté de façon ordonnée et centré sur la représentation du héros face à la mort. La perception des différents registres (épique, pathétique, lyrique, élégiaque) était évidemment importante.

Plan possible :

1)  Un héros… mortel
a) le point de vue interne fait entendre la voix d’Alexandre le Grand, qui évoque ses ambitions démesurées. Cependant, plus que le conquérant, c’est au contraire un homme de chair et de sang qui apparaît ici devant la Mort (« Malgré les trésors de Babylone,/Malgré toutes ces victoires,/ Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère. »). A la différence des autres textes, le mourant vit sa mort tout en lui parlant.

b) La représentation de la mort a une dimension pathétique : on passe du registre épique (« l’homme qui a arpenté la terre ») au registre pathétique : vocabulaire affectif, images poignantes : « je te demande d’avoir pitié de moi », « pleure sur moi » : abandon des gloires passées : « je pleure sur toutes ces terres », « je pleure sur le Gange lointain de mon désir »

2) Le face à face avec la mort : l’homme devant son destin

a) Un dénouement classique : lieu d’une tragédie où deux exigences contradictoires se manifestent : d’une part la dimension épique, d’autre part le pathétique par la construction d’une fable (dimension symbolique du personnage : les attributs du guerrier triomphant).

b) La dimension poétique du texte : l’adieu au monde (grande sobriété des paroles, pas d’effusion « théâtrale »). Alexandre sait qu’il va mourir et s’adresse à la mort en la dominant (dimension spirituelle des propos).