Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux de Mauriac : deux destins de femmes (© Bruno Rigolt, juin 1985 pour la première version (Université de Paris IV-Sorbonne, mars 2010, EPC pour la version mise à jour)
arrow.1242450507.jpg Sommaire (table des matières)
arrow.1242450507.jpg Introduction
arrow.1242450507.jpg Première partie : Destin et Comédie
arrow.1242450507.jpg chapitre 1 : Conscience et Vie
arrow.1242450507.jpg chapitre 2 : l’échec de la maîtrise existentielle
arrow.1242450507.jpg Deuxième partie : Destin et Drame
arrow.1242450507.jpg chapitre 3 : la société et le refus du projet d’être
arrow.1242450507.jpg chapitre 4 : la mort au monde
arrow.1242450507.jpg chapitre 5 : destins de femmes, destins de classes : la mort du monde
arrow.1242450507.jpg Troisième partie : Destin et Tragédie
         

Troisième partie : Destin et Tragédie

                        

« Le drame humain devient tragédie lorsqu’il n’y a ni dénouement ni sens au bout, lorsque la souffrance n’a plus de rachat ultime et l’infortune ne connaît plus la certitude des lende­mains triomphaux. À la vérité intrinsèque des actes humains immobilisés sous le divin regard, il faut alors substituer le sens introuvable d’une vie, à jamais partagée entre le propre sens qu’elle se donne et celui que les autres lui confèrent ».
         
Serge DOUBROVSKY
                

CHAPITRE SIX

L’aliénation au temps, la mort temporelle

                             

Des chapitres qui précèdent se dégage l’affrontement entre une personnalité et le monde, l’antagonisme entre l’individu et les lois, les normes, les conventions d’une société. Mais cette histoire accomplie par la mort est unie au temps. C’est lui qui opère le passage du drame à la tragédie en établissant une dialectique maître-esclave avec le person­nage romanesque. C’est ce rapport de l’être à la temporalité qui demande désormais à être étudié.

Après avoir montré comment dans Une Vie et dans Thérèse  Desqueyroux la liberté temporelle se subordonne à l’extratemporalité par une métamorphose du temps objectif en temps subjectif, nous analyserons le tragique temporel à un niveau plus élevé, dans la relation qui s’est établie entre la femme et le spirituel. Au sommet de cette ascension tra­gique, la mort temporelle se traduira par le plus grand éloignement de l’être, isolé du monde, de Dieu, de lui-même.

Liberté et extratemporalité : le thème de l’attente et du souvenir

Le passage de la liberté à l’extratemporalité atteste le double mouvement temporel des deux romans, l’attente et le souvenir. C’est surtout dans la première partie d’Une vie et de Thérèse Desqueyroux que l’attente est la plus sensible. Elle correspond d’abord à la rêverie. Chez Maupassant, le temps apparaît comme le mode unique de rencontre de la réalité, celle-ci étant constituée essentielle­ment par le passé du personnage par rapport auquel s’oriente son élan vers l’avenir. Cependant, cet élan est mis en cause par l’émotion : en anticipant le moment, Jeanne en fait l’idéalise, le convertit en songe réel. Dans son attente de l’amour-mariage, nous voyons que l’émotion sur­vient chez un être qui n’agit pas. Cette attente, si elle permet à Jeanne, dans une certaine mesure, de dominer le temps, porte néanmoins l’aveu le plus inquiétant : en ayant conscience d’une sorte de précarité de l’avenir, Jeanne va anticiper le moment et placer la maîtrise existentielle sous le signe de l’accélération temporelle.

De même, dans Thérèse Desqueyroux, la jeune femme va chercher à dominer son existence par l’anticipation. Or plus que de traduire une indépendance totale et une lucidité absolue, la maîtrise existentielle (voir chapitre deux) ne peut se réaliser du fait que le personnage féminin est dépendant d’une réalité qu’il ne peut maîtriser : du point de vue de l’ajustement temporel, l’émotion est une anticipation inadaptée et paralysante. L’attente ouvre d’ailleurs sur la réalité la plus décevante ; le crime/non-lieu ou l’amour-mariage expriment la soumission aux normes, c’est-à-dire les emprises du temps circonstanciel, imposé par les événements. Alors que Jeanne et Thérèse vont s’illusionner sur leur vie, la réalité offre un panorama plus que décevant : le temps cir­constanciel impose au personnage romanesque une série d’actions qu’il ne peut contrôler et qui lui dictent la marche à suivre. Deux passages sont explicites : il s’agit du retour du voyage en Corse et du trajet en train qui ramène Thérèse vers Argelouse

« Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche. Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.
Deux mois s’étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au 15 octobre.
Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu’elle venait d’accomplir le tour du bonheur.
Ils s’en allèrent enfin.
Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples ». (UV)
                
« […] Uzeste déjà. Une station encore, et ce sera Saint-Clair d’où il faudra accomplir en carriole la dernière étape vers Argelouse. Qu’il reste peu de temps à Thérèse pour préparer sa défense ! ». (TD)

Dans ces deux passages, le déplacement spatial correspond  à un exode psycho-temporel. Ce que nous découvrons, c’est que chaque événement arrive en son temps réel, profondément différent que celui imaginé par Jeanne et Thérèse : à l’ordre subjectif d’avoir un temps pour chaque chose correspond un principe objectif que chaque chose existe en son propre temps. L’accélération temporelle a donc changé la structure des choses : un changement quantitatif change qualitativement. L’obstacle irréductible à la maîtrise existentielle s’est ainsi poursuivi tout au long de la vie des deux femmes. Le temps de l’attente, correspondant à une anticipation de l’avenir, est directement rattaché au passé par le souvenir. Celui-ci ne fait que reprendre, rétrospectivement, les attributs del’anticipation. Il impose hélas au lecteur l’aspect circulaire du temps, unique et fini, qui ne peut se répéter. Là est sans doute l’aspect le plus tragique du souvenir : la subtitution d’un temps subjectif à un temps objectif.

Michel Suffran écrit : « au temps intérieur de la conscience psycholo­gique se trouve substitué le temps éternel de l’âme ou plutôt cette forme intemporelle de la vérité humaine qui signe la liberté dernière, douloureuse conquête de « l’âme échappée au temps » (¹). »L’âme échappée au temps » va donc se réfugier dans une dimension apparente du temps qui est le souvenir. André Vial a remarquablement posé la signification que revêt, dans Une vie, le retour en arrière, qui nous introduit au plus profond de la durée du personnage : « Une vie n’est autre chose que l’étude du passage insensible d’un esprit, du rêve d’avenir au festin lamentable du souvenir. Toujours en avance ou toujours en retard, Jeanne finit sans avoir vécu, sans s’être jamais trouvée » au temps présent » (²).

Ce problème de la temporalité est à ce point fondamental que nous avons pour notre part noté un autre aspect : bien après son voyage de noces, Jeanne, revenue définitivement aux Peuples se rappelle, à la vue d’une mouette dans le ciel, cet aigle qu’elle avait aperçu dans la montagne corse : dans cet épisode, le temps se mêle étroitement à l’espace pour entretenir le sentiment d’une fuite permanente, d’une dégradation sans fin. Dans la réalité (chapitre V), Jeanne est conduite par le guide vers les sommets. Ainsi renverse-t-elle les valeurs;

« Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux ; un énorme oiseau s’envolait d’un trou : c’était un aigle. Ses ailes ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits et il monta jusqu’à l’azur où il disparut. Plus loin, la fêlure du mont se dédouble ; le sentier grimpe entre les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se penchant  sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à terre par crainte du vertige ». (UV).

À la différence de Julien dont l’attitude reflète la lâcheté, l’hypocrisie, Jeanne s’élance vers les sommets. Cette aspiration de l’être à s’échapper des limites du quotidien est dévalorisée dans l’épisode normand :

« Puis elle s’assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui avait parlé d’amour ; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer, alanguie jusqu’au coeur, avec une envie de se coucher, de dormir pour échapper à la tristesse de ce jour.
Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée dans une rafale ; et elle se rappela cet aigle qu’elle avait vu, là-bas, en Corse, dans le sombre Val d’Ota. Elle reçut au coeur la vive secousse que donne le souvenir d’une chose bonné et finie […]. (UV)

Ainsi c’est à l’endroit même où Julien « lui avait parlé d’amour » que Jeanne aperçoit l’oiseau ; mais ici, la perspective est différente : pour Maupassant tout change suivant que la femme regarde de haut en bas comme en Corse —Jeanne au sommet de la montagne, contem­plant le vol de l’aigle— ou de bas en haut : à travers le renversement de la profondeur, se dévoile le renversement de la perspective temporelle. Alors qu’en Corse la jeune mariée découvre que la profondeur n’existe pas, de retour aux Peuples, au contraire, toute une rhétorique de la négation se met en place. Le manque d’extension de l’être montre le parcours du temps. Dès lors le souvenir devient un acte d’aliénation.

Avec Thérèse Desqueyroux, le passage d’une temporalité objective à une temporalité subjective révèle combien Thérèse, tout comme Jeanne, est incapable d’épouser le rythme du temps. En tentant de reconquérir son passé, elle trahit une vie faible et malade, hantée par le spectre de son acte. Alors que dans la première version de Thérèse Desqueyroux, (Conscience, instinct divin) le personnage féminin n’est pas sûr d’avoir voulu commettre l’assassinat, et pas même sûr de l’avoir commis, en revanche dans notre roman et dans les autres ouvrages du cycle, le thème de l’aliénation temporelle apparaît nettement. Ainsi, les images de l’enfermement et de la prison sont-elles omniprésentes ; Thérèse, privée du secours de Dieu est obsédée par son acte. Faisons donc cette remarque : le remords est pour elle de la durée rachetée.

L’impossibilité pour Thérèse de résoudre le conflit intérieur crée le tragique temporel. Selon l’expression de Lagache, le conflit intérieur ne devient anormal que lorsqu’il devient la norme, c’est-à-dire lorsqu’il se déroule sous le signe du blocage, du conflit non surmonté. Le conflit apparaît donc comme une fatalité intérieure : le trouble de la personna­lité est surtout, dans la perspective mauriacienne, un trouble de la temporalité (³). Cette aliénation progressive de l’être à son passé trouve une expression majeure dans un autre roman du cycle, Thérèse à l’hôtel où le thème de la malédiction se fait jour : bien des années après son crime qu’elle percevait confusé­ment comme un acte libérateur, elle se sent emprisonnée par lui.

Enfermement temporel et péché

Si le tragique est ressenti par le personnage féminin conne un destin qui l’accable, le tragique particulier du roman de Maupassant et de Mauriac demande désormais à être étudié à un niveau plus élevé, dans la relation qui s’est établie entre la femme et le spirituel. La tragédie va ainsi révéler l’autre facette de la fatalité : le péché. L’asservissement à une volonté extrinsèque par la soumission puis à une volonté intrinsèque par 1a légitimation constituent les deux principales étapes de cette chute temporelle.

Le refus de la femme de changer un ordre établi, lié paradoxale­ment à la recherche d’un salut personnel, est constitutif de son être. Cette soumission désirée, érigée en système de valeurs renverse le problé­matique de la déréliction : la chute n’est plus le fait d’un abandon de l’homme par Dieu (drame) mais d’un abandon de Dieu par l’homme. Car, ne nous y trompons pas : Maupassant et Mauriac n’ont pas peint des êtres volontaires mais velléi­taires, et malgré tout assez hypocrites ; Jeanne et Thérèse s’opposent par là-même aux personnages de Sartre qui découvrent la liberté en eux-mêmes et se voient sans cesse dans « l’obli­gation perpétuellement renouvelée de refaire le moi qui désigne l’acte libre » (4). Ainsi, alors que l’homme existentialiste doit sans relâche veiller à ne pas s’objectiver dans le monde, à ne pas s’y laisser aborder comme un objet passif, et qu’il lui est également interdit de se dissocier du monde, de s’évader dans les régions incertaines du rêve, du regret, du renoncement, les personnages féminins d’Une Vie et de Thérèse Desqueyroux révèlent une automystification, source du péché. Le pessimisme agnostique de Maupassant apporte dans les harmonies économiques et philosophiques du dix-neuvième siècle cette vaste mystification au bonheur qui n’est pas très éloignée du « pessimisme chrétien ».

La conduite de Jeanne est avant tout d’inertie : par son acceptation de la fatalité et sa soumission à un ordre injuste, elle ne fait que légitimer le médiocre et le criminel (5). À cette vaste décomposition de l’être dominée par le paradigme schopenhauerien, le chris­tianisme mauriacien ne laisse guère plus de place à la volonté, ou du moins aux volontés particulières. Dans Thérèse Desqeyroux, les affirmations impli­cites sur la nature et le sens de l’histoire commandent les exigences sur la conception du monde et de l’être : le monde s’est créé dans le temps : c’est dire qu’il porte un irréductible dualisme entre son être et l’être qui est à la source de toute existence. Là est la signification majeure du conflit intérieur non surmonté : la condition provisoire de l’homme ne peut manquer de mettre en lumière son absurdité apparente, l’incohérence de son projet d’être. Une telle conception rejoint très bien l’existentialisme chrétien de Kierkeegard. Pour l’écrivain danois en effet, le péché est une perte de contact avec la réalité et l’inertie va à l’encontre de la volonté de Dieu. Ainsi, c’est tout simplement une spiritualité négative qui s’impose dans le roman de Mauriac. L’acte de Thérèse est une sortie aveugle ; est-il étonnant qu’il débouche sur l’échec ? Apparaît alors la plus haute tenta­tion du personnage féminin : celle de prendre pour « sainteté » le refus de la grâce, tentation de l’orgueil. C’est à travers le voyage rétrospectif et quelques épisodes après le retour à Argelouse que nous appréhendons à travers les angoisses de Thérèse les symptômes psychologiques qui laissent apparaître la blessure intime opérée par l’absence d’une grâce rédemptrice.

Thérèse ne continuera-t-elle pas à défendre —tout comme Jeanne— un ordre radicalement arbitraire : ainsi le mariage d’Anne et du fils Deguilhem. De même, dans toute la période mise en scène à partir du chapitre dix, Thérèse ne nous est présentée que prostrée. Cette prostration correspond presque à une métamorphose avant l’illusoire éclosion de son être dans la jungle parisienne. C’est la seule façon pour elle de refuser le destin ; le destin est donc constitutif de Thérèse qui ne peut y échapper même dans son refus de l’assumer. À travers la prostration du personnage féminin s’ébauche un thème que nous avons déjà abordé : celui du destin héréditaire : la liberté se place sous la dépendance du destin par le fait même de croire au destin. Thérèse, comme Jeanne, qui considère sa condition comme un destin ne fera rien pour la changer. Dans Une vie  et dans Thérèse Desqueyroux, nous voyons donc les conditions se transformer en destins.

De tout cela, il apparaît un aspect clef : Maupassant veut falsifier la vie de son héroïne dans l’acceptation naturaliste : le refus de Jeanne de lutter, reflet d’une humanité blessée, dresse le procès-verbal d’une décomposition totale qui introduit le mal absolu ; chez Mauriac au contraire, son souci d’apologétique l’incline à expliciter une thématique du péché et du salut où sont perçus simultanément l’appel d’en bas et l’appel d’en haut. Cette violence ne disparaîtra qu’avec la fin de la vie pour Thérèse dans La Fin de la nuit » : réconciliation finale qui laissera cependant encore un déchirement intérieur, avant la mort. Le personnage féminin, apte au malheur règne désormais dans le périssable. De même qu’il n’était pas étonnant que, cherchant l’insensé —par la maîtrise existentielle— ils trouvent l’insensé, il n’est pas plus surprenant que, devenus enfin « modestes », les personnages ne poursuivent plus que l’humble combat quotidien de l’être confronté aux emprises de la mort temporelle.

 

L’aliénation au temps : la mort temporelle

Nous venons de voir combien le tragique particulier d’Une vie  et de Thérèse Desqueyroux venait de ce que la fatalité s’érigeait en nécessité. Dans un univers aussi vain et accablant, il n’y a pas de place pour l’idée de salut et d’espoir. Progressivement s’est développé un thème qui s’est amplifié au fur et à mesure que progressait le drame : la finalité tue la vie. Du jour où Jeanne et Thérèse lui ont fixé un but, elles l’y ont conformée, l’y ont arrêtée, et se sont aliénées à leur propre drame. C’est ce passage, d’une temporalité active à une temporalité passive que nous allons étudier.

C’est l’évidence que le roman de Maupassant et celui de Mauriac mettent en valeur le rôle structurant du jeu des temps. Dans Une vie  de même que dans Thérèse Desqueyroux on part d’un état présent pour y revenir à la fin à l’aide du souvenir ; mais ce qui a changé c’est la connaissance qu’a le personnage de cet état. Le retour en arrière est donc la reprise d’un thème qui retarde le dénouement tragique, fatal, attendu. Le critique Otto Fischer note à propos d’un roman de Mauriac – mais on peut fort bien l’appliquer à Maupassant : « Dans le soubassement de cette oeuvre subsiste donc un temps renversé, en ce sens que le futur se mue en passé. Comment ? à la suite de l’anticipation qui utilise la dimension du futur en l’ajustant à dessein â l’actualité. Pourquoi ? Afin de permettre à un présent affamé de se saisir lui-même. Solution, somme toute, impraticable pour le moi déjà rejeté dans son passé ».

Ce qu’il faut en déduire c’est que chez Mauriac surtout la technique du « temps en arrière » en permettant un fractionnement du récit par l’éclatement du temps montre bien que le récit non linéaire oblige l’être à se réunifier à travers des projections contradictoires qui le fragmentent à l’infini. Comme l’écrivait André Séailles dans son Mauriac, « le temps du récit n’épouse pas la succession des événements dans la durée, il n’est pas linéaire mais fractionné ». (6). Cet éclatement du temps correspond à un fractionnement de l’être, incapable de se saisir lui-même en tant que totalité objective. En revivant les scènes qui les obsèdent et les définissent à la fois, Jeanne et Thérèse vont amener le roman au niveau du psychodrame, drame du psychisme. Cet aspect intentionnellement et authentiquement réaliste des personnages leur fait acquérir une existence symbolique. Or, tout symbolisme qui reste sur le plan du psychisme individuel atteint une unité incommunicable qui est celle de la folie ; c’est là l’essentiel de la névrose : le vécu s’immobilise. Il est un passage d’Une vie et de Thérèse Desqueyroux où s’opère la synthèse de cette faillite identitaire et temporelle :

« Elle marchait à pas muets, toute seule dans l’immense château silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là dedans.

[…] soudain, dans une brusque hallucination qu’enfanta son idée fixe, elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent ; son père et sa mère chauffant leurs pieds au feu.

[…]

Elle demeura éperdue pendant quelques minutes ; puis elle reprit lentement la possession d’elle-même et voulut s’enfuir, ayant peur d’être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle s’appuyait, et elle aperçut l’échelle de Poulet.

[…]. Et il lui sembla que l’enfant d’autrefois
était 1à, devant elle, avec ses cheveux blonds […].
Elle se mit à baiser le lambris avec une frénésie d’amour ». (UV)
« La pensée de Thérèse se détachait du corps inconnu qu’elle avait suscité pour sa joie, elle se lassait de son bonheur, éprouvait la satiété de l’imaginaire plaisir – inventait une autre évasion. On s’agenouillait autour de son grabat. Un enfant d’Argelouse (un de ceux qui fuyaient à son approche) était apporté mourant dans la chambre de Thérèse ; elle posait sur lui sa main toute jaunie de nicotine, et il se relevait guéri ». (TD)

Ces passages sont riches de connotations. Jeanne, devenue vieille, ne sait plus que se réfugier dans une dimension apparente du temps qui est le souvenir obsessionnel. De même, aux hallucinations de l’héroine maupassantienne correspond le délire de Thérèse. A travers le symbolisme de son rêve se trahit une recherche de l’impossible : l’espérance de l’immortalité, précaire et illusoire consolation face à la mort tempo­relle. Le temps mis en œuvre dans les deux romans n’a fait que mettre en évidence leur resserrement tragique. L’image suggérée par André Joubert d’une peau de chagrin pour le roman de Mauriac convient fort bien à Une vie (7). C’est de « structure en étau » qu’il faut effectivement parler. Les temps ont servi à mettre en jeu l’absurdité de la condition humaine : l’homme ne vit que dans le présent qui fuit irrémédiablement vers le passé et s’abîme dans la mort. Après la mort au monde, la mort au temps achève le roman sur le constat le plus tragique : Jeanne en vain a-t-elle cherché à échapper à son destin par la maîtrise existen­tielle : la volonté individuelle s’est transformée en volonté de l’espèce et atteint sa plus haute puissance dans la dernière page du roman : en perpétuant la vie, Jeanne ne fait que perpétuer la douleur ; esclave de la nature, elle est esclave du temps. Cette volonté de vivre, cette aspiration à la durée, gage de l’indestructibilité ne peut se réaliser que dans l’espèce ; la mort constituant la solution douloureuse du noeud formé avec la génération : c’est la destruction violente de l’erreur fondamentale de l’être. Le roman de Maupassant, en refusant tout secours extérieur nous montre que toute vie est impossible puisque toute psychologie est démasquée. De même c’est sur l’absurdité de l’espoir que, pour notre part, le roman de Mauriac se clôt : cette fausse exalta­tion de la vie future devient péché contre la vie, elle-tue la vie en la reportant sur la page du néant et de l’illusion. La mort absolue au bout de la vie dévalorise d’un coup tous les buts illusoires qui la dérivent ou la banalisent, la libère aussi de tout ce qui n’est pas l’attention passionnée à chacun de ses moments et jette sur chacun d’eux l’éclat bouleversant de ce qui ne reviendra jamais.

Ainsi les personnages féminins du roman de Maupassant et de Mauriac sont troublés par l’avenir et connaissent d’abord la fièvre de l’attente.

Bientôt cette recherche incessante de l’autre à laquelle se réduisait en fait la maîtrise existentielle découvre à Jeanne et à Thérèse, encore attardées dans l’enfance qu’elles pouvaient croire éternelle, le tourbillon du temps. Hantise, obsession, sont les termes qu’imposent Maupassant et Mauriac pour exprimer d’une part cette continuelle détermination qui s’exerce sur l’être et d’autre part la pression incessante du passé sur le présent. Ce tragique de l’existence, il faut en pénétrer la dialectique la plus intime à travers l’ultime signification du destin : celle incarnée par la mort romanesque.

       

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(1) Michel Suffran, « François Mauriac et la « poésie du roman ». Revue des Lettres Modernes, n° 432-438-1985 (3), p. 84.
(2) André Vial, Guy de Maupassant et l’art du roman, éd. Nizet, Paris 1954. p. 120
(3) Nous nous sommes aidé du livre d’Eliane Amado Lévy-Valensi, Le Temps  dans la vie psychologique, éd. Flammarion. Paris 1965 et de l’ouvrage de Marcel Conche, Temps et Destin, Paris 1980.
(4) Jean-Paul Sartre, L’Être et le néant.
(5) Jeanne, en pensant que tout arrive en dehors d’elle et qu’elle ne peut opposer de résistance, ni contre la violence, ni contre l’in­justice, ni même contre sa propre indifférence est pécheresse. Son attitude favorise la passion criminelle du comte de Fourville.
(6) André Séailles, Mauriac, Coll. « Présence littéraire » éd. Bordas, Paris 1972.
(7) André J. Joubert, François Mauriac et  « Thérèse Desqueyroux », éd. Nizet, Paris 1982, p. 19.
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© Bruno Rigolt (Université de Paris IV-Sorbonne ; EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), 1985-2010