Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux de Mauriac : deux destins de femmes (© Bruno Rigolt, juin 1985 pour la première version (Université de Paris IV-Sorbonne, mars 2010, EPC pour la version mise à jour)
arrow.1242450507.jpgSommaire (table des matières)
arrow.1242450507.jpgIntroduction
arrow.1242450507.jpgPremière partie : Destin et Comédie 
arrow.1242450507.jpgDeuxième partie : Destin et Drame 
arrow.1242450507.jpgTroisième partie : Destin et Tragédie
arrow.1242450507.jpgchapitre 6 : l’aliénation au temps, la mort temporelle
arrow.1242450507.jpgchapitre 7 : la mort romanesque

CHAPITRE HUIT

Deux romans antipsychologiques ?

 

« L’art est une réalité en soi, éternelle, hors du temps, des hasards, des obstacles, sans autre fin que lui-même, l’art venge de la vie. »
Luigi Pirandello
                    

Cette étude, à bien des égards, peut apparaître comme le bilan d’une décadence : projet d’être dégradé, formes et conventions sociales décriées, extension du drame individuel aux domaines où il peut entraîner la destruction d’une civilisation, pression incessante du passé sur le présent, éclatement du héros traditionnel…

Une vie, Thérèse Desqueyroux, constituent en ce sens deux œuvres antipsychologiques : centrées autour des troublants problèmes de l’être, de la conscience, de la personne, elles révèlent tout un processus de création et de destruction du personnage romanesque fortement lié à la vie intérieure des romanciers. Mais à travers cet émiettement du personnage semble se dégager une valeur supérieure à la tragédie, incarnée par l’art.

La création et la destruction du personnage féminin, rendues sensibles par l’architecture du livre, constituent le premier aspect de ces deux œuvres antipsychologiques. Nous avons vu que la venue au monde des héroïnes légitimait, en un sens, un certain réalisme reposant sur les procédés classiques de l’intrigue. L’incursion de l’histoire dans une réalité temporelle et spatiale explique tout un ensemble psychologique et social qui viendra nourrir le drame. Maupassant et Mauriac d’ailleurs sollicitent du lecteur une certaine adhésion : au cours de la lecture, celui-ci accepte tel événement et refuse tel autre selon qu’il y a été préparé. La double perspective des romans, biographie individuelle et chronique de la société, nous prépare progressivement au dénouement.

Cette « connivence » du lecteur est obtenue lorsque l’auteur a savamment disposé un réseau de recoupements internes à son récit. La fin d’Une vie résume à elle seule tout le roman. L’inertie, l’inadaptation de Jeanne qui s’y inscrivent, ne sont réelles, non parce que les propos sont vrais mais parce que nous y avons été préparés tout au long du livre. De même dans Thérèse Desqueyroux, la « libération » de la jeune femme évoque le réalisme dramatique de cette chronique provinciale : « l’affaire », le mariage, la justice familiale. Ainsi les deux romans organisent-ils en leur fiction un ensemble de traits qui garantissent leur propre réalité en même temps qu’ils imposent au lecteur une image positive du personnage principal.

Cependant, les référents que se construisent les récits apparaissent en réalité comme lieux de rencontre imaginaire : l’espace reconnaissable, vraisemblable, est progressivement déstabilisé, entraînant conséquemment le vacillement des héroïnes. L’absence d’exacts repères spatio-temporels, le déterminisme rétrograde particulièrement puissant et signifiant, l’éclatement structurel de l’intrigue substituent à la création positive du personnage sa création esthétique. Jeanne et Thérèse, ombres nées d’une passion, dénoncent, sans le savoir, le caractère fugitif et illusoire de la vie : il n’est que de constater que l’impossibilité première de la maîtrise existentielle résulte de leur impossibilité de s’imaginer. Figées immuablement dans le rôle avec lequel elles s’identifient, elles n’ont plus qu’une valeur esthétique qui s’attache à mettre en relief l’émiettement de la personne s’opérant au travers des fragmentations du temps et des fluctuations de la mémoire.

Jeanne et Thérèse perdent progressivement cet élément de leur personnalité, fondamental pour un héros de roman, leur histoire : rien de ce passé qu’espéraient tant les deux femmes n’a abouti ; elle ne peuvent pas davantage se raccrocher au présent : leur passé les poursuit jusqu’à leur faire perdre leur propre chemin de retour à elles-mêmes. On peut considérer aussi bien leur aventure comme non vraiment commencée : quelle vie s’ouvre à Jeanne sur cette route qui va vers Paris ? Peut-être celle de Thérèse, de la liberté illusoire dans un monde où les gens ne se connaissent pas entre eux et ne s’intéressent pas les uns aux autres… Pouvons-nous dès lors toujours croire à l’authenticité du personnage romanesque et jouer le jeu du « bon » lecteur : nous mettre « dans la peau » des héroïnes ? Voilà bien une des aliénations dont Sarraute ou Robbe-Grillet voulaient soulager le lecteur ! En lisant Une Vie et Thérèse Desqueyroux, nous sommes amenés à concevoir la vie des deux femmes non comme fonction d’elles-mêmes mais du roman à faire. Ainsi le personnage de roman, faisceau d’interprétations humaines et de significations subjectives, s’est-il peu à peu effacé. Cette dégradation de la réalité au profit de la fiction rencontre la limite de l’inexistence : le récit comme mise à mort du personnage.

Voici justement ce que dit françois Mauriac dans le Romancier et ses personnages (op. cit. p. 116) : « En un mot dans l’individu, le romancier isole et immobilise une passion et dans le groupe il isole et immobilise un individu. Et ce faisant, on peut dire que ce peintre de la vie exprime le contraire de ce qu’est la vie : l’art du romancier est une faillite, Ainsi nous devons donner raison à ceux qui prétendent que le roman est le premier des arts. Il l’est, en effet, par son objet, qui est l’homme. Mais nous ne pouvons donner tort à ceux qui en parlent avec dédain, puisque, dans presque tous les cas, il détruit son objet en décomposant l’homme et en falsifiant la vie« .

Ainsi faut-il bien convenir avec Sartre (qui s’en était pris violemment à Mauriac) que Thérèse —pas plus que Jeanne d’ailleurs— ne saurait échapper à son auteur : Voilà pourquoi nos textes propagent un indécidable : le destin de Jeanne et de Thérèse est-il la conséquence d’une éducation déclassée, de la médiocrité du mariage, de leurs illusions sentimentales ou du malheur d’être femme ?

Et surtout, dans sa marche, le récit joue de plus en plus de la motivation neutre par excellence, de la non-raison absolue, le hasard. Le texte exaspère son pouvoir de juxtaposition, affiche de plus en plus son arbitraire pour donner à lire la dépossession des personnages par la narration elle-même. Nous sentons, à la lecture d’Une Vie et de Thérèse Desqueyroux combien la démarche suivie par les personnages féminins les a en fait supprimés, dissous à travers le progrès de l’action dans laquelle ils se trouvent engagés. Cette lente et progressive falsification de la vie mêle étroitement la part de création et la part autobiographique.

Le très bel ouvrage de Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman (¹) a largement contribué à préciser le lien qui existe entre le roman et l’enfance. L’œuvre de Maupassant et de Mauriac n’est-elle pas emplie de leur personne ? non dans ce sens étroit qu’ils mettaient dans leurs personnages quelque chose d’eux-mêmes mais dans celui, plus intéressant, que Sartre y découvrait avec finesse à propos du romancier catholique mais lui reprochait à tort : le narrateur est toujours présent, à la fois « témoin » et « complice » de ses personnages, qu’il aime et déteste en même temps. A travers la destruction du personnage féminin, si appuyée dans nos deux œuvres, n’est-ce pas une part de son passé que chaque auteur refoule ? 

Dans Une vie, Maupassant n’a-t-il pas infusé les états troubles, les souffrances du jeune Guy ? Fils d’une mère névrosée et d’un père frivole, élevé dans un ménage mal uni où sa mère exercera une influence envahissante, affectueuse et despotique (²), Maupassant ne peut que noyer sa créature dans un océan de misère et de rien après l’avoir mise au monde. Cette vision négative est également celle de Mauriac. L’énigme du destin de Thérèse évoque cette autre énigme que les données biographiques dont on dispose aujourd’hui dissimulent soigneusement : celle de l’influence de l’enfance dans la création de Thérèse Desqueyroux. Mauriac qui disait sentir « en lui sa jeunesse comme un mal » ne pouvait que dégrader la quête « démoniaque » et cet « ange’ plein de passion » qu’est Thérèse. Son abandon sur un trottoir parisien rompt avec la complicité qui liait l’auteur et sa créature dans Conscience, instinct divin. De telles questions qui demanderaient à être longuement étudiées invitent le lecteur d’Une Vie et de Thérèse Desqueyroux à une réflexion profonde sur la nature du personnage fictif. Il n’est pas étonnant que ces deux romans soient apparus à tant de lecteurs comme des livres autobiographiques. Dans une telle perspective, l’avenir n’est que du passé si ce qui doit arriver est déjà connu d’avance, si ce que les personnages ont à vivre a déjà été vécu, qu’en est-il de l’avenir ? Il n’est que du passé.

Le futur de Jeanne et de Thérèse ne peut s’échapper de la pensée des auteurs : tel est leur destin. Quoi qu’ait dit Mauriac, Thérèse, pas plus que Jeanne n’est un être libre. Toutes deux deviennent les héroïnes d’une intrigue parallèle qui s’ajoute et se juxtapose à leur vie originelle. Ainsi rejoignons-nous notre postulat initial : la signification du roman ne peut pleinement se réaliser qu’au delà des personnages. Cette destruction des héroïnes, fixée d’avance, comme l’a été l’énigme de leur passé, révèle en un sens la précarité de la vie mais en même temps la signification pénétrante de l’œuvre d’art.

De notre réflexion découle un constat, hélas, assez pessimiste : Jeanne et Thérèse, ne pouvant se réaliser du fait de cette dualité des points de vue remarquée par Sartre se soumettent à la disparition, à la mort. Cependant, cette falsification de la vie est dépassée par « cette chose vague et mystérieuse », comme l’appelait Maupassant (³), l’art.

Seul l’art peut en effet transcender le réel : n’est-ce pas l’enseignement d’Une Vie et de Thérèse Desqueyroux ? La désacralisation des héroïnes n’est-elle pas une façon de faire sentir leur disparition par l’attribut de l’existence qui est l’art ? Tout au long de notre lecture des deux romans, notre adhésion n’a pas été une adhésion à une réalité mais à une fictionÀ travers la quête dégradée des personnages nous avons, en fait, assisté au mécanisme par lequel naît l’imaginaire. L’histoire, contestée, est renvoyée aux incertitudes de la fiction ; la vérité historique est rejetée ; l’art, seul remède à la vie comme l’écrivait Schopenhauer permet simultanément de dépasser la tragédie. N’est-ce pas, en un sens, une façon de prolonger les quelques réflexions ébauchées entre l’écriture de Maupassant et de Mauriac et les théories du nouveau roman qui contestent précisément un ordre tragique ?

(1) Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman, éd. Grasset, Paris 1972.

(2) Voir Albert Lumbroso, Souvenirs sur Maupassant, Bocca frères édit., Rome 1905.

(3) Guy de Maupassant, Le Gaulois, 24 avril 1883.

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© Bruno Rigolt (Université de Paris IV-Sorbonne ; EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), 1985-2010