Classe de Première S4
année scolaire 2012-2013

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Espace étudiants
Bienvenue à toutes et à tous dans cet Espace pédagogique offrant un support d’accès libre pour assimiler et enrichir l’enseignement du Français et de la littérature en classe de Première S. Vous y trouverez de nombreuses ressources consultables en ligne qui complèteront le cours, ainsi qu’un descriptif des activités menées pendant l’année scolaire.

Descriptif des activités et ressources…

Fiches-méthode

 


 

LISTE D’ORAL

  • J’accède à la séquence de mon choix en faisant défiler la page ou en cliquant sur le lien hypertexte…

Séquence 1 « Pensée et Liberté » (Rabelais, Pascal, Diderot, Hugo)
Séquence 2 « Le Féminisme comme condition de l’Humanisme » (Gouges, George Sand, Colette)
Séquence 3 « La poésie d’inspiration symboliste de Baudelaire à Claudel » (Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Claudel)
Séquence 4 « La crise de la société et de ses valeurs à travers le personnage de théâtre » (Molière, Musset, Camus, Beckett)
Séquence 5 « L’Étranger (Albert Camus, 1942) : l’itinéraire de Meursault, de l’absurde à la conquête de la liberté »

Objet d’étude :

La question de l’Homme
dans les genres de l’argumentation

Séquence 1 : Pensée et Liberté

Textes étudiés en lecture analytique :

  1. François Rabelais, Gargantua, prologue, 1534
  2. Blaise Pascal, « Disproportion de l’homme », Pensées, fragment 230, 1670
  3. Denis Diderot, article « Autorité politique », Encyclopédie, 1751
  4. Victor Hugo, L’Homme qui rit, 1869

Lecture cursive :

Lecture de l’image (Histoire des arts : Renaissance et humanisme) :

Pour lire l’analyse, cliquez ici ou sur l’image ci-dessus

– Lecture analytique n°1 : François Rabelais, Gargantua, prologue, 1534 (version modernisée) : l’appétit de la vie et la passion de la connaissance
Seul le passage apparaissant en bleu sera présenté à l’oral de l’EAF.

TEXTE

Aux lecteurs

Amis lecteurs qui lisez ce livre,
Dépouillez-vous de tout tourment;
Et, le lisant, ne soyez pas scandalisés ;
Il ne contient ni mal ni infection.
Il est vrai qu’ici vous apprendrez
Peu de perfection, sinon en matière de rire;
Mon cœur ne peut élire d’autre argument,
Voyant la douleur qui vous mine et vous consume.
Mieux vaut traiter du rire que des larmes,
Parce que rire est le propre de l’homme.

Prologue

Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux (c’est à vous, à personne d’autre que sont dédiés mes écrits), dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre autres propos, semblable aux Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires ; au-dessus étaient peintes des figures amusantes et frivoles : harpies (1), satyres (2), oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés et autres semblables figures imaginaires, arbitrairement inventées pour inciter les gens à rire, à l’instar de Silène, maître du bon Bacchus. Mais à l’intérieur, on conservait les fines drogues comme le baume (3), l’ambre gris (4), l’amome (5), le musc (6), la civette (7), les pierreries et autres produits de grande valeur. Alcibiade disait que tel était Socrate, parce que, ne voyant que son physique et le jugeant sur son aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon tant il était laid de corps et ridicule en son maintien : le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fol, ingénu dans ses mœurs, rustique en son vêtement, infortuné au regard de l’argent, malheureux en amour, inapte à tous les offices de la vie publique ; toujours riant, toujours prêt à trinquer avec chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant une telle boîte, vous auriez trouvé au-dedans un céleste et inappréciable ingrédient : une intelligence plus qu’humaine, une force d’âme prodigieuse, un invincible courage, une sobriété sans égale, une incontestable sérénité, une parfaite fermeté, un incroyable détachement envers tout ce pour quoi les humains s’appliquent tant à veiller, courir, travailler, naviguer et guerroyer.

A quoi tend, à votre avis, ce prélude et coup d’essai ? C’est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous oisifs (8), en lisant les joyeux titres de quelques livres de notre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fesse pinte (9), La Dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire, etc., vous pensez trop facilement qu’on n’y traite que de moqueries, folâtreries (10) et joyeux mensonges, puisque l’enseigne extérieure (c’est le titre) est sans chercher plus loin, habituellement reçue comme moquerie et plaisanterie. Mais il ne faut pas considérer si légèrement les œuvres des hommes. Car vous-mêmes vous dites que l’habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d’un froc qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu d’une cape espagnole qui, dans son courage, n’a rien à voir avec l’Espagne. C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaitrez que la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boite : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait.

Et en admettant que le sens littéral vous procure des matières assez joyeuses et correspondant bien au titre, il ne faut pourtant pas s’y arrêter, comme au chant des sirènes, mais interpréter à plus haut sens ce que le hasard vous croyiez dit de gaieté de cœur.

Avez-vous jamais crocheté une bouteille ? Canaille ! Souvenez-vous de la contenance que vous aviez. Mais n’avez-vous jamais vu un chien rencontrant quelque os à moelle ? C’est, comme dit Platon au livre II de la République, la bête la plus philosophe du monde. Si vous l’avez vu, vous avez pu noter avec quelle dévotion il guette son os, avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient, avec quelle prudence il entame, avec quelle passion il le brise, avec quel zèle il le suce. Qui le pousse à faire cela ? Quel est l’espoir de sa recherche ? Quel bien en attend-il ? Rien de plus qu’un peu de moelle. Il est vrai que ce peu est plus délicieux que le beaucoup d’autres produits, parce que la moelle et un aliment élaboré selon ce que la nature a de plus parfait, comme le dit Galien au livre 3 Des Facultés naturelles et IIe de L’Usage des parties du corps.

À son exemple, il vous faut être sages pour humer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers à la poursuite et hardis à l’attaque. Puis, par une lecture attentive et une méditation assidue, rompre l’os et sucer la substantifique mœlle, c’est-à-dire —ce que je signifie par ces symboles pythagoriciens avec l’espoir assuré de devenir avisés et vaillants à cette lecture. Car vous y trouverez une bien autre saveur et une doctrine plus profonde, qui vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant sur notre religion que sur l’état de la cité et la gestion des affaires.

NOTES
(1) Harpies : divinités de la dévastation et de la vengeance divine à tête de femme et corps ailé d’oiseau.
(2) Satyres : créatures hybrides de la mythologie grecque, mi-hommes, mi-chevaux.
(3) Baume : Substance résineuse et odorante qui coule de certains végétaux.
(4) Ambre gris : ingrédient rare et précieux au parfum somptueux.
(5) Amome : plante aromatique d’Asie.
(6) Musc : matière naturelle animale entrant dans la composition des parfums de prix.
(7) Civette : petit carnivore d’Afrique et d’Asie. Son musc sécrété par les glandes anales, est particulièrement recherché.
(8) Oisif : qui est désœuvré, inactif.
(9) Fesse-pinte : buveur, ivrogne.
(10) Folâtreries : amusements légers et badins (antonyme : sérieux).

Le prologue de Gargantua en ancien Français
Gargantua, édition enrichie (introduction, notes et bibliographie), Le Livre de Poche, 1976

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Lectures fortement recommandées de Rabelais :

  1. « L’abbaye de Thélème », 1534 : l’éducation et la sagesse
  2. « Lettre de Gargantua à son fils« , 1532 : la foi dans l’homme et la passion de la connaissance
  3. « La guerre contre les andouilles« , 1548-1552 : parodie, burlesque et satire des institutions

 Pour aller plus loin…
La Renaissance en France (Wikipedia)
– Bernard Tocanne (Université de Bordeaux III, 2e année) : L’humanisme 1/3 (L’encyclopédie sonore).
– Bernard Tocanne (Université de Bordeaux III, 2e année) : L’humanisme 2/3 (L’encyclopédie sonore)
– Bernard Tocanne (Université de Bordeaux III, 2e année) : L’humanisme 3/3 (L’encyclopédie sonore)

– Claude-Gilbert Dubois « Qu’est-ce que la Renaissance ? » 1/2 (L’encyclopédie sonore)
– Claude-Gilbert Dubois « Qu’est-ce que la Renaissance ? » 2/2 (L’encyclopédie sonore)
L’humanisme (Wikipedia)
– Cours en ligne du CNED : « Qu’est-ce que l’Humanisme ? » Voyez en particulier la section 4 : « Aspects de l’Humanisme dans Gargantua de Rabelais ».
Le mouvement humaniste (BNF)
– Victoria Charles, L’Art de la Renaissance, Parkstone International, 2007 (Google-livres)

Véronique Zaercher, Gargantua, « Connaissance d’une œuvre »
éditions Bréal, Paris 2003

Je ne saurais trop vous conseiller de feuilleter ce petit ouvrage qui présente des analyses très accessibles et non moins remarquables.

Lectures recommandées :

  1. « L’abbaye de Thélème », 1534 : l’éducation et la sagesse
  2. « Lettre de Gargantua à son fils« , 1532 : la foi dans l’homme et la passion de la connaissance
  3. « La guerre contre les andouilles« , 1548-1552 : parodie, burlesque et satire des institutions

Lecture analytique n°2 : Blaise Pascal, « Disproportion de l’homme »
(Pensées, fragment 230, 1670)

TEXTE

Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent. Qu’il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’une pointe très délicate à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C’est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c’est le plus grand caractère sensible de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ?

Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connaît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature.

Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ses merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue; car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’était pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que sa curiosité, se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption. Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

Blaise Pascal, Pensées (1670)
Fragment 230 « Disproportion de l’homme »
éd. de P. Sellier, © Le Livre de Poche (2000)

  • Vous pouvez consulter en cliquant ici  une autre lecture analytique du texte présenté à l’oral.
  • Voir aussi ce commentaire sur Wikibooks.

Intertextualité/Textes complémentaires

  • Fragment 294
  • « Le cœur a ses raisons… »

Fragment L 110. « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le coeur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre. »

Fragment L 423. « Le coeur a ses raisons, que la raison ne connaît point; on le sait en mille choses. Je dis que le coeur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement selon qu’il s’y adonne ; et il se durcit contre l’un ou l’autre à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous vous aimez ? »

Fragment L 424. « C’est le coeur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison. »

  • « L’homme est un roseau pensant… »

L 114. La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.

L 346. Penser fait la grandeur de l’homme.

L 111. Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir un homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute.

L 200. L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage de l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

  • Le « divertissement » pascalien…

L 139. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre…
Pour une analyse approfondie de ce fragment, cliquez ici.

(La numérotation renvoie à l’édition Lafuma)

 Support de Cours :
Candide ou le combat des Lumières

Introduction

Publié anonymement à Genève en janvier 1759, Candide ou l’optimisme de Voltaire a emblématisé depuis sa parution le genre du conte philosophique. S’il prend la forme d’un violent réquisitoire contre la théorie leibnizienne de l’harmonie préétablie, force est d’admettre cependant que la critique voltairienne de la pensée de Leibniz se place davantage au niveau de la caricature que sur le plan du débat de concepts ou d’idées. C’est à juste titre qu’André Julliot faisait remarquer combien « nulle part dans ce roman il n’est question d’une pensée philosophique digne de ce nom […]. Les inepties proférées par Pangloss et les doutes non moins ridicules de Candide ne sauraient, en effet, concerner les thèses de Leibniz et encore moins leur ressembler » (¹). Ces propos d’un philosophe illustrent à eux seuls la difficulté d’appréhender le texte voltairien selon l’acception conventionnelle du mot « philosophie » : savoir totalisant et questionnement abstrait visant à une interprétation globale du monde et de l’existence humaine.

C’est donc davantage sur le terrain politique et idéologique que celui de l’idéalisme philosophique qu’il faut envisager l’œuvre. En ce sens, Voltaire serait davantage un philosophe au sens moderne que le terme va prendre à partir des Lumières : dans cette perspective, le philosophe est celui qui par le développement du savoir et de la rationalité scientifique doit permettre une amélioration des conditions sociales et politiques. Il est essentiel de bien comprendre ce renouveau épistémologique à partir du dix-huitième siècle pour saisir à sa juste valeur la révolution sans précédent qu’a amenée le système de pensée de Voltaire. Aussi je vous propose dans ce support de cours de réfléchir à Candide selon une double perspective : la destruction d’un système métaphysique, et la justification d’une morale critique de la société.

Le système philosophique de Leibniz et son discrédit par Voltaire

Exposée en 1710 dans ses Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, la théorie de Leibniz se fonde sur le concept d’optimisme (« doctrine du meilleur »). Au dix-huitième siècle, il s’agit d’un néologisme dérivé du terme « optimum », superlatif de « bonum ». Philosophiquement parlant, l’optimisme se fonde sur une conception de la vie et de l’univers d’après laquelle tout est bien, ou le mieux possible grâce à une « harmonie préétablie » par Dieu : dans sa « sagesse », « l’auteur des choses […] ne fait rien sans harmonie et sans raison ». La question que pose Leibniz est donc la suivante : « Pourquoi Dieu, par définition parfait, a-t-il créé un monde imparfait ? » La réponse proposée dans la Théodicée valorise le libre-arbitre des hommes : c’est en effet parce que Dieu les a voulus libres qu’ils peuvent faire le mal. Mais ces « mauvaises » actions vont pourtant contribuer au perfectionnement du monde. Comme le dit Leibniz, « la limitation ou l’imperfection originale des créatures fait que même le meilleur plan de l’univers ne saurait être exempté de certains maux, mais qui y doivent tourner à un plus grand bien. Ce sont quelques désordres dans les parties, qui relèvent merveilleusement la beauté du tout ; comme certaines dissonances, employées comme il faut, rendent l’harmonie plus belle. » Le mal est donc un moindre mal en vue d’un mieux : telle est la définition de l’optimisme. Chez Leibniz, la Théodicée constitue ainsi une réponse au débat philosophique sur l’origine du mal, le libre-arbitre de l’homme et l’idée d’harmonie universelle voulue par Dieu.

En délaissant intentionnellement cette grande question, éminemment philosophique, Voltaire a inscrit Candide dans un contexte beaucoup plus contingent et fantaisiste qui ne pouvait que discréditer, de par la simplification excessive et l’anticléricalisme implicite du texte, le concept d’optimisme. Faire de Pangloss le double de Leibniz, ce serait en effet se méprendre sur les intentions de Voltaire, ou tout au moins sur la portée de sa « philosophie ». Quelques mots ou expressions pris au hasard (« bien », « mieux », « meilleur des mondes possibles », « cause », « effet », « raison suffisante », etc.)  et répétés à l’envi particulièrement dans les premiers chapitres, sont autant d’effets de rhétorique qui inscrivent la démonstration métaphysique de Leibniz dans la parodie. Plus fondamentalement, sa réflexion sur la causalité porte Voltaire à vouloir changer le monde par une pensée de l’engagement et de l’action, qui discrédite les systèmes de pensée a priori, les postulats idéalistes, et plus généralement ce qu’on pourrait appeler « l’intellectualisme ».

S’il dénonce aussi sévèrement la philosophie optimiste, c’est que derrière son apparence rationnelle, elle serait responsable selon Voltaire d’une illusion métaphysique qui légitime le mal et l’injustice. Ce que l’auteur réfute dans les absolus spéculatifs, c’est bien leur prétention à imposer au monde un dogmatisme d’autant plus arbitraire qu’il est énoncé sans preuves et sans rationalité. Comme vous l’avez vu à de nombreuses reprises, Pangloss est à ce titre le type même de l’intellectuel qui a réponse à tout (d’où son nom) et qui philosophe dans le vide. Son systématisme le porte à croire que « tout est au mieux » :

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles. « Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Comme on le remarque ici (mais l’on aurait pu évoquer tant d’autres passages sur la légitimation de la guerre, de l’Inquisition, des fanatismes religieux, de l’esclavage, etc.), la faute morale de Pangloss tient à une erreur de départ : l’inspiration métaphysique de sa doctrine accrédite en effet des présupposés qui ne découlent d’aucune expérience. En fait, même si Voltaire ne l’a jamais vraiment avoué et a préféré se faire le porte-parole d’un certain déisme, il y a chez lui un rejet implicite de Dieu qui explique en partie l’antipathie répétée pour l’auteur de la Théodicée, le manichéisme de l’œuvre, et plus fondamentalement le rejet de toutes les doctrines métaphysiques, à commencer par la preuve cosmo-théologique de l’existence de Dieu chère à Leibniz. Mais en fait, comme nous allons le voir, c’est moins le philosophe allemand qui est visé que l’Occident judéo-chrétien dans son ensemble.

La spécificité du conte voltairien :
de l’idéalisme métaphysique à l’idéalisme rationaliste

Qu’il s’agisse du paradis ethnocentriste et chimérique de Thunder-ten-Tronckh ou de l’optimisme aveugle de Pangloss, l’erreur de l’idéalisme métaphysique pour Voltaire est de réduire la réalité à une dimension illusoire et close sur elle-même qui subvertit le sens de l’histoire. Cette thèse nourrit dans le livre une vaste réflexion sociale à travers laquelle Voltaire ébranle les fondements idéologiques de l’Occident chrétien en le soumettant à une lecture politique. Les mots bien connus de Candide au chapitre dix-neuf expriment à cet égard le cri de révolte de Voltaire lui-même face au système de l’optimisme : « Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. -Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. -Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

En contrepoint de l’idéalisme métaphysique, c’est donc l’idéalisme rationaliste qui apporte le plus grand démenti à l’optimisme de Candide, et traduit le mieux le point de vue de Voltaire. Même le bonheur de l’Eldorado, trop utopique, ou l’apologue du derviche, trop spéculatif sans doute, ne sauraient pour l’auteur constituer une fin en soi de par leur présupposé idéaliste ou transcendantal. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime. La fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide (« Il faut cultiver notre jardin ») ébauche à la fois un principe de sagesse et de modération, et un principe d’économie politique très proche de « l’ordre naturel » des Physiocrates, basé sur le travail, l’échange et les lois de la nature. « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique redéfinit la place des hommes dans le monde selon une nouvelle vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain.

Une telle prise de conscience, nourrie de la pensée des Lumières, ne peut dès lors se comprendre qu’en replaçant Candide dans sa spécificité historique et idéologique : l’ouvrage reprend sur le plan narratif l’une des principales revendications de la bourgeoisie : accorder aux mérites personnels de l’individu plus d’importance qu’à la noblesse de naissance et aux spéculations métaphysiques, sources de dérives en tout genre. Cet aspect est essentiel pour appréhender la visée didactique de l’œuvre comme roman d’apprentissage. Si les malheurs de la vie font l’éducation de Candide, le héros en ressort sans doute meurtri mais plus sage, au terme d’un parcours initiatique qui le révèle à lui-même, suivant la pédagogie habituelle des contes philosophiques voltairiens. C’est donc en fonction de cette acception qu’il convient de situer la « philosophie » de Voltaire du fait qu’elle marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde.

Conclusion

Plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque Providence théologique, l’auteur de L’Ingénu invite davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire ; et s’il n’a pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, Voltaire en a cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi.

© Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)
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(1) André Julliot, « Candide, un roman philosophique? » in Analyses et réflexions sur Candide, Collectif, Ellipses, Paris 1995

Textes complémentaires sur Candide :

1) Extrait du chapitre 1 « Thunder-ten-tronckh » : l’ouverture d’un conte… philosophique (Depuis « Il y avait en Westphalie » jusqu’à « la meilleure des baronnes possibles »).

Vous pouvez consulter utilement une lecture analytique de ce passage en cliquant ici.

TEXTE :

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

2) Extrait du chapitre 3 « La guerre » : de l’harmonie au chaos (Depuis « Rien n’était si beau » jusqu’à « et les héros abares l’avaient traité de même »).

Commentaire en ligne : vous trouverez sur le site etudes-litteraires.com quelques pistes de commentaire sur ce passage, qui se révèleront très utiles pour vos révisions.

TEXTE :

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l’avaient traité de même.

Culture générale : Je vous conseille vivement de réfléchir à l’analogie (la comparaison) proposée ironiquement par Voltaire entre la guerre et le spectacle (”Rien n’était si beau…”). Cette problématique des rapports entre la guerre et la fête a souvent été reprise lors des concours ou des examens post-bac. Par exemple, vous lirez avec un très grand profit pour améliorer vos performance à l’oral (exposé et entretien) et pour approfondir votre culture générale cette page destinée à des BTS.

3) Extrait du chapitre 6 « l’auto-da-fé » : le réquisitoire contre l’Inquisition (Depuis « Après le tremblement de terre qui avait détruit » jusqu’à « la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable »).

TEXTE :

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler. On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour avoir écouté avec un air d’approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

4) Extrait du chapitre 8 « Histoire de Cunégonde : la parodie de l’amour romanesque et la critique de l’optimisme (Depuis « Un capitaine bulgare entra » jusqu’à « l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine »).

TEXTE :

« Un capitaine bulgare entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je faisais sa cuisine ; il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer ; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce ; d’ailleurs peu d’esprit, peu de philosophie : on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent et s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issacar, qui trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher ; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare. Une personne d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh ; j’ai été détrompée.

« Le grand inquisiteur m’aperçut un jour à la messe, il me lorgna beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à son palais ; je lui appris ma naissance ; il me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don Issacar de me céder à monseigneur. Don Issacar, qui est le banquier de la cour et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un marché, par lequel la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun : que le Juif aurait pour lui les lundis, mercredis et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine ».

5) Extrait du chapitre 18 « L’utopie d’Eldorado » : idéaux et valeurs des Lumières (Depuis « Vingt belles filles de la garde » jusqu’à « ce qui n’était pas ce qui l’étonna le moins »).

TEXTE :

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématique et de physique.

Après avoir parcouru, toute l’après-dînée, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

6) Extrait du chapitre 19 « Le nègre de Surinam » : la dénonciation de l’esclavage et la révolte de Candide (Depuis « En approchant de la ville » jusqu’à « et en pleurant, il entra dans Surinam »).

TEXTE :

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? — J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait :  » Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.  » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.

— Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. — Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.

7) Extrait du chapitre 30 « Le Jardin » : la parabole du jardin comme nouvel ordre de vie et de valeurs face aux absolus spéculatifs et aux dogmatismes. (Depuis « Candide, en retournant dans sa métairie »jusqu’à la fin).

TEXTE

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez… — Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât, ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. — Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

 Ressources :

Candide appartenant au domaine public, vous pouvez le télécharger sans problème (par exemple sur le site de l’ABU en cliquant ici).

Sachez aussi qu’il existe une version audio de Candide téléchargeable gratuitement en cliquant ici.

Par ailleurs, le texte étant archi connu, vous trouverez sans difficulté sur la toile de nombreuses ressources. Voici quelques aides méthodologiques en ligne (cliquez sur les hyperliens pour accéder aux ressources).



  • Lecture analytique n°3 : Denis Diderot, article « Autorité politique »
    Encyclopédie, 1751

« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c’est la puissance paternelle ; mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l’état de nature elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d’une autre origine que la nature. Qu’on examine bien et on la fera toujours remonter à l’une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s’en est emparé, ou le consentement de ceux qui s’y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et à qui ils ont déféré l’autorité.

La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu’ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l’autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l’autorité la défait alors ; c’est la loi du plus fort.

Quelquefois l’autorité qui s’établit par la violence change de nature ; c’est lorsqu’elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu’on a soumis ; mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler ; et celui qui se l’était arrogée devenant alors prince cesse d’être tyran.

La puissance qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l’homme ne peut ni ne doit se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui il appartient tout entier. C’est Dieu dont le pouvoir est toujours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu’absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu’ils obéissent à l’un d’eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s’arroge pas les droits du créateur. Toute autre soumission est le véritable crime d’idolâtrie. »

Pour aller plus loin…

 

– Lecture analytique n°4  l’Homme qui rit, Victor Hugo (1869)

Problématique du texte :

Le prologue de Gargantua vous invitait à réfléchir à la valeur sociale du rire : vous avez pu avvoir en particulier que le comique était une arme contre le pire. De fait, le rire est non seulement l’un des fondements de l’esprit critique mais il amène à une intelligence et à une compréhension humaniste de l’existence parce qu’il est précisément au cœur de l’homme. Le présent texte porte au contraire sur un enjeu tristement fondamental du rire, qui repose sur sa contiguïté à la barbarie et à la déchéance morale. Tel est le rire d’exclusion et de rejet. Comment des individus apparemment normaux peuvent-ils en effet rire du mal causé à autrui ? Comme l’a si bien mis en évidence Baudelaire (document complémentaire), « le comique est un des plus clairs signes sataniques de l’homme » car il dépend de l’idée de la supériorité du rieur. Mais cette supériorité est en fait illusoire tant il est vrai qu’elle rabaisse l’homme à l’instinct et à la bestialité.

Le rire de rejet serait un refus de l’altérité et une légitimation de la violence permettant à celui qui rit de triompher de l’échec et du vide existentiels en dénaturant l’autre, et de s’affranchir, par procuration, de la loi morale. À ce titre, le rire de rejet peut être considéré comme un renversement des valeurs : on dégrade pour rester intact. L’Homme qui rit de Victor Hugo est une bonne illustration de ce « rire de souillure » qui, triomphant aux dépens du plus faible, et défiant la morale, s’affranchit même de la loi divine : le rieur devient Dieu, et celui qui fait l’objet de la moquerie est en quelque sorte une marionnette dont le rieur se plait à tirer les ficelles. La pulsion de mort anime ainsi le rire d’exclusion.

Victor Hugo, L’Homme qui rit, 1869

C’est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette hilarité des muscles ; s’il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fît Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.

Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.

Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire.

L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et s’amalgamaient sur cette figure ; la somme des soucis, des désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté ; un coin de la bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème ; les hommes venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire d’ironie que chacun a en soi ; et la foule, sans cesse renouvelée autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules d’un homme, le rire éternel !

« C’est en riant que Gwynplaine faisait rire… »
Dessin à l’encre de Victor Hugo


Ci-dessus, une page du manuscrit de l’Homme qui rit.
Le manuscrit est accessible dans son intégralité (1209 pages) sur Gallica (Fonds Victor Hugo).

 Documents utiles :

  • Claire Caillaud, « Les délices de la peur »

Passager clandestin de la littérature, le monstre habite des romans et des récits dont la lecture procure un plaisir difficile à avouer. […] Qui sont ces monstres ? De malheureuses victimes de malformations physiques que les camelots exhibent dans les foires et dont le commerce a donné naissance à d’odieuses pratiques de mutilation, comme le montre Victor Hugo dans L’Homme qui rit ? Ou des êtres malveillants dont les anomalies physiques exhibent la perversité ? Doués d’une ambiguïté fondamentale, les monstres suscitent peur et pitié, répulsion et fascination.

Condamnés à l’exclusion, ils incarnent d’abord la différence. Affligés de difformités morphologiques, ils provoquent une répulsion et une interrogation. Des êtres d’une apparence aussi étrange induisent par analogie un jugement moral, hâtif, mais vite porté par le bon sens populaire et habilement exploité par les esprits cultivés, comme le prouve la chasse aux sorcières menée par les Inquisiteurs au Moyen Âge. De tels vices physiques ne peuvent que manifester la noirceur de l’âme. L’horreur engendrée par les monstres fait planer une menace de mort qu’il est urgent de repousser : le monstre est voué à l’exclusion.

Mais les secrets qu’il laisse entrevoir sur les mystères de la vie humaine suscitent simultanément une curiosité bien proche du désir. Le désordre et le mal que représente le monstre ne sont-ils pas le signe d’une transgression des tabous, des interdits élaborés par la civilisation, pour sa sauvegarde, mais au détriment de jouissances inavouées ?

[…] Mais le monstre est le double dégradé de l’être idéal, tout comme le diable l’est de Dieu, et l’interdit n’est que l’envers du désir. Le monstre est ambivalent, comme l’angoisse qu’il suscite. Cette ambivalence se raffine lorsque le dédoublement ne se manifeste plus dans un objet extérieur, mais qu’il est vécu comme une division ou une permutation du moi. C’est ce que révèle le dédoublement du Dr. Jekyll en Mr. Hyde qui avoue sa certitude de la dualité de sa personnalité, ou la perte d’identité, délire diabolique, qui torture Médard dans Les Elixirs du Diable. Les vampires, les plus primitifs des monstres, parents de la Chimère, personnifient aussi nos désirs de longévité, d’ubiquité et de volupté : ils suscitent ainsi, dans la conscience raisonnable, la peur qu’impliquent de tels excès.

Claire Caillaud, « Les délices de la peur »
Revue Textes et documents pour la classe, décembre 1995.

 

  • Victor HUGO, Notre-Dame de Paris : Quasimodo

La scène se passe à la fin du Moyen Âge. Pour se divertir, le peuple de Paris décide de procéder à l’élection du « pape des fous », un concours de grimaces.

C’était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s’étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s’était construit dans les imaginations exaltées par l’orgie, il ne fallait rien moins pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d’éblouir l’assemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s’avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n’essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre (1), de cette bouche en fer à cheval, de ce petit oeil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là,, comme les créneaux d’une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse. Qu’on rêve, si l’on peut, cet ensemble.

L’acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c’est alors que la surprise et l’admiration furent à leur comble. La grimace était son visage.

Ou plutôt toute sa personne était une grimace.
[…]
On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.

Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, […] la populace le reconnut sur-le-champ, et s’écria d’une voix:

– C’est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c’est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame !Quasimodo le borgne! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël ! (2)

On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.

– Gare les femmes grosses (3) ! criaient les écoliers.
– Ou qui ont envie de l’être, reprenait Joannes.

Les femmes en effet se cachaient le visage.

– Oh! le vilain singe, disait l’une.
– Aussi méchant que laid, reprenait une autre.
– C’est le diable, ajoutait une troisième.

Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, Livre 1, chapitre V, 1831
Editions Folio Gallimard

(1) tétraèdre : à quatre faces.
(2) Noël : cri de joie.
(3) grosses: enceintes.

 

  • Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1817)

À la fin du roman, la créature monstrueuse, œuvre du Docteur Frankenstein, s’adresse au narrateur, après avoir commis une série de meurtres.

Je ne demande pas de compassion pour ma misère. Jamais personne ne m’accordera sa sympathie. Quand je l’ai recherchée pour la première fois, je tenais à partager avec autrui l’amour de la vertu ainsi que les sentiments de bonheur et d’affection qui habitaient mon être. Maintenant que cette vertu n’est plus qu’une ombre, que le bonheur et l’affection ont fait place à un désespoir amer et détestable, que me reste-t-il pour susciter la sympathie ? Je me contenterai de souffrir dans la solitude aussi longtemps que se prolongera mon calvaire ; je sais qu’à ma mort l’horreur et l’opprobre (1) entacheront ma mémoire. Autrefois, mon imagination caressait des rêves de vertu, de gloire et de joie. Autrefois, j’espérais follement rencontrer des êtres qui, oubliant ma laideur, m’aimeraient pour les qualités dont je savais faire montre. Je me nourrissais de pensées élevées d’honneur et de dévouement. Hélas, le crime m’a désormais rabaissé à un rang inférieur à celui de l’animal le plus vil. Il n’existe pas de crime, pas de haine, pas de cruauté, pas de misère qui se puisse comparer à la mienne. Quand je songe à la liste effrayante de mes péchés, je ne puis croire que je fus bien cette créature dont l’esprit était rempli de visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté de la bonté. Mais ainsi va la vie, l’ange déchu devient un démon malfaisant. Pourtant, cet ennemi de Dieu et des hommes, lui-même, avait des amis et des compagnons dans sa désolation ; hélas, je suis seul.

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1817), dernier chapitre,
Editions Gallimard Folio Plus, Traduit de l’anglais par Paul Couturiau, 2008.

[…] le comique est un des plus clairs signes sataniques de l’homme et un des nombreux pépins contenus dans la pomme symbolique, est l’accord unanime des physiologistes du rire sur la raison première de ce monstrueux phénomène. Du reste, leur découverte n’est pas très profonde et ne va guère loin. Le rire, disent-ils, vient de la supériorité. Je ne serais pas étonné que devant cette découverte le physiologiste se fût mis à rire en pensant à sa propre supériorité. Aussi, il fallait dire : le rire vient de l’idée de sa propre supériorité. Idée satanique s’il en fut jamais ! Orgueil et aberration ! Or, il est notoire que tous les fous des hôpitaux ont l’idée de leur propre supériorité développée outre mesure. Je ne connais guère de fous d’humilité. Remarquez que le rire est une des expressions les plus fréquentes et les plus nombreuses de la folie. […]J’ai dit qu’il y avait symptôme de faiblesse dans le rire ; et, en effet, quel signe plus marquant de débilité qu’une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable à l’éternuement, et causé par la vue du malheur d’autrui ? Ce malheur est presque toujours une faiblesse d’esprit. Est-il un phénomène plus déplorable que la faiblesse se réjouissant de la faiblesse ? Mais il y a pis. Ce malheur est quelquefois d’une espèce très inférieure, une infirmité dans l’ordre physique. Pour prendre un des exemples les plus vulgaires de la vie, qu’y a-t-il de si réjouissant dans le spectacle d’un homme qui tombe sur la glace ou sur le pavé, qui trébuche au bout d’un trottoir, pour que la face de son frère en Jésus-Christ se contracte d’une façon désordonnée, pour que les muscles de son visage se mettent à jouer subitement comme une horloge à midi ou un joujou à ressorts ? Ce pauvre diable s’est au moins défiguré, peut-être s’est-il fracturé un membre essentiel. Cependant, le rire est parti, irrésistible et subit. Il est certain que si l’on veut creuser cette situation on trouvera au fond de la pensée du rieur un certain orgueil inconscient. C’est là le point de départ : moi, je ne tombe pas ; moi, je marche droit ; moi, mon pied est ferme et assuré. Ce n’est pas moi qui commettrais la sottise de ne pas voir un trottoir interrompu ou un pavé qui barre le chemin ».

(Pour télécharger le texte au format .pdf, cliquez ici. Ce texte est également disponible en format audio. Cliquez ici pour accéder à la page de téléchargement. Source : Litteratureaudio.com)

  • Aimé Césaire, Cahier d’un Retour au pays Natal (extrait, 1939)

Aimé Césaire (1913-2008) est un poète français martiniquais reconnu internationalement et un homme politique de tendance autonomiste, à l’origine du concept de négritude (revendication de la culture et des valeurs des peuples noirs). Cahier d’un retour au pays natal est sa première œuvre : l’auteur y exprime toute la révolte du peuple noir contre les colonisateurs. Il est important de connaître cet engagement afin de bien comprendre le texte. Le poème se présente comme une sorte de dénonciation de la misère dont souffrent les minorités ethniques et de l’hypocrisie en général. On voit ici le double but d’Aimé Césaire : d’une part l’auteur nous invite à réfléchir au problème de la lâcheté, mais d’autre part le texte est une mise en cause violente de notre monde (occidental) coupé des valeurs de solidarité et de charité. Les femmes ne pensent qu’à rire au lieu de s’apitoyer sur le sort de ce pauvre homme.

Et moi, et moi,
moi qui chantais le poing dur
Il faut savoir jusqu’où je poussai la lâcheté.

Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.
C’était un nègre grand comme un pongo (¹) qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d’abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l’avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l’action d’une inlassable mégie (²). Et le mégissier (²) était la Misère. […]

C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure.
Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.
Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers.
La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever.
Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardée d’un fard de poussière et de chassie mêlées.

Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos.

Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.

Il était COMIQUE ET LAID,
COMIQUE ET LAID pour sûr.
J’arborai un grand sourire complice…
Ma lâcheté retrouvée!

(1) Pongo : grand singe
(2) Mégir signifie « tanner une peau » ; c’est l’action du mégissier (tanneur).

Voir aussi le sujet proposé à l’EAF en 2008 (Séries ES/S).


Séquence 2 : le Féminisme comme condition de l’Humanisme

Textes étudiés en lecture analytique :

  1. Olympe de Gouges, « Déclaration de la femme et de la citoyenne », Postambule, 1791
  2. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. Colette, Claudine s’en va, dernière page, 1903

Lectures complémentaires facultatives :

 

– Lecture analytique n°1 : Olympe de Gouges, « Déclaration de la femme et de la citoyenne », Postambule, 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. olympedegouges.1236776730.jpgL’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

Olympe de Gouges (1748-1793), Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule » (1791)

Rédigée le 14 août 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est non seulement un plaidoyer fondateur de la cause féministe, mais plus largement un testament emblématique de notre démocratie. Dédiée à Marie-Antoinette pour affirmer que la question des femmes dépasse les clivages sociaux et politiques, la Déclaration de Gouges féminise entièrement la Déclaration des Droits de l’Homme du 27 août 1789. Comme le note Nicole Pellegrin, « c’est là un moyen proprement renversant de prendre au mot les révolutionnaires et de les placer face à leurs contradictions en matière d’égalité » (1). De fait, les femmes sont les grandes perdantes de la Révolution. Avec une ironie féroce, Olympe de Gouges n’hésite pas à stigmatiser ce dénigrement du féminin : « Les femmes ont le droit de monter à l’échafaud. Elles doivent également avoir celui de monter à la tribune ».

Négligée et incomprise de ses contemporains, Olympe de Gouges combattit l’esclavage, le sexisme, les violences faites aux femmes et s’engagea pour la reconnaissance juridique et l’émancipation politique des femmes à travers une œuvre littéraire très riche, et proprement réformatrice. C’est ainsi que la quatrième partie de la Déclaration « propose un « contrat social » qui redéfinit le mariage à la manière de notre PACS actuel (2) ». Sans doute parce qu’elle s’attaquait à tant de préjugés et d’injustices, elle fut jetée en prison par la Terreur révolutionnaire, jugée sommairement et condamnée à l’échafaud. Je vous laisse méditer ces propos tenus par un rédacteur du Moniteur universel : « Elle voulut être homme d’État et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe » (3).

Portrait présumé d’Olympe de Gouges, par Madame Aubry. Aquarelle conservée au musée Carnavalet (Paris).

Ainsi que le remarque Yannick Ripa dans un ouvrage remarquable, « Olympe de Gouges est guillotinée pour avoir enfreint, par un manifeste en faveur des Girondins, la loi du 29 mars 1793 interdisant les écrits contre-révolutionnaires ; son élimination est aussi une condamnation sans appel des femmes révolutionnaires ; le procureur Chaumette la condamne en tant que « femme-homme », « virago » qui « abandonne les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes » (4).

Par sa force oratoire et la portée de ses idées, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est un texte visionnaire qui se doit de figurer aujourd’hui au Panthéon des Lettres françaises.
© Bruno Rigolt

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NOTES
(1) Nicole Pellegrin, Écrits féministes de Christine de Piran à Simone de Beauvoir. Coll. « Champs classiques », Flammarion, Paris 2010, page 76.
(2) ibid. page 77.
(3) Le Moniteur Universel, 29 brumaire an II (19 novembre 1793), t. XVIII, numéro 59. J’aurais pu aussi citer ces propos (sur Olympe de Gouges, Marie Antoinette et Marie-Jeanne Roland) qui vont dans le même sens : « En peu de temps, le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera pas perdu pour elles : car la justice toujours impartiale, place sans cesse la leçon à côté de la sévérité ».
(4) Yannick Ripa, Les Femmes, actrices de l’histoire. France, de 1789 à nos jours. Armand Colin, collection U « Histoire », Paris 2002, page 23. Voici les propos exacts du Procureur Chaumette rapportés par Elisabeth Badinter : « Rappelez-vous cette femme hautaine d’un époux perfide, la Roland, qui se crut propre à gouverner la République, et qui concourut à sa perte. Rappelez-vous, hier cette virago, cette homme-femme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première, institua des assemblées de femmes, voulut politiquer et commit des crimes. Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois ». Elisabeth Badinter, Condorcet, Prudhomme, Guyomar : Paroles d’hommes (1790-1793), P.O.L. Paris 1989, pages 181-182.

 À regarder aussi :

– Lecture analytique n°2 George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

← Portrait de George Sand par Auguste Charpentier, 1835
(Musée de la Vie romantique, Paris)

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour ellle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre six », mai 1837

Lecture analytique

Introduction

De l’œuvre très dense —et inégale— de George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876), la postérité n’a souvent retenu que quelques romans idéalistes et moralisants : qui n’a pas souvenir d’avoir lu dans son enfance au moins une page de la Mare au diable (1846), de la Petite Fadette (1849) ou de François le Champi (1850) ? Réduire pour autant la littérature de « la bonne dame de Nohant » à cette trilogie champêtre serait une injustice tant ses écrits sont riches d’une pensée profondément réformatrice : de fait, George Sand a pris une part active à la vie politique de son temps et a combattu pour le droit des femmes. Témoin ces Lettres à Marcie, publiées du 12 février au 27 mars 1837 par Lamennais dans le journal Le Monde, dont il était le directeur. C’est en effet sous l’influence des idées nouvelles (le socialisme humanitaire de Pierre Leroux, le féminisme saint-simonien, le Romantisme social de Hugo pour ne citer que quelques exemples), que George Sand entreprend ces pseudo-lettres d’inspiration égalitariste et féministe.

George Sand, à travers cette sixième lettre propose d' »Enseigner la philosophie aux jeunes filles ». Mais cette lettre parue le 27 mars 1837 sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier… De fait, cette sixième lettre « parle du droit des femmes non seulement à s’éduquer, mais à étudier la philosophie » (source) caractéristique de l’ordre patriarcal. George Sand critique la « déplorable éducation » que les femmes reçoivent et argumente que les hommes ont fondé leur supériorité sur le maintien des femmes dans l’infériorité et la domesticité. Car c’est bien d’émancipation sociale, de remise en cause de lois, d’usages ou de stéréotypes culturels qu’il est question ici.

Plan proposé :

  1. Un texte résolument engagé (étude de l’énonciation)
  2. La stratégie argumentative de george sand (étude du lexique)
  3. Le féminisme de George Sand : à la conquête de l’identité et de l’écriture

1. Un texte « politique » : convaincre et persuader

« La voix narrative est celle d’un homme -un ami à qui Marcie a demandé des conseils dans une période difficile de sa vie » (source). Le destinataire est convoqué plusieurs fois sur le terrain de la connivence (« je vous le disais précédemment »). Néanmoins, malgré les apparences dialogiques du texte, on devine à travers le locuteur George Sand elle-même : la position de l’énonciation dans cette lettre est en effet explicitement féminine et solidaire de la cause des femmes en général (le moi de la femme nié, anéanti). L’auteure prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication, d’où le rôle des indices énonciatifs. Indices personnels d’abord : importance du « je » dans tout le texte, qui cherche à faire prendre conscience de la nécessaire émancipation des femmes.

On peut noter également la recherche assumée d’un style de femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : d’où l’emploi d’un vocabulaire qui refuse une différenciation sexuée discriminante (homme/femme) et préfère les catégories mâle/femelle qui ont une connotation plus formelle, anatomo-physiologique (« Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle ») : si socialement l’homme s’affirme supérieur à la femme, ils ont un statut fondamentalement égal (mâle=femelle). Noter également l’emploi réitéré de tournures impersonnelles au présent de vérité générale : « certains préjugés refusent aux femmes » ; « C’est un étrange abus de la liberté philosophique… » ; « L’égalité […] n’est pas la similitude » ; « Les femmes reçoivent une déplorable éducation » ; etc.

Par ailleurs, George Sand cherche à agir sur le lecteur en l’amenant à changer d’avis. Le destinataire en effet n’est pas Marcie (qui n’existe pas) mais davantage les militantes féministes et bien sûr les lecteurs du Monde, c’est-à-dire les hommes eux-mêmes. La persuasion est donc largement convoquée dans le texte. Les choix stylistiques sont d’ordre affectif, car il s’agit pour George Sand d’emporter l’adhésion du lecteur. Conformément au schéma de Jakobson, le texte se définit par sa fonction émotive (qui met l’accent sur le locuteur, en soulignant ses émotions, son investissement personnel, affectif) et impressive (convaincre le récepteur).

On peut relever à ce titre de nombreux modalisateurs (rappel : on appelle « modalisateurs » les éléments qui marquent le degré d’adhésion de l’émetteur) ainsi que de fréquentes marques de jugement : « je sais que certains préjugés  » ; « Cette préoccupation me semble assez triste » ; « je me résignerais difficilement  » ; « C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer » ; « Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout » ; « Ils ont spéculé  » ; « Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme » ; « oppresseur ».

Noter également les modalisateurs de doute, en particulier l’importance du conditionnel qui accentue la mise à distance avec les thèses réfutées : « la femme aurait les mêmes passions… elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs… on la soumettrait… et elle n’aurait pas un libre arbitre… Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. »

Enfin, on peut relever la modalité interrogative : les questions rhétoriques à travers des phrases interro-négatives servent à impliquer plus encore le lecteur : « elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? ». De même, les tournures exclamatives nombreuses ainsi que les tournures anaphoriques accusatrices associées à des effets de forte gradation confèrent au texte un fort aspect polémique (il s’agit bien d’un blâme contre les hommes) : « Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès ».

2. La stratégie argumentative de George Sand dans le texte

Le texte, largement influencé par le féminisme utopique de Charles Fourier (pour Fourier, l’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux), est basé sur le refus des valeurs masculines de la société de l’époque. Comme nous le voyons en effet, le passage présenté oppose nettement deux points de vue : celui des femmes et celui des hommes. Le lexique mélioratif concerne les femmes : « volonté perceptible d’être éclairée » ; « exercice d’une persévérance raisonnée » ; « intelligence » ; « raisonnable » ; etc. Sans surprise, le lexique péjoratif concerne le sexe masculin : « préjugés » ; « étrange abus » ; « esclavage » ; « abrutissement de la femme » ; « oppresseur » ; « odieux et impossible »…

« Dans Histoire de ma vie, Sand raconte comment, dès 1835, alors qu’elle songe à se séparer de son mari, elle a fait la connaissance d’un avocat républicain Michel de Bourges qui la « convertit » aux idées socialistes. La même année, elle rencontre Pierre Leroux, publiciste saint-simonien puis fondateur d’un groupe socialiste spécifique, et auteur d’un livre qui la marquera profondément, De l’égalité. Sand passe de longues heures avec ses amis à comprendre et à interroger cette théorie. Les discussions conduisent bientôt à l’action, une action que Sand, très attentive aux effets d’opinion, à la diffusion des idées, souhaite d’emblée médiatique. »
(source : http://www.senat.fr/colloques/colloque_femmes_pouvoir/colloque_femmes_pouvoir2.html)

Ainsi, le choix de diffuser sa pensée par voie de presse répond à une stratégie bien précise de George Sand. Pour autant, son argumentation est subtile, voire ambigüe lorsqu’elle affirme que « l’égalité n’est pas la similitude » : l’auteure en particulier ne reconnaît pas aux femmes l’égalité juridique et politique du fait même d’un principe de différences de goût et de comportement : « Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles ». Pour Sand, la séparation des sphères est essentielle ; elle est inscrite dans la nature (qui fait de la femme une épouse, mais surtout une mère, modèle qui règle toutes ses affections) ; elle doit donc être maintenue, l’ordre social en dépend. Forte de cette conviction, Sand ne peut pas imaginer le rôle des femmes dans la sphère publique.

Cependant, l’auteure milite en faveur de l’émergence d’une société moderne et démocratique, grâce à l’affranchissement des femmes (« Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine. »)

Selon George Sand, l’égalité, qui n’est pas seulement égalité entre l’homme et la femme, mais égalité des individus entre eux, suppose une formation morale et intellectuelle de même niveau, apte à incarner des valeurs nouvelles de la société républicaine ; ces valeurs ne peuvent exister que par une éducation égalitaire : « Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. » De fait, pour George Sand, la persistance de l’illettrisme empêche un suffrage véritablement universel : dépourvues d’instruction et juridiquement dépendantes, comment les femmes pourraient-elles s’assumer socialement ?

Les fréquentes références à la religion servent d’abord à s’assurer une légitimité vis-à-vis de Lamennais, directeur du Monde, mais aussi prêtre : George Sand avait en effet rompu dans la lettre et dans l’esprit avec le catholicisme qui était la religion de sa jeunesse. Plus subtilement, les références à la religion, très fortement imprimées de rousseauisme, permettent d’évaluer la distance qui la sépare du formalisme religieux et de la sacro-sainte autorité masculine : selon George Sand, si l’homme entretient une relation inégale avec la femme, et qu’il la méprise, alors il va contre le droit naturel : « Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime » ; « Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits » : ces deux passages sont extrêmement transgressifs car ils amènent à penser que la domination masculine est à l’opposé de la foi.

3. Le féminisme de George Sand : une double conquête : celle de l’identité et celle de l’écriture.

Comme il a été très justement remarqué, « Le premier combat politique de George Sand est celui qu’elle a mené pour conquérir son indépendance. Elle a toujours dénoncé la condition de mineures civiles dans laquelle étaient maintenues les femmes mariées » (http://www.georgesand.culture.fr/fr/co/co01.htm). En fait, le texte est sous-tendu par un postulat qui est celui d’une essence féminine : l’auteure y exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire par l’éducation.

À la différence du féminisme « égalitariste » par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme qu’on appellera plus tard « différentialiste », célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes.

On a beaucoup reproché à George Sand (voir en particulier : Nigel Harkness, « Sand, Lamennais et le féminisme : le cas des Lettres à Marcie« , in Le Siècle de George Sand, Rodopi 1998) d’exprimer « une critique assez forte des mouvements féministes en France au dix-neuvième siècle et [de faire] l’éloge de la femme dans son rôle maternel » (Nigel Harkness, op. cit. page 185). En fait, ce que propose George Sand dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une spécificité des arts et des sciences au féminin. Le texte postule également une réflexion sur le statut des hommes (« gouverner est plus difficile qu’obéir ») : s’ils veulent gouverner, les hommes devraient donc être irréprochables moralement.

Si, comme nous l’avons vu, George Sand reconnaît bien les différences de la femme avec l’homme (« L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois »), elle soutient explicitement que faire de la femme une servante ou une femme-objet détruit le lien social. De plus, par sa nature même, la femme possède des qualités lui permettant de gagner son indépendance sociale et sentimentale, donc de ne plus être une femme-objet mais une femme-sujet existentiel, dont l’objectif d’émancipation s’inscrit à la fois dans la logique égalitariste de la démocratie républicaine, et dans l’appropriation par la femme des savoirs masculins pour mieux revendiquer son identité.

Conclusion

Particulièrement émancipatrice, la pensée de George Sand soulève des problèmes qui sont hélas toujours d’actualité dans de nombreuses régions du monde : qu’il s’agisse de l’accès à l’école, à l’éducation ou à l’emploi, du droit au divorce, à la contraception, voire même de l’accès aux droits sociaux et à la santé. La valeur féministe et théorique du texte est donc indéniable. On notera également le grand modernisme et l’engagement sur la question des relations entre les sexes. En conclusion, ce texte illustre « l’universalisme à la française, dont [George Sand] revendique l’extension aux femmes » (Bernard Hamon, George Sand et la politique, L’Harmattan, Paris 2001, page 11).

Ouverture : élargissement avec Colette.
© Bruno Rigolt

Cliquez sur le lien pour télécharger le texte complet (avec d’autres œuvres) au format pdf ou au format epub.

 consultez également cet article : Indiana de George Sand


– Lecture analytique n°3
: Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, colette.1253701244.jpgun à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. « 

FIN

Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903

Lecture analytique téléchargeable à partir de Pronote (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013)

Vous pouvez télécharger gratuitement (à la condition de posséder une adresse mail valide) le roman dans son intégralité sur Scribd.com.

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C’est sur ce grand plaidoyer féministe que s’achève la série des Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et la dernière page de Claudine s’en va(1903), que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière (effrontée !) de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal : c’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le texte : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie »… Tout quitter pour tout recommencer… Certes, mais prendre en main son destin personnel pour une femme des années 1900, c’est endosser un grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation des femmes. Mais point de grandiloquence dans ces lignes : si cause féministe il y a, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur.

« Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici… »

Une certaine « sensualité » stylistique ainsi qu’un regard très intimiste porté sur les êtres et les choses confèrent au texte une indicible poésie. Admirez comment la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Pourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible. C’est ce mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’écriture de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde…

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Pour en savoir plus sur l’écrivaine, découvrez le Centre d’études Colette, qui propose de nombreuses ressources en ligne. Voyez aussi cette page très complète de France-Diplomatie.
Découvrez quelques extraits de l’œuvre de Colette en parcourant cette anthologie : Colette, illustrée par G. Lefebvre (éd. La Renaissance du livre, 2004). Si les caractères s’affichent en taille trop petite, pensez à utiliser l’outil de zoom intégré au livre numérique.

Lectures complémentaires recommandées :

Simone de Beauvoir
« On ne naît pas femme : on le devient. »

On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. […]. En vérité, l’influence de l’éducation et de l’entourage est ici immense. […]

Ainsi, la passivité qui caractérisera essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c’est là une donnée biologique ; en vérité, c’est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société.

L’immense chance du garçon, c’est que sa manière d’exister pour autrui l’encourage à se poser pour soi. Il fait l’apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de dureté et d’indépendance avec les autres garçons, il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat ; il s’enorgueillit de ses muscles comme de son sexe ; à travers jeux, sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses forces ; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence ; il apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les larmes du premier âge. Il entreprend, il invente, il ose.

Certes, il s’éprouve aussi comme « pour autrui », il met en question sa virilité et il s’ensuit par rapport aux adultes et aux camarades bien des problèmes. Mais ce qui est très important, c’est qu’il n’y a pas d’opposition fondamentale entre le souci de cette figure objective qui est sienne et sa volonté de s’affirmer dans des projets concrets. C’est en faisant qu’il se fait être, d’un seul mouvement.

Au contraire, chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son « être-autre » ; on lui apprend que pour plaire il faut chercher à plaire, il faut se faire objet ; elle doit donc renoncer à son autonomie. On la traite comme une poupée vivante et on lui refuse la liberté ; ainsi se noue un cercle vicieux ; car moins elle exercera sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l’entoure, moins elle trouvera en lui de ressources, moins elle osera s’affirmer comme sujet […].

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (tome 2, L’expérience vécue), Paris, Gallimard 1949

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir

Publié en 1949, le Deuxième Sexe s’est imposé d’emblée comme un texte fondateur du féminisme moderne. Pour bien comprendre la portée considérable de ce «livre événement», il faut tout d’abord le replacer dans un contexte intellectuel et social plus vaste : de fait, après la Seconde guerre mondiale (*), dans une société devenue plus permissive en matière de mœurs grâce aux jeunes générations, va s’épanouir une période de changements dans les comportements collectifs qui vont bouleverser les normes sociales et les valeurs traditionnelles. Sous l’influence de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir surtout, fleurissent un certain nombre de revues intellectuelles qui n’ont d’autre but que de stigmatiser le « prêt-à-penser ». De toutes parts, la critique « officielle » et le « grand public » semblent pris de court face à une contestation radicale qui exprime avec une force singulière les aspirations de toute une génération, celle du Jazz, de Boris Vian et de Saint-Germain-des-Prés, avide de « refaire le monde » (**).

Ce qu’on appellera « les années Beauvoir » (***), est donc une intense période de maturation de la conscience politique féministe qui conduira plus tard au planning familial, au M.L.F. et à la légalisation de l’avortement. Le Deuxième Sexe comporte deux volumes : dans le tome un (Les Faits et les mythes, publié en juin 1949 et vendu à 22 000 exemplaires dès la première semaine), l’auteure se propose d’étudier la condition féminine, au regard de la biologie, de la psychanalyse et de l’histoire. Comme l’expliquera Beauvoir, son but est de montrer «comment la « réalité féminine » s’est constituée, pourquoi la femme a été définie comme l’Autre et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes». Quant au deuxième tome (L’Expérience vécue, paru en novembre 1949), il fit plus encore scandale. L’auteure en justifie ainsi l’écriture : «Comment la femme fait-elle l’apprentissage de sa condition, comment l’éprouve-t-elle, dans quel univers se trouve-t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d’un lourd passé, s’efforcent de forger un avenir nouveau».

Simone de Beauvoir en 1972 lors d’un rassemblement pour la légalisation de l’avortement (détail). Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis

Le passage présenté est célèbre entre tous : la petite phrase « On ne naît pas femme : on le devient » est en effet devenue le cri de ralliement de millions de femmes à travers le monde ! L’originalité du point de vue de Simone de Beauvoir a consisté à distinguer les données biologiques (le sexe) des données sociales (le genre) en montrant que le « féminin » est en fait le produit d’un conditionnement social, culturel et politique hérité d’une vision patriarcale. Comme elle l’affirme sévèrement : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». Réfutant toute idéalisation de la féminité, Simone de Beauvoir affirme au contraire que l’«éternel féminin» reflète avant tout l’aliénation de la femme au désir masculin, qui cloisonne le sujetféminin dans des rôles et des stéréotypes représentatifs du machisme et de l’hypocrisie sociale : pour l’auteure, la femme serait surtout considérée par la société comme un « objet social soucieux de paraître ». Seule une véritable « libération » par le travail et l’autonomie financière doit donc permettre aux femmes de « s’affirmer comme sujet ».

Depuis sa parution en 1949, l’essai de Simone de Beauvoir a suscité de très violentes controverses dans les cercles politiques et intellectuels, depuis la droite traditionnelle jusqu’à la gauche communiste en passant par les milieux féministes eux-mêmes (****). Si de nos jours l’ouvrage semble par certains aspects un peu daté, par exemple dans l’obsession de Beauvoir de nier l’identité féminine en montrant que les différences entre les femmes et les hommes sont uniquement d’ordre culturel, ou en soutenant que la « féminité » de la femme résulte uniquement de déterminismes et de conditionnements idéologiques que seule l’égalité entre sexes peut remettre en cause, la grande force néanmoins de cet essai a été de marquer d’une profonde empreinte la société dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Comme le dira Benoîte Groult en 1990 dans sa préface de l’ouvrage, si le Deuxième Sexe est devenu « le texte fondateur dont en tout lieu […] le féminisme se réclame », c’est qu’il a ouvert un débat majeur sur l’identité et sur le statut social des femmes. Un ouvrage incontournable.

___________

(*) À la veille de la Libération, les femmes obtiennent d’être « électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes » (Ordonnance du 21 avril 1944, article 17). En 1946, le préambule de la Constitution pose le principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines.
(**) Voir à ce sujet le support de cours « Antithéâtre et absurde« .
(***) J’emprunte l’expression à Sylvie Chaperon : Les Années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard 2000.
(****) Voyez l’approche très différente du féminisme proposée par Annie Leclerc.
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 Intertextualité : Je ne saurais trop vous recommander de consulter ces « citations de la semaine »… rubrique « Féminisme » :

 
Olympe de Gouges George Sand Colette Benoîte Groult Annie Leclerc Monique Wittig
 
 

 Autres documents complémentaires :


Objet d’étude
Écriture poétique
et quête du sens

Séquence 3 : la poésie d’inspiration symboliste de Baudelaire à Claudel

Problématiques :

  • la confrontation des mots et du monde
  • la poésie entre tradition et modernité

Textes étudiés en lecture analytique :

  1. Charles Baudelaire, « L’Albatros », 1859
  2. Stéphane Mallarmé, « Brise marine », 1865
  3. Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », 1871
  4. Paul Claudel, « L’Esprit et l’eau » (extrait), 1910

Lecture de l’image :

friedrich4.1244031330.jpg

Caspar david Friedrich (1774-1840), “Le voyageur contemplant une mer de nuages”, 1818
(Hambourg, Kunsthalle)
  • Analyse d’image facultative : Alexandre Séon, “Le Récit” (la portée symbolique du tableau). Ce document ne figurera pas dans les documents complémentaires de votre liste d’oral. Néanmoins, je vous en recommande fortement la lecture (reprenez la fiche d’analyse distribuée en cours). Pour lire l’analyse complète mise en ligne, cliquez ici (voir aussi le cours sur le Symbolisme).


Alexandre Séon (1855-1917), “Le Récit” (1898, Musée de Brest)

À connaître impérativement pour l’EAF :

– Lecture analytique n°1 : Charles Baudelaire, « L’albatros » (1857)

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

___________

  Pour aller plus loin…

  • Une excellente lecture orale de « l’Albatros » :

Intertextualité :

– “l’Étranger” de Baudelaire (Lecture analytique de ce texte en cliquant ici)

 « Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
– Tes amis?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages! »

Outre la lecture analytique proposée et distribuée en cours, il existe sur Internet plusieurs ressources consacrées à « L’Albatros » de Baudelaire. Par exemple, vous pourrez consulter ces pages :

 

– Lecture analytique n°2 : Mallarmé « Brise marine » (1865)

La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs!
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

 Pour aller plus loin…

  • Consultez ici la lecture analytique du poème (distribuée également en cours)
  • Oral du Bac : téléchargez puis écoutez cette très belle lecture de “Brise marine”  par le comédien Paul-Emile Deiber.
  • Questions possibles pour l’oral de l’EAF:
    • Expliquez le conflit entre la vie et l’art dans ce poème.
    • Rapprochez “Brise marine” de “l’Albatros” (pensez aussi à lire “l’Étranger”).
    • Que symbolisent précisément la mer et le ciel dans ce poème ?
    • Comment interprétez-vous le dernier vers du texte ?
    • Repérez et commentez les expressions qui expriment le refus du social dans le texte.
    • Pour enrichir votre troisième axe, je vous suggère de comparer les différentes versions de “Brise marine”, en montrant par exemple que les révisions successives du manuscrit sont une bonne illustration de la définition que Mallarmé a donnée de la poésie : “La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence”.
 
 

– Lecture analytique n°3 : Rimbaud, « Le Bateau ivre » (1871)

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

  • Présentation très claire et simple du « Bateau ivre »
  • Lexique et interprétations
  • « Le Bateau ivre », de par sa structure, se prête très bien à une lecture linéaire. Il en existe de grande qualité mises en ligne sur Internet, en particulier celle-ci.

 Pour aller plus loin…

  • Lecture commentée de la “Lettre du Voyant” de Rimbaud : hypothèses de lecture. Cliquez ici pour une proposition d’analyse très accessible. Les citations suivantes sont à apprendre :
    – « Car Je est un autre »
    – « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend.
    – « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. »
    – Le poète est « le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! »

 

  • La lecture du “Bateau ivre” est difficile (attention pour l’oral !). Je vous recommande d’écouter très attentivement la lecture magistrale qu’a effectuée Gérard Philippe de ce poème.

  •  Questions possibles pour l’oral du BAC :

– En quoi « le Bateau ivre » vous paraît-il illustrer cette affirmation de Rimbaud dans la « Lettre du Voyant » : « Je est un autre » ?
– Quelle mission Rimbaud assigne-t-il à la poésie dans ce poème ?
– Dans quelle mesure peut-on dire que « le Bateau ivre » est une allégorie de la révolte adolescente ?

  •  Médias : je vous conseille d’écouter cette conférence du grand poète Yves Bonnefoy dans laquelle il livre ses réflexions sur la poésie (source : Canal-U, Université de tous les savoirs. Année : 2000). Passez la présentation et faites défiler le curseur pour écouter à partir de 02:10.

Pour écouter cette conférence directement sur le site Canal-U, cliquez ici.

Lecture analytique n° 4 : Paul Claudel, Cinq grandes odes (1910) « Deuxième ode » (début)

L’ESPRIT ET L’EAU

Après le long silence fumant,
Après le grand silence civil de maints jours tout fumant de rumeurs et de fumées,
Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,
Soudain l’Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,
Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le souffle de l’Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l’Esprit !
Comme dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le premier feu de foudre.
Soudain le vent de Zeus dans un tourbillon plein de pailles et de poussières avec la lessive de tout le village !
Mon Dieu, qui au commencement avez séparé les eaux supérieures des eaux inférieures,
Et qui de nouveau avez séparé de ces eaux humides que je dis,
L’aride, comme un enfant divisé de l’abondant corps maternel,
La terre bien chauffante, tendre-feuillante et nourrie du lait de la pluie,
Et qui dans le temps de la douleur comme au jour de la création saisissez dans votre main toute-puissante
L’argile humaine et l’esprit de tous côtés vous gicle entre les doigts
De nouveau après les longues routes terrestres,
Voici l’Ode, voici que cette grande Ode nouvelle vous est présente,
Non point comme une chose qui commence, mais peu à peu comme la mer qui était là,
La mer de toutes les paroles humaines avec la surface en divers endroits
Reconnue par un souffle sous le brouillard et par l’œil de la matrone Lune !


Objet d’étude :

Le théâtre,
texte et représentation

Séquence 4 :  « La crise de la société et de ses valeurs à travers le personnage de théâtre » 

  • Perspective d’étude dominante : étude de l’intertextualité et de la singularité des textes
  • Perspective d’étude secondaires : étude de l’histoire littéraire et culturelle
  • Lexique du théâtre : support de cours téléchargeable à partir de Pronote (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013)

Textes étudiés en lecture analytique :

  1. Molière, Le Tartuffe ou l’imposteur (1669), acte I, scène 5 (extrait : vers 270-300)
    Depuis « ORGON – Mon frère, vous seriez charmé de le connaître » jusqu’à « Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. »
    → Fiche de lecture sur Tartuffe et lecture analytique téléchargeables à partir de Pronote (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013).
  2. Musset, Lorenzaccio (1834), acte III, scène 3 (extrait)
    Depuis « Philippe – Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, pourquoi le commets-tu? » jusqu’à « dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »
    → Fiche de lecture sur Lorenzaccio et lecture analytique téléchargeables à partir de Pronote  (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013).
  3. Albert Camus, Caligula, acte I, scène 8 (extrait)
    Depuis « Ecoute bien. Premier temps » jusqu’à « S’il le faut, je commencerai par toi. »
    → Fiche de lecture sur Caligula et lecture analytique téléchargeables à partir de Pronote  (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013).
  4. Samuel Beckett, En attendant Godot, scène d’exposition (extrait)
    Depuis « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » jusqu’à « ESTRAGON : Il n’y à rien à voir. »
    → Fiche de lecture sur En attendant Godot et lecture analytique téléchargeables à partir de Pronote  (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013) 

Lecture cursive obligatoire :

  • Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve

Travaux de recherche :

Documents sonores :

Ionesco lisant La Cantatrice chauve (La Voix de l’auteur LVA 11. 33 1/3 rpm, 30cm. Les Chefs-d’œuvre du théâtre. Pièce lue par l’auteur pour ses amis. Enregistré à Paris par Véga, 1961).
Pour télécharger la pièce au format .mp3, cliquez ci-dessous :

TEXTES

Lecture analytique n°1 : Molière, Le Tartuffe ou l’imposteur (1669), acte I, scène 5
Depuis « ORGON – Mon frère, vous seriez charmé de le connaître » jusqu’à « Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer »

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ORGON

Mon frère, vous seriez charmé de le connaître,
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
C’est un homme… qui… ha !… un homme… un homme enfin.
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m’en soucierais autant que de cela.

CLÉANTE

Les sentiments humains, mon frère, que voilà !

ORGON

Ha! Si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attirait les yeux de l’assemblée entière
Par l’ardeur dont au Ciel il poussait sa prière ;
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
Et baisait humblement la terre à tous moments;
Et lorsque je sortais, il me devançait vite,
Pour m’aller à la porte offrir de l’eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
Et de son indigence, et de ce qu’il était,
Je lui faisais des dons; mais avec modestie
Il me voulait toujours en rendre une partie.
« C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié. »
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.

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Lecture analytique n°2 : Musset, Lorenzaccio (1834), acte III, scène 3 (extrait)
Depuis « Philippe – Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, pourquoi le commets-tu ? » jusqu’à « dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »

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PHILIPPE

Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, pourquoi le commets-tu ?

LORENZO

Tu me demandes cela en face ? Regarde-moi un peu. J’ai été beau, tranquille et vertueux.

PHILIPPE

Quel abîme ! Quel abîme tu m’ouvres !

LORENZO

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno ? Veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette (Il frappe sa poitrine), il n’en sorte aucun son ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte ? Et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j’aime le vin, le jeu et les filles ; comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche ; j’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis et qui il est. Dieu merci ! C’est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire ; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Erostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête, en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre ; dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

  • Pour visionner précisément le passage présenté à l’EAF, cliquez ici ou faites défiler le curseur jusqu’à 11:22

Lecture analytique n°3 : Albert Camus, Caligula, acte I, scène 8 (extrait) :
Depuis « Ecoute bien. Premier temps : » jusqu’à « S’il le faut, je commencerai par toi. »

→ Fiche de lecture sur Caligula et lecture analytique téléchargeables à partir de Pronote  (connexion nécessaire « parent ou élève » puis navigation au mardi 18 juin 2013).

Caligula s’assied près de Caesonia.

CALIGULA Ecoute bien. Premier temps : tous les patriciens, toutes les personnes de l’empire qui disposent de quelque fortune – petite ou grande, c’est exactement la même chose – doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en faveur de l’Etat.

L’INTENDANT Mais, César…

CALIGULA Je ne t’ai pas encore donné la parole. A raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement.

A l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.

CÆSONIA, se dégageant. Qu’est-ce qui te prends?

CALIGULA, imperturbable. L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu’ellesn’en ont point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus immoral de voler directementles citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler, toutle monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit. (Rudement, à l’intendant.) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois auplus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.

L’INTENDANT César, tu ne te rends pas compte…

CALIGULA Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S’il le faut, je commencerai par toi.

 

Lecture analytique n°4 : Samuel Beckett, En attendant Godot, scène d’exposition (extrait) :
Depuis « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » jusqu’à « ESTRAGON : Il n’y à rien à voir. »

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Route à la campagne, avec arbre. Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence.
Même jeu.
Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau). – Rien à faire.

VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées). – Je commence à le croire. (il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant. Vladimir, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (il se recueille, songeant au combat). 
À Estragon. – Alors, te revoilà, toi.

ESTRAGON. – Tu crois ?

VLADIMIR. – Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.

ESTRAGON. – Moi aussi.

VLADIMIR. – Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (il tend la main à Estragon.)

ESTRAGON (avec irritation). – Tout à l’heure, tout à l’heure. Silence.

VLADIMIR (froissé, froidement). – Peut-on savoir où Monsieur a passé la nuit ?

ESTRAGON. – Dans un fossé.

VLADIMIR (épaté). – Un fossé ? Où ça ?

ESTRAGON (sans geste). – Par là.

VLADIMIR. – Et on ne t’a pas battu ?

ESTRAGON. – Si… Pas trop.

VLADIMIR. – Toujours les mêmes.

ESTRAGON – Les mêmes ? Je ne sais pas. Silence.

VLADIMIR. – Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision.) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.

ESTRAGON (piqué au vif). – Et après ?

VLADIMIR (accablé). – C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.

ESTRAGON. – Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.

VLADIMIR. – La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant Il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu‘est-ce que tu fais ?

ESTRAGON. – Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?

VLADIMIR. – Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.

ESTRAGON (faiblement). – Aide-moi !

VLADIMIR. – Tu as mal ?

ESTRAGON. – Mal ! Il me demande si j’ai mal !

VLADIMIR (avec emportement). – Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi, je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.

ESTRAGON. – Tu as eu mal ?

VLADIMIR. – Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !

ESTRAGON (pointant l’index). – Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.

VLADIMIR (se penchant). – C’est vrai. (il se boutonne.) Pas de laisser aller dans les petites choses.

ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.

VLADIMIR (rêveusement). – Le dernier moment. (il médite.) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?

ESTRAGON. – Tu ne veux pas m’aider ?

VLADIMIR. – Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.)

Comment dire ? Soulagé et en même temps-. (Il cherche) épouvanté. (Avec emphase.) É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure.

Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) – Alors ?

ESTRAGON. – Rien.

VLADIMIR. – Fais voir.

ESTRAGON. – Il n’y a rien à voir.


Objet d’étude :

Le personnage
de roman

Séquence 5 : « L’Étranger (Albert Camus, 1942) »

Problématique : l’itinéraire de Meursault, de l’absurde à la conquête de la liberté

Etude d’une œuvre intégrale
(Toutes éditions du commerce)

 

  • Perspective d’étude dominante : étude des genres et des registres
  • Perspectives d’étude secondaires : un mouvement d’idée du 20ème siècle : « l’absurde »

______

Textes présentés à l’oral en lecture analytique :

  1. Extrait du chapitre 1 (1ère partie) « Incipit » : une nouvelle approche du récit et de ses codes
    Depuis « Aujourd’hui, maman est morte » (début du roman) jusqu’à « J’ai dit ‘oui’ pour n’avoir plus à parler. »
  2. Extrait du chapitre 5 (1ère partie) « La demande en mariage » : le « degré zéro » de l’écriture et de la conscience
    Depuis « Le soir, Marie est venue me chercher » jusqu’à  « un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche. »
  3. Extrait du chapitre 6 (fin de la 1ère partie) « Le meurtre de l’Arabe » : le soleil comme destin tragique
    Depuis « Au bout d’un moment, je suis retourné vers la plage » jusqu’à « quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. »
  4. Extrait du chapitre 4 (2ème partie) « La plaidoirie de l’avocat » : une caricature de la justice
    Depuis « L’après-midi, les grands ventilateurs » jusqu’à  « parce que j’étais trop fatigué. »
  5. Extrait du chapitre 5 (2ème partie) « Excipit » : la mort comme révélation de l’homme à lui-même.
    Depuis « Alors, je ne sais pas pourquoi  » jusqu’à « qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » (fin du roman)

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Introduction à l’Étranger d’Albert Camus

 

Moi, j’aime ceux qui vivent aujourd’hui sur la même terre que moi.
C’est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. […]
J’ai choisi d’être innocent.

Kaliayev dans Les Justes d’Albert Camus (1949)

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Albert Camus en 1947
© Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos

Rédigé en pleine guerre comme le Mythe de Sisyphe, L’Étranger (1) paraîtra en juin 1942. S’il fut condamné par la critique officielle du régime de Vichy pour immoralité, ce roman « qui apparaissait lui-même comme étranger« , pour reprendre une formule célèbre de Sartre, a néanmoins connu, particulièrement après la Libération, un immense succès dont la consécration d’Albert Camus sur la scène internationale (Prix Nobel de littérature en 1957) ne sera pas étrangère. Voici comment Pierre de Boisdeffre dans son Histoire vivante de la littérature (2) présente le roman : « Le mérite de [l’Étranger] n’était pas seulement d’introduire en France l’écriture impersonnelle des romanciers américains —phrases courtes et sèches, notations brèves, succession d’actes où le Je du narrateur se confond avec l’objectif d’une caméra— mais de donner au héros absurde une résonance profondément humaine ».

Meursault, un héros paradoxal

Cette « résonance profondément humaine » est très bien illustrée par Meursault. Ce qui surprend d’emblée est en effet la psychologie assez paradoxale du héros. Comme le rappelle à ce titre Pierre-Louis Rey (3), « Meursault ne répond guère aux caractéristiques du « personnage » tel qu’on le rencontre chez Balzac. S’il a un nom, il n’a pas de prénom (on ignore comment Marie l’appelle) : les deux syllabes qui suffisent à le désigner y gagnent une valeur symbolique plus forte. On sait qu’il n’a guère de « biens » : cette pauvreté contribue à faire de lui une victime de la société ».

De fait, si Meursault est une sorte de marginal, qui semble vivre en dehors des codes qui régissent le monde et les institutions, son attitude est très bien rendue par l’écriture de Camus, dont la distance consacre l’inadéquation entre le héros et l’environnement social. Comment ne pas songer, à la lecture de ce roman, au poème célèbre de Baudelaire ?

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

En premier lieu, Meursault comme l’étranger du poème de Baudelaire ne semble pas avoir d’identité ou de fonction sociale clairement marquée : chez Baudelaire par exemple, l’aspect énigmatique et anticonformiste du personnage est rendu par ses réponses, plus déroutantes les unes que les autres, et qui lui confèrent une sorte d’hermétisme. Au statut de marginal dans le poème répond l’anonymat d’un petit employé algérois sans importance : c’est là le paradoxe de ces personnages « indéchiffrables » voués au silence et à l’incompréhension.

Mais cette impression de négativité est en outre amplifiée par le parti-pris esthétique adopté dans l’ouvrage. Le style « dépouillé » de Camus, parfois si éloigné du genre romanesque, est en effet ce qui frappe immédiatement à la lecture des premières lignes :

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. alger.1243836415.jpgJ’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit :  » Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle ».

Le silence de Meursault

Comme vous le voyez, cette façon d’ouvrir le récit, volontairement neutre (alors que l’événement raconté est bouleversant d’un point de vue affectif), produit un sentiment de malaise chez le lecteur, accentué par une syntaxe très « sèche » (phrases juxtaposées, souvent très brèves) qui, refoulant l’émotion, casse la représentation traditionnelle du personnage romanesque (4). Alain Robbe-Grillet, dans Pour un nouveau roman, faisait justement remarquer : « Combien de lecteurs se rappellent le nom du narrateur dans la Nausée ou dans l’Étranger ? » Aux réponses négatives de l’étranger chez Baudelaire répond le silence de Meursault, et son refus perpétuel de parler. Dès les premières lignes, cet aspect apparaît très explicitement :

J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit  » oui  » pour n’avoir plus à parler.

Comme on le voit, Meursault reste femé, se contentant de répondre par monosyllabes pour n’avoir pas à exprimer ses sentiments. Uri Eisenzweig (5) note à ce titre qu’ « une partie considérable de l’activité de Meursault dans la première partie du texte consiste à ne pas répondre, ou à restreindre au minimum ses réponses aux propos des gens qui l’entourent. Ainsi, en ce qui concerne Raymond qui, lui, « parle souvent« , le texte abonde —au-delà de l’impression générale de mutisme de la part de Meursault— en mentions explicites du silence de ce dernier ou, à la rigueur, du caractère court et affirmatif de ses réponses : « C’était vrai et je l’ai reconnu […] Je n’ai rien dit […] J’ai dit que ça m’était égal […] Je n’ai rien répondu […] ».

Cette parole du silence, « transparente aux choses et opaque aux significations » a été remarquablement analysée par Jean-Paul Sartre (texte ci-contre) : chez Meursault en effet, l’hermétisme des émotions (au sens d’un poème hermétique) conduit le lecteur au sentiment de l’absurde, par le fait même qu’elle le contraint à prendre ses distances avec l’histoire racontée. Ce qui est en effet surprenant dans ce roman tient au fait que, si la façon d’écrire pourrait faire penser parfois à un journal intime, l’absence de toute affectivité, de toute implication émotionnelle, remet en cause l’identification du lecteur au héros et semble annoncer la crise de la littérature dans les années Cinquante. C’est d’ailleurs un aspect clef de ce qu’on appellera les « nouveaux romanciers« , désireux de faire éclater les cadres conventionnels du récit.

Meursault, un personnage de « Nouveau roman » ?

Il est essentiel ici d’évoquer le nom de Roland Barthes pour mieux saisir le parti pris adopté par Camus. D. Kunz Westerhoff (« Ecriture blanche » et Nouveau Roman), rappelle à cet égard l’importance de Barthes « qui a instauré l’expression d’ « écriture blanche », dans Le degré zéro de l’écriture (1953), pour désigner un minimalisme stylistique caractéristique de la littérature d’après-guerre » et particulièrement de l’Étranger de Camus. Barthes écrira en particulier : « Cette parole transparente, inaugurée par l’Étranger de Camus, accomplit un style de l’absence qui est presque une absence idéale de style ». À ce titre, si Barthes voit dans l’écriture de l’Étranger un « style de l’absence », c’est que le je de la narration, en échappant précisément au narrateur lui-même, libère le récit d’une emprise lyrique.

On n’imagine pas en effet Meursault en « héros romantique », au sens conventionnel du terme. Le registre élégiaque, ou les épanchements maniérés d’un Lamartine, en précipitant le texte dans le pathétique et l’émotionnel, lui auraient certainement enlevé sa force et sa valeur. Ce qui caractérise Meursault, à la différence d’autres personnages de roman, c’est de se placer dans une attitude impersonnelle qui est le propre même d’un homme qui ne s’affirmera véritablement qu’au moment de la mort. C’est dans l’absence apparente de sentiments que se révèle la présence d’une émotion d’autant plus forte qu’elle semble mettre en question la possibilité même de l’amour humain. Rappelez-vous par exemple de la demande en mariage dans le roman :

Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : « Non. » Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit : « Naturellement. »

Comme on le voit très bien à travers cet extrait, Meursault paraît indifférent, mais derrière ce silence et cette apparente froideur se cache évidemment le message humain du roman : si Meursault semble perpétuellement distant, non seulement par rapport à l’événement raconté, mais plus fondamentalement par rapport à lui-même, c’est que la seule vraie connaissance de soi pour Camus est celle qui se fait (en se détournant du monde de la fausseté et de la lâcheté qui accablent la vie) en acceptant la mort. C’est elle qui, dans le roman, donne un caractère exemplaire à la vie, en tant que jugement de l’être sur lui-même, et qui lui fait échapper à l’absurdité de sa condition en le révélant subjectivement à lui-même, selon une conception éthique de l’existence, irréductible aux critères objectifs de la vérité.

Un roman existentiel

Alors que le Caligula de Camus par exemple se présente comme un héros nihiliste, le personnage de Meursault amène au contraire à une signification existentielle et métaphysique de l’œuvre. Aucune soif d’absolu ici qui conduirait le héros à glisser comme Caligula vers la démesure et la folie. Mais plutôt un homme « dépaysé » et déraciné. Bref, au sens propre du terme, un étranger à ses actes. On pourrait parler de passivité, d’indifférence aux autres et de cynisme à propos de Meursault, mais ce serait se méprendre sur les intentions de Camus : ce qui frappe chez Meursault bien plus que son apparente indifférence aux autres, c’est son indifférence à lui-même, qui est peut-être en même temps une lucidité, une sincérité, un total oubli de soi : il apparaît en effet bien plus désintéressé qu’égoïste.

Car si le personnage semble être littéralement « étranger », c’est pour mieux être « à l’écoute des signes du monde », dans un désir de comprendre ce qui échappe à l’entendement habituel. Il y a en effet une forte dimension symbolique chez Camus (comme chez Baudelaire) qui oriente le texte vers la question du sens : l’Étranger peut se lire comme un mystère à déchiffrer, dont le lecteur découvre progressivement la clé, et qui confère au texte une profonde valeur apologétique et morale.

Je voudrais citer ici ces propos éclairants de Jacqueline Lévi-Valensi : « Quant à l’aventure de Meursault, n’est-elle pas une fable sur la vie et la mort d’un « homme comme les autres », un « privilégié » puisqu’il vit, un « condamné » puisqu’il va mourir ? Un homme qui a fondé ses seules certitudes sur le désir, la joie des sens, l’accord avec le monde, le bonheur terrestre. « Le bonheur et l’absurde sont deux fils d’une même terre » dit le Mythe de Sisyphe […] ; Meursault ne renie ni l’un ni l’autre. Par sa révolte, il dit que le véritable crime est de vivre dans l’inconscience, le mensonge, les faux-semblants » (6).

Ce que Meursault refuse, c’est tout simplement le simulacre du monde : comme l’écrira Camus dans la préface à l’édition américaine (1955), « le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge ». Meursault donc ne « joue » pas la « comédie humaine » ou plutôt « l’inhumaine comédie ». S’il assiste à l’enterrement de sa mère sans verser de larmes, s’il accepte avec indifférence la demande en mariage de Marie, s’il ne fait preuve d’aucun remords pendant les onze mois que dure l’instruction, c’est non parce qu’il est ce « monstre », ce criminel au « cœur endurci » que décrira le procureur lors du procès, mais parce qu’il refuse, dans une attitude de « défi », de se plier au « jeu » du monde.

Comme le dit encore Camus, « il refuse de mentir. Mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le coeur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée ». Par référence à Voltaire dont vous avez étudié Candide, on pourrait ajouter que Meursault refuse de dire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». C’est ainsi que l’apparente indifférence de Meursault doit être comprise avant tout comme une révolte existentielle.

La signification philosophique du roman

De fait, il faut lire d’abord l’Étranger comme un roman humaniste qui renvoie à une souffrance de l’être. Roman humaniste mais aussi roman philosophique : Camus disait justement qu’ « un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images », et il est certain qu’en montrant des comportements dépourvus de signification, l’Étranger est révélateur d’une interrogation sur le sens de la vie, déjà esquissée dans le Mythe de Sisyphe : « Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme».

Plus simplement Camus définira l’absurde comme le « divorce entre l’homme et sa vie ». C’est de cette « confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » que naît le sentiment de l’absurde. Ainsi, l’Étranger ne se réduit pas à un contenu narratif : il est d’abord un roman existentiel. Le but en effet pour Camus est de nous amener à trouver dans la vie une vérité « profondément humaine » : l’homme peut tromper les autres mais il ne peut se tromper lui-même. Dans le Mythe de Sisyphe, Camus écrivait à ce titre : « La divine disponibilité du condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube, cet incroyable désintéressement à l’égard de tout, sauf de la flamme pure de la vie, la mort et l’absurde sont ici, on le sent bien, les principes de la seule liberté raisonnable : celle qu’un coeur humain peut éprouver et vivre ».

Ces propos, on le pressent, sont de la plus haute importance : prendre conscience de l’absurde pour Camus est presque une obligation morale ; c’est ainsi sauvegarder sa liberté en retrouvant le rapport d’unité à soi-même et au monde. Meursault doit donc disparaître, seule manière pour l’homme de donner du sens à sa vie dans un monde neutre, un monde qui a cessé d’avoir un sens, où les croyances sont détruites. La mort n’étant plus vécue comme négation mais comme révolte de l’homme contre sa condition, en faisant face jusqu’au bout à l’absurde. Comme le note Arnaud Corbic, « Cette décision de faire face à l’absurde, c’est à la fois ce que Camus, revenant à l’étymologie du terme, appelle la « ré-volte » —et sa condition d’émergence. […] la révolte apparaît comme une volonté, en tant qu’elle est « confrontement perpétuel », —c’est-à-dire acte décisoire, maintenu et assumé— de l’homme et de sa propre obscurité » (7) :

Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

Ces derniers mots résonnent comme un cri de défi ! Quoique… Le roman s’achève en effet là où commence ce que Camus a toujours frôlé en la refusant : la foi, la croyance en Dieu. À cet égard, François Chavanes dans A. Camus, Un message d’espoir (les éditions du Cerf, 1996), explique : « Camus n’est pas athée, mais dans ses principaux écrits, lorsqu’il évoque le visage de Dieu, il s’agit le plus souvent d’un Dieu tout puissant […] injuste et cruel car responsable de tous les malheurs du monde ». Les derniers mots du texte pourtant infléchissent cette vision si dure. Dans la préface à l’édition américaine, Camus écrivait que « Meursault est le seul Christ que nous méritions ».

Pour provocatrice qu’elle soit, cette affirmation n’est pas dénuée d’un sous-entendu mystique : c’est en effet le caractère pathétique de la mort comme liberté qui traverse d’un souffle brûlant les dernières lignes du texte.

« Il faut imaginer Meursault heureux »…

À ce niveau, et malgré l’état de perdition dans lequel il semble se trouver, Meursault devient véritablement libre en acceptant le jugement dernier comme une « grâce » qui préfigure obscurément l’espérance et le salut du monde. Sa condamnation à mort devient ainsi une agonie spirituelle. Comme le rappelle Camus dans la préface à l’édition américaine : « On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans l’Étranger l’histoire d’un jomme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité », c’est-à-dire pour donner un sens existentiel à la vie… Le Mythe de Sisyphe s’achevait sur ces mots : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Pour paraphraser Camus, je crois qu’on peut dire qu’ « il faut imaginer Meursault heureux »…

© Bruno Rigolt (Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, Montargis, France).
Dernière révision : dimanche 11 novembre 2012

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NOTES

(1) Je vous conseille de consulter cette page que le Greenhead College (Huddersfield, Royaume Uni) a consacrée à ‘Étranger d’Albert Camus. Vous y trouverez une biographie de l’auteur, un résumé du roman, une analyse concise mais bien faite des personnages, et des remarques utiles sur la tonalité, le style, etc. Vous pouvez également écouter ce cours en ligne proposé par l’Encyclopédie sonore : J.-Y. Guérin, « La figure de l’étranger dans l’œuvre de Camus »
(2) Pierre de Boisdeffre, Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968
(3) Pierre-Louis Rey, L’Étranger, Albert Camus, « Profil d’une œuvre », Hatier Paris 1991
(4) Les plus curieux d’entre vous écouteront cet enregistrement historique d’Albert Camus, lisant les premiers chapitres de l’Étranger. Comme vous le remarquez, l’auteur garde cette tonalité « neutre » que vous devez respecter lors de votre lecture de l’extrait à l’oral du bac. Pour une fois, il serait presque déplacé de lire le passage en introduisant une implication émotionnelle et affective qui irait contre l’intention de Camus de produire un langage de « pure notation ».


(5) Uri Eisenzweig, Les Jeux de l’écriture dans l’Étranger de Camus, Archives Albert Camus n°6, Paris Lettres modernes 1983
(6) Jacqueline Lévi-Valensi, « L’Étranger : un meurtrier innocent, » in Romans et Crimes, Dostoïevski, Faulkner, Camus, Benet. Études recueillies par Jean Bessière, Honoré Champion, Paris 1998. Page 117.
(7) Arnaud Corbic, Camus : l’absurde, la révolte, l’amour, Les Éditions de l’Atelier, Paris 2003, page 65.

Texte complémentaire :

  • Albert Camus, préface à l’édition américaine de l’Étranger, 1955

 « J’ai résumé l’Etranger, il y a très longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple, il refuse de mentir. Mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu’il regrette son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu’il éprouve à cet égard plus d’ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne.

Meursault pour moi n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombre. Loin d’être privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l’anime, la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi ne sera jamais possible.

On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans l’Etranger l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. »