Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux de Mauriac : deux destins de femmes (© Bruno Rigolt, juin 1985 pour la première version (Université de Paris IV-Sorbonne, mars 2010, EPC pour la version mise à jour)
arrow.1242450507.jpg Sommaire (table des matières)
arrow.1242450507.jpg Introduction
arrow.1242450507.jpg Première partie : Destin et Comédie
arrow.1242450507.jpg chapitre 1 : Conscience et Vie
arrow.1242450507.jpg chapitre 2 : l’échec de la maîtrise existentielle
arrow.1242450507.jpg Deuxième partie : Destin et Drame
arrow.1242450507.jpg chapitre 3 : la société et le refus du projet d’être
arrow.1242450507.jpg chapitre 4 : la mort au monde
arrow.1242450507.jpg chapitre 5 : destins de femmes, destins de classes : la mort du monde
arrow.1242450507.jpg Troisième partie : Destin et Tragédie
         

Deuxième partie : Destin et Drame
                    

CHAPITRE CINQ

Destins de femmes, destins de classes : la mort du monde

                        

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles […]. Nous voyons maintenant que l’abîme de l’Histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. »
Paul Valéry (1)
       
La malédiction qui pèse sur cette femme la dépasse et s’apesantit sur sa race tout entière »
François Mauriac (2)
         

La femme est le moteur de l’action romanesque. C’est elle qui entraîne le monde dans sa fatalité propre et profondément dramatique. La mort au monde par laquelle Jeanne et Thérèse mouraient à elles-mêmes, va déboucher ici sur l’idée que le monde, mort à elles, l’est désormais à lui-même.

Cette dégradation exprime une réalité dialectique de la condition humaine s’insérant non seulement dans la problématique de l’abandon et de la chute, mais plus globalement dans une problématique sociologique. Élargis aux facteurs qui gouvernent la vie et l’évolution des sociétés, les déterminants des comportements individuels coïncident, dans les deux romans, à ceux des destinées collectives et dictent trois étapes : à l’explication rétrospective du monde succède son interpréta­tion prospective. De cette opposition entre les phénomènes d’ordre spiri­tuel et d’ordre matériel éclate le combat entre l’idéalisme et les idéo­logies, qui s’achève dans les Temps Modernes. S’imposent alors les facteurs accidentels. La mort au monde et la mort du monde s’unissent dans le relativisme universel, constitutif de la Tragédie.

Entre la femme et la société, certaines relations sont évi­dentes. Le personnage féminin, en effet, apparaît dans les deux romans comme un support idéologique. Sur cette correspondance entre les déterminis­mes psychologiques et les déterminismes sociologiques se fonde l’explica­tion rétrospective du monde. De même que la suite des états par lesquels passaient Jeanne et Thérèse, leurs rêves, leur ennui, leurs ambitions vagues s’enchaînaient les uns aux autres de la façon même qu’ils s’étaient engendrés, combattus, divisés, mêlés, occasionnant dans les profondeurs les drames plus ou moins intenses dont leur conduite était la résultante, de même la société que nous décrivent Maupassant et Mauriac est-elle déterminée par une série de causalités. Le triple décalage du personnage féminin – social, spatial, temporel – que nous avons défini au début de cette étude est à rapprocher de l’isolement mais aussi du quasi-confinement de la sphère intégrante des Peuples ou d’Argelouse.

Le mythe provincial dans les romans

Il serait d’ailleurs par trop facile d’appréhender les caractères spécifiques du fond rural qui signalent un mythe provincial. Maupassant et Mauriac l’expriment à travers la commune opposition du parisianisme et du provincialisme : le parler patoisant de Rosalie ou de Bernard, l’ignorance des métayers, les descrip­tions des villages cauchois ou la contemplation de ce qui fait l’unité étroite de la lande d’Argelouse. Dans l’expressionnisme dramatique que compose l’action romanesque d’Une vie ou de Thérèse Desqeyroux, s’entre-dévoile le pointillisme descriptif qui assure certains caractères univer­sels du monde rural : du plateau de Caux ou du grand espace landais n’est-ce pas LA province qui surgit dans ses origines ? La terre, les jours et les saisons qui structurent le mythe provincial vont traduire les règles et les conduites d’un groupe social. 

À peine arrivons-nous aux Peuples ou à Argelouse que déjà nous pénétrons le mythe même ; toute la vie semble s’ordonner autour de ces domaines. Là est la terre reçue en héritage, le monde préservé, à l’écart du capitalisme industriel ou bancaire, des usines et des spéculations ; même la bourgeoisie dans Thérèse Desqueyroux  est encore toute proche de ses origines rurales, elle pour qui la possession de la terre est une passion, une raison de vivre autant qu’une ressource.

Gardons-nous cependant d’en conclure à l’authenticité et à la pérennité du mythe. Car Maupassant et Mauriac nous dépeignent une province qui a perdu son âme. Médiocrité, monotonie, composent un ordinaire caricatural et dégradant : peu à peu le mythe provincial va perdre sa forme primitive, de même que s’étaient altérées les formes originelles qui composaient cette géographie positive. Le retour de Jeanne et de Thérèse vers le lieu des origines va substituer au thème de l’enfance celui de l’âge adulte à travers les deux pôles antagonistes de la liberté et de la répression. Ainsi faut-il voir que l’opposition entre l’angélisme et l’animalité allégorisée par les personnages féminins s’élargit sur le plan collectif en une opposition entre les facteurs spirituels et les facteurs matériels. La religion tout extérieure des Briseville ou des Coutelier, des La Trave ou de Bernard Desqueyroux composent un christianisme malveillant et calculateur qui marque le début de la chute. 

À travers les différentes composantes de cette société, Maupassant et Mauriac dépeignent et dénoncent toute une aristocratie et une bourgeoisie, soucieuses de manifester leur appartenance à la société bien-pensante, respectable, aidant au maintien de l’ordre. Le thème de la chute est symbolisé par l’émergence du matérialisme, constitué dans les deux romans par le concept de classes et le concept d’idéologie. On a souvent montré que le roman de Maupassant représentait l’évolution en trois générations de la noblesse : du baron d’Ancien Régime, qui a beaucoup hérité des « philosophes » et a pu vivre sans compter, au hobereau aux idées étroites et aux velléités d’organisation du domaine qu’est Julien, et enfin au jeune homme qui se lance dans les affaires et investit dans les nouveautés de la révolution industrielle (Paul).

Une vision pessimiste du monde

Cette trans­formation des classes sociales impose au lecteur d’Une vie le constat pessimiste du développement politique. Nombreux sont en effet les passages de l’œuvre qui pourraient éclairer ce texte d’Anatole Baju, publié en 1886 : « Se dissimuler l’état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l’insenséisme. Religions, moeurs, justice, tout décade, ou plutôt tout subit une transformation inéluctable. La société se désagrège sous l’action corrosive d’une civilisation déliquescente » (3). Cette dégradation qui n’apparaît pas directement dans le roman selon Claudine Julliot (4) n’en est pas moins sensible. Le post-romantisme désabusé et quelque peu aigri de Maupassant se fait l’écho de ce que l’on a appelé le nouveau mal du siècle (5). En fait, l’on sent bien qu’à peine plus de quatre décennies après, l’écriture de Thérèse Desqueyroux, si elle ne rend pas compte positivement de la réalité contemporaine n’en traduit pas moins tout un pessimisme relatif à la société française, si présent dans l’oeuvre de Drieu La Rochelle qui faisait le procès d’une bourgeoisie en pleine décadence, le drame individuel coincidant avec la dégénérescence du groupe tout entier.

Comment ne pas évoquer ici cette remarque de Jean-Paul Sartre qui en 1948 voyait dans la « structure presque immuable » des nouvelles de Maupassant « la technique idéaliste qui correspondait parfaitement à l’idéalisme bourgeois […]. Tout concourt, écrivait-il, à symboliser la bourgeoisie stabilisée de la fin du siècle, qui pense que rien n’arrivera plus et qui croit à l’éternité de l’organisa­tion capitaliste » (6).

Les mythes « bourgeois » auxquels s’attaquent Maupassant et Mauriac sont donc progressivement représentés comme des mythes idéologiques. La notion d’ordre tend progressivement à se substituer dans les deux œuvres à celle de fatalité. La mort du monde apparaît ainsi étroitement liée aux grandes théories du développementalisme : à l’aristocratie mythique d’Une vie dépeinte dans les premiers chapitres et qui correspond à une oligarchie traditionnelle succède l’oligarchie modernisatrice incarnée par Julien puis par Paul. Ce spectacle de désolement pose le primat de l’émergence des Temps modernes, dominés par les mouvements d’alternance qui scandent leur histoire. Aux facteurs spirituels puis matériels se substituent dans l’oeuvre de Maupassant et de Mauriac les facteurs accidentels. C’est par leur exté­riorisation au niveau collectif que les conflits intérieurs non surmontés tendent à prolonger le drame dans l’Histoire. La pensée de Jeanne et de Thérèse, sans cesse anticipant ou retardant le moment n’exprime pas autre chose que ce que Schopenhauer dans ses Aphorismes traduisait sur le plan général en définissant le présent comme un équilibre fragile, toujours rompu au profit de l’avenir ou du passé. 

À la maîtrise existentielle coincide l’émergence de la recherche angoissée par la Société d’une légiti­mation de ses actes qu’elle tente d’assurer par son développement. Cependant cette « quête » des Temps modernes tend à remettre en question la notion d’ordre sur laquelle elle se fondait : l’élargissement du drame à tous les niveaux de la société coincide avec l’acceptation d’une pluralité des centres de force et semble avoir pour signification la simple survie des êtres face à la menace que crée l’existence d’autres êtres. En outre, dans les deux oeuvres, les facteurs accidentels sont exprimés par les crises. Dans Une vie, la vente du château familial à un bourgeois ou les désillu­sions successives de Paul qui symbolisent l’affairisme social, les faillites et les banqueroutes traduisent le déplacement du drame. Un passage antérieur de l’œuvre posait de façon également très explicite l’importance des fac­teurs accidentels : l’épisode de la roulotte organisant la disparition de Gilberte et de Julien est beaucoup plus évocateur qu’on a voulu le dire car il substitue à une mort temporelle une mort accidentelle. Là apparaît le fait divers comme il s’impose dans les passages mauriaciens qui retracent les événements après l’empoisonnement de Bernard.

Exil et décadence

Peu à peu le thème du relativisme universel, développé par les théories scientifiques, peut s’épanouir. On pourrait citer à propos ces mots d’Anatole France : « nous ne sommes qu’une moisissure de hasard surnotre globe, qui, lui-même, est un misérable recoin de l’univers […]. Ce passage du Jardin d’Epicure est à rapprocher du crédo philosophique d’Une vie. La maison petite bourgeoise de Jeanne, située près de Goderville, c’est-à-dire un bourg de foires et de marchés, montre la transforma­tion de l’habitat et des mentalités. Le fils de Rosalie appelle Jeanne « ma petite dame », expression prolétaire dans laquelle on perçoit non plus un parler local et patoisant mais un stéréotype ouvrier (7). De même dans Thérèse Desqueyroux, la rencontre de l’héroine avec une ouvrière qu’elle n’arrive pas à reconnaître comme telle constitue l’ouverture sociologique du roman. Le drame s’achève sur un exil, celui d’Argelouse à Paris (8) et des Peuples sur une route qui mène à la capitale et dont les biens dispersés sont progressivement la proie des spéculations et des salles des ventes. Maupassant tout comme Mauriac nous montrent que le progrès du monde n’est lui aussi qu’une illusion. En augmentant la science, on ne fait qu’accroître la douleur et la misère de l’homme car dans le développe­ment il y a en réalité la même idée de culpabilité et de fuite qui était inhérente au personnage féminin. Les livres s’achèvent sur un regard qui se tourne avec nostalgie vers le passé : le printemps qui illumine la route normande et le souvenir des pins d’Argelouse et de ce qui aurait pu être une vie heureuse (« normale ») sont quelque peu contrebalancés par la réalité. A la solitude du personnage féminin qui correspondait à l’ordre immuable légué par le passé, à son enfermement qui symbolisait l’émergence de certain matérialisme, correspond l’exil de la femme et de sa sphère d’origine.

Cette mobilité géographique qui confère au mythe de l’exode une importance remarquable ouvre sur la plus intense désillusion, c’est l’ère du monde en mouvement qui commence. Maupassant et Mauriac montrent que c’est de l’opposition des structures qui se perfectionnaient avec l’âge autour de principes immuables et des créations de la société indus­trielle depuis le dix-neuvième siècle que se prolonge le conflit non surmonté des êtres humains, « prisonniers d’eux-mêmes (…) et de leur propre énigme » (14). Jeanne et Thérèse, êtres réprouvés, marqués de toute éternité, expressions du désespoir plus encore que de la révolte, vouées à la destruction et à 1a mort, sont annonciatrices du néant. Dans leur chemin de finitude, qui est celui du dépérissement physique et moral, transparaît l’improbable histoire de l’avenir probable : celle de l’anéantissement progressif d’une civilisation et des mythes fondateurs ou justificateurs sur lesquels elle se fondait. La dernière image des deux femmes qui est celle d’un impossible portrait nous ramène à un monde dont sont bannis tous les caractères. Il en résulte que toute psychologie est démasquée puisque toute vie est impossible.Cette mort lente et progressive du personnage romanesque et des diverses sphères intégrantes trouve un auxiliaire dans la structuration temporelle des deux romans qui concourt à l’éclatement du drame dans la tragédie. Le resserrement temporel, le passage d’une fatalité extrinsèque à une fatalité intrinsèque font que dans Une vie et dans Thérèse Desqueyroux  le tragique se substitue peu à peu à la forme dramatique. Alors que le projet d’être relevait du domaine de la comédie, que sa confrontation avec la société provoquait le drame, sa subordination au temps ranime le spectre de la tragédie. Tous les éléments d’objectivité disparaissent dans cette dernière étape de la fatalité dialectique qui précipite l’action vers le dénouement attendu, la mort temporelle. Assurant désormais seul le combat, l’auteur-matador, armé des instruments de mort, achève de fatiguer sa créature avant de la contraindre à se placer convenablement pour rece­voir l’estocade de la mort romanesque.

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(1) Paul Valéry, Variété I, repris dans La Politique de l’esprit et reproduit dans Variété III. éd. Gallimard, Paris.
(2) François Mauriac, à propos de Phèdre. La vie de Jean Racine
(3) Cité par Pierre Cogny « Maupassant, écrivain de la décadence ? » in Flaubert et Maupassant, écrivains normands. P.U.F., Paris 1981 p. 197 -205.
(4) « […] dans Une Vie, l’action paraît se dérouler en dehors d’une activité vivante, à l’écart des grands problèmes et des grands courants ». Claudine Julliot « La France de Maupassant » in Lectures de « Une Vie » de Maupassant. Le thème du pessimisme. éd. Belin, coll. DIA. Paris 1979, p. 54.
(5) cf. Charles Dédéyan, Le Nouveau mal du siècle de Baudelaire à nos  jours (t. 1 « Du Postromantisme au symbolisme ». 1840-1889) éd. SEDES, Paris 1968.
(6) Cité dans  Histoire littéraire de la France, t. 10 (1873-1913) sous la direction de Claude Duchet – éd. sociales. Paris 1978, p. 137.
(7) La fatalité est ressentie dans Une vie comme l’obligation de travailler, de lutter pour vivre. Cette importance du prolétariat est particulière­ment sensible chez Maupassant. cf, un écrivain qui ne l’aime pas, Louis-Ferdinand Céline : « Tout doit nous éloigner de Maupassant. La route qu’il suivait, comme tous les naturalistes, mène à la mécanique, aux usines Ford, au cinéma – Fausse Route ! » in Artine Artinian, Pour et contre Maupassant. éd. Nizet, Paris 1955. p. 52.
(8) Argelouse, symbolisé par Thérèse devant la glace d’un magasin du boulevard des Capucines qui lui révèle sa figure « sans âge » s’exténue d’une façon hautement symbolique au Café de la Paix, près de l’Opéra, comme si allait s’interprêter son propre drame.
(9) François Mauriac, « Bloc-Notes », L’express du 3 septembre 1959. 

        

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© Bruno Rigolt (Université de Paris IV-Sorbonne ; EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), 1985-2010