Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux de Mauriac : deux destins de femmes (© Bruno Rigolt, juin 1985 pour la première version (Université de Paris IV-Sorbonne, mars 2010, EPC pour la version mise à jour)
arrow.1242450507.jpgSommaire (table des matières)
arrow.1242450507.jpgIntroduction
arrow.1242450507.jpgPremière partie : Destin et Comédie
arrow.1242450507.jpgchapitre 1 : Conscience et Vie
arrow.1242450507.jpgchapitre 2 : l’échec de la maîtrise existentielle
arrow.1242450507.jpgDeuxième partie : Destin et Drame
arrow.1242450507.jpgchapitre 3 : la société et le refus du projet d’être
arrow.1242450507.jpgchapitre 4 : la mort au monde
arrow.1242450507.jpgchapitre 5 : destins de femmes, destins de classes : la mort du monde
arrow.1242450507.jpgTroisième partie : Destin et Tragédie
arrow.1242450507.jpgchapitre 6 : l’aliénation au temps, la mort temporelle
arrow.1242450507.jpgchapitre 7 : la mort romanesque

CHAPITRE SEPT

La mort romanesque

 

« Aidez-nous à mourir, vous qui ne nous avez pas aidés à vivre. »
Guy de Maupassant, l’Endormeuse (Contes choisis) éd. Hachette, Paris p. 61

 

La métaphysique pessimiste d’Une vie et de Thérèse Desqueyroux montre comment la souffrance est inéluctablement liée à l’existence : vivre, c’est être en proie aux forces tragiques du désir, de la révolte, du renoncement. Mais on peut voir dans cette architecture du vide une remise en cause des conditions aléatoires du romanesque traditionnel qui consacre le dépérissement du héros comme de l’intrigue.

Certes, il est tout à fait possible de lire le roman de Maupassant et celui de Mauriac comme un roman traditionnel : deux femmes, dont le caractère est bien défini, et qui se trouvent engagées dans une aventure sentimentale —celle du couple— parfaitement explicable. L’oeuvre de Mauriac n’apparaît-elle pas, à bien des égards, comme le prolongement d’un thème favori de la littérature de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et dont est nourrie la production de Maupassant : celui de l’expé­rience d’un monde sans amour et sans Dieu où l’homme est désormais seul (1) ? En outre, souvent les deux romanciers nous ont fait pénétrer dans le domaine du psychisme de leurs personnages qui fait partie de la poétique la plus traditionnelle du roman.

Jeanne et Thérèse : des personnages de « nouveau roman » ?

Cependant bien des éléments permettent de lire Une vie et Thérèse Desqueyroux comme on lit un « nouveau roman » (2). La fin des deux ouvrages consacre la mort du héros romanesque : si l’on peut encore parler, bien évidemment, de personnages, Jeanne et Thérèse n’apparaissent plus que comme le siège d’une pulsion obsédante, d’un désir, d’un projet anxieux, insérés dans un monde neutre :

« Alors une émotion infinie l’envahit. Elle découvrit brusquement la figure de l’enfant qu’elle n’avait pas encore vue : la fille de son fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l’embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.
Mais Rosalie, contente et bourrue, l’arrêta. « Voyons, voyons, Madame Jeanne, finissez ; vous allez la faire crier ».
Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ». (UV, fin du roman)
« Pourquoi rentrer à l’hôtel puisqu’elle n’en avait pas envie ? Un chaud contentement lui venait, grâce à cette demi-bouteille de Pouilly. Elle demanda des cigarettes. Un jeune homme, d’une table voisine, lui tendit son briquet allumé, et elle sourit.
Thérèse avait un peu bu et beaucoup fumé. Elle riait seule comme une bienheureuse. Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie ; puis ayant gagné la rue, marcha au hasard ». (TD, fin du roman)

Il est clair que dans ces deux passages Maupassant et Mauriac proclament la mort du héros de roman. Comment ne pas résister à la tenta­tion d’évoquer ces propos de Nathalie Sarraute à propos du personnage romanesque : « Il était très richement pourvu, comblé de biens de toute sorte, entouré de soins minutieux ; rien ne lui manquait […]. Il a, peu à peu, tout perdu : ses ancêtres, sa maison soigneusement bâtie, bourrée de la cave au grenier d’objets de toute espèce, jusqu’aux plus menus colifichets, ses propriétés et ses titres de rente, ses vêtements, son corps, son visage, et, surtout, ce bien précieux entre tous, son caractère […] » (3) ?

Nous retrouvons dans nos textes bien des éléments de ce plaidoyer pour un nouveau roman. Maupassant et Mauriac, dans les pas­sages que nous avons reproduits, limitent leur vision à la vie terrestre ; existence fermée et sans issue certes, mais où l’abolition d’une intrigue classique tout au long de l’œuvre rend plus dérisoire la fin du livre. En quelques phrases, Maupassant suggère l’ensemble de l’œuvre. S’il ne s’est pas interdit de présenter tout au long du livre des événements, il ne les a pas groupés de telle sorte que leur suite soit un enchaînement certain, tranquillisant, ordonné selon des conventions littéraires. En reprenant notre remarque, faite au début de cette étude où nous préci­sions qu’en faisant d’un personnage secondaire un héros de roman, Maupassant avait supprimé toute possiblité héroïque chez le personnage, nous pouvons voir combien le comportement instinctif et biologique de Jeanne résume toute la vanité de la maîtrise existentielle.

De même, dans le passage que nous venons de citer, Mauriac ne déstabilise-t-il pas complétement son héroine (l’image de la griserie provoquée par le vin est éclairante) ? Thérèse perd ainsi toute dimension supérieure. Sa lucidité, remise en cause, dégrade la notion de héros. Même s’il s’est défendu d’avoir voulu faire l’histoire de la « séquestrée de Poitiers », Mauriac a malgré lui senti les insuffisances du roman traditionnel, et l’on pourrait évoquer tout simplement l’abolition de l’intrigue classique. La fin de Thérèse Desqueyroux a ainsi pour conséquence une composition du récit où le personnage ne joue plus le rôle prépondérant qu’il avait autrefois. À la limitation de l’action, tout au long des deux ouvrages, par la suppression de l’acte principal constitué par la maîtrise existentielle, s’ajoute, à la fin des romans, l’effet obtenu par l’inachèvement de l’être : Jeanne et Thérèse nous offrent une image inaccomplie d’elles-mêmes. Ce qui apparaît, c’est que le projet essentiel des romanciers entraîne pour conséquence la disparition du héros.

On pourrait, à la lecture des dernières pages d’Une vie et de Thérèse Desqueyroux, parler de tragi-comédie : les êtres détruits que sont Jeanne et Thérèse sont réintégrés dans la société. On peut évidemment voir là le constat brut et sans appel de l’univers de violence et de contrainte qui était celui des romans (la place de Jeanne et de Thérèse est parmi les victimes de la société) mais on peut tout autant intégrer ces passages dans un contexte foncièrement anti-héroîque, celui de la dégradation et de la dévalorisation symbolisé par la mort romanesque. L’amour sur lequel Jeanne fondait son projet d’être est réduit simplement à une fonction maternelle conservatrice de l’espèce et Thérèse dont le nom propre qui présentait bien des analogies avec le mot quête (Desqueyroux : quérir) n’apparaît plus que comme un simple support, condamné à errer indéfini­ment sans but à atteindre : à travers le thème de l’égarement, n’est-ce pas la mise en question de la volonté du personnage de maîtriser son destin qui apparaît ici ? La préface de Thérèse Desqueyroux nous invite à le croire. Là est sans doute chez Maupassant et chez Mauriac une note assez nouvelle : un certain désengagement de l’écrivain vis-à-vis du personnage proprement dit.

Une autre remarque s’impose également. On a pu dire que dans le mot de la fin se résumait chez Maupassant « l’équilibre où se fondent les tendances de l’écrivain. L’amertume première se mêle à un mouvement originel qui le pousse vers la vie » (4). Nous partageons pour notre part difficilement cette vue, il est vrai fort générale : si Jeanne est réinté­grée dans la société, dans la vie, c’est un être détruit, n’ayant plus aucune prise sur le réel que nous découvrons, et qui est intégré dans un monde neutre, ni défavorable, ni favorable. Maupassant insiste d’une façon presque provocante :

« Jeanne s’affaissa sur une chaise »/ »Jeanne répondit : « va, ma fille »/ »Et Jeanne sans répondre un mot mit son chapeau »/ »Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait incapable de réfléchir à rien »/ »Elle restait debout sur le quai,l’oeil tendu sur la ligne droite des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, au bout de l’horizon » (« Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses jambes étaient devenues molles »/ »Jeanne balbutia : « Eh bien ? »/ »Jeanne murmura « Paul »…et n’ajouta rien »/Et Jeanne regardait droit devant elle en l’air »(UV, ch. 14, excipit). On pourrait multiplier les citations. Ce qui apparaît, c’est que Jeanne est réduite à une vie végétative, refermée à la dimension des objets.

De même, c’est presque en tragi-comédie que se clôt Thérèse Desqueyroux. Thérèse, devenue une « folle » une « détraquée », une « maniaque » (TD, ch. 13) est réintégrée dans une ville neutre : Paris, qui, loin d’être le lieu de la libération qu’elle imagine, ne fera que remettre en cause son existence. C’est parce que la femme a été détruite avant de réintégrer la société qu’elle ne pourra se « libérer » : à la différence du roman traditionnel où le héros disparaît sous une forme sublimée, la disparition de Jeanne et de Thérèse qui caricature le héros, être hors du commun par excellence, consacre la dimension « moyenne » du personnage. Dans La Fin de la nuit, la maladie, la lente approche de la mort qui ramène Thérèse finir ses jours à Argelouse auprès de sa fille Marie et de Bernard est loin d’être un retour vers le bonheur comme elle pouvait l’espérer à la fin de notre roman mais bien un retour où elle rencontrera, comme on l’a fort bien dit, « la paix amère du renoncement ». C’est sur des pensées humbles et assez banales du personnage féminin que se clot le cycle des Thérèse. Il en va de même dans Une vie : le livre s’achève sur une image bouffonne et caricaturale de la famille : une veuve, son fils et la fille de son fils, une servante : les absents —qui en l’occurrence ont vraiment tort— sont tout simplement le mari (de Jeanne) et la femme (de Paul). Le couple absent confère une dimension profondément ironique à l’histoire racontée. On a suggéré justement que l’auteur de la préface de Pierre et Jean annonçait d’une certaine manière le nouveau roman (5) et il est vrai qu’Une Vie consacre tout simplement l’anti-héros en étant presque un roman à expériences où Jeanne fait figure de cobaye.

La destruction du héros traditionnel, la suppresion de l’intrique, si éclairantes pour la compréhension d’Une vie et de Thérèse Desqueyroux, nous ont permis d’ébaucher quelques relations entre l’écriture de nos auteurs et les théories du nouveau roman. Cependant nous n’avons pas parlé jusque là d’un aspect majeur des recherches romanesques modernes et qui, à première vue, semble contester notre démarche : le parti pris des disciples du nouveau roman d’exclure le tragique. Dans une certaine mesure, la fin des deux ouvrages que nous avons interprétée comme une tragi-comédie en témoigne : ne supprime-t-elle pas toutes référence au destin ? Toutefois, cette destruction du personnage lui confère une signification d’ordre esthétique qui, elle, est bien tragique : l’impossibilité, pour le personnage de se réaliser en lui-même.

Ainsi le tragique naît-il de la confrontation entre la création du héros et sa destruction qui correspond à une démarche anti-psychologique. Ce n’est plus la société ou le temps mais l’auteur qui tue sa créature !

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(1) Voir par exemple : Jacques Montfévrier, « Les Romans de Mauriac, une œuvre du siècle passé » in Cahiers François Mauriac n° 9, éd. Grasset, Paris 1982 – p. 59-62

(2) Nous nous sommes appuyés sur deux ouvrages : Nathalie Sarraute, L’Ère du soupçon, éd. Gallimard, Paris 1956 ; Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, éd. de Minuit, Paris 1963.

(3) Nathalie Sarraute, L’Ère du soupçon, op. cit. p. 40

(4) Raymond Pouillart, Littérature française. Le Romantisme, III, 1869), 1896, éd. Arthaud, Paris 1968.

(5) Voir à ce sujet le commentaire par Albert-Marie Schmidt de la préface de Pierre et Jean (in Romans, éd. Albin Michel, Paris 1959) et l’article de Jean-Pierre Hun, « Un précurseur du nouveau roman ? « in Europe, « Guy de Maupassant », n° 482, juin 1969, p. 102-106.

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© Bruno Rigolt (Université de Paris IV-Sorbonne ; EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), 1985-2010