Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux de Mauriac : deux destins de femmes (© Bruno Rigolt, juin 1985 pour la première version (Université de Paris IV-Sorbonne, mars 2010, LEF pour la version mise à jour)

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Les deux romans sont accessibles gratuitement en ligne (cliquez sur chaque titre) : Une Vie ; Thérèse Desqueyroux

           

INTRODUCTION

Lukàcs a défini le passage de l’épopée au roman comme une mutation du héros positif en héros problématique. Cette métamorphose de la vie en destin, qui intériorise le motif de la condition humaine dans la représentation des destinées individuelles, exprime une réalité littéraire autant que sociologique s’insérant dans la problématique roma­nesque de la condition féminine.

Sur la représentation mythique de la femme, issue des fonds légendaires de l’Occident, s’est greffée, dès la seconde moitié du dix-neuvième siècle, sa représentation idéologique. Ainsi a prévalu, jusqu’à la génération de 1930, une image complexe et souvent contradictoire du personnage féminin, dominée par la figure antagoniste de l’Envol et de la Chute, de l’angélisme et de l’animalité.

Cette fatalité profondément tragique de la femme, apparaît particulièrement dans l’oeuvre de Maupassant et de Mauriac, mais c’est dans l’un de leurs plus beaux romans, Une vie et Thérèse Desqueyroux qu’elle est la plus achevée. Étudier deux destins de femmes, c’est donc s’embarquer pour un voyage au bout de la fatalité. Celle-ci, en effet, résulte du destin dans la mesure où elle est l’aboutissement d’un processus de désagrégation qui s’achève par la mort sociale des héroïnes. Le destin ne peut donc s’objectiver qu’en supposant le temps. C’est par rapport à la durée que doivent être étudiées les destinées de Jeanne et de Thérèse. En nous appuyant sur la polysémie du mot « destin », il peut être intéressant d’établir une série de concordances entre la psychologie des personnages et les structures romanesques : on peut ainsi déterminer trois niveaux littéraires de structuration du roman qui feront prévaloir une démarche antipsychologique.

1) Le destin, en premier lieu, suppose la liberté ; c’est-à-dire qu’il envisage « le cours de l’existence considéré comme pouvant être modifié par celui qui la vit. » (¹) Le réalisme pessimiste de Maupassant et de Mauriac va consister à dénoncer ce pouvoir d’action et d’autodétermination de l’être par le procédé de la comédie, constitutif de la création romanesque. En montrant l’incapacité des deux héroïnes de vivre dans les limites du quotidien, Une vie et Thérèse Desqueyroux révèlent conséquemment leur impossibilité de s’imaginer, c’est-à-dire d’accéder à la maîtrise existentielle. Maîtrise existentielle illusoire pour Jeanne et Thérèse puisqu’elle aboutira au drame et au renoncement.

2) Ainsi apparaît l’autre facette du destin : « Ensemble des événements contingents ou non qui composent la vie d’un être humain considérés comme résultant de causes distinctes de sa volonté. » (1) C’est en effet la Société qui va refuser le projet d’être des deux femmes basé sur l’anormalité en le normalisant, c’est-à-dire en le dévalorisant. Mais cette volonté porte l’aveu le plus inquiétant : la femme, dans sa chute, entraîne le groupe tout entier sur la voie de la fatalité ; le drame individuel débouche sur le drame collectif. Les deux romans allégorisent ainsi la fresque la plus tragique du monde : dans leur chemin de finitude, Jeanne et Thérèse révèlent le symbolisme de la mort du monde. Symbolisme qui s’inscrira au travers d’une réfutation globale de toute psychologie.

3) Se révèle alors l’ultime signification du destin, qui est synonyme de prédestination (1). A la dialectique maître-esclave qui plaçait la femme sous la dépendance de la Société, s’en substitue une autre qui la lie irrémédiablement au temps. Ainsi s’opère la transformation du drame en tragédie. La perte de contact avec la réalité, en substituant au temps réel le temps subjectif du souvenir, va enfermer Jeanne dans la fatalité et Thérèse dans le péché, la non-vie. Tel se révèle le sens des romans et par là-même le sens de la vie qui ne peut se définir que par son contraire : à l’entrée en scène de Jeanne et de Thérèse, qui était celle de héros de romans traditionnels, correspond leur mort roma­nesque qui réintroduit magistralement le motif de la comédie dans une thématique de l’anti-héros. Ceci nous conduira à nous interroger sur la signification clef que revêt, dans Une vie et dans Thérèse Desqueyroux, l’acte d’écriture, envisagé comme refoulement du passé des auteurs à travers la destruction du personnage féminin.

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(1) Le Grand Robert de la langue française

          

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© Bruno Rigolt (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), 1985-2010